7.I.26

Je suis à la fenêtre et je regarde la neige tomber, fasciné, comme un enfant. Je suis un enfant, mais l’enfant que je fus n’a pas souvent regardé la neige tomber, à sa fenêtre. À Marseille, là où j’ai passé la plus grande partie de ma jeunesse, il ne neigeait presque jamais. Un hiver, si, je m’en souviens, il a beaucoup neigé. Les canalisations d’eau éclataient à cause du froid, cela formait de grandes sculptures de glace dans la rue, étranges gerbes d’eau vitrifiée, immobiles mouvements, signes de la rupture du temps, sujets de grand étonnement. Sans eau, c’est maintenant que je fais le lien, pas de chauffage, et sans chauffage, pas d’école. Alors, nous n’étions pas allés à l’école pendant un jour ou deux. À la place, nous faisions de la luge dans le jardin de la résidence où nous vivions. Nous avions une luge, nous les Orsoni, une belle luge en bois, parce que, avant de vivre à Marseille, avant de vivre à Amiens, avant ma naissance, mes parents avaient vécu à Ugine, où il devait y avoir de la neige, beaucoup de neige, chaque hiver, mais je n’en ai pas fait l’expérience, je n’étais pas là, comme je l’ai dit, je n’étais pas né. Cette journée (ou deux) fut merveilleuse, je m’en souviens encore, parce que tout était suspendu, hors du temps, hors de l’ordre, hors du cours des jours. Ce matin aussi, en regardant la neige qui tombait, je pensais que tout était hors de son ordinaire, et que c’était merveilleux. Je regardais par la fenêtre quand j’ai vu un homme noir, un de ceux qui ramassent les ordures, faire une boule avec la neige qui s’était accumulée sur le couvercle des poubelles. Je ne l’ai pas vu lancer la boule, et je crois qu’il ne l’a pas fait, qu’il n’a pas osé, il aurait dû, à part moi, personne ne l’aurait vu, mais ce ne doit pas être si simple de s’émerveiller. La vie que nous menons nous en laisse-t-elle le temps ? Je crois que non. Pour cela, il faut que le temps — la totalité du temps — soit comme arrêté par des intempéries. Mais même cela ne suffit pas forcément : ce matin, il y avait encore des voitures sur le boulevard alors que, pour une fois, les gens avaient une bonne raison de rester chez eux ou de faire du ski, je ne sais pas, de changer de vie. Mais ce n’est pas facile de changer de vie. Le temps seul n’y suffit pas, il faut avoir de l’imagination pour changer de vie. Le monde était beau sous la neige, et j’ai profité de ces instants avec une joie non feinte, parce que je savais qu’ils ne dureraient pas, que bientôt la neige fondrait, ce que je ne devais pas parvenir à me représenter, enfant, en voyant la neige tomber, rarement. Daphné, qui doit avoir à peu près le même âge que j’avais quand la neige avait bloqué Marseille, avait dit qu’elle voulait qu’il neige, cet hiver. Et il a neigé. Tiens, mon enfant, c’est pour toi, ne lui ai-je pas dit mais ai-je pensé. Daphné, disais-je, je m’en suis aperçu, ne concevait pas que la neige allait fondre après qu’elle était tombée. J’entends : nous savons que la neige va fondre, tout comme nous savons qu’après la pluie vient le beau temps, nous connaissons ce genre de vérités éternelles de l’éphémère, mais nous représenter l’éphémère en tant qu’éphémère, et non en tant que vérité éternelle, générale, un peu grossière, banalité, vague sans chair ni réelle réalité, nous ne le savons pas, ou n’y parvenons qu’avec la plus grande difficulté. Ce matin, à la fenêtre, cependant que je regardais la neige tomber, ce que j’avais sous les yeux était encore plus beau, m’a-t-il semblé, encore plus beau d’être éphémère (c’est-à-dire de ne pas être, de n’être pas un être, de passer, ne faire que passer), plus beau encore accompagné de la conscience de son éphémérité, comme si l’instant était élevé au carré de sa qualité esthétique de savoir qu’il n’était que cela, un instant. La pensée de l’instant en tant qu’instant l’élève au carré de sa beauté. Nietzsche voulait-il dire quelque chose comme cela quand il notait dans son cahier que l’instant infiniment petit est la vraie réalité la plus grande, l’éclair qui jaillit hors du fleuve du temps ? Peut-être pas en regardant la neige tomber, non, mais qu’il ait pris la peine de situer son espèce de révélation de l’éternel retour à 6000 pieds au-dessus de la mer, dans le village de Sils-Maria, où un serpent de nuages, le serpent de Maloja, s’étire, n’est-ce pas un indice pour nous ? Mais un indice de quoi ? De la nécessité de l’exception. Qu’est-ce qui nous anime, en vérité, sinon l’exception ? Nous savons que les choses sont éphémères, mais elles n’en sont pas exceptionnelles pour autant (l’éphémère ne suffit pas à l’exception). À l’inverse, la durée n’est pas contraire à l’exception — un amour qui dure, par exemple. L’exception est à la fois dans le temps et hors du temps. C’est une métamorphose, une éclaircie : soudain, quelque chose a lieu qui transforme la façon dont nous voyons le monde, jette sur lui un jour nouveau, nous change, nous rend meilleurs, plus beaux. On ne peut pas vivre sous le régime de l’exception — l’exception n’est pas et ne peut pas devenir une règle —, mais s’il n’y avait pas l’exception, la règle serait odieuse, et la vie hideuse. Elle l’est, bien trop souvent, c’est peut-être que nous nous fermons à l’exception, nous enfermons dans la règle, cultivons la passion des normes jusqu’à la sclérose, quand il ne faut jamais avoir qu’une seule passion : la passion de l’exception.

