“Petit chantier” (l’idée, bis). D’abord, faire le vide, commencer par l’ignorance, rien du tout. La généalogie de l’idée, je la connais, mais elle ne pourra t’intéresser, tu ne pourrais pas la comprendre, puisque tu ne participes pas de la forme de vie qui est la sienne, du désir de sa forme de vie. Aussi, je vais garder le silence à ce sujet. Et si, par hasard, elle devait se révéler d’elle-même (mais ce serait un événement étranger au projet en tant que tel, c’est de son éventualité que l’idée est venue, mais elle n’y est pas réductible), alors ce serait clair, en effet, mais est-ce que tu apprendrais quelque chose, est-ce que tu comprendrais quelque chose ? Je n’en suis pas certain. Aujourd’hui, je n’ai rien écrit, mais je me suis posé une question importante, à mon sens, une question de seuil : ce en dessous de quoi un x n’est pas possible, un x = vivre ou x = habiter, par exemple (note que, bien sûr, ces exemples ne sont pas pris au hasard, vivre et habiter m’obsèdent, d’autant plus que vivre et habiter me semblent profondément solidaires, chaque forme de vie habitant l’univers à sa manière), le n en dessous duquel x n’est plus possible, se détruit, s’anéantit. Question de ressources, aussi : de quoi avons-nous besoin pour vivre ? Question qui se décline encore ainsi : d’où avons-nous besoin pour vivre ? C’est-à-dire, tout à la fois : combien de mètres cubes ? à combien en temps de marche de la mer ? etc. Le minimalisme, alors, ne s’entendra pas comme le moins possible, mais comme le moins nécessaire, le juste au-dessous de quoi ce n’est pas assez, la vie est menacée, on ne peut pas habiter comme il le faut la partie de l’univers où nous pouvons habiter. Ces questions de seuil, il me semble, sont indispensables. Pour le dire en termes pragmatistes : on s’est trop posé de questions de nature (la pensée ontologique du τί ἐστι) et pas assez de questions de degrés (à partir de quand, combien, quel moment, la vie apparaît ? au-dessous de quel seuil le vivant se trouve-t-il menacé ?). À elle seule, c’est mon idée, la découverte de l’évolution ruine toute possibilité d’une pensée ontologique car elle apporte la preuve que rien ne demeure jamais l’étant qu’il est — pour x, demeurer l’étant que c’est, c’est mourir —, sinon nous ne serions jamais devenus autre chose que des bactéries et, fondamentalement, pourtant, nous ne sommes pas autre chose que des bactéries, rien que des bactéries développées, des bactéries qui ont vécu, des bactéries qui vivent. Les pensées protectionnistes, conservatrices (qu’elles visent à protéger, conserver la tribu, la nation ou la nature), tout comme les pensées identitaires (qu’est-ce que le vrai x en tant que x), participent toujours de la même illusion fixiste, pur produit de la pensée ontologique : τί ἐστι, ou mais qu’est-ce que c’est que ça ? La pensée du degré — s’imaginer potentiellement un escalier infini ou s’orientant dans une histoire immense, pour nous, de toute façon, rapportée à la longue durée, c’est à peu près la même chose : nous avons autant de mal à nous représenter l’infini qu’un milliard d’années — est une pensée non du terme, mais de la dynamique, de l’évolution, non de l’identité (x = x) ni de la différence (x ≠ x), mais de la métamorphose continue (l’histoire, dont l’écriture n’est qu’un bref moment), des transformations incessantes qui sont la vie des vivants.
