Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, non plus.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, non plus.

Peut-être, mais non.

En pensant au Marché de la poésie qui s’ouvre aujourd’hui non loin de chez moi, je me dis : le seul poète que j’ai envie de voir vient dîner à la maison ce soir, aucune raison, dès lors, de m’y rendre, cette année non plus. Voilà qui est heureux. Comme nous l’avions été, Nelly et moi, de constater que, pour notre mariage (le neuf juillet d’il y a quelques années), la place Saint-Sulpice, régulièrement occupée par diverses manifestations d’intérêt discutable (salon des antiquaires, marché aux esclaves, biennale de la bêtise), ce jour-là, ne l’était pas, nous laissant ainsi libres d’aller et de venir autour de la fontaine sur la place en face de la Mairie du VIe arrondissement de Paris. La vie est bien faite, n’est-ce pas ? Parfois, quand j’écris mes phrases, mais il y a longtemps que cela ne m’était plus arrivé, je me souviens de ce piètre critique qui avait trouvé certains passages de mon journal « insignifiants », je cite de mémoire, c’est le peu dont je me souviens, mais c’est déjà trop, et peut-être que ce qui m’avait choqué dans l’emploi de cet adjectif, c’est l’espèce de censure morale a priori que ce genre d’individus — des gens politisés, tu vois — exercent sur le monde social qui les entoure, et la terreur passive qui va avec : si tu ne parles de ce dont tout le monde parle, tu es d’emblée discrédité, alors fais ce qu’on te dit de faire, sinon. Mais moi, parler de ce dont tout le monde, cela ne m’intéresse pas, pour plusieurs raisons : je crois en l’originalité, peut-être moins en tant qu’état qu’en tant que recherche, et puis, ce dont tout le monde parle est effrayant. Les gens qui agitent des drapeaux me font peur, et on agite beaucoup de drapeaux en ce moment. Beaucoup trop, et de plus en plus. J’ai l’impression que ce n’est que le début, en outre, qu’on nous enjoint déjà de choisir le nôtre (on organise même des distributions), celui qu’il faudra aller agiter ensuite sur la place publique comme les bons petits imbéciles qu’on veut que nous soyons et que nous sommes, de fait, puisque nous le faisons. Alors, oui, en ce sens, l’insignifiance que me reprochait le critique aux petites idées(il se plaignait de ne pas entendre la voix qu’il voulait en lisant la Vie sociale, peuchère), je la revendique puisque la signifiance qu’on lui oppose, on la connaît, et on sait à quoi elle mène. On peut bien essayer de dire aux gens : Arrêtez, ce que vous êtes en train de faire ne conduit qu’au pire. En vérité, on sait que c’est inutile. Une grande part de la vie sociale est déterministe, une fois le processus enclenché, il est impossible de l’arrêter. La perspective de la destruction est de plus en plus manifeste, mais on continue, parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre. L’esprit qu’il faudrait avoir pour s’écarter du chemin ainsi tracé, s’il est disponible, n’est pas valorisé. Il ne paraît pas assez sérieux, assez profond, il y a des sujets dont il faut parler, c’est obligatoire, qui change de sujet est interdit d’exister. Que faire alors ? Sans doute, rien. Continuer, soi aussi, avancer sur son propre chemin. Ce n’est pas une vérité, c’est une nécessité. Hier, voyant l’affiche d’un film signé Pasolini (prénom Uberto), dans lequel Ralph Fiennes est censé jouer le rôle d’Ulysse et Juliette Binoche, celui de Pénélope, j’ai eu peur : la parodie est allée trop loin, elle s’est dépassée elle-même, et contribue à part entière à l’entreprise mondiale de destruction. Tant pis, il faut parler son patois.

