Quelle horreur, mon Dieu, quelle horreur, me suis-je répété deux ou trois fois. J’étais en train de me doucher, et j’ai été comme frappé par la conscience de la réalité. Tout à coup, ce qui ne l’était pas l’instant d’avant était devenu : net, limpide, clair et transparent comme l’eau qui coulait sur moi. L’eau coulait sur ma tête que je tenais entre mes mains et j’ai eu le sentiment de comprendre ce que, jusqu’à présent, je n’avais pas compris, ou n’avais pas eu envie de comprendre, ou n’avais pas eu le courage de comprendre, quelle différence est-ce que cela fait ? peut-être que ça fait une différence, mais passons, ce n’est pas le sujet. Sous la douche, comme ça, donc, il m’est apparu clairement que j’avais toujours bu de l’alcool pour être normal, pour me sentir normal, alors que ce ne l’était pas, pour moi, de boire de l’alcool, alors que c’était tout sauf normal, pour moi, je veux dire, je ne suis pas né avec une bouteille de schnaps à la bouche, même si j’ai appris, pour rendre cet état anormal moins anormal, même si j’ai appris à apprécier le vin, par exemple, en esthète presque. Ce qu’on n’est pas prêt à faire dans la vie, quand même, pour exister. Bref, passons. Avançons. Et revenons à l’horreur. L’horreur qui, durant mes ablutions, était l’objet de mes lamentations, l’horreur, c’était celle-ci aussi que, à moins de me saouler le plus possible ou de m’amputer d’une partie de mon cerveau, il allait falloir que je vive avec cette horreur, l’horreur de la conscience, de la conscience de la différence, du sentiment de mon anormalité. Il m’a fallu une semaine moins un jour pour parvenir à cette conscience, le temps que les effets de la dernière alcoolisation prennent fin, je suppose. Pourtant, ce n’est pas la première fois que j’arrête de boire pendant un certain temps. Comme tous les crétins de mon époque (je veux dire par là que, moi aussi, je suis un crétin de mon époque, comme tous les autres dans mon cas, ce qui fait pas mal de monde, en fait, la majorité, en fait), je pratique le jeûne alcoolique du mois de janvier, histoire de se torcher en tout tranquillité le reste de l’année, et il m’est déjà arrivé de passer un été (ou une bonne partie de l’été) sans boire une goutte d’alcool, et peut-être même que je me suis déjà dit, durant telle ou telle de ces périodes de jeûne, peut-être que je me suis déjà dit la même chose, que je buvais pour ne pas voir à quel point c’est l’horreur de ne pas être normal, de ne pas sentir normal, et de ne pas vouloir devenir normal, parce que je suis très bien comme je suis, je n’ai besoin de personne pour le savoir, je n’ai pas besoin qu’on me reconnaisse, je n’ai pas besoin qu’on m’accepte comme je suis, je suis comme je suis, de ne pas avoir envie donc qu’on invente une nouvelle dimension de la normalité pour moi, ce que tout le monde réclame : « Je ne suis pas normal·e, si seulement je l’étais, pourquoi est-ce que je ne suis pas normal·e, je voudrais tellement, tellement être normal·e, allez s’il vous plaît, faites que je sois normal·e, faites-moi une place dans votre normalité, s’il vous plaît », non merci, la norme, tu peux te la garder, la norme, c’est le mal (cette phrase est beaucoup trop longue mais je ne peux pas l’arrêter, il faut que je la continue), mais ce matin, peut-être parce que le ciel est bleu, peut-être parce que mon esprit est plus disponible à lui-même, ce matin, la conscience était particulièrement claire de la chose, limpide comme l’eau claire est claire. Je pourrais dire, comme je me le suis dit hier, ceci : « J’ai arrêté de boire de l’alcool à 45 ans » mais si, par hasard, et c’est le hasard qui fait les choses, alors méfions-nous du hasard, si par hasard il se trouvait que je recommençais à boire dans quelque temps, je passerais pour un imbécile, alors je préfère me le dire à moi-même, c’est mieux, parfois, que de ne rien dire du tout. Enfin, je crois. L’horreur, ainsi, l’horreur, c’est de prendre conscience que la normalité n’est pas normale, que l’idée que l’on se fait de la normalité, parce que la sociabilisation passe par l’intégration de cette idée de la normalité, n’est pas la bonne, que ce qui est normal ne