À force de tout convertir en argent, parce que l’argent est la valeur universelle, plus rien n’a de sens. Et pourtant, tout se passe comme si tout avait du sens. Ou plutôt, tout le monde fait comme si tout avait du sens, alors que c’est faux, rien n’a de sens, et tout le monde fait semblant, c’est évident. Ainsi, quand on avance que les violences sexuelles commises sur les enfants coûtent 10 milliards d’euros par an à la société française (on arrondit à 10 pour que ce soit plus facile à comprendre, les chiffres avec virgule, c’est compliqué) dans le but d’alerter ladite société sur l’ampleur du scandale que cela représente, on fait valoir l’argument moral par excellence : si ça ne coûtait rien, au fond, ce ne serait pas si grave, mais quelque chose qui coûte si cher doit nécessairement être révoltant, répugnant, moralement abject et condamné avec la plus grande des fermetés. De la même manière que ce qui rapporte beaucoup d’argent est forcément génial, ce qui en coûte est profondément révoltant. On a fini par s’habituer à ce que la vie des gens soit convertie en argent, qu’elle ait un prix, ou un coût, comme on dit dans le jargon économiste qui est le fondement de notre ethos, on a fini par s’habituer à être des marchandises, des biens de consommation, des produits qui rapportent ou qui coûtent, des choses parmi d’autres. Il est tellement normal de vivre entouré de marchandises, qu’il est logique de convertir les êtres humains eux-mêmes en marchandises ; c’est la loi de l’égalité, et tout se vaut parce que tout vaut quelque chose. Ainsi, ce que, au siècle dernier, aveuglés par leur haine, les nazis n’avaient pas compris, les capitalistes de notre temps le révèlent le plus tranquillement du monde parce qu’il s’agit de défendre le bien et la morale : il est plus rentable d’exploiter les gens que de les exterminer. Peut-être est-ce l’épreuve ultime, à laquelle nous serons bientôt tous confrontés : tandis que nous nous imaginons valoir quelque chose, et d’inestimable qui plus est, au moins une fois dans notre vie, objectiver par l’estimation la chose que nous sommes sur le marché et découvrir si et combien on est prêt à payer notre personne. Alors, le doute ne sera plus permis, on nous attachera un prix et c’est à cela que notre vie se résumera. Parce que si les violences sexuelles sur mineurs coûtent cher à la société, divisées par le nombre des victimes, elles révèlent que, fondamentalement, la vie d’un enfant ne vaut pas grand-chose.
treize juin deux mille vingt-trois
Le grand appartement du premier étage de l’autre côté de la cour, celui au-dessus duquel Nelly et moi nous vivions avant, est occupé depuis quelques semaines. C’est un couple banal qui y a fait son nid. La femelle, au centre de gravité un peu bas, bassesse sans doute causée par ses trois grossesses rapprochées, est assez disgracieuse. Elle se plie en deux derrière sa poussette, le matin, quand elle accompagne les enfants à l’école. Stanislas, probablement, ou quelque établissement privé du quartier, ils n’ont pas le profil public. Quant au mâle, eh bien, je dois à la vérité de dire qu’il est insignifiant. Et je n’ai rien à ajouter à son sujet. En revanche, ils ont une femme de ménage, noire évidemment, qui, affublée d’une blouse blanche du plus colonial effet, vient chez eux une ou deux fois par semaine. Je la regarde parfois, avec son chiffon, qui nettoie les vitres, avec son plumeau, qui fait la poussière. Elle n’a pas l’air de souffrir de sa condition. On dirait même qu’elle est plutôt bien traitée. Au pays des droits de l’homme, c’est normal. Mais