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Ce que je pressentais hier — qu’avoir une fille aura été une chance, lesquelles (la fille et la chance qu’elle est), en un sens, m’auront sauvé la vie — trouve une manière de confirmation aujourd’hui. Indirecte, peut-être, externe, si l’on veut, mais qui signifie quelque chose : que c’en était assez des fils qui ont des fils qui ont des fils et caetera, et qui reproduisent toujours et encore le même schéma dans une forme d’échec qui semble incapable de jamais permettre d’accéder à la compréhension de soi, des raisons pour lesquelles on échoue encore et toujours à faire autre chose qu’échouer, parce que, en vérité, si l’on échoue, on n’y est peut-être pour rien (on n’est pas responsable de l’échec, même si on l’est de son incapacité à briser la spirale de l’échec), qu’on hérite cet échec, la mort d’un père étant le malheur d’un fils qui, ayant été sans père, ne sait pas comment l’être avec son fils, ce qui devient le malheur du fils, et ainsi de suite, et ainsi de suite. Mais le hasard sauve. Et c’est la raison pour laquelle il y a du hasard, il y a de l’imprévisible, pour que surgisse dans l’espace et le temps de la causalité quelque événement qu’une compréhension insuffisante de la causalité (une compréhension qui ne fasse aucune place au hasard, à la distribution aléatoire des caractéristiques nées du mélange) ne permet pas d’anticiper, de déduire de la chaîne passée des causes et des effets, de l’histoire de l’histoire, quelque événement qui tourne en ridicule notre mentalité inductive : nous pensions que, puisque cela avait été par le passé, cela serait encore dans le futur — que l’histoire se répète, pour le dire en une phrase — eh bien non, l’histoire est imprévisible, et c’est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. La fatalité, c’est la mort, le hasard, la vie. Ou du moins est-ce ainsi qu’il me semble que je puis analyser les choses. Les choses, c’est-à-dire : ma vie et le sens que je puis lui donner. Autrement, pourquoi les choses seraient-elles ? Non pas dire que les choses sont pour que je sois, mais qu’il faut être attentive à elles, les écouter, les sentir, tâcher de saisir ce qu’elles peuvent signifier, la direction qu’elles indiquent, le sens qu’elles donnent, sinon — c’est ce que je voulais dire — à quoi bon vivre ? On peut vivre, en effet, comme un étranger à sa propre existence (l’immense majorité de la population, parce qu’elle n’a pas les moyens de faire autrement, parce qu’on ne les lui donne pas, parce qu’elle ne se les donne pas, je crois, ne vit-elle pas ainsi), on peut tâcher d’habiter l’existence. Habitacles : théorie = pratique.

Tout est de l’art : Tout est de l’art, tu sais, c’est comme ça, il n’y a rien que tu puisses y faire

Dans mon grand loft avec vue sur la mer, j’ai accueilli récemment un artiste contemporain. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j’en avais envie. J’espérais que ça allait me changer, j’imagine. Enfin, toujours est-il que je lui ai dit, Bon, vous pouvez faire à peu près tout ce que vous voulez, la seule chose que je vous demande, évidemment, comme je ne suis pas le propriétaire de ce loft, c’est de ne rien dégrader, de ne rien casser, de ne rien faire qui ne puisse être défait, sinon, bon, je crois que vous pouvez faire ce que vous voulez, en cas de doute, demandez-moi. Il ne m’a rien répondu, alors je l’ai laissé errer dans le loft. Il arrive généralement en fin de matinée, vers 11 heures et repart vers 20 heures, 21 ou 22, ce qu’il fait le reste du temps, quand il n’est pas chez moi, je ne sais pas, je ne sais pas s’il fait des expositions, ou rien, cela ne me regarde pas, et cela ne m’intéresse pas vraiment non plus. Je l’ai trouvé en passant une petite annonce. Cherche artiste contemporain pour fonctionner à domicile comme quasi ermite ornemental post-moderne. Grand espace. Expérience. Contactez Jérôme Orsini au 7663025754. Littéralement. C’est ce que j’ai écrit. Je ne suis pas peu fier de moi. Même si, honnêtement, en publiant l’annonce, j’étais persuadé que personne ne me répondrait. Ou alors, ce serait la personne idéale. Et ça a marché. Je n’ai pas demandé de références, de CV, ni rien de tout cela, non non, parce que ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse. Je n’ai pas d’argent à proposer. L’art contemporain, franchement, pour être honnête, ça ne me plaît même pas plus que ça. Ce que j’aime, en revanche, c’est l’idée d’avoir ma propre version de l’ermite ornemental, chez moi, à demeure, quoi, et de le voir quelquefois, mais pas tout le temps. Et, comme le loft est très grand, tomber sur lui, presque par hasard, de temps en temps. Parfois, je le croise, il est là, au milieu d’une pièce, en train de manger des légumes crus tout en tournant en rond à la façon d’un chamane autour d’une photographie de Sylvia Plath ou de Patti Smith. Parfois, je l’entends hurler. Tout simplement. La première fois que je l’ai entendu hurler, j’ai sursauté. Je me suis mis à courir en direction de l’endroit d’où venait le bruit, mais je me suis arrêté en chemin. Ah mais oui, me suis-je dit en faisant mentalement les guillemets avec mes doigts, c’est « l’artiste », bien sûr. Il faudra quand même que je pense à lui demander de crier un peu moins fort. Les voisins, tout ça. Et qu’il ne blesse pas d’animaux non plus. J’ai oublié de préciser ça. Surtout, ne touchez pas aux animaux. Les légumes, ça va, mais avec les animaux, on risque d’avoir des problèmes. Hier, toutefois, je me suis rendu compte que je n’avais plus pensé à lui depuis au moins une semaine. Le laps de temps durant lequel, je crois, je ne l’avais pas croisé. Il a fini par m’être si familier que, de temps en temps, j’oublie qu’il existe. Mais généralement il crie ou bien il dégage une odeur nauséabonde de sorte que son existence se rappelle toujours à moi. Où est-ce qu’il est passé ce con ? me suis-je demandé. C’est vrai que je ne devrais pas parler de lui comme ça, mais je ne pense pas à mal, enfin, je veux dire, je ne pense pas vraiment que ce soit un con ou quoi, même si quelquefois je m’interroge quant au sens de sa présence entre ces murs (est-ce que j’ai bien fait d’embaucher un artiste contemporain à demeure ? je ne sais pas, maintenant qu’il est là, est-ce que j’oserais lui demander de partir ? je ne sais pas, mais il ne va quand même pas rester ici pour toujours ?), c’est juste venu comme ça, il est passé où, l’autre con ? c’est un peu comme un surnom, l’autre con, ce con, si on y pense, c’est affectueux. Ou presque. Cela faisait une bonne semaine que je n’avais plus pensé à lui quand je me suis demandé, il est passé où — encore —, ce gros con ? Je l’ai cherché partout sans le trouver. Je m’apprêtais à composer le numéro que nous étions convenus que je n’appellerais qu’en cas d’urgence, quand j’ai entendu une sorte de cliquetis venant du placard situé juste derrière moi dans le couloir. J’ai ouvert la porte coulissante, et il était là. Assis sur une chaise devant un bureau sur lequel était posée une machine à écrire dans laquelle il y avait une feuille glissée, il tapait au kilomètre. Je l’ai regardé quelques instants et puis, comme il ne réagissait pas à ma présence, je me suis approché pour regarder ce qu’il faisait. J’ai marqué une pause, instinctive, de peur que, se sentant agressé, il ne s’arrête ou réagisse violemment. Mais non. Alors j’ai regardé par-dessus son épaule, et je me suis rendu compte qu’il n’écrivait pas des signes tapés au hasard, pas toujours la même chose non plus, comme l’autre con, là, dans ce film, là, comment ça s’appelle, déjà, mais oui, avec la folle, tu sais, la moche qui crie comme une débile, enfin bref, il n’écrivait pas des signes tapés au hasard, mais des phrases vraiment. Alors je me suis approché un peu plus et les signes qu’il était en train d’écrire m’ont paru familiers. Très familiers. J’ai lu et puis spontanément, j’ai continué la phrase qu’il était en train d’écrire (…) ce nuage de confusion qui continuait d’entourer l’histoire : qui l’avait racontée en premier, qui l’avait vécue ? et je me suis dit, non mais c’est moi qui ai écrit cette phrase. Ce con est en train de recopier mes livres. Pourtant, je l’avais déjà remarqué, il n’y avait pas de livres à côté de lui. À l’exception de la machine à écrire, sur le bureau, il n’y avait rien. On aurait dit qu’il écrivait de mémoire. Mais ce n’est pas possible, me suis-je dit, personne ne lit plus ce livre, il est épuisé depuis des années, dix ans peut-être, je ne sais pas, au moins. Alors je lui ai demandé : Je peux savoir ce que vous êtes en train de faire ? Il m’a répondu, sans même s’arrêter : Je suis en train d’écrire vos livres. Sur le coup, je n’ai pas compris. Ensuite, je me suis dit ce doit être une blague. Ou alors, oui, je sais, c’est ce que je me suis tout juste après, oui, je sais, il a dû apprendre tout ça par cœur, et il fait le malin, les artistes contemporains adorent faire les malins. Aussi, je lui ai posé la question, mais il m’a répondu sans s’arrêter, non. Non quoi ? Non je n’ai pas appris vos livres par cœur, je suis en train de les écrire. Sans arrêter d’écrire, pas même une seconde, il m’a débité ça avec conviction, le plus grand des sérieux. Je l’ai regardé quelques minutes. Au début, j’avais envie qu’il s’arrête. Après, j’ai eu envie de le frapper très fort. Et puis, j’ai eu l’idée de lui arracher sa machine à écrire des mains, de la prendre dans les miennes et de lui éclater le crâne avec. Mais non. Je n’ai rien fait de tout ça. Je l’ai regardé quelques minutes, quelques minutes de plus, et puis j’ai refermé la porte de son placard.