6.I.26

La neige craquait sous mes pas, ce matin, quand je suis sorti marcher. Si je n’avais su que je me trouvais avenue de l’Observatoire, dans le jardin des Grands explorateurs, j’eusse pu croire en cette impression, qui fut la mienne durant un bref instant, d’avoir été transporté dans une campagne lointaine, au beau milieu d’un champ infoulé perdu dans une nature inviolée. Je me suis arrêté devant la grille fermée du jardin du Luxembourg et, malgré mon sentiment d’éloignement, j’ai fait comme tout le monde : j’ai pris la vue du jardin sous la neige en photographie. Et c’était beau. Ensuite, j’ai me suis dirigé vers le Parc Montsouris, mais il était fermé, lui aussi. Alors, non sans avoir photographié la blancheur derrière la grille, j’ai erré, le temps de deux heures, dans les rues gelées de Paris, sans savoir où aller, sans savoir où j’allais, simplement pour le plaisir de marcher dans le froid et sur les trottoirs glacés. Depuis hier, je lis ce cahier de Nietzsche, que l’on désigne par la cote M III 1, qui est passé à la postérité parce que c’est dans ces pages que, au début du mois d’août 1881, à « 6000 pieds au-dessus de la mer et bien plus encore, par-delà toutes choses humaines ! », il a consigné l’ébauche de sa doctrine (Lehre, qui veut dire à la fois théorie, doctrine, enseignement, leçon, comme dans le livre de Peter Handke, Die Lehre der Sainte-Victoire, qu’on a traduit par la Leçon de la Sainte-Victoire) de l’éternel retour. De fait, il y a bien plus de choses que l’ébauche de cette doctrine dans ce cahier, mais c’est cette dernière qui a rendu célèbres ces pages. Comme chez les Stoïciens (mais Paolo d’Iorio a d’autres sources, qui relèvent de la science physique, pour cette Lehre, qu’il expose dans des articles que je dois encore lire), il me semble que l’éternel retour a une dimension morale chez Nietzsche. Chez les Stoïciens, l’ἐκπύρωσις purifie l’univers, son embrasement remet tout à zéro et le monde peut recommencer sur des bases saines, sans mal. Chez Nietzsche, qui partage la position maximaliste de Chrysippe d’après laquelle, dans l’éternel retour, tout se répétera toujours et exactement à l’identique, l’éternel retour exige de nous l’acquiescement à ce qui nous arrive, c’est le sens ultime de l’amor fati : peux-tu vouloir vivre encore et encore et à l’infini la même vie à l’identique ? Toutes ces pages sont traversées par des tensions entre l’organique et l’inorganique, Nietzsche critiquant le primat accordé à l’organique, à la vie, conscient peut-être de la contradiction qui sous-tend la leçon de l’éternel retour : si tout ce que je vis est voué à se reproduire à l’identique, quelle différence que je le veuille ou non (chez les Stoïciens cohérents, la circularité implique que tout instant du temps est à la fois antérieur et postérieur à lui-même), tout étant circulaire, l’avant et l’après n’ont plus aucun sens, tout a déjà eu lieu à l’identique et se reproduira à l’identique et une infinité de fois ? La leçon de l’éternel retour nous porte à l’extrême limite de ce qui est concevable et abolit la distinction entre humanité et nature : « Ma tâche, écrit Nietzsche (11 [211]) : la déshumanisation de la nature et ensuite la naturalisation de l’homme, après qu’il aura acquis le pur concept de “nature” ». Et juste avant : « L’inorganique nous conditionne totalement : l’eau, l’air, le sol, la configuration du terrain, l’électricité, etc. Nous sommes des plantes dans de telles conditions. » L’argument principal de Nietzsche en faveur de l’éternel retour semble être de nature physique : la quantité de forces dans l’univers étant constante, il ne peut pas y avoir de devenir infiniment nouveau (des nouveautés en nombre infini) parce qu’alors il faudrait que la quantité de forces dans l’univers connaisse une croissance infinie, ce qui est contradictoire. Donc, tout ce qui arrive doit revenir, à l’identique, à l’infini. C’est à cet argument physique qu’il donne ensuite une dimension morale, c’est-à-dire : une acception métaphysique. De là explosent des fusées de génie comme la formule que voici : « der unendlich kleineAugenblick ist die höhere Realität und Wahrheit, ein Blitzbild aus dem ewigen Flusse », « l’instant infiniment petit est la réalité et vérité la plus élevée, une image-éclair sortie du fleuve éternel » (11 [156]).