ce n’est pas cela que je voulais dire. Tout à l’heure, cependant que je l’observais du coin de l’œil, je me suis dit que je ne pourrais pas avoir de femme de ménage. Pas pour des raisons politiques ni économiques, non, mais parce qu’il faut faire le ménage soi-même, j’en suis convaincu. Le fait de déléguer les tâches ménagères à une tierce personne nous coupe de la réalité. Quand c’est quelqu’un d’autre que nous qui fait le ménage, nous n’avons pas conscience de notre empreinte sur le monde, nous n’avons pas conscience que nous laissons des traces, que nous sentons mauvais, que nous sommes fondamentalement des bêtes et que, comme toutes les bêtes, nous marquons notre territoire. La crasse, bien plus que notre reflet dans le miroir immaculé que d’habiles petites mains noires ont pris le soin de nettoyer, notre crasse nous renvoie l’image la plus juste de nous-mêmes : ce que nous sommes vraiment — à quel point nous sommes sales. Cette saleté n’est toutefois pas un péché : c’est ce que produit la vie. Nous ne sommes pas obligés de la laisser au monde, nous pouvons y faire quelque chose, nous pouvons effacer nos traces, nous pouvons prendre soin du monde. Si je vois que les vitres de la chambre à coucher sont sales — et elles le sont, il y a un peu trop longtemps que je les ai faites pour la dernière fois —, je ne vais m’en prendre à cette conne de femme de ménage, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même et, si je veux que les vitres soient propres, je n’ai qu’à les faire moi-même. Le ménage est une question profonde, de la plus profonde philosophie, qui n’engage pas simplement les rapports sociaux — qui de l’homme ou de la femme fait le ménage dans le couple, quel est le profil socio-racialo-culturel de l’employée de maison, etc., questions qui ne présentent que fort peu d’intérêt parce qu’on peut les dissoudre dans la question philosophique du ménage —, mais la nature même de notre rapport au monde et de l’image que nous avons de nous-mêmes. Un rapport au monde qui a les mains propres, où ce sont les autres qui font ce que je me refuse à faire moi-même (parce que c’est ingrat, que je n’ai pas le temps, parce que je suis un bourgeois, parce que je pète plus haut que mon cul), renvoie une image faussée de moi-même et du monde : le monde de ce rapport est illusoire, il n’existe pas, c’est un fantasme réifié, et la conscience de ce monde ne peut être que fausse. Faire les choses soi-même — les choses les plus banales, les courses, le ménage, la cuisine, que sais-je encore ? —, faire les choses soi-même engage un rapport au monde dans son ensemble qui est profondément anti-bourgeois, qui porte en soi la destruction de la culture bourgeoise en tant que mise à distance du monde, illusion de la mauvaise conscience, bonne conscience de l’exploitation d’autrui. Concevoir autrui comme tout juste bon à faire le ménage, quand soi-même on ne l’est pas, et alors même qu’il y a tant d’autres choses à faire, c’est réduire autrui au rang de pure ressource, de moyen disponible que je puis me permettre, de chose dont je puis disposer. Autrui n’est pas un esclave, non, c’est un employé, et ce progrès social est en vérité une régression immense parce qu’il dissimule la nature réelle du rapport. Caché derrière un rapport social tarifé, la nature de notre rapport au monde n’est qu’une rumeur lointaine, étouffée par notre bienveillante générosité. Je m’interromps. Observe. Me lève. Sors la caisse à outils. Y prends un tournevis. Vais chercher l’échelle. Ajuste. Observe. C’est bien. Range. Maintenant, je puis dire que j’existe.
