À Florence. Le plus intéressant (?), aujourd’hui, ce n’est pas dans ce journal-ci que je l’écrirai. Mais c’est un choix. Encore que, je me le demande, disant ce que je viens de dire et ne sachant pas encore ce que je vais écrire, est-ce que je ne préjuge pas de ce qui va suivre ? Il est vrai que, du point de vue de l’autochtone, il y a toujours trop de touristes (pour ma part, je ne tolérerais que Stendhal), mais pour le touriste, en vacances, le touriste, c’est toujours l’autre, en sorte que l’on ne sait jamais très bien dans quelle catégorie se placer. Peut-être — et c’est pour moi que je parle, évidemment —, voudrait-on n’être d’aucune, mais quand on cherche ses mots, met des langues à la place des autres, se confondant dès lors, on a beau avoir l’air du coin (origines ethniques obligent), on ne trompe personne. Ce qui m’a plu le plus, aujourd’hui, ce ne sont pas les monuments, c’est de retrouver des lieux, des quartiers, où nous avons vécu (même quelques jours, à peine). Ce qui m’a le plus plu, en somme, ce n’est pas de venir, c’est de revenir. Et, passant au marché Sant’Ambrogio, je me suis souvenu que c’est là qu’xxxxx xxx m’avait contacté pour traduire les prétentieuses, vaines et puantes conversations de l’imposteur xxxxxxx xxxxxxxxx avec ce foutriquet de xxxxx xxxxxx, traduction qui m’avait fait tant de mal et perdre tant de temps in fine (à Combray, ce n’était toujours pas fini, pire, en un sens, cela ne faisait que commencer). Je pense que ma “carrière” de traducteur s’est arrêtée à ce moment-là, ou plutôt : à cause de ces gens-là. Et peut-être que cela ne recouvre aucune réalité, mais quelle différence ? Ce qui compte, en l’occurrence, ce n’est pas un supposé réel indépendant de moi (en quoi un réel indépendant de mes sentiments pourrait-il avoir une quelconque importance quant à ce que je ressens ?), c’est la façon dont je perçois, conçois, reçois les choses. Ainsi, revenir ici, n’est-ce pas simplement revenir ici, c’est aussi conjurer. J’ai beau savoir que la ville en tant que telle n’y est pour rien, qu’elle ne fut qu’un théâtre de fortune (rien ne s’est joué ici, c’est simplement par hasard que l’information m’est parvenue ici, d’où ce que je viens d’évoquer finirait par découler, mais Florence est étrangère à cette sorte d’intrigue), il y a un mauvais sort. Est-ce de ce mauvais sort qu’est venu le malaise que j’ai ressenti en arrivant à Florence, tout à l’heure, en début d’après-midi, sans même parler des turbulences dans l’avion ? Bien qu’il n’y ait aucune preuve matérielle de ce que j’avance, puis-je le nier ?
En partant du principe — lequel ne va pas de soi, mais est une sorte de pétition — que l’on peut encore résister (en un sens non physique, mais moral), résister consiste à ne pas désespérer tant la réalité se présente et s’affirme, précisément, comme désespérante. Réalité sociale, certes, au sens le plus large du mot, mais y en a-t-il une autre désormais que l’être humain s’est répandu partout à la surface de la terre (et s’étend déjà au-delà) ? Non que la réalité, comme le supposèrent jadis et gravement quelques post-kantiens, soit une sorte de non-moi en face du moi, les deux se posant en s’opposant et se déterminant réciproquement en de multiples synthèses, non, à vrai dire, dans un monde social de part en part, la distinction entre le moi et le non-moi est devenue presque impossible à faire, et ce n’est pas là le moindre des problèmes qui se posent à qui entend ne pas désespérer de tout, à commencer par soi-même. La réalité n’est plus ce roc dur contre lequel la bêche de Wittgenstein finissait par se recourber, choc qui signifiait au jardinier que son travail d’explication venait de parvenir à son terme ; la réalité est molle, nous colle à la peau, passe en dessous et, à chacun de nos gestes, c’est elle que nous transpirons, ou bien c’est le sac plastique que la mer rejette et qui, venant s’échouer sur le rivage, alors que nous émergeons de notre méditerranéenne plongée, nous dégouline sur la tête. Océan de plastique qui tourne tout en ridicule. C’est répugnant, c’est vrai, « mais que peut-on y faire ? », nous entendons-nous répondre sur le ton de l’impuissance complice. Rien, à l’évidence. Tout dans le monde social ne concourt-il pas, en effet, à ce désemparement ? Ne sommes-nous pas acculés à des choix toujours plus regrettables (que nous ne pourrons que regretter) ? Ou, pour le dire en des termes peut-être un peu grossiers : Qui peut bien avoir envie de choisir entre le fascisme et le gauchisme ? Des options simplistes dans un champ harmonique étriqué, voilà à quoi se voit réduite la courbe mélodique de notre existence. Adieu vastes steppes, forêts immenses où l’esprit se déploie comme sans limites, l’industrie n’a que faire de vos cosmogonies, elles veut des résultats, — que nous sommes. Et l’élite de la Nation roule à cent à l’heure sur les boulevards de son narco-État. Comment résister alors ? Je l’ignore ; le peut-on seulement ?
