26225

Saoul de lumière, de sable, d’air, de soleil, d’algues volantes : comme entendu hier, le vent s’est levé qui a chassé la grisaille. Je marche le long de la mer, m’en retourne m’assoir au poste antique de ma contemplation. Le trouvant occupé, je patiente quelques instants et puis m’installe à cette place, comme si je ne l’avais jamais quitté. Avant,  plage des Catalans, cependant que Daphné jouait dans les vagues et le sable avec un amie rencontrée sur place (n’est-ce pas merveilleux de voir que toujours les enfants se lient d’amitié si simplement ? pourquoi l’amitié devient-elle si difficile avec l’âge ? n’est-ce pas absurde ?), j’écris un poème que je continuerai ensuite au Prado, et qui fait :

Tempêtes de sable miniatures
le vent s’est levé
entre les lèvres d’écume de la déesse songe le récit d’un rêve qui revient
et dont la récurrence n’est pas ennui mais émerveillement renouvelé
de mes doigts lucides je caresse le fond de l’espace
la tignasse d’Aphrodite et un couple qui s’embrasse
combien de siècles passés à attendre pareil moment parfait ?
on nous enjoint de produire quand il n’en faut rien faire
quand il ne faut rien faire que contempler la chose autrement absente
et écrire.

Là où le soleil brûle la mer se trouve le lieu de mon antique contemplation
nuées d’algues sèches comme une pluie à l’envers
j’ai longtemps marché pour venir ici et je pense : 
toute une vie ne pourrait-elle être consacrée à marcher pour se rendre quelque part où écrire
comme une sorte de temple mobile ?

(Catalans – Prado. 26.2.25)

Sur le chemin du retour, j’écoute des vieilles Nuits magnétiques que François Bon avait consacrées à Rabelais. Parfois, le vent m’arrête tout net. Parfois, je crains qu’il ne me projette dans la mer. De temps à autre, j’étends les bras de part et d’autre de mon torse, comme des ailes, et je me prends pour un oiseau. 

25225

Radio : la délectation avec laquelle je parle et m’écoute parler finit par me mettre mal à l’aise. Sauf erreur de ma part, on ne dispose pas d’enregistrements de la voix de Ludwig Wittgenstein, ne dispose pas de films de lui non plus, quelques photographies, plus ou moins heureuses, dont une, passablement floue, prises sur le lac Eidsvatnet à Skjolden en Norvège, où on le voit ramer sur un canot, et dont l’existence même est problématique parce qu’elle nous fait entrer sans politesse ni autre forme de procès dans l’intimité de qui n’a jamais fait commerce — c’est le moins que l’on puisse dire — de son intimité, et c’est tout. Les écrits intimes dont on dispose de lui n’était pas destinés à la publication et son œuvre publique semble s’opposer en totalité à la forme de familiarité qui se montre sur une image de ce genre. Pourtant, combien n’eussent-ils pas été plus utiles que les miens les enregistrements de la voix de Ludwig Wittgenstein ? Et combien mon journal semble vain comparé aux siens. Quand je parle, parfois, j’ai l’impression d’un débraillé qui n’est pas de mon fait, mais de celui de l’époque — vocabulaire, diction, intonation, etc. —, et contre lequel, à moins de m’enfoncer encore un peu plus profondément dans l’anonymat, et de façon volontaire, il n’y a rien que je puisse faire. Ce n’est pas que je me compare à Wittgenstein, tel n’est en tout cas pas le sens de mon propos, non, je me suis simplement dit : mon époque gardera la trace de ma voix — et la trace d’innombrables autres que moi —, mais son époque n’aura pas gardé celle de LW. Et ce n’est pas tant une remarque sur lui ou sur moi qu’une remarque sur nos époques respectives, d’où dérive, je crois, la question que voici : mon époque peut-elle encore donner quelque chose de grand, à cause de son absence de secret, de distance, d’éloignement, d’étrangeté ? Que tout soit immédiatement public, n’est-ce pas absolument effrayant ? Comme si la pensée, l’écriture, rien n’avait besoin de temps de maturité ; n’est-ce pas profondément absurde ? Comme si l’on pouvait comprendre les choses dans le moment même où elles ont lieu. Et la distance abolie de l’intimité — et le mystère de l’étrangeté qui l’accompagne —, ne restent que des gestes toujours plus vulgaires : le spectacle du pouvoir s’offre comme abolition de l’intimité. Et le pouvoir, c’est cela : l’abolition de l’intimité. Le pouvoir s’affirme dans l’abolition de l’intimité, sa haine, abolition et haine auxquelles la politique se réduit et s’acharne. Il y a d’autant moins de révélation que tout est révélé. Pas plus qu’à l’anonymat, je n’aspire au silence, mais alors quoi ? Je ne sais pas : faut-il vraiment partager la parole avec ça ? Après une semaine de temps couvert — grisaille et humidité —, le mistral se lève enfin, je l’entends, mais trop tard : nous partons bientôt. Adieu.

