12825

Sous contrainte. — Tout ce dont je me souviens, c’est que les souvenirs, moi, ne me valent rien. Il y en a pour qui ça marche, et même bien, Proust en est le meilleur exemple, mais pour moi, non. Dans un texte qui ressemble à une litanie d’hypnotiques commandements, « Belief & technique for modern prose », Kerouac conseille ceci : « Like Proust be an old teahead of time », et j’ai beau avoir toujours trouvé cette prose lapidaire magnifique, et me souvenir aujourd’hui encore de m’être souvent demandé comment on pouvait bien se défoncer au temps (par ailleurs, j’ai moi-même imité le style « commandements pour écrivains » de Kerouac), je dois reconnaître que mes souvenirs ne me sont bons à rien, si ce n’est à me lamenter sur moi-même. Le problème, et évidemment, cela n’échappera à personne, c’est que, des souvenirs, même si l’on n’en veut pas, on en a, et l’on ne peut s’empêcher d’en avoir. Proust appelait ce phénomène « mémoire involontaire » et y décelait la voie d’un accès privilégié à la vérité, laquelle se situe, précisément, au-delà du temps. Et ainsi, Proust n’aura jamais traversé le temps que dans l’espoir d’en sortir, d’échapper au temps, de se tirer de cette affaire qui conduit tout le monde au même endroit : la mort. (Premier paradoxe.) Mais mes objections ne sont pas théoriques, non. Ce ne sont donc pas des objections, ce ne sont que des sentiments, de simples sentiments que j’exprime à mesure que, la mémoire venant et revenant, ils parviennent à la surface du temps où son passage les enfouit. (Cette dernière phrase est affreusement pompeuse, mais tant pis.) À Nelly, tout à l’heure, j’ai dit que je n’avais aucun souvenir heureux avec mon père, et plus largement avec mes parents, et c’est vrai : tout ce dont je me souviens, ce sont des vexations, et c’est peut-être à une déformation causée par le temps qui passe que je dois ces seuls restes-là, mais c’est précisément cela, la mémoire : le temps qui a déformé les événements au point d’en faire des souvenirs. Proust veut revivre le même événement (c’est tout le (second) paradoxe de sa mémoire involontaire et il ne vit que pour revivre (troisième paradoxe ? probable que oui) parce qu’il l’associe à la plus grande jouissance connue, mais de la réalité de cet événement nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir, nous n’en avons qu’un témoignage tardif, un chef-d’œuvre, peut-être, mais auquel nous ne pouvons pas accorder un grand crédit (pas plus grand en tout cas que celui que nous accordons généralement à la fiction). À mes souvenirs non plus, je ne puis accorder un grand crédit et ce, d’autant moins que, si l’on m’interrogeait pour savoir si mon enfance fut heureuse, je répondrais certainement qu’elle le fut, oui, ce qui est en contradiction manifeste avec l’affirmation d’après laquelle tout ce dont je me souviens de mon enfance, ce sont des vexations. Mais y a-t-il vraiment contradiction ? Une vie n’est pas faite uniquement d’événements heureux et, pourtant, elle peut n’en être pas moins heureuse. Et inversement, même dans les circonstances les plus tragiques, les êtres humains s’aiment et ont des enfants. Je ne suis pas un imbécile, je ne me fais pas d’illusions, je sais fort bien que j’ai de la chance d’être né où je suis né, d’être né comme je suis né, tant il y a des malheurs sur terre, de gens qui souffrent, n’ont rien, meurent de faim, sont enfermés dans des camps où on les humilie et les massacre, et que, en vérité, je ne suis qu’un petit-bourgeois qui pleurniche. Et alors ? Je ne sais pas : si ma vie ne vaut pas mieux qu’une autre, elle ne vaut pas moins qu’une autre. Tout ce que je veux dire, je crois, c’est ceci : je ne peux me fonder sur mes souvenirs, ils ne valent rien. J’entends : ils sont là, réels au moment même où ils me reviennent à la mémoire, mais je ne peux rien bâtir sur eux, je ne peux rien élaborer à partir d’eux, ils sont morts, en quelque sorte, tout comme mon enfance. Pour revivre son enfance, il faut être devenu très adulte, me semble-t-il, et moi, souvent, je me fais l’impression d’être encore un enfant, de n’avoir jamais réellement pris part à toutes ces choses sérieuses auxquelles les adultes prennent part (gagner de l’argent, s’engager, se battre, que sais-je encore ?). Même mes rares convictions ne sont qu’un peu de sable qui me coule entre les doigts : je ne crois en rien d’autre que des choses simples, des choses banales, des choses ordinaires, je me sens minuscule face à l’étendue de l’univers, et ma détermination à écrire, que j’ai souvent appelée « discipline », il me semble que je la dois plus au plaisir que me procure la répétition (faire tous les jours la même chose, car les choses répétées plaisent), qu’à la certitude de toucher jamais à la vérité ultime, la vérité vraie. Il y a des écrivains qui écrivent pour gagner de l’argent, il y a des écrivains qui écrivent parce qu’ils sont persuadés d’avoir raison ; moi, j’écris parce que cela me plaît et que, comme un enfant, je n’ai jamais supporté faire que ce qui me plaît, toute contrainte me paraît monstrueuse, inhumaine, cruelle.