« Ce n’est quand même pas très intéressant, tout ça », me suis-je entendu me dire à moi-même. Et circonscrire ce que recouvre exactement l’expression « tout ça » serait si long qu’il vaut mieux laisser le vague régner en maître. Vague à l’âme, pourrait-on dire, mais je préférerais qu’elle fût au féminin, plutôt que du vague à l’âme, la vague à l’âme, où l’on aurait tout loisir de s’imaginer une mer déchaînée, ou le flux et le reflux incessant des flots sur le rivage, les marées. Ce matin, sans raison apparente, je me suis senti très triste, au bord des larmes. J’avais envie de quelque chose qui m’excite, me stimule, quelque chose de plus, quelque chose de neuf, mais rien ne semblait me convenir, je cherchais un objet qui n’existe pas, parce qu’il ne peut pas exister, je cherchais dans le stock existant des choses qui peuplent l’univers quelque chose de tellement singulier qu’il n’y a que moi qui puisse l’inventer. Aussi, les objets vers lesquels je tournais tour à tour mon désir le décevaient-ils tous, n’étaient pas à sa hauteur, parce que seul quelque chose que je trouverai moi serait de nature à le combler. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre cela. En vérité, c’est à présent seulement (près de dix heures plus tard) qu’il me semble que je le comprends. J’allais dire : « On ne peut rien attendre du monde, du dehors, des autres », mais ce n’est pas exact, et il est inutile d’exagérer, il suffit de dire : « On ne peut pas tout attendre du monde, du dehors, des autres », c’est moins ambitieux, certes, moins grand, dira-t-on, et c’est peut-être tant mieux que ce ne le soit pas, que ce soit même un peu décevant. Je crois que la morale de l’histoire, ce qu’on peut appeler aussi « la vérité », si nous nous trouvions en sa présence, nous paraîtrait sans doute bien décevante. Et peut-être, avons-nous déjà été, et plusieurs fois au cours de l’histoire, qui plus est, en présence de son fin mot, de sa morale, de la vérité, mais cela, nous l’avons trouvé si décevant que nous nous sommes dits : « Mais ce n’est pas possible, ce ne peut être simplement ça »(un peu comme le « tout ça » de tout à l’heure). Et alors nous avons entrepris de trouver en réponse à cette insatisfaction des choses plus grandes, de plus en plus en grandes, et dont la grandeur croissante n’aura jamais eu pour effet que de nous rendre plus insatisfaits encore. Peut-être même que, au soir de leur vie, les êtres humains qui, ayant été en présence de la morale de l’histoire, de la vérité, s’étaient refusés à croire que ce n’était que ça et avaient donc poursuivi plus avant leur quête de grandeur, se rendant compte qu’elle ne signifie rien, que la vérité, la morale de l’histoire était chose beaucoup simple, regrettent cette simplicité, déplorent leur ambition, leur grandiloquence, et se lamentent sur la perte du temps passé, mais c’est trop tard, bien évidemment, n’y ayant pas cru eux-mêmes, qui pourrait les croire, à présent, s’ils entreprenaient de révéler le secret, la vérité, le fin mot de l’histoire, ne les accuserait-on pas de mentir, de décourager les rêves de grandeur de la jeunesse ? Ah, les vieux. Mais je ne sais pas, quoi qu’il en soit, j’ai le sentiment que cela ne changerait rien pour moi : il faut que je fasse les choses par moi-même. Ce que je cherche — la forme, la signification —, il n’y a que moi qui puisse le trouver.
