Faut-il croire en quelque chose pour écrire quelque chose ? J’entends : autre chose que soi-même, qui n’est pas une chose, mais quoi ? Je ne sais pas. Rien ? Sans doute. C’est-à-dire : pas une chose, pas une entité, qui dirait que l’air est une chose, l’eau, une entité ? Non, on sait en donner une définition chimique, par exemple, mais on ne s’aventurerait pas à en faire un être, un élément, oui, peut-être, tout au plus, comme dans l’ancienne physique. Non, que x soit ne signifie pas que ce soit une chose. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Et je ne sais plus très bien ce que je voulais dire. Dans l’idée que je me faisais de ce que je voulais dire en commençant à écrire, il devait être question de plusieurs sujets : la société égalitaire, l’éducation, le paragraphe 174 du Gai savoir, et peut-être que je n’ai pas su comment mettre tout cela ensemble, peut-être que rien de tout cela ne va ensemble, peut-être que ce n’est pas le bon moment, je ne sais pas, mais voici où j’en suis : nulle part, à essayer de noter quelques phrases assez cohérentes pour parvenir du début à la fin, mais est-ce vrai ? Est-ce quelque chose ? Quoi ? Écrire. Qu’est-ce que tu veux dire ? Mais enfin, c’est la rentrée littéraire, et moi, je suis là, qui. Mais non, ce n’est pas ce que je veux dire. C’est peut-être ce qu’un autre moi que ce moi-ci voudrait dire, mais moi, non, pas celui-ci, pas en ce moment, non. Je suis arrivé à Marseille dans l’après-midi. Et ce soir, je me suis installé sur la terrasse de l’appartement que nous avons loué pour écrire. Un vent frais souffle, des plus agréables. Les bruits de la ville me parviennent d’assez loin, étouffés, ou atténués, ils ne sont pas intrusifs, même si les pots d’échappement des motos rendent un vacarme grotesque, ils font partie d’un paysage sonore que je trouve vivable, accueillant, voire. Au contraire des avions, qui passent dans le ciel, avec une régularité de machine, j’entends le bruit de leurs moteurs et, avec leurs lumières qui clignotent, on dirait des anges absurdes, un peu imbéciles. Je ne comprends pas comment nous pouvons vivre comme nous vivons. Mais qui s’en soucie ? Et puis, qui vit autrement ? Peut-être que rien n’a de sens, mais dire que rien n’a de sens, en a-t-il un ?
Absolument rien. Départ pour Marseille demain. Dans mes notes, je retrouve ce poème de Ryōkan : « Après avoir quêté durant une journée, / je rentre m’enfermer dans ma pauvre cahute. / En brûlant du menu bois garni de ses feuilles, / tranquille, je récite des vers de Hanshan. / Le vent d’ouest apporte les pluies de la nuit, / et c’est le bruit des gouttes sur le toit de chaume. / Restant quelquefois étendu de tout mon long, / je n’ai plus rien à penser, rien à mettre en doute. » Puisse l’existence m’accorder de temps à autre pareille sagesse, pareille paix, pareille vérité.