Le nombre d’heures durant lesquelles on porte son existence comme un fardeau, qu’en faire ? Comme on ne peut pas disparaître à temps partiel (disparaître et puis réapparaître et puis recommencer), on est bien obligé de tenir le coup. Oui, mais qu’est-ce que tenir le coup, et pour combien de temps et puis pour quoi, ensuite, pour recommencer ? Tenir pour recommencer après l’avoir tenu, cela en vaut-il le coup ? Coup à coup, peut-être, on peut se contenter d’aller, pas trop mal, pas trop bien, non plus, non, mais cela ne fait pas une perspective, plutôt un valse hésitation (1 2 3, 1 2 3, 1 2 3, et caetera), ne crois-tu pas ? J’aimerais avoir des certitudes bien tranchées, le genre de sentiments mêlés d’opinions dont on fait les convictions qu’on va crier ensuite dans la rue en agitant un drapeau ou bien un autre (« Oui ! Oui ! Oui ! », « Non ! Non ! Non ! », ou inversement), mais je n’en ai pas la faculté, la vie est si profonde, si vaste, si complexe, impossible à cerner, comment s’en tenir à une position unique et y camper (ce que personne ne fait jamais, en vérité, mais le prétend toujours, s’illusionne, se raconte des histoires, c’est si agréable de se mentir pour se donner le beau rôle) ? Alors on se retrouve à porter son fardeau à temps partiel, on est bien content de le déposer de temps à autre, histoire de penser, d’avoir des idées, de faire des choses, de belles choses, mais c’est si difficile aussi, de penser, d’avoir des idées, de faire des choses, de belles choses, on ne peut pas s’en dispenser de cela, aussi, dis ? Non, tout le monde le fait déjà, tu sais. Fais un effort. Aujourd’hui, je n’en ai pas la force. Mais, comme je ne peux pas disparaître à temps partiel, mon fardeau m’accable, la lassitude me gagne, je préfère ne rien faire, je préfère ne rien vouloir du tout, m’abandonner à rien, plutôt que de vouloir le néant, plutôt que de détruire. Les autres ne s’en chargent-ils pas à la perfection. De quoi ? Eh bien, de la destruction, pardi.

J’aime vivre pieds nus. Et donc quand il fait chaud. Relativement chaud. Mais Paris n’est pas faite pour la chaleur. Tout de suite, l’air y devient irrespirable. Dans la rue, on ne sent plus que la puanteur, on ne voit plus que la crasse par terre. De toute façon, c’est partout pareil, non ? Je ne sais pas, peut-être. Mais ici, il y a un mythe qui perdure, a la peau dure. Fondé sur un mensonge. (« Paris is so beautiful, you know », peut-être, mais moi, j’ai besoin de vert, et de bleu, et de blanc calcaire écume, et de jaune illuminant, et de vie qui respire.) En plus, j’ai dû contracter un virus. Nelly me dit : « C’est peut-être le Covid. Je connais des gens qui l’ont en ce moment. » C’est drôle comme on emploie désormais des expressions toutes faites qui, il y a quelques années à peine, n’auraient eu absolument aucun sens pour nous. C’est cela, exactement, la vie sociale : cette circulation du non-sens, qui contamine toutes nos vies à notre corps défendant. Moi, je ne connais personne, mais trop, quand même, puisque je contracte le virus des gens. J’ai envie de fermer les yeux et de ne les ouvrir que dans très longtemps. De me fondre dans un décor lointain, entretemps, imaginaire, sans doute, et encore, est-ce si sûr que cela ? Ce n’est pas que je ne sache pas ce que je veux, c’est que, le sachant, il me vient toujours l’envie de le détruire : c’est le syndrome de la raison, sa malédiction, pour être authentiquement heureux, il faudrait ne plus jamais penser, s’abrutir ou se dissoudre, sinon il y a toujours un hiatus, une faille, une distance, un regard, une critique, un mot, une idée qui survient, surgit, et emporte tout dans son émergence. C’est ainsi, je n’y puis rien. Peut-être alors faut-il que j’apprenne encore à diriger, à orienter cette force destructrice. C’est une hypothèse que Musil n’a pas envisagée, ce me semble, dans l’Homme sans qualités, où Ulrich ne parvient à rien, et le roman se révèle impossible à achever. L’inachèvement est immense, certes, mais il demeure inachevé. Il faut accomplir les choses. L’esthétique du fragment a fait son temps (trop long). L’ordre n’est pas fasciste. Qui n’a pas d’ordre dans les idées, notamment, ne peut pas maîtriser la force négative de la raison : rien n’étant achevé (-able), on détruit ou se détruit, abrutit ou s’abrutit. Je suis fatigué.

