sept août deux mille vingt-trois

Tu crois avoir trouvé un petite plage isolée et tu tombes sur de gros vieux en train de se faire griller la bite au soleil. Alors tu rebrousses chemin en espérant qu’ils ne t’aient pas aperçu. Tu réfléchis un instant et tu te dis : Mais évidemment, c’est parce que la plage est isolée que de gros vieux viennent s’y faire griller la bite au soleil. S’il y avait du monde, ils iraient ailleurs : pour les activités qui accompagnent la grillade de bite au soleil, il vaut mieux se trouver un petit coin tranquille. Tu avais donc bien trouvé une plage isolée, la seule chose que tu n’avais envisagée, en plus de cette découverte, c’est que d’autres l’aient trouvée avant toi, qui s’y faisaient griller la bite au soleil, tandis que toi, tu voulais. Tu voulais quoi ? Je ne sais pas, contempler l’horizon. Quel con. L’isolement est un leurre, voilà, la vérité, tu trempes dans le monde au point d’être submergé. Mais qu’est-ce que le monde ? me suis-je demandé ensuite, constatant que c’est un terme que j’emploie souvent sans avoir jamais pris la peine d’en donner une définition précise. Peut-être ne faut-il pas de définition précise, je ne prétends pas que ce soit nécessaire, non, mais au moins ne pas trop être dans le flou, non ? Suis-je dans le flou ? Je ne crois pas. C’est quoi, le flou ? La myopie, la sueur dans les yeux, l’aveuglement à cause du soleil ? Tout cela, et d’autres. Mais revenons au monde. Quand je dis « le monde », je peux vouloir employer un synonyme de l’univers, ou penser à « alles was der Fall ist », ou au cosmos grec, ou je ne sais trop à quoi d’autre, à tant de choses, en fait. Quand je dis « le monde », je peux vouloir parler de la société, « le monde » est alors une sorte d’abréviation du « monde social ». Mais, quand je dis « le monde », je peux aussi vouloir parler de tout ce qui s’oppose à moi, m’empêche de m’épanouir, de me développer, de vivre et de sentir et de penser comme je l’entends, tout ce qui me nuit, que cela cherche ou non volontairement à me détruire, me nuit du simple fait que c’est. Le monde, alors, n’est pas ce qui s’oppose au moi, le non-moi des post-kantiens, mais ce qui porte en soi la possibilité de la destruction de l’individualité. Si par « le monde », on peut aussi vouloir entendre une sorte de perfection éthique et esthétique, alors « le monde » peut aussi être ce qui s’oppose au monde, le monde peut être la négation du monde, le monde peut porter en lui la négation du monde. Un peu plus loin sur le sentier des douaniers, j’ai trouvé un endroit qui n’était pas complètement isolé mais qui, n’étant pas surpeuplé, il y avait à quelques dizaines de mètres de moi une mère avec son enfant, et quelques mètres plus loin encore, un homme assis torse nu qui se tenait raide comme un piquet, et puis à ma droite tout près, un sac sans son propriétaire probablement parti nager, aurait pu être parfait, presque parfait, si un énorme bateau de croisière de la Mediterranean Shipping Company n’avait pas été en train de traverser la baie, faisant retentir fièrement son odieuse sirène. Brôôôôôôôôôômmmmmm ! En effet, le monde ne se contente pas seulement d’être laid, il le fait savoir, et plus c’est clinquant, et plus c’est bruyant, et plus c’est vulgaire, et mieux c’est. Tu vois, me suis-je dit, la Méditerranée, c’est cela, et les migrants, et le pape qui vient donner sa leçon de morale, et toutes ces horreurs, mais c’est aussi l’abbaye du Thoronet, l’art cistercien sous le soleil de Provence. Et puis aussi, l’idée que je me fais des choses, de ce qui est ou pourrait être, une certaine qualité de lumière que je suis peut-être le seul à percevoir, cela je ne le sais pas, mais n’existe pas moins d’être unique. Il y a des lieux qui s’opposent farouchement à l’esprit. D’autres qui lui seraient propices, ou qui l’ont été, et qui le redeviendront peut-être un jour, mais qui sont colonisés. On ne peut s’y tenir sans s’y sentir agressé. Tout ce que je désire, c’est un lieu qui serait propice à mon esprit, un lieu où il pourrait s’épanouir librement, dans ce lieu, une maison qui surplomberait une forêt de pins, disons les choses ainsi, il y aurait une pièce où je pourrais m’enfermer avec mes livres pour écrire. Que ce que tu désires, ce soit précisément ce que le monde te refuse, qui t’offre à la place tout et n’importe quoi, principalement des choses dont tu n’as nul besoin, n’est pas la moindre des ruses qu’il met en œuvre pour te gâcher l’existence. Fais en sorte qu’il ne réussisse pas.

