6.11.26

« Préparation obsèques futures de votre papa ». Quand j’ai reçu ce message numérique dont la phrase précédente est l’objet, j’ai cru que mon père était mort et qu’on avait simplement oublié de me prévenir, ce qui, les choses allant comme elles vont, n’est pas à exclure absolument, mais non, c’était plus prosaïque que cela, sans être moins déprimant pour autant. Quand j’ai enfin compris de quoi il s’agissait, je ne me suis pas senti soulagé, mais humilié plutôt, parce que mon père, je ne l’ai jamais appelé « papa » en public, mais bien toujours « mon père », comme j’ai toujours dit « ma mère » et jamais « maman » et comme je dis « mon épouse » en parlant de Nelly, et que je trouvais détestable cette fausse familiarité alors qu’il s’agit simplement de soutirer de l’argent à des familles endeuillés ou qui s’apprêtent à l’être, ce qui est notre cas. 700 euros minimum pour un cercueil destiné à l’incinération, ce n’est pas simplement du vol, c’est abject. Mais l’abjection, sous les dehors de la bienveillance et de l’empathie, c’est ce que notre époque fabrique en série. On fait semblant de s’intéresser à l’autre, mais l’on ne s’intéresse qu’à soi. Il faut le dire : on a tant dénoncé l’universalisme de l’humanisme moderne, comment en irait-il autrement ? Ainsi, et il me semble que ce n’est pas une tout autre question, quand un ancien footballeur dénonce le racisme en faisant référence à la couleur de sa peau à lui, ne se soucie-t-il pas de la chose en général, c’est-à-dire dans la mesure où elle est susceptible de tuer tout le monde, mais simplement parce qu’elle est susceptible de le tuer lui et, dans un second temps seulement, les gens comme lui, ou du moins ceux qu’il estime tels. En vérité, les autres peuvent crever. Il ne faut pas le prendre mal : c’est humain. Et peut-être n’est-il pas faux de dire que, depuis la fin de l’universalisme moderne, nous n’avons eu de cesse de régresser jusqu’au concept le plus primaire de la ressemblance, si primaire en vérité qu’il n’est même pas un concept, mais une grossière association d’images. Et peut-être n’est-il pas faux de dire non plus que cette régression accompagne la régression de l’écrit : avec les progrès croissants de l’illettrisme, c’est l’abstraction qui nous devient toujours plus étrangère et nous rend incapable de voir en l’autre quelqu’un d’autre, quelque chose comme une idée incarnée. Est mon semblable qui me ressemble, notre éthique ne va pas plus loin. Or, qui me ressemble plus que moi-même ? Cercles concentriques de l’intérêt et sa nouvelle morale : Aime-toi comme toi-même.