S=P-1. — La conscience fatigue. Pourrais-je oublier que l’existence est étrange, et vaine ? Pourrais-je me dispenser de penser ? J’observe un homme faire son lit dans sa mansarde. La fenêtre est ouverte, il y a de la lumière qui vient de l’intérieur de la pièce et je le vois qui tourne autour d’un objet invisible, un drap blanc à la main dans un vêtement de même couleur. La scène se déroule de l’autre côté du boulevard. Un instant, je me demande : Me voit-il en train de le regarder ? Hautement probable que non. Je ne vois que des bribes de ses mouvements. Il dessine un arc-de-cercle du bras, pivote sur lui-même. Et, à vrai dire, je ne suis pas certain de ce qu’il fait. Peut-être que je m’imagine qu’il fait son lit parce que je me trouve allongé sur le mien. Peut-être n’en fait-il rien. Peut-être joue-t-il au fantôme (« Ouh ! Ouh ! », gémit-il sous son drap blanc). Peut-être est-il un fantôme, un vrai. Ce qui viendrait physiquement contredire ce que j’ai affirmé à mon père, il y a quelques jours à peine de cela : « Mais papa, les fantômes n’existent pas. » Je ne sais presque rien d’elle, et pourtant, cette chorégraphie fragmentaire me fascine. Mouvements qu’on exécute sans même y penser, sans y être concentré, sans être réellement à ce que l’on fait, présent, sans être nulle part, vraiment. Je me souviens que, souvent, je passe l’aspirateur pour ne plus penser à rien d’autre que passer l’aspirateur : le bruit, la tâche, la quête de la tache, tout ce qui condense, absorbe, et dispense in fine de se savoir exister. C’est ce que j’ai fait ce matin, et la poussière. Je ne suis pas très doué pour, mais la détermination est réelle. Simplement, je crois que je cache mal mon jeu : je ne traque pas tant la miette ou le grain de poussière que l’oubli, le pardon de l’inconscience, la béatitude du silence de l’âme, les gestes automates, et les salades de tomates. Je n’accomplis pas la tâche pour son accomplissement, j’accomplis la tâche pour l’accomplir, rien que pour ne pas me sentir exister, rien que pour simplement exister, sans supplément. L’oubli de soi, quand on y pense, c’est une chose curieuse que de le chercher, ne trouves-tu pas ? On ne sait jamais qu’on atteint au but puisque le but est la disparition du but, la disparition du moi, le tacet de la psyché. Tu vois, je ne puis m’en empêcher, il faut toujours que je voie des bizarreries partout, comment ne serais-je pas bizarre moi-même, alors, à force ? À moins que ce ne soit l’inverse : si je vois du bizarre partout, c’est parce que je suis bizarre avant tout, et ce bizarre, je le transporte avec moi, il est où que je sois. Et pour les gens comme moi, il existe toujours une solution de moins que de problèmes. À croire que nous les cherchons pour vivre. Ne faut-il pas une raison ? Ne sont-elles pas aussi bonnes les unes que les autres, après tout ? Souviens-toi : détrompe-toi. (Ne crois pas que tu vas sauver le monde, ne crois pas que tu vas te sauver toi-même.) Ce n’est pas une raison de faire n’importe quoi. Mais le ménage, ce n’est pas n’importe quoi.
Eschatologie de la patience. — Quoi que tu fasses, tu ne sauveras pas le monde. Et il n’est pas même sûr que tu te sauves toi-même. Surtout pas si « être sûr de se sauver soi-même » signifie « être en sûreté ». Est-ce défaitiste que de tenir pareils propos ? Mais qui pourrait décemment vouloir tenir des propos de vainqueur ? J’imagine que personne n’a envie de perdre, ce n’est pas un élan vital qui nous y pousserait, en tout cas, non, je crois que cela, nous pouvons le dire, mais qui pourrait réellement vouloir gagner puisque « gagner » cela signifie toujours « perdre » ? Toi, tu gagnes ; moi, je perds. Ou inversement. Bref, gagner = perdre. Et ce n’est pas aussi simple que cela, non, au contraire, je crois que c’est d’une complexité extraordinaire, un peu comme une apparition, c’est très difficile de rendre sensible une apparition sans répéter la proposition : « J’ai vu la Vierge », c’est-à-dire : « Elle était là », c’est-à-dire : « Je ne suis pas fou ». En réalité, la différence entre la folle et la sainte est infime, voire inexistante ou quasi, presque rien ne sépare la béatification de l’aliénation, l’internement du sacrement. Et cela, est-ce vraiment si difficile de le comprendre ? Quelque chose apparaît, il faut le voir. Mais si c’est une hallucination ? Si c’est une hallucination, nous sommes de retour au point de départ : Tu ne sauveras pas le monde et certainement pas toi-même. Mais comment faire, alors ? Je ne sais pas. Et il me semble qu’il faut toujours commencer par là : le point d’interrogation, l’absence de solution. Que savons-nous de la vie, en effet ? Qu’avons-nous appris de la vie ? N’avons-nous pas fait tous les efforts du monde pour nous extirper de la vie ? Pour oublier la vie ? Pour nous émanciper de la vie ? La distinction entre l’âme et le corps, entre la métaphysique et la physique, n’aura servi à rien d’autre : donner un fondement théorique (peu importe sa validité littérale, il suffisait qu’on y croie) à la scission, à n’en pas faire une élucubration parmi tant d’autres que des sectes profèrent, mais une vérité première, fondée en raison, fondée en dieu, fondée en droit, universelle. Quoi que tu fasses, tu ne sauveras pas le monde. Quoi que tu fasses, tu ne te sauveras pas toi-même. Ni le monde ni le moi n’ont besoin d’être sauvés. Mais de quoi ont-ils besoin ? Mais de rien, ni d’être ni de rien. Est-ce que cela te semble terriblement décevant ? Sans doute, oui. C’est que tu n’es pas encore prêt à la patience, à l’immense patience qui ne nous attendra pas. C’est tout le paradoxe : il faut être patient, mais je ne peux pas patienter. Fracasse-toi la tête contre les récifs du temps, ne fût-ce que pour le passer. Un peu.