six août deux mille vingt-trois

Fasciné par l’absence. Comment l’être ? Dans le cloître de l’abbaye du Thoronet, passé un certain temps à observer les chapiteaux des colonnes, la réduction à quelque chose de pur, de simple, quelque chose comme une essence qui n’aurait que faire de l’usure du temps parce que cette dernière n’aurait pas d’effet sur elle, je me suis trouvé comme en adoration devant cet espace vide, et ce qu’il faut bien appeler « la disparition des moines. » Notre époque, laquelle semble de moins en moins capable de produire une forme de vie positive, a tendance à tout transformer en musée, son histoire n’est pas vivante, c’est un patrimoine qu’elle fait fructifier comme on le fait d’un capital. Ce n’est pas vrai qu’elles n’étaient pas belles, ces photographies de François Halard qui occupaient certaines portions de l’espace laissé vide par la disparition des moines, mais précisément, elles n’étaient que cela,  ce me semble, « belles », j’aurais pu dire « jolies », au sens où on l’entend pour parler de quelque chose d’insignifiant. La géométrie du bâti, même à l’état de ruines vides, répondant à la perfection à la géométrie des couleurs, à l’esthétique du temps qu’il fait, terre ocre et dégradées, verte végétation, ciel bleu, vent violent, parfums de pins et de figues mélangés, elle, est pleine de sens, et ce sens, indépendamment de la règle dont il est issu, me paraît immédiatement accessible, sans distance, la simplicité dont elle procède se montrant, il n’est point besoin de la comprendre, elle se sent. Fasciné par l’absence, comment ne pas l’être ? Cher journal, aujourd’hui, c’est ce que je me suis demandé. Le vent soufflait fort, le soleil était brûlant, l’autoroute était déserte, partout autour de moi, il me semblait n’y avoir que du bleu et du vert, la voiture avalait la route, et moi, j’avais le sentiment d’être où je devais être.

cinq août deux mille vingt-trois

Cigales, mes sœurs, est-ce à cause de vous si je n’ai pas grand-chose à dire aujourd’hui ? Je pourrais m’endormir, ici, dans ma chambre ombragée, dans cette accueillante fraîcheur, ici, bercé par la friction de vos cymbales, et la rumeur proche du vent qui souffle. Levant les yeux au ciel, il y a quelques instants, je me suis perdu dans le bleu pur qui baigne cette partie de l’univers. Je n’ignore pas que tout ceci est une illusion, je n’en suis pas la dupe, je sais, je sais, ce n’est pas la peine de me le répéter, mais ne faut-il pas savoir se réjouir quand, entre deux blocs de béton,  intacte, apparaît la Provence ? Au milieu du néant, ai-je envie de dire, se tient la Méditerranée. Et si elle n’existe pas, la Méditerranée, si elle n’est plus que le nom que l’on donne à cette mer de cimetière à quoi on la veut réduire, la raison n’en est-elle pas des plus simples ? Rien n’existe plus. Faut-il croire au hasard ou non ? Je n’ai jamais pu me déterminer. Peut-être faut-il, justement, ne pas se déterminer. Parvenir à vivre dans un univers indéterminé, ne serait-ce pas la plus grande des libertés ? Piqûres de moustiques. Métaphysique du vent et des cigales. Été. Mon regard s’attardant sur des photos-souvenirs encadrées là, à quelques pas de moi, je me demande depuis quand, ces gens, qui devaient avoir l’air si modernes quand on les a photographiés, ont cessé de l’être. Qu’est-ce que la modernité ? Ce qui se fane et, à une vitesse qui semble aller toujours s’accélérant, devient daté, vieilli, comme les couleurs qui passent. Qui se veut moderne, ou contemporain comme on affecte de le dire aujourd’hui dans une tautologie inconsciente d’elle-même, qui se veut moderne, c’est tout le paradoxe, qui se veut moderne est déjà ancien. Que faut-il vouloir alors ? Rien. Consacrer son désir à la chair et à l’air et à tout ce qui circule parmi. Bientôt, tout ce qui aura été moderne, il faudra des siècles pour tâcher de l’expliquer, quand ce qui n’aura jamais cherché à l’être s’imposera dans toute sa clarté. Que de temps perdu. Tout le temps est perdu. Chantez, ô mes sœurs, moi, je me tais.