l’est pas pour moi. L’alcool, qui me rend normal, ne me met pas dans mon état normal, mais dans un état anormal, mon état normal n’est pas alcoolisé, il est l’état limpide des idées claires, pas des idées confuses, pas des idées floues, il est celui de la vitalité, pas de la fatigue. C’est étrange, non ? En tout cas, moi, je trouve que c’est étrange, c’est étrange de prendre conscience de quelque chose comme cela, soudain. Bon, tu me diras, la conscience est toujours soudaine, elle nous prend, c’est son intérêt, si elle était préparée, comme l’est l’illumination forcée de qui s’installe pour méditer (si tu n’as pas l’illumination, à moins d’être complètement débile, ce qui n’est pas à exclure, tu ne vas continuer à méditer, ton cerveau produit l’illumination pour sa propre satisfaction, mais tu ne vois rien, tu ne découvres rien, tu ne comprends rien, rien ne se passe, tout est comme d’habitude, parfaitement normal), c’est vrai, mais ce n’est pas moins étrange, d’être passé à côté de cela pendant si longtemps et de le comprendre enfin, sans que rien ne m’ait disposé à comprendre, à voir, à découvrir. Peut-être est-ce de cette manière que les choses se passent, peut-être est-ce cela qui fait l’intérêt de vivre, si l’on ne découvrait rien, si l’on n’apprenait, à quoi cela servirait-il de vivre ? À continuer, à durer. Je n’ai pas envie de vivre pour continuer, pour durer. Alors pourquoi ? Je me suis posé la question si souvent. Peut-être pour ceci : comprendre, approfondir la vie, découvrir une vitalité plus intense, la mettre en pratique. Découvrir un monde neuf parce que le monde est toujours neuf. Le monde est toujours neuf.
vingt-trois juin deux mille vingt-trois
Était-ce le signal de la fin du monde ? L’alerte annonçant le début prochain de l’ultime orage nucléaire ? Venais-je de basculer dans le scénario éculé d’une série tv post-apocalyptique ? Non, non, et même pas, non. C’était la réalité, banale, triviale. Contrairement à moi qui me porte à merveille (malgré ces précieux moments de sommeil dont, comme tous les jeudis quand il est chez lui, mon voisin audiophile m’a privé — tu m’étonnes que sa femme le trompait avec un autre pour qui elle l’a quitté), mon téléphone n’a pas supporté la pluie d’hier. C’est ça, la technologie : quarante-cinq petites minutes sous la pluie et plus rien ne fonctionne. Moi, au contraire, donc, je m’étais senti vivifié par la pluie qui battait mon corps, je m’étais senti poussé par le vent, en harmonie avec les éléments. Mais lui, ce matin, quand j’ai essayé de l’allumer, ce n’était pas la même histoire. Il a cahoté de quelques vibrations et puis la sirène s’est déclenchée. Incrédule, j’ai regardé l’objet dans ma main qui vibrait de toutes ses forces et gueulait cet improbable son, me demandant : va-t-il exploser ? Non, il n’a pas explosé. La sirène s’est arrêtée et je me suis réconforté comme j’ai pu, me disant que, après tout, cette immondice, je ne l’avais payée qu’un euro. Un euro de trop, c’est vrai, mais rien qu’un euro. Minuscule symbole de la société marchande. Quel monde débile, que celui dans lequel les téléphones intelligents émettent des signaux dignes d’une alerte bombardement en temps de guerre. Oui, il est débile, en effet, mais c’est mon monde, et c’est le monde réel. Cette petite mésaventure ne m’a toutefois pas empêché d’aller courir, les cheveux au vent. Et les mains vides, et les poches vides. Aussi ne sais-je rien de la distance parcourue ni du temps écoulé, tout ce que je sais, c’est qu’il faisait beau et que, après que je me suis arrêté de courir, le monde me semblait plus réel comme si je retrouvais quelque chose que, depuis trop longtemps, on me confisquait. Était-ce vrai ? Quoi ? Qu’on m’avait confisqué le monde ou qu’il était plus réel ? Les deux, rien, je ne sais pas. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est le sentiment que j’ai vu, de l’apparition nouvelle du monde, plus frais, plus grand, plus accueillant. J’ai regardé les gens qui couraient comme moi, et je me suis dit : qu’est-ce qu’on a l’air con avec un téléphone intelligent. Et tout cela, que ce soit faux ou vrai, je trouve que c’est une bonne idée.