(*) Ce conte a paru dans le numéro 51 de la revue la Femelle du requin.

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Jouissif, ce matin, de relire à haute voix “Au CAS”. Et de récrire ce faisant ce texte que j’ai écrit il y a plus de deux ans. De récrire, vraiment ? Non, pas de le récrire vraiment, plutôt de continuer de l’écrire, moins pour les quelques milliers de signes ajoutés retranchés que pour l’intention, la présence au texte écrit. Je lisais ce texte que j’ai écrit il y a plus de deux ans, donc, et j’étais complètement dedans, c’était complètement moi. Pourtant, ce que j’écris en ce moment (Thèbes et tombes, disons, pour faire simple), ces deux textes sont très loin d’“Au CAS” : je ne vais pas me faire le propre exégète de moi-même, mais je ne suis pas certain que, si l’on s’amusait à faire une lecture à l’aveugle de ces différents textes de moi, on devinerait forcément que ce sont des textes du même auteur. Je le redis : c’est l’une des choses qui me fascinent dans l’écriture, de pouvoir ne jamais écrire de la même façon, de n’avoir pas un style. Je l’ai déjà écrit ici, je crois, mais je ne supporte rien moins que cette idée du style (un style unique étant associé à un auteur unique), de la petite musique de la phrase, pour moi, cela, c’est une insuffisance de l’auteur, une incapacité de l’auteur à inventer, comme ces gens qui ont besoin de se documenter pendant des mois entiers avant d’écrire la moindre ligne de fiction, laquelle fiction, dès lors, n’est plus du tout une fiction, mais un documentaire parasite ; — inventer, ce n’est pas tout faire à partir de rien (cela n’a aucun sens), mais c’est tout faire, tout refaire, sans cesse, et soi-même, se faire et se refaire un style, un son, une musicalité (pas une petite musique). Bien sûr, les gens, je n’ose les appeler des écrivains, une fois qu’ils ont trouvé une façon d’écrire, les gens, ils s’empressent de toujours faire la même chose, de toujours faire le même livre, sur les mêmes sujets, avec les mêmes intentions, les mêmes formules. Ce n’est pas intéressant. Parfois, ça marche, oui, c’est vrai. Mais quel intérêt ? J’étais tout à fait celui qui avait écrit “Au CAS”, ce matin, et pourtant, je n’étais plus du tout celui qui avait écrit “Au CAS”, et non parce que j’étais devenu un autre tout en restant le même, mais parce que ce n’est pas comme cela que j’écris en ce moment, peut-être que j’écrirai quelque chose comme cela dans un mois, dans un an, mais en ce moment, non, et pourtant, je le redis, c’était moi, j’étais parfaitement en accord avec ce que je lisais de moi, je reconnaissais le moi qui avait écrit ce texte comme le moi que je suis à présent, ce n’était pas une histoire de scission du moi, c’était une question de style, de faculté de variation, être capable de changer de style, être capable de n’avoir pas qu’un style, qu’une seule manière d’écrire. L’autre jour, je lisais un type qui disait à propos de la Vie sociale que ce n’était pas la voix qu’il avait envie d’entendre. Mais quelle voix ? Celle qu’il avait dans sa tête, peut-être, mais pas la mienne. Enfin, la mienne, les miennes, l’une des miennes. Et c’est ça, les gens (— et je ne parle pas des écrivains —, quand ce ne sont que les gens, ça va encore, pas beaucoup, mais un peu, au moins, mais quand ça se targue de faire de la critique, les gens, c’est plus embêtant, d’être coincé dans sa petite tête étriquée, à l’étroit avec ses idées préconçues, ses clichés, ses préjugés qui tiennent lieu de système de valeurs humanistes de gauche, d’être enfermé dans sa petite médiocrité, le confort de ses opinions tenues pour vraies) : les gens ne veulent pas entendre ce que vous avez à dire, ils n’ont aucune envie de vous écouter, ils s’en foutent de vous, ils ne s’intéressent qu’à leur vie et les certitudes qui les bercent, ils veulent que vous leur disiez ce qu’ils ont envie d’entendre, c’est tout. Moi, évidemment, cela ne m’intéresse pas. Faire dix fois le même livre, cela ne m’intéresse pas. Je ne comprends pas comment on peut écrire toujours la même chose, toujours sur le même ton, pour parvenir toujours à la même conclusion. Faut-il être gâteux pour écrire un livre ? Si ce que j’écris ne remet pas en question ce que je pensais avant de l’écrire, autant ne pas l’écrire. Évidemment, les gens ne sont pas comme ça (les gens : les écrivains et les autres), ils veulent avoir raison, ils veulent être rassurés, ils veulent qu’on les berce, qu’on leur dise Mais oui, mon petit lapin, c’est toi le plus beau, évidemment, mais pas moi. J’aime bien qu’on me dise que je suis le plus beau, que c’est moi qui ai la plus grosse, je suis comme tout le monde, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas ce que je veux dire quand j’écris : quand j’écris, je veux que tout ce que je pense soit remis en question. En lisant “Au CAS”, je me suis surpris à rire de ce que j’avais écrit, un peu comme si c’était un autre que moi qui l’avait écrit. Je voyais tout à fait un comédien de stand-up (du stand-up intello, je l’accorde, mais il doit bien y avoir un créneau pour ça, Noam Morgensztern avait fait quelque chose comme ça, avec des textes d’Etgar Keret) en train de dire mon texte sur scène devant un public. Et c’était intéressant parce que ce n’est pas quelque chose que je serais capable de faire, j’ai outrepassé largement mes limites en écrivant ce texte dans cet esprit-là, parce que c’est foncièrement ce qu’est ce texte, un monologue pour rire, et pour pleurer, aussi, pour avoir peur, et se lamenter, et se moquer du monde, c’est ce que je voyais, ce que j’entendais, que je ne suis pas capable de faire. Et écrire, c’est aussi cela : aller au-delà de soi, sortir de soi, s’étranger. Sinon, à quoi bon écrire ? À quoi bon écrire si c’est pour confirmer ce que je pense, ce que les autres pensent, si c’est pour confirmer ce que je pense, ce que les autres pensent, je me tais, et je regarde la télé, c’est moins fatigant. C’est moins beau aussi, c’est vrai, mais la beauté, de nos jours, vous savez, ma brave dame, ce n’est plus ce que c’était.