Il eût été étonnant que l’état du monde se fût amélioré du jour au lendemain. On se demande bien comment un tel événement eût pu avoir lieu, c’est-à-dire : par quel enchantement ? Mais que l’état du monde soit au mieux aussi déplorable que la veille a de quoi accabler même le plus vaillant des optimistes. Ce que je ne suis pas. Ni pessimiste. Jouer la valeur bonheur à la hausse ou la baisse, comme toutes les valeurs, d’ailleurs, me semble indigne. On aimerait ne pas parier sur le temps, le laisser faire son œuvre, mais peut-être est-ce parce qu’on en connaît l’inéluctable fin qu’on se complaît à miser ce que l’on n’a pas. Il n’y guère qu’une remise à zéro qui serait salutaire — recommencer l’histoire —, mais comme elle est impossible — l’histoire est ce qui ne recommence pas —, qui la caresse en esprit s’abandonne à de douces mais vaines rêveries. Je ne sais pas pourquoi, mais je songe au passage que j’ai effacé avant d’écrire ce que je suis en train d’écrire, passage où il était question d’une « poésie chiante » par opposition à une « poésie non chiante », l’auteur de ces remarques lumineuses semblait être en train de dénoncer une situation condamnable propre à la France, selon lui (il ne disait toutefois pas où les choses se passaient différemment, peut-être ne le savait-il pas), laquelle France, dans une sorte d’ archaïque réflexe de classe (bourgeoise, assurément, ce n’était pas dit, mais on pouvait le supposer sans trop se creuser la cervelle), se rendrait coupable d’encourager la « poésie chiante », « obscure », les trucs bien écrits, quoi (il m’arrive, en marge de ce journal, de noter le nom des personnes dont je parle sans les nommer, mais en ce qui la concerne, cette personne, je ne le ferai pas : je tiens à l’oublier), et cependant que j’étais en train d’écrire ce que j’étais en train d’écrire, une interrogation m’a paralysé : Qu’est-ce que j’en ai à faire, me suis-je dit, moi, de la poésie ? De la poésie, j’entends, ou de n’importe quoi en tant que catégorie préformée dans laquelle il faut faire entrer des choses ou d’autres. Caressant comme je viens de le faire à l’instant le rêve illusoire d’une remise à zéro, c’est peut-être moins après l’histoire en tant que telle que j’en ai qu’après cette façon qu’on a de la faire, de donner forme à la réalité, de forcer les choses à entrer dans des catégories préformées dont, en vérité, on se moque éperdument (et si non, on le devrait), mais par la force desquelles on en vient à penser non pas tant à l’expérience en tant qu’expérience (et à la vivre, surtout) qu’à la place que telle ou telle expérience peut bien occuper sur l’étagère où sont rangées nos conceptions du monde. On comprend aisément que, dans le but d’obtenir une subvention, d’attirer l’attention, d’exister socialement, il soit plus facile de se déclarer « poète performeuse », ou je ne sais quoi d’autre, que de prétendre s’interroger sur le sens de l’expérience, c’est-à-dire de l’existence, d’autant qu’une telle attitude, à n’en pas douter, classe qui s’en rend coupable dans la catégorie définitive du « chiant », mais peut-être n’est-ce pas très intéressant. Ce n’est pas en tant qu’elles sont des catégories que je me sens mal à l’aise avec les catégories (il faut mettre de l’ordre dans ses pensées), c’est dans la mesure où elles anticipent sur l’expérience et, ce faisant, nous interdisent d’en faire : nous ne faisons pas une expérience, nous rangeons ce qu’il nous arrive dans des catégories a priori (au sens kantien d’antérieur à l’expérience). Ainsi, l’expérience ne se produit-elle jamais (c’est tout le problème de l’empirisme : pour la pensée en tant que système, il n’y a pas d’expérience, il n’y a que des expériences possibles), la pensée se contentant de reproduire un schème qui lui est antérieur. Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle, in fine, l’état du monde semble se dégrader : s’il y a des expériences, mais personne pour les faire, comment peut-on espérer s’améliorer ?