“Petit chantier”. Idée. Qu’elle soit réalisée ou non, un jour, je ne vais pas dire que cela n’importe pas, mais si je n’avais pas d’idée, quelle chance aurais-je de les jamais réaliser ? Zéro. Quand est-ce que j’ai écrit zéro plusieurs fois sur des petits morceaux de papier que je venais de déchirer parce que le dessin que j’avais voulu faire était raté ? Hier. Avant de les jeter à la poubelle. Mais rater, est-ce vraiment le sujet ? On vante les vertus de l’échec, mais est-ce que l’échec existe réellement ? Je ne sais pas. Échec présuppose but, mais quel est le but ? Gagner ? Mais gagner quoi ? Et perdre quoi ? Je ne sais pas. Et ce ne sont pas que rhétoriques questions. Depuis Beckett, cette question de l’échec a zombifié des générations d’écrivains, comme le rhizome parasité d’autres générations de penseurs, écrivains, artistes, dieu sait qui. Comme si recevoir le prix Nobel était un échec. Alors, on pense l’échec depuis la réussite, et l’on ne comprend rien. Qui s’en étonnera ? Réussir, échouer, en vérité, cela ne veut pas dire grand-chose, mais penser, en revanche, oui. Avoir des idées. Ne pas demeurer chose morte, sans espoir, c’est-à-dire : sans espérance de vie, c’est-à-dire : sans devenir, c’est-à-dire : sans idées. Mais est-ce vraiment sujet à surprise que qui n’a pas d’idées — enfin, si ce ne sont les idées des autres — s’interroge sur le succès et l’échec ? “Petit chantier” : en silence, je fais le trajet de l’idée, et qu’elle porte ce nom ou non, in fine, cela m’importe guère, je vois la forme, je vois la lettre, tout est visible, tellement visible, n’est-ce pas là ce qui est le plus vrai ? Hier, non, avant-hier, j’ai donné mon sens du vrai dans cette note que je n’ai encore transcrite nulle part. Un premier “petit chantier”, serait-ce sa place à venir, le lieu de son devenir ? Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qui m’en empêche ? Rien ne m’en empêche : tout est ouvert, n’est-ce pas cela, penser, que rien n’empêche que tout te soit ouvert et que tu sois ouvert à tout ? Quand est-ce, ce matin ? oui, ce matin, je crois, ce matin, suivant le chemin esquissé hier (je n’ai pas de race), je me suis souvenu de cette blague que j’ai entendu durant toute ma jeunesse à Marseille, et à laquelle j’étais bien obligé de rire puisque tout le monde le faisait, rire : « Tu sais ce que c’est un Corse ? Non ? C’est un Arabe trop fatigué pour nager jusqu’en France. » Avec un nom comme le mien — un nom auquel, pourtant, pour une bonne part, je suis étranger —, il n’y avait pas de quoi rire, et ce, non à cause la proximité avec l’Arabe, qui est l’anti-Français par excellence (cf. le propos de mon oncle Jean relaté il y a quelques jours de cela), mais à cause de l’idée que chacun se fait de l’autre : tout le monde est son ennemi. Ici, et par là, j’entends : le pays que voici, ici donc, le “Blanc”, par haine réciproque, on le confond avec le “Français de souche”, mais moi, quelle est ma souche de France ? Avec des contingences de hasard, on fabrique des catégories faussement scientifiques — la race dont on ne sait ni comment la définir, ni combien il y en a, ni où l’une commence et l’autre s’arrête, ni avec quelle nuance la peindre, galimatias de gens perdus à la recherche de quelque référence crédible, bientôt, tout cela tombera dans le même discrédit que le matérialisme dialectique, la psychanalyse, et on se dira : « Ah, mais ces gens qui ne se sont pas laissés endoctriner, qui ont continué de penser hors du dogme fallacieux, comment se fait-il que personne ne les ait écoutés ? » avant de promouvoir quelque nouvelle imbécilité afin d’en faire une mode, afin de prendre le pouvoir avec — avec lesquelles on s’imagine penser les relations entre les gens et non seulement, les rendre meilleures. Mais de qui l’on se moque en réalité — i. e. quel pouvoir on entend ce faisant prendre sur l’autre —, cela personne ne le dit jamais. Je n’ai pas de race, je coule comme l’intérieur des mers, et j’ai de l’eau salée plein la bouche, c’est ainsi que je respire.
Le cri primal qu’en guise de thérapeutique désuète je pourrais être enclin à pousser pour purger la peine immense que m’inspirent ces êtres bizarres qui peuplent le monde qui est censé être le mien, il ne vient pas, et je me contente d’ouvrir des yeux ébahis, à la place, papillonnant d’eux pour me convaincre que je rêve, mais non, c’est la grosse réalité : dans ce nouveau monde tout de communautés antagonistes, le nouveau paria (au sens littéral comme figuré), c’est celui qui, pour employer le vocabulaire de Mme Nobelle, n’a pas de race. Ce mot déconcertant, « la France », il y a les pages de Proust (voir le journal du 25325, qui me semble beaucoup ancien que les deux mois à peine plus qui m’en séparent, la date faisant foi, — c’est étrange, ne trouves-tu pas ?) où il m’émeut, jusques aux larmes, ou quasi, et puis, il y a la grosse réalité — la geste des puissants, le bavardage des moi je pense que, et toute la théorie des professeurs d’opinion et des donneurs de leçon — où il me dégoûte, jusques à son rejet physique, ou quasi. Qui, en l’état d’abaissement où il se trouve, ne rêve de le voir disparaître, ce pays, et au plus vite. Au profit de quoi ? demandes-tu. Mais de n’importe quoi : de l’air. Faut-il attendre d’être en phase terminale pour en finir ? Aracide, i. e. sans race, comme d’autres, sans patrie, sont dits ou se disent apatrides, quoi qu’en pense mon époque, pour qui il importe avant tout de se trouver des origines, des identités, des racines — contrairement à ce qu’elle s’imagine, le rhizome, ce n’est pas son genre —, et donc des luttes, c’est une chance, c’est l’ouverture, le plongeon dans le grand bain de la mer intérieure qui trouve toujours le moyen de s’échapper par quelque détroit, fût-il, même, des plus étroits.