Tout est de l’art : Au CAS

J’ai arrêté de travailler au Centre Anti-Suicide quand mon interlocutrice s’est fait sauter la cervelle en direct au téléphone. C’était il y a trois ou quatre jours, peut-être une semaine, je ne sais plus, à vrai dire. Depuis, j’ai un peu perdu le fil des jours. C’était une soirée comme les autres et, quand elle a appelé, je ne me suis douté de rien, vraiment. J’aurais dû. On devrait toujours douter. Depuis, tous les soirs, j’ai des visions, alors que je n’ai rien vu, j’étais au téléphone, des visions récurrentes d’une tête de femme qui explose, avec du sang qui gicle partout, et des visions de moi aussi, qui me vois comme de l’extérieur, comme depuis un point situé à deux ou trois mètres au-dessus de moi, peut-être au plafond, peut-être à l’endroit où se trouve la lampe, au milieu du plafond. À la fin, dans ces visions, je suis toujours couvert du sang de mon interlocutrice. Je me vois en train de lui parler au téléphone et, tout à coup, la femme est là, juste à côté de moi, la tête sur mon épaule, elle cherche un peu de chaleur humaine, un peu de réconfort, mais moi, je n’en ai pas à lui donner, je pourrais la prendre dans mes bras, lui dire : Je t’aime, viens de près de moi, ne t’en fais pas, tout ira bien, mais ce n’est pas vrai, tout n’ira pas bien, et moi, je n’ai rien pour elle, je ne suis pas payé pour ça, moi, je suis payé pour écouter, écouter, c’est déjà beaucoup, et puis, tout à coup, bam ! c’est la détonation, je n’ai pas vu l’arme, je ne l’ai pas vu appuyer sur la gâchette, c’est trop tard de toute façon, elle vient de se mettre une balle dans la tête, sa tête a explosé, l’explosion de sang a recouvert les murs de la chambre et moi, moi qui suis couvert du sang de la femme suicidée, je vais me blottir dans un coin de la chambre, effrayé, impuissant, désemparé, c’est moi qu’on devrait réconforter à présent, mais il n’y a personne. Il n’y a jamais personne. Dans mes visions, on me récupère là, au bout de quelques heures, comme cataleptique, ensuite je me vois sur un brancard, dans un coin de mon champ de vision il y a le corps sans tête de la femme suicidée, je bredouille quelque chose, mais je ne sais pas quoi, même pour moi c’est incompréhensible, et de toute façon personne n’a envie de comprendre, même pas moi, même moi je n’ai pas envie de me comprendre, alors pourquoi quelqu’un ferait-il un effort pour ? et on finit par me coller une baffe, une baffe ou trois baffes, ou dix baffes pour que je reprenne mes esprits, que je revienne à moi, mais rien n’y fait, alors moi aussi, on me met sur un brancard, moi à qui il me reste la tête, enfin, pour ce qu’il me reste de tête, et on m’emmène à l’hôpital. La voilà, ma vision. La faute à tout le poids de cette culpabilité que je sens peser sur moi. Tu sais, Jérôme, souvent, on ne peut rien y faire. Quand on nous appelle, c’est déjà trop tard, ce n’est plus pour avoir de l’aide, c’est pour dire au revoir. Moi, ces phrases ne m’aident pas. Mais pas du tout. C’est tout le contraire, même, c’est pire, je me sens encore plus coupable de n’être qu’un bon à rien, un bon à rien qui n’a pas réussi à sauver le monde, mon interlocutrice, quelqu’un, quelque chose, n’importe quoi, pourvu que je réussisse quelque chose, une fois. Pour une fois. Seulement une fois. Je ne sais pas si je serai inquiété. Au CAS, on ne veut rien me dire. On suit la procédure. On attend de voir ce que va faire la famille. Si elle va porter plainte ou non. Mais porter plainte pour quoi ? Ce n’est quand même pas moi qui l’ai tuée, ce n’est pas moi qui ai appuyé sur la gâchette, si ? Non. Mais ce n’est pas cela, c’est autre chose. Autre chose ? (Ai-je demandé.) Mais quoi ? Vous le savez très bien, Monsieur Orsini. Et on m’a raccroché au nez. Merci pour l’empathie. Ma situation, c’est mieux que de finir la cervelle explosée contre les murs, c’est sûr, je ne dis pas le contraire, mais ce n’est pas l’idéal non plus. Est-ce que je sais très bien ? Qu’est-ce que je sais très bien ? Il y a des jours, au CAS, le téléphone n’arrête pas de sonner. C’est fou. Non mais le monde dans lequel on vit. Tous ces gens qui veulent en finir avec la vie et qui, au lieu d’en finir simplement avec la vie, de partir avec un peu de dignité, quoi, un peu de tenue, passent un coup de téléphone pour avoir quelqu’un à qui parler. Au téléphone, la vérité, c’est qu’ils ont tous l’air plus ou moins abrutis. Un jour, j’ai failli hurler dans le micro de mon casque : Mais vous êtes tous complètement défoncés ou quoi ? Avant de fracasser sur la gueule de ma voisine l’écran de mon ordinateur où je prends des notes concernant les appels. Est-ce que je l’ai fait pour de bon ? Je ne me souviens pas. Je ne crois pas. Sinon, je ne serais pas là pour en parler. J’imagine qu’on m’aurait renvoyé. J’aurais dû. Je ne serais pas là. Rien de tout cela ne serait arrivé. Mais c’est vrai qu’ils avaient tous l’air d’avoir pris des produits. Peut-être que moi aussi. Les phrases, il fallait les entendre, les phrases, elles ne voulaient rien dire, mais rien du tout, pas de début pas de fin, d’interminables enfilades de perles d’incohérence. Terrifiant. On aurait dit des gens incapables de formuler la moindre pensée claire, précise, le moindre sentiment, au moins pour exprimer ce que tu ressens, c’est important, mettre des mots sur des maux, comme on dit quand on fait de la poésie avec le malheur des gens, on aime bien ça, faire de la poésie avec le malheur des gens, c’est beau, le malheur des gens, on fait des petits vers avec le malheur des gens, c’est beau, la poésie, mais c’est aussi politique, la poésie, les poètes sont des militants, oui, les poètes sont des militants du malheur des autres, mais les mots, la vérité, c’est qu’il faut encore les avoir et, force est de constater qu’il est plus facile d’avoir des maux que des mots, de nos jours, de plus en plus d’illettrés et de plus en plus de malheureux, c’est lié, non ? À croire que personne ne leur avait jamais appris à parler, à ces gens-là. Ces gens-là, je veux dire : des gens comme tout le monde, quoi. Mais je ne l’ai pas fait, je m’en souviens à présent, je n’ai pas crié. Je n’ai pas fracassé la tête de ma voisine. Je n’ai rien fait. Je n’ai rien dit. Non. Sauf que je n’avais plus rien à dire non plus. Et, à un moment ou à un autre, il faut bien dire quelque chose. Même quand la personne est désespérée, c’est le principe de base de la conversation, tu ne peux pas rester sans rien dire. Si quelqu’un t’appelle pour te raconter qu’il est sur le point de se suicider, quand il a fini de parler, tu ne vas tout de même pas te contenter de dire : Bon ben d’accord, c’est noté, on fait comme ça, alors, merci, et une bonne journée. Il faut être un peu humain. Or, quand tu as épuisé le répertoire des banalités à opposer à quelqu’un qui désire violemment en finir avec la vie, qu’est-ce qu’il reste à dire ? On te dit d’écouter, mais les gens ont envie qu’on leur parle aussi, à un moment ou à un autre, comme je viens de le dire, il faut bien leur donner une raison de vivre. Et moi, des raisons de vivre, pour eux, honnêtement, je n’en avais plus, moi, je n’avais plus rien à leur dire. Mais rien du tout. Je n’allais quand même pas leur raccrocher au nez ou admettre, comme ça, sans prévenir, Ah bah oui, vous, c’est sûr, hein, dans votre cas, c’est désespéré, plus tôt vous en finirez et mieux ce sera pour tout le monde. Pensez un peu à votre famille, ce que vous leur infligez. Ah, vous n’en avez pas ? Eh ben, raison de plus, alors : vous ne manquerez à personne ! Et pourtant, je l’ai pensé, mais je suis pas un monstre, on ne peut tout de même pas dire ce genre de choses à quelqu’un qui souffre. Ce n’est pas humain de se comporter comme cela. Alors, j’ai eu une idée. Je me suis dit que je n’avais qu’à leur lire des extraits des livres que j’aime bien. Pas forcément inspirants, les extraits, non, mais quand même un peu, histoire de chasser les