24225

L’angoisse que suscite l’existence, ces derniers jours, j’y réponds avec un vrai pragmatisme : à la déplorable connexion wifi qui aggrave le cas de l’appartement où nous résidons, je préfère la performance du partage de connexion qu’offre le réseau cinq g de mon téléphone portable. Suis-je apaisé ? Je n’en sais trop rien, mais c’est une solution simple et efficace à un problème précis et localisé, et l’existence dont je parlais à l’instant est trop avare en la matière pour oser s’en priver. C’est beau, la Méditerranée, dis-je en substance à Nelly, dommage que les trottoirs de Marseille soient couverts de merdes de chien. Rue Sauveur Tobelem, je suis obligé de changer de trottoir tant l’odeur d’urine m’incommode. Comment peut-on tolérer une telle puanteur ? Je l’ignore. C’est dommage, quand on regarde vers la mer, c’est si beau. Oui, mais ce n’est pas ainsi que les gens vivent. Cette expérience, je l’avais déjà faite avant de quitter bis Marseille pour Paris. La faire de nouveau me déprime quelque peu. J’y songe, hier au soir, au moment de me coucher, et ne sais que faire du sentiment d’abattement qui me gagne à cette idée. Laquelle idée a moins trait à la ville où je séjourne pour un temps seulement qu’à une question d’ordre plus général, et qui semble se répliquer sans cesse, toujours se poser encore sous de nouvelles conditions : où vivre ? Condition d’inconditionnel exilé — je ne suis de nulle part et ne puis être nulle part chez moi —, en est-ce la cause originelle ? Ou bien que je ne vois jamais que le mauvais côté des choses ? Mais faut-il que les choses aient un mauvais côté ? Pourquoi les choses ne peuvent-elles être parfaites ? Parce que nous ne sommes pas seuls au monde ? Peut-être, peut-être pas, qui sait ? Le monde n’est pas un endroit où être tout seul, mais ce n’est pas non plus un endroit où être avec n’importe qui. À la télévision, les images de ces hommes importants qui se tapent dans la main et se caressent les cuisses sous l’œil complice des caméras du monde entier me glacent les sangs : voilà bien avec qui ne pas partager le monde et, pourtant, ce sont eux qui se partagent le monde. Le faible parle la langue du fort, qui ne comprend pas la sienne, mais il n’en deviendra jamais le maître, rien que son éternel laquais. Est-ce ainsi que les gens vivent ? Il faut craindre que oui. Et faire attention où l’on met les pieds. Note : ce n’est pas d’un endroit où être que nous avons besoin — la patrie de notre peuple, la nation de notre élection, la terre de nos ancêtres, ou dieu sait quoi —, c’est d’un endroit où vivre.