Que des imbéciles président aux destinées de la planète et que l’activité principale du reste de la population mondiale consiste à commenter sans une lueur de réflexion sensée leur geste catastrophique semble une hypothèse eschatologique grossière que, par sa désastreuse course, pourtant, la réalité confirme chaque jour. On devrait être dégoûté par avance à l’idée de réussir tant réussir se confond avec échouer, mais comme on ne sait pas quoi faire d’autre — n’ayant rien appris que cela, comment pourrait-on imaginer d’éventuels possibles ? —, que recommencer ce qui, déjà, n’a pas marché les fois d’avant, on continue non sans une affligeante allégresse. Le sourire fluorescent de l’homme le plus puissant du monde brille, en effet, par l’image du crétinisme qu’il offre, resplendissant de bonheur. Et on en trouvera encore pour se demander : « Mais, bon sang, comment se fait-il que nous soyons à ce point aveugles ? » Plus on accumule les milliards, — plus on possède, et moins on a d’esprit. Sans doute est-ce la loi ultime de la croissance humaine : nous sommes tous emportés dans un sens dont nous n’avons que faire. Ou, du moins, car je ne veux préjuger en rien des états d’âme de mes contemporains (les pauvres), dont moi, je n’ai que faire. Comme je n’ai que faire des outrances des unes et des autres, de leurs vocabulaires guerriers, de leurs gesticulations mortifères, ni de leurs crasses éructations, lesquels n’ont qu’un seul effet : m’empêcher de respirer en paix. De la paix, il y en avait, ce matin, quand je suis sorti me promener, me contentant du rien qu’il suffit pour exister : un peu de soleil, le calme du cimetière, l’esprit comme le pied, l’un ne va pas sans l’autre, alertes. P. venait de m’écrire pour me dire qu’il avait pris la route de l’Ombrie, sur les pas de saint François. Cette perspective, tranchant par son déconcertant naturel (venant de lui, ce choix ne me surprit pas le moins du monde), me réjouit par le congé qu’elle donnait à la bêtise de nos princes et directeurs de conscience, — définitif. J’ai continué de marcher, il y avait quelque chose de léger dans l’air. Peut-être étaient-ce les derniers rayons de soleil avant la pluie. Je ne sais pas. Je ne l’attendais pas, la pluie, mais il serait faux de dire que, tombant, elle me déplût. Je l’accueillis, et ce fut tout. Bientôt Florence.
Comment savoir si nous fûmes, ici, là, nous-mêmes ? La mémoire pouvant nous faire défaut, voire nous tromper, les témoignages se falsifiant et leur sens s’altérant avec les ans, il n’y a guère que des traces, parfois des plus vulgaires, abandonnées par le hasard dans nos poches ou nos tiroirs, qui soient en mesure de nous assurer que, peut-être, nous avons été, ici, là. Et nous-mêmes ? À la recherche de ces photographies que, depuis ce matin que j’ai pensé à elles, des photographies de la Sainte-Victoire dans les nuages et de jeux d’ombre et de lumière entre les feuilles et un mur de l’atelier des Lauves, je cherche, j’ai entrepris de ranger cette commode où, depuis trois ans bientôt que nous sommes revenus vivre à Paris, s’entassent papiers, documents, souvenirs, choses cassées, et, si je n’ai pas trouvé là ce que je cherchais, parce que ces photographies instantanées n’y sont pas, mais où sont-elles ? j’entends : ailleurs que dans ma mémoire, je ne le sais pas, j’ai retrouvé ce sachet de sucre, emporté avec moi, je suppose, après avoir bu le café dans lequel je ne le verse pas, parce que je le bois noir, et de préférence serré, il y a plusieurs années de cela, et sur un côté duquel on peut lire « Bar Anna Paestum » et de l’autre voir le plongeur du coin plonger, comme il le fait depuis plus de deux mille ans, à présent, on ne sait où, suspendu dans sa chute. J’ai été ému par cette trouvaille insignifiante, pas autant, sans doute, que par les nombreux dessins de Daphné que j’ai conservés en bon archiviste de nos vies, mais tout de même assez pour que je prenne en photographie ce sachet de sucre, le recto et le verso, non pas tant afin de m’assurer d’en conserver une trace fiable que pour la beauté pure et simple de cette chose banale, certes, mais qu’une décision proleptique, le glissé de la chose dans la poche et son oubli au fond d’un tiroir anticipant sur sa découverte, la joie qu’elle procurera, et les souvenirs qu’elle éveillera, aura sauvé de la destruction à laquelle sa fonction véritable (sucrer quelque breuvage) la destinait. L’étrange, disons-le ainsi, faute de mieux, l’étrange dans tout cela, c’est que, dans ce texte qui n’a pas de nom et que j’écris par touches lentes, ignorant dans quel sens il s’oriente, et en vue du prolongement duquel j’ai songé aux photographies que je ne trouve pas depuis ce matin, mettant l’appartement sens dessus dessous pour ne pas mettre la main dessus, je cherche justement à articuler, à sauter de l’une à l’autre faudrait-il dire plutôt, Naples et la Provence, le Vésuve et la Montagne Sainte-Victoire, la plongée et l’ascension, et que c’est lors de ce voyage à Naples, voyage qui, à l’exception de notre visite à Paestum, précisément, m’avait paru parfaitement détestable, que j’ai glissé ce sachet de sucre dans ma poche au fond du tiroir de laquelle je l’ai retrouvé cet après-midi alors que je cherchais les photographies cézanniennes, Cézanne dont il n’est pas encore question dans le texte en question, mais l’angoissant voyage à Naples, oui. L’étrange, c’est que cela — ce que je suis en train de décrire —, passant pour insignifiant, serait un excellent moyen, le moyen que je n’ai pas trouvé jusqu’à présent, de passer du Vésuve à la Montagne Sainte-Victoire, d’un endroit à un autre du texte dont l’écriture est en cours, moyen que j’ai cherché sans le trouver et que, en ne trouvant pas ce que je cherchais, aujourd’hui, j’ai trouvé.