quatre août deux mille vingt-trois

À Marseille, le mistral sublime la crasse. Garer vers Saint-Pierre pour prendre le tramway non loin de chez mon père et descendre en ville. Contrairement à Paris, ou presque toutes les couches de la population se retrouvent dans les transports en commun, à Marseille, c’est en majorité les plus basses qui les empruntent. Et cette réalité ne se dissimule pas. Boulevard Chave, la Plaine, marché des Capucins, rue d’Aubagne, rue Saint-Ferréol, rue Paradis, et puis cours Belsunce en direction de la porte d’Aix. L’Alcatraz, la bibliothèque à vocation régionale de la ville, porte fièrement les stigmates de ce par loin de quoi tout le monde est passé à autre chose. Ainsi va la gloire du monde social ; il ne faut pas s’attarder. Quelques planches de bois rappellent des nuits de destruction, mais sinon tout a passé. Tout passe. Tout passera. Au milieu des feuilles mortes, des emballages en carton, des sacs en plastique qui volent au gré des rafales, se frayer un chemin en bonne santé tient parfois du miracle. En France, l’étranger commence ici. Il y a longtemps que l’Orient a enfoncé la porte que l’Occident lui tenait entrouverte. Tout passe. Dans la boutique de la rue Francis de Pressensé, c’est un enfant, qui ne doit pas avoir plus d’une dizaine d’années, qui me sert. Il travaille sous les yeux d’un garçon plus âgé que lui mais qui semble bien moins dégourdi. Assis, le grand-père veille à la bonne marché du commerce local cependant qu’en visio, le père fait des affaires à l’international. Avec sa peau mate et ses longs cheveux bouclés aux reflets blonds, je trouve l’enfant très beau. Un peu plus tard, je songe que, tant qu’il demeure inexistant, possible indéterminé, l’avenir a plusieurs visages, et me fais remarquer  : puisse-t-il avoir celui de cet enfant métisse qui brille de toutes les couleurs de la Méditerranée. Est-ce que je reviendrai vivre un jour à Marseille ? Je ne le crois pas, mais ailleurs en Provence, dans l’arrière-pays ou sur la côte en direction de l’Italie, dans les massifs qui culminent entre la mer et la montagne ou à Menton, quasi sur la frontière, je crois que c’est une forme d’idéal à laquelle je ne puis pas tout à fait renoncer. Lèvres brûlées par la sécheresse de l’air, on pourrait se consumer sur place et personne ne se souviendrait que nous avons existé. Est-ce un fantasme ? Cela non plus, je ne le crois pas. Mais alors, qu’est-ce que je crois ? Je ne sais pas. Je ne crois en rien. Il n’y a que l’air qui nous fait vivre, l’eau qui nous apaise et les innombrables poèmes que la vie nous apprend à écrire. Je tends l’oreille : la bourrasque ne réduit pas au silence les cigales qui cymbalisent à la folie, chante leur amour pour la femelle. Écoute encore une fois, mon Phèdre, écoute toute la beauté de la reproduction concentrée dans la brutalité musicale d’une région.