douze juin deux mille vingt-trois
L’individu libéral empêtré dans ses contradictions. D’une part, il est la source de tout (du droit, de la morale, de la connaissance, etc.), d’où il s’ensuit qu’il est ce qu’il se sent être et que rien ne doit lui être opposé sous peine de nier les prérogatives attachées à sa personne. Mais, d’autre part, il a une dignité essentielle qui le définit en tant que personne par opposition à une chose, dignité au nom de laquelle un ensemble de limites sont imposées à son autonomie. Par exemple, un homme a le droit de devenir une femme, mais un nain n’a pas le droit d’être un boulet de canon à temps partiel. Une femme peut faire des ménages pour un salaire de misère, mais elle n’a pas le droit de faire des pipes contre de l’argent. Récurer des chiottes, c’est digne. Sucer des bites, non. La résolution de ces contradictions qui sont au cœur de notre époque, qui la travaillent jusqu’à la scission, passe par une dénaturalisation des droits humains — laquelle serait fort utile, en outre, pour changer en profondeur notre rapport à notre habitat terrestre — en ce sens que ce n’est pas en tant que membres d’une espèce que nous avons des droits, mais en tant que membres d’une société. Les droits ne sont pas humains — il ne nous appartiennent pas en tant qu’êtres humains — les droits sont citoyens — ils nous appartiennent en tant que membres de la cité. La privatisation de la politique, sa conversion publique en intimité généralisée, est une conséquence de la naturalisation du droit. Or, ce passage est loin d’aller de soi. En fait, c’est un sophisme : le droit n’a rien de naturel, il n’est pas attaché à notre personne en tant que nous sommes vivants, il est attaché à notre personne en tant que nous sommes civilisés. Naturaliser la politique, ce n’est pas la renforcer. Au contraire, c’est l’affaiblir, c’est la rendre vulnérable, dans la mesure où elle devient soumise aux aléas de la nature à laquelle elle est censée échapper — le désastre, l’arbitraire, la violence, l’aveuglement, etc. L’artificialité du droit n’était pas sa faiblesse, mais sa force : le droit était hors-sol, il ne dépendait plus des conditions de l’existence naturelle, il s’en émancipait et, s’en émancipant, il permettait d’émanciper la personne dont les droits ne pouvaient plus varier en fonction de la nature. Aujourd’hui que l’on reconnaît globalement le dérèglement du climat, on voit bien la menace que la naturalisation du droit fait peser sur l’individu : ses droits peuvent être suspendus en fonction du temps qu’il fait parce que ces droits sont suspendus à la nature. Dénaturaliser le droit, c’est reconnaître qu’il est une pure invention, qu’il appartient à l’histoire, que ce caractère ne l’affaiblit pas, mais le renforce au contraire, et ainsi prendre conscience de ses limites : comme tout n’est pas du droit, le droit non plus n’est pas tout, l’individu n’a pas tous les droits (ni sur les choses ni sur lui-même). La limite du droit, c’est la nature. Le droit n’est pas une anti-nature, la nature est un anti-droit. Que faire de ce fragment de philosophie politique ? Le faire disparaître ? Pourquoi ? Comme je n’ai pas la réponse à cette ultime question, je le conserve sans trop savoir quoi en faire ni en penser. L’ai-je pensé ? Pensons-nous toujours nos pensées ? Comme si nous devions mettre devant chacune de nos pensées un petit symbole signifiant : « Cela, oui, je l’ai pensé. » ou : « Oui, cela, oui, en vérité, j’y crois. » Des pensées viennent, des pensées vont, il faut les laisser aller, il faut les laisser venir. Faire la conversation. Nous habitons des pays qui n’existent pas. Ces contrées imaginaires, voici notre mère patrie.
onze juin deux mille vingt-trois