5.I.26

Il neige. Exception merveilleuse qui apaise le monde, le rend meilleur, sans l’ombre d’un doute. Moins d’avions dans le ciel, moins de voitures sur la route, moins de gens dans les rues ; moins de tout — et surtout d’agitation, de bruit, de vitesse, de laideur, de violence —, n’est-ce pas ce dont nous avons besoin, tous ? Il faut une parenthèse, pour ainsi dire, une mise en exception de la vie ordinaire pour que, peut-être, nous parvenions enfin à la conscience que les choses (les choses sociales, notamment) n’ont pas à être nécessairement comme elles sont. Tout à l’heure, je ne sais plus en lisant quoi (ce n’est pas vrai, mais faisons semblant pour le bon déroulement de cette page que je l’ai oublié, autrement nous serions entraînés trop loin dans l’un des livres que je suis en train d’écrire, il en sera question à la toute fin de cette page, tu verras, mais ce n’est pas le sujet, pas vraiment le sujet), je me suis imaginé que les théories scientifiques (qu’on tient pour vraies un certain temps avant d’en changer pour d’autres supposées plus vraies que celles qui les ont précédées, et ainsi de suite, ce qu’on appelle, on l’aura compris, le progrès) n’étaient pas des descriptions toujours plus exactes, précises, profondes, d’une seule et même réalité, mais des descriptions toujours nouvelles d’une réalité qui l’est avant tout et que, donc, ces théories, s’il se trouve qu’elles changent au cours du temps, c’est en fait que la réalité qu’elles sont supposées décrire change elle-même, que la réalité, disons pour faire simple, d’Aristote n’était pas la même que la réalité de Newton qui n’était pas la même que celle d’Einstein, et ainsi de suite que ce ne sont pas tant nos théories qui changent, parce que nous comprenons mieux le monde dans lequel nous vivons, que le monde dans lequel nous vivons qui change, et nos théories qui s’adaptent par conséquent à ce changement. Pour faire bref, nos théories sont toujours aussi précises ou imprécises, c’est leur objet qui change. On a l’impression que le monde est toujours le même, mais qu’en savons-nous ? Nous n’avons de la façon dont nos prédécesseurs sur cette planète voyaient le monde que des témoignages, témoignages dont les théories scientifiques sont censées être les plus précis, les plus avancés, les plus exacts, mais nous ne voyons pas les choses comme ils les voyaient, en direct, nous n’avons qu’une connaissance de seconde main de leurs perceptions, pourquoi dès lors ne seraient-ce pas les éléments fondamentaux de la matière qui changeraient en cours de route et nos théories qui s’adapteraient à un tel changement ? Nous mesurons la différence entre nos théories et celles de nos prédécesseurs, et disons : « Ils n’en savaient pas autant que nous », mais peut-être en savaient-ils tout autant, peut-être est-ce simplement le quoi de leur savoir qui n’était pas le même que le quoi de notre savoir. Cette sorte d’idéréalisme — un étrange mélange d’idéalisme et de réalisme enrobé de fantastique — ne convaincra pas grand-monde, certainement, et je crois qu’il ne me convainc pas moi-même. Mais c’est quelque peu décevant : si le monde pouvait changer, en effet, nous aurions des chances d’en obtenir un jour une version meilleure que celle que nous connaissons et qui ne laisse pas de nous paraître perfectible sans que nous ne semblions réellement en mesure de le perfectionner. Nous sommes là, avec notre petit monde en soi, lequel nous déçoit, mais semble du dernier réfractaire : on voudrait changer quelque chose, et à défaut des humains, dont la nature est infiniment peccable, la nature tout court, la nature de l’univers, la nature des choses, mais l’on n’y parvient guère plus. La neige, parfois, recouvre tout cela de sa paix, mais c’est éphémère ; bientôt, elle aura fondu. Ce matin, avant qu’elle ne tombe, je suis allé courir. Il faisait froid. Avant, encore avant, j’avais écrit les pages que j’avais prévu d’écrire, lesquelles ne sont pas littéralement les premières pages de l’année — comme on peut le constater, je tiens ce journal au quotidien, les premières pages littérales de l’année s’y trouvent donc —, mais sont peut-être réellement les premières pages de l’année. Dans ces pages, déjà, avant qu’elle ne tombe, il était question de neige. De neige et de cendre.

