26425

Ce n’est pas parce que j’ai envie de casser — et pas de déconstruire, comme on dit depuis que Derrida a mis un doigt dans le con de Heidegger, non de casser —, ce n’est pas parce que j’ai envie de casser quelque chose (n’importe quoi) qu’il faut que je casse quelque chose (n’importe quoi). Il faut que je bâtisse ma maison. Et ce n’est presque pas une métaphore. Je peux m’époumoner (en mon for intérieur car, dans la réalité, je ne parle à personne ou presque), crier que les gens ne comprennent pas, ne comprennent rien, ne me comprennent pas, ne comprennent jamais que ce qu’ils veulent bien comprendre, et non ce qu’il faudrait qu’ils comprissent, en vérité, qu’est-ce que cela me fait ? J’ai échoué en tout ou j’ai tout réussi, je ne sais pas. Je me sens énervé aujourd’hui, contrarié par tout et n’importe quoi, et cela me déplaît, à moins que ce ne soit l’indice qu’il faut que je fasse quelque chose, que je bâtisse ma maison. C’est étrange comme les fils de mes pensées se croisent sans pour autant former de ces nœuds nés de malencontreux emmêlements, se superposent plutôt les uns au-dessus des autres, et le dessus est une question de point de vue, si on en change, le dessus devient dessous, le dessous, dessus, tout est sens dessous dessus. Les deux textes principaux auxquels je pense en ce moment : loin de Thèbes et — comment s’appelle-t-il, l’autre, déjà ? je crois l’avoir appelé catalogue de tombes, mais ce n’est déjà plus  de cela qu’il s’agit, il s’en est allé dans une autre direction, où il s’éloigne et rejoint loin de Thèbes qui, au début, quand j’ai commencé de l’écrire s’appelait tombe. et puis tombé, ou l’inverse — l’autre texte, donc, venant de points éloignés l’un de l’autre me semblent se rencontrer, et ce n’est pas simplement parce que je raconte tout le temps la même chose — ce n’est pas vrai que je raconte la même chose —, c’est qu’il existe différentes manières de parvenir au même endroit d’où l’on s’en ira pour aller ailleurs. D’ailleurs (mais moi mis à part, personne n’a jamais fait cette expérience et peut-être que personne ne la fera jamais), ces textes, on pourrait presque dire qu’ils ne sont pas écrits par la même personne tant ils se ressemblent peu. Et pourtant, d’un autre point de vue, comme je viens de le dire, ils se ressemblent beaucoup. Si j’avais un éditeur pour les publier, je lui dirais : « Ces deux livres, il faudra les publier ensemble », et je me mettrais à les écrire ensemble, main dans la main, mais je n’ai pas ce genre de luxe. Ce que je reproche souvent aux écrivains, c’est qu’ils écrivent toujours de la même façon, toujours le même livre, que s’y entend toujours le même style, le même ton, la même façon de faire, la même voix, comme on dit. Peut-être que c’est quelque chose que les lecteurs aiment bien, que ce soit toujours la même voix qu’ils entendent, cela les rassure, quand ils ouvrent un livre de tel ou tel écrivain, c’est comme s’ils retrouvaient leurs petites pantoufles, ils mettent leurs petits petons dedans et ils s’y sentent bien, ils sont au chaud, c’est douillet, et puis on leur parle de choses qu’ils ont déjà entendues, qu’ils connaissent déjà, alors, c’est bon, ils peuvent dormir tranquilles, la voix les berce, ils n’ont pas à réfléchir, ils ne craignent plus rien, ils peuvent continuer de dormir. Par exemple, quand je lis les livres de Sebald, j’ai l’impression que c’est toujours la même chose. La même construction, les mêmes thèmes, ou les mêmes obsessions, plutôt, ce qui n’empêche pas qu’il s’y trouve des idées géniales, ou du moins de bonnes idées, mais on n’est jamais dépaysé. C’est un peu comme si, dans la vie, on n’avait qu’une seule humeur. Ce serait insupportable, non ? Les gens qui sont toujours d’humeur égale, comme on dit, sont insupportables : ce sont ou bien des légumes ou bien des excités, et personne n’a envie d’être ou bien un légume ou bien un excité. Comme dans la musique, il y a des mouvements dans la vie, et ce ne sont pas toujours les mêmes. Il faut que les livres soient comme ces mouvements, comme les mouvements de la vie, comme les mouvements de la musique, et que, à l’intérieur des livres, ces mouvements se retrouvent aussi, qu’un livre vive, change, chante, respire, délire, approfondisse, creuse, se terre, s’envole, s’enterre, s’énerve, s’agace, fâche et se fâche, se fasse tendre, se fasse entendre, se taise. Mais peut-être que le public n’aime pas cela. Peut-être que le public aime les choses simples. Les gentilles berceuses. Je n’en sais rien, je n’y connais rien au public, moi. Il paraît, de toute façon, que les gens sont de moins en moins intelligents. Est-ce étonnant ? Je ne le crois pas : ils se préparent à être remplacés par une vie artificielle, tout simplement. 