trois août deux mille vingt-trois

#phautogéographie. À Toulon aujourd’hui. Que je sois né dans cette ville me semblera toujours un mystère. N’y ayant jamais vécu que les tout premiers jours de ma vie, d’ici non plus, je ne peux pas dire : « Je suis. » Mais d’où puis-je le dire ? Aucune idée. D’où toujours cette affirmation à la limite de la grammaire — « Je suis de nulle part » — qui me vient à la bouche sans que je sache très bien ce qu’elle veut dire. Qu’elle ne veuille rien dire, précisément, comme beaucoup de phrases qui appartiennent à cette catégorie du non-sens sans que l’on y pense, cela expliquerait-il son pouvoir d’attraction ? Nous, postmodernes humains, qui sommes sommés de posséder une identité, si tarabiscotée soit-elle, à quelle extrémité faut-il nous rendre pour tâcher d’exister un peu, j’entends : pour obéir un peu moins à cette norme à laquelle on se conforme ? Le néant, sans doute. Mais où est-ce le néant ? Mais partout à la surface de la terre. La terre, je m’y tiens, toujours un peu plus à l’étroit, sans que de nulle part, je puisse dire : « Ici, c’est chez moi. » Mais le fait que tu le dises, n’est-ce pas la preuve que tu le cherches ? Pas envie de couper les cheveux en quatre, ce soir. Il est tard. Je suis en retard. Dans Toulon, en fin de journée, je suis allé courir, douze kilomètres et demi, boucle qui avec sa petite queue, le point de départ et d’arrivée étant le même, fait une sorte de petite bête cartographique étrange, un peu comme si, sans le vouloir, mais en voulant faire autre chose, et le faisant, j’avais cartographié le néant. Bizarre, non, de se demander sans cesse d’où l’on est ? N’ai-je pas dit que Paris, c’était chez moi. Oui, mais Paris, ce n’est pas un endroit d’où l’on est, c’est un endroit où l’on va (cf. le topos « Monter à Paris »). Et puis peut-être que je me pose cette question, interroge le sujet qu’elle expose — le pays, le chez-soi, la maison — parce que je sais que ne suis rien, que je ne possède pas un ego à découvrir ou avec lequel me réconcilier (mon moi, le ce que je suis vraiment), parce que j’ai conscience que, contrairement à mes contemporains qui sont obsédés par la question, et cherchent en vain la réponse dans les étoiles, les textes sacrés, les machines, un lopin de terre ou leur culotte, l’identité, ce n’est rien, c’est un mythe dont un petit nombre s’est défait quand tous les autres en demeurent prisonniers. Au lieu de s’ausculter le bout du moi, dès lors arpenter des espaces, en faire des cartes sous forme de graphes, de textes, d’images prises en passant, devient une activité bien plus belle que de chercher à se convaincre que ce qui n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais, c’est cela qui me définit pour de vrai. L’homme est un animal mythologique. Et sa femelle, aussi. Les cons.