4.I.26

Au lieu d’écrire pour la énième fois la même chose, ou approchant, je me suis assoupi. Et, dans ce demi sommeil, j’ai écrit quatre ou cinq fois ce journal. Pages que donc personne ne lira jamais, pas même moi, puisqu’elles n’existent tout simplement pas. Ce n’était pas volontaire, m’assoupir au lieu d’écrire, non, cela s’est tout simplement bien trouvé. Peut-être y a-t-il à l’œuvre quelque mécanisme inconscient à l’œuvre ici, d’un genre auquel je ne crois pas plus qu’à moitié, mais sait-on jamais ? Je trouve ce journal trop autocentré, ces derniers temps, beaucoup trop, tout comme ma vie, c’est ce que je veux dire. Cela ne me plaît pas, qui étouffe, m’étouffe de médiocrité, et d’une paradoxale infatuation. Et peut-être est-ce l’époque. C’est-à-dire : un fragment de Pascal (*) résume le monde dans lequel nous vivons, mais nous ne n’y pensons pas, et nous répandons alors en interminables bavardages, et vains, et fats, et plats. C’est certainement l’époque. Nous croyons que nous avançons — c’est le progrès, dit-on —, mais nous sommes en retard sur nous-mêmes. Les meilleurs de nous-mêmes, les meilleurs que nous-mêmes, que nous tirons à la bassesse où nous sommes pour nous convaincre du bien-fondé de notre existence. En parlant de fondement, me suis-je dit en voyant cette femme s’enfoncer le téléphone dans l’oreille pour déchiffrer un vocal sur sa messagerie, heureusement que l’on n’entend pas avec. Et, pourtant, l’on n’entend pas par le haut, toujours par le bas. Est-ce que cela m’arrive souvent, à cette période de l’année ? Mais quoi ? Avoir envie de me plonger dans un océan autre que moi-même, m’y noyer (« e il naufragar m’è dolce in questo mare »), y être tout entier englouti et n’en émerger que transformé. Je ne sais pas si c’est une question de saison, je crois que c’estplutôt une réaction (saine sans doute) : quand je me sens trop occupé de moi-même, trop concerné par moi-même, et que j’ai le sentiment qu’il me faut sortir de moi-même, et, sinon fuir ou partir (on ne peut pas se quitter soi-même), oublier qui je suis, oublier que je suis. 

(*) Voici le fragment auquel j’ai songé, ce matin :

Justice force.
Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.
—-
La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.
La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.
Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