Épuisante présence à laquelle nous sommes requis. Épuisante, c’est le mot, ne trouves-tu pas ? À la fin, de ressources pour vivre notre vie comme nous pourrions l’entendre si nous en avions encore quelques, il ne nous en reste précisément plus ; on nous les a toutes prises. Et on, ne te méprends pas, je le puis nommer avec précision, malgré son impersonnalité — on n’est pas une personne, mais ce n’est pas personne — : c’est tout l’ordre social dont il s’agit, qui ordonne le désordre de notre existence. Qui ordonne le désordre, c’est-à-dire : nous y condamne dans la confusion de tout, et permanente, sans signification, sans destin. Il faut toujours qu’il se passe quelque chose mais, en réalité, qu’est-ce qui a lieu ? La signification se disperse, la vie est en pièces, et il n’y a rien pour coudre ensemble ces lambeaux. N’as-tu pas remarqué que, à la faveur de la porosité, c’est toujours le privé qui envahit le public, exactement comme dans la rue : le désert recule chaque fois que la propriété avance. Il faut bien gagner quelque chose. Tout à fait au contraire de nos consciences, aurais-tu envie de me répondre, peut-être, où le désert progresse. Mais, conscience, ce n’est qu’un mot, surchargé de tradition, pour dire une certaine fonction des organismes tant qu’ils sont en vie qu’une conception spéciocentriste de la vie nous empêche sans doute de comprendre comme partagée par tout. Je me bouche les oreilles pour dormir, notamment, pour penser, parfois, pour ne pas être sans cesse assailli par le vacarme qui règne dans la ville, mais je ne peux pas vivre les yeux bandés, et me couper du monde — tu sais déjà que je ne vois presque personne —, ce n’est pas une approche désirable de l’existence. J’en ai une autre. Mais comment transformer la vie afin qu’elle devienne pleinement désirable, pleinement vivable ? Les phrases que j’ai écrites aujourd’hui (les premières me sont venues cependant que je courais), j’ai beau ne pas savoir s’il faut que j’inaugure un nouveau carnet pour elle ou s’il faut que je les place à la suite de celui où sont consignées mes éclaircies (et, si j’inaugurais un nouveau carnet, quel type de nouveau carnet : à spirale comme celui des éclaircies, un noir comme celui dans lequel j’aimais écrire pendant le confinement ? — toutes considérations qui pourraient sembler annexes, vaines, mais tu me comprends, toi), je les ai notées quand même pour ne pas les oublier. Je viens de les relire. Je t’en parlerai peut-être, une autre fois.
De quoi rêver sinon de la vacance ? À quoi aspirer sinon à d’immenses plages désertes ? Qu’y a-t-il de plus beau que la gratuité absolue ? À mesure que les valeurs d’une époque obsédée par la rentabilité, l’argent, l’utilité s’affirment, comment ne pas désirer leur plus parfait inverse ? Et non pas la lenteur en soi, la chose sans destin, l’art pour l’art, mais des gestes plus légers, moins de gravité dans la voix, plus de justesse dans le regard, l’oreille attentive au lieu de celle qui mendie un peu de silence que le vacarme où se conjuguent la bêtise et la violence toujours lui refuse ? Hier matin, cependant que je traversais le jardin pour le plaisir simple d’aller, un enfant criait, mais très fort, et pleurant : « Je veux partir ! », ne cessait-il de répéter en hurlant, juste à côté de son père qui, assis sur un banc, dans l’indifférence la plus totale, était en train de discuter avec un autre homme, sans même prêter un regard à l’enfant, exactement comme si ce dernier n’existait pas, me suis-je dit. J’ai eu beaucoup de peine pour cet enfant. On aurait pu dire que ce n’était qu’un caprice ou un chagrin, et c’eût sans doute été vrai, mais ce ne l’était pas du point de vue de l’enfant, seulement pour qui est absolument incapable de se mettre à la place de l’autre, de voir la vie et l’univers de son point de vue à lui, qui reste toujours prisonnier de son petit ordre personnel. Dans l’ordre du père, ce qui fait la force, c’est de ne pas se soucier de l’enfant, de faire comme si de rien n’était, exactement comme s’il n’existait pas. J’ai eu beaucoup de peine pour l’enfant, dont je ne sais rien par ailleurs, sans doute parce que l’abandon qu’il devait ressentir dans son petit malheur, il m’arrive de le ressentir, moi aussi, du simple fait que je suis au monde, non que j’existe, que je vis, mais du fait que je suis dans ce monde avec les conceptions qui sont les siennes. Qui ne ressent le besoin très profond, qui vient de très loin, du cœur même de la douleur de notre présence au monde, de se mettre à hurler, comme l’enfant, « Je veux partir ! », et ne se retient que dans la mesure où il a été dressé pendant de longues années à ne pas céder à de telles impulsions, à ne plus consentir à soi-même, à ses sentiments, à ses sensations ? On voudrait se rouler par terre, pleurer toutes les larmes de son corps, pousser des cris rauques afin d’exprimer loin, le plus loin possible, hors de notre organisme, tout le mal que l’on nous fait, mais l’on se tient droit. Quelle tristesse. Ne t’arrive-t-il pas de le penser, toi aussi, quelle tristesse. Chaque jour, main dans la main, dirait-on si elles en avaient, la mort et la machine avancent, et c’est cela qu’on appelle le progrès, la machine et la mort, la machine de la mort, la machine de mort. Et jamais, ne le pressens-tu pas, il n’y aura suffisamment de larmes dans notre corps pour pleurer toute la tristesse qu’on nous inspire. De mes dessins, j’ai rempli le quatrième verso des cartes postales dont je te parlais avant-hier ; — comprends-tu ce que je veux dire ?