11825

Quoi qu’il arrive. — Au loin, j’entends le goéland qui raille, indifférent à ma misère. Est-ce l’impuissance ou l’existence même qui cause en moi un tel abattement ? Quotidien, ou quasi. Mais l’impuissance n’enveloppe-t-elle pas l’existence ? On se donne des airs, de l’importance, mais la vérité est bien plus triviale que l’idée majestueuse, si ce n’est divine, que l’on s’en fait : on ne peut rien faire. Ou pas grand-chose. Pourtant, pas grand-chose, ce n’est pas exactement rien. Me réjouit la nouvelle que je lis dans le journal : un afflux de méduses a mis à l’arrêt l’une des plus grandes centrales nucléaires d’Europe. Incident dû à la surabondance de ces animaux, cette dernière étant elle-même probablement causée par l’excessive activité humaine, le réchauffement climatique et la surpêche entraînant respectivement la montée de la température des eaux et la baisse du nombre des prédateurs, facteurs qui favorisent la prolifération des méduses. Ainsi, la boucle du progrès se renfermant sur elle-même dans une parfaite immobilité, on peut tout à fait envisager un futur proche dans lequel l’activité même de l’espèce humaine mettra à l’arrêt l’activité même de l’espèce humaine. À force de vouloir bien faire, on se contraindrait à ne plus pouvoir rien faire. Et peut-être est-ce la vraie réponse à la question que l’être humain se pose depuis des millénaires : comment faire le bien ? Comment faire le bien ? Eh bien, en ne faisant rien. L’essence de la morale n’est pas négative, au sens d’interdictive, elle est nulle, elle embrasse le néant et l’épouse, elle n’est même pas nihiliste, elle consiste à ne rien faire du tout, à célébrer non pas l’impuissance, qui est déjà trop (toute impuissance est un regret, — c’est une remarque érotique), mais l’inactivité, l’impossibilité de l’action, la nécessité de l’inaction. On pourrait facilement dire que, pour survivre au futur qui l’attend autrement, l’espèce humaine doit se résoudre à ne plus rien faire, mais du tout, ce qui revient exactement à périr. N’est-ce pas toutefois une conjecture un peu trop facile, la pente qui conduit de l’impuissance au néant étant courte mais des plus abruptes ? D’autant que, et je sais que c’est la pure et simple vérité, cet abattement que je connais, il n’y a pas de moyen d’y échapper : j’ai conscience de mon impuissance, mais la reconnaître, en reconnaître la nécessité, pas la nécessité morale, non, la nécessité physique, impérieuse du déclin de toute existence, de toute vie, ne change rien à ce que je ressens, je ne peux pas me sauver, je ne peux pas aller mieux parce que ce n’est pas moi qui vais mal, je contemple impuissant le spectacle démoralisant de la déchéance, et rien, aucune pensée positive, aucune technique psychologique, aucune manipulation ne peut déformer le réel : la fin arrive toujours. On l’appelle « mort », mais elle pourrait s’appeler n’importe comment, « méduse », d’ailleurs, qui paralyse, fige, change en statue de pierre, laquelle tombera bientôt en ruine, serait peut-être un mot plus juste, et non seulement plus poétique : ce n’est pas la mort en tant que telle qui fige, paralyse, c’est la perspective qu’elle ouvre dans notre vie, le stade terminal de toutes choses, qui vient, qui arrive, qui est déjà là, chut, tais-toi, regarde. « Mort » est le nom de ce qui arrive quoi qu’il arrive.

10825

La mer est bonne. — De toutes les nobles morts, celle qui consiste à se dissoudre dans la mer me semble, et de loin, la plus désirable. Que les nombreux êtres humains qui ont vécu jusqu’à présent, et sont morts, n’en ait pas mis au point le procédé témoigne sans doute moins de l’impossibilité technique de ce dernier que du déclin constant de l’intérêt que l’on porte à l’édification dernière, du peu de sens — esthétique, éthique — que l’on attribue désormais à cet instant ambigu, ni tout à fait d’ici ni tout à fait d’ailleurs, où la vie s’achève. On se soucie d’en finir vite, on se préoccupe d’en finir sans douleurs, on s’arrange pour en finir sans causer de désagréments, mais bien mourir, qui cela inquiète-t-il encore ? « La liberté s’est concentrée en pure négativité, écrivait Adorno en 1944, et ce qu’on appelait à la fin du siècle “mourir en beauté” s’est limité au souhait d’abréger l’avilissement infini de l’existence ainsi que la douleur infinie de l’agonie, dans un monde où depuis longtemps il y a bien pire à craindre que la mort. La fin objective de l’idéal humaniste ne veut pas dire autre chose. Elle signifie que l’individu en tant qu’individu, en tant que specimen de l’espèce humaine, a perdu l’autonomie grâce à laquelle il pourrait réaliser le genre humain. » (Minima moralia, § 17.) Sur la plage, tout autant que le soleil, aveugle l’accablante uniformité. Mais il n’y a pas de lunettes spéciales pour s’en protéger. Comme si l’égalitarisme forcené — la croyance en la possibilité d’accomplir l’égalité réelle — avait littéralement exécuté toute singularité, et jusqu’à sa possibilité même. Désormais, cette uniformité poursuit l’être humain jusqu’en sa dernière extrémité : tout le monde doit se ressembler, tout doit se ressembler, l’égalitarisme épousant en de nivelantes noces le relativisme le plus concret. In fine, la vie, la mort, tout cela aussi doit se valoir. Mais ce n’était pas ce à quoi je songeais, cet après-midi, sur la plage. À quoi est-ce que je songeais ? À me baigner, — pour la première de l’année. Et les eaux de la Manche m’ont semblé accueillantes. Un peu plus tôt, j’avais rédigé le premier poème pour mon projet de bonnes mères. Et, à l’instant, je viens de photographier les notes prises l’autre jour, et le dessin qui les habite, pour les intégrer à l’ensemble que je vais élaborer. C’est un peu étrange, peut-être, d’entreprendre des rédiger des poèmes sur la Bonne Mère à près de 1000 kilomètres de distance, mais c’est ainsi que cela s’est produit dans une sorte d’illumination dont il m’a fallu, ensuite, trouver comment la mettre par écrit. Ce que j’ai fait, d’une première façon, du moins. Voilà en tout cas deux éléments qui composent une sorte de racine originelle du projet (je ne sais si c’est la meilleure manière de le dire, mais il faut bien le dire d’une certaine manière). Ne reste plus désormais qu’à laisse couler.