idées noires avec de la beauté. Pas n’importe quoi, comme littérature, de la littérature sérieuse, classique, des chefs-d’œuvre. Pour sauver quelqu’un, il ne faut pas lésiner sur les moyens. Et cela a marché. Enfin, je crois que cela a marché. L’invention par Gargantua d’un torche-cul chez Rabelais, si elle n’arrache pas un rire à un futur suicidé, je veux bien être pendu. Et quelqu’un qui rit, ça n’a pas de prix, pas vrai ? Ou, la madeleine de Proust. Tout le monde aime les madeleines, non ? Et maman qui ne vient pas lui faire son petit bisou, et lui qui est tout triste dans son petit lit trop grand pour lui : il y a de quoi relativiser son malheur, non ? Mais pas le début de l’Étranger, non, je ne suis pas imbécile. Pas de textes politiques non plus, que des textes littéraires, un peu purs, de la grande littérature, quoi. En plus, l’exercice m’a permis à moi aussi de relire des classiques et puis de m’orienter vers des choses que je n’avais jamais lues, de faire de vraies découvertes. Si j’avais été un peu entrepreneur, j’aurais fait un truc sur les réseaux sociaux, mais la vérité, c’est que je suis trop paresseux. C’est pour ça que je suis venu travailler au CAS, au départ, je m’étais dit : Le téléconseil, c’est la bonne planque. Tu parles. Tu vois ces visages souriants sur les photos, la diversité, mais il n’y a franchement pas de quoi sourire quand des gens t’appellent pour te dire qu’ils vont mourir. Bref, reprenons le fil de notre histoire. Je savais que j’étais enregistré au CAS, mais mon initiative n’a pas eu l’air de les déranger. Tant qu’il n’y a pas d’incident, comme ils disent, en fait, personne n’écoute les enregistrements qui sont effacés au bout de quelques jours. Impossible de stocker toutes ces pulsions de mort ; il faudrait des serveurs grands comme l’univers. C’est trop cher. Pour les livres, j’allais demander des conseils à la bibliothèque, à la librairie, à des amis, même si, mes amis, quand ils lisaient, il fallait voir ce qu’ils lisaient. Mais ce n’est pas le sujet. Un jour, j’ai eu l’idée de lire un petit livre dont j’avais entendu parler à la radio. Ça avait l’air parfait, motivationnel, comme on dit, est-ce qu’on dit comme ça ? je ne sais pas si on dit comme ça, mais sans être niais, et écrit par un prix Nobel, en plus. Il y avait même un tennisman qui s’était fait tatouer le passage sur le bras. Pour faire face à l’adversité. C’est dur, comme métier, star du tennis, vous savez. Les efforts, le stress, l’argent, tout. Je m’étais dit, voilà qui va être parfait, si quelqu’un de vraiment désespéré appelle, toi, tu écoutes et puis, au bout d’un petit moment, si tu sens qu’il y a une ouverture dans la conversation, ou si tu as l’impression qu’elle lambine, tu sors la phrase, comme ça, sans prévenir, pour faire un choc, il y a des chances que ça marche, si ça passe à la radio, à la télé, sur internet, partout, même sur les bras des tennismen, il y a des chances pour que ça marche avec les suicidés, non ? Le bon moment, enfin, ce que je croyais être le bon moment, le bon moment n’est pas arrivé tout de suite, j’ai attendu une ou deux semaines. J’avais noté la phrase dans un carnet où je notais mes idées pour alimenter la conversation, des sortes de fiches anti-suicide, quoi. J’ai tout de suite senti qu’avec elle, ça allait prendre. Elle a commencé par me dire qu’elle sortait de chez sa psy, mais que ça ne servait à rien, de toute façon, parce qu’elle est plus intelligente que sa psy, qui ne la comprend pas, personne ne la comprend, elle se sentait seule, tellement seule, elle enchaînait les plans cul et elle savait bien que ça n’allait nulle part, elle aurait voulu un enfant, mais avec qui le faire, l’enfant, avec qui ? elle aurait voulu le faire toute seule, mais ça coûte cher, congeler ses ovocytes, ça va encore, mais un enfant, ça coûte cher, un enfant, ce n’est pas à la portée de tout le monde, surtout quand on est seule. Je l’ai écoutée, comme ça, pendant trente minutes, peut-être, sans juger, sans rien dire, sans rien faire, j’étais simplement une oreille attentive, et puis il y a eu un blanc, un blanc plus long que les autres dans ces idées noires, et moi je me suis dit : Vas-y, Jérôme, c’est LE BON MOMENT. Alors, j’ai pris un grande inspiration et j’ai dit sans autre forme de procès : Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. Et c’est vrai que, maintenant, avec le recul, je comprends qu’il y avait une autre interprétation possible que mon interprétation bienveillante, moi je me disais que, dans ce contexte, la phrase voulait dire, je ne sais pas : tu es là, au bout du rouleau, parce que tu as peur de l’échec, parce que rien ne marche, ni avec les mecs, ni avec le boulot, ni même avec la psy, qui est une conne, comme tous les psys, et des escrocs, mais n’aies pas peur, tu peux surmonter l’échec, bas-toi, sois résiliente, tu peux le faire, tu peux vivre. Sauf que, je l’ai compris après coup, la phrase pouvait tout aussi bien vouloir dire : ce n’est pas parce que tu ta raté ton suicide une première fois que tu le rateras la deuxième, ma fille, essaie à nouveau, cette fois, ce sera sûrement la bonne. Et, de fait, cette fois-là, ce fut la bonne. Moi, pourtant, Beckett, je n’aime pas. Mais pas du tout du tout. Du sous-Kafka enrobé dans un style de clochard parkinsonien qui tremblote, qui radote, un vieux crasseux alcoolique, devant lequel, quand on a le malheur de le voir, débraillé et hideux comme il est, là, qui vit dans la rue, on détourne le regard. Et puis, l’odeur, je préfère oublier l’odeur. Ça pue, les clodos, ça pue. Il y en a qui zonent à côté de chez moi, ils passent leur journée à picoler, affalés sur un banc derrière l’arrêt de bus, en face de la supérette pourrie où ils vont acheter leur bière tiédasse pour se saouler, et ils passent leur journée affalés dans leur pisse et leur vomi, ils sont avachis toute la journée, sales, bêtes, laids, et ils interpellent les passants, et les passantes, non mais il faut entendre les remarques sexistes, qu’ils leur font aux passantes, les porcs, c’est dégueulasse, ils sont dégueulasses. Bref, je sais que je ne devrais pas le dire, mais c’est peut-être cela qui m’a le plus dérangé dans cette histoire : le mauvais choix de la citation. Après tout, qu’un suicidaire se suicide, ce n’est ni très original ni très surprenant. On ne peut pas sauver tout le monde, et puis, d’ailleurs, ce n’est pas le but, je ne suis pas payé pour ça, je suis payé pour écouter, et mal (payé). Non, je m’en veux parce que petit un j’aurais dû me contenter d’écouter et petit deux quitte à ne pas me contenter d’écouter j’aurais au moins dû lire quelque chose que j’aime et, à défaut, de quelque chose que j’aime, préférer l’original à la copie. Par exemple : Le vrai chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais juste au-dessus du sol. Elle semble plus destinée à faire trébucher qu’avancer. L’original plutôt que la copie, toujours, ce devrait être une règle de vie. Mais non, on ne suit plus les règles de vie. On fait n’importe quoi. Et après, l’on s’étonne de vivre mal et d’avoir envie d’en finir avec la vie. Rien d’étonnant, moi, je dis. C’est juste après la phrase : « Échoue mieux. » que bam ! Moche d’en finir sur du Beckett, quand même, c’est ce que je me suis dit. Pas pu m’en empêcher. Est-ce que je l’ai faite à voix haute, cette remarque ? J’ai demandé à écouter l’enregistrement pour en avoir le cœur net, mais on m’a dit que non, que ce n’était pas la procédure, que l’enregistrement devait demeurer confidentiel dans l’attente de son éventuelle mise à la disposition de la police et qu’ensuite, s’il devait finalement ne pas servir de pièce à conviction, il serait effacé, comme les autres, comme tous les autres, c’est la procédure. Je connais la procédure, mais j’aurais bien aimé savoir, quand même. Parce que, c’est vrai, il y a des choses qui ne se disent pas. Et je ne saurais jamais si je les ai dites.