États d’âme : envie de partir dans une sorte d’exploration de ce que je pourrais appeler mon sentiment méditerranéen. À savoir, en quelque sorte, ce que m’inspire la Méditerranée comme microcosme (univers à l’échelle d’une mer), non comme espace distant (même si je me trouve loin, de facto, en ce moment, de là, mais comme proximité permanente, j’allais dire : espace intérieur, mais c’est au sens d’espace intériorisé. Et tout ensemble, ainsi : des atmosphères, des lumières, des couleurs, des sons, des parfums, des goûts, dans une écriture ouverture qui accueillerait les évocations aussi bien de l’anchoïade que préparait avec science mon grand-oncle Charles, de la lumière aveuglante du soleil calcaire qui se reflète sur le bleu de la mer que l’on a adossé à la falaise de la calanque de Callelongue, des odeurs spécifiques comme celle du pin, l’été dans le jardin de la maison de Roger et Arlette, des intonations, des dictions, des accents, des phrases folles qui ne se peuvent prononcer qu’ici (« Je me sens plus proche d’un Arabe que d’un Teuton », dit un jour mon oncle Jean avec une force de conviction et un sens de la formule qui font que bien des années plus tard je m’en souviens à la perfection, principe même de la France méditerranisée pour une autre Europe, la seule qui fût jamais, une femme sur le dos de ce taureau qui est un dieu), des manières d’être, des attractions, la Méditerranée fonctionnant toujours comme un pôle d’attraction, des idées qui semblent insensées, peut-être, mais qui prennent sens dans une histoire qui a du sens (cf. Nietzsche : « Il faut méditerraniser la musique » qui résonne comme une déclaration d’indépendance, d’où la Méditerranée comme émancipation), la clôture de l’espace et ses extensions, la nécessité de la traversée, comme si la Méditerranée depuis qu’Ulysse en a esquissé la première cartographie n’existait que pour être traversée, ce en quoi elle résiste aux puissances qui fige, tout en demeurant un foyer (Ulysse ne veut qu’une seule et unique chose : rentrer enfin chez lui, dans son île), les îles par suite, nécessairement, la Corse proche et lointaine, celles qui sont traversées par l’histoire (cf. la Lampedusa racontée de Dionigi Albera), des lieux qui semblent comme interdits, comme bannis autant que l’on s’en trouve banni (l’Algérie paternelle), une certaine philosophie de l’exil, mais aussi de simples et pures fascinations (l’architecture romane provençale, par exemple), qui révèlent ce par quoi j’ai commencé : un état d’âme, etc. Sans réelle recherche de cohérence, tout cela, cette dernière ne venant pas de surcroît (comme si on essayait de faire se tenir ensemble des éléments si disparates qu’ils ne s’emboîtent pas), mais étant donnée par l’espace même où tout se joue, s’articule, se distingue, s’embrasse, s’harmonise.