9825

Monologue limite. — Toutes les immoralités que je pense, je me les confie dans des sortes de conversations avec moi-même un peu cheloues, Bill Evans de je ne sais pas quoi. Tout ce je pense, je le pense — ce n’est pas une tautologie, nous allons bientôt nous en rendre compte —, ce n’est pas une posture, c’est la vérité, une version de la vérité, un fragment de la vérité, et que ce fragment ne réponde pas aux critères de la bienveillance ordinaire qui ont cours dans nos sociétés humaines ne me semble pas changer grand-chose à la réalité de ce que je ressens, à la vérité de ce que je dis, ne fût-ce donc qu’à moi-même. Mais cela fait déjà beaucoup de monde, je trouve, moi seul. N’est-ce pas déjà une personne de trop ? Suis-je une personne ? Je ne sais pas, j’hésite. (Sérieusement.) Normalement, ce genre de pensées mauvaises, nous ne nous les disons même pas à nous-mêmes, de peur que quelque chose ou quelqu’un nous foudroie, que le sort dans sa revanche ne s’acharne sur nous, que nous soyons punis d’une façon ou d’une autre par la vie, le destin, la mort. Si de tels châtiments existaient réellement, il y a bien longtemps que seuls les bons sentiments que les lois morales des sociétés humaines promeuvent règneraient sur terre. Et le fait qu’il n’en soit rien, que ce soit même des sentiments radicalement opposés qui s’imposent partout à la surface de la terre, que le nom de dieu , le nom de la loi ou le nom du droit ne soient guère invoqués que comme alibis pour faire le mal ou se contenter de ne rien faire du tout, de se satisfaire de parler dans le vide ou d’agiter un petit drapeau, tend à prouver qu’on peut bien raconter ce que l’on veut, penser ce que l’on veut, cela ne change strictement rien à rien. Les êtres humains, mais quoi, « les êtres humains » ? Je ne sais pas, rien, je crois, les êtres humains. Ce que je pense d’indicible à nul autre que moi n’est pas moins humain que le reste de ce que font les humains, et je n’en suis pas fier, peut-être parce que j’ai conscience, les pensant, les proférant, d’enfreindre les lois morales élémentaires des sociétés humaines, mais qu’est-ce que j’en ai à faire ? La réalité n’est pas moins réelle parce qu’elle est immorale, elle est comme elle est, et puis c’est tout. Et, cette fois, c’est une tautologie, oui, en effet (notons la différence), comme ce sur quoi l’on finit par buter sèchement quand il n’y a plus rien d’autre à faire, quand toutes les ressources ont été épuisées. Cela, à vrai dire, à moins à voir avec les limites du langage qu’avec les limites du cadre dans lequel on enferme les capacités de notre langage : ce n’est pas la limite de notre langage qui se montre dans l’impossibilité où nous sommes de décrire le fait qui correspond à la phrase sans répéter la phrase, c’est la limite de ce que nous sommes capables de faire avec le langage, les limites foncièrement étroites dans lesquelles nous enfermons le langage : le langage nous permet de décrire les frontières ultimes de l’univers, d’explorer les profondeurs abyssales de nos sentiments, et nous ne nous en servons que pour fabriquer des machines qui nous copient afin de les faire penser à notre place. Ce qui en dit long non pas sur le langage, mais sur les représentations que les ingénieurs du futur ont du langage et de nos capacités à en faire usage. Le langage nous permet d’inventer des univers qui n’existent pas, mais nous ne nous en servons pas mieux qu’un outil primitif, un bout de caillou mal taillé que nous fracassons sans but sur un autre bout de caillou mal taillé et qui ne sert à rien du tout. C’est désespérant, mais c’est ainsi : la réalité banale de ce que nous faisons de nos journées, de nos vies, de nos angoisses, de nos désirs, de nos rêves, de nos plaisirs. Confrontés à la limite de notre langage, c’est-à-dire : de l’usage que nous en faisons, nous recommençons encore et encore la même chose, sans même nous rendre compte que c’est parfaitement en vain. Ce qui nous fait vivre, ce n’est pas la conscience de la mort, mais l’ignorance dans laquelle nous nous tenons d’elle, l’illusion que nous entretenons sur la fin ultime de l’existence, de toute existence, de toute vie dans l’univers. La conscience de l’absence d’éternité paralyse, c’est vrai, mais pourquoi ? La conscience que la journée est destinée à finir a-t-elle jamais empêché quiconque de se lever ? On attend pour ce faire de n’en plus pouvoir, de ne plus avoir la force, d’avoir consommé toutes les ressources, tout épuisé, tout brûlé, et pourtant, le langage est d’infinis ressorts. Le siècle dernier s’est achevé sur l’idée que tout avait déjà été dit, tout avait déjà été fait. Et les petits que cette croyance paresseuse a engendrés ont aujourd’hui bien grandi : ils ont pris possession de la terre, appellent au forage, appellent à l’extinction, appellent à la guerre sainte, appellent au suicide collectif, appelle à la mort heureuse, appellent à la destruction, mais qui appelle au geste juste, à la parole qui éclaire ? Quand je suis seul comme ce matin — c’était un peu avant de passer l’aspirateur  que cette scène s’est déroulée, après, j’ai ressenti le besoin de faire le ménage, ce qui n’est pas étonnant —, je me dis tout ce qu’il me passe par l’esprit ; ce n’est peut-être pas tout à fait moral, mais c’est tout à fait vrai, il faut que je me libère de moi-même, des limites qu’une conception étroite du langage — la copie d’une copie d’une copie, etc. ad inf. — nous impose. Quand plus personne ne saura parler sans qu’une machine souffle la réponse à une question qu’on a posée à sa place, je continuerai d’écrire ces phrases que moi seul comprendrai.

