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Caricature, toute la ville, et partant, toute la vie sociale, semble l’être devenue. Devant la jamais si mal nommée peut-être librairie Shakespeare and Company, en fin d’après-midi, longue file de touristes qui font la queue. À quelques pas d’eux, dans la plus grande pauvreté, un homme est allongé par terre, les jambes croisées, il dort ou bien il est mort, nul ne le sait. Quand je suis revenu vivre à Paris, ce sont ces visions d’hommes gisant à même le sol, dans la plus grande misère, sans qu’on sache s’ils étaient morts ou vivants, qui m’ont le plus frappé : même pas un carton de fortune, quelque chose qui imite la couche pour les séparer, les protéger, les sauver de l’humiliation, de la déshumanisation. Non, rien : on est là, on tombe, à même le sol, et l’on ne peut pas dire si l’on vit ou si l’on est mort. De toute façon, parvenu à ce stade de la déchéance, quelle différence peut-il bien y avoir entre la vie et la mort ? Et la mort elle-même, n’est-elle pas préférable à la vie ? (Argument des euthanasistes.) À quoi mesure-t-on le degré de civilisation d’une société humaine ? De quel mètre étalon dispose-t-on pour ce faire ? La proximité entre la débauche du consumérisme (à la librairie s’est greffé un café, plus grand, plus moderne que celle-là, qui fait office de relique — c’est ici que JJ, etc. — à visiter pour faire marcher le commerce : on ne vend pas qu’un ersatz de café, on vend le succédané de rêve qui va avec) et la plus grande pauvreté ne nous donne-t-elle pas une indication ? Ce n’est pas un étalon qu’il nous faut, c’est une appréciation des écarts, moins une mesure qu’un sentiment. C’est à l’absence de mesure que l’on mesure une civilisation, au double sens du terme : à quel niveau de démesure se trouve-t-elle et jusqu’à quel point est-elle prête à renoncer à la mesure, l’évaluation, la quantité, la valeur ? La société tire dans un sens ou dans un autre : le culte de la valeur est le triomphe de la démesure, l’abandon du mètre ouvre la possibilité de cultiver ses sentiments. Je m’arrête quelques secondes à peine, prend la photographie de ce que je vois : au premier plan, un homme vêtu d’un jogging noir et sale, portant des baskets noires, est étendu par terre sous une plaque où l’on peut lire : « Square Pierre-Gilles de Gennes (1932-2007) Physicien Professeur au Collège de France Prix Nobel de physique », à l’arrière-plan, à moitié masqués par le feuillage des arbres, on lit les mots suivants : « AND COMPANY Café » sur la devanture d’un commerce devant lequel une file ininterrompue de gens qui ont tout l’air de touristes font la queue pour entrer dans la prétendue librairie Shakespeare and Company, à droite, dans le hors-cadre de la photographie, la file ininterrompue s’étend sur une dizaine de mètres au moins. L’indifférence n’est pas un phénomène individuel, c’est un phénomène social : la société évalue à qui elle porte son intérêt. « Tout cela, c’est une question d’argent » est un jugement que l’on pourrait être enclin à porter, mais je crois que ce n’est pas vrai : si on leur posait la question, les touristes qui font la queue devant Shakespeare and Company exprimerait probablement leur dégoût de l’argent, eux, ce qu’ils aiment par-dessus, diraient-ils, c’est l’art, la poésie, la littérature, la beauté, la culture. Et pourtant, à quelques pas d’eux, un homme meurt ou dort dans la plus grande pauvreté sans émouvoir ni attirer l’attention de personne. Que moi. Quelle est donc cette culture qui a l’émotion si variable ? Loin de moi l’idée de résoudre le problème de la valeur, loin de moi l’idée de résoudre quelque problème que ce soit, je décris ce que je vois, et le malaise que fait naître en moi la grande ville livrée au consumérisme au tourisme et à la festivité obligatoire.