Avec les moyens du bord — c’est-à-dire : aucun —, je dessine ce que je vois. Au dos de cartes postales promotionnelles (elles me soulagent de l’angoisse du support que je ressens souvent : ne pas être à la hauteur de la qualité du support que j’utilise pour faire ce que je fais, d’où mon choix, assez fréquent, d’utiliser des matériaux bon marché, carnets grand public et stylos du même ordre pour faire ce que je souhaite faire, ainsi, si c’est mauvais, raté, etc., je peux déchirer, arracher, jeter sans avoir mauvaise conscience), je trace des traits plus ou moins adroits, plus ou moins fidèles à la réalité de ce que je vois, mais qui, quand je les regarde après coup, me semblent convenir. Évidemment, il n’y a aucune virtuosité, mais ce n’est peut-être pas ce que je cherche, et une technique plus affirmée, plus maîtrisée, me l’apporterait-elle ? J’en doute. Daphné, voyant les dessins que j’ai faits hier au soir, me dit que c’est joli, que je ne sais pas dessiner les visages, certes, mais que je ne suis pas mauvais pour le dessin d’observation, et puis entreprend de m’expliquer comment on dessine un visage. Oui, cette enfant est merveilleuse. « Dessin d’observation », c’est l’expression en usage, mais je ne sais pas si elle me convient. La question, j’insiste peut-être un peu lourdement là-dessus, mais enfin, passons, la question n’est pas que ce soit bon d’un point de vue technique (ce ne l’est pas et ne peut pas l’être puisque je n’ai pas de technique), mais que quelque chose se produise qui échappe à une certaine forme de surdétermination intellectuelle que je sens peser un peu lourdement sur moi. Avec les légendes des cartes postales promotionnelles, j’invente des titres par suppression de mots : « Dans une jeune époque 2025 » pour les dessins du coquillage, « musique 2025 » pour celui de la cabane qui se reflète mal dans un étang imaginaire. N’est pas étrangère non plus à cette démarche l’invasion paradoxale de la perfection produite par la machine : on se flatte d’une perfection qui n’a aucune réalité, qui n’est que pur mirage, pure illusion, pure chimère. N’est-ce pas formidablement bête que le faux soit parfait ? Et qu’on s’enorgueillisse de la perfection du faux comme si c’était réellement le point culminant du progrès (i. e. de notre histoire) ? Pourquoi faudrait-il que je désire le faux ? Que cela ne nous paraisse pas étrange me paraît extraordinairement étrange. À cette perfection fausse, je préfère la maladresse de mes traits de crayon dont je sais, pour être celui qui les trace, au moins qu’ils sont réels. Une esthétique du faux, en tant que sensation du faux, est une forme de suicide. N’est-ce pas ce à quoi notre Occident vieillissant tend désespérément : la disparition ? Le faux parfait, pour le consommer (que j’aie conscience ou non qu’il l’est, faux), il faut que je fasse la pétition de principe qu’il est vrai, ou que cela ne fait aucune différence, qu’entre le réel et un artifice parfait, s’il y a peut-être une différence de nature, cette dernière tend à s’estomper à mesure qu’on s’y habitue. Et c’est vrai que l’on s’habitue à tout, notre naturel étant plastique, mais comment cela pourrait-il susciter mon envie ?
Le rite que j’avais imaginé pour ce jour — tous les vingt-deux mai —, je ne l’ai jamais célébré. C’est étrange, non ? Ce n’est pas une question de mauvaise volonté, ni de troubles de la mémoire (tous les ans, à partir du dix-sept mai, je crois, ou aux alentours, en tout cas, une alerte électronique m’informe que ce sera bientôt le 22 mai), c’est une question de chance, de hasard, de moment. Et peut-être, après tout, est-ce très bien comme cela, qui sait ? L’important, en l’occurrence, en effet, ce n’est pas de faire quelque chose en particulier, mais de diriger son attention vers, vers quoi ? eh bien, rien, probablement, en tout cas, pas un objet, et aussi s’agit-il moins, sans doute, de diriger son attention, que de faire en sorte qu’elle prenne une certaine qualité par laquelle elle peut nous rendre sensibles différemment, spécifiquement, à des traits de l’univers auxquels, autrement, nous ne serions pas sensibles, pas aussi sensibles, ne ferions tout simplement pas attention, pas suffisamment attention. C’est ainsi qu’il me semble que je puis dire les choses. Toutefois, je me sens largement insatisfait — ni à cause du jour ni à cause du rite non célébré ni à cause de rien de précis, en réalité —, je dirais plutôt, tout simplement : à cause de moi. J’ai l’idée d’un x à accomplir, et je n’y parviens pas, comme si, j’ignore pourquoi, mon organisme se contentait, se satisfaisait de l’idée du x à faire — l’idée abstraite, en quelque sorte —, alors que c’est de faire ce x qui importe plus que le x en soi, plus qu’une déclaration sur la nature de ce x, c’est une action, une activité, une prise de position dans l’univers, une prise de position sur la position que nous devrions prendre en ce qui concerne notre rapport à l’univers, et qui demeure lettre morte par ce défaut, ce manque d’action de ma part. Je pourrais m’en tirer à bon compte en faisant preuve de la désinvolture la plus moralement confortable et banale qui soit : Le monde peut se passer de moi, mais ce n’est pas vrai, c’est-à-dire que c’est vrai, oui, le monde peut se passer de moi, le monde peut se passer de tout le monde, mais ce n’est pas vrai, sinon la vie — ma vie, mais entre la vie et ma vie, il n’y a pas de différence réelle, ce sont une seule et même vie, il n’y a pas de coupure, je le répète — ma vie n’aurait aucun sens, elle ne serait qu’un peu de temps qui passe pour rien, en vain. Il est possible que ce soit ce qui est en train de lui arriver, il est possible qu’elle soit en train de passer en vain, mais je dois continuer, je ne dois pas avoir peur du vide, du néant, lequel est la forme vers laquelle nos vies tendent, la dissolution, la perte, l’effritement, on peut le dire de diverses manières, elles reviennent toutes à peu près à la même idée. Ce n’est pas que cette perte, dissolution, désagrégation m’angoissent particulièrement, c’est qu’on n’a pas idée de la chance que l’on, en vérité : nous sommes en vie, et cette improbabilité qui tient du miracle (mais d’une forme un peu contradictoire de miracle, un qui n’enfreint pas les lois de la nature, un miracle tout naturel), il faut que nous la célébrions, non pas que nous la célébrions elle en tant que telle, mais que nos actions soient une célébration de ce fait extraordinaire et banal, miraculeux et naturel, que nous sommes en vie. Cela ne fera pas reculer la mort mais cela fera avancer notre cause.