vingt-deux juin deux mille vingt-trois
Je me suis senti moi-même. Je venais d’aller courir sous la pluie battante et, rentré chez moi, presque nu, ruisselant d’eau et ruisselant de sueur, je faisais la planche sur mon tapis d’exercice, quand je me suis senti moi-même. Pas moi-même, comme quand on dit qu’on est né dans le bon corps ou je ne sais trop quoi de ce charabia postmoderne, dualisme naïf pour l’ère qui ne veut plus rien dire, non, mais moi-même parce que tout ce qu’il y avait, c’était ceci, ce ci que j’étais en train de faire, mon corps infime dans cet espace qui s’étend à l’infini, et tout ce qu’il y avait, c’était parfait tel que c’était. Il n’y avait rien d’autre à désirer, nulle part autre où être, tout ce qu’il y avait était ici, finissait ici, et c’était bien, et c’était ainsi que ceci devait être. Il y aurait eu, je le sais, d’indénombrables désirs à avoir, mais ils n’auraient pas été nécessaires, cela n’aurait servi à rien de désirer autre chose, j’étais moi-même, et c’était ce moi-même que je voulais être. La veille, j’avais pensé à une image un peu étrange (étrange parce qu’à la fois banale et originale) : mon corps était un temple, mais un temple de rien d’autre que de lui-même. Ce n’était pas un temple qui abritait une âme ni un temple érigé en l’honneur de quelque divinité et, tel qu’il était quand j’ai eu cette image, ce corps n’était pas parfait, loin s’en faut, il ne l’est pas plus aujourd’hui, d’ailleurs, mais il contenait en lui la possibilité de la perfection. Le temple bâti, détruit, reconstruit, en ruine, n’avait besoin de rien d’autre que de lui-même pour signifier quelque chose, pour exister. L’immanence n’est pas un défaut, n’est pas un manque, l’immanence est le nom dualiste de l’accomplissement en soi, de l’absence de manque, de l’absence de demande extérieure. Tout est ici. La veille, c’est ce que j’avais pensé et, à présent, faisant la planche sur mon tapis d’exercice, j’en faisais de nouveau l’expérience. Je sais que la position dans laquelle je me trouvais était un peu trop ridicule, sans doute, pour me livrer à de telles méditations de nature métaphysique, mais sont-elles sincères, ces méditations, si elles ne viennent pas à nous n’importe où, n’importe comment, n’importe quand, sans prévenir, sont-elles sincères, les illuminations, s’il faut une préparation spéciale pour qu’elles arrivent, sont-elles sincères, ou fait-on semblant de les avoir ? Et puis, de métaphysique, je crois, il n’y en avait guère. Ce dont il s’agissait, bien plus, c’était de sa liquidation. Toute était liquide, ce matin, quand après être allé courir sous la pluie battante, j’ai déroulé mon tapis d’exercice pour y faire la planche presque nu : mon corps ruisselait d’eau et ruisselait de sueur, et avec cette eau et avec cette sueur, c’était tout le mal que nous font les pensées fausses qui ruisselait, dont je me débarrassais. Me sentir moi-même, — bien comprise, cette expression devait se dissoudre elle aussi : j’étais tout ce que j’étais, tout était ici, sans reste ni défaut ni manque ni absence, sans présence non plus, dès lors, sans tout ce dualisme pétrifié qui fait de nous des choses. L’expérience de la non-dualité — pour dire ces choses un peu grossièrement —, l’expérience de la non-dualité n’est pas l’expérience de l’unité, de la monotonie de l’être, c’est l’expérience de l’accomplissement en soi qui n’est pas arrêt, mais pure existence, vie.