Question d’équilibres, l’existence. Combien il faut dépenser pour penser. Combien il faut refuser pour accepter. Combien il faut se défaire pour faire. On ne peut pas ingurgiter n’importe quoi. Le mot de régime est d’une polysémie des plus intéressantes : la règle et la consommation ne sont pas deux institutions distinctes, ni même deux faces d’un même phénomène, mais la même expression de la vie. Tout ce qui pénètre dans l’organisme doit être filtré, il est impossible de tout laisser passer, de tout ingérer, et il est nécessaire de régir l’alimentation de l’organisme en tant qu’ensemble complexe, mais non distinct. C’est-à-dire, pour dire les choses de façon triviale, notamment : on ne peut pas faire comme s’il fallait faire attention à ce que l’on mange et écouter, lire, regarder n’importe quoi, comme si l’écologie du moi n’existait tout simplement pas, comme si nous étions un corps qui fonctionne de manière autonome et un esprit qui peut faire n’importe quoi, le second ayant une influence relative sur le premier et réciproquement, comme si l’on pouvait découper l’individu en tranches. Le dualisme corps / esprit est probablement l’erreur la plus fondamentale de l’espèce humaine, laquelle explique en grande partie l’état des civilisations qui existent actuellement sur terre et dont aucune ne semble être ni en paix avec le monde ni en paix avec elle-même ni en paix avec les autres ; — et comment le pourraient-elles ? Il en va de même en ce qui concerne les civilisations et en ce qui concerne les individus : comment quiconque organisant l’écologie de soi à partir d’une telle méconception pourrait bien parvenir à être en paix avec soi-même, avec le monde, avec les autres ? On pourrait faire une histoire de l’Occident du point de vue de la métaphysique : comment, à partir d’une déformation sémantique (τὰ μετὰ τὰ φυσικά, les livres qui viennent après la physique, devenant la métaphysique en tant que telle), la métaphysique s’est constituée en discipline à part entière devenant le fondement de la théologie avant de se présenter comme science et, finalement, de tomber en désuétude comme discours vide de sens, élucubrations pré-scientifiques artificiellement sophistiquées. À partir du moment où la métaphysique se constitue en tant que telle, c’est-à-dire à partir du moment où, à la suite d’Aristote, elle se sépare du discours sur la nature (ce qui était auparavant le discours essentiel de la philosophie, Περὶ Φύσεως étant le titre des ouvrages d’Anaximandre, Empédocle, Héraclite, Parménide, Épicure, etc.) pour constituer un champ d’enquête autonome, elle se coupe de la vie et, en tant que discipline constituée, spécialisée, théorie d’un objet, prend acte de la séparation de l’âme et du corps : à l’âme, la métaphysique, au corps, la physique. Plus grande erreur de l’Occident et, peut-être, l’Occident n’est-il rien d’autre que cette erreur en tant que construction théorique et développement civilisationnel. À supposer que nous ayons ce temps, comme il aura fallu un millénaire à la métaphysique pour devenir autonome, peut-être faudra-t-il encore un millénaire pour défaire la métaphysique, pour qu’elle redevienne naturelle et non cette contre-nature qui a déformé notre conception et notre perception de l’univers au point que nous n’y voyons plus rien, n’y comprenons plus rien. À supposer que nous ayons ce temps, peut-être faudra-t-il mille ans pour que nous retrouvions le sens. Aurons-nous cette patience ?