Fatigué. Et il va faire de plus en plus chaud. Je n’ai pas envie qu’il fasse de plus en plus chaud, mais ce n’est pas moi qui décide ni de la température de l’air, ni de l’eau, ni de la terre, ni de rien, tout cela, je le subis, bêtement, je crois, oui. J’ai tout de même avancé dans mon petit chantier, écrit un premier brouillon qui me paraît assez convaincant ou qui, du moins, correspond à l’idée que je m’en faisais au moment où j’y ai songé. Ce sont donc des choses qui arrivent. Il reste des aspects à améliorer, d’autres à mettre en œuvre, mais c’est en bonne voie. Pourquoi est-ce que je fais cela ? Sincèrement, je ne sais pas vraiment. Ne devrais-je pas me contenter d’écrire tout cela pour moi seul ? Mais, si je me contentais de l’écrire pour moi seul, je n’écrirais peut-être pas, tout simplement. Quelle différence cela ferait-il ? me demanderas-tu, sarcastique. Pour toi, aucune, sans doute, mais pour moi, toute. C’est exactement la différence qu’il y a entre le non-sens et le sens. La signification s’invente, elle n’est pas donnée. Et inventer, c’est se déployer, comme la vie, croître. Du moins, j’espère. Du moins, j’essaie.

Quand est-ce qu’on est libre ? Ou, à défaut, quand est-ce qu’on nous fiche enfin la paix ? Au futur. Jusqu’au refuge du sommeil est envahi par le bruit des moteurs à explosion. Au loin, de l’autre côté de la mer, ce ne sont pas les moteurs qui explosent, mais les missiles. Encore que, fondamentalement, ce soit la même chose, le même état d’esprit. Sur des pancartes, de ce côté-ci de la terre, je lis des slogans comme « NEUTRALITÉ = COMPLICITÉ », et il est vrai que tout est simple, réduit à l’expression d’une équation paresseuse. Main gauche dans la poche, main droite qui tient la pancarte, lunettes de soleil épinglées sur le col du tshirt, sa voisine à l’oreille vissée à son téléphone portable et une tierce agite un drapeau multicolore, comme si l’un d’entre eux valait mieux que les autres. Illustration. De quoi ? De tout. De rien. Quand on les voit, on comprend les massacres, les exactions, les violences fanatiques. À quoi reconnaît-on un être humain ? On peut lui faire faire n’importe quoi. Que se passe-t-il dans la tête de ces gens ? Parfois, je me pose la question. Mais surtout, ne me réponds pas : je n’ai aucune envie de le savoir. C’est le confort moral à bas prix, l’équivalent politique de la fast-fashion. Tout se règle facilement quand le mal est tenu à distance par la guerre sans fin que se livrent d’autres êtres humains, au loin. En direct à la télévision, comètes sanglantes dans le ciel noir des idées, la mort semble irréelle. Et, le pire, c’est qu’elle l’est toujours, d’une certaine manière. Les mains sales, les mains propres, quoi qu’il en soit d’elles, ce ne sont pas les nôtres. Bonne conscience toute occidentale. Mais nulle part personne qui ne soit en mesure de répondre à cette question : Et la paix alors ? Silence à l’horizon. Et partout c’est la guerre, disait le poète, mais qui l’a écouté ? J’ai sommeil. Quand je veille, je rêve moins d’autre chose que d’ailleurs, mais où est-ce ? Si nous ne changeons pas — du sol au plafond — nos manières de penser, ce sera toujours pareil : nulle part, jamais. Alors, tant pis pour nous. Adieu.