23225

M’éveillant en pleine nuit (circa cinq heures du matin), je note une phrase que j’oublie. À présent que j’y pense, je me dis que c’est pour elle que je me suis réveillé, pour l’accueillir, l’écrire, et recoucher ensuite Daphné qui se plaindra d’avoir fait un cauchemar, et suppose que ces événements qui semblent distincts les uns des autres — mon réveil, la phrase qui me vient et que j’écris, le cauchemar de Daphné qui la réveille et la conduit jusqu’à notre chambre pour que l’un de nous deux la recouche dans la sienne — ne sont qu’une seule et même séquence qui chevauche le sommeil et la veille, la pensée et la réalité, le rêve et l’éveil, des morceaux de langue sautant d’un monde à l’autre sans solution de continuité. Dans la chambre où nous dormons durant notre séjour à Marseille, au mur en face du lit, il y a accroché un tableau qui figure un paysage, une colline couverte d’arbres plus ou moins verts, plus ou moins sombres, plus ou moins bleus, un ligne diagonale descendant du haut à gauche vers le tiers supérieur droit découpe la vue, opposant ainsi un quart supérieur droit gris bleuté sombre aux trois quarts du reste plus vert. Ce n’est pas laid, mais ce n’est pas une œuvre d’art. Et j’ai passé un long moment, il y a deux nuits de cela, je crois, avant de me coucher, à regarder ce tableau, qui est là, en face de moi, accroché au mur, cependant que j’écris, et vers lequel je lève la tête à intervalles réguliers, à regarder ce tableau et à me demander, étant donné qu’il n’est pas laid, étant donné qu’il n’est pas mauvais (le regardant, je me disais : Voilà tout de même le genre de choses que j’aimerais être capable de faire et que je ne suis pas capable de faire), mais que ce n’est pourtant pas une œuvre d’art, moins ce qui distingue un tableau qui serait une œuvre d’art d’un tableau qui n’est pas une œuvre d’art, que ce qui, en dehors de tout contexte de validation sociale des œuvres par les institutions d’expertise et d’évaluation, permet de dire de ce x que ce n’est pas une œuvre d’art contrairement à cet autre x qui en serait. Je peux dire : « Ce tableau me plaît », c’est-à-dire que je lui trouve des qualités esthétiques que d’autres artefacts du même ordre n’ont pas forcément, mais je ne peux pas dire : « Ce tableau est une œuvre d’art. » À rebours, pourrais-je dire d’un x que c’est une œuvre d’art tout en disant qu’il ne me plaît pas ? Il y aurait deux sens alors de « x est une œuvre d’art » : un qui dit que « x est une œuvre d’art » signifie que les institutions d’évaluation et de validation reconnaissent x comme une œuvre d’art et l’autre qui dit que « x est une œuvre d’art » signifie que je place x dans une sorte de panthéon des artefacts que je préfère. Mais alors, si je dis que cet x-là que j’ai sous les yeux cependant que j’écris n’est pas une œuvre d’art, est-ce au sens institutionnel ou personnel ? Est-ce que je ne considère que mon expérience ou est-ce que je le situe dans la perspective publique des x déjà validées comme œuvres d’art par les institutions qui ont la charge de procéder à des évaluations et des validations de ce genre ? Est-ce que je peux réellement séparer le sens institutionnel du sens personnel ? C’est-à-dire : le sens personnel n’est-il pas imprégné du sens institutionnel, les raisons pour lesquelles je suis enclin à considérer des x comme des œuvres d’art étant informées par les œuvres déjà évaluées et validées par les institutions chargées de le faire ? Qui charge ces institutions et les raisons pour lesquelles on les charge de procéder à ces évaluations et ces validations est une autre question (que je poserai un peu plus loin, peut-être). En outre, ce tableau, que je ne suis pas enclin à considérer comme œuvre d’art, me conduit toutefois à me poser toutes ces questions, ce qui n’est pas un petit mérite pour un tableau. Or, cela ne plaide-t-il pas en faveur de son classement dans les œuvres d’art ou est-ce seulement ma disposition d’esprit à moi ? C’est peut-être ma disposition d’esprit à moi, mais les autres tableaux et dessins présents dans l’appartement que nous occupons ne me conduisent pas à ce genre de réflexions. Ce qui me conduirait à penser qu’il s’agit d’autre chose que de ma pure et simple idiosyncrasie, ici. Mais quoi ? La nature des x, la nature des choses ? Non, je ne crois pas à cela si par « nature » on entend quelque chose comme l’essence des choses. Quoi alors ? L’autre soir, quand je me suis demandé ce qui faisait que cet x n’était pas une œuvre d’art, je me suis demandé ce qui faisait que cet x n’était pas une œuvre d’art alors que tel x de Cézanne était une œuvre d’art, par exemple « La Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves (1904-1906) », auquel les couleurs du x que j’ai sous les yeux peuvent vaguement faire penser, et une réponse parmi d’autres, c’est l’absence de point de vue, ou un point de vue absent, quand je regarde ce petit tableau, c’est comme s’il était peint depuis nulle part, et l’on ne voit pas sa nécessité en le regardant, la nécessité de cette vue-là, la nécessité de cette vision-là. Évidemment, on pourrait objecter que la nécessité que je crois déceler dans le tableau de Cézanne, ce n’est pas moi qui la décèle, mais l’histoire de l’art, le mythologie qui entoure Cézanne, mon goût pour les paysages méditerranéens, le prestige et le prix des tableaux, etc. Et tout cela est vrai : dans la recherche des explications, il arrive toujours un moment où l’on bute, comme disait Wittgenstein, où l’on ne peut plus avancer, en tout cas, pas dans cette direction où l’on s’était engagé et où il nous faut repartir dans un autre sens, aller voir ailleurs. Est-ce simplement parce que je l’ai là, sous le nez, que ce tableau me conduit à me poser tant de questions ? Peut-être, oui, tout simplement. Tout à l’heure quand, devant la télévision, je me suis trouvé devant des spots publicitaires vantant les mérites de ce que les institutions culturelles de mon pays considèrent comme de l’art, je me suis senti très mal à l’aise parce que rien de ce que l’on me présentait comme des œuvres d’art ne me paraissait pouvoir être un candidat sérieux au statut d’œuvre d’art, mais ce n’était pas la question, la question, c’était l’idéologie politique qui conduit à ne retenir comme œuvres d’art que des produits culturels stéréotypés et dont les propriétés esthétiques sont secondes par rapport aux propriétés politiques : si l’idéologie exprimée par x ne correspond pas à celle promue par les institutions culturelles, x ne peut pas prétendre à être considéré comme une œuvre d’art quelles que soient par ailleurs ses propriétés esthétiques. C’est qui m’a mis mal à l’aise : tout ce qui était mis en valeur me semblait dire exactement la même chose, comme les livres dans les librairies, comme les chansons à la radio, comme tous les produits culturels mis en valeur par les institutions culturelles. Quand, de nouveau, je me suis trouvé devant mon petit tableau accroché au mur en face du lit, j’ai pensé aux questions que je m’étais posées il y a deux nuits de cela, et que cette petite chose insignifiante ou quasi puisse susciter de telles interrogations, par opposition à la machine culturelle qui n’est qu’une vaste et insipide tautologie, me semble un hasard des plus heureux.