deux août deux mille vingt-trois

Je ne sais plus ce que j’ai rêvé, ce qui était du songe et ce qui était de la réalité. Cette nuit, je me suis réveillé parce que j’étais couvert de piqûres de moustique, je me suis aspergé de lotion anti-moustiques et je me suis gratté jusqu’au sang (c’est ce que j’ai supposé dans la pénombre où je me trouvais alors) et pourtant, quand je me suis inspecté ce matin, après m’être rendormi et avoir mal dormi, par intermittences en tout cas, j’ai dû constater que je ne portais pas le moindre stigmate de mes démangeaisons nocturnes. Avais-je rêvé ? Non, je ne le crois pas. Ce que j’ai vécu n’avait pas cette qualité spécifique du rêve. L’avait-elle, cette lecture d’un article universitaire tronqué qui m’était consacré dans un gros volume et dont, parce que précisément il était tronqué, je ne pouvais parvenir à le lire jusqu’au bout ? Oui, mais comment le distinguer de ces démangeaisons nocturnes qui n’avaient pas de qualités oniriques puisque, elles aussi, au réveil, elles se sont révélées non réelles ? On croit pouvoir distinguer le rêve de la veille à partir des qualités internes des expériences éveillées et endormies ou à partir du fait que ces expériences ont des conséquences ou non sur l’état des choses en éveil, mais si rien n’a d’effet comment savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est ? Le rêve avec l’article m’a semblé en être un mais l’expérience des démangeaisons non, et pourtant, de l’un pas plus que de l’autre il n’est demeuré la moindre trace au réveil. Les piqûres avaient disparu et l’article n’a jamais été écrit. Des preuves en revanche de mon activité érotique diurne, la même nuit que celle du rêve avec l’article, il en restait, et ostensiblement tangibles. Comment distinguer dès lors le rêve de la veille puisque ni la qualité de l’expérience ni l’effet de l’expérience ne permettent de les distinguer ? Si l’on me filmait en train de dormir, faisons une expérience de pensée à la Andy Warhol rencontre Marcel Proust, si l’on me filmait en train de dormir pour me persuader que la distinction entre le rêve et la réalité existe bel et bien, qu’elle est nette et indiscutable — « Non mais arrête de discuter, regarde ! » —, je répondrais que cela ne prouve rien, ce n’est que l’image extérieure d’un homme qui dort, image qu’il n’est pas possible de synchroniser avec l’image intérieure de ce même homme qui dort, le film en son et images en couleurs que se fait qui dort cependant qu’il rêve. Le jour suivant la nuit du rêve de l’article et du rêve érotique, hier donc, j’ai hésité à les mettre par écrit avant de renoncer à le faire notamment parce que je n’avais pas envie de décrire le rêve érotique et que le rêve de l’article me semblait trop maigre pour être consigné, d’autant plus maigre, je le confesse, qu’il était transparent qui exprimait ma déception face à cette réalité triviale que mes écrits suscitent un intérêt quasi nul. Si je n’ai pas écrit ces rêves, ces rêves n’ont pas cessé de m’habiter, toutefois, de vivre avec moi, et l’étrange affaire des piqûres invisibles de cette nuit qui vient de s’écouler ne les rend pas plus vivaces, mais les interroge d’un point de vue différent, non c’est-à-dire depuis la possibilité de leur négation, comme toujours on traite le rêve, soit en lui niant toute réalité (il est chimérique) soit en se livrant à son analyse (il est psychologique), mais depuis la possibilité de la négation de la réalité, laquelle a moins d’effet sur la vie que le rêve de la nuit. Ce n’est pas, à vrai dire, que la réalité n’est pas intéressante, c’est qu’elle jouit d’un privilège exorbitant alors même que, la plupart du temps, et par « la plupart du temps », j’entends une grandeur de l’ordre de 99% minimum, elle est mortellement ennuyeuse, consacrée qu’elle est à des activités vulgaires, triviales, pour ne pas dire « bestiales. » Ce privilège exorbitant fait certes les grandes fortunes, mais il fait aussi des vies terriblement étroites, étriquées, oserai-je dire, et tristes à en pleurer, dont tout le monde finit par s’accommoder. Quel malheur. Mais pourquoi est-ce que je raconte tout cela ? J’ai oublié. Il va me falloir encore rêver.