Les malheurs auxquels l’écrivain est confronté semblent se multiplier à l’infini. Au milieu desquels, en vérité, l’acte d’écrire proprement dit émerge comme un plaisir des plus rares, quand même il relèverait de l’épreuve, comme ce fut le cas hier, ainsi que je l’ai raconté. Écrire, ai-je toujours pensé, je crois, est autotélique : il suffit d’écrire. Et c’est si vrai. Et c’est si faux. Ce matin, j’ai eu beau ne passer que quelques minutes dans la librairie où je m’étais résigné à me rendre pour faire enfin l’acquisition — tardive — des Matinées à Florence de John Ruskin, c’en fut presque trop, déjà. Pendant ce court laps de temps, deux personnes sont venues faire leurs achats : un héritier (« Vous m’avez confondu avec mon père ! », a-t-il dit en éclatant de rire au librairie auteur de la méprise) venu acheter le Demorand (« Mes patients n’arrêtent pas de m’en parler… ») et une dame d’un certain âge (l’âge de l’auteur, sans doute), en quête du Cohn-Bendit (« On n’en a plus », lui répondit laconiquement le libraire). Pauvre de moi. Mais ce n’est pas tout. Cette après-midi, j’ai entrepris d’imprimer le manuscrit des cent-trois premières pages de mon roman, Loin de Thèbes (ce sont les seules que j’ai écrites jusqu’à présent). Et ce fut un si long chemin de croix que, non sans avoir distribué une bonne demi-douzaine de coups de pied à l’imprimante anchropophage, j’ai fini par traverser la rue et aller chez Copytop Montparnasse (Paris XVe) où quelqu’un de fort aimable a fait diligence contre la modique somme de 52,16 euros. Que j’ai réglée sans sourciller (« Excusez-moi mais, par curiosité, en recto-verso, c’est le même tarif ? »). Est-ce le prix à payer pour écrire ? En vérité, il est à la fois plus faible et infiniment plus élevé. Le simple fait d’“y croire”, à l’âge avancé qui est désormais le mien, et malgré l’évidence de l’échec, relevant au mieux de la pathologie mentale. Mais, après tout, personne ne me demandant rien, je n’ai aucun titre de me plaindre : tout ce qui m’arrive, je l’ai voulu et, si je ne l’ai pas voulu effectivement, l’ayant eu, je suis toujours à temps d’arrêter. Pourquoi est-ce que je continue, alors ? À vrai dire, cette question, si l’imprimante ne m’avait pas fait défaut, refusant d’obéir, imprimant à moitié, avalant du papier et mon temps, je crois que je ne me la serais pas posée, pas aujourd’hui, en tout cas. C’est la machine qui la cause, cette peine. Et il n’est pas tout à fait faux de dire que la machine, censée nous faciliter la vie, semble entraver toujours plus nos desseins, se mettre en travers de notre chemin, nous empêcher de faire ce que nous avons le désir de faire, nous humiliant, ou nous renvoyant à la nullité absolue de notre condition. En lisant, dans la notice que Victor del Litto consacra à Rome, Naples et Florence de Stendhal, dans son édition du texte à la Pléiade, qu’en 1817, date de la première édition de l’ouvrage, la gloire littéraire consistait à faire imprimer à compte d’auteur 500 exemplaires d’un ouvrage, et de parvenir tout de même à dégager un petit bénéfice, je n’ai pu m’empêcher de pousser un soupir de dépit. Deux cents ans plus tard, l’écart qui nous sépare de cette époque semble plus grand encore que celui qui nous sépare de la Préhistoire, comme si l’inflation, même en matière littéraire, croissait exponentielle. Pourtant, nul magnat de la Bourse ne règne sur le commerce de la librairie, jouant tantôt à la baisse, tantôt à la hausse, comme ceux qui brassent les milliards de dollars. C’est simplement ainsi que va la marche du monde : à sa perte. À sa perte, vraiment ? J’exagère : il y en a toujours qui gagnent, et le seul reproche que j’ai à adresser à ce monde, n’est-ce pas que ce ne soit pas moi ? Je ne sais pas. Je suis sans doute trop sévère avec moi-même. J’ai perdu tellement de temps cette après-midi que je n’ai plus d’énergie pour rien, et certainement pas pour m’accabler, tout juste pour me faire plaindre. Mais il n’y a personne. Alors, je me tais.