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Peut-être que mes difficultés à m’endormir sont liées à ces deux phrases que j’ai notées dans mon carnet il y a quelques jours de cela : « Célébrer la veille. / Célébrer l’éveil. » Ironie du soir ou ironie du sort, comment savoir ? Si je commence à écrire des phrases prémonitoires, sans doute va-t-il falloir que je sois plus prudent dans ce que je consigne ainsi et que je leur donne un tour plus heureux, plus optimiste. Mais peut-être que cette dimension prémonitoire, mes phrases la tiennent uniquement de leur absolue sincérité, de leur pure naïveté et que, si je faisais des calculs, l’efficace serait nulle. Il n’y a que le hasard, l’imprévisible, fût-il épuisant, qui soit réellement intéressant, le reste, le monde de pure fabrication computationnelle que nous promettent les partisans de l’intelligence artificielle — le monde qu’ils fantasment, en réalité — est à bailler d’ennui : qui a envie d’une expérience qu’il ne fait pas ? N’est-ce pas le plus comique des paradoxes, en effet, que de désirer la dépossession de soi, désirer la fin de sa faculté de désirer ? À quoi bon vivre, après cela ? Comme je l’ai écrit il y a quelques jours : à rien. Ce que l’on cherche précisément. (Cf. Nietzsche, à la fin de la Généalogie de la morale : « L’Homme préfère vouloir le néant plutôt que de ne rien vouloir du tout. ») Et, si l’on considère d’un regard d’ensemble le monde social dans lequel nous vivons (que, contrairement aux dehors démocratiques dont on pare toutes ces prétendues transformations pour le meilleur, nous n’avons pas voulu, mais que nous épousons par défaut), il paraît évident que l’apothéose de la technique — enfin, la machine devenue intelligente va-t-elle remplacer l’être humain qui ne l’est plus assez pour elle — et l’anéantissement volontaire forme un système nihiliste d’une absolue cohérence. Parvenu à ce moment d’essoufflement où l’air se fait rare pour lui, l’être humain cherche par tous les moyens à se débarrasser du poids de son existence : d’une main, il délègue à la machine la faculté de penser qui en faisait un être à part dans l’univers (le « roseau pensant » de Pascal, inventeur de l’ordinateur ; — décidément, le destin ne fait que se moquer de nous) et, de l’autre main, il accorde à l’État le droit de disposer de sa vie au nom de sa liberté individuelle. Qui, dès lors, dormirait sur ses deux oreilles, ne serait-il pas foncièrement coupable ? La nuit noire est devant nous ; elle nous attend.

Tout est de l’art : ∞ (une conversation)

Il me semble d’autant plus étonnant de faire deux rêves d’affilée, qu’il m’arrive la plupart du temps de n’en faire aucun, ou du moins de ne pas m’en souvenir. Ou encore, si je m’en souviens, de préférer les oublier, tout simplement. Comme celui que j’ai fait cette nuit, et que j’aurais préféré ne pas faire, ou dont j’aurais aimé ne pas me souvenir, mais dont je me suis souvenu parce qu’il y avait des blattes dedans, d’énormes blattes qui gambadaient librement sur le plafond. Je n’étais pas dans la pièce où se trouvaient les blattes, mais je les voyais pourtant, comme si j’étais allongé sur le dos. Dans mon impossible position (j’étais et je n’étais pas là), je les voyais d’en bas, nous étions donc face à face, en quelque sorte, puisqu’elles avaient la tête en bas, avec leurs pattes au plafond, et moi, la tête en l’air, avec le dos au sol. Nous étions à l’envers l’un de l’autre, les blattes et moi. Et, sans trop me soucier de cette considération, je me demandais depuis cette autre pièce dans laquelle je me trouvais tout en étant ailleurs comment nous allions pouvoir nous débarrasser de toutes ces blattes, Nelly et moi. Je ne me souviens pas des arguments que nous avons échangés dans le rêve avant de parvenir à la conclusion que la meilleure des solutions était encore de nous servir d’une grenade pour les gazer toutes, solution violente, certes, mais d’une efficacité supposée radicale. En tout cas, c’est ce que nous avons fini par décider. Mais je n’ai pas eu le temps de constater les résultats parce que ou bien je me suis réveillé ou bien le rêve lui-même s’est arrêté là. En fait, et c’est ce qui rend le souvenir de ce rêve d’autant plus étonnant (le souvenir et le rêve, devrais-je préciser, sont étonnants), je crois que le rêve s’est arrêté là, sur une fin qui n’en est pas une. Quelle mauvaise histoire qui ne raconte pas la vie, se lamente-t-on déjà à la lecture de ce récit qui n’en est pas vraiment un. Ou est à l’image de la vie ? Je ne sais pas. Mais je sais que je déteste les blattes, elles me répugnent, il me semble que c’est le tréfonds de la terre qui remonte à la surface, la mort dont elles se nourrissent pour survivre dans les profondeurs où elles résident en temps normal qui remonte avec elles et envahit le monde des vivants. Il n’y a que la surface qui est belle, les profondeurs ne sont jamais peuplées que de blattes qui en remontent pour pourrir nos vies, — littéralement. Ne pas les voir mourir toutes dans mon rêve, exterminées par la grenade qui les devait gazer, parce que cet événement n’avait pas eu lieu dans mon rêve, cela revenait à les maintenir présentes dans la veille, à faire qu’elles soient là, toujours là, même une fois éveillé. Quand je me suis réveillé, bien sûr, il n’y avait pas de blattes au plafond — ce n’était qu’un mauvais rêve —, il n’y avait que la délicieuse présence de Daphné que j’entendais babiller dans sa chambre, mais les blattes n’avaient pas disparu pour autant, non, elles étaient toujours là, présentes à moi par mon souvenir. Le soir, après que nous avons couché Daphné, j’en ai parlé à Nelly, qui m’a dit que c’était dégoûtant. Oui, en effet, lui ai-je répondu. Je crois que c’est pour cette raison que j’ai raconté ce rêve, ou cette manière de non-rêve, de songe inachevé dont je ne puis rien tirer, aucune morale, aucun sens, aucune édification, rien qui me permette d’avancer, de continuer de raconter ce que j’ai commencé de raconter, et que je veux raconter encore, en allant plus loin, toujours plus loin. Moi, m’a répondu Nelly, je crois que c’est ce que tu fais, pourtant, en racontant toutes ces histoires qui te passent pas la tête. J’ai opiné de la même, et puis je n’ai plus rien dit du tout. Un assez long silence s’est fait jusqu’à ce que je demande à Nelly :
— Tu crois que Shéhérazade aurait accepté si elle avait su que ce serait si long ?
— Comment ?
— Non mais, si elle avait su que l’histoire de ces histoires durerait mille et une nuits, crois-tu que Shéhérazade aurait accepté de raconter des histoires pour sauver les femmes et donc son peuple ?
— Drôle de question.
— Je te demande parce que toi, tu les as lues, les Mille et une nuits.
— Oui, d’ailleurs, c’est toi qui me les as offertes, tu te souviens.
— Oui, pour ton anniversaire. C’était un beau cadeau.
— Oh oui. Tu es en train de les lire, c’est ça ?
— Oui.
— Tu as raison.
— Non mais, ma question, tu en penses quoi, toi ?
— Que c’est une drôle de question !
— Sérieusement…
— Ah, c’était sérieux ? Eh bien, je crois qu’en fait, si on avait dit à Shéhérazade que son histoire ne durerait qu’une seule nuit, qu’il ne faudrait qu’une seule et unique nuit pour sauver les femmes, je crois qu’elle n’aurait tout simplement pas accepté. Il y a un plaisir dans la répétition, nous le savons très bien. Les enfants écoutent la même histoire, encore et encore, comme si elle était toujours nouvelle. Et il y a un plaisir à raconter une histoire multipliée par le nombre d’histoires racontées. Une histoire multipliée par mille et une, c’est alors toute la vie qui est réinventée. Chaque nuit augmente le plaisir : en racontant une histoire, en passant une nuit ensemble.
— Pas bête. Pas bête du tout. Une arithmétique du plaisir narratif.
— Tu devrais les finir avant de te poser des questions.
— Oui, je vais les reprendre. Tout m’ennuie. Et quand tout m’ennuie, je lis les Mille et une nuits.
— Ou Contingency, Irony, and Solidarity.
— Aussi, oui.
— Moi, je préfère les Mille et une nuits.
— C’est génial, Rorty, tu sais… Mais enfin, c’est intéressant ton point de vue. La répétition, toutes les nuits la même chose et, en même temps, jamais la même nuit parce que jamais la même histoire. C’est la vie, quoi.
— Pourquoi tu me poses cette question ?
— C’est pour le livre sur lequel je travaille. Au début, je pensais lui donner un titre à la manière des Mille et une nuits, une manière de clin d’œil, si tu veux, et puis je me suis dit que, comme j’en avais fini avec la littérature postmoderne, ce n’était pas intéressant. Au début, je voulais appeler le livre encyclopédie pirate, sauf que le livre n’a rien à avoir avec les pirates. Et n’a rien d’une encyclopédie, d’ailleurs.
— Et donc, tu l’appelles comment désormais ?
— Tout est de l’art.
— Et évidemment, cela n’a rien à voir avec une quelconque théorie égalitariste ou relativiste de l’art.
— Rien, évidemment. Mais, de façon moins évidente, peut-être que si : ce n’est pas une encyclopédie, pas une théorie, mais c’est de l’art. Raconter des histoires, c’est l’art. Les Mille et une nuits, c’est le fantasme absolu. Raconter autant d’histoires, tu imagines, et encore plus, même. J’aimerais écrire des milliers d’histoires. J’aimerais faire un livre qui soit des milliers d’histoires. Mille et une fois mille et une histoire. 1002001. Enfin, je crois.
— Tu n’en es pas certain ?
— Non, je suis en train de l’écrire.
— Comme Paludes, quoi.
— Oui, mais Paludes, c’est le commencement de la littérature postmoderne. Moi, je suis déjà passé à autre chose.
— Comment ça s’appelle ?
Tout est de l’art ; je viens de te le dire.
— Oui, je sais, je sais. Mais l’autre chose à laquelle tu es passée, l’autre phase de la littérature, comme tu dis.
— Ce n’est pas une phase. Ça n’a pas de nom.
— Ah…
— Oui.
— Bon, d’accord. Et donc, j’imagine que cette conversation sera couchée par écrit dans ton encyclopédie.
— Ce n’est pas une encyclopédie, je te dis. Mais oui, il y a des chances, en effet, que cette conversation soit couchée par écrit, comme tu dis.
— D’autres aussi ?
— Certaines.
— Nos disputes ?
— C’est inévitable.
— Tu exagères. Je vais encore avoir le mauvais rôle dans l’histoire.
— Pas dans celle-ci en tout cas.
— Ah bon, tu trouves ?
— Oui, tu dis des choses plus intelligentes que moi.
— Si c’est ce que tu penses.
— C’est ce que je pense.
— Et donc, dans ton encyclopédie, enfin, ton livre, tu vas tout mettre : les histoires, notre histoire, Daphné, la théorie de tes histoires et de ton livre.
— Exactement, oui. Sauf que ce n’est pas une théorie. Les histoires devraient toujours progresser. Sans cesse s’étendre. Proliférer comme un merveilleux champignon. Les histoires devraient ne pas avoir de fin.
— Comme l’univers.
— Comme l’univers, oui, ou le désert.
— À l’infini ?
— À l’infini, je ne sais pas. Je ne parviens pas à me représenter l’infini. À moins que ce ne soit qu’un symbole : 