vingt-et-un juin deux mille vingt-trois
Plutôt que d’absurde, je devrais parler d’insignification. Le mot « absurde » est tellement marqué par la philosophie et la littérature du XXe siècle qu’il est devenu inutilisable. Il appartient à toute cette tribu de mots qui ne servent plus à rien tant ils sont saturés de références. Peut-être que tout le langage est ainsi, saturé de références, privatisé, inutilisable, inutile, vain. Alors, il faudrait ne plus s’exprimer que par néologismes, et inventer une langage entièrement neuve, vierge, que personne n’aurait jamais parlée. Mais qui la comprendrait ? Personne. Il faut donc faire avec. C’est ce que je fais — avec ma langue morte. Et puis, c’est vraiment ce que je veux dire : insignification, il n’y a pas de dimension métaphysique attachée à l’expérience quotidienne de l’insignification, pas de petit ni de grand frisson existentiel, c’est purement et simplement ainsi que le monde se présente, ainsi que le monde est perçu, ainsi que le monde est fait. L’insignification n’est pas absurde, elle est banale. J’insiste sur cette dimension sémantique — de dire « insignification » plutôt que de dire « absurde » — parce qu’une philosophie ne doit pas être une vision du monde, une théorie de tout, une philosophie doit être semblable à une boîte à outils et nous permettre d’avoir les idées claires non pour le plaisir des les avoir, mais afin de bien vivre ou, du moins, de mieux vivre, sinon de moins mal vivre. Bien parler avant d’avoir quelque chose à dire, pourrais-je résumer. Car, voici notre horizon : le faux devient plus vrai que le faux. Bientôt, le temps où l’on ne pouvait plus distinguer le vrai du faux sera caduc, et le faux aura remplacé le vrai. Le processus d’insignification aura été accompli. Restera-t-il encore quelqu’un pour voir la différence, faire la différence, comprendre la différence, expliquer la différence ? De même que ma langue est morte, l’expérience est moribonde, il faut consentir à des efforts si importants pour la faire qu’il est naturel d’y renoncer — la nature elle-même n’obéit-elle pas au principe de moindre action ? Ce n’est pas l’histoire du déclin, c’est l’histoire de l’histoire. D’où les fantasmes apocalyptiques d’une remise à zéro de l’histoire, d’un recommencement absolu. Parce que nous sentons bien que l’utopie est fichue : il y aura peut-être une aube nouvelle, mais il pourrait ne plus y avoir personne pour la regarder. Ou peut-être que tout cela, ce ne sont que des histoires que je me raconte pour justifier mon existence. Parce que je suis fatigué et déçu. Mais je ne suis pas fatigué. Non, mais je suis fatigué d’être déçu.
vingt juin deux mille vingt-trois
Dans un monde où la valeur marchande est devenue la forme de tout, l’absurdité n’est plus une expérience limite ; elle est désormais banale, ordinaire, systématique — c’est la forme a priori de toute expérience possible. Par comparaison, pour Roquentin, le héros du premier XXe siècle européen, celui d’avant la grande chute, la nausée était encore une expérience singulière qui excédait la marche ordinaire du monde, elle était vécue au moment où le voile derrière lequel est dissimulée la réalité du monde se déchire et où la réalité nous apparaît telle qu’elle est en elle-même. Métaphore ancienne, vieille comme la philosophie, après un passage chez Heidegger, le dévoilement de Sartre révélait cependant une naïveté toute bourgeoise : pour l’homme attablé au café, le scandale, ce n’est pas que le monde soit tel qu’il est, mais qu’il ne corresponde pas aux valeurs qui sont les siennes, qu’il dérange l’ordre qui confère aux choses et aux êtres cette forme qu’il tient, par héritage, pour définitive. Le héros sartrien est cet homme médiocre qui, découvrant que ses valeurs ne valent rien, a un peu la tête qui tourne et en fait toute une histoire. Or, si les valeurs ne valent plus rien, tout vaut quelque chose. Le processus simplificateur au terme duquel la société réduit les valeurs à une seule — la valeur marchande — accomplit la fongibilité de toutes les choses : tout se vaut parce que tout a une valeur marchande. Et ce n’est pas le τί ἐστι que l’on découvre derrière le voile des apparences au terme de la recherche qui confère une forme aux choses, aux êtres, aux entités, mais que cela vaille quelque chose. Néanmoins, et malgré le scandale que représente cette fongibilité universelle, que la valeur marchande soit la valeur de toutes choses, ne nous apprend-il pas quelque chose ? Littéralement, que la nature des choses est de ne pas en avoir. Notre époque, pour remédier à la profonde angoisse que cause la possibilité même d’une telle découverte, s’empresse