25425

Retour à Paris. Il est toujours quelque peu décevant de constater que, en notre absence, les choses n’ont pas changé. Mais en vertu de quoi devraient-elles changer ? Eh bien, du même principe qui fait que nous, nous avons changé : quelque chose a lieu dans notre vie que nous ressentons comme un événement, ce qu’on peut appeler une expérience, qui nous change. Est-ce alors qu’il ne se passe rien dans la vie des autres ? Mais quels autres ? Tous les autres. Cela fait beaucoup de monde, ne crois-tu pas ? C’est tout le problème, en effet, qui fait que, en notre absence, les choses n’ont pas changé. Ou alors, elles ont changé, mais cela ne se voit pas. À quoi sert-il qu’elles changent si cela ne se voit pas ? Est-ce que cela se voit, moi, que j’ai changé ? Je ne sais pas. Qui me regarde ? En tout cas, moi, je sais que j’ai changé. Je le sens. Exactement comme je sens que, en mon absence, de ce côté-ci du monde, rien n’a changé. Et c’est peut-être parce que moi j’ai changé qu’il me semble que rien n’a changé, en mon absence, de ce côté-ci du monde. Je suis allé de ce côté-là du monde, où j’ai fait ceci et cela, où j’ai vu ceci et cela, cependant que, par ici où je suis de retour, c’était toujours la même chose. Tout ce que je puis espérer, c’est que, en mon absence, quelqu’un soit venu ici, de mon côté à moi du monde, s’en soit trouvé changé, et trouve à son retour que, en son absence, rien n’a changé de son côté à lui du monde. Alors, en notre absence, quelque chose aurait en effet été changé, et peut-être qu’un jour, à force d’additionner tous ces changements qui ne se voient pas, mais que sentent qui les expérimente, quelque chose changera dans le monde, le rendant meilleur, ou un peu moins mauvais. Est-ce une ambition réaliste ? Je ne le pense pas, non. Mais que ce genre d’idées ne soient pas réalistes, est-ce une raison pour ne pas les avoir, pour ne pas les penser, pour ne pas les exprimer ? Qui sait, à force de les avoir, de les penser, de les exprimer, quelqu’un d’autre que moi finira peut-être par se dire, Tiens, mais c’est une bonne idée, oui, en effet, ne me suis-je pas trouvé changé, en mon absence ? On ne peut qu’espérer que les choses changent, oui, mais pas n’importe comment. Car, la vérité, c’est que les choses changent, oui, mais n’importe comment, et ce que nous voulons dire quand nous disons que les choses n’ont pas changé en notre absence, ce n’est pas que les choses n’ont pas changé littéralement, ce qui n’est pas possible, tout change tout le temps, mais qu’elles ont continué de changer comme elles changeaient avant notre absence, n’importe comment, et qu’ainsi, si les choses ont changé parce qu’elles changent tout le temps, le changement des choses, lui, n’a pas changé, il est resté le même : c’est toujours le même changement des choses, qui ne changent pas comme il faudrait qu’elles changent, qui devraient changer selon un autre changement plutôt que de toujours changer, mais n’importe comment. Avant de quitter Florence, à la terrasse du Gran Caffè San Marco, Piazza San Marco, en face de l’église et du couvent du même nom, j’ai envoyé à G. la première partie de Loin de Thèbes, qu’il a bien voulu accepter de lire, telle quelle, c’est-à-dire sans que moi-même je l’ai relue entièrement, avec toutes les incohérences qu’elle contient sûrement, tous les errements, tout ce qui ne va pas (et n’ira peut-être jamais, en plus), et c’est comme si j’avais besoin de le faire où j’étais, sans attendre de rentrer, comme si c’était un acte en soi, ou un geste, quelque chose de cet ordre-là. Cela peut sembler insignifiant, mais il me semble que ce ne l’est pas, bien au contraire, cela signifie quelque chose, que je porte, ou transporte, plutôt, que je transporte avec moi l’écriture que je porte, que je vis sans arrêt, sans oubli. Et que c’est cela, la vie.