Ferragosto. — Presqu’île dans l’archipel de nos misères, le silence est quasi absolu entre deux moteurs à explosion ; — on ne s’entend même pas pleurer. Odeurs pécorines émanent de mon corps, effluves de chaleur : à partir de quelle température la graisse commence-t-elle à fondre au soleil ? À quelques mètres de distance à peine, ce sont des univers étrangers les uns aux autres qui mènent leurs vies parallèles. De toute façon, on ne parviendra jamais à les faire coexister : l’un finira par ensauvager l’autre ou bien tout partira en fumée. Quinze août en Occident, infrabasses peuplent le champ sonore, l’horizon étouffe sous une brume de chaleur, une brume de pollution, une brume d’illusion, une brume de brume. Tout à l’heure, il y a quelques heures à peine, l’air était si clair qu’on voyait les rangées d’éoliennes immobiles dans le lointain. Pourtant, semblaient crépiter quelques flammes encore discrètes, et suspectes à qui prenait la peine de les observer, ces petites dépouilles desséchées sur le chemin, campagnol, taupe, que les chiennes en chaleur de la prospérité n’auront eu aucun remord à massacrer. Voyant ce cadavre noir, j’ai été étonné de sa petitesse, et il a fallu que je consulte l’encyclopédie une fois revenu à la maison pour m’apercevoir que c’est l’histoire de Franz Kafka qui m’aura induit en erreur, me faisant imaginer l’animal — de taille humaine ou à peu près — bien plus grand qu’il ne l’est en réalité, une quinzaine de centimètres, environ, à l’âge adulte. Nous sommes confits dans nos confiances troubles, nos idées toutes faites, nos croyances erronées, nos illusions ossifiées en certitudes, nos passages précaires aplanis comme des autoroutes, il faut marcher pour s’en défaire, marcher, c’est-à-dire : aller voir de plus près, se déprendre du fantôme des choses qui peuplent nos esprits, faire l’expérience réelle du réel.
Célébrer. — Si difficile de voir le monde autrement que par son propre prisme, le petit trou de sa lorgnette. Mais comment voir différemment ? Comment s’y prendre ? Et par quel autre bout regarder l’univers ? Depuis quel point de vue supérieur tout voir d’un coup d’œil ? Cela, précisément, ce n’est pas possible. On ne voit jamais qu’un petit pan de l’univers. Ce qui ne signifie pas que le reste n’existe pas. Tout à l’heure, pour l’une des dernières fois sur le sentier des douaniers, je pensais aux gestes qui composent les rituels des religions (des images m’étaient présentes à l’esprit, de purifications avant la prière, notamment), et je me demandais quels gestes faire qui ne soient pas faux, j’entends : qui ne soient pas fondés sur des croyances fausses, des erreurs, des contre-vérités, voire des mensonges éhontés ? Que célébrer qui ne soit donc pas le faux ? Et, tout en marchant, je me suis dit que ce que j’étais en train de faire — marcher, c’est-à-dire —, c’était une célébration en soi, une célébration de rien, une célébration de tout, une célébration de la vie : point n’est besoin de célébrer quelque chose de défini — un être, c’est ce à quoi je pense — pour célébrer l’existence en soi car l’existence n’est pas une chose, pas une chose en soi, pas la chose en soi, l’existence n’est rien en soi, la vie même est transitoire, transition, passage, avancée, dynamique, mouvement, aller, allant, bien plus qu’être et étant, percée, transformation, métamorphose. Peut-être est-ce une définition de la vie : le rien en soi, mais je ne le crois pas, en tout cas, ce n’est pas ce genre de phrases que je veux faire, ce genre d’impressions que je veux donner, ce genre de conclusions que je cherche. Que cherches-tu, alors ? Eh bien, précisément ceci : non des conclusions, des propensions. Marcher, pour un être humain, c’est ce qu’il y a de plus naturel, de plus évident, de plus profond, aussi. Tout bouge, tout change tout le temps quand on marche. Et, pourtant, croyant aller plus vite, croyant