Je ne sais pas si c’est moi ou si c’est le temps qu’il fait mais rien ne me semble digne d’intérêt. J’ai bien essayé pourtant, j’ai lu un article et puis un autre et puis un autre encore afin de trouver quelque chose qui soit digne de cet intérêt que j’ai en nombre et en réserve mais qui ne se porte sur rien, qui demeure inutilisé, et chaque fois, la même expression provençale m’est venue : A ben parla, mai qu’a di ? Parfaite ironie. N’oublions pas que c’est un va-nu-pieds méridional qui inventa l’ironie et que, depuis, on n’a pas vraiment fait mieux pour se moquer du monde. Rien n’a d’intérêt, tout semble tellement dépourvu de relief. Elle a bien parlé, mais qu’est-ce qu’elle a dit ? Ou son équivalent masculiniste, ne soyons pas sexiste. Là où je suis, je vois se dessiner au-dessus des toits un petit pan de ciel gris. Parfois, enfin, c’est-à-dire : souvent, je me fatigue à toujours vouloir être quelque part et ailleurs en même temps. Mais peut-être que c’est une philosophie de la vie, l’écart. Je ne sais pas, je dis cela sans réfléchir. Avant d’ouvrir le livre de Samuel Brussell, Continent’Italia, que j’ai acheté d’occasion chez Gibert (je n’allais tout de même pas donner mon argent à Stock, il ne faut pas exagérer, tout n’est pas permis), sans trop savoir pourquoi, j’ai regardé ce que les gens en pensaient sur internet. Sur Babelio, un lecteur avait accordé la note de 2,5 étoiles sur 5 au livre, confessant qu’il n’avait rien compris. Ce pourrait être ce qu’on appellerait « la loi de Babelio », qui énoncerait que « plus les avis le concernant sur internet sont mauvais, et plus un livre a de chances d’être bon. » Le livre de Samuel Brussell est très beau. En fouillant dans la bibliothèque, j’ai trouvé un exemplaire de Ma valise, qu’il avait dédicacé à Nelly, je suppose à l’époque où elle travaillait chez Grasset. Ma valise, ce serait un titre parfait aussi pour un livre comme Continent’Italia, peut-être est-ce même le titre parfait pour tous les livres de Samuel Brussell. À la lecture, j’envie ses errances, ses allers-retours, ses hésitations, ses rencontres fugaces, la nostalgie des amours passées, les trains qui sillonnent l’Europe, la liberté. J’aurais envie qu’il me fasse une place dans sa valise pour partir avec lui. Et, en vérité, c’est ce qu’il fait : il nous prend avec lui dans sa valise, et nous voyageons à ses côtés, en lisant. Il y a une grande sensibilité, une attention aux accents, y compris le sien, qui montre toute la richesse de l’Italie, laquelle n’est pas un seul pays, mais des dizaines de pays à la fois qui, à la fin, n’en font plus qu’un. Un continent, en fait, oui, c’est bien le mot juste. Et Samuel Brussell l’a trouvé. Quand on est devenu français, comme moi, on oublie toujours que l’Italie, malgré son histoire qui remonte à l’antiquité, est un pays jeune. Un vieux peuple dans un pays jeune, serait-ce une manière d’aborder l’Italie ? Je ne sais pas, je crois que ça ne veut rien dire. C’est vrai que je viens de dire que je suis devenu français alors que je suis né français en France de parents français, mais souvent, j’ai l’impression de ne pas l’avoir toujours été, et c’est cela qu’on appelle l’histoire : j’ai une histoire qui me précède et qui me fait, et moi, j’en fais ce que j’en veux. Sur la couverture de Ma valise, éponyme, une photographie montre Samuel Brussell de dos, qui marche sur le quai d’une gare, une valise à la main. Aurais-je supporté une vie d’errance, même civilisée ? Je ne le crois pas, mais cela ne doit pas m’empêcher de rêver.
dix juin deux mille vingt-trois
Comment est-ce que je me sens ? Est-ce que je me sens seulement ? Je me sens étranger, mais est-ce que c’est quelque chose ou un interstice, un vide, ceci qui s’ouvre, il faut s’y engouffrer, profiter de l’occasion ? Étranger à quoi ? Étranger à tout ? Non. Étranger à moi ? Non plus, non. Étrange. Pas là, quoi. En ce moment, par exemple, il faudrait que je ne sois pas là où je suis en ce moment. Mais je préfère être ailleurs. C’est-à-dire que je préfère être ici. Derrière les rideaux tirés sur le boulevard, dans ma pénombre estivale, à moitié allongé sur le canapé, en train d’écrire en écoutant Rome Buyce Night. Demain, aussi, je serai ailleurs. Je ne serai pas là où l’on attend de moi que je sois. Je préfère être moi plutôt que ce que l’on attend de moi. Même si, dès lors, moi plaît moins que si moi faisait ce que l’on attend de moi. Mais moi qui ferait ce que l’on attend de moi, ce ne serait pas moi, ce serait un autre. Je veux bien être un étranger, mais pas un autre. Je préfère être moi. Est-ce que cela fait de moi quelqu’un de bien ? Mais je ne sais pas. Et cela ne m’intéresse pas, non, de le savoir, vraiment pas, non. Je me souviens de cet ami que j’avais détesté, sincèrement détesté, terriblement détesté, je crois me souvenir que j’avais eu