de substituer à l’absence quelque chose, n’importe quoi, pourvu que le sol ne se dérobe pas sous ses pieds. Le n’importe quoi de la valeur des choses comme substitut à l’absence de nature des choses est manifeste dans le processus de numérisation du monde : il n’y a pas un nombre qui est affecté à la chose (le 1 de l’unité de la chose et de son identité à soi), chaque chose est un nombre, le nombre de sa valeur. Ainsi, il y a une double tendance à l’unité — la société simplifie les valeurs en réduisant tout à sa valeur marchande — et à la multiplicité — le 1 de la chose est multiplié par la valeur de la chose. Toutefois, ces deux tendances ne sont contradictoires qu’en apparence. Ce sont des mouvements relatifs au sein de la seule totalité dont l’existence soit reconnue : la valeur. La valeur comme nature des choses qui n’ont pas de nature, c’est-à-dire de toute chose, n’est pas le centre d’une nouvelle métaphysique, elle dilapide la métaphysique. Or, la métaphysique doit être dilapidée en ce sens qu’il faut reconnaître que la nature des choses est de ne pas avoir de nature sans pour autant, comme le fait la société marchande, remplir cette place vide. La place de la nature est vide et il faut laisser ce vide intact. En finir avec les choses, en finir avec la nature, et apprendre à vivre tout autrement. L’ère de la valeur marchande rendant manifeste l’absurdité de toute expérience possible est la chance que notre époque nous offre d’embrasser le vide de la nature, d’arpenter les steppes de l’ontologie qui conduisent au désert de l’être. Ce rien n’est pas la fin de tout, c’est la promesse que quelque chose débute. Le Roquentin malade de la Nausée était l’homme qui, n’ayant à sa disposition qu’une vieille sensibilité pour appréhender son expérience, ne percevait que les symptômes causés par la dissymétrie entre l’expérience et la sensibilité, et prenait l’effet sur sa personne de ce déséquilibre pour la réalité. Il subissait le choc de la société marchande et, parce que rien dans son héritage ne le préparait à une telle expérience, s’avérait incapable de faire autre chose que de coucher par écrit les réflexions fatiguées que lui inspirait une telle sensation. Mais nous qui, venus après la grande chute, avons la conscience claire des enfants du désastre, nous savons que ce n’est que dans le néant de la nature que s’élaborera notre nouvelle sensibilité.
dix-neuf juin deux mille vingt-trois
DISCIPLINE IS NOT A DIRTY WORD RON DORFF, y avait-il écrit en grosses lettres majuscules blanches et grises sur le sac noir de la bonniche qui attendait les enfants de ses maîtres devant l’école. Après avoir traduit spontanément le slogan dans ma tête, je me suis même dit : Tiens, ce serait marrant de traduire par « Discipline n’est pas un mot cochon » ou pourquoi pas ? oui mieux : « Discipline est un mot cochon », j’ai cherché qui était ce fameux Ron Dorff et, découvrant que c’était en fait un marchand de slips, j’ai été forcément un peu déçu. Mais n’est-ce pas le propre de notre époque de nous décevoir et de nous faire perdre notre temps ? Le capitalisme postmoderne, afin de dissimuler la nullité de son essence, mélange slogan publicitaire et philosophie : tout étant ainsi brouillé, le consommateur ne comprend plus rien, et la nullité essentielle du capitalisme est rendue acceptable par cette incompréhension totale. Pour qui sait traduire les anglicisimes trompeurs du capitalisme, cette réalité se manifeste de façon d’autant plus brutale qu’elle se présente en même temps sous la forme de son slogan et de la vacuité du réel que ce slogan entend masquer, en sorte que le réel apparaît toujours en même temps comme nul et comme fraude. Le traducteur s’injecte ainsi une double dose de désespoir : une pour lui qui comprend trop et une pour qui ne comprend rien. Parfois, le traducteur en vient à envier qui ne comprend pas et se prend alors à désirer la douce torpeur de la duperie, à vouloir être lui-même trompé, mais le désespoir est d’autant plus grand qu’il sait que cet état de choses est impossible pour lui : une fois que l’on a appris à traduire, on ne peut plus ne plus traduire, une fois que l’on a compris, on ne peut plus ne pas comprendre. On est là, à attendre tranquillement que son enfant sorte de l’école, et on se trouve aux prises avec le mal incarné dans la personne d’un marchand de slips. Qui n’aurait pas besoin de s’anesthésier dans ces conditions ? Or, c’est ce que je crois, en vérité, il ne faut pas, il faut avoir le courage de ne pas, et regarder la vie telle qu’elle est. L’ai-je toujours ce courage ? Bien sûr que non, d’où ce désespoir qui se démultiplie toujours.