échapper au mouvement, ainsi, ne faisons-nous pas tout pour ne plus marcher, atteindre à l’immobilité ? Drôle de question. Crois-tu, vraiment ? Quoi, la question ? Oui. Ah, je ne sais pas. Je disais ça comme ça. Alors, tais-toi, cela vaut mieux, n’est-ce pas ? Ne sois pas toujours désagréable, veux-tu ? Je venais de courir cinq kilomètres sur le sentier. Et j’avais trouvé que c’était assez, il faisait trop chaud à mon goût pour continuer, et je n’avais pas d’eau avec moi, alors j’ai fait demi-tour et le chemin inverse en marchant, et c’est dans ce déplacement-là que j’ai pensé aux gestes rituels de se laver les mains, de se laver les pieds, avant de prier, gestes que je trouve beaux, d’une infinie humilité, mais ce trouvé de moi ne sauve pas pour autant tout ce qu’il y a d’erroné dans la croyance en un être supérieur. Il n’y a pas d’êtres, comment pourrait-il y avoir un seul être ? Nietzsche (Gai savoir, III, § 111.) se livre à une analyse évolutionniste du concept de substance, fondement de la logique aristotélicienne, c’est-à-dire occidentale, qui le fait apparaître comme une erreur, un illogisme qui a subsisté et s’est imposé simplement parce qu’il permettait la conservation de la vie. Le concept même d’être est une erreur, et peut-être (l’analyse de Nietzsche n’est pas historique, c’est bien plutôt une expérience de pensée, comme la plupart de ses aphorismes, ce qui fait que nous pouvons encore les lire) s’est-il imposé comme une nécessité à un moment de l’histoire naturelle de l’humanité, parce qu’une telle simplification était le seul moyen efficace d’assurer la survie de l’espèce. Simplement dit : notre vérité est fausse. Il a peut-être fallu y croire en certaines circonstances pour ne pas périr, mais aujourd’hui, n’est-ce pas cela même qui nous fait périr ? Le faux n’est pas seulement contraire à la vérité : il détruit la vie. La vie, qui n’a que faire de la vérité.
Il fait de plus en plus chaud. — Aucune théorie critique de la société de consommation n’a jamais contribué à la fin de la société de consommation ; c’est la société de consommation elle-même qui induira à terme la fin de la société de consommation. Est-ce une utopie comme en fut une la baisse tendancielle du taux de profit ? Possible, mais. Comme les méduses que le réchauffement climatique fait proliférer mettent à l’arrêt les centrales nucléaires, la multiplication des canicules conduit au ralentissement de l’économie. Ainsi, constatent les analystes de l’économie de marché, chaque journée qui connaît une température supérieure à 32° C équivaut à une demi-journée de grève. La hausse des températures entraîne une baisse de la productivité. Et, en effet, qui a envie de travailler quand il fait chaud ? Déjà que, quand il fait froid. À cette lueur, le concept de « sud global » prend un sens nouveau : bientôt, le monde entier ayant été tropicalisé, l’indolence sera la norme, et l’art de vivre méridional triomphera enfin de l’esprit mortifère du capitalisme. Qui ne rêve de passer sa vie à se radasser ? Le nord besogneux, industrieux, entreprenant, qu’aura-t-il fait sinon préparer le monde à sa fin, une fin sombre, sale, et enfumée ? Or, ce qu’il ne pouvait pas prévoir, harassé par la besogne qu’il était, c’est que la fin en question ne sera pas une grande explosion, mais bien plus certainement une longue et crapuleuse sieste. Le néant n’est pas nécessairement nihiliste, non, il peut être agréable, accueillant, réjouissant et frais comme une après-midi passée à l’ombre, rien qu’à regarder le temps s’écouler, lentement, et l’eau qui coule venir lécher le rivage de nos pieds. Ayant appris à lézarder et à se contenter de peu, débarrassé des mirages de la productivité, libéré de la torture du travail, l’être humain pourra enfin consacrer le plus clair de son temps aux tâches qui sont réellement dignes de lui : penser, aller, venir, et faire l’amour.