Au fond du jardin, il y a une porte bleue. Des fleurs étranges la gardent. Bleu. Jaune. Orange. Cette porte, il ne faut pas que je l’ouvre. L’ancien propriétaire a bien dit, pourtant, qu’elle donnait sur un terrain de sport, un court de tennis, et que de là on pouvait partir faire de jolies balades, je ne le crois pas. Comment le pourrais-je ? Tout ce qu’il dit porte l’empreinte du faux. C’est pour cela qu’il sera si difficile, dorénavant, de les démasquer. Ce n’est pas qu’il ait le regard fourbe, non. D’ailleurs, quand même il l’aurait, cela ne changerait rien. Il n’a pas de regard du tout. Dans ses yeux, me suis-je dit devant la porte bleue, la regardant attentivement, il n’y a rien. Le regard vide, oui, c’est cela. C’est exactement cela. Le regard vide de celui qui ne vend rien, sert purement à vendre, peut-être, messager publicitaire, intermédiaire entre les mondes, il pourrait servir à tout et n’importe quoi, tout et son contraire. Il n’y avait rien dans ces yeux, me suis-je dit, regardant sans ciller la porte bleue. Ni amour ni haine. Ni vérité ni mensonge. Il avait l’air de dire Tout ceci est fini, tout ce en quoi vous croyiez, les valeurs, tout, il n’en reste déjà plus rien, déjà, regardez, c’est le monde nouveau. Je sais qu’il aurait voulu que je l’écoute, mais comment aurais-je pu entendre cette voix trop douce, qui parlait de demain et tout ce que l’on y trouverait si l’on voulait seulement consentir à suivre le mouvement de l’univers ? Comment aurais-je pu l’entendre ? Il disait simplement que je pouvais ouvrir la porte si je le voulais et, de là, partir me promener. Prendre des sentiers, prendre des chemins. À l’entendre, on aurait dit qu’il me promettait le tour du monde, l’aventure sur le pas de la porte. Enfin, de l’autre côté. Quelle drôle d’idée. Pas me promener, non. Je peux partir me promener en passant par la porte d’entrée, ai-je pensé tandis qu’il me vantait les mérites de la porte bleue. Non, quelle drôle d’idée que de prendre la porte de derrière. La porte bleue qui ouvre sur des espaces aussi anodins que terrain de sport, court de tennis, prairie verte, sentier du littoral. Et tout. Il disait la vérité et, pourtant, c’était le contraire. Devant la porte bleue, j’ai eu la conviction qu’il ne fallait pas l’ouvrir. Elle devait rester close pour moi. Si je l’ouvrais, je ne sais pas ce qu’il se passerait si je l’ouvrais. Il faudrait que je l’ouvre pour le savoir. J’ai essayé d’ouvrir le loquet, mais il a résisté. J’ai insisté, mais le second non plus ne voulait pas céder. Il y a eu un souffle d’air dans la canicule de l’été et je me suis retourné pour voir les fleurs qui gardaient la porte bleue. Phalloi hérissés, ai-je pensé, du jaune et du orange qui poussent au bout de tiges courbes et vertes. Étranges fleurs venues d’Afrique, me suis-je documenté, qui peuplent un jardin à l’autre bout de la terre, au bord de la mer, à la fin. Géographie qui déraisonne, peut-être, ou bien est-ce autre chose ? Je ne sais pas. J’ai fait quelques pas en arrière pour regarder les fleurs et la porte, l’espace disloqué de la France, les fleurs ondulant sur fond de ciel bleu au gré du vent chaud qui leur soufflait dessus. Au loin, le ciel pur, bleu sans nuages, nulle perfection pour lui, qui tendrait plutôt vers le blanc, sa disparition. L’absence. Qu’elles sont belles, me suis-je dit ensuite, qu’elles sont belles, ces fleurs qui flottent dans le ciel. Ce sont des astres qui agrandissent l’univers. Si je parvenais à les toucher, si j’étais assez grand pour les toucher, comprendrais-je quelque chose que je n’ai pas compris jusqu’à présent ou bien serais-je simplement apaisé, cessant de chercher, de vouloir comprendre, enfin ? Qu’elles sont belles, ces lunes jaunes et ces planètes orange, qu’elles sont belles, ces comètes vertes qui strient la voie qu’elles irisent, révolutions exquises, courbes lactées qui s’étendent planes à l’infini, dans la brise quasi néante de l’été. Si seulement je pouvais planer dans le ciel, et voler, me suis-je dit, toujours regardant la porte bleue. Alors, je suis sorti par l’autre porte, celle de devant, j’ai fait le tour de la maison, en passant par la rue du village, prenant tout de suite à gauche sur un petit sentier, contournant le bloc, et me retrouvant là, de l’autre côté pour voir que c’était pareil que de l’autre côté, aux verrous et aux fleurs près. Alors, j’ai fait le tour dans l’autre sens, je suis rentré dans la maison en prenant la porte d’entrée, et je suis revenu me poster devant la porte bleue. Je suis resté là un certain temps à observer sans savoir quoi au juste, ni pourquoi. Pensais-je découvrir quelque clef secrète dans la contemplation de la porte ? Ou m’étais-je