24425

« Près de neuf Français sur dix estiment que François a été un bon pape », annonce le journal, et je me demande par quel miracle on parvient à un tel chiffre dans un pays où, selon le même journal, plus d’un Français sur deux affirment ne pas croire en Dieu. Peut-être le même miracle qui fait que le bidet, invention française déjà prisée de Madame de Pompadour, ne se trouve plus guère en usage qu’en Italie. Est-ce un blasphème ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, on le voit, on a beau s’acharner à uniformiser les mœurs des populations par de bureaucratiques décrets (ici comme là, désormais les bouchons en plastique ne se détachent plus des bouteilles de même matière, mais vous collent au nez quand vous buvez, — mais vous n’avez qu’à boire du vin, mon ami — c’est vrai, et nous ne nous en privons pas, figurez-vous, ma chère), d’irréductibles différences subsistent, comme ces églises pleines qu’on trouve de l’autre côté des Alpes alors que de celui-ci (je veux dire : celui où je vis et non celui où j’écris, le relativisme est un piège dont on ne sort jamais indemne, en France comme en Italie), elles sont désespérément vides. Et c’est tout le problème de la foi : comment l’avoir dans un pays où c’est chose morte, où rien ne vibre, rien ne souffle, où l’on ne voit pas la lumière ? Il faut dire que les Italiens ont pour eux les œuvres, ce qui n’est pas rien, mais tout : comment rester insensible, en effet, devant un crucifix de Giotto, une annonciation de Fra’ Angelico, une madonne de Boticelli, une cène de del Sarto, une déposition de Pontormo ? Il faudrait être anesthésié. Et, de mon point de vue, du moins, la foi est avant tout une question d’esthétique. Elle a trait non à des miracles, des angoisses liées à la vie après la mort, ou je ne sais quel point de théologie dont on peut discuter éternellement (si donc l’éternité existe), mais à la beauté des œuvres. La beauté des œuvres et non du monde, — c’est-à-dire : qui s’intéresse à la beauté du monde peut bien songer à Thoreau et au land art, mais qui s’intéresse à la beauté des œuvres (et ce qui-ci peut tout à fait être le même que ce qui-, je le crois, on peut s’intéresser à ceci et à cela, alternativement, voire en même temps), c’est à l’Italie qu’il devra s’intéresser. Du moins, est-ce mon idée. J’aime l’Italie, comme les troubadours, leur dame, Pétrarque (un autre François), sa Laure, — de loin. Ce n’est pas que je sache que je ne pourrais pas y vivre (nombre de mes ancêtres l’ont fait avant moi, pourquoi ne le pourrais-je pas ?), c’est qu’elle est comme une sorte de refuge mental (chimérique, peut-être), comme si je savais qu’il y avait un endroit au monde où je pouvais aller et être heureux (et trop boire et trop manger, mais à ce sujet, nous partons demain, heureusement). Visions du jour : une tête de maure sur le sol à l’entrée de Santissima Annunziata et une jeune femme laurée non loin de Sant’Ambrogio. 