Sous contrainte. — Tout ce dont je me souviens, c’est que les souvenirs, moi, ne me valent rien. Il y en a pour qui ça marche, et même bien, Proust en est le meilleur exemple, mais pour moi, non. Dans un texte qui ressemble à une litanie d’hypnotiques commandements, « Belief & technique for modern prose », Kerouac conseille ceci : « Like Proust be an old teahead of time », et j’ai beau avoir toujours trouvé cette prose lapidaire magnifique, et me souvenir aujourd’hui encore de m’être souvent demandé comment on pouvait bien se défoncer au temps (par ailleurs, j’ai moi-même imité le style « commandements pour écrivains » de Kerouac), je dois reconnaître que mes souvenirs ne me sont bons à rien, si ce n’est à me lamenter sur moi-même. Le problème, et évidemment, cela n’échappera à personne, c’est que, des souvenirs, même si l’on n’en veut pas, on en a, et l’on ne peut s’empêcher d’en avoir. Proust appelait ce phénomène « mémoire involontaire » et y décelait la voie d’un accès privilégié à la vérité, laquelle se situe, précisément, au-delà du temps. Et ainsi, Proust n’aura jamais traversé le temps que dans l’espoir d’en sortir, d’échapper au temps, de se tirer de cette affaire qui conduit tout le monde au même endroit : la mort. (Premier paradoxe.) Mais mes objections ne sont pas théoriques, non. Ce ne sont donc pas des objections, ce ne sont que des sentiments, de simples sentiments que j’exprime à mesure que, la mémoire venant et revenant, ils parviennent à la surface du temps où son passage les enfouit. (Cette dernière phrase est affreusement pompeuse, mais tant pis.) À Nelly, tout à l’heure, j’ai dit que je n’avais aucun souvenir heureux avec mon père, et plus largement avec mes parents, et c’est vrai : tout ce dont je me souviens, ce sont des vexations, et c’est peut-être à une déformation causée par le temps qui passe que je dois ces seuls restes-là, mais c’est précisément cela, la mémoire : le temps qui a déformé les événements au point d’en faire des souvenirs. Proust veut revivre le même événement (c’est tout le (second) paradoxe de sa mémoire involontaire et il ne vit que pour revivre (troisième paradoxe ? probable que oui) parce qu’il l’associe à la plus grande jouissance connue, mais de la réalité de cet événement nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir, nous n’en avons qu’un témoignage tardif, un chef-d’œuvre, peut-être, mais auquel nous ne pouvons pas accorder un grand crédit (pas plus grand en tout cas que celui que nous accordons généralement à la fiction). À mes souvenirs non plus, je ne puis accorder un grand crédit et ce, d’autant moins que, si l’on m’interrogeait pour savoir si mon enfance fut heureuse, je répondrais certainement qu’elle le fut, oui, ce qui est en contradiction manifeste avec l’affirmation d’après laquelle tout ce dont je me souviens de mon enfance, ce sont des vexations. Mais y a-t-il vraiment contradiction ? Une vie n’est pas faite uniquement d’événements heureux et, pourtant, elle peut n’en être pas moins heureuse. Et inversement, même dans les circonstances les plus tragiques, les êtres humains s’aiment et ont des enfants. Je ne suis pas un imbécile, je ne me fais pas d’illusions, je sais fort bien que j’ai de la chance d’être né où je suis né, d’être né comme je suis né, tant il y a des malheurs sur terre, de gens qui souffrent, n’ont rien, meurent de faim, sont enfermés dans des camps où on les humilie et les massacre, et que, en vérité, je ne suis qu’un petit-bourgeois qui pleurniche. Et alors ? Je ne sais pas : si ma vie ne vaut pas mieux qu’une autre, elle ne vaut pas moins qu’une autre. Tout ce que je veux dire, je crois, c’est ceci : je ne peux me fonder sur mes souvenirs, ils ne valent rien. J’entends : ils sont là, réels au moment même où ils me reviennent à la mémoire, mais je ne peux rien bâtir sur eux, je ne peux rien élaborer à partir d’eux, ils sont morts, en quelque sorte, tout comme mon enfance. Pour revivre son enfance, il faut être devenu très adulte, me semble-t-il, et moi, souvent, je me fais l’impression d’être encore un enfant, de n’avoir jamais réellement pris part à toutes ces choses sérieuses auxquelles les adultes prennent part (gagner de l’argent, s’engager, se battre, que sais-je encore ?). Même mes rares convictions ne sont qu’un peu de sable qui me coule entre les doigts : je ne crois en rien d’autre que des choses simples, des choses banales, des choses ordinaires, je me sens minuscule face à l’étendue de l’univers, et ma détermination à écrire, que j’ai souvent appelée « discipline », il me semble que je la dois plus au plaisir que me procure la répétition (faire tous les jours la même chose, car les choses répétées plaisent), qu’à la certitude de toucher jamais à la vérité ultime, la vérité vraie. Il y a des écrivains qui écrivent pour gagner de l’argent, il y a des écrivains qui écrivent parce qu’ils sont persuadés d’avoir raison ; moi, j’écris parce que cela me plaît et que, comme un enfant, je n’ai jamais supporté faire que ce qui me plaît, toute contrainte me paraît monstrueuse, inhumaine, cruelle.