simplement endormi debout ? J’ai essayé de nouveau d’ouvrir la porte, mais elle a encore résisté. J’ai tripoté le loquet pendant quelques minutes et j’ai commencé à suer. C’en est assez, me suis-je dit, assez transpiré. Alors, j’ai donné un coup d’épaule dans la porte. Et elle a cédé. Je savais que je n’aurais pas dû l’ouvrir. Pourquoi ne t’es-tu pas fié à ta première impression ? me suis-je demandé. Pourquoi ne veux-tu jamais suivre ton instinct ? ai-je ajouté. Je n’ai pas d’instinct, tu le sais bien. Ce n’est pas la question. C’est une façon de parler. Il n’y a que des façons de parler. Il n’y a rien que des façons de parler. Je savais que j’aurais dû me tenir de ce côté-ci de la porte bleue. Ne pas la franchir. Je savais, bien avant de faire le tour par le dehors, que voir l’autre côté de la porte, ce n’était pas celle-là, la bonne expérience. C’est une question de seuil, de pas, le franchir, non le sauter, ni le contourner, question de frontière entre dedans et dehors, ici et là, passer d’un plan à l’autre, d’un espace à l’autre, passer une porte. Qu’est-ce que je raconte ? Qu’est-ce que j’ai vu de l’autre côté de la porte bleue ? À perte de vue, les fleurs, qui avaient colonisé le monde. Elles formaient une végétation si dense que, de là où je me trouvais, en surplomb de la vallée, si je n’avais pas vu, avant d’enfoncer la porte bleue, les étranges fleurs jaunes et orange qui en gardaient l’entrée, je n’aurais rien distingué qu’un immense tapis tricolore. Il fallut quelques minutes à mes yeux pour s’habituer à la lumière vive qui émanait de cet immense champ de couleurs. Quelques minutes de plus pour m’apercevoir que la rumeur des fleurs n’étaient pas une réponse au vent, mais une sorte de message à moi destiné. Qui d’autre aurait pu comprendre ? N’importe qui, personne. Elles me dirent que j’avais bien fait de les écouter, de franchir le pas de la porte bleue. Elles m’avaient vu faire le tour et s’étaient amusées de ce périple pour rien. Elles me dirent qu’il ne fallait pas avoir peur. Il était normal d’avoir peur, précisèrent-elles, le monde nouveau fait toujours peur. Elles ne me voulaient que du bien, dirent-elles, mon bien à moi ainsi qu’à toute mon espèce. Viens, me dirent-elles, viens parmi nous, caresse nos pétales, ils sont si doux, nos pétales, vois comme ils sont grands, vois comme ils sont beaux, vois comme ils sont colorés. Ne voudrais-tu pas être coloré comme nous, me demandèrent-elles, ne rêves-tu pas de nous, la nuit ? N’as-tu jamais désiré toi-même, en faisant un tour dans le jardin, devenir phallos en fleurs, pistil plutôt que tactile, pétale mieux qu’animal ? Tout n’a-t-il pas commencé ici, au fond d’un jardin, avec nous, les plantes ? Viens, et redeviens la plante que tu es né. Oublie-toi et coule-toi en nous. J’étais abasourdi, étourdi par ce langage et l’odeur lourde qui emplissait l’atmosphère de ces millions de fleurs. J’ai regardé la vallée qui s’étendait à mes pieds. J’ai fait un pas en avant, je crois. Non, un pas de plus en avant, je le sais. J’allais les rejoindre, j’allais les laisser me dissoudre, se nourrir de mon humus. Et puis, je me suis dit : Mais comment renoncer à toi ? Comment ne plus l’être ? Enfin, comment, non, ce n’est pas la question, comment, je le vois bien, il me suffit pour cela de faire un pas, un pas de plus, non, mais comment le pourrais-je ? Suis-je ici pour me convertir ? Suis-je ici pour accomplir la métamorphose absolue, dernière ?J’ai trouvé tout cela absurde, esquissé un geste, un peu comme quand l’on chasse une idée saugrenue, une idée que l’on n’a pas vraiment eue, mais qui nous a occupé l’esprit quelques instants, quelques instants de trop, surtout. J’ai crié : Fermez-la ou bien je reviens avec du désherbant ! Mais je parlais tout seul, sans doute. Si l’on parlait aux fleurs, elles ne nous comprendraient pas. Alors, j’ai fait un pas en arrière, un pas de moins, et un pas de moins, je ne sais combien de pas en moins, et j’ai refermé la porte derrière moi, en tirant un grand coup. Sec. J’ai refermé les loquets, et j’ai appelé l’ancien propriétaire. Je lui ai dit que j’avais bien réfléchi et que, finalement, je préférais ne pas signer le compromis de vente. Il a eu l’air étonné, comme s’il ne s’attendait pas à ce que je le rappelle un jour. Il y a eu quelques instants de silence et puis il m’a demandé : Vous n’êtes donc pas passé par la porte bleue ? Justement, lui ai-je répondu, et j’en suis revenu. Il n’a plus rien dit. Je laisse les clefs sur la table du salon, ai-je ajouté, et je claque la porte en partant. Et puis, j’ai raccroché. Maison de fous, me suis-je dit en partant, comment renoncerai-je à mon être ? Et puis j’ai disparu au coin de la rue.