Écrit le chapitre 19 de Loin de Thèbes. Le chapitre 1.2.19, pour être tout à fait exact, lequel clôture donc le livre un. Si, du moins, dans « 1.2.19 », « 1 » signifie « livre un », « 2 », « partie deux », et « 19 », « chapitre 19 ». Mais je n’aime pas trop les mots « livre », « partie », « chapitre », non que l’organisation me dérange, la structure, pour employer cette expression passablement passée de mode, mais les mots ne me semblent pas adhérer à la chose. Ce n’est pas tant une question d’organisation, de structure, qu’une question de rythme. Dans le 1 de 1.2.19 (premier rang), le 1 et le 2 (deuxième rang de 1.2.19) obéissent au même rythme et les dix-neuf chapitres (rang 3), aussi, logiquement. Mais cela ne signifie pas que le rythme va être le même dans tout l’ouvrage, que dans 2 (de rang 1), il y aura deux rangs 2 et dix-neuf rangs 3, et que ces rangs 2 et 3 seront à leur tour semblables aux rangs 2 et 3 de 1 (rang 1). Cela peut sembler du verbiage, mais pas du tout. C’est tout sauf du verbiage. C’est une question d’économie d’ensemble et de détails, d’où mon inconfort à nommer ces rangs des « livres », « parties », « chapitres », ce n’est tout simplement pas de cela qu’il s’agit, même si le mot de « rang » a un sens trop logico-déductif à mon goût. Enfin, « à mon goût », non, le côté logico-déductif serait au contraire tout à fait à mon goût, mais il n’a pas grand-chose à voir avec ce dont parle le livre. D’ailleurs de quoi parle le livre ? Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx. Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx.Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx.Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx.Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx.Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. 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Enfin, pour en venir à bout, non. Pour faire ce que j’avais l’idée de faire. Je le répète : j’ai l’idée de trois chapitres que j’ai écrits ces derniers jours depuis dix mois que j’ai laissé le texte, et ce que j’ai écrit ressemble à l’idée que je m’en faisais il y a dix mois environ. Mais il n’y avait plus l’élan quasi automatique qui m’avait poussé à écrire. Hier, en m’endormant (plusieurs jours d’une sorte de migraine ophtalmique de suite), je me suis fait un récit de l’écriture du chapitre, disposant certaines phrases à l’intention de mon moi futur à sa table d’écriture (j’avais noté la première sur un bout de papier que j’avais laissé sur mon bureau), et ce matin, je me suis mis au travail. Mais il y avait du bruit sur le boulevard (le boulevard est définitivement une structure urbaine policière, l’affirmation du pouvoir de l’État policier dans l’espace public de la ville), et cela me dérangeait pour écrire, et puis, Nelly est revenue, ce qui m’a dérangé aussi, j’ai perdu mon sang-froid, mais je me suis remis à écrire avec une forte détermination qui n’avait rien d’un plaisir, qui était au contraire la réaction de mon organisme à la résistance de l’univers. On ne se représente pas ainsi l’écriture, je crois, d’habitude, on s’imagine quelque chose d’éthéré, mais c’est extrêmement dur, bien souvent, taper à l’ordinateur n’apporte qu’une satisfaction très pauvre, il faut s’abstraire de cette machinerie imbécile pour se concentrer exclusivement sur le texte, le sens, l’écriture, surmonter la matérialité de l’écriture pour parvenir au sens. Et, en même temps, cette matérialité fait partie de l’écriture. On ne peut donc pas la mépriser, comme si l’écriture était quelque chose d’abstrait, de sans chair, le livre fini donne cette impression, c’est vrai, les pages se ressemblent toutes, l’objet est formaté, obéit à certaines exigences de mise en forme, de commercialisation, etc., quand on lit une livre (ou une page sur internet), on ne voit que le résultat, on se dit : que ce soit un être humain qui l’ait écrit ou une intelligence artificielle, cela m’est bien égal du moment que j’en ai pour mon argent, on émet un jugement à l’emporte-pièce (comme si quelqu’un en secret sommait de s’exprimer, alors qu’il faudrait apprendre à se taire), mais il n’y a pas deux pages qui ressemblent dans un livre, dans un texte, même si l’écriture semble la même (c’est son style, pense-t-on, quand on ne fait que lire), tout est toujours différent, l’investissement, l’effort, la douleur de l’activité, laquelle ne peut pas être évacuée (pour que tout soit doux, gentil, inclusif, mais quelle bêtise), mais doit être intégrée, digérée, acceptée, pour aboutir à quelque chose de plus fort, de plus important que la douleur de l’activité physique d’écrire, l’écriture, le texte, le livre, la signification. C’était très douloureux, ce matin, mais quand je suis parvenu au bout, j’ai ressenti une grande force, comme si j’avais vaincu tous les obstacles du monde dans lequel je vis, tout ce qui empêche de penser, d’écrire, d’aller au bout de soi-même, plus loin que soi-même : les distractions, la machine, la bêtise, la vulgarité, le vacarme, l’indifférence, l’incompréhension, la laideur, et j’en oublie dans cette litanie, — je me suis senti plus fort que tout cela, et c’était un sentiment d’une puissance étrange, quasi irréel, étranger à ce monde. Mais pourquoi écrire, sinon ?