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Si je me demande pourquoi — pour quoi, pour qui ? — j’écris, connaissant la réponse — rien, personne —, je vais être tenté d’arrêter purement et simplement, aussi, quand la question se présente, et elle ne manque jamais de se présenter, la cruelle, je m’empresse de la chasser. Peut-être ai-je tort, peut-être faudrait-il que je l’affronte de nouveau, comme déjà je l’ai affrontée plusieurs fois, arrêter d’écrire, après tout, ce ne serait pas exactement la fin du monde, ce serait, dans une certaine mesure, ma fin à moi, mais celle du monde, non je ne le crois pas. Serait-ce grave, ma fin ? Ce matin, j’ai lu dans le journal les premières lignes du portrait d’un écrivain dont je n’avais jamais entendu parler, et ce dont il était question m’a semblé profondément stupide. Mais, à présent que j’y pense, je me dis que c’est probablement moi qui suis profondément stupide, et tous ces gens qui écrivent ce qu’ils écrivent qui ont tout compris, tandis que moi, je ne fais rien comme il faut. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne sais pas si ce n’est pas vrai. Je ne sais pas comment faire pour savoir ou bien si c’est vrai ou bien si ce n’est pas vrai. C’est un peu comme lorsque l’on entend des gens dire qu’il faut sauver la planète alors que, même si toutes les espèces qui vivaient aujourd’hui disparaissaient de la surface de la terre, la terre, elle, ne disparaîtrait pas. Après tout, qui pleure sérieusement la disparition des dinosaures, disparition sans laquelle nous ne serions tout simplement jamais apparus à la surface de la terre ? Peut-être que, à supposer que nous disparaissions de la surface de la terre, ce qui, compte tenu du nombre d’années qui restent à la terre avant de disparaître, n’est pas tout à fait impossible, des espèces au moins aussi intéressantes que nous (qui peut nier que les dinosaures furent une espèce intéressante ?) verraient le jour. Mais je ne vois plus trop le rapport avec ce que je voulais dire. Y en a-t-il un ? Y en a-t-il jamais eu un ? Je ne sais pas. À un moment, je l’ai vu clairement, et puis, j’ai écrit une phrase de plus, et le rapport s’est évanoui. Faut-il que je le cherche ? Qui est le dinosaure ? L’écrivain dans le journal ? Moi ? C’est vrai que je vieillis, mais je ne suis pas une espèce à moi tout seul. Suis-je une espèce à moi tout seul ? La vérité (une vérité parmi tant d’autres), c’est que je me suis effectivement demandé s’il fallait que j’écrive ce journal aujourd’hui, notamment parce que je ne l’écris pour rien ni pour personne, et la réponse, je ne l’ai même pas trouvée, elle était là, toute seule, qui faisait ses affaires dans son coin. Mon regard s’est perdu quelques instants dans le vide du désespoir, là où il n’y a personne, là où il n’y a pas de réponse, et je me suis mis à écrire. J’ai envie de Méditerranée, mais il me va falloir attendre encore, deux mois et demi, environ. C’est la vie. Enfin, la vie, je ne sais pas ce que c’est cela, la vie. C’est ma vie. Il me faut faire avec. Elle pourrait être pire.

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Ne pas en rajouter (en faire trop), et trouver le juste. Se tenir en quelque sorte au-dessus du désert du rien. Mais pas trop loin, non plus. Où est la bonne distance ? À la manière d’un déséquilibriste, trouver des appuis n’importe où. Ce n’est pas que je n’ai pas envie d’écrire aujourd’hui, c’est que les deux phrases que j’ai écrites, en un sens, se suffisent à elles-mêmes, en dire d’autres me semble excessif, alors même qu’on peut écrire et écrire  encore, et ne jamais s’arrêter, et bavarder encore et encore. Comme je ne vois personne, je ne cours pas ce risque-là. Et, s’il est dommage que je n’ai pas quelque ami avec qui parler de tout de rien de la vie, c’est une chance aussi de ne pas se laisser aller au bavardage. Je ne vais rien dire d’autre. Je vais écouter Munir Bashir jouer, et ce sera bien assez.