8825

Offre de rachat. — Même le sentier des douaniers peut devenir un chemin de croix. Et n’importe quelle route, en vérité, qu’elle soit de terre ou bien de bitume. Ce n’est pas une question de surface, c’est une question de profondeur. Tout dépend de l’intention, de son intensité, et non de la légèreté du pas. Un peu plus de vingt kilomètres plus loin, j’ai mal aux pieds et je suis fatigué, mais ma rédemption, qu’en ai-je fait ? Qu’ai-je à me pardonner ? D’être en vie, je suppose. Mais exister, est-ce un péché ou une malédiction ? La perspective que ma vie puisse s’interrompre à tout instant (volontairement ou non) ne me tire pas d’affaire, je crois, ne me soulage en rien, non plus, non, mais ajoute au contraire une donnée supplémentaire au problème : pourquoi suis-je en vie et que faire de ce cœur qui bat ? Cette vie, ne serait-elle qu’un sketch de mauvais goût, et nous, les victimes dont on se rit à notre insu ? Un sketch de mauvais goût, c’est-à-dire : et sans issue. Ou bien trop connue. Et alors, on se dit : Mais à quoi bon continuer si l’on connaît déjà la fin ? Spoiler alert, comme disent les gens bien : à la fin, tu meurs. L’évolution a-t-elle placé au fond de nous une inconscience fondamentale ? Hypothèse selon laquelle l’instinct de survie ne serait pas une quelconque lutte pour la vie (l’entourloupe de Darwin), mais une profonde et radicale imbécilité à la racine de toute forme de vie qui perdure un tant soit peu. Pas de vie, dès lors, sans illusion : l’existence n’est qu’une immense hallucination collective. Dès qu’un rayon de lucidité parvient à percer le plafond gris de l’irréalité, tout le système s’effondre, et la nervosité est à son comble. Comment dormir la nuit lorsque l’on sait que tout est déjà fini ? Il faut une telle quantité de mensonge pour se lever le matin qu’aucune drogue n’est en mesure de nous la fournir : c’est la vie même le narcotique qui nous stupéfie. Pour m’assurer un sommeil lourd, j’ai bu du vin jusqu’à trois heures du matin, environ, hier au soir, tout en écoutant de la musique (Massilia Sound System, Dernière Transmission, Rome Buyce Night). Au réveil, j’avais envie de faire l’amour. Tout obéit donc à ce seul et unique plan de nous rendre ivre de vivre. C’est pour cela que j’ai marché autant, cet après-midi, pour transpirer la haine, la tristesse, l’accablement, la honte, l’impuissance, la disgrâce, le naufrage, l’âge, transpirer jusqu’à la dernière goutte le dégoût de vivre. Même si je ne l’ai pas sorti une seule fois de mon sac à dos, pour cela, en effet, il eût fallu que je m’arrêtasse quelques instants au moins, ce que je n’ai pas fait pendant quatre heures, j’avais mon cahier au bison rouge avec moi, et cette compagnie m’a semblé bonne, la meilleure, peut-être, même. Arrivé à Binic, là où je voulais me rendre, j’ai été frappé par la laideur des nouveaux quartiers que l’on construit, avec ces maisons au style absurde qui ont vue à 360° sur les autres maisons du quartier. S’endetter toute sa vie pour une telle hideur, ne faut-il pas être victime de la dernière illusion pour y consentir ? Tout devrait nous sembler vain, mais il n’en est rien : l’être humain bâtit inlassablement les ruines inintéressantes du futur. Comme une sorte de délire, de passion immuable pour une sénilité anticipée. Sans offre de rachat.