dix-huit juin deux mille vingt-trois
Quand, un peu après minuit, au moment de tirer les rideaux avant d’aller me coucher, j’ai vu une énorme paire de seins apparaître sur l’écran de l’autre côté du boulevard, je me suis dit que le voisin était en train de regarder un film érotique, et puis, quand j’ai vu le sexe démesurément gros du partenaire de la possesseuse de seins pénétrer dans tous ses orifices sexuellement disponibles à un rythme effréné, je me suis dit : Ah non, en fait, c’est du porno. J’ai essayé de prendre la chose en photo pour illustrer mon propos (des fois que je décide d’y consacrer mon journal, sait-on jamais ?) mais à cette distance, cela ne rendait rien : tout ce qu’on voyait, c’était une tâche lumineuse d’une couleur indéterminée à la place de l’écran des pénétrations. Il n’y aura pas d’images des images. J’ai jeté un regard alentour pour voir si quelqu’un d’autre que moi s’était aperçu de la chose, mais non, tout était normal sur le boulevard. Quelle banalité. Je suis resté là quelques instants, un peu médusé devant la scène, mais pas émoustillé le moins du monde par l’apparition de la chose et ce qu’elle était susceptible de suggérer et d’évoquer parce que, en réalité, me suis-je dit, une telle vue de l’intimité de l’autre n’a rien d’érotique, au contraire, elle est repoussante. La scène, ce n’était le film des performances sexuelles de partenaires tarifés, mais la vue de la vue de la scène, la perception de la perception, être là et me dire : De l’autre côté du boulevard, il y a quelqu’un qui se fout tellement du monde qui l’entoure qu’il ne lui vient même pas à l’esprit de tirer les rideaux quand il regarde du porno sur son écran géant. L’invention récente de la vie privée par l’humanité occidentale témoignait d’une conscience de soi très aiguë pour laquelle, toute conscience de quelque chose est en même temps et toujours une conscience de soi. La disparition progressive de la vie privée au profit de la politisation totale de l’existence (le contresens totalitaire : « Tout est politique », piège dans lequel même Pasolini est tombé, c’est dire s’il est dangereux) s’accompagne d’un recul de la conscience de soi : nous nous percevons de moins en moins en percevant, nous sommes tout entier dans notre perception, absorbés par elle, absorbés en elle, parce que la conscience que nous avons de nous, la conscience que nous avons d’être un soi, cette conscience s’affaiblit, nous ne nous percevons pas comme moi percevant en même temps que nous percevons et, ne nous percevant pas comme percevant, nous n’avons pas conscience que les autres sont aussi des êtres sentants, qui perçoivent comme nous percevons, voire perçoivent ce que nous percevons. La vie privée est ce lieu abstrait, que certains espaces comme le chez-soi, la chambre à coucher, le cabinet d’aisance, la salle de bains, rendent concret où, à l’abri de la conscience d’autrui, à l’abri de la conscience qu’autrui a de nous, non perçus, non sentis, nous pouvons délester la conscience de soi de la conscience du monde, alléger notre conscience de soi, voire la mettre entre parenthèses, pour nous contenter d’être, de penser nos pensées sans nous soucier du qu’en-dira-t-on, lequel qu’en-dira-t-on est la chosification du soi par la vie sociale, la conversion du soi en chose par la perception d’autrui, la conscience qu’il a de moi. La politisation de tout, la croissance sans limites de la vie sociale m’expose et expose l’autre à moi. Que je puisse vouloir ne pas être exposé, que je puisse vouloir de ne pas être soumis à l’exposition de l’autre, que je puisse refuser l’exposition générale, voilà qui est insupportable pour la vie sociale totale : rien ne doit être caché parce que chaque parcelle de l’existence dissimulée dissimule la totalité de l’existence. Si tout n’est pas visible, si tout n’est pas communicable, alors rien ne l’est. L’individu chez qui il reste encore un peu de cette conscience de soi délicate qui s’est incarnée au cours de la modernité dans le concept de la vie privée ne peut qu’être choqué par les manifestations bruyantes et agressives de l’intimité auxquelles il est soumis par la vie sociale. La vision du film porno sur l’écran du voisin d’en face n’en est que l’apparition comique, microcosmique, d’autant plus comique que, le premier samedi du mois, tout Français doit, d’une façon ou d’une autre, s’y tenir prêt. Même pour cela, cette petite heure et demie de débauche standardisée, il y a un règlement avec ses dates et ses horaires. Et dès lors, il n’y a plus rien de coupable à s’adonner à ce genre de plaisir. Il n’y a plus rien de coupable parce qu’il n’y a plus rien de personnel. Tout est social. Et, par suite, n’ayant plus rien de personnel, il n’y a plus de plaisir. Rien que du déplaisir pour la personne qui a le malheur de tomber sur cette repoussante vision.