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D’où viennent les souvenirs ? me suis-je demandé en voyant ce petit pot de sauce en train de refroidir sur le comptoir de la cuisine. Je venais de me souvenir de ces victuailles que nous stockions sur le rebord de la fenêtre, il y a je ne sais plus combien d’années de cela quand nous nous installâmes dans l’appartement de l’autre côté de la cour intérieure et que nous n’avions pas encore de réfrigérateur. À cette époque-là de l’année, il faisait froid à Paris, et nous n’en avions pas besoin, nous étions heureux. « LE PLAISIR DE CONSOMMER », ai-je lu écrit en capitales d’imprimerie, tout à l’heure, je venais d’aller courir, sur la devanture d’un magasin d’électroménager de la rue de Rennes ; c’était un petit film dans lequel on voyait un homme à la peau couleur sombre regarder un écran de télévision, et la phrase était un commentaire de sa jouissance manifeste. Dans le conte « Funes el memorioso », qu’on pourrait traduire par « Funes qui se souvient », Jorge Luis Borges raconte l’histoire d’Irénée Funes qui, suite à un accident de cheval, acquiert un mémoire absolue (il se souvient de tout), ce qui entraîne chez lui une paralysie de la pensée. La première fois que j’ai lu cette histoire, je n’y ai pas songé, mais on peut la comprendre de plusieurs façons : comme une critique de Proust, comme une sorte d’autobiographie parallèle (l’accident chez Borges implique infirmité, chez Funes, le don extraordinaire se révèle aussi une infirmité), comme un mémoire sur le temps, etc. Dans le conte, Borges fait mourir Funes d’une congestion pulmonaire, mal qui semble n’être sans aucun rapport avec son don funeste, mais qui en est sans doute une expression métaphorique : en grec ancien, πνεῦμα signifie aussi bien souffle qu’esprit, âme, et dans le conte l’impossibilité de penser se confond avec l’impossibilité de respirer : la mémoire absolue coupe la pensée aussi bien qu’elle coupe le souffle. Nous autres, simples mortels, nous nous souvenons par à-coups, comme Proust. Mais le reproche que l’on peut adresser à Proust, c’est que ses souvenirs sont tous extraordinaires, ils nous font voyager d’un bout à l’autre de l’Europe, de Paris à Venise en passant pas la Beauce, ouvrent des perspectives métaphysiques d’une profondeur abyssale, quand la plupart des souvenirs, en réalité, sont triviaux, insignifiants, banals, pour ne pas dire scabreux. Borges a-t-il voulu dire cela en rendant son Funes malade de ses souvenirs ? Plus tard, à son tour, Vila-Matas se souviendra de cette histoire d’étouffement quand il inventera un personnage qui ressemble à s’y méprendre à celui de Borges, Montano, malade de littérature. Borges était-il déjà malade de littérature, qui ne pouvait écrire une histoire sans superposer des couches de textes les unes aux autres dans lesquelles, lui, comme tout lecteur, nous sommes condamnés à errer comme dans un infini labyrinthe littéraire ? Et que dire de moi, alors, qui ne puis voir un pauvre et négligeable pot de sauce en train de refroidir sur le comptoir de la cuisine sans traverser la cour, le temps qui a passé, et une tout un pan de l’histoire de la littérature du XXe siècle ? Qui intoxique qui ? Qui étouffe qui ? suis-je à présent enclin à me demander, au lieu de savoir d’où vient la mémoire, c’est bien plutôt de qui elle vient qui marque en profondeur le point d’interrogation. On se perd dans les méandres de la mémoire comme dans le réseau neuronal, le dédale de la littérature comme dans le labyrinthe de la pensée : chaque pas que nous faisons pour avancer nous égare. Mais c’est aussi ce qui nous guide. Qui se souviendrait de tout serait paralysé. Mais un tri élégant ne nous éloigne-t-il pas encore plus de la vérité que l’égarement ? La sauce, c’est moi qui l’ai cuisinée, cet après-midi, et elle était délicieuse, je le confesse en toute humilité.