— Tu fais vachement bien le geste.
— Ah oui, tu trouves aussi ? C’est une question d’entraînement, je crois. En tout cas, si l’infini est un geste, c’est quelque chose qui me va. Si c’est une étendue, je ne sais pas me la représenter. Et si c’est un symbole, cela ne m’intéresse pas parce que les symboles ne m’intéressent pas.
— Un geste de la main.
— Oui, un mouvement. L’expansion, la prolifération, la possibilité que les histoires n’en finissent jamais parce que tout peut toujours reprendre, être repris, s’orienter différemment. Pas une ligne droite, mais un déploiement, dans tous les sens, de significations.
— Mais alors, ce n’est pas une encyclopédie du tout. Ce n’est pas une totalité.
— Tu as raison, je te l’ai dit, ce n’est pas une encyclopédie. Mais le livre tend vers l’infini. C’est pour cette raison sans doute que je préfère le geste au symbole. Parce que le symbole est forcément clos sur lui-même alors que le geste est en action. Et puis, tu oublies qu’elle devait être pirate, mon encyclopédie. C’est un court-circuit. C’est aussi ce qu’on peut entendre dans « tout est de l’art » : à la fin, il ne devrait plus y avoir que des histoires.
— C’est un peu tiré par les cheveux.
— Ah…
— Mais c’est un bon titre, Tout est de l’art.
— C’est l’essentiel, non ?

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Fatigué. J’ai du mal à m’endormir. Avoir du mal à m’endormir m’inquiète. Notamment parce que j’ai toujours pensé que je dormais bien. C’est l’image que j’ai de moi : quelqu’un qui dort bien. Alors que, quand j’y pense, je me rends compte que j’ai toujours dormi n’importe comment. Combien de fois m’est-il arrivé en effet de ne pas me réveiller le matin et d’être en retard au travail ? Comme avoir du mal à m’endormir m’inquiète, j’ai encore plus de mal à m’endormir : je pense que, encore une fois, cette nuit, non plus, je ne vais pas réussir à m’endormir, ce qui augmente le potentiel de mes difficultés d’endormissement. Et caetera. Or, c’est sans doute depuis que j’essaie de mettre en place des stratégies pour bien dormir, des routines, j’ai entendu dire, — parce qu’on lit un peu partout qu’il faut dormir comme ceci, dormir tant d’heures, faire comme cela, que si on manque de sommeil, on va mourir, comme si les gens qui ne manquaient pas de sommeil n’allaient pas mourir, mais si, ils meurent et parfois, même, dans leur sommeil — que j’ai le sentiment, précisément, de mal dormir. Certaines nuits, il m’arrive de penser que c’est le père de Nelly qui m’a transmis son insomnie, comme une sorte de mauvais œil. C’est dire le degré d’irrationalité auquel je parviens, que rien ne justifie. Écrire ces lignes me permet toutefois de comprendre qu’il faut sans doute que je recommence à faire n’importe quoi, j’entends : au regard des règles qu’on édicte, que je recommence à m’écouter moi plutôt que toutes ces nuisibles gens qui font profession de parler pour venir en aide, mais qui, moi, en réalité, ne m’aident pas, du tout, me nuisent, au contraire. Est-ce que, sinon, j’ai eu une idée, aujourd’hui ? Je ne crois pas, ou alors c’était une idée d’il y a quelques jours, quand je me suis dit : « Tu peux être l’homme que tu veux être », expression qui sous-entendait celle-ci : « En vérité, cela ne te couterait presque pas d’efforts », et que cela fut comme une illumination. N’illumine pas nécessairement ce qui est neuf, mais ce que l’on n’avais jamais vu, jamais conçu de cette manière-là et qui jette un jour nouveau sur la vie que l’on mène. Illumine, éclaircit, brille.