Cette nuit, j’ai rêvé qu’une grande mèche de cheveux blancs avait poussé en haut de l’hémisphère droit de mon front. Je me dévisageais dans le miroir et m’étonnais de cette grande mèche de cheveux blancs d’autant qu’elle était parfois visible et parfois non, comme si mes autres cheveux bruns parfois la cachaient et parfois ne la cachaient pas. Je me regardais dans le miroir et observais cet effet d’apparition et de disparition de la mèche blanche jusqu’à me rendre compte que cette mèche n’était pas blanche, mais blonde, d’un couleur proche d’un blond décoloré d’assez mauvais goût, qui tirait donc sur le blanc, et que cette grande mèche de cheveux n’avait pas la même texture que mes autres cheveux, mais semblait de cheveux d’une autre personne que moi. Et toujours, ce même phénomène d’apparition et de disparition jusqu’à ce que je ne voie plus cette mèche et que je me dise dans le rêve, c’est ce qu’il me semble à présent que non, en réalité, cette mèche n’existe pas, un peu comme si je l’avais rêvée dans le rêve, mais sans que ce rêve dans le rêve ne soit manifeste dans le rêve comme un rêve dans le rêve. Ensuite, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je me souviens simplement d’un autre rêve dans lequel les pièces qu’on me demandait pour la constitution d’un dossier de bourse étaient toujours plus nombreuses et intimes. Je venais de me connecter au site sur lequel j’avais déjà constitué mon dossier de demande de bourse et je remarquais qu’on me demandait des pièces qu’on ne m’avait pas demandées les fois précédentes, des pièces relatives à mes revenus, à ma situation familiale, mon état de santé, mes préférences sexuelles, etc., et que j’étais révolté par cela, mais moins par la nature des pièces demandées elles-mêmes (ce qui constituait pourtant une intrusion dans ma vie privée), que parce qu’elles représentaient un obstacle à la constitution de mon dossier. Dans le rêve, je me voyais et m’entendais pester contre cet excès de bureaucratie, trouvant que tout cela n’avait rien à voir avec la littérature et j’étais ennuyé à l’idée de devoir produire tous ces documents. Et puis, plus rien. C’est bien après le réveil, ce matin, que je me suis souvenu que j’avais rêvé durant la nuit. Et ces images, issues de mes rêves, moi face au miroir en train de regarder cette mèche de cheveux qui n’étaient pas à moi et moi face à l’écran de mon ordinateur en train de constater la multiplication et l’absurdité des pièces demandées pour la constitution de mon dossier de bourse, quoique banales, m’ont paru suffisamment fortes et révélatrices pour mériter d’être consignées par écrit. Elles traduisent évidemment mes angoisses, mais elles me rassurent aussi : ce sont des images de rêve, c’est-à-dire des images de vie. Ensuite, je suis allé me promener au cimetière. Dans l’allée tout de suite à main droite côté boulevard Quinet, il y avait de l’ombre et un air frais des plus agréables. Je me suis senti bien. Beaucoup moins quand je me suis retrouvé au milieu d’un groupe de chasseurs de Pokémons britanniques. Ma présence parmi ces individus m’a fait une impression étrange : on peut être à la fois juste à côté d’êtres humains et infiniment loin d’eux, la proximité n’est pas celle de la simple présence, il faut autre chose pour se sentir proche de quelqu’un. Ce sont des remarques assez triviales, mais j’avais un peu peur qu’on me confonde avec des chasseurs de Pokémons. Ensuite, après avoir fait le tour du cimetière, je me suis assis sur un banc et j’ai écrit quelques phrases destinées à mon premier petit chantier. Ce qui me fait penser que je dois remonter à la source de cette citation de Gilles Clément que j’évoque.