4625

Petit chantier avance. Je disposerai dans quelques jours (si l’écriture continue à ce rythme) d’un premier brouillon à partir duquel je pourrai réfléchir à la suite à donner à la chose. J’ai déjà des idées à ce sujet. Car, en fait, tout est venu ensemble : la forme, la diffusion, tout. Mon idée serait de procéder comme je l’ai fait avec les deux premiers cahiers des habitacles, sous une forme plus artisanale encore, et qui s’installerait dans une durée plus longue. Qui me suivrait ? Je n’en ai aucune idée. Le développement serait différent : je n’imprimerai pas un nombre de cahiers défini, mais « à la demande », pour paraphraser le mode de diffusion du print on demand. En tout cas, c’est ainsi que l’idée de ces petits chantiers m’est venue : tout à la fois, le sujet, la forme, la diffusion, la durée dans le temps, l’impression, tout, et c’était cela, tout de suite, dans mon esprit, petit chantier, cette espèce d’économie minimale que j’avais commencée à mettre en place avec les habitacles avant de l’abandonner et de lui donner un autre cours grâce à la publication chez Abrüpt, sans qui, sans doute, la forme livre n’aurait jamais vu le jour. Pour les petits chantiers, c’est différent : si la forme livre doit voir le jour, ce ne sera que plus tard, peut-être quand j’aurai épuisé l’intention de départ, et l’envie qui va avec. Là, je cherche quelque chose d’autonome, d’ouvert, de léger, qui puisse permettre de coller ensemble des idées qui ne vont pas de soi ensemble, mais qui s’assemblent tout de même. C’est en tout cas ce qu’il se passe avec le premier petit chantier : des idées s’assemblent qui semblent ne pas avoir grand-chose de commun, mais qui pourtant fonctionnent ensemble, à la fois par la grâce de leur rapprochement (un hasard, un éclair de génie, on ne sait pas trop) et leur développement commun, comme un pas en suit un autre, une jambe l’autre, un pied l’autre pour marcher, en marchant. Marcher et en marchant signifient la même chose. Eh bien, c’est ce qu’il se passe : écrire et en écrivant signifient la même chose. Et le petit chantier est cette chose écrite sans présupposé qui s’invente d’elle-même, s’invente en se faisant, se fait en s’inventant, comme on voudra, mais se propose, se présente, s’impose d’elle-même, tout d’un bloc, sans séparation, telle qu’elle est, telle qu’elle devait être, telle qu’elle sera. Si c’est quelque chose, c’est une œuvre à part entière : ni livre, ni revue, un beau petit chantier.

3625

Tu vas trouver qu’il m’en faut peu. Et peut-être que c’est toi qui as raison. Ou n’est-ce pas parce que nous ne savons pas vivre de presque rien que nous sommes si malheureux ? Et n’est-ce pas un signe de santé que de savoir renoncer à une impulsion, comme l’écrit Nietzsche (tu te souviens des pages de l’Homme sans qualités où Clarisse se refuse à Walter ? elle a la bouche pleine de ces citations de Nietzsche, que Musil notait consciencieusement dans ses carnets, ou de leurs paraphrases) ? Toujours est-il que, comme cela m’arrive, de temps à autre, je venais de finir, ou quasi, d’écrire mon journal quand j’ai tout effacé : je pensais que cela allait me soulager, me faire du bien, d’écrire ce que je venais d’écrire, mais en fait, c’était exactement le contraire, et ce qui m’a vraiment soulagé, c’est de supprimer ce que je venais d’écrire, de faire le vide, de chasser mes pensées néfastes, de les supprimer, ces pensées qui m’intoxiquent. J’en ai parlé en passant, hier, la bêtise, et la lutte contre la bêtise, qui me semble vaine, et je ne sais pas pourquoi je me suis entêté dans cette voie, je ne sais pas ce que je devais m’imaginer, quels torts je pensais pouvoir redresser avec mes phrases. Et ce n’est pas vraiment que je me suis senti naïf, que je me suis senti contaminé par la bêtise, pour ainsi dire, je ne sais pas ce que c’est, en fait, c’est simplement venu comme cela, il m’a paru tout à coup évident que ce que je venais d’écrire devait être supprimé, immédiatement, disparaître pour toujours. Et, ce n’était pas ce que je cherchais, je te l’assure, mais c’est effectivement ce qu’il s’est produit, c’est à ce moment-là que je me suis senti vraiment bien. Tant que je me moquais de la bêtise de l’autre, j’étais encore sous son emprise, l’empire de la bêtise, j’étais encore victime de la bêtise, dont je ne viendrai jamais à bout, dont personne ne viendra jamais à bout, et quand il m’est apparu que c’était à détruire, non pas la bêtise, mais la part de moi qui avais été touchée (comme un fruit est touché, abîmé, gâté) par la bêtise, que c’était moi qu’il fallait que je détruise, que je supprime, que je réduise à rien, zéro, néant, si je voulais continuer de vivre, si je voulais croître et pousser, comme la belle plante que je suis. Un peu vieille, oui, peut-être, mais c’est vieillir ou mourir tout de suite. Alors, comme j’ai encore des choses à faire sur cette terre, ce me semble, je préfère vieillir. L’autre soir, Daphné m’a dit que j’avais de beaux cheveux et que, quand je serais vieux, quand ils seraient tout blancs, j’aurais l’air d’un joli mouton. Grâce au vide, je fais de la place, pour cette phrase, par exemple, dont la lecture, hier, m’a mis en joie : « La manière dont Le Corbusier s’est petit à petit approprié la parcelle, est quelque peu comparable à une pratique bien connue des cabanonniers marseillais : on l’appelle “l’avancée” ; c’est le mode de croissance sauvage du cabanon qui, sous de multiples variantes, consiste à étendre la construction, ou son territoire par à-coups successifs (les avancées) et assez discrètement pour que les autorités ne le remarquent pas, ou bien trop tard. » Évidemment, c’est une histoire qui se rattache au passé (aujourd’hui, le moindre cabanon vaut dans les 200000 euros et il est voué à disparaître à cause de l’érosion, tant pis pour Kad Merad, quand il n’y aura plus rien, la mer aura repris ses droits, elle qui ne fait que monter et descendre depuis des millions d’années, et on ne peut rien faire contre cela, on a peut-être tendance à trop facilement l’oublier), mais il y a un esprit, une pensée qui m’est chère. Dont celle de ma chère mer, qui me manque. Une pensée, un sentiment aussi — mais y a-t-il vraiment une différence ? —, où j’avance ; — c’est mon petit chantier.