7825

Montagnes russes. — À quoi ce journal me sert-il ? Mais qui a dit qu’il devait me servir à quelque chose ? En tout cas, je ne cherche pas dedans pour retrouver la trace de, tout ce que je sais, c’est que ce n’est pas la première fois, “ces temps-ci” (marque de l’indétermination due donc au fait que ce journal ne me sert pas d’ego-archive), que je ressens cela : très haut et puis très vite très bas. Chute libre. Ce qui ne m’empêche pas de me demander : Mais comment est-il seulement possible de tutoyer ainsi le sublime et, l’instant d’après, ou presque, de ramasser la merde à pleines mains pour s’en goulûment repaître ? J’ai beau me dire : Ce n’est pas de ta faute, tu n’y peux rien, et caetera, — qu’est-ce que cela change ? Depuis quand, pour les gens comme moi, j’entends : les gens éduqués comme moi, j’entends : les gens élevés comme moi, j’entends : les gens dressés comme mou, être impuissant est une excuse, non, en vérité, c’est une circonstance aggravante, qu’est-ce que tu attends pour ? mais pour quoi ? dis, pour quoi ? Pour quoi ? Pour rien. Pour mourir. Oui. Peut-être. Hier, après avoir dessiné la Bonne Mère dans mon cahier au bison rouge, avec la statue de la Vierge à l’Enfant qui transperce les lignes de texte comme elle transperce le ciel au-dessus de Marseille, je me suis senti vraiment bien. Parce que, ce que je faisais, c’était ce qu’il me semblait bel et bon de faire, parce que je projetais mon moi présent dans le futur, un futur réalisable et un futur désirable, parce que, si j’avais dû le dire en un adjectif, c’est ainsi que je l’aurais dit, j’étais heureux, et puis, tous ces beaux sentiments se sont effondrés, non pas sous leur propre poids, ils étaient légers, légers, mais sous le poids du dehors, du monde, de l’autre réalité, je ne sais pas comment le dire en une seule expression simple, tout est si compliqué, effondrés, en tout cas, oui, cela, je peux le dire, et je me suis senti accablé par un poids qui n’était pas le mien, qui pesait en plus du mien, pesait sur le mien, m’écrasait. Et, cette nuit, vers quatre heures et demi du matin, quand je me suis aperçu que je ne dormais toujours pas, ou que j’avais dormi mais que je m’étais réveillé, j’ai eu l’impression que j’étais en effet beaucoup plus lourd que moi et que le matelas sur lequel je reposais sans me reposer était dur, que je m’écrasais contre cette surface dure et inhospitalière, cette surface qui me haïssait, me voulait du mal, avait envie que je souffre, mais pourquoi, que lui avais-je fait ? aucune idée, que m’étais-je fait à moi-même ? mais rien, mais alors quoi ? mais alors rien, c’est le monde social, c’est la réalité, c’est la folie, c’est la mort, c’est banal, mais chaque fois que cela arrive, cela semble extraordinaire, unique, inconcevable. Que ce ne soit pas inconcevable, ne crois-tu pas que c’est cela qui t’accable le plus ? Que ce soit, somme toute, parfaitement banal ? Je ne comprends pas. Eh bien, que ce qui arrive, qui ne t’arrive pas à toi, ce soit d’une banalité confondante, et que cela t’arrive tout de même à toi, par ricochet, si je puis dire, ne crois-tu pas que ce soit cela qui te fasse le plus souffrir : l’absence totale d’originalité ? Un peu comme si un destin sans originalité, ce n’était pas un destin pour toi. À un moment, durant la nuit, à tâtons rompus, j’ai cherché dans le noir mon téléphone rien que pour activer l’illumination de l’écran : il faisait si noir dans la pièce où je me trouvais que j’avais l’impression d’être devenu aveugle. Comme mon père. J’avais les yeux grand ouverts et je ne voyais rien. Alors, je me suis dit : Combien de temps avant que, comme mon père, je ne voie des êtres qui ne sont pas, des fantômes ? Et qu’ils me hantent, ne me laissent plus aucune paix, me rendent fou, et me tuent, combien de temps, oui, combien de temps ? J’ai allumé mon téléphone : il était quatre heures trente-et-une du matin. J’ai ressenti un profond abattement, comme un poids qui m’entraînait plus profond. Je me suis senti impuissant, bête, mais au sens médiocre, pas terrible, minable, un peu, inutile, incapable, insuffisant, et fatigué, très fatigué. J’avais tant envie de dormir et je sentais mes membres qui tiraient, les muscles qui brûlaient, des douleurs qui m’envahissaient, des idées noires, de plus en plus noires,  comme la nuit qui me rendait aveugle, comme mon père, mais pas assez noires, pas assez noires pour que je puisse enfin disparaître dedans. Je me suis demandé : Mais comment peut-on passer d’instants quand on touche à la perfection à d’autres quand on touche le fond, aussi vite, et aussi profondément ? Et même si — rien n’est de ma faute, mais ce n’est pas la question —, et même si tout était de ma faute, qu’est-ce que cela changerait, qu’est-ce que je pourrais y faire ? Grumeaux du réel, pâte indigeste, temps qui ne passe pas, clapote, fange de l’instant, remugles et bruits de la matière qui, lenteur abyssale, abîme de pénombre, tout est tellement banal, qui trouverait la force de remonter à la surface, et vers où ? 