23425

Grande émotion au Chiostro dello Scalzo où, devant la Fede d’Andrea del Sarto, ce qui retint mes larmes, ce fut moins le faible sentiment qu’elle m’inspirait que la peur du syndrome de Stendhal qui me gagnait. La vie et le martyre de saint Jean le Baptiste. Comme si rien ne pouvait pour moi ne pas s’accompagner en même temps de la conscience d’être ce que c’est (cette sensation, ce sentiment, cette émotion, et caetera), se saturant de culture, de savoir, de situation dans l’histoire de la civilisation. Et, ainsi, que sentir, c’est à la fois sentir et sentir le sentir, comprendre ce sentiment, en faire un sens, une signification qui s’inscrit dans un ensemble de références, une émotion ne pouvant plus être l’émotion seule, simple qu’elle est, mais devant être toujours en même temps la critique de cette émotion. Comme si l’émotion pure (disons-la ainsi, au risque de simplifier à l’excès) ne pouvait être que kitsch et que seule la critique (le dédoublement de l’émotion : l’émotion et la conscience de cette émotion) pouvait être acceptable, ce qui est une conception d’un scepticisme que je ne peux pas ne pas trouver quelque peu désespérant. Puis-je sentir quelque chose en tant que cette chose même, cette chose seule, cette chose simple, cette chose pure ? Et comment s’abandonner dès lors ? Comment ne pas toujours s’observer soi-même en train de vivre, en train d’être ? Eussé-je préféré pleurer, purement et simplement, devant cette foi ? Peut-être. Parce que m’abandonner à l’émotion, m’abandonner à l’instant, c’eût été, je crois, cela, avoir la foi. N’est-ce donc pas pour moi, la foi ? Un peu plus tard, à Ognissanti (j’ai décrit la scène dans mon carnet de voyage), il y avait cette jeune femme qui priait. Je l’ai observée un certain temps, et je crois que j’ai envié la forme de vie qui était la sienne, forme de vie qui n’était pas la mienne, moi qui étais là en profane, et ne pouvait être là qu’en profane. Assis sur un banc dans la cappella della Madonna dei d’Alba (à gauche en entrant), auparavant, j’avais regardé l’agenouilloir rembourré sur les bancs de l’église et je m’étais demandé si c’était à cela que Pascal pensait quand il confessait s’être mis à genoux ? Mais, moi-même, contrairement à la jeune femme que j’observerais un peu après, nulle part dans l’église, et dans nulle église, je ne me mis à genoux, ne remuai les lèvres, fis les signes ni les gestes qui doivent être faits quand on croit, qui doivent être faits pour qu’on croie. Et c’est vrai que, me trouvant là, là et là, il m’a semblé qu’il me manquait quelque chose, quelque chose dont, ce n’est pas le moindre des paradoxes de la culture qui est la mienne, si je l’avais, je voudrais me débarrasser, — détruire. Et, donc, rien ne s’arrête, je suis sans cesse renvoyé d’une chose à son contraire, d’une émotion à son conscience, de sa conscience à l’excès de cette conscience, au désir d’une forme de vie à la nécessité de sa destruction (qu’elle a eu lieu, qu’elle devait avoir lien, qu’il faudrait qu’elle eût lieu). Ballotté comme par une mer toujours démontée. 

22425

« Enfin, la vie tourne au ralenti », ai-je écrit dans mon carnet de voyage. Des hauteurs du théâtre romain de Fiesole, la vue sur les collines toscanes était sublime, éblouissante de vert, de pierre, de bleu, des nuages qui semblaient aussi baroques (affresco) que numériques (digital), comme découpés sur le fond du ciel, le fond des nuages plus loin derrière dans le paysage optique, couronnaient ce quadrangle d’espace, ce petit recoin du monde, comme à l’abri. Un panneau indiquait le risque d’une chute d’êtres humains, et je ne sus pas très bien, à le regarder, un lézard passant entre mes pieds pour aller s’engouffrer dans l’anfractuosité d’une ruine, d’où ils eussent pu tomber, ces gens, de quelle terre plus haute que la nôtre, de quelle vérité supérieure, et pourquoi ils se fussent laisser choir de la sorte, ici-bas ? Dans le petit monastère de San Francesco, la cellule du moine saint Bernardin de Sienne (la vera cella précise à l’intention du visiteur incrédule une inscription au-dessus de la grille qui en interdit l’entrée) témoigne d’une vie austère, tout entière tournée vers l’écriture, un petit scriptorium tournant résolument le dos à une couche sévère, et l’on se doute bien que l’endroit, il y a quelque six cents ans de cela, devait être propice à la méditation. De ces hauteurs, la coupole de Santa Maria dei Fiori (que Bernardin ne vit pas durant son séjour, la construction ayant débuté trois ans après) semble émerger d’une sorte de néant informe, c’est une ogive qui s’apprête à exploser, une fusée qui s’apprête à décoller, le campanile est sa rampe de lancement. Les êtres humains ne tombent pas du ciel, ils y montent. Mais, une fois parvenus à ces sommets, qu’y font-ils ? Est-ce un lieu où se reposer ? Est-ce la halte ultime ? Ne serait-il pas navrant que, là-bas aussi, il y eût toujours quelque chose à faire ? Que le mouvement ne conduisît pas in fine au repos ? Qu’il en fût simplement le terme, la simple fin comme à quelque chose qui s’arrête enfin, et non pas le destin ? À la fin, en effet, qu’espérer de mieux qu’une cellule haut perchée où penser ses pensées et les coucher par écrit ? 