3.I.26

Teinté par l’impossible. — Pout tenter l’impossible — i. e. échapper à la médiocrité totale de mon existence, laquelle consistera bientôt à prendre ma petite tension et mes petits cachets et faire attention à ce que je mange, à ce que je bois, j’ai déjà commencé, la preuve, je n’ai pas bu d’alcool depuis cinq semaines, sauf un verre de vin, à Aix-en-Provence, qui m’a rendu malade, raison pour laquelle, je suis allé voir ce médecin dans ce centre de santé et que j’en suis là, à mesurer ma petite tension avec mon petit appareil, à surveiller ma petite santé dans l’espoir, j’imagine, de sauvegarder un peu plus longtemps une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue, une vie sans succès, sans amis, sans perspective, sans famille autre que Nelly et Daphné, qui me supportent tant bien que mal, les pauvres, ce que je leur fais subir, perspective d’autant plus insupportable qu’il se trouvera toujours quelqu’un qui publiquement ou en son for minable intérieur me reprochera de me plaindre et de geindre alors que je suis un privilégié, simplement parce que je ne suis pas un clodo demeuré et dépravé —, je suis sorti marcher dans Paris, la nuit. Il faisait une température de moins un ou moins deux degrés, je ne sais pas tout à fait, et la lune était ronde, mais pas tout à fait, bien blanche, en tout cas, quand je suis passé devant la maison d’arrêt de la Santé et après aussi, sans doute, mais je ne la voyais plus, question d’orientation, j’ai marché comme cela jusqu’à la place de la Bastille, pris sur la gauche le boulevard Henri IV, boulevard que j’ai traversé pour rejoindre le boulevard Saint-Germain, continué jusqu’à la rue de Rennes, que j’ai traversée pour rejoindra la rue du Cherche-Midi par je ne sais plus quelle rue, la rue du Four, peut-être, remonté la rue du Cherche-Midi jusqu’au boulevard où je vis, et me voici. J’avais la tentation de marcher pour fuir, me fuir, mais ce n’est pas possible, j’ai marché quand même pour ne pas tourner en rond, pour ne pas devenir fou entre les quelques murs l’appartement où je vis, pour ne pas être littéralement accablé, écrasé, détruit par la perspective de ces années médiocres à venir, médiocres et sans intérêt, encore et encore,  des années, à vivre, encore et encore, je me disais, comme je me le dis souvent, que j’allais marcher jusqu’à mourir, mais évidemment, je ne suis pas mort, je suis rentré chez moi avant. Quel manque de talent. En marchant, à un moment, je ne sais plus exactement quand, je me suis dit, vers la fin, je crois, rue du Cherche-Midi, voilà, à quoi cela sert-il de vivre si l’on sait que l’on va mourir ? Et il est certain que, d’un certain point de vue, c’est totalement imbécile : ne se fatigue-t-on pas pour rien ? ne s’épuise-t-on pas en vain, pour prolonger, dans le meilleur des cas, un peu plus avant, cette comédie qui semble absurde parce que la fin est connue, qui n’a rien de comique, voire est tragique, même, puisque, à la fin, on meurt ? Qui aurait la bêtise de se donner tant de mal pour si peu ? Eh bien, à peu près tout le monde, en vérité ; — ce qui donne une idée peu flatteuse du niveau d’intelligence moyen de l’humanité dans sa globalité. On a beau essayer de se convaincre qu’il y a des génies — des mecs qui calculent super vite, des femmes qui ont des idées révolutionnaires —, on voit bien que, du point de vue de la fin, tout cela ne va pas très loin. Ce n’était pas une idée des plus réjouissantes, il est vrai, mais c’était la mienne et, à ce moment-là, je n’ai pas trouvé d’objection convaincante pour me tirer de la noirceur où je m’étais engagé. Qu’eussé-je dû faire pour y parvenir ? Je ne sais pas : ne pas être moi ? Ce sera compliqué. J’ai marché, ai-je déjà dit, dans le noir de mes idées à défaut du noir de la nuit, puisque, non seulement la lune, mais toutes les ampoules, et les décorations de saison, brillent, brillent, oh, comme c’est joli, Paris, la nuit, les gens se ruinent pour venir ici (faire du tourisme ou y vivre, cela dépend des cas), et moi qui m’y trouve, je ne sais pas quoi en penser. Un peu plus tôt dans la journée, traversant le jardin du Luxembourg, je m’étais dit que, peut-être, après tout, j’étais Parisien, qui sait ? et un peu plus tard dans la journée, je n’avais plus aucun goût pour cette ville, pas plus que je n’avais de goût pour rien, si ce n’est écrire, puisque, tout en marchant, je concevais déjà dans le silence intérieur du dialogue de mon âme avec moi-même, les signes que j’allais taper sur ce clavier pour tenir mon journal. Et, alors que l’inanité de la vie, envisagée du point de vue de son terme inéluctable, m’avait paru évidente, indiscutable, irréfutable, écrire, qui, du même point de vue, aurait dû me paraître tout aussi inane, ne me le parût pas, mais au contraire nécessaire, non en raison de quelque perspective d’immortalité, de triomphe posthume sur la mort, la probabilité qu’une telle malédiction s’abatte sur mon œuvre, fort heureusement, est à peu près nulle, mais pas tout à fait, ce qui n’est pas sans me procurer quelque sentiment de désespoir, simplement en soi, en tant que c’est ce que je fais, et que c’est bien (que faire ce que je fais — écrire —, pour une raison que j’ai sans doute encore un peu de mal à expliquer,  mais sans doute écris-je pour trouver cette raison, cet ensemble de raisons, ce qui fait que, écrire, c’est faire le bien). Quand je suis passé devant la Galerie le Sevrien, où se trouve l’Overside Club, un établissement libertin, comme on dit faussement, un établissement manifestement réputé, j’ai vu un couple qui s’y rendait (ils étaient de dos, je ne sais donc pas quel âge ils avaient, mais je dirais qu’ils n’étaient pas jeunes, la femme portait des talons haut avec des boucles aux chevilles et une jupe très courte, accoutrement probablement requis dans ce genre d’endroits, j’ai vu aussi qu’il y avait un homme noir qui surveillait les entrées, dans le froid), et je n’y pas pas pensé sur le moment, ce n’est que maintenant que j’y pense, mais j’aurais pu me dire que c’était pour cela que j’écrivais, pour ne pas vivre comme cela, pour ne pas m’abandonner complètement à la nullité, à la vanité, à l’abaissement, l’affaissement. Ma vie ne vaut sans doute pas grand-chose, et peut-être qu’écrire ne la sauve pas, mais au moins, écrivant, j’y trouve un sens. Ce qui n’est tout de même pas rien. Je ne te demande pas ton avis ; je te le dis.