envie qu’il meure, sur le champ, mais peut-être que j’exagère aujourd’hui, je ne crois pas que j’exagère aujourd’hui, j’avais eu envie qu’il meure sur le champ parce qu’il venait d’affirmer sans la moindre ironie, sans la moindre distance critique, sans le moindre humour, qu’il estimait être quelqu’un de bien. Bon, c’est vrai qu’il prononçait le mot « abbaye » comme on prononce le mot « abeille », ce qui fait qu’un jour, ce con, alors qu’entre amis nous buvions un verre dans un bar, il avait commandé une « bière d’abeille. » Nelly et moi, nous en rions encore. Parfois. Non mais quel con. Et peut-être que c’est cela, quelqu’un de bien. Un con, c’est quelqu’un de bien. Être moi, cela ne m’empêche de me mettre dans la peau d’un autre que moi. Physiquement. Comme en ce moment, cependant qu’écrivant j’écoute un album de Rome Buyce Night quand je n’y étais pas encore. C’est une expérience fascinante parce que, depuis toutes ces années que je joue dans Rome Buyce Night, Rome Buyce Night, c’est devenu une partie de moi et donc, m’entendre sans m’entendre, c’est déroutant, mais c’est bien d’être dérouté. En écoutant ce disque (Matricule), je me suis dit que j’avais presque envie de quitter le groupe pour qu’il refasse un album comme ça, dans le style sans moi. Et j’aime cette expérience qui consiste à imaginer un monde sans moi, pas le monde tel qu’il sera quand, dans quelques années, je serai mort, non, ce monde maintenant, ce monde-ci, ce monde ici et maintenant, sans moi. C’est comme cela que je me sens : moi sans moi.
neuf juin deux mille vingt-trois
Pour ne succomber point à ma tentation nihiliste, je cherche refuge dans la léthargie. Mais suffira-t-elle ? Ne fait-il pas trop chaud déjà, même pour ne rien faire ? Ne fait-il pas trop chaud déjà, pour quoi que ce soit ? Pour la volonté de vivre, même. Ce matin, assis dans le métropolitain qui me conduisait à Pigalle où j’allais chercher mon amplificateur enfin réparé, j’ai eu envie de frapper quelqu’un qui parlait dans son téléphone. Très fort. Je veux dire : de le frapper très fort. J’ai eu envie de lui crier : Ta gueule ! tout en lui arrachant son téléphone des mains avant de le fracasser en le jetant violemment par terre et de lui asséner une pluie de coups de poing de coups de pied purificatrice. Je ne l’ai pas fait, mais la pulsion y était. Pulsion, j’exagère peut-être un peu. Je n’ai pas eu de grands efforts à faire pour résister à l’envie de donner des coups. Et le plus décevant, dans cette histoire qui n’aura pas eu lieu, donc, le plus décevant n’est-ce pas ceci : qu’à vrai dire, en fait de pulsion, je n’ai rien ressenti qu’une légère démangeaison ? L’énergie vitale est consommée. Nous sommes livrés, comme pieds et poings liés, à n’importe qui, à n’importe quoi, nous sommes des victimes en attente de la prochaine humiliation, du prochain viol de notre intimité, de notre chair, de notre personne, et nous sommes bien trop sages, bien trop civilisés, bien trop fatigués pour agir, ne serait-ce que pour remuer notre cratylesque petit doigt. Nous sommes à ce point séparés de nous-mêmes, mis à distance de nos sentiments, de nos passions, de nos pulsions, de nos pensées qu’il faut faire une expérience extrême, dangereuse, pour comprendre la dose immense de culpabilité que contient une phrase comme celle de Lévi-Strauss, phrase devenue presque trop banale et qui est le véritable dogme de notre temps, d’après laquelle : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. » Jeu de mots grossier qui retourne la flèche empoisonnée dans le cœur de quiconque ose penser, essaie de concentrer sa pensée, de ressentir son sentiment à soi, et pas le kitsch universalisable de l’époque, laquelle nous musèle comme les animaux domestiques que nous sommes devenus, ne tend qu’à nous étouffer, privatiser l’air à respirer. La civilisation conçue dès lors comme excision du désir, interdiction du soi, imposition d’un immense surmoi qui doit précéder chacune de mes représentations, cette civilisation où tout est contrôle, la civilisation n’a d’autre destin que la mort par épuisement. D’autant qu’il fait si chaud, de plus en plus chaud. Un spectacle lénifiant nous rassure. Il y a toujours quelque chose qui existe. Mais à quoi bon ? Chut, ne cherche pas la réponse. Rendors-toi.