2625

Organisation spontanée. Mais encore faut-il être disponible. À moins que ce ne soit la recherche qui organise la spontanéité, laquelle dès lors n’est pas provocante mais provoquée. Toujours est-il que quelque chose provoque, est provoqué, se provoque, appelle une voix, une question plutôt qu’une réponse, une recherche, un pas en avant, un pas plus loin, un pied devant l’autre, après tout, il n’y a pas d’autre façon d’aller. Rien à voir : quand je réponds à la bêtise par l’ironie, bien que je ne puisse m’en empêcher, cela ne me satisfait pas. Je le ressens toujours comme une défaite, ma défaite. Insatisfaction, défaite : il y a toujours une force mauvaise qui te fait dévier de ta trajectoire. Serait-ce une définition de la bêtise ? Il n’est pas impossible que oui et que, par suite, lutter contre la bêtise, ce soit moins lutter contre la bêtise que feindre son inexistence, la laisser pourrir d’elle-même. Mais, m’interrogeras-tu, que faire quand qui fait profession de la bêtise y trouve son compte et tient le haut du pavé ? Rien, et c’est en cela qu’il faut encore que je progresse. Cultiver le mépris, l’indifférence, le dandysme ultime. Organisation spontanée des choses, des idées, disais-je, est-ce vrai ? Je ne le sais, c’est là : j’avance et malgré la distance, parfois, entre deux pas, il y a un sens, une direction, c’est-à-dire un chemin. N’est-ce pas quelque chose de merveilleux ? La merveille que les choses sont comme elles sont. Est-ce que je me répète ? Oui, sans doute, mais il m’arrive de ressentir le besoin de marteler. Peut-être est-ce une réaction en retard (léger décalage horaire) à la bêtise, qui sait ? Comme afin de prouver que j’existe, malgré toutes les preuves manifestes, criantes, évidentes du contraire ? Peut-être. Qu’est-ce à dire ? Oh, tu sais très bien quoi, tu sais trop bien quoi, et je n’ai pas envie de répéter, cette fois, cette fois, je préfère garder le silence, tout contre moi.