premier août deux mille vingt-trois

J’ai écrit deux mille cinq cent soixante-cinq signes aujourd’hui, deux mille cinq cent soixante-cinq signes c’est-à-dire la moyenne d’une page de ce journal, et cette page de journal, je l’ai effacée. Ce n’est pas la première fois, non, que je procède de la sorte. Mais ce n’était pas tout à fait comme d’habitude, non plus, non. Je crois qu’à un moment, même, je me suis dit : « Va au bout de l’écriture de cette page, Jérôme, de toute façon, tu vas l’effacer. » Est-ce que je me suis vraiment appelé « Jérôme » ? Je ne sais pas, même si c’est vrai que ça m’arrive. Mais aller au bout de cette page avant de l’effacer, oui, c’est ce que je me suis dit de faire et c’est ce que j’ai fait. La vérité, c’est que cette page effacée est sans doute meilleure que la page que je suis en train d’écrire. Non qu’elle soit plus sincère que la page que je suis en train d’écrire, mais elle dit plus de choses que celle que je suis en train d’écrire. Mais ces choses qu’elle dit, ces choses sont négatives, et je me refuse désormais à m’adonner à cette tristesse-là, la tristesse que la haine me procure. Bien sûr que les gens dont je parlais dans cette page sont détestables (je ne dirai pas leur nom, cela ne sert à rien, il vaut mieux qu’ils tombent tous dans l’oubli de l’effacement), mais que je le pense, ou non, que je le dise, ou non, qu’ils sont détestables, cela les rendra-t-il moins haïssables ? Certainement pas. Alors, pas Pascal des autres, j’ai écrit ma page, comme une belle abréaction bien mise en forme, et puis, sans me relire, j’ai tout effacé. Sans scrupules, sans regrets, dans la vérité. Je ne me suis pas senti bien d’avoir écrit cette page, je ne me suis pas senti bien d’avoir effacé cette page, c’était tout simplement ce qu’il fallait que je fasse, écrire et effacer, effacer et écrire, dire ce que j’avais à dire et l’oublier, l’oublier et écrire autre chose. Ce n’est pas tout à fait exact, malheureusement, que j’ai oublié, je n’ai pas tout oublié, il  me reste encore des traces, mais c’est inévitable : si je peux effacer ce que j’écris, le monde social, lui, je ne puis pas l’effacer. Pour ne pas trop me souvenir, toutefois, pour que les traces ne soient pas trop profondes, je suis allé dans l’historique de navigation, et j’ai effacé les pages qui m’ont conduit ou servi à écrire la page effacée du journal. Ce n’est pas une disparition, mais c’est un pas dans cette direction. Il faut aller le plus loin possible dans la disparition, toujours. Avec détermination. Parfois, je me dis que tout est de ma faute, que je n’ai jamais fait les bons choix, que je n’ai jamais écrit les livres qu’il fallait que j’écrive, que je n’ai jamais léché les culs qu’il fallait que je lèche, mais est-ce vraiment le cas ? Je n’en suis pas certain. Ce n’est peut-être de la faute de personne (après tout, est-il nécessaire ou, à défaut, utile, est-il utile d’établir des responsabilités ? je ne le crois pas), mais que faire, c’est un exemple que je prends, un cas particulier, mais qui me semble significatif, alors je le donne, que faire donc dans un monde où il faut demander pardon de n’être pas un couple dysfonctionnel, un couple et partant, une famille dysfonctionnelle, un monde où le fait d’être, je cite, le fait d’être « un couple amoureux » sonne comme une bizarrerie dans la bouche des gens qui emploient cette expression, un monde dans lequel, donc, aimer la femme avec laquelle on vit et qui se trouve être en plus la mère de son enfant, enfant qu’on aime aussi — ô comble de la folie postmoderne ! — un monde où aimer est étrange, anormal, monstrueux, presque, dans un monde comme celui-là, que faire, d’un monde comme celui-là, que faire ? La norme sociale, ce n’est quelque chose d’abstrait, tu sais, je raisonne à partir de l’exemple que je viens de prendre et donner, la norme sociale, c’est la culture populaire, la psychothérapie et les antidépresseurs, les applis de rencontre pour baiser n’importe qui, n’importe comment, dans toutes les positions, quand tu payes le cul au prix de tes données les plus privées, il faut rentabiliser, le divertissement universel, l’emprise de la religion, le règne de l’argent nom de la valeur. C’est un continuum, qu’il soit cohérent ou non n’importe pas (tu peux porter le logo du capitalisme sur ton symbole religieux, et il n’y a pas de contradiction dans les termes), c’est comme ça. Hier, je pensais à tout cela, et je me suis dit qu’il fallait accepter d’être dans le camp des vaincus, que c’était une condition nécessaire pour donner un sens à la possibilité d’une utopie neuve, redonner une chance à l’idée d’une autre vie, une vie nouvelle, la vita nova de l’avenir. Le pouvoir est si loin de nous, tu sais, si éloigné de ce que nous pensons, de ce que nous nous sentons être, de ce que nous aspirons à devenir. Il nous faut accepter cette distance. Il faut mettre le plus de distance possible entre le pouvoir et nous. Et oui, cette distance est notre défaite. Il faut l’accepter aussi, accepter la défaire, accepter la vérité la plus dure : nous avons perdu. Et du fond de notre défaite, imaginer le monde grandeur nature. C’est le prix de la victoire. Et cette page est plus de deux fois plus longue que la page effacée.