huit juin deux mille vingt-trois
N’étaient les obligations que m’impose le devoir paternel (aller chercher Daphné à l’école), je resterais ici, à l’abri de ma pénombre, dans la fraîcheur de cette chambre, — au calme. Non sans maudire toutefois de temps à autre les sirènes de ces véhicules des forces de l’ordre qui défigurent mon paysage mental, dérangent la paix de mon âme, dénigrent mon désir d’absence de leur bruit inutile et excessif, comme pour prouver à la ville et au monde l’existence d’un ordre qui, personne n’y croyant plus, est en train de s’effondrer, à défaut de pouvoir détruire, je me concentrerai pour tâcher de déterminer avec plus de justesse, plus de précision, plus de finesse cette forme de vie que j’ai cru pressentir tout à l’heure sans parvenir tout à fait à la nommer. Si je ne la nomme, la forme, parviendrais-je à en tracer les contours ? Mais peut-être n’a-t-elle pas de nom. Alors, il faut lui en donner un. Crois-tu ? N’y a-t-il pas déjà trop de noms ? Trop de noms et pas assez de langage. Pas assez d’occasions de parler, pas assez de loisir de s’exprimer. Toute expression est contrôlée. Oh, non, pas par les forces de l’ordre, non, par la force publique. Dans ma chambre ombragée et fraîche, puis-je échapper à la force publique ? Je ne sais pas, je m’y efforce. Je cherche quelque chose qui n’existe pas et, c’est bien cette recherche qui m’importe le plus, tout le reste n’est qu’archéologie d’un monde mort, jeu morbide avec des mots défunts, thanatopraxie de la civilisation. Trop de noms, trop de civilisations, trop d’ordre, trop de vérité. Non : trop de vérités. De la recherche, je fais une affaire privée, incompréhensible. Tout le monde raconte la même chose et moi, je me déplace, je déplace le centre de gravité, je cherche une autre forme de légèreté, l’esprit de la légèreté plutôt que la légèreté même, laquelle ne serait qu’indifférence molle. Je ne veux pas être indifférent, je ne veux pas être différent, je ne veux même pas être. Avec cette paix de l’âme, malgré les odieux hurlements de la vie sociale qui la déchirent, changer la forme des choses, inventer la forme de la vie.
sept juin deux mille vingt-trois
Ces derniers jours, il m’arrive de remercier la vie d’être en vie. Parfois, la vie, je l’appelle dieu, mais comme cela ne veut pas dire grand-chose, du moins pas ce que j’ai envie de dire, je dis la vie, je dis ô vie, merci de me permettre d’être en vie. Je sais que cette phrase ne veut pas dire grand-chose, sinon rien du tout, pas plus quand je la pense en levant la tête vers le ciel et la prononce alors en mon for intérieur que quand je la pense, la nuit, couché dans mon lit et que, avant de m’endormir, je la prononce alors en mon for intérieur. Pourquoi est-ce que je continue de la penser et de la prononcer si je sais que cette phrase n’a pas de sens ? La raison n’exigerait-elle pas de l’éliminer ? Peut-être, mais ce n’est pas tout, la raison, il y a plus que la raison, plus grand, plus puissant, plus profond, il y a la vie. Je remercie la vie d’être en vie alors que la vie n’est pas responsable de ma vie. La vie n’est pas une personne. Comme la vie n’était pas une personne, on en a inventé une qu’on a appelée dieu, mais moi, je n’ai pas besoin de ce mot, pas besoin de penser ni de prononcer ce mot pour dire ce que j’ai à dire, même si, parfois, il m’arrive de prononcer ce mot parce que c’est ce mot que les êtres humains ont pris l’habitude de dire dans ces circonstances, plutôt que de dire la vie. La vie n’est pas une personne, ce n’est donc pas elle qui me permet d’être en vie. Personne ne me permet d’être en vie. Le fait que je sois en vie est le fruit du hasard, et c’est peut-être le fruit de cet arbre-là que je remercie quand je remercie la vie d’être en vie, je remercie le hasard, c’est-à-dire : j’acquiesce au hasard, je l’accepte, je l’accueille et je l’aime. Tout à l’heure, j’ai résolu une question que je n’étais pas arrivé à résoudre jusqu’à présent. Il faut dire que je ne me l’étais pas posée. J’ai résolu la question de savoir pourquoi, lorsque j’y étais allé, je n’avais pas aimé Naples. J’ai ouvert un fichier sur mon ordinateur et j’écris l’ébauche de cette explication qui remonte loin, jusqu’à mes racines mêmes. Après avoir