1625

Pas grand-chose aujourd’hui. Hier, quand je les ai entendues, plutôt que vues, j’avais tiré les rideaux pour me voiler la face, mais cet artifice a fait long feu, ces hordes de fanatiques envahir la ville (à laquelle, en réalité, ils sont étrangers, la ville les repousse tant qu’elle peut, sans jamais y parvenir vraiment), j’ai eu l’impression de vivre dans un pays du tiers-monde, ce que la France est, mais non un pays du tiers-monde au sens où l’on entend habituellement cette expression (pour désigner quelque pauvre coin perdu d’Afrique, d’Asie, ou d’Amérique du Sud, lointain), sans exotisme aucun, ici, tout simplement, en raison de la triste réalité d’un pays qui s’avilit parce qu’on n’a plus d’idées de lui et que, au nom d’idéaux qui cachent mal leur racine opportuniste, on abandonne ses habitants à eux-mêmes, à leur condition d’origine, tout horizon d’émancipation, toute perspective d’éducation étant désormais considérée comme une forme d’oppression. Mon idée, c’est qu’il faudrait abandonner jusqu’à l’idée même de ce pays, laquelle n’est plus opérante, ne signifie plus rien, ne cesse de se désagréger et, en se désagrégeant, fait plus de mal que de bien aux gens qui y vivent, et se trouvent les victimes (consentantes, malgré tout, pour la majorité, qui n’a pas encore désespéré de participer à la vie publique, se prête toujours à cette comédie grossière) de cet affaissement commun, abandonner l’idée dont elle participe (l’État, la Nation, et toutes les entités majuscules qu’on peut insérer dans la série), mais ce n’est pas pour aujourd’hui, ni probablement pour demain. Le plus embarrassant, telle est du moins mon idée, c’est de maintenir en vie quelque chose d’obsolète et de vivre dans cette obsolescence, comme si elle pourrait encore avoir quelque avenir. À supposer qu’elle en ait jamais eu (l’État-Nation n’a jamais fait que préparer la guerre, c’est-à-dire la destruction, soit le contraire de l’avenir), elle n’est qu’un souvenir des siècles passés, incompréhensible et encombrant. L’État-Nation, en tant que forme sociale, s’oppose à la vie, il ne la permet pas, il l’entrave. Mais sa dégénérescence n’implique pas libération de la vie, au contraire, elle l’entraîne par le fond. D’où cette impression de chute sans fin : plus personne ne croit en ce qui a permis l’avènement de l’État-Nation, chacun croit à son petit truc à soi (faux, irrationnel, contraire au savoir, évidemment, la plupart du temps) dans un cadre qui ne permet pas cette disparité de croyances. En souffrant ces gens en train de s’agiter hier au soir (hurlements, vrombissements des moteurs, tirs de mortiers d’artifice, et j’en passe, je n’ai pas pris la peine d’inventorier l’attirail ordinaire de la célébration, qui ressemble à s’y méprendre à de bruyantes funérailles, qu’on veuille bien me pardonner cette paresse, il faisait chaud et j’étais fatigué), la fête avait l’air d’une tristesse à mourir. Il faut bien quelque chose pour se prouver qu’on existe, c’eût pu être n’importe quoi, mais c’est toujours ce qu’il y a de pire en soi. La dégénérescence des cadres sociaux est la condition de cette explosion de tristesse délirante : la société ne propose plus rien qui élève, elle a renoncé à l’éducation, à l’émancipation, elle laisse les êtres désêtre dans le plus cruel des vacarmes où le défilé ne masque même plus la trivialité du chacun pour soi. Au sommet de la chaîne ontologique, l’argent a définitivement réglé notre compte. Pour autant, l’idée du petit chantier, je ne l’ai pas abandonnée, elle prend forme, dans les détails, certes, aujourd’hui, mais qui ont un sens, participent de la signification de l’ensemble. Et n’est-elle pas merveilleuse, la possibilité de cette harmonie du tout et des parties ? Encore faut-il avoir les moyens de penser, c’est vrai. Mais tout le monde ne les a pas. C’est injuste, mais c’est vrai.

31525

Lorsqu’il m’arrive de croiser l’un de mes mois alternatifs possibles — un MAP, comme on pourrait être tenté de les surnommer, succombant ainsi à une vulgaire manie acronymique, ou un j’eusse pu l’être, comme je préfère pour ma part les désigner —, mes réactions sont diverses, à la mesure des sentiments que m’inspirent ces êtres déroutants, anomalies qui n’auraient pas dû être puisque je ne les suis pas, mais qui peuplent tout de même le bas-côté de l’existence. Bas-côté, je crois en effet que c’est l’expression qui convient et, quand j’ai croisé cet individu qui ronflait sur son banc après avoir vidé sa bouteille de Grains de Muscat, sa bedaine omniprésente, aussi ronde que lui, qui poussait en avant, j’ai d’abord eu un regard de pitié à son endroit. Lequel, toutefois, ne m’a pas empêché de continuer ma promenade. L’avais-je déjà reconnu ? Je l’ignore. C’est sur le chemin du retour que le contact, pour paraphraser les titres des films avec des extraterrestres supérieurement intelligents dedans, a eu lieu. Il ne dormait plus et, sans aller jusqu’à affirmer pour autant qu’il était éveillé, il avait plutôt l’air d’un morceau de vivant qui voyagerait dans un état second entre deux planètes distantes l’une de l’autre de plusieurs systèmes solaires, il a prononcé une phrase, d’un voix éraillée par