21425

Dans la boutique de Santa Maria Novella, il y avait un livre intitulé Firenze com’è qui montrait Florence vide (je suppose que les photographies de la ville ont été prises au moment du confinement) et l’idée que la vraie ville (la ville « comme elle est ») est une ville vide m’a paru fausse. Évidemment, il y a peut-être une sorte de juste milieu à trouver entre le désert de la ville vide quand elle est confinée et la Via dei Calzaiuoli un lundi de Pâques, littéralement saturée de gens qui vont et viennent sans discontinuer (attendant quelques minutes Nelly et Daphné au milieu de ce flux et reflux interminable, j’ai eu peur de me faire piétiner, je me sentais crispé, la mâchoire serrée, la tête rentrée dans les épaules, attendant que le mal me soit fait) pour trouver la ville vraie, mais est-ce qu’elle existe seulement ? Je n’en suis pas certain. Qu’est-ce, d’ailleurs, que « le vrai x » ? Par cette expression, on entend moins, je crois, la chose vraie en tant que telle que l’idée que l’on se fait de la chose, « le vrai x » signifie ainsi « le x en tant qu’il est moral, en tant qu’il correspond au point de vue moral que je porte sur la chose dont il s’agit ». Pendant que j’étais là, en cette fin d’après-midi, Via dei Calzaiuoli, l’idée d’être ici, je veux dire : l’idée d’être à Florence, l’idée d’être à Florence m’a terrifié, et je crois que c’est ce que je cherche à dire depuis nous sommes arrivés, sans parvenir à trouver la formule juste,  je crois, l’idée d’être à Florence me terrifie, mais non pour moi-même, qui ne suis qu’un touriste de passage, l’un de ces horribles privilégiés qui pollue sans vergogne, mais pour les gens qui vivent à Florence, dans ce flux et ce reflux interminable de corps qui vont et viennent, sorte de mise à plat démocratique de la tour de Babel (la passeggiata di Babele, per così dire), je me suis senti comme Firenze même, sa personnification, et j’ai senti son martyre : le martyre de sainte Florence piétinée par les touristes du monde entier. Mais non un martyre comme celui de san Lorenzo, sur la fresque de Bronzino dans l’église du même nom, où tout n’est que jouissance, contorsions pornographiques, saint Laurent semblant installé sur son gril comme une diva de l’amour fou sur son sofa. Apothéose du kitsch, la mauvaise manière confine au sublime dans sa frénésie. C’est toujours un peu la même question du point de vue : du dedans ou du dehors, avec les sens (les oreilles, les yeux) sentir les choses ? Touriste au milieu de la rue où se déverse les vacances de l’humanité, je n’ai aucun plaisir et je me demande comment on peut se trouver là, au milieu de ce qu’il faut bien appeler la haine de l’univers, haine de la paix, haine de la beauté, haine de la pensée, haine de la sensation, — tout s’anesthésie ici où tout hurle sans arrêt. Non, un martyre austère, dur comme la pierre dure sur les pieds de laquelle l’humanité vient se fracasser.