créé ce fichier, j’ai créé un dossier, le dossier « péninsules », du nom de ce carnet de voyages que j’ai commencé à écrire avant même d’être parti, sauf que le -s de voyages signifie que ce n’est pas simplement le carnet de ce voyage que je m’apprête à faire cet été, mais des voyages que j’ai faits, de tous les voyages que j’ai faits, et des voyages que d’autres ont faits, etc., en Italie, et j’ai rangé ce fichier intitulé « Naples » dans le dossier intitulé « Péninsules », où il trouve sa place, en attendant que je le développe plus avant. Voilà comment j’écris, sans plan, mais avec une ligne directrice, une idée force, comme on dit, je dirais plutôt, moi, une idée puissance. Quand on a les idées suffisamment claires, et quand on est suffisamment disposé à les éclaircir, quand on se sent suffisamment fort pour avoir le courage d’éclaircir ses idées, d’éclaircir les idées, on n’a pas besoin de plan, on n’a pas besoin d’artifice, on n’a besoin que de suivre les idées comme on suit le guide, histoire de voir où elles nous mènent. Nous n’avons pas d’idées, ce sont les idées qui nous ont, c’est-à-dire qui nous mènent. Guide, comme dieu, ce n’est peut-être pas le bon mot, mais il paraît qu’il faut mettre des mots sur les choses. C’est dommage. Il vaut mieux y mettre des phrases. Les laisser s’enrouler autour des choses, prendre de la distance avec les choses, faire des choses avec les choses. Suivre les idées pas comme on suit un guide mais comme on vit dans la langue. Sel de l’eau de mer. Sucre d’un fruit che si mangia, si beve, si lava la faccia. À s’en lécher les lèvres.
six juin deux mille vingt-trois
Cependant que, dehors, une ultime manifestation se prépare, dans la pénombre recluse mais volontaire, je pense à autre chose. Je trace des itinéraires pour des voyages que je ne ferai pas, du moins pas tout de suite. Ce matin, sous la douche, j’ai pensé à vivre, vivre maintenant, et non plus tard, comme on a trop tendance à le faire, se contentant la plupart du temps d’être vécu par la vie, de suivre le cours des jours, un rythme qui n’est pas le nôtre, le tempo de la vie sociale, trop lent, trop rapide, à côté, pas dans le temps, ou trop rarement. Jouer sa propre musique. C’est à cela qu’il faut s’attacher, sans imitation aucune. Son son. Depuis hier, je fredonne une mélodie de ma composition sur laquelle j’ai écrit des paroles en anglais. En courant, à un moment même, à force de la répéter, c’en devient presque insupportable, comme si je ne pouvais pas m’en empêcher. Vivre tout de suite, qu’est-ce que cela veut dire ? Peut-être que j’ai dépassé la moitié de ma vie. Peut-être qu’il faut que je cesse de me préoccuper des résultats lointains de mes activités. Comme ce que j’ai répliqué à Nelly qui me disait qu’elle avait aimé le chapitre du jour sur le voyage en Italie : « J’écris un livre que personne ne publiera, ça occupe. » « Un de plus », aurais-je dû préciser, mais ce n’était pas ce que je voulais dire. Enfin, si, c’était ce que je voulais dire, mais je n’aurais pas dû vouloir le dire, je devrais vouloir dire autre chose, quelque chose de plus lumineux. Vivre tout de suite, c’est peut-être ce que l’expression, qui au sens littéral ne veut pas dire grand-chose, veut dire : ne pas se soucier de ce qu’il adviendra de ce que l’on est attaché à faire parce que l’on n’a aucun pouvoir là-dessus, abandonner aussi le pouvoir, et n’être que dans le temps de l’activité, que dans l’écriture. Hier, je me suis mis en colère contre Daphné, et je lui ai dit que je la détestais. C’était évidemment excessif, tant que grotesque, mais nous nous ressemblons tellement que, parfois, c’est trop pour moi. D’où la crise de nerfs. Je devrais mieux me maîtriser. C’est moi, l’adulte. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que j’ai des rides sous les yeux et des cheveux blancs ? Que je dois garder mon sang-froid ? Mais je n’ai pas le sang froid. J’aurai le sang froid quand je serai mort. Tu vois, on y revient. Vivre tout de suite. Quitte, quelquefois, à faire n’importe quoi. Ce matin, dans la cuisine, j’ai pris Daphné dans mes bras, et je lui ai demandé pardon, j’avais exagéré. Elle m’a dit qu’elle aussi, et qu’elle savait que je ne le pensais pas. Qu’est-ce que je pense alors ?