La fascination avec laquelle, hier au soir, suite à une remarque que Nelly m’avait faite, j’ai relu les premiers chapitres du Hussard sur le toit de Giono m’a étonné moi-même. Loin de Thèbes n’a pas grand-chose à voir avec le Hussard et pourtant, comme me l’a fait remarqué Nelly, il y a une sorte de proximité atmosphérique, qui ne tient pas à l’intrigue, mais à l’atmosphère, à la traversée d’un espace. Angelo erre dans un territoire hostile, mais auquel, pourtant, il n’est pas étranger, il n’est pas à part du reste du monde, même quand le reste du monde, c’est littéralement la mort. Et c’est peut-être parce qu’il n’est pas séparé du monde qu’il ne succombe pas au mal qui ronge les êtres humains qui le peuplent. La catastrophe ne l’inquiète pas, au double sens du terme. Je crois que cette idée d’absence de coupure entre le moi et le monde est essentielle à comprendre : tant qu’on se représentera la monde comme séparé de nous, êtres humains, et nous-mêmes, êtres humains, comme coupés en morceaux, avec d’un côté une âme, ou un esprit, ou un moi, ou un cerveau et, de l’autre, un corps, nous échouerons à nous réconcilier avec l’univers, à comprendre que le cosmos n’est pas un lointain étranger, mais qu’il est partout, autour de nous, à l’intérieur de nous. Pas plus qu’il n’y a d’esprit, d’âme, de moi, ou de cerveau, si par « moi » et « cerveau » on entend des entités distinctes du reste du corps, il n’y a de corps ; il n’y a que des organismes, et nous ne sommes rien de plus que cela, cet organisme, qui n’est pas séparé du reste de l’univers, mais fait exactement des mêmes composants que le reste de l’univers. Rien de plus, c’est-à-dire : nous sommes tout cela, nous sommes tout cet univers, qui est à l’intérieur même de nous parce que nous sommes faits de la même chose que lui, parce que ce qui nous nourrit, nous alimente, cela fait faire vivre tout ce qui existe depuis l’apparition de la vie sur terre il y a quelque 3,8 milliards d’années de cela. Notre histoire (celle qui, prétend-on, s’écrit) est microscopique au regard de ce temps qui semble immensément long, et elle n’est pas quelque chose d’à part, elle est pleinement à la suite : notre histoire s’inscrit dans cette histoire, elle n’en est ni coupée ni le terme, l’accomplissement, la fin. De même que nous traversons l’histoire, l’histoire et la terre, l’histoire et la terre nous traversent. Et cela n’a rien de mystique, de mystérieux, ni de métaphysique, en tant qu’organismes vivants nous sommes faits de la même matière, de la même énergie que tous les organismes vivants qui existent sur terre. Tel que je le vois, Angelo n’est pas en lutte avec l’univers. Il a des principes moraux exigeants, certes, sévères, même, aussi sévères que le jugement qu’il porte sur ses semblables, mais il ne juge pas le monde, il s’y déplace, il y est à sa place. Angelo ne peut manquer de rappeler Ulysse, qui lui aussi est un héros positif, c’est-à-dire sans rupture avec l’univers. Tous deux —faut-il le rappeler ? —, le Piémontais, le Grec, sont méditerranéens. La Méditerranée — c’est une théorie sauvage, quelque peu sauvage, que la mienne, mais tant pis, je l’avance malgré tout— est l’un des lieux de la terre où cette absence de séparation avec l’univers se fait sensible (s’est faite sensible dans l’histoire et se fera encore sensible à l’avenir). L’un des lieux d’où on peut la saisir, la comprendre, la faire sienne, l’embrasser, l’épouser, la proclamer, en vanter les infinis mérites, toutes choses à quoi notre mentalité morcelée nous interdit d’accéder.
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