Sur le boulevard, chaque mètre carré cédé par le consumérisme est immédiatement occupé par des êtres humains sans abri qui en font précisément leur abri. Généralement, c’est le pas de porte d’un commerce de bouche destiné aux touristes que la gare déverse sur Paris qui a fermé ses portes, ou une échoppe plus ou moins quelconque, et dans le vide de quoi viennent se glisser un ou plusieurs corps qui y installent leur domicile de fortune (cartons, matelas, couvertures, sacs, chaises, etc., tout le mobilier de la survie en milieu urbain). Dans le jardin, depuis hier, ce sont des masses d’hommes et de femmes (mais principalement des hommes, et principalement en surpoids, voire en état d’obésité avancée) qui, les yeux littéralement rivés sur l’écran de leur téléphone, se déplacent en groupes plus ou moins denses plus ou moins grands à la recherche de quelque chose. Tout d’abord, on ne sait pas quoi, et puis on finit par comprendre : ces adultes plus ou moins jeunes cherchent des Pokémons. Une recherche rapide finira par m’apprendre (je cite la communication officielle de la mairie de Paris) que la ville est mise à la disposition de ces êtres étranges : « Des lieux iconiques pour partir à la recherche de Pokémon. Dans Paris, les explorateurs pourront suivre des Routes officielles dans le jeu. Ces parcours guideront les Dresseurs vers des monuments parisiens emblématiques et des joyaux cachés qui mettent en valeur la beauté et les mystères de la ville. » La beauté et les mystères de la ville, en vérité, ces chasseurs nomades post-modernes ne les verront pas, mais seulement le petit écran qui les aveugle. Alors, dans le silence de son for intérieur, on en vient à vanter les mérites de la nulliparité occidentale : heureusement, la majorité de ces gens ne se reproduiront pas et disparaîtront sans reste, que leur empreinte carbone qui, bientôt, s’effacera à tout jamais. La nature est bien faite, en fait. Tâchant de courir dans la chaleur de Paris et au milieu de ces troupeaux de zombies, je pense à mon arrière-grand-père, qui quitta son emploi de berger en Corse pour se faire ouvrier sur le continent, et songe que, malgré le temps qui passe, les choses n’ont peut-être pas tant changé que les apparences pourraient le laisser penser. Ces masses, n’importe qui pourrait les mener à faire n’importe quoi. Et le conditionnel est un euphémisme anachronique, un peu trop poli : ces masses n’importe qui les mène déjà à faire n’importe quoi, ainsi que chaque jour, nous en avons la preuve sous nos yeux. En vérité, tout se tient : on livre l’espace public aux intérêts mesquins d’une prospérité illusoire dans les ratés toujours plus nombreux de laquelle viennent s’implanter les restes d’une humanité archaïque qui préfigure ce que l’avenir nous réserve. Pour le prédire, cet avenir, nul besoin de dons spéciaux ni de modèles mathématiques sophistiqués, il suffit d’ouvrir les yeux. Ensuite, il faut tâcher de ne pas pleurer. Et de garder les idées claires.