2.I.26

Trois fois (au moins). — Concevoir que l’on va vivre quelque chose, le vivre, et en faire le récit par la suite, peut-être est-ce tout cela, que l’on peut appeler écrire. Et les libertés que l’on prend avec, aussi. Un vaste ensemble, donc, tînt-il dans l’habitacle d’une automobile, comme aujourd’hui. J’avais prévu de vivre ce que j’ai vécu aujourd’hui — exactement comme je l’ai vécu —, j’avais imaginé de le vivre ainsi (le concept) et, quand j’ai écrit la phrase qui viendrait accomplir le processus d’ensemble, j’ai ressenti une émotion assez vive, parce que tout était exactement comme il fallait que ce soit, et que l’écriture n’était pas la production de son petit machin pour la rentrée littéraire — ce que tout le monde s’acharne à faire, à croire qu’ils ont la passion de l’échec, de la nullité —, mais une pratique qui s’inscrit dans la vie même, qui en est à la fois la pensée (la conception), la magnification (une sorte de magnificat immanent) et le récit. Sans réelle hiérarchie temporelle ni ontologique, dans une sorte de continuité libre. Un peu plus tôt dans la journée, à l’heure du déjeuner, en voyant une pie venir picorer les miettes de notre pique-nique, j’avais ressenti une émotion comparable à celle que la phrase écrite dans la voiture me procurerait plus tard dans la journée, mais je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je ne m’attendais pas à voir ce petit animal-là, que sa légèreté avait quelque chose d’une grâce que les véhicules qui nous transportent ne pourront jamais avoir (ils ne sont pas en vie), et je me suis mis à chanter in petto cette chansonnette qui m’a rappelé Daphné, enfant : « Y a une pie dans l’ poirier, j’entends la pie qui chante. Y a une pie dans l’ poirier, j’entends la pie chanter. J’entends, j’entends, j’entends la pie qui chante. J’entends, j’entends, j’entends la pie chanter. » Ensuite, il a fallu remonter dans la voiture, reprendre la route. Un peu plus tard, après la tombée de la nuit, la neige se mettrait à tomber. C’est à ce moment-là que, tenant serré contre moi l’objet de mes conceptions, j’écrirais la phrase. Je sais sa place dans mon œuvre. Je sais sa place dans ma vie.