6825

Dessiner. — Une idée m’évoque un dessin ; alors je note l’idée et je fais le dessin. Ce qui m’évoque une autre idée que je note elle aussi. Et ainsi de suite durant une page et demi. Je me suis toujours interdit de dessiner parce qu’il m’a toujours semblé que je dessinais mal. Au collège, ma professeure d’arts plastiques m’avait interdit l’usage de la gomme parce que je passais plus de temps à effacer les traits qu’à les tracer. C’est à force d’observer Daphné dessiner et de feuilleter ses innombrables carnets que je me suis en quelque sorte libéré du poids pénible de cet interdit : en la regardant faire, et avec quelle liberté elle le faisait, cette forme de vie m’a semblé éminemment bonne. Je ne vais pas énoncer quelque généralité imbécile sur la liberté des enfants ou je ne sais quoi, je voudrais plutôt dire que j’ai appris quelque chose de Daphné et que cela m’emplit d’une grande joie. Je relis les notes que je viens de prendre, le dessin que je viens de faire, et pense : N’est-ce pas ainsi, aussi, que tu trouves un moyen de ne pas te plaindre ? Qu’est-ce à dire ? Eh bien, ta façon de critiquer toujours tes contemporains, leurs façons de vivre, leurs goûts, leurs comportements, leurs choix, leurs habitudes, le vacarme impossible qu’ils font quand ils vivent, respirent, se déplacent, tu pourrais te perdre à force d’en faire la critique, c’est interminable, d’autant que cela, en vérité, ne te conduit nulle part, c’est peut-être vrai, mais c’est en vain, ne trouves-tu pas ? Alors que ce dessin, ce dessin que tu viens de faire dans ton carnet, il est bon, il est mauvais, cela n’importe pas, il existe, tu l’as fait, et il enveloppe une vérité bien plus grande que toutes les phrases que tu peux faire sur les torts et les travers des gens, il enveloppe un monde, des univers désirables, il te projette là où tu ne te trouves pas, il anticipe sur de possibles futurs, il ne te fige pas dans le moment passé d’une détestation, d’un reproche, d’un blâme, ou que sais-je encore ? Il ouvre, il étend ton expérience. N’est-ce pas merveilleux ? Te rends-tu compte de la chance que tu as ? Merveilleux, en effet, au sens du bonheur que procure une forme de beauté, de vivre et de se sentir vivre, d’accomplir quelque chose dans le temps qu’il nous est donné de vivre. À quoi bon vivre autrement ? Vraie question. Il y a tant de façons de mévivre (encore un néologisme, que dieu me le pardonne celui-là, aussi) : c’est vrai que l’époque à laquelle il nous est donné de vivre est détestable, mais détester la vie ne rendra pas l’époque meilleure, ne nous rendra pas meilleurs, ne sauvera pas le monde, n’empêchera personne de mourir, jamais, nulle part : aucun de nos péchés ne sera jamais rédimé par notre haine de la vie. C’est une morale qui peut sembler bien naïve, bien légère, mais je ne crois pas qu’elle le soit : il y a aussi le sublime dont j’ai déjà parlé ces dernières semaines. Lequel sublime ne se trouve pas dans une forme d’extériorité par rapport à la vie simple, comme s’il y avait une solution de continuité entre l’une et l’autre, mais en est l’expression la plus juste, la plus édifiante. Note dans le cahier au bison rouge : « “Bonnes mères” : poèmes écrits depuis la Bonne Mère. Avec dispositif : date, heure, temps qu’il fait, chemin emprunté pour monter. Quelque chose du sublime et de la ville et là où ils se rencontrent. [Ici, le dessin de la Bonne Mère.] Dans le dispositif de l’écriture devraient s’insérer des documents tels que photographies ou dessins, voire traces (ex : billet d’entrée, titre de transport, ticket de caisse, etc.) ». Je ne sais pas pourquoi cette idée de poèmes m’est venue aujourd’hui. Je suis quelque peu en avance sur le calendrier, mais elle est là — la note et le dessin dans le carnet la rendent disponible pour un usage futur —, et n’est-ce pas le plus important ? 