Quoi qu’il arrive. — Au loin, j’entends le goéland qui raille, indifférent à ma misère. Est-ce l’impuissance ou l’existence même qui cause en moi un tel abattement ? Quotidien, ou quasi. Mais l’impuissance n’enveloppe-t-elle pas l’existence ? On se donne des airs, de l’importance, mais la vérité est bien plus triviale que l’idée majestueuse, si ce n’est divine, que l’on s’en fait : on ne peut rien faire. Ou pas grand-chose. Pourtant, pas grand-chose, ce n’est pas exactement rien. Me réjouit la nouvelle que je lis dans le journal : un afflux de méduses a mis à l’arrêt l’une des plus grandes centrales nucléaires d’Europe. Incident dû à la surabondance de ces animaux, cette dernière étant elle-même probablement causée par l’excessive activité humaine, le réchauffement climatique et la surpêche entraînant respectivement la montée de la température des eaux et la baisse du nombre des prédateurs, facteurs qui favorisent la prolifération des méduses. Ainsi, la boucle du progrès se renfermant sur elle-même dans une parfaite immobilité, on peut tout à fait envisager un futur proche dans lequel l’activité même de l’espèce humaine mettra à l’arrêt l’activité même de l’espèce humaine. À force de vouloir bien faire, on se contraindrait à ne plus pouvoir rien faire. Et peut-être est-ce la vraie réponse à la question que l’être humain se pose depuis des millénaires : comment faire le bien ? Comment faire le bien ? Eh bien, en ne faisant rien. L’essence de la morale n’est pas négative, au sens d’interdictive, elle est nulle, elle embrasse le néant et l’épouse, elle n’est même pas nihiliste, elle consiste à ne rien faire du tout, à célébrer non pas l’impuissance, qui est déjà trop (toute impuissance est un regret, — c’est une remarque érotique), mais l’inactivité, l’impossibilité de l’action, la nécessité de l’inaction. On pourrait facilement dire que, pour survivre au futur qui l’attend autrement, l’espèce humaine doit se résoudre à ne plus rien faire, mais du tout, ce qui revient exactement à périr. N’est-ce pas toutefois une conjecture un peu trop facile, la pente qui conduit de l’impuissance au néant étant courte mais des plus abruptes ? D’autant que, et je sais que c’est la pure et simple vérité, cet abattement que je connais, il n’y a pas de moyen d’y échapper : j’ai conscience de mon impuissance, mais la reconnaître, en reconnaître la nécessité, pas la nécessité morale, non, la nécessité physique, impérieuse du déclin de toute existence, de toute vie, ne change rien à ce que je ressens, je ne peux pas me sauver, je ne peux pas aller mieux parce que ce n’est pas moi qui vais mal, je contemple impuissant le spectacle démoralisant de la déchéance, et rien, aucune pensée positive, aucune technique psychologique, aucune manipulation ne peut déformer le réel : la fin arrive toujours. On l’appelle « mort », mais elle pourrait s’appeler n’importe comment, « méduse », d’ailleurs, qui paralyse, fige, change en statue de pierre, laquelle tombera bientôt en ruine, serait peut-être un mot plus juste, et non seulement plus poétique : ce n’est pas la mort en tant que telle qui fige, paralyse, c’est la perspective qu’elle ouvre dans notre vie, le stade terminal de toutes choses, qui vient, qui arrive, qui est déjà là, chut, tais-toi, regarde. « Mort » est le nom de ce qui arrive quoi qu’il arrive.
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