trente-et-un juillet deux mille vingt-trois

Parmi mes ancêtres, il dut y avoir des bergers tant il est vrai que j’aime à marcher les sentiers escarpés, des bergers et des poissons tant il est vrai que j’aime à laisser couler sur moi le jet continu de la douche, là alors, dans le flux, je songe que, parmi mes ancêtres, il dut y avoir des bergers, lesquels scrutaient l’horizon du levant au couchant, veillaient sur leur troupeau, comme moi sur mes pensées, des bergers et de poissons qui nageaient dans le mutisme le plus parfait, adeptes de la polyphonie du silence. Entre ces deux ancêtres, de sol et d’eau, malgré qu’il en semble, je ne vois nulle contradiction, pas plus qu’il n’y a de contradiction, pour une île, entre la terre et la mer ; — non, une île, c’est la terre et la mer qui la font ensemble. Je songeais donc à cela et me souvins, l’ayant écoutée deux fois depuis la veille, que, pour moi, Also sprach Zarathustra de Strauss eut autant d’importance que la lecture de Nietzsche, au moment de la découverte, comme s’il y avait une intelligence proprement musicale de la philosophie, comme si la philosophie, c’était une manière de musique, et réciproquement, idée qui n’est pas bien originale, j’en conviens, mais qui ne me paraît pas moins fausse de ne pas l’être. Et encore mieux : comme si l’écoute de la musique offrait au lecteur une compréhension plus profonde que la seule lecture, une compréhension augmentée de toute l’histoire d’un certain Occident qui trouve une de ses expressions dans la musique de Strauss. Et cette compréhension, cette histoire, aujourd’hui qu’elle est devenue ce qu’elle a peut-être toujours été dans l’histoire de l’humanité, aujourd’hui qu’elle est devenue mineure, aujourd’hui qu’elle apparaît pour ce qu’elle est dans l’histoire de l’humanité : une anomalie —, cette compréhension, cette histoire, cette musique, cette philosophie n’est-elle pas plus émouvante encore, et plus vivante encore, à présent qu’elle est en danger ? Quand elle semblait dominer le monde, elle ne pouvait qu’être fausse (c’est ce qu’il faut conclure de la leçon barbare que les Allemands ont retenue de Nietzsche au XXe siècle, falsifiant jusqu’à la lettre même de ses écrits, cela, il aura fallu deux philologues italiens pour le mettre enfin en évidence, des Italiens, naturellement). Mais, aujourd’hui qu’elle est perdue dans cet océan de superstition, l’obscur fanatisme qui encercle notre ethos, elle apparaît sous un jour nouveau et fidèle à l’esprit méditerranéen qui anime l’écriture. Bergers et poissons sont frères. Dans le bruit estival des travaux sur la voie publique, je me fabrique des collines imaginaires où s’embrassent ces contraires qui ne le sont pas. J’arpente des mondes qui n’existent pas. Je les invente. Dans la nuit la plus noire, il faut toujours qu’une lumière brille, mes amis. Brillez, mes amis.

trente juillet deux mille vingt-trois

En quoi se transformer pour exister ? En ce moment, si je me croisais dans la rue, habillé comme je m’habille en ce moment, coiffé comme je suis coiffé en ce moment, avec tous ces cheveux longs qui par endroits grisonnent, mon tshirt noir mon bermuda kaki et mes chaussures de sport, je ne me jetterais pas un regard, ou bien alors un méprisant. Pourtant, quand même je ne serais pas tout à fait convaincu qu’il est vrai qu’on n’est pas ce que l’on semble, dans une bonne part de la vie sociale, en effet, il ne fait aucun doute que l’habit fait le moine, je suis convaincu que je ne suis pas ce que je semble, mon image ne correspondant pas à l’image que je me fais de moi, j’entends par là : l’image que je projette sur un avenir relativement proche. Pour dire les choses le plus simplement du monde : je suis habillé comme un sac, mais je ne suis pas un sac à habits, et cette nuance n’est pas tout à fait négligeable. Comment, ce n’est pas tout fait ce que je voulais dire, mais je vais le dire malgré cette réserve, puisque c’est là que ma pensée me conduit, donc : comment l’idée du prêt-à-porter s’est-elle imposée dans la société comme allant de soi ? Comment en est-on venu à ne plus douter de l’idée que le moi que l’on est doive entrer dans des vêtements qui n’ont pas été confectionnés pour lui, mais pour un être qui n’existe pas, possède une taille standard (S, M, L), que les vêtements ne devaient pas épouser notre forme mais nous la leur ? La civilisation du prêt-à-porter — civilisation dont j’ai déjà évoqué l’existence — est une grande force totalisante qui amoindrit les gens, les fait entrer dans des vêtements, dans des catégories, des genres prédéfinis. Or, qui peut se satisfaire de correspondre à quelque chose qui n’a pas été conçu spécialement pour soi ? Qui peut désirer quelque chose qui n’a pas été conçu spécialement pour soi, mais pour n’importe qui, un être qui n’existe pas ? Qui peut vouloir être un être qui n’existe pas ? Spécialement, j’insiste pour la troisième fois sur cet adverbe : la civilisation toute-prête du tout-prêt mène la guerre au particulier, au singulier, à l’étrange, à l’unique, au sans-pareil, elle veut au contraire, cette civilisation, égaliser les conditions pour que, réduit au même par le sentiment de l’identité, nous nous vêtissions tous de la même manière, pensions tous de la même manière, vivions tous de la même manière : sans frontières un grand pays recouvrant la terre et que des gens pareils dedans. Qui, je le demande, sinon qui est déjà prêt — pour ainsi dire : de toute éternité —, déjà prêt à n’être pas ? Qui ne veut rien moins que de ne pas être ? Le prêt-à-porter, qu’est-ce sinon cela, le prêt à n’être pas ? Entre le pasêtre et le paraître, il y a une nuance immense, grande comme une échancrure où se montre la possibilité du spécial. Ouvrons-la.