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Es lo progrès. — Passé une partie de l’après-midi à dessiner la coquille de Saint-Jacques que j’avais cueillie, il y a quelques jours de cela, sur la plage du Vau Chaperon, tout en écoutant le disque de De la Crau, Temperi. Moment un peu à part, un peu out of this world (note : encore une fois, cette expression), un peu étrange, de grandes lignes se traçant à travers un pays qui n’en demande pas tant, qui ne sait que faire de lui-même, je le crois, oui, lignes entre les paysages, entre ici et là-bas, ici, d’où je ne suis pas, mais où je suis, et là-bas, d’où je me sens, mais ne suis pas. Je marchais et je l’avais vue, là, plantée dans le sable, cette coquille de Saint-Jacques. Je m’étais dit que, si je la retrouvais, sur le chemin du retour, je l’emporterais avec moi. Je suis allé jusqu’à la Croix de la pointe du Corps de Garde. J’ai pris des photographies de ce que je voyais, et j’ai fait demi-tour. Sur le chemin du retour, je l’ai retrouvée. Je me suis baissé, je l’ai prise dans ma main et, dans le même geste, la retournant, je l’ai trouvée encore plus belle que l’idée que j’en avais eue à l’aller quand elle ne me présentait que la face interne de sa coquille, toute de blanc nacre et que, la retournant, au retour, ce fut sa face externe qui se présenta à moi, jaune ocre rouge, et ses innombrables stries en arc de cercle. Tout en marchant, j’ai enlevé le sable qui était collé dessus et je l’ai gardée dans ma main tout le temps qu’a duré le chemin du retour (environ dix kilomètres). Me disant : un peu plus tard, je la dessinerai. Mais je ne savais pas quand. Cet après-midi, il m’a semblé que le moment était bon. Alors, c’est ce que j’ai fait. Et, ce faisant, il m’a semblé que c’était ce qu’il y avait de plus vrai à faire (il y a sans doute d’autres “choses vraies” à faire, les unes et les autres ne sont pas mutuellement exclusives, elles seront toutes tout aussi vraies). C’est important, me suis-je dit, ce matin, cette idée : faire le vrai. Ce que je fais, je ne le fais ni pour l’argent ni pour la gloire, mais pour découvrir quelque chose, quelque chose qu’on ne peut pas découvrir autrement et qui, peut-être, est un peu plus vrai que la vie laide et absurde que l’on nous fait vivre. Tempèri, si j’en crois le Tresor dóu Felibrige, cela veut dire « intempérie, mauvais temps, bourrasque, vicissitude, accident, malheur, tapage, tempérament », et faire tempèri, « faire vacarme », ce qui correspond bien au climat de l’album : tempétueux et bruyant, avec un je ne sais quoi intempestif, aussi, qui tient peut-au mélange entre la langue provençale, la voix rugueuse et habitée de Sam Karpienia, et les atmosphères post-rock tout en incantations et explosions que ce dernier tisse avec Manu Reymond et Thomas Lippens. Crau, dit encore le Tresor dóu Felibrige, c’est « la lande couverte de cailloux », le « terroir caillouteux », et ajoute : « la crau d’Arle, la Crau d’Arles, Campus lapidus des anciens, vaste plaine caillouteuse qui a plus de 35000 hectares de superficie ». Si loin de l’image touristique de la Provence benête à l’accent de cigales (les pauvres), c’est la plaine sèche, aride, saccagée par l’industrie que chante De la Crau, dans le désenchantement et l’espoir. Rien de kitsch, ni de poussiéreux, vieillot ou artificiel, mais si loin du pidgin global, quelque chose d’archaïque, de premier, dans la langue de ce chant, une authenticité profonde, comme l’idiome d’un temps qui vient, plus libre et plus beau que celui qu’on nous a fait connaître et que nous avons eu le malheur d’accepter parce qu’on nous a dit que c’était cela, le progrès. Le progrès, il en est question dans une chanson de De la Crau, L’Amistat, avec un texte de Marius Revelly (poète ouvrier marseillais de la fin du XIXe siècle, si je ne dis pas de bêtises) qui chante : « Viva leis arts ! Oi, lo progrès fermenta, fan d’invencions per espranhar lei braç. Tanben totjorn nòstra misèria augmenta, quand lo trabalh nos fasiá viure en patz. » Ou, traduit Sam Karpienia, « Vive les arts ! yes, le progrès fermente, Ils ont des inventions, pour épargner les bras. Aussi, toujours notre misère augmente, Quand le travail nous faisait vivre en paix. » Le travail n’a jamais fait vivre personne en paix, mais telle est l’utopie désœuvrée que le pauvre ouvrier chante, pour ne pas déchanter. C’est celle aussi de mon dessin maladroit et de toutes les voix qui cherchent quelque chose qui n’existe pas, mais nous rendra bientôt meilleurs, plus heureux.

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Contamination. — L’incapacité à traduire le patois ou le dialecte autrement que par une sorte de baragouin témoigne de la toute-puissance du surmoi linguistique français : tout ce qui n’appartient pas à la langue standard est nécessairement considéré comme étant de l’ordre du parler auquel manque l’essentiel, la correction, la pureté littéraire. Ainsi, traduire : « “Quanno me chiammeno!… Già. Si me chiamenno a me… può stà ssicure ch’è nu guaio: quacche gliuommero… de sberretà…” diceva, contaminendo napolitano, molisano, e italiano » par : « “Quand on m’appelle !… Oui. Si qu’on m’appelle moi… tu peux qu’être sûr et certain que st’est l’un malheur : quelqu’embrouille… à débroussailler…” disait-il, mélangeant napolitain, molisan, et italien », c’est montrer l’impossibilité même de traduire. En ce sens précis où ce n’est pas un défaut du traducteur qui ne serait pas assez bon : on ne peut pas faire mieux. Et, pourtant, on ne peut pas faire pire. Dans la phrase traduite, il n’y a aucun mélange, aucune contamination, et rien ne correspond à rien parce que, littéralement, personne ne parle ainsi dans ce qu’on pourrait appeler le monde linguistique français. La phrase traduite n’est qu’une fabrication artificielle produite par la dégradation d’une langue standard là même où, dans le passage original, il s’agit précisément de mettre sur le même plan le napolitain, le molisan et l’italien. C’est-à-dire : il n’y a pas une langue première qui, par élision artificielle, déformation, grossiération (que dieu me parle ce néologisme) en vient à parler dialecte ou patois, il y a des langues que le locuteur emploie indifféremment. Ce passage est d’autant plus intéressant que Don Ciccio se parle à lui-même : ce qu’on lit, c’est ce que le héros du roman se dit à lui-même, ce qui signifie que ce n’est pas une langue orale qu’il est en train de parler, à proprement parler, c’est ainsi qu’il pense, entrelaçant des idiomes différents, les employant indifféremment : il se parle dans l’histoire qui lui est propre, laquelle est faite des différentes langues qui témoignent de ses origines, de la multiplicité de son identité. Dans l’univers linguistique français, la langue française est première, tandis que, dans l’univers linguistique italien, ce sont les dialectes qui sont premiers, l’unité politique et linguistique ne s’étant faite que tardivement. Pour traduire en français des textes de ce genre, il faudrait commencer par défranciser la langue française, par la dénaturer littéralement, il faudrait lui faire dire des choses qu’elle ne peut pas dire, des choses que Proust avait comprises, par exemple, quand il entendait dans le patois de Françoise et un certain parler des Guermantes la langue de Saint-Simon, des ancestralités, des précédences, moins des archaïsmes (au sens où un archaïsme est quelque chose qui a été dépassé par le progrès) que l’histoire de la langue, sa vie, son devenir. La contamination des langues chez Don Ciccio exprime la façon dont les identités, les origines, les ethnicités se contaminent les unes les autres pour former un individu singulier, qui parle une langue qui lui est propre, n’appartient à personne d’autre que lui. D’où une théorie de la réalité dans laquelle les causes multiples sont comme les fils d’une pelote à dérouler. Pour paraphraser en un clin d’œil André Bazin, pastiche et pastis ne sont qu’un, et celui qu’on appelle pour dérouler la pelote de la réalité, c’est précisément celui qui sait enrouler et débrouiller les langues sans s’embrouiller puisque c’est ainsi même qu’il pense : la contamination n’est pas une confusion, c’est l’invasion d’un corps par un autre. Et, ici, celui qui contamine, c’est celui qui parle, c’est celui qui pense, celui qui résout. 