cinq juin deux mille vingt-trois
J’ai du mal avec la laideur qu’on m’impose. Est-ce la saison ? Est-ce quelque chose dans l’air ? Est-ce moi ? Peut-être que c’est moi, c’est vrai, j’ai l’impression d’avoir les idées claires et que, à contresens, toute cette laideur ne tend à produire qu’un effet et un seul : les obscurcir. Comme si c’était cela, l’unique cause que défend la laideur : obscurcir les idées. Or moi, voir mes idées obscurcies, je n’en ai pas envie. J’ai envie de garder mes idées claires, et d’éclaircir celles qui ne le sont pas encore, plus avant celles qui ne le sont pas suffisamment. Jeter un jour nouveau. Littéralement. J’écris pour cela. Aussi pour cela. D’où la forme étrange, je le conçois, la forme étrange que prend mon écriture, laquelle ne ressemble pas aux canons de la mode, n’épouse pas les formes auxquelles on accorde grand prix, qu’on acclame à grands cris. Faut-il que je ferme les yeux ? Même les yeux fermés, je puis avoir les idées claires, mais je préfère garder les yeux ouverts. Si on le regarde du bon côté, le monde est beau. Le problème, c’est que, pour espérer voir la vérité, ou quelque chose qui ressemble à l’idée que l’on s’en fait, il faut le regarder de tous les côtés. Et donc, cette indicible laideur ; non qu’elle ne puisse pas être dite, mais que je répugne à la dire. Je n’ai pas la moindre envie de la dire. On pourrait soutenir que c’est mon droit, mais ce n’est pas une question de droit. Plutôt de sens esthétique. Oh, je sais le sort qu’on réserve au sens esthétique, lequel n’est pas une seconde nature, mais le produit d’une classe sociale. La doxa bavarde de qui n’a pas d’idées. (Le livre, je le dis en passant, je ne savais pas où le dire ailleurs que sous la douche, alors je le dis ici, pas mieux que comme ceci, rapidement, le livre de Sally Price, Arts primitifs, regards civilisés, que j’avais commencé à lire il y a quelque temps est tout à fait comme cela, qui repose sur un seul argument : « Bourdieu a dit. » Le nouveau catéchisme. Qui n’aurait pas envie d’être athée ?) Mais c’est tellement simpliste. Et moi, il me semble que je fais tellement d’efforts pour laisser passer la laideur sans rien sentir, sentir le moins possible, ressentir le moins possible, souffrir le moins possible, continuer de vivre ma vie, et continuer de suivre ma piste jusqu’au bout. Le problème avec la laideur, ce n’est pas qu’elle existe, nous n’y pouvons rien, c’est une tendance de l’humanité à laquelle nous ne pouvons pas échapper, ce n’est pas que nous y soyons soumis, c’est qu’elle nous fait dévier, elle nous entraîne là où nous ne voulons pas aller, nous fait sortir de la piste qu’à grand peine nous nous efforçons de tracer pour ne pas nous perdre totalement, pour continuer à avancer, aller quelque part, même si, non, on ne sait pas toujours très bien où c’est ça, quelque part. Et il faut moins lutter contre la laideur que lutter pour poursuivre notre chemin.
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