vingt-neuf juillet deux mille vingt-trois

vingt-neuf juillet deux mille vingt-trois

Le retour passager à Paris ressemble quelque peu à une punition. Moins à vrai dire à cause de la ville même qu’à cause de ceux qui, parmi son peuplement, y demeurent sans être partis en congés. Ou kifkif viennent y passer les vacances. La Grande Épicerie où je vais faire quelques achats semble envahie par des hordes de demeurés, the walking dead en vrai. Et, à l’étage au-dessus, nos voisins n’ont pas renoncé à leur style de vie : barbe, jogging et infrabasses, la sainte trinité du bonhomme, du vrai. Par ailleurs, Daphné m’interroge au sujet de ma relecture de Proust et, cependant que je lui réponds, je me demande si je ne devrais pas l’inciter à aimer tout autre chose : Barbie, le foot et la diversité. Quel est l’avenir d’un enfant qui se passionne pour Cyrano de Bergerac (la pièce d’Edmond Rostand, sa dernière révélation — d’ailleurs, elle ne joue pas à la dînette, voyez-vous, elle joue à Ragueneau) dans un monde comme le nôtre ? Le même que son père, probablement : aucun succès, assurément. Malgré ma passion du langage, je ne suis pas certain de vouloir pour elle la même chose que pour moi. À quel moment est-ce que, hier, avec Nelly, nous nous sommes dits que nous serions étonnés si elle finissait DRH ? Pas déçus, non : étonnés. En fait, quand je pense à Daphné, il m’arrive de comprendre feue ma mère qui n’aura eu de cesse de vouloir pour moi quelque position stable dans la fonction publique alors que tout chez moi me portait vers autre chose. Et donc, ce que j’ai fait, c’est l’exact opposé de ce qu’elle voulait. Je suis même allé jusqu’à échouer — avec une détermination sans faille — à l’agrégation. Bien sûr que, pour Daphné, je m’inquiète, mais ce n’est pas cette inquiétude qui doit gouverner ma façon de l’élever. Après tout, moi qui sais que ce monde est fait pour les petits esprits, ai-je envie d’être banal ? Ce qui doit me gouverner, c’est une aspiration supérieure. Ou alors, autant se vendre pieds et poings liés à l’économie de marché. La vérité, c’est que les gens ne changent pas. Il y a des exceptions à cette règle, certes, sinon ce ne serait pas une règle, mais c’est une règle : il faut les aimer pour ce qu’ils sont ou bien les ignorer (maxime du salut). Je m’aperçois que, sans m’en rendre compte, rien que par le fait de changer d’air, je me suis absenté du monde, et que, pendant cette absence, le monde n’a pas changé, en tout cas, pas pour le meilleur. Porte d’Orléans, un bidonville semble s’être bâti, dans l’indifférence générale, le long de la route. Petites baraques qu’on dirait des maisons si elles n’étaient des mouroirs. La France, ainsi, j’en suis certain, se dirige vers quelque chose, mais quoi ? Je ne sais pas. Et puis, en vérité, même si je le savais, je ne le dirais pas, je ne suis pas certain, en effet, d’en avoir le droit. Rythme binaire de la réalité. Infraclasse.