Qu’on puisse ne pas vouloir vivre dans le monde tel qu’il se dessine et qu’on puisse encore vouloir vivre, tout simplement, n’est pas le moindre des paradoxes auquel se trouver confronté. Et cette expression — « le monde tel qu’il se dessine » — n’est pas une formule pour résumer la somme des angoisses que l’on peut bien ressentir devant les évolutions prétendument nécessaires et inévitables de la vie sociale ou de la vie en général (l’intelligence artificielle, le surtourisme, l’uberisation de l’économie, l’effondrement de la biodiversité, le devenir synthétique de la nature, la moïsation de la politique, le catastrophisme climatique, et j’en passe), c’est la forme même que prend notre vie, laquelle forme n’est pas tant prise (comme s’il y avait une sorte de volonté fatale et impersonnelle à l’œuvre, étrange résurgence d’un design surhumain), que forcée : je n’ai pas demandé ce monde et, pourtant, c’est ce monde qui advient, et dans lequel il me faut vivre. Car, cela va de soi (mais peut-être faut-il le souligner pour éviter tout malentendu), dans ce monde, et je ne reprends pas ici la liste dressée rapidement ci-dessus, dans ce monde, il n’y a pas de place pour la démocratie, parce que toute pensée humaine en aura été savamment expulsée. Que ce qui faisait jadis la dignité de l’homme, la pensée (cf. Pascal), ne soit plus considéré que comme une tâche fastidieuse parmi d’autres, tâche qu’on peut efficacement déléguer à une machine parce qu’elle est censée être plus intelligente que nous (mais qui « nous » ?), ce n’est pas un simple progrès technique, comme ont pu sembler l’être les usines à slips ou à n’importe quoi, c’est le renoncement pur et simple à l’existence, à tout destin. Et il n’est pas fortuit que, dans les pays occidentaux, pareils phénomènes s’accompagnent de la volonté d’inscrire la mort dans la Loi, comme si les peuples, pressentant leur fin approcher, préféraient l’anticiper, prendre des dispositions relatives à celle-ci, plutôt que d’en être les passives victimes. Car, derechef, on se demande quel peut bien être l’avenir d’un peuple qui se préoccupe principalement de ne pas se reproduire, de prévoir le temps futur de son inactivité, et de se disposer non pas tant à mourir qu’à être mis à mort sans douleur. Pour un tel peuple, dans un tel monde, on comprend que sous-traiter la pensée soit une aubaine qui dégage un surplus bienvenu de temps libre, toute contrainte étant conçue comme une entrave à la jouissance, c’est-à-dire à la liberté. À commencer par celle-ci, la malédiction de l’espèce par excellence : l’enfantement. La liberté se confondant avec la satisfaction immédiate d’un besoin plus ou moins primaire, satisfaction que procure le fait de pouvoir cliquer sur un écran afin de se faire livrer indifféremment un repas, de la drogue ou un plan cul, à la fin prochaine de l’histoire, et définitive, celle-là, l’accomplissement du désir coïncidera avec la disparition de qui désire. La vérité est que, quiconque veut vivre malgré tout ce qui est à vous dégoûter de vouloir, ne peut s’empêcher d’avoir hâte qu’elle advienne, cette nouvelle fin de l’histoire, pour passer enfin à autre chose. Mais elle tarde à venir et il lui faut souffrir le spectacle affligeant d’une civilisation qui s’enfonce chaque jour un peu plus avant dans la plus crasse des bêtises. Comme si, tous les moyens nous étant offerts du paradis sur terre, nous nous complaisions à en faire un enfer, ou plutôt un cirque des moins réjouissants, des plus sinistres, bien au contraire. On voudrait s’enthousiasmer, mais pour quoi ? Il faudrait pour ce faire s’amputer des meilleures parts de son intelligence et de sa culture pour se livrer pieds et poings liés aux délires pressants du fanatisme. Faire comme tout le monde, soit. Mais à quoi bon vivrait-on, dès lors ? Je ne vais tout de même pas me salir pour n’importe quoi, pour n’importe qui, pour les masses sèches comme les terres stériles. Tout y transpire l’uniformité, l’ennui. Et le mâle dominant du nouvel Occident est un pauvre type ventripotent qui, affalé sur un banc, regarde de ses yeux tout ronds le temps s’écouler qui le sépare de sa fin prochaine. Massacre ou lassitude, il ne sait. Et qu’importe ? Tout est indifférent. Dans le manuscrit de son Histoire de la peinture en Italie, à la date du 25 juillet 1815, accablé par la nullité de la Restauration (« le parti de l’éteignoir », comme il l’appelait), Stendhal dessina un éteignoir au beau milieu de cette phrase : « Tout ce qui se fera désormais en France devrait porter cette épigraphe [ici le dessin et dessous :] à l’éteignoir ». C’est qu’il avait cru voir les Lumières (et les suivre), lui. Mais moi ?