22225

Faut-il se sentir coupable d’aimer la vie ? Mais qui, aimant la mort, se sent coupable d’aimer la mort ? Diverses formes de ces amours ne changent rien à l’histoire : être avec les gens, ne pas être contre les gens et ne pas croire que « Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ». Souvent, c’est vrai, je ne suis avec personne, et ce n’est peut-être pas plus mal, non ainsi ne suis-je contre personne. Alors je me dis : peut-être qui se sent quelqu’un, qui veut se sentir quelqu’un, voire pire, qui veut être quelqu’un, aimera mieux la mort que qui, se sentant personne, ne souffrant pas de l’angoisse de l’être, personne, aime mieux la vie car la sachant chose publique, ouverte à tout le monde, et non pas privée, personnelle. Ce matin, à la demande de Daphné — qui, après avoir vu le Journal d’Anne Frank qu’elle a déjà lu n’a pas tardé à vouloir ressortir —, je suis entré dans une librairie du quartier où nous résidons, et c’est un sentiment de déception qui m’a gagné, mais une déception qui n’avait rien de bien original, une bête déception banale, non parce qu’il n’y avait aucun de mes livres (il y a bien longtemps que j’ai renoncé à les chercher sur les étals des bouchers des lettres), parce qu’il n’y avait rien,  dans cet endroit froid et triste, que les cases banales qui structurent désormais le désir d’évasion, d’aventure, de pensée : ici, les polars, là, les coups de cœur queer, en vitrine l’annonce de la rencontre avec Tricia Coupez ou dieu sait qui, tout est tellement dans sa niche, comment pourrait-on apprendre quelque chose, comment pourrait-on découvrir quelque chose ? Dans ces lieux de perdition mentale, il n’y a pas de fond, comme on dit, on ne le touche jamais, on s’enfonce, dans une actualité sans cesse renouvelée : ici, on est certain d’être du bon côté d’une histoire dont la roue a déjà tourné, pourtant, et ne va nulle part, ce faisant, se replie toujours un peu plus sur elle-même, qui ne sait pas qu’il est possible de changer de direction, qu’on peut rêver d’autre chose, qu’on peut aimer autre chose, avoir envie d’ailleurs, et d’y aller. Mais ce n’est pas triste, non, je le répète : c’est tout simplement banal, comme deviennent banals ces livres qu’on expose parce qu’ils ont été bannis par je ne sais quel pouvoir fascisant, ils sont actuels, normaux, ils sont de leur temps, ils sont présents, ils sont au présent, et c’est terrifiant. Que les fascistes haïssent les livres au point d’en faire des instruments de pouvoir, c’est normal, c’est la seule façon de faire qu’ils connaissant, et c’est ce qu’on attend d’eux, on n’est pas pris par surprise quand ils le font, mais que celles qui se prétendent leurs ennemies agissent de même, par réaction, et l’on comprend qu’aucune de ces gens n’aiment lire, n’aiment l’idée de la lecture, d’une expérience qui déplace, décentre, trouble, étrange, il faut que tout soit lisible, au contraire, que tout conforte, rassure, réconforte, quand les livres devraient être des labyrinthes immenses comme le monde où il nous aura été donné de naître. Voici venu le temps de l’illettrisme universel. Mais peut-être que je ne comprends rien, peut-être que je vocifère dans le silence du dialogue intérieur de mon âme avec elle-même, peut-être que je raconte n’importe quoi, c’est vrai, qui m’aime, moi ? Alors, tu sais quoi ? Eh bien, je me contente d’aimer la vie. Ce n’est pas si mal, après tout.