20425

Il faut faire ce qu’on peut. Qui n’est presque rien. Le nier, ce serait mentir, et ajouter de la laideur à la laideur du monde. Ce que je m’interdis. Quelques instants, je m’assois sur une chaise devant la limonaia du jardin de Boboli où je contemple une certaine absence. Un peu plus loin, sous un arbre, je regarderai discrètement un homme assis comme moi, en train de lire un livre, indifférent à la pluie. Pas un Italien, un Anglais, dirais-je, sans que j’aie la moindre preuve de ce que j’avance, autre que mes observations. Apparition quasi mystique dans un univers de bruit et d’insignifiance. Une heure ou deux, heureusement, à la terrasse d’un restaurant qui propose pas moins de quatre menus touristiques (je m’étais promis de ne jamais entrer dans un établissement de ce genre, mais c’est le genre de promesses qui ne sont bonnes que pour n’être pas tenues, et nous avons bien déjeuné, de choses simples), Piazza Santa Felicita, le vacarme pascal s’estompe, non qu’il se soit tu, mais je ne m’en préoccupe plus. Daphné joue avec un enfant un peu plus jeune et vient nous demander des mots pour communiquer avec lui. Pensant à P. qui a écrit à ce sujet, je lui envoie la photographie que j’ai prise de la Deposizione de Pontormo quatre jours auparavant. En ce matin du jeudi saint, un homme étant occupé à fleurir la chapelle, les grilles étaient ouvertes, la lumière allumée, contrairement aux banals jours ouvrés où il faut payer pour voir, et nous avions pu admirer non seulement l’art, mais la vie qui l’entoure, les gestes de disposer les choses pour que les choses soient plus belles encore. J’allais dire : « L’art n’est pas fait pour, et caetera », mais il n’est plus que pour, il me faut donc dire : L’art ne devrait pas être fait pour être vu, mais pour être vécu, ne devrait pas être fait pour être admiré, mais pour célébrer la vie, en faire partie. Nous ne comprenons pas l’art si nous l’abordons de notre seul point de vue, comme un élément de la culture au sens que les politiques de gauche ont donné à ce mot et qui en font quelque chose qui décore, qui vient se surajouter à la vie, la rendre jolie, délasser les masses laborieuses de leur fatigue, et enrichir les riches, ce qui est absurde et aboutit aux formes dégradées (vendeuses) que nous connaissons aujourd’hui : l’art démocratique finit par obéir à la loi du nombre qui régit le fonctionnement de la démocratie (« C’est la majorité qui a raison »), loi qui, appliquée à l’art, le vulgarise, le rend odieux (« L’art, c’est ce qui se vend le plus »). On comprend le malheur qui est le nôtre quand on compare ce que les puissants de la Renaissance ont légué à l’humanité (Boboli) et ce que les puissants de notre temps lui lègueront (Starlink). L’étoile de nos illusions brille au firmament, vrai dieu de notre temps. Peut-être que je raconte n’importe quoi. Est-ce que je raconte n’importe quoi ? Je ne crois pas que je raconte n’importe quoi. Il pleuvait encore sur Boboli, mais aujourd’hui, c’était une bruine, pas le déluge du matin du jeudi saint, et nous avons pu déambuler dans ses allées, rehaussées de cette humidité printanière, gravir ses côtes qui semblent interminables comme si elles allaient nous conduire au sommet de la terre, là où on peut toucher le ciel. C’est si bas, c’est vrai, mais le ciel est déjà là. On le sent dans l’air, qu’embaument les fleurs d’oranger détrempées. C’est pour Élonore de Tolède, épouse de Cosme Ier, que les jardins de Boboli furent tout d’abord conçus. Alors, nageant dans le bleu océan du portrait d’elle que Bronzino a peint, je me perds sur la moue que dessinent ses lèvres rêveuses, son regard fatigué, presque endormi, et les bagues aux doigts de ce geste si caractéristique de la manière du peintre. Nulle force dans ses yeux las : je l’imagine allant avec sa cour, lentement, dans les allées du jardin, sans jamais parvenir vraiment à se désennuyer.

19425

Heureusement pour le salut du voyageur malade de culture, la chapelle Niccolini de l’église Santa Croce n’est pas accessible au public. Pas de risque ainsi de succomber aux douleurs de la beauté. De la beauté, il y en a, c’est vrai, mais la vérité m’oblige à dire qu’elle est cachée et que le syndrome de Stendhal ne touche probablement plus personne, sauf qui, bien sûr, donnant d’avance son consentement, s’en rend victime volontairement. Chez Stendhal, soutiennent quelque spécialistes ne trouvant pas trace du phénomène dans son journal, il n’est que de papier. D’autres symptômes touchent désormais le voyageur, qui n’ont rien à voir avec la beauté même, mais tout avec ce derrière quoi elle se cache. Les joues rouges de Daphné, ses maux de tête que le vacarme ambiant cause, la sensation de vertige qui me gagne, moi aussi, l’impression que le sol tremble sous mes pieds (qui sait si ce n’est vrai, tant de pieds le battent), ce désir de massacre que seul l’excès de culture évoqué à l’instant permet de dominer, tels sont les symptômes d’un autre syndrome qui s’empare du voyageur. Comment se déprendre de cette impression que ce monde n’est plus pour nous, qu’il a été vendu à d’autres que nous, qui n’avons à offrir que notre bonne volonté, notre sens esthétique et notre amour. Qu’est-ce tout cela peut bien valoir ? Me consolent des bleus au fond des portraits de Bronzino, le collier de Lucrezia Panciatichi (« sans fine amour dure », dit-il dans son parfait fritalien), les doigts des personnages (le majeur l’annulaire collés, l’index et l’auriculaire, dé), la beauté noble, froide comme ses yeux diamants de Maria de’ Medici, le rire joufflu du petit Giovanni, qui porte autour de son cou un collier où pendent des coraux et tient dans sa main un chardonneret moins superstitieux qui annonce le bon chrétien. Tout est hautain, supérieur. Les gestes des mains ne font pas signe (comme l’ange qui d’un doigt montre le vide dans la tombe et de l’autre le dieu monté dans le ciel chez Fra’ Angelico), ce sont des allusions, des chiffres, des codes, ils ne s’adressent pas à l’univers, mais à qui peut les comprendre, c’est-à-dire : qui en est. C’est le doigt sur le livre d’heures de la pieuse Lucrezia, le doigt qui marque la page du livre (carnet ?) dans la main de son mari, l’humaniste Bartolomeo. La culture n’est déjà plus celle du livre seul, mais des livres. Quelques années plus tôt, la belle-fille d’Andrea del Sarto montrait déjà du doigt deux sonnets de Pétrarque. Et un plus tôt encore, Botticelli, peignant saint Augustin à son bureau, dans un geste rare (du moins dans le stock de mes modestes connaissances pittoresques), Boticelli a placé sous les yeux du spectateur les feuilles froissées, ainsi qu’une plume ou deux, des brouillons de l’écrivain. Le livre ne descend pas tant du ciel qu’il ne tombe par terre, s’humanise, tient entre nos mains où c’est à nous seuls de le lire, nous qui nous sentons si seuls, désormais.