Tout est de l’art : Géographie de Colette du Laurier

La géographie d’un pays vide est absconse. Manière de monstre théorique par lequel on s’efforce à l’impossible dans un geste superbe, un peu comme on lancerait un ultime défi : Vous avez tout répertorié, semblerait dire alors la géographe, vous avez tout inventorié, tout cartographié, tout représenté, tout délimité, vous avez écrit toutes les légendes de tous les espaces, mais rien, cela, vous ne pourriez même pas en concevoir la plus grossière et approximative des formes abstraites. Tels n’étaient pas cependant les propos de Colette du Laurier. La géographie d’un pays vide est parfaite, aurait-elle préféré dire, peut-être. Mais elle ne le fit jamais. Littéralement. Colette du Laurier ne parlait pas d’un point de vue théorique, comme si par son geste elle entendait transgresser une quelconque doxa, une bravade, dirait-on, non, elle décrivait avec la plus grande modestie ce qu’elle avait devant les yeux, le coin de terre qui était là, et qu’elle avait baptisé — comment aurait-elle pu faire autrement ? — Lelà. Lelà, elle en avait ensuite tracé la carte : un arrondi tendant vers l’angle droit. La première fois qu’elle montra sa carte à l’un de ses collègues géographes, celui-ci lui fit remarquer, un peu surpris : Mais il n’y a rien. Et Colette du Laurier acquiesça à la négation : Non, il n’y a rien.
— Mais alors, pourquoi ces formes géométriques-là ?
— J’aurais pu en choisir d’autres. D’ailleurs, le pays que je décris peut toutes les recevoir.
— Vous faites donc de la géographie subjective, chère collègue, avait ricané son collègue.
— Le pays n’est pas un objet. Il est le là. Et comme, moi aussi, je suis là, nous échangeons des formes. Cette fois, un demi-cercle qui s’achève en un carré.
C’est ce que Colette du Laurier avait répondu, insensible aux sarcasmes de son collègue. Plus tard après cet entretien, elle était rentrée chez elle. Elle était sortie de la maison et avait fait le tour du grand parc qui l’entourait. Elle avait marché une dizaine de minutes. C’était le temps qu’il lui fallait pour parvenir à Lelà. Là, à la frontière de Lelà, elle s’asseyait et contemplait ce pays vide, ce monde sans monde. Ce n’était pas le dernier espace inviolé, ce n’était pas le dernier morceau de terre inconnue. C’était plutôt un lieu sans intérêt, une petite étendue de campagne qu’on n’avait même pas oubliée parce que personne n’y avait jamais prêté la moindre attention. Avant Colette du Laurier. Un jour qu’elle faisait sa promenade quotidienne dans le parc, elle était passée encore une fois devant cet espace. Elle n’avait d’abord rien remarqué, comme d’habitude, et puis elle avait fait demi-tour au bout de quelques pas. Moins qu’une épiphanie, tout sauf un appel : un lieu comme Lelà n’a rien à dire, il ne s’adresse à personne. Il est là, et c’est tout. Que ce soit tout, pour Colette du Laurier, c’était déjà beaucoup. Après qu’elle eut fait demi-tour, elle considéra cette étendue nulle et crut y reconnaître l’avenir, ce moment très éloigné dans le temps quand il n’y aura plus de raison de distinguer le passé du futur parce que les êtres qui peupleront alors l’univers avanceront dans un espace indéterminé, et ils n’auront pas besoin de le comprendre pour continuer plus avant leur traversée. C’est peut-être cela qu’on appelle une intuition. Colette du Laurier ne le pensa pas ; ce ne fut pas une impression fugace et elle n’en fut pas métamorphosée. Tout continua comme toujours. La pause marquée devant Lelà, elle continua sa promenade, rentra chez elle, dîna, se coucha, et caetera. Elle ajouta simplement une étape à sa ronde quotidienne dans le parc. Elle s’asseyait à même le sol pour dévisager le paysage de Lelà. Elle restait quelques minutes. Au bout d’un mois, elle prit avec elle un bloc de dessin et commença à tracer les contours de Lelà ; un dessin chaque jour, qu’elle ne regardait pas après l’avoir fait. Le temps passa et elle finit le bloc. Elle regarda alors les dessins qu’elle avait faits et s’aperçut qu’ils n’avaient jamais la même forme, la même géométrie d’ensemble. C’était une suite de variations sans solution de continuité autour d’une seule et même étendue. Comme Colette du Laurier le fit remarquer plus tard à son collègue (nous l’avons lu), ce n’était pas l’effet de sa subjectivité — Lelà n’étant pas un objet, mais un pays — ; en regardant les dessins qu’elle avait faits pendant des mois, elle sut que c’était ainsi que les peuples du futur concevraient l’espace : comme un échange de formes, de possibilités, d’énergie entre le pays traversé et eux-mêmes. Un jour, l’idée même d’une différence entre le pays et les peuples cesserait d’avoir du sens. Un jour, il n’y aurait plus que Lelà. Colette du Laurier continua de dessiner le pays qu’elle avait découvert. Bientôt, d’ailleurs, elle ne fit plus rien d’autre. Elle cessa son activité de géographe administrative pour vivre en recluse, limitant ses activités à une petite ronde dans le parc et au dessin de Lelà. « Réclusion », toutefois, n’est sans doute pas le mot qui convient. Elle n’était pas enfermée, au contraire, elle s’était ouverte à un espace. La dernière fois que je l’ai vue, quelque temps avant qu’elle ne disparaisse, je lui dis avec enthousiasme qu’elle avait découvert quelque extraordinaire dans l’ordinaire, quelque merveille au cœur de l’inaperçu, une immense richesse dans le banal, la part plus vraie, la part la plus authentique de l’univers. Colette du Laurier, qui était alors passablement âgée, haussa légèrement le sourcil gauche et sa voix claire ne me répondit rien. Elle laissa passer quelques minutes durant lesquelles je n’osai rien dire de peur de la déranger dans ses méditations. Après un long moment, mais qui ne me sembla pas une éternité, non, simplement un moment vraiment long, elle me dit d’approcher et de l’aider à se lever. Elle ajouta simplement : Suivez-moi. De son pas lent qui lui demandait d’immenses efforts, elle me guida hors de la maison dans le parc, jusque à la frontière de Lelà. Je fus étonné parce qu’il me semblait que nous avions parcouru moins de chemin que la fois précédente pour nous y rendre. Je le lui fis remarquer. Elle me répondit que Lelà était en expansion. Je lui répondis, un peu ironique : Ah oui, comme l’univers. Elle ne marqua aucun agacement, au contraire, elle se contenta d’ajouter avec la plus désarmante simplicité, dans un souffle léger : Comme l’univers, oui, ou le désert. Elle laissa passer un long silence avant de conclure : Mais rentrons. Et ce fut tout. Quand je pense à la géographie du vide de Colette du Laurier, je ne parviens plus à savoir si elle est absconse ou parfaite. Je sais désormais qu’elle ne représente aucune réalité plus vraie. Parce que ce genre de réalité n’existe tout simplement pas. Colette du Laurier ne dessinait pas la carte d’un pays meilleur qui, au terme de son expansion, deviendrait notre univers futur. Elle n’avait pas compris quelque chose de plus profond. En passant devant Lelà, elle l’avait reconnu. Et en y prêtant attention, elle s’aperçut que Lelà était partout.