21225

Attire mon attention : comment les époques sont incapables de penser leur propre finitude, leur nature passagère, mais se pensent toujours d’une façon ou d’une autre comme définitives. Et c’est peut-être là une définition du concept d’« époque » : ce qui, dans le temps social, se représente comme définitif. Au Mucem, l’exposition « Méditerranées » constitue une expérience de cet ordre épochal qui, commençant par exposer l’inexistence de son objet (il n’y a pas d’unité de la Méditerranée, c’est une construction de l’Europe coloniale), et insistant sur un pluriel qui ne résout rien, ne déplace même pas le problème, mais se contente de s’inscrire confortablement dans ce qu’on se représente comme son temps, en vient à ne tenir discours que sur les représentations de la Méditerranée, envisagées sous l’angle exclusif de la colonisation, dans une pensée toujours plus distante, s’éloignant sans cesse, qui est toujours la pensée d’une pensée (pas la pensée de quelque chose réelle, si j’ose dire : en trois dimensions, mais la pensée de sa représentation par la pensée dans ce qu’elle a de plus plat), et pour qui il est impossible de franchir le mur de la représentation afin de tâcher de voir les choses telles qu’elles sont. Je parcours l’exposition avec un grand sentiment de frustration : je ne vois rien parce qu’il n’y a rien à voir, que de prétendus objets d’une science sans objet. Et je me dis que si je devais retenir quelque chose de cette exposition, l’espèce de message qu’elle fait passer, ce serait celui-ci : la Méditerranée est fasciste. Bref, c’est peut-être de la science, mais ce n’est pas très intéressant. Un peu plus tôt, devant l’installation de l’artiste Rima Djahnine (dans le cadre de l’exposition « Revenir »), j’avais été étonné d’entendre cette voix qui commentait des phares dans la nuit invoquer la nécessité d’une déconstruction de l’exil avant de faire remarquer in fine que la déconstruction ne permet pas d’échapper à la culpabilité de l’exil. À quoi bon déconstruire, dès lors, si l’on se sent aussi mal après qu’avant ? À rien, je crois : c’est un discours qui se parle à lui-même (l’artiste qui ne déconstruit pas, de toute façon, on ne l’expose pas). C’est difficile d’échapper à son époque. Difficile de penser au-delà d’elle parce qu’on est enfermé dans ses concepts, enfermés dans la fausse évidence de ce qui semble aller de soi, mais n’est que l’expression d’un certain Zeitgeist, qui ne diffère fondamentalement pas de celui qui le précédait, n’est rien que le produit d’un jeu d’oppositions essentiellement vain : on croit avoir gagné la guerre culturelle, mais la roue de l’histoire a déjà tourné. Le mur de la représentation, pourtant, il est possible de le franchir. Il y a tout l’univers pour cela. Collines dans la brume ce matin, en courant. Quatorze kilomètres parcourus avec ce sentiment d’être avec le monde — pas dans, pas à côté, parmi —, avec l’espace, dans toutes ses dimensions, et non pas dans une pensée plate des choses, qui repoussent toujours les choses trop loin de nous. Ensuite, j’ai trempé mes pieds dans la mer et, encore qu’elle fût froide, je n’ai pas eu envie de lui mettre un s au cul pour la réchauffer, à la Méditerranée : elle était là, c’était tout, et moi aussi. Peut-être n’est-ce qu’un nom, mais c’est un beau nom, et une belle chose. Qu’on s’y plonge un peu, pour voir.