Je me sens tellement loin de mon époque qu’il m’arrive souvent de me dire que c’est moi qui ai un problème, que (un peu comme je l’évoquais hier) je devrais me faire soigner. Et puis, un être humain en tue un autre à coups de couteau, et alors je me dis que, peut-être, si je ne suis pas tout à fait normal, il vaut mieux ne pas l’être, et surtout ne pas me faire soigner, mais continuer à avancer dans cette jungle insensée qu’est le monde réel comme je le fais depuis que j’écris. Quand je lis le journal des autres — c’est un genre littéraire assez répandu en ligne, j’allais dire : un peu trop, mais n’en écris-je pas un, moi aussi ? donc, donc quoi ? donc rien —, des gens que je ne connais pas, ou alors seulement au énième degré (ce sont des gens que connaît une personne que je connais, peut-être, j’en ai peut-être vu un, un jour ou l’autre, je crois, au lancement de Bakélite, par exemple), j’ai ce sentiment d’étrangeté radicale : ces gens parlent de ce dont tout le monde parle, de ce dont on parle à la télévision, de ce dont on parle sur les réseaux sociaux, et je ne me sens pas concerné. À la lecture, je suis pris d’un sentiment qui tient à la fois de l’ennui, de la lassitude, du découragement, et d’une certaine forme de désespoir. Pourquoi du désespoir ? Parce que je sens bien que je n’ai pas ma place ici, et que, si c’est un handicap du point de vue d’éventuelles perspectives de réussite sociale, voire simplement : d’existence sociale, c’est aussi parfaitement logique : je ne peux pas être à ma place dans le monde tel qu’il est puisque le monde tel qu’il est — la structure sociale du monde, pour employer une formulation quelque peu grandiloquente et dont je ne suis pas certain qu’elle veuille dire quelque chose de précis —, j’estime qu’il est invivable. Mais il n’y en a pas d’autre, n’est-ce pas ? Non, en effet, il n’y a pas d’autre monde que celui-ci. Je me dis quelque chose comme : une chose est sûre, ce n’est pas ainsi (et par « ainsi », j’entends ce que je lis en ligne comme je viens de l’indiquer, hors ligne, en ce moment, je lis les Essais de Montaigne où, dans le dernier chapitre que j’ai lu, le chapitre XXI du livre I, « De la force de l’imagination », il était notamment question de problèmes d’érection et de flatulences) que l’on va changer les choses, mais il me faut faire deux remarques à ce sujet. Premièrement, peut-être que je me trompe, peut-être que tout est de ma faute, en réalité, c’est-à-dire non pas de ma faute à moi tout seul, mais de la faute aux gens comme moi, mais qu’est-ce que c’est que le gens comme moi ? s’il y avait des gens comme moi, n’aurais-je pas des amis ? alors je ne sais pas. Deuxièmement, peut-être qu’il ne faut pas changer les choses, changer le monde, le monde change quoi que l’on fasse, et il semble que plus on essaie de le changer — de le rendre meilleur, c’est le sens même du progrès, semble-t-il —, et plus les résultats de nos actions sont catastrophiques. Mais peut-être que, encore une fois, je raconte n’importe quoi. Je ne sais pas. Est-ce que, en un sens, je ne cultive pas cette distance avec mon époque ? On pourrait le penser, mais ce n’est pas une posture, non, c’est naturel. Allais-je dire, « naturel », mais oui, c’est sans doute le mot qu’il convient d’employer : c’est ma nature, je suis comme je suis, je suis comme la nature m’a fait. Après tout, ce que l’on appelle « culture », n’est-ce pas qu’un épiphénomène de ce que l’on appelle « nature » ? On lui accorde une importance démesurée par ce que nous pensons de notre point de vue anthropomorphique (probablement que tout ce qui est vivant pense de son propre point de vue xomorphique — prononcez « ixomorphique » —, mais ce n’est sans doute pas si démesurément important. Tout cela (ce que je viens d’écrire), c’est un peu comme se demander pourquoi l’on est en vie : d’un certain point de vue, c’est une question absurde, et d’un autre point de vue, c’est la question la plus profonde qui soit. Est-ce que les questions les plus intéressantes n’ont pas cette qualité de basculer du tout au tout selon la manière dont on les considère ? Autrement, on ne fait que bavarder, se regarder le nombril, conforter l’époque dans ce qu’elle a de plus détestable. Il fait chaud à Paris. Mais Paris n’est pas faite pour la chaleur. Qu’est-ce que je peux y faire ? J’ai de plus en plus envie d’aller voir ailleurs, mais c’est ici, pour l’instant, que je suis.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.