1.I.26

On se dit : « C’est un acte ». Pour se convaincre, peut-être, que c’est vraiment quelque chose, que l’on fait vraiment quelque chose, que l’on ne se contente pas de végéter, mais que l’on agit, a une influence sur les choses qui sont au-dehors de nous, et c’est vrai que c’est une façon de penser qui semble si profondément ancrée en nous qu’on peut penser qu’elle va de soi, est une sorte de vérité d’évidence, première, mais on pourrait voir les choses — toutes les choses, n’importe quelle chose — tout à fait autrement. Peut-être que, ce matin, le premier jour de l’an, quand je suis allé courir, j’y suis allé pour marquer quelque chose dans le temps, placer l’année qui naît sous le signe de quelque chose, d’un acte, donc, disons-le ainsi, mais il y avait beaucoup de monde, beaucoup trop de monde, des chiens tenus en laisse par des femmes et des hommes, jeunes, c’était grotesque, avant, je pensais que les chiens, c’était pour la campagne, ou alors pour les vieilles dames qui n’avaient plus personne dans leur vie, un substitut au mari, aux enfants partis, pour avoir une compagnie, mais les chiens ont commencé à remplacer les vivants, les enfants que les femmes et les hommes, jeunes, ne font plus, n’ont plus envie de faire, ne peuvent plus faire, parce qu’ils sont infertiles, parce qu’ils ont l’esprit infécond, bientôt, les chiens auront rempli les vivants, et ce seront eux, les maîtres du monde, alors, mon idée de courir comme acte sous le signe duquel placer l’année qui naissait, avec tout ce monde, ces humains et leurs chiens, ou bien l’inverse, probablement l’inverse, de plus en plus certainement l’inverse, on voit les femmes qui s’attachent la corde à la taille et se font tirer par leur chien qui gambade devant elle, comme si une domination devait nécessairement succéder à une autre, ce besoin d’être toujours attaché, aux liens, aux hommes comme aux chiens, comme s’il fallait toujours qu’une domination succède à une autre — Mais celle-là est choisie, rira-t-on sans doute pour faire semblant de ne pas être une chose parmi des choses déterminées —, en plus, tous les chiens sont plus ou moins les mêmes, leur choix obéit à des modes, qui vont avec des façons de s’habiller, de parler, de penser, de se mouvoir, d’être, toutes déterminées, et, donc, mon idée d’un acte sous le signe duquel place l’année naissante, cette idée était réduite au ridicule manifeste de se trouver là, parmi des milliers de gens, avec leurs chiens, qui faisaient tous plus ou moins la même chose, d’être donc sans originalité aucune, un un parmi des milliards d’autres uns. Quelle différence y a-t-il, dès lors, entre faire et ne rien faire, un acte et rien du tout, quelque chose et le néant ? Et partant, entre le bien et le mal, le vrai et le faux, se sentir vivre ou avoir envie de mourir ? On ne comprend plus très bien. Ou alors, trop bien. J’étais là, j’étais bien, même si j’avais mal, je ne me suis pas arrêté de courir, dix kilomètres pour commencer l’année, et j’ai avancé, comme cela, inutile et déterminé, mais libre. Cet après-midi, nous sommes allés à pied jusqu’à l’EHPAD où mon père réside (des Catalans à la Joliette en passant par le Vieux-Port). En partant de l’EHPAD, Daphné m’a dit qu’elle avait trouvé son grand-père moins lucide que la dernière fois qu’elle était venue le voir. Pourtant, les infirmières avaient l’air de trouver qu’il allait bien, c’est une question de point de repère, peut-être, de modèle à quoi comparer, qui ne l’a jamais vu que comme cela peut se dire qu’il va plutôt bien, mais qui l’a connu autrement, comme il était avant, ne peut manquer de se dire : Mon Dieu, quelle déchéance ! Et jusqu’où tombera-t-il ? Daphné l’a bien perçue, cette différence par rapport au modèle du grand-père qu’elle a connu et qui n’est plus. Pourtant, à qui l’a connu avant, des manières, des intonations lui rappellent qui il était avant, mais ce sont comme des ombres très dégradées qu’une lumière porte sur une réalité qui change en permanence, et ce décalage, c’est mon sentiment, et je crois, aussi, celui de Daphné, ce décalage rend la différence difficilement tolérable, presque insupportable, et frappe tout d’une impression de profonde indignité. Mais qu’est-ce qui est digne ? On peut interroger toutes les notions ; bien souvent, l’on n’est pas plus avancé. Comme quand je cours, je parcours une certaine distance (je peux dire : « J’ai couru dix kilomètres »), mais je reviens à l’endroit d’où j’étais parti, la distance parcourue s’annule, et rien de ce que l’on fait ne semble avoir le moindre sens. Pourquoi le fait-on, alors ? Parce qu’il faut bien faire quelque chose ? Parce que, si l’on ne bouge pas son corps, on va mourir ? Mais, si je le bouge, est-ce à dire que je ne vais pas mourir ? À quoi bon, alors, si tout revient au même, in fine ? Est-ce que la vie vit, malgré la mort ? Est-ce que nous sommes traversé par la vie ? Mais alors que sommes-nous, nous, qui ne sommes presque rien ? Qu’un peu de vie qui passe. C’est déjà bien, non ? C’est déjà bien, oui. Sans que je sache très bien pourquoi, j’ai envie de finir cette page par les mots que voici : « Je t’aime ». Je t’aime.