20225

Îles en Méditerranée. L’horreur est partout, dans l’exploitation des corps (cadavres compris) comme dans la destruction des consciences (rarement vu autant de laideur au mètre carré que dans une file d’attente), et contre cela, le sentiment de l’île, le sentiment que procure l’île (son idée, mais pas uniquement elle : la présence sur son sol même), la fascination que suscite le concept d’une étendue (minuscule, surtout) entourée de mer, la perspective de l’isolation qu’elle inspire, par suite, ne sont que les pierres bancales d’un maigre rempart. Mais nécessaire. Que ce dont nous disposons pour continuer d’exister malgré tout soit fragile, n’est-ce pas l’évidence ? Et cela ne s’impose-t-il pas comme une nécessité ? Qu’est-ce qui, sinon le faible, le fragile, le passager, le subtil, permet de lutter contre la machine de guerre de l’humanité ? Toutes ces qualités (faiblesse, fragilité, passagère, subtilité, et caetera) ne sont pas choisies, elles sont subies, elles s’imposent pas défaut : tout ce qu’il nous reste, c’est ce précaire canot qui vogue sur une mer déchaînée, risque sans cesse de venir se fracasser contre l’écueil du pouvoir, l’écueil de l’impuissance. (Le pouvoir nous rend impuissants.) Les perspectives de carte postale qui s’offrent à moi, je ne leur résiste pas, parce qu’il ne le faut pas, il faut que je m’abandonne au sublime, me dis-je, c’est peut-être l’unique façon de surmonter le kitsch — tout en ayant conscience que tout est kitsch, trouver la force encore de s’abandonner au sublime. Sans même en avoir réellement le désir, je les accepte, elles sont là, sous le ciel gris de brume de la Méditerranée, paysages calcaires au milieu de la mer, gestes du pécheur qui déroule son filet, ancestraux comme ceux de l’enfant qui joue dans l’eau, froide mais si bonne. Cet été, il sera trop tard, de toute façon, tout aura été envahi, et la vérité, c’est qu’il y a déjà trop de monde. Et, moi aussi, ne suis-je pas en trop ? Combien serait-il le nombre juste ? 3 ? 1 ? 0 ? Chaque jour qu’il m’est donné de vivre, j’apprends à compter sur mes doigts.

19225

Où le ridicule et le sublime se côtoient toujours, et moi, qui passe de l’un à l’autre, sans cesse. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j’aime tant cette ville, in fine, malgré tout le mal que j’ai pu en penser (mais de quoi n’ai-je pu penser du mal ? n’est-ce pas le propre de la raison que de penser du mal de tout ? la raison ricane, se moque, et détruit), parce qu’il me semble qu’on ne peut jamais savoir ce qui nous attend au bout de la rue : on croit avoir fait le tour de la cité, le tour des choses, le tour du monde, et quelque chose survient (un détail, un rien) qui remet tout en question. La vérité est simple : on n’est jamais sûr de rien. Ce matin, la météo, cette sibylle des temps postmodernes où il paraît que nous sommes et avons notre être, la météo annonçait un ciel nuageux et, pourtant, si le ciel n’était pas parfaitement bleu, les nuages y brillaient par leur présence, reflets laiteux dans le ciel d’hiver, vérités passagères dans la mer d’azur indifférence. Après que j’ai couru douze kilomètres et demi sur le front de la mer, j’ai fait quelques pas de plus dans l’eau, plage des Catalans, dont la fraîcheur m’a glacé quelques instants les sangs et les mollets. J’ai voulu prendre la photographie de ce que je voyais, là, l’étendue d’une beauté incroyable de la Méditerranée, offerte à moi, à la fois inaccessible et à portée de la main, et tant pis si ce que je vois est une illusion de la vérité, ce que je voyais, je le voulais, ce que je voyais, je voulais le voir, mais une jeune femme avait choisi ce moment pour jouer les naïades en string chez Poséidon. « Oh, Djé, fada, tch’y es un pervers ou quoi ? », ai-je entendu m’interpeler une voix venue d’un lointain passé (mais pas assez). Mais non. C’est vrai que le stringe (l’estrange ?), ce n’est pas trop mon truc à moi — voyant ces femmes quasi nues en arborer avec la fierté des féministes voilées, j’ai  toujours l’impression de revivre un imbécile et onaniste et sempiternel fantasme de mâle adolescent, personne n’est parfait, surtout pas au mois de février —, mais qui suis-je pour juger ? Aussi ai-je détourné le regard (couvrez ce tafanari que je ne saurais voir) : l’avantage de l’horizon, c’est qu’il se joue des limitations. Partout, on peut voir l’infini, ou du moins l’idée que l’on s’en fait. À présent que je passe ma langue sur mes lèvres salées, je les sens brûlées par le ciel, le vent, le soleil, la lumière qui envahit l’espace et rend l’ombre si spéciale, extraordinaire. Brûlées par Marseille. Que les choses ne s’épuisent pas, mais qu’elles nous épuisent, n’est-ce pas cela, la vertu terminale du labyrinthe ? Je ne sais plus où j’y ai pensé, aujourd’hui, à l’idée du labyrinthe, pas dans les rues, qui étaient plutôt droites, mais peut-être en visitant le sous-sol de quelque appartement, qui sait ? Mais c’était l’image adéquate de mon expérience : plus on se perd et moins on se perd, ou peut-être est-ce l’inverse, qui sait ? 