l’alcool, le tabac, et la vie à la rue, que j’ai eu du mal à comprendre tout d’abord, et qui peut se transcrire comme suit : « Et l’autre, là ? » C’est vrai que « l’autre », on ne sait plus très bien qui c’est : l’autre, mais c’est tautologique, moi, mais c’est contradictoire, un tiers, mais cela ne nous avance guère, un autre moi possible, un MAP, un j’eusse pu l’être, je crois que c’est ce qu’il voulait dire, oui, dans son jargon un peu spécial d’ivrogne à la dérive, qu’il m’avait reconnu. D’ordinaire (enfin, je dis d’ordinaire, mais cela n’arrive tout de même pas très souvent, la plupart du temps, l’ordinaire, donc, les choses sont parfaitement normales, heureusement, sinon l’extraordinaire serait la norme, et l’ordinaire, l’exception, ce qui ne voudrait plus rien dire du tout, et nous nous remettrions à parler normalement, à dire l’ordinaire pour l’ordinaire et l’extraordinaire pour l’extraordinaire), je ne prête pas attention à ces individus. Un jour, j’avais croisé une Lætitia (c’est le nom que, m’a dit feue ma mère un jour, elle m’aurait donné si j’avais été une fille, et cette idée, que j’eusse pu être autre que je suis, mais alors je n’eusse pas été moi, mais qui ? et moi, si je n’avais pas été moi, où eussé-je été ? et comment ? eussé-je seulement été ? cette idée m’avait profondément troublé, non, mères, ne parlez pas ainsi à vos enfants, vous risqueriez de les plonger dans des abîmes de perplexités, et vos enfants se mettraient à écrire des choses incompréhensibles pour tâcher de comprendre quelque chose au sens de l’univers qui, comme chacun sait, n’existe pas, faites attention, mères, soyez prudentes, pensez à l’avenir de votre progéniture, et non pas toujours à vous, égoïstes mères), laquelle, je crois, avait essayé de me faire des avances, mais la perspective de copuler avec une version alternative de moi-même ne m’avait pas franchement emballé, et j’avais passé mon chemin, sans rien dire. Sans rien dire, c’est ainsi que je procède généralement. Mais cet après-midi, je ne sais pas si c’est la chaleur, si lourde, l’air pesant, tellement humide, le temps menaçant, à l’orage, qui a eu une influence particulière sur moi, mais après avoir tout d’abord passé mon chemin pendant quelques pas, je me suis ravisé, j’ai fait demi-tour, l’autre m’a vu faire, et alors il s’est mis à ricaner en disant : « Eh, c’est l’autre, là, l’autre qui re… », mais je ne lui ai pas laissé le temps de finir sa phrase, je lui ai asséné un grand coup de pied au visage, de toutes mes forces, motivé peut-être en cela par la perspective de la finale de la Ligue des Champions de football, mais je ne suis pas un supporter du PSG, je suis un supporter de l’OM, alors qu’est-ce que je voulais ? venger ma race ? comme dit Mme Nobelle, mais quelle race ? n’est-il pas de ma race le MAP, le j’eusse pu l’être ? je ne sais pas, je ne comprends plus, est-ce que c’est moi qui déraille ? qu’est-ce que tout cela veut dire ? perplexités leibniziennes, je ne m’avancerai pas sur votre voie, je lui ai asséné un grand coup de pied au visage, de toutes mes forces, si fort que, quand mon pied a effectivement heurté sa joue gauche, j’ai senti ses dents craquer à l’intérieur de sa bouche, sa tête a eu un mouvement de recul, brutal, mais il n’a pas décollé en l’air, comme on aurait pu se l’imaginer, non, il s’est simplement affaissé, il est tombé du banc sur lequel il était affalé, lourdement, mais sans bruit, et a porté sa main au visage en esquissant une lamentation, une plainte. Ce dont non plus je ne lui ai pas laissé le temps. Je lui ai dit d’un ton très sec, sans colère, le plus froidement du monde, mais d’une profonde et sincère méchanceté, les dents serrées par le mépris : « Tais-toi. Je ne sais pas comme il se fait que tu es en vie. Mais tais-toi. Cela vaut mieux pour toi. Anomalie de la nature. » C’était sévère, mais c’était juste. Si toutes les versions de nous-mêmes se mettaient à exister, que deviendrions-nous ? Et encore, tant qu’il ne s’agit que des pires versions de nous-mêmes, ce n’est pas très grave, du moment que nous valons mieux qu’elles, mais si les versions alternatives de nous-mêmes se mettent à exister qui sont meilleures que nous-mêmes, qu’allons-nous devenir ? Ne serait-ce pas moi alors qui serais le j’eusse pu l’être de ce moi plus parfait que moi, et moi qui me verrais roué de coups, et à juste titre, par un autre Jérôme que moi, un Jérôme devenu Prix Goncourt comme Ferrari, voire je ne sais pas, moi, soyons fous, Prix Nobel de Littérature. Non, vraiment, mieux vaut ne plus prendre de risques, me suis-je dit après lui avoir parlé sur ce ton particulièrement déplaisant, mieux vaut ne pas prendre le moindre risque et sanctionner avec la juste et nécessaire punition qui s’impose l’existence de ces indignes de l’être j’eusse pu l’être. Pour être bien sûr de moi, je l’ai frappé une dernière fois avant de partir, un grand coup dans les couilles, cependant qu’il essayait pitoyablement de se relever et, pour être bien sûr de ne pas le manquer, mon coup, j’ai ajouté avec toute la haine du monde : « Raté ! », comme ça, au passage, et pour le plaisir aussi. D’ordinaire, c’est vrai, quoi, le raté, c’est moi.