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Pas le sentiment des pieds légers sur le sentier des douaniers. Mais, au réel, je le constaterai en consultant le registre des courses, ce n’est pas si mal que cela en avait l’air, en vérité. À quoi faut-il se fier, dès lors, au réel ou au sentiment que l’on en a ? Faut-il vraiment qu’il y ait une différence entre les deux ? En courant, j’ai songé aux trois premières pages de Gadda que j’ai relues ce matin, et je me suis demandé s’il fallait avoir une théorie de la réalité ou quelque chose de ce genre pour écrire un roman, comme il me semble que Gadda, ou son personnage principal, du moins, en a une. Ou si la théorie de la réalité devait s’élaborer dans le cours du roman, se découvrir au fur et à mesure, le personnage, le narrateur et l’auteur faisant l’expérience d’une transformation, d’une illumination, d’une éclaircie, d’une métamorphose qui change leur vie et la manière dont ils voient le monde. « Sosteneva, fra l’altro, che le inopinate catastrofi non sono mai la conseguenza o l’effetto che dir si voglia d’un unico motivo, d’una causa al singolare: ma sono come un vortice, un punto di depressione ciclonica nella coscienza del mondo, verso cui hanno cospirato tutta una molteplicità di causali convergenti. Diceva anche nodo o groviglio, o garbuglio, o gnommero, che alla romana vuol dire gomitolo. Ma il termine giuridico “le causali, la causale” gli sfuggiva preferentemente di bocca: quasi contro sua voglia. L’opinione che bisognasse “riformare in noi il senso della categoria di causa” quale avevamo dai filosofi, da Aristotele o da Emmanuele Kant, e sostituire alla causa le cause era in lui una opinione centrale e persistente: una fissazione, quasi: che gli evaporava dalle labbra carnose, ma piuttosto bianche, dove un mozzicone di sigaretta spenta pareva, pencolando da un angolo, accompagnare la sonnolenza dello sguardo e il quasi-ghigno, tra amaro e scettico, a cui per “vecchia” abitudine soleva atteggiare la metà inferiore della faccia, sotto quel sonno della fronte e delle palpebre e quel nero pìceo della parrucca. » Dès la deuxième page du roman, tout ne semble-t-il pas donné ? Toute la théorie de la réalité est là, en quelque sorte, exposée avec génie, peut-être, mais en mettant tout de même peut-être un peu la charrue avant les bœufs, non ? Je ne sais pas. Il y a enquête et enquête, pour ainsi dire : l’enquête comme genre littéraire (le jaune du giallo, le noir du polar) et l’enquête comme processus narratif, comme dynamique d’écriture. Dans la première espèce d’enquête, le narrateur, le héros mène l’enquête et, dans la seconde espèce d’enquête, c’est l’enquête qui mène le narrateur, le héros. Pour moi, je crois que l’enquête prend le second sens, mais n’ai-je pas tort ? Mes livres ne sont-ils pas des échecs (commerciaux, j’entends) parce qu’ils sont menés par l’enquête au lieu de mener l’enquête ? Les deux espèces d’enquête ne sont probablement pas aussi étanches que ma présentation sommaire ne le laisse penser, mais l’existence de cette différence m’est apparue soudain, ce matin, en relisant ces quelques pages. Peut-être tient-elle aussi à la différence entre narration à la troisième personne et narration à la première : la narration à la troisième personne objective le processus quand la narration à la première personne le vit, le fait vivre, et cela, oui, je crois que c’est une différence des plus importantes. En revanche, me fascine toujours autant la puissance des dialectes en italien, puissance que la littérature française ignore totalement. Ainsi, les livres comme le livre de Gadda (mais cette remarque vaut aussi pour Ernesto de Saba, par exemple) sont tout simplement impossibles à traduire en français : il n’y a rien qui puisse rendre dans notre univers linguistique de telles subtilités, de telles nuances, de telles inflexions, de telles diversités. Et même, l’idée de s’inspirer de ce genre de pastis linguistique, ne te semble-t-elle pas impossible à mettre en œuvre en français, qui rendrait immédiatement un son grotesquement provincial ? À moins que, précisément, l’unité de la nation française étant en train de se disloquer, de tomber en morceaux, ce ne soit précisément le moment d’opérer quelque métamorphose de cet ordre, qui ne donnerait pas lieu à une sorte de “littérature-monde” à la mode nrf, post-nationale mais pas trop, on veut quand même son petit prix Goncourt, mais ouverte sur d’autres horizons, d’autres stratifications des langues, d’autres routes, partout où l’on parle patois dans l’allégresse.