18225

Au point Relay du Hall 2 de la Gare de Lyon, les emballages plastiques des paquets de chips ou de bonbons se distinguent mal des couvertures de livres des best-sellers, et un œil peu éduqué en ces matières, disons tel contemporain du XXIe siècle, pourrait s’y laisser prendre, avalant le dernier roman de John Séqui pensant que ce sont des chocolats Malthus ou, inversement, se goinfrant de chips Laides tout en s’imaginant dévorer le dix-millième tome plus un des bédés de Brimade Latouffe. Dans une perspective adroite, je prends une photographie éloquente où la polychromie de l’emballage de sucreries épouse à la perfection le sourire épanoui et les yeux pétillants comme des bulles de Coca de Laure Calamy. La vérité est là, offerte à nos yeux qui ne veulent plus, ne peuvent plus, ne savent plus, ou bien sont tout simplement fatigués de la voir, et la culture n’est qu’un rayon parmi d’innombrables autres dans le supermarché du désespoir. Qu’est-ce que la « singularité » que vante l’actrice populaire sinon cela, un rayon dans le labyrinthe d’un monde qui se consume ? La tête de gondole a une tête de conne, mais ce n’est pas le dernier de ses défauts : par palettes entières, elle vend de la mort (trahison, fausse conscience, escroquerie, laideur, duperie, la liste semble interminable qui se dresse comme un rempart entre le monde et soi) et trouve encore la force de sourire pour faire passer la pilule de cyanure. C’est pour cela qu’on la paye, n’est-ce pas ? Pourtant, quand on y regarde d’un peu plus près, sur la tranche des pages immaculées des exemplaires des livres ici alignés en rectilignes rangées, on découvre qu’une pellicule de poussière noire recouvre les ouvrages, tous, en effet, sauf le premier de l’étal, qu’un quidam découragé et pressé de partir, mais dont le train accuse quatre-vingts minutes de retard au moins, se sera égaré à manipuler. Sous les apparences de prospérité que la société se donne, l’échec ne tarde pas à poindre, et l’élite n’est que le maillon le plus satisfait de lui-même de la chaîne alimentaire de l’industrie universelle. « La poésie des troubadours, écrit Jacques Roubaud dans la préface de la Fleur inverse,  son essai sur l’art des troubadours, naît pénétrée de lumière et d’oiseaux. Et si on associe inévitablement à leur nom la Provence, proensa, c’est qu’eux-mêmes, en une migration intérieure à l’Occitanie, se sont peu à peu, venus de Poitiers, du Limousin, de Toulouse, entendus pour converger vers le Languedoc et la Provence, la Provence enfin, au tournant du XIIIe siècle, dans les courtes années qui marquent à la fois l’apogée du trobar, et le moment de son assassinat. La Provence fut le cœur de la géographie du trobar, de l’art de la poésie. » Plus loin, Roubaud met au jour la grande idée de l’art des troubadours, le lien entre l’amour et la poésie : « l’invention, ou découverte, des troubadours, écrit-il, n’est pas l’amour ; elle est que l’amour est inséparable de la poésie, est le moteur de la poésie dans le chant. Les troubadours ont inventé qu’il est un lien indissoluble : celui qui unit l’amour à la poésie. » Lien que — et c’est précisément ce que je lui reprochais hier — Pound n’a pas compris. D’où sa chute sans possibilité de rachat dans le fascisme (un des noms du mal), chute à laquelle est conduit nécessairement quiconque tourne le dos à l’amour. Roubaud précise que le paysage provençal qui était celui des troubadours, lequel n’était déjà plus celui de l’Antiquité, est perdu. Que le monde a changé depuis ces centaines d’années, c’est un truisme bien trop évident pour le remarquer, mais je crois qu’il y a une qualité de lumière, une spécificité du ciel, quelque chose dans l’air qui ne meurt pas, ou plutôt, disons-le avec une moindre ambition, n’est pas mort. Peut-être faut-il faire un effort aujourd’hui pour sentir cet air, cette atmosphère, ce climat — et à cela, la société dont j’ai décrit brièvement un aspect, ne nous incite ni ne nous aide, c’est même tout le contraire qu’elle fait, elle nous fait du mal, elle nous veut du mal, elle nous hait, elle hait l’amour —, mais (on dira que c’est ma thèse ou mon illusion, selon que l’on sera charitable avec moi ou qu’on ne le sera pas), il est toujours là, comme est toujours là l’air de la Grèce ancienne, — c’est le climat méditerranéen.