Dans le mortier en marbre,
sous les cercles du pilon,
la spirale de l’aïoli qui monte :
c’est dimanche.
dix-sept juin deux mille vingt-trois
L’immense majorité de nos problèmes n’en sont pas. Des problèmes. Et, par suite, si les gens comprenaient que l’immense majorité de leurs problèmes n’en sont pas, des problèmes, que ce qu’ils s’imaginent dès lors être des problèmes peut être purement et simplement détruit, sans peine ni reste, sans perte ni regrets, une certaine forme de paix règnerait sur terre. Nul non plus n’aurait besoin d’avoir recours à ses techniques spiritualisantes, ces mécanismes de contrôle du moi, cette psychologie déculpabilisatrice et, donc, culpabilisatrice, pour tâcher de s’en sortir avec la vie. La vie, il suffirait de la vivre. Car, en effet, la vie, il suffit de la vivre. N’est-ce pas là une sublime révélation ? N’est-ce pas là ce que tu auras entendu de plus beau aujourd’hui, de plus simple, de plus primaire, et de plus parfait ? De toute ta vie, peut-être : la vie, il suffit de la vivre. En attendant que la paix règne sur terre, à qui ne veut pas s’en remettre aux expédients recommandés par le corps social, ne reste qu’un bricolage élaboré, sophistiqué, à l’esthétique travaillée et consciente de soi, afin de tâcher de ne pas trop mal s’en tirer. Est-ce tout ? C’est à craindre, oui. Que l’immense majorité de l’espace public soit occupée par les faux problèmes, consacrée à leur présentation, leur exploration, suit de la prémisse contrefactuelle avancée ci-dessus : rien n’est plus intéressant que ce que l’on ne comprend pas, le mystère épais comme nos consciences mal dégrossies. Dans le dédale de l’approximation, le labyrinthe de l’incompréhension, s’amassent les grandes fortunes. Alors, pour lutter contre l’affreux moraliste qui se réveille en moi, je m’occupe de cuisiner des fèves. Les écosse, les ébouillante, les épluche, émince oignons frais, épluche carottes et pommes de terre, dégerme gousses d’ail, fais chauffer l’huile d’olive, assaisonne de thym et de laurier, de sel et de poivre, ajoute quelques lardons finement préparés, un verre de vin blanc évaporé, et confie l’ensemble à la cocotte en fonte rouge. Au milieu de ces préparatifs, un peu dubitatif, je me demande pourquoi Paris n’est pas en Provence, pourquoi la France, ce n’est pas l’Italie, pourquoi il n’existe qu’un seul et unique grand centre dans ce pays, et non plusieurs, chacun avec son dialecte, sa gastronomie, sa façon de concevoir la vie, non coupés les uns des autres mais unis, ou pas, désunis, comme on voudra, je me demande cela, et je sens bien que la réponse est dans la question, alors j’inspire le parfum qui émane de la cocotte. C’est samedi matin, presque midi, j’ai faim.
seize juin deux mille vingt-trois
Ce numéro du Grand Échiquier est placé sous le signe de la langue française et de la francophonie. Enregistrée au château de Versailles, cette soirée présentée par Claire Chazal et Alex Vizorek mettra en valeur la chanson avec Etienne Daho, Véronique Sanson, Abd al Malik, Lynda Lemay et Yves Duteil, la littérature avec Tahar Ben Jelloun et Sophie Marceau, la danse avec Benjamin Millepied et Sadek Berrabau, et le suicide. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que tout finit par paraître normal ? Pourquoi est-ce que tout semble parfaitement normal, tout vrai ? Parce que nous ne sommes plus capables de nous poser les questions les plus simples, les plus élémentaires, des questions primaires, des question comme pourquoi ? Ce n’est pas que je m’apprête à regarder cette émission, bien sûr que non, même si je le voulais, je ne le pourrais pas, je ne pourrais pas tenir devant, et alors, ne m’apprêtant pas à le faire, je pourrais me contenter de l’indifférence superbe de qui sait, de qui a compris, de qui voit, mais je crois qu’au fond de moi il y a toujours un romantique qui pense qu’on peut changer le monde parce que les gens ne sont pas mauvais, il suffirait de leur montrer le bien pour qu’ils l’embrassent, qu’ils l’aiment, et l’épousent. Au fond de moi, il y a aussi quelqu’un qui tapote sur l’épaule du romantique et lui dit avec sympathie : Mon