311225

Carnet d’un hiver. — Écrit un poème, ce matin, en marchant au bord de la mer. Et puis, une fois rentré à l’appartement, disposant comme la fois précédente mon téléphone portable sur le rebord d’une fenêtre tournée vers la mer, j’ai enregistré une improvisation pour R., faisant ainsi, en quelque sorte, d’une pierre deux fois deux coups : l’œil sur l’eau, l’oreille sur la guitare, pour le carnet d’un hiver qui voyagera jusqu’à Berlin, où R. se trouve. Improvisation, souvenir, enregistrement, carte postale, tout cela à la fois. En tout cas, cette improvisation, c’est pour R. que j’en ai eu l’intention, et c’est quelque chose d’important, voire : de décisif. Le poème, toutefois, je crois, ne se prolonge pas dans la musique : ce sont plutôt des poussées différentes, des développements d’une même idée dans des directions différentes qui se complètent. Dehors, cependant que j’écris assis en tailleur sur le lit, on entend déjà les détonations des feux d’artifice. Pourquoi s’accroche-t-on ainsi au calendrier ? Parce que tu ne le fais pas, toi, peut-être ? Ce n’est pas ce que je dis : je ne dis pas que je suis différent des autres, je me pose simplement la question. N’est-ce pas alors aussi ce que tu fais avec ton carnet d’un hiver ? Peut-être, oui. Mais en fait, non : le carnet d’un hiver a commencé durant l’automne et se prolongera après, probablement, et ce n’est même pas un hiver métaphorique (de la vie), c’est la retrouvaille avec une idée oubliée et son approfondissement. Marché un peu plus de douze kilomètres ce matin : suis allé jusqu’au Parc Borély et puis revenu. Je ne monterai sans doute pas à la Bonne Mère, cette fois. Tant pis. Mais je ne suis pas certain d’en avoir besoin. Encore une page méta, fastidieuse, il me semble. Pourvu que la nuit n’explose pas. Que je puisse encore écrire quelque chose.

301225

Peut-être que ce qui me sauve, c’est une certaine esthétique de la mort. Mourir foudroyé comme Cézanne, oui, pourquoi pas ? Mais comme ça, dans la rue, comme un vieux machin dans la ville où il a fait ses études et rencontré la femme de sa vie, de passage après un certain nombre d’années sans y être retourné, honnêtement, non, voilà qui serait trop laid. Mais passer la fin de l’après-midi de l’avant-dernier jour de l’année à attendre qu’on appelle le numéro indiqué sur son ticket (le 72, pour être exact) dans un centre de santé de la périphérie d’Aix-en-Provence ne l’est pas moins. C’est Nelly qui m’y a traîné, et j’ai fini par lui céder, et à la raison, enfin. Ou comme Robert Walser, alors,  dans la neige, un 25 décembre. Je ne dis pas qu’il faut choisir comment mourir (je ne parle pas nécessairement de suicide), mais une mort ne doit-elle pas être à l’image de la vie ? Comme Socrate. Il y a un passage ironique à ce sujet — à peu près à ce sujet — dans l’Homme sans qualités : alors qu’il réfléchit à la façon d’aménager son château viennois, Ulrich passe en revue des théories de l’habitat parmi lesquelles s’en trouve une qui, partant du constat que l’homme moderne naît à la clinique et meurt à la clinique, affirme qu’il faut que sa demeure ressemble à une clinique. Comment vivre, comment mourir, comme habiter, ces trois questions, en effet, n’en forment qu’une seule : une manière de philosophie de la vie, laquelle nous conduit souvent à remarquer que notre existence est bien moins choisie que contrainte. On fait comme on peut avec les moyens  plus ou moins précaires dont nous ne disposons pas vraiment, ou bien à peine. Et, si nous avons un peu de chance, nous parvenons à faire de notre mieux. Morale décevante ? Sans doute, oui. Mais ne le sont-elles pas toujours, j’allais dire : les vraies, eh bien, disons-le : ne le sont-elles pas toujours, décevantes, les vraies morales, celles qui ne succombent ni aux charmes de sentences définitives ni aux prestiges de l’esbroufe ni ne s’abandonnent aux facilités trompeuses des phrases toutes faites, dogmes, et autres formules magiques ? Mais, pour qui sait les entendre comme il le faut, comme il convient (ne t’inquiète pas, cela s’apprend, camarade), elles éclairent la vie d’un jour lumineux, sans ombres fallacieuses.