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Écoute avec passion la voix brisée d’Ezra Pound lisant le Canto III en 1967 à Spolète. Il a quatre-vingt-un ans, et ce que j’entends, c’est la voix d’un homme vaincu, je l’entends qui essaie encore de rouler les r comme on peut l’entendre faire sur les enregistrements plus anciens, mais il n’y parvient pas, il n’y parvient plus, on peut penser qu’il joue le rôle du personnage brisé, mais je pense qu’il l’est vraiment. Et c’est heureux. Une des images les plus éloquentes du fascisme, c’est où on le voit, à Naples en 1958, après qu’il a été relâché de son hôpital psychiatrique, qui fait le salut fasciste : c’est un vieil homme visiblement accablé par la chaleur du midi, les auréoles sous les bras ne trompent pas, et qui fait le malin devant l’objectif des photographes, mais son rictus ne brille pas par son intelligence, tant s’en faut : il a l’air franchement bête. Plutôt qu’à Mussolini, c’est à Fellini que je pense : ridicule. Et la mistake que Pound aurait évoquée devant Allen Ginsberg l’année de la lecture du poème, c’est à la Dummheit de Heidegger qu’elle me fait penser : décidément, ces gens-là ne furent pas à la hauteur. Le modernisme de Pound fut le poste avancé du néo-colonialisme américain. Le fascisme (au sens large où Adorno employait encore ce terme qui inclut le nazisme) a dilapidé l’héritage en ruine de l’Europe d’après la Première Guerre mondiale, et Pound a participé à cette destruction, comme un agent de l’extérieur n’eût pu le faire aussi bien. Pound fut un touriste sur les rives de la Méditerranée, prenant part à une histoire à laquelle il ne comprenait rien : n’est-il pas insensé que l’on puisse confier à quelqu’un qui est en tout étranger à ce qui est méditerranéen le soin d’en écrire l’épopée ? Mais pourquoi lire Pound alors ? Pour retourner le fascisme de Pound contre lui-même ? Quelle drôle d’idée, non. Il y a la possibilité de quelque chose et l’échec de cette chose dans le même mouvement, je crois, dans les Cantos, ce qui les rend fascinants, obsédants. Il faut les surmonter. Comme il faut surmonter le fascisme. Le fascisme a abîmé le monde, a précipité sa destruction, pas simplement la destruction de la raison par la raison elle-même, il a été un formidable accélérateur de l’histoire, tout un continent se trouvant soudain précipité par la violence et la mort dans une ère à laquelle rien ne le préparait et qui ne serait pas pour lui, où il ne serait plus qu’un objet de consommation, l’espace privatisé pour le divertissement des masses illettrées, vaincu. Les poèmes de Pound préparent cela, participent à cette destruction. Pourtant, tout ce dans quoi la poésie de Pound plonge ses racines (les mythes et les épopées antiques, les métamorphoses, les chansons des troubabours, les ascensions célestes, etc.) ne s’oppose-t-il pas à la destruction fasciste ? Oui. Et alors ne reste plus qu’un hypothèse : qu’il n’aura rien compris. Que l’amour — l’amour de la mer, l’amour de l’épouse, l’amour de la dame, l’amour de l’air — lui sera resté notion complètement étrangère. Ulysse, le héros méditerranéen, est positif : il aime son île, l’exil lui est une souffrance, il ne le recherche pas, il le fuit. Tout le contraire du héros moderniste, lequel hait son pays, convoite l’exil, même quand on le chasse, quand on ne veut plus de lui, revient. Et, au retour, il n’est pas humble, il ne demande pas pardon, il ne se méditerranise pas, non, il fait l’imbécile, et finit brisé. C’est heureux. Le vrai triomphe, ce n’est pas la défaite. Le vrai triomphe, c’est le retour d’Ulysse dans sa patrie. Qui est étranger à la Méditerranée, me semble-t-il, ne peut pas le comprendre : il reste loin d’elle, il s’enfonce dans la grossièreté. Ce que je disais hier : il faut recommencer à neuf. Mais comment faire ? puisque tout a été détruit. On ne peut pas détruire la destruction. Il faut une langue tout autre, à nouveau, une langue refaite de tant de langues. Les articuler. Penser encore, et plus profond : le mal n’est pas une idée, c’est la réalité, aussi la réalité de la réalité.