18425

Ce matin (aucune idée pourquoi, peut-être parce que j’ai mal dormi cette nuit), je me suis souvenu que le père de J., après qu’elle m’eût quitté, me voyant très malheureux, m’avait dit qu’il ne fallait pas se rendre malade pour une fille, la sienne, donc, et que cela m’avait choqué, mais que, manque de confiance en moi, je n’avais pas su lui dire en quoi. Car, en vérité, pour quoi, sinon l’amour, souffre-t-on, c’est-à-dire : vit-on ? Peindre des machins, c’est important, c’est vrai, je ne dis pas le contraire, mais enfin, aimer, c’est autre chose : aimer, c’est la chose en soi. Tout le reste à côté, c’est un peu de vent qui souffle, clapotis, et caetera, mais ce n’est pas si profond qu’on s’y perd. Penser à J. après bien des années ne m’a pas ému outre mesure, parce que c’est passé depuis longtemps, mais je me souviens que son départ, et toutes ses absences auparavant, m’avaient rendu très malheureux : avec elle, je m’étais imaginé une vie que sa fuite rendait caduque, feuille qui tombe et puis pourrit. C’est la vie. Est-ce la vie ? Évidemment que c’est la vie. Qu’y a-t-il d’autre en vie ? Si je n’avais pas su quoi répondre à son père le jour où, c’est que son père m’impressionnait beaucoup, mais il avait tort, impressionnant ou pas, et cela, je le savais déjà, mais je n’osais pas le dire. Comment eussé-je pu oser d’ailleurs ? L’amant abandonné n’a aucun pouvoir, aucune force, pourtant, il a toute la puissance du monde (il contient en lui toute la puissance du monde), mais il ne le sait pas, il ne le sait plus : l’amour parti lui a ôté la possibilité d’accéder à cette connaissance, comme à toute connaissance, ne lui restent plus que les paroles de l’autre, des autres, les dites et les non dites, qui l’emportent, de çà, de là, pareil à la, et caetera, alors il écoute des gens qui parlent, mais ne disent rien, ne lui disent rien, comment le pourraient-ils ? ils parlent d’un objet qu’ils ne connaissent pas, qu’il est le seul à avoir connu et que nul ne connaîtra jamais, un objet unique, d’une singularité telle qu’un rien le brise, l’objet unique de l’amour, qui n’existe que pour autant que cet amour existe, ils parlent d’un objet que nul ne peut connaître que lui, et cette connaissance, le parti de l’objet l’en a privé, elle est là, encore un peu, peut-être, mais elle ne signifie plus rien, n’a plus aucun sens, plus aucun objet, tout ce qu’elle peut faire, c’est se faire science de l’absence, mais qu’est-ce que cela, et à quoi cela sert-il ? Par chance, si chaque amour est unique, les amours ne le sont pas, pas plus qu’elles ne sont une, toutes diffèrent. Ensuite, comme il n’était pas vraiment question d’amour à San Marco (en tout cas, pas d’un amour de ce genre-là), je n’ai plus pensé à cela. En fin de journée, je suis allé me promener lungarno, et puis, passant par le Giardino delle rose, je suis monté jusqu’à San Miniato. Sur les escaliers, un guitariste jouait une version instrumentale de la version de Jeff Buckley de Hallelujah de Leonard Cohen, et cette histoire de version de version m’a paru un peu trop, comme si le XXe siècle devait s’éterniser sans cesse, mais les gens assis sur les marches entre les corps desquels je dus me frayer un chemin ne semblaient pas partager mon avis, qui applaudirent. Et cela m’a paru assez triste, non que je n’aie pas l’habitude que les gens ne partagent pas mes opinions, tant s’en faut, mais faut-il vraiment que l’humanité ait si peu de goût ? La réponse pourra sembler déplaisante, elle n’en sera pas moins vraie : oui, il le faut (Es muß sein ! dirait Milan van Beethoven en son bizarre patois). À un moment, dans ce fleuve de touristes qu’est Florence, j’ai eu l’impression de faire mes devoirs. Je m’en suis ouvert à Nelly : C’est comme si je venais moins ici par plaisir que par devoir, parce que cela fait partie de l’idée que je me fais de la culture, culture que j’ai reçue de mes parents, et que je veux transmettre à mon tour à Daphné, et si c’est assez triste de penser cela, c’est ainsi. À San Marco, il est vrai, il n’y a pas grand monde (et pourtant, c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau, si ce n’est au monde, du moins dans la ville), mais lungarno, la seule langue que je n’ai pas entendue parler, c’est celle que j’avais envie d’entendre, la seule que j’avais besoin d’entendre, — la langue du coin. Comment parler si tout le monde emporte son patois avec soi et se retrouve à échanger le même pidgin dépourvu de toute foi ?