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On pourrait dire quelque chose comme : « La barbarie est au cœur de l’humanité », mais on voit difficilement quel serait le pouvoir explicatif d’une proposition de ce genre. La barbarie, ici, a le sens du mal, et l’on pourrait tout aussi bien parler de la bêtise ou de l’avidité, on pourrait tout aussi bien parler de n’importe quoi de négatif. La vérité (une vérité d’ordre inférieur, en quelque sorte), c’est qu’il n’y a pas de vérité à ce sujet, même si un esprit moyen comme l’est le mien peine à comprendre en quoi vider un territoire de 50% de sa population ou vendre des armes par dizaines de milliards de dollars à des dictatures sont des initiatives susceptibles de s’opposer à la marche vers le pire dans laquelle, avec une détermination qui semble sans faille, l’humanité se trouve engagée. Quoique l’humanité, ce soit là peut-être un bien grand mot, une partie de l’humanité, tout au plus, serait plus juste, celle qui domine malheureusement le monde. Les phrases sur l’humanité (en tant que genre, généralité) posent problème parce qu’elles paraissent toujours manquer leur objet : Qu’est-ce que l’humanité ? ne permettant pas de faire l’économie de Qui fait partie à l’humanité ? D’un certain point de vue, tout le monde, mais, d’un autre, pas grand monde, ou en tout cas, pas les hommes qui président aux destinées de l’humanité (ce sont toujours des hommes, ou presque, les exceptions n’ayant rien d’enviable, comme si c’était la fonction qui prenait le pas sur tout le reste). On tourne en rond et l’on a beau chercher comment briser ce cercle de malheur, on ne trouve pas. Les époques se suivent et se ressemblent : au moins par expérience, on devrait savoir que la violence ne résout jamais aucun problème (ou alors par l’éradication non du problème mais des êtres qui vivent ce problème, ce qui peut difficilement passer pour une solution acceptable, à moins d’aimer la mort, évidemment), on finit toujours pas se massacrer les uns les autres. On aimerait oser demander Pourquoi ? mais on sent qu’on se heurte là à des questions qui n’ont pas de réponse, ou alors du genre de celles qui provoquent précisément les crimes avec lesquels on voudrait en finir, et pour de bon. Le monde n’est pas un spectacle, mais le spectacle du monde est une expérience déprimante : partout, les mêmes gestes conduisent aux mêmes conséquences, et on en vient à admirer par contrecoup les gesticulations inefficaces de nos petits maîtres à nous : elles sont insignifiantes, mais au moins ne font-elles de mal à personne. À personne, vraiment ? Cela ne reste-t-il pas encore à prouver ? Après avoir écrit ces phrases que je peinerai à relire par la suite, cependant que j’aidais Daphné à faire ses devoirs, j’ai été pris d’une nostalgie par anticipation à la pensée que, bientôt, elle n’aurait plus besoin de moi. Et j’ai beau savoir (toute l’histoire de l’humanité jusqu’à nos jours nous l’apprend en effet) que ce n’est pas ainsi que l’on passe à la postérité — en prenant soin de ses enfants, en les aimant, la preuve, l’Occident en fait de moins en moins, des enfants — et que, donc, au regard de l’histoire de l’humanité, c’est une activité négligeable et indigne d’un homme, je veux dire : d’un mâle, je ne vois pas, pourtant, écrire mis à part, ce que je pourrais faire de mieux de ma vie. Et, regardant les gens errer sur le boulevard pendant que Daphné écrivait les mots que je venais de lui dicter, ce sentiment ne m’a pas étouffé, il ne m’a pas pris par surprise non plus, je l’ai déjà connu, plusieurs fois, je crois l’avoir déjà décrit, ici, mais il m’a envahi complètement, comme me submergent souvent, ces derniers temps, l’amour, la grâce, le sentiment de la beauté de la vie à quoi rien n’est supérieur. D’où viennent-ils, ces sentiments ? D’un dérèglement hormonal, d’une tumeur cérébrale, d’une incapacité cognitive à voir le monde tel qu’il est ? Je l’ignore, peut-être tout cela à la fois, mais cela ne doit pas m’empêcher d’être heureux, comme j’ai eu l’idée, effectivement, il y a quelques jours, d’en faire le sujet d’un poème (long comme un carnet) qui raconterait l’histoire d’une conscience heureuse dans un monde de malheur. Mais n’est-ce pas déjà le sujet de tous les poèmes que j’ai écrits, de tout ce que j’écris ? 

Tout est de l’art : Des voix singulières

Je rêve toujours de voix singulières. J’ignore d’où elles viennent. Lorsque je me m’interroge à leur sujet, il me semble que je n’ai pas envie de le savoir. Je pourrais certes faire l’effort de poursuivre durant le temps nécessaire la réflexion qui me permettrait de le découvrir, mais je suis systématiquement distrait : chaque fois, j’abandonne la piste qui pourrait me conduire à leur origine pour m’attacher à ce qu’elles paraissent vouloir me dire. Elles me racontent des histoires que je connais déjà, que j’ai vécues il y a longtemps, des histoires dont j’ignore tout ou alors que j’ai oubliées. Le fait que je ne sache rien d’elles — je ne pourrais pas, par exemple, décrire leur visage, pas même vaguement —, rien que ce qu’elles veulent bien me raconter et sans même savoir si cela est vrai ou non, ce fait me procure un certain plaisir. Inconfortable, certes, et donc passablement contradictoire, sans doute, mais un authentique plaisir tout de même, comparable à celui que l’on doit ressentir en débarquant pour la première fois sur une terre étrangère, un pays étranger, pour ne pas dire un étrange pays. Mon étrange pays n’est peuplé que de ces voix qui me parlent, mais que je ne comprends pas toujours. Je ne sais pas alors si elles parlent des langues étrangères ou quelque langage de leur invention, et qu’il s’agirait pour moi d’apprendre ou de décrypter afin de me familiariser vraiment avec elles. Car ces voix — après tout, comment le dire autrement ? —, n’ayant point de visages, point de silhouettes auxquels je puisse les rattacher, ces voix ne sont pour moi que des langages, des corps de langue qui s’adressent à moi et que j’écoute, si j’en ai la force. J’aurais dû dire la patience au lieu de la force parce que je n’ai pas le moindre effort à faire : je ne suis plus qu’une oreille qui flotte dans un espace indéterminé, un espace qui d’ailleurs n’existe sans doute pas — un espace peut-il être sans dimensions ? —, ou bien c’est une sorte de masse claire et sombre à la fois, une lumière qui vient de partout se reflétant sur des surfaces opaques dont la couleur m’est inconnue. Les voix ne cessant de me parler, je n’ai pas le loisir de donner un nom à ce que j’ignore ; je le vois dans cet espace, mais cela n’a pas de sens pour moi, seulement les histoires contées, certainement parce que seules les histoires comptent. Parfois, il me faut y revenir, je n’ai pas la patience d’écouter jusqu’au bout l’histoire que l’une des voix me raconte. On pourrait dire qu’un bruit me dérange (c’est une porte qui claque, un robinet qui fuit, une sirène dont le cri de plus en plus proche heurte toujours plus violemment mes oreilles), un peu comme s’il y avait quelque chose d’extérieur à cet espace dans lequel les voix me parlent, comme s’il y avait un ailleurs, un autre ailleurs que cet étrange pays dont le peuple vocalise. Comme si ce n’était pas mon imagination qui rejetait une histoire qu’elle ne pourrait pas admettre avoir créée de toutes pièces elle-même. L’imagination est ainsi, qui veut toujours tout s’approprier quand même il lui faudrait bien reconnaître que ce n’est pas elle, mais une autre, qui invente ce qu’elle vit. À ce moment-là, je pourrais dire que je me réveille, comme j’ai dit plus tôt que je rêvais de voix singulières. Ce vocabulaire, pourtant, me paraît trop simpliste, un peu comme quand on oppose la réalité et la fiction. Je préfère douter qu’il en va ainsi, simplement d’une opposition, simplement du passage d’un état à un autre, chacun excluant l’autre. Ne suis-je pas éveillé quand les voix me parlent ? Ne suis-je pas attentif à chacune des inflexions de leur voix ? Ne suis-je pas concentré au point de pouvoir à l’occasion leur reprocher quelque contradiction dans le déroulement des événements qu’elles relatent ? Elles ne s’interrompent pas alors pour me répondre — pour répondre à mon objection d’incohérence —, mais je sens bien que le cours de leur récit se trouve infléchi par ma remarque et que si elles ne le montrent pas, elles m’écoutent. J’en déduis donc que les voix ont des oreilles, elles aussi. Mais je ne peux pas l’observer directement. Je ne peux qu’en faire l’hypothèse, je ne puis que l’imaginer. De cet état qui ne s’oppose pas à la veille et qui n’est donc pas purement le rêve, qui est une sorte de rêve complexe, de rêve enrichi, de rêve actif, pas une rêverie, quelque chose de plus vaste et de plus dense, de cet étrange pays où les voix résident, de ce pays où je ne peux pas vivre, je rapporte parfois un souvenir, une manière de fétiche que je peux contempler longtemps après que j’en suis revenu. Hors de son contexte, comme tous les fétiches de la mémoire, il n’a plus vraiment le même sens, ce n’est plus un point de départ pour nulle part. Mais il n’est pas tout à fait mort, et si je lui accorde suffisamment d’importance, il racontera de nouveau l’histoire qui l’a conduit ici. C’était peut-être cela, son destin. Je n’aime pas le destin, je préfère dire que c’est le hasard. Mais c’est peut-être la même chose.