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Pèlerinage à Port-Royal. Boulevard du Montparnasse, aller à la Gare Montparnasse, prendre le train N, descendre à La Verrière, aller au Château de la Verrière, longer l’étang des Noés, traverser la forêt de Port-Royal, croiser l’Abbaye de Port-Royal des Champs, prendre le chemin Jean Racine, rejoindre Chevreuse par Saint-Lambert, poursuivre jusqu’à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, prendre le rer B, descendre à Port-Royal, remonter le boulevard du Montparnasse. Sentir mauvais (il faisait chaud, très, plus encore dans le train du retour que dans la forêt où la température m’aura semblé des plus agréables). En chemin, non loin de l’ancienne abbaye, je m’arrête pour prendre en photographie une cabane à structure de tipi. Il y en a plusieurs, mais une, particulier, impressionne par ses dimensions extérieures. À l’intérieur, en revanche, peu d’espace : moi qui ne suis pas grand, je dois me baisser pour passer la porte, et l’on doit s’y tenir plutôt accroupi que debout — on n’y tient donc pas, n’y reste pas), d’autant que la présence de branches verticales mises là pour supporter la structure réduisent en proportion inverse le volume disponible pour un corps éventuel. Problème de conception interne, mais pas externe : ce n’est pas la cabane en tant que cabane (sa fragilité éventuelle) qui pose problème, mais la construction de cette cabane-ci (son défaut pratique). Car, quant à la fragilité, les ruines qu’on découvre un peu plus loin ne laissent que peu de doutes en ce qui concerne la réalité de la solidité que nous prêtons au bâti : si les choses tiennent debout, ce n’est pas tant par leur nature même que par la volonté des êtres qui les habitent (ou qui habitent, en général). Il suffit d’une volonté contraire — une volonté de destruction — pour que plus une pierre ne tienne debout. Aussi, les murs qui entourent les ruines de Port-Royal semblent-ils tout à fait déplacés : que veut-on préserver puisque, précisément, il ne reste plus rien ? Et la clôture, dans ce décalage avec la fonction première de l’habitation du site, ne paraît-elle pas profondément contradictoire ? Il faudrait tout ouvrir pour faire voir qu’il ne reste pas une pierre debout et que, si l’on se rend encore ici en pèlerinage, comme je l’ai dit pour commencer, ce n’est pour la pierre, ce n’est pas pour quelque chose, c’est pour l’absence, le vide, le rien, la ruine. Laquelle ruine, et en quelque sorte le destin de Port-Royal aura accompli sa fonction première : le memento mori de la vanité, si elle est une absence, n’est pas un défaut, mais une forme de perfection en soi. N’est-ce pas paradoxal ? Peut-être que oui, peut-être que non. Entre une cabane qu’une intempérie emportera et une abbaye dont il ne restera que des ruines, il n’y a pas de différence de nature, la différence n’est pas entre une chose et une autre, mais entre des degrés d’absence des choses, des degrés de vie, de vitalité, d’intention, de dessein, d’envie, etc. La chose en tant que chose laisse présupposer un être — un quelque chose qui ne change pas —, ce qui précisément n’existe pas et ne se trouve surtout pas là. Mais où se trouve-t-il ? Eh bien, le destin de nos bâtisses nous le révèle : nulle part.