17425

Pluie sur Boboli. Une ville peut-elle être plus belle sous la pluie que non ? Ou est-ce encore une histoire de revenant ? La première fois que nous sommes venus à Florence, Nelly et moi, nous fuyions une horrible pension dans la campagne toscane (près de San Gimignano). Nous avions trouvé un hôtel, l’été, comme par miracle, à qui il restait une petite chambre au confort minimal, mais d’où, par une volée de marches, on pouvait accéder à une terrasse avec vue sur le Duomo. Il faisait très chaud. Je me souviens que les rues déversaient d’interminables processions de touristes sur les monuments de la ville. Et que c’était comme une forme de religiosité, qui s’exprimait là, mais qui n’exprimait rien, une consomption de soi : une fois la chose accomplie, il n’en resterait plus rien. Des années plus tard, cette consomption de soi n’aura fait que se marquer davantage : ce qu’il y a d’universel dans l’humanité, ce sont avant tout des actes dépourvus de signification en soi que l’on exécute par un mimétisme qui se mesure à l’échelle du monde entier. Qui peut réellement se dire : « Je sais ce que je fais » ? Voire : « Je fais ce que je fais ». En observant le parallélisme des colonnes à l’entrée de la chambre de Tabitha qu’a peinte Masolino dans la chapelle Brancacci à Santa Maria del Carmine (je l’ai noté de façon détaillée dans le carnet que j’ai commencé pour le voyage), je fais ce que je fais (j’en prends conscience un peu plus tard, je crois, notant, précisément, dans le carnet, ce que j’ai vu). Et peut-être que Masolino est un moins bon peintre que Masaccio, peut-être que tout ce que nous apprend l’histoire de l’art est vrai, mais ce n’est pas ce qu’il se produit quand on voit les choses, j’allais dire : en vrai, ou en acte, ou in situ, là, l’espace n’est pas simplement quelque notion abstraite dont on nous dit que la représentation se construit de telle et telle manière, c’est quelque chose qui apparaît, qui naît littéralement sous nos yeux (avant ce n’était pas là, maintenant c’est) et ce phénomène, si peu original qu’il soit, en 600 ans, en effet, il aura eu le temps de se produire quelques fois, n’en demeure pas moins génial en soi (« étonnant », dirais-je si ce mot n’avait pas acquis un sens affreusement banal, qui veut dire quelque chose comme le sens propre du miracle). Regardant depuis l’intérieur du Palazzo Pitti des trombes d’eau déferler sur les jardins de Boboli et puis, de l’autre côté, au-delà du Duomo, Fiesole dans les nuages, il devait rester des questions encore sans réponses (j’imagine), mais je pouvais toucher quelque chose du doigt (ne serait-ce qu’une métaphore).