pauvre vieux, ce ne doit pas être facile tous les jours d’être aussi con, et c’est vrai que ce n’est pas facile tous les jours d’être aussi con, non pas facile tous les jours, de ne pas pouvoir me tenir tranquille, j’étais à deux doigts d’y parvenir, pourtant, j’étais à deux doigts de ne pas écrire, je soufflais, me laissais tomber lourdement à plat ventre sur le lit, boudant comme l’enfant que je suis toujours : Mais, je n’ai pas envie d’écrire, et puis, il a fallu que quelque chose se produise, pourquoi quelque chose se produit-il toujours ? Tu vois, une question primaire, une question en pourquoi, et quelque chose s’allume, quelque chose prend vie, quelque chose vient à l’existence, quelque chose vient à l’écriture. Une question primaire, une question en pourquoi, et le romantique qui sommeille en moi sort de sa léthargie et a envie de crier aux gens : Mais réveillez-vous, putain, réveillez-vous ! Alors l’autre lui répond : Peut-être vaut-il mieux qu’ils dorment, quand les masses s’éveillent, ça dégénère vite, non ? Et c’est vrai, je sais qu’il a raison, l’autre, je sais qu’il dit vrai, mais qu’est-ce que j’y peux, moi, si, au fond de moi, un romantique sommeille ? Je ne peux tout de même pas le laisser dormir toute la journée. Et non, dans le programme tv, à la fin du petit descriptif du Grand Échiquier, mention n’est pas faite du suicide, c’est moi qui l’ai ajoutée, parce que c’est à cela que la lecture du petit descriptif du Grand échiquier m’a fait penser : au suicide, comme envie, au suicide de la culture, au suicide de la culture comme civilisation. Qu’elle crève, après tout, qu’elle crève.
quinze juin deux mille vingt-trois
Sur le livre des visages, comme disait l’autre quand c’était encore moderne d’écrire des fictions sur le livre des visages, je passe plus de temps à supprimer des gens qu’à m’intéresser à ce qu’ils disent. Il faut dire que ce n’est pas intéressant. C’est comme ce journal : ne pourrais-je pas me dispenser de l’écrire aujourd’hui ? Sans doute, oui, mais pourquoi ? Au fond, si je n’ai rien à dire, cela ne fait rien, que me rendre semblable à mes contemporains qui font profession d’écrire. Je me suis endormi cet après-midi, d’un sommeil paisible que seules les sirènes des ambulances et des véhicules de la police auront entrecoupé, lâchement, bêtement. On fait du mal au monde. Quelle phrase bizarre, qui tombe du ciel comme une surprise. N’est-ce pas plutôt à moi que l’on fait du mal ? N’est-ce plutôt ceci que je voulais dire : le monde me fait du mal. Et par là, qu’il t’en fait à toi aussi, et à n’importe qui, et qu’il s’en fait à lui-même. Ainsi, on ne fait pas du mal au monde. Le monde nous fait du mal. Le monde fait du mal au monde. À quoi ai-je rêvé cependant que je dormais ? Je l’ignore. Je crois n’avoir rien rêvé du tout, m’être contenté de jouir de la fraîcheur relative de cette chambre sombre. Et chaque fois que je m’apprêtais à maudire les hurlements des sirènes qui déchiraient le boulevard, je me reprenais, je me disais : Ne sois pas empli de cette haine, ne sois pas empli de cette haine dont le monde est empli, ne sois pas empli de cette haine dont le monde fait en sorte que tu t’emplisses, libère-t’en, laisse-le passer, laisse-la partir, abandonne-la. Certes, il est détestable, le bruit des sirènes, mais en faisant l’action de le détester, c’est toi-même que tu détestes. Cela, John Cage l’avait bien compris. Cela, John Cage l’avait compris pour nous, et c’est notre devoir de faire quelque chose de cette leçon. Et si personne n’écoute John Cage, eh bien, qu’ils crèvent, qu’ils restent à leur misère, qu’ils étouffent dans leur misère, elle est faite pour eux. L’autre jour, à propos de tout à fait autre chose, dans le carnet au bison rouge, j’ai écrit la phrase que voici : « Du sublime au trivial et retour à la vitesse de la lumière. » Et, ensuite, pensant à cette phrase, je me suis dit qu’il faudrait que j’écrive plutôt ceci : « Du sublime au trivial et retour à la vitesse de l’écriture. » Mais il faut dire les deux parce que l’écriture et la vie ne font pas une.
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