Écrit le chapitre 18 de loin de Thèbes. Et je crois mieux comprendre à présent ce qui devait me poser problème quand j’ai laissé ce texte. Il y a, par exemple, ce jeu entre Orsini et Orsoni qui a dû me sembler une forme de répétition de la Vie sociale, mais cela peut se comprendre, et se reprendre, se corriger sans peine, ce n’était peut-être qu’un moyen d’avancer dans l’écriture qu’il n’est pas nécessaire de conserver jusqu’au bout (l’échelle que l’on repousse derrière soi). Ce n’est pas un élément important du texte. L’est plus sans doute la solitude, mais — si le projet qui est le mien est le bon et si je parviens à le mener à bien — c’est une trajectoire autre que suit loin de Thèbes, inverse, dans une certaine mesure, à celle de la Vie sociale, qui ne part pas des mêmes présupposés et ne cherche pas à parvenir aux mêmes conclusions. Aujourd’hui, j’ai hésité avant d’écrire ce nouveau chapitre. Si le 17 est venu tout seul, pour ainsi dire, vendredi soir, ce n’est pas le cas de celui-ci (ni du 19 dont j’ai déjà l’idée nette depuis des mois que j’ai laissé l’écriture du roman). Et alors, il y a de la place pour cet horrible doute, qui n’est pas sans fondement (je pense aux difficultés que j’ai eues à publier la Vie sociale et à son absence totale de succès), mais ce n’est pas la question. Quelle est la question ? Ce n’est pas une question, c’est un problème qui m’est posé. Quel est le problème, alors ? Eh bien, celui que je viens d’évoquer et ce qu’il implique : comment trouver la force de faire les choses qu’il faut faire quand il est fort probable qu’elles demeurent tout à fait sans effets ? Comment trouver les ressources d’écrire quand ce qui attend ce qui sera écrit, c’est l’indifférence la plus parfaite ? Cette pensée me préoccupe pendant un certain temps. Temps pendant lequel je n’écris pas (et ma vie me semble dépourvue cependant de tout intérêt). Et puis, sans que je ne comprenne très bien pourquoi, je parviens enfin à surmonter cet obstacle (l’à quoi bon ? dont j’ai déjà parlé). Mais avec ce journal, n’est-ce pas le même problème qui se pose ? Eh bien, si étrange que cela puisse me paraître, non : ce journal, je l’écris, c’est tout, et ne me demande pas comment ni pourquoi il se fait que, je ne le sais pas (il est à lui-même sa propre fin, peut-être, qui se confond avec ma vie même). Parallèlement, je me rends bien compte de l’importance d’écrire un texte comme loin de Thèbes. Écrire oriente mes pensées : ce matin, j’avais de toutes autres idées en tête, j’étais — pour ainsi dire — à des années-lumière de là où je me suis trouvé après avoir écrit le chapitre 18. Et non seulement c’est très bien (cela me fait du bien), mais il me semble surtout que c’est nécessaire, il me semble que c’est le seul moyen d’échapper et à la folie et à l’insignifiance. Critiquer (au sens de faire la critique, la satire de l’époque) peut permettre d’échapper à l’insignifiance, mais cela ne permet pas d’échapper à la folie, au contraire, on s’y enfonce tout entier. Faire autre chose (et par « autre chose », j’entends : « ne pas écrire ») permet d’échapper à la folie (« Que m’importe l’époque ? Je vis ma vie, j’aime la vie », se dit-on), mais ne permet pas d’échapper à l’insignifiance (quel sens peut-elle bien avoir la vie de ces millions de personnes qui pensent sincèrement que la vie commence avec elles et s’achève avec elles ?). Cette double libération (de la folie et de l’insignifiance), j’y pense un certain temps en regardant les traces sur la fenêtre de la pièce où je me suis assis pour écrire (il faudra que je fasse les vitres), et me dis qu’elle m’est une grande joie.
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