Voyant le jus sang rouge de l’orange se répandre quand je la presse et avant même de l’avaler, je pense : Voici la vie. Mais non Jésus, « buvez ceci est mon sang », ou alors peut-être de manière inconsciente, sauf que je ne suis pas exactement ce qu’on peut appeler un bon chrétien, fils de communistes, je ne suis même pas baptisé, et donc mon éducation religieuse est inexistante, non, — simplement la vie. Plus la Grèce antique que la Galilée, si j’ose m’exprimer ainsi. Quand je bois le jus, ce n’est pas encore plus beau, ce qui est beau, c’est l’ensemble, la vie, donc, que je passe un certain temps à prendre en photographie. Le soleil vient de la droite (boulevard), je pose les moitiés d’orange, l’une pressée à côté de l’autre non, et clic. Est-ce que je me rends compte que cela n’a aucun intérêt ? Non, je ne crois pas. Veux-tu dire que tu ne t’en rends pas compte ? Non, je veux dire que je ne crois pas ce n’ait aucun intérêt. Pourquoi l’attention à la vie, jusques y compris dans les formes les plus simples qu’elle prend, les plus élémentaires, les plus ordinaires, les plus banales, serait indigne d’intérêt ? Qu’on ne voie pas cela, qu’on ne voie pas la merveille de la simplicité, de la banalité, c’est ce qui devrait poser problème, et non de savoir qui doit ou ne doit pas être premier ministre ou président ou vice-roi ou je ne sais quoi. Me frappe le bruit que font les gens pour vivre, même le dimanche. Je pense : Mais laissez votre voiture, mettez des baskets et marchez, marchez, n’est-ce pas ce que la chanson dit que les Français font ? Et c’est vrai, non ? Quoi ? Que les formes de vie nous précèdent, que nous vivons des vies qui ne sont pas les nôtres : des mâles assis dans des voitures font rugir le moteur à explosion de leur véhicule pour parcourir les trente mètres à peine qui séparent un feu tricolore d’un autre. Parfois, j’ai l’impression de vivre dans un laboratoire d’où j’observerais des formes de vies désuètes, obsolètes, les êtres les vivent quand même, sans conscience qu’elles le sont, déjà mortes, de là où je suis, je n’observe rien cependant (la métaphore du laboratoire n’est donc pas la bonne), j’entends, c’est tout, j’entends toute cette vie morte, insensée et insignifiante, que les gens vivent quand même parce qu’ils ne savent quoi faire d’autre, ne savent pas comment vivre autrement. C’est très étrange, quand on y pense. Oui, mais précisément : personne n’y pense. Les gens préfèrent penser qu’Untel est un raté parce qu’Untel ne gagne pas assez de kilo-euros par an, par mois, ou je ne sais quoi. Et oui, Untel, c’est moi. Je sais, Jérôme Orsini, cela sonne mieux, mais je ne peux pas faire systématiquement appel à lui, cela va finir par se voir, non ? Quoi ? Eh bien, que lui et moi, c’est une longue histoire. Le poème que j’ai commencé le mois dernier (14125), je l’ai continué. En fait, il n’est pas nouveau en soi — pour ainsi dire : ce n’est pas une nouvelle forme d’écriture pour moi —, non, je sens que je reviens encore et encore à cette écriture-là, et qu’il faut que j’aille au bout, parce qu’il y a quelque chose, là, qui m’appelle et à quoi il faut que je réponde. Il y a quelque chose à toujours encore refaire à neuf. Ce n’est jamais fini, en vérité.
Pas trop d’idées, étais-je en train de me dire quand une sirène déchira soudain le silence relatif de cette fin de semaine. Je m’interroge à propos de la passion du bruit, délirante, qui anime notre époque, mais ne trouve pas de réponse à mes questions, c’est un pur étonnement, c’est tout, comme quand on dit : Mais comment les gens font-ils pour vivre ainsi ? Et toi, n’es-tu pas aussi les gens ? Oh, si peu, si peu. La preuve : hier, par désœuvrement, j’ai demandé à une intelligence artificielle censée analyser les photographies des gens, dévoiler des informations privées les concernant et leur proposer des produits correspondants, theyseeyourphotopointcom, je crois que cela s’appelait, de faire le portrait marketing de la photographie de John Cage qui me sert de fond d’écran, celle où on le voit, accroupi derrière une glissière de sécurité, un couteau à la main, occupé avec un champignon, eh bien, non seulement l’intelligence artificielle n’a pas reconnu John Cage (ce qui est pourtant l’information principale de l’image), mais elle suggérait en outre de lui proposer une publicité pour un casque audio à réduction de bruit, ce qui est absurde, parfaitement absurde. Qu’est-ce que j’en ai déduit ? Oh, pas grand-chose, à vrai dire sinon qu’on fantasme sans doute beaucoup sur les pouvoirs de l’intelligence artificielle, dont la puissance serait si irrésistible qu’elle aurait déjà révolutionné toute notre existence. J’ai sans doute tort, mais je n’y crois pas un seul instant : le progrès me semble être devenu négatif, n’être plus qu’une immense usine à fabriquer de l’argent le plus bêtement possible, et ne profiter à personne, même pas à l’infime minorité qui s’enrichit, parce que, si elle s’enrichit financièrement, elle n’a rien d’intelligent, elle s’abêtit, abêtit l’espèce humaine, et donc s’appauvrit. Qui le progrès fait-il encore rêver ? Je sais que mes remarques sont des remarques de pauvre, mais je préfère de loin ma pauvreté à cette prétendue richesse, et c’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle je suis pauvre, parce que je n’aime pas l’argent, parce que je trouve que l’argent est vulgaire, parce que je trouve que l’argent est laid. En cela, je suis exactement comme maman, qui haïssait l’argent, et tout ce qu’il représente, et qui n’aimait pas les gens qui avaient de l’argent. En cela, je ne suis pas tout à fait comme maman, moi, les gens qui ont de l’argent, je m’en moque (même si c’est autour de leur exclusive vie que semble tourner l’univers, leur existence m’est indifférente, ils pourraient disparaître, tous, et d’un coup, cela ne me ferait rien, ils ne me manqueraient pas le moins du monde), et à la vérité, même, je les plains : être laid et vulgaire, ce ne doit pas être facile facile tous les jours.
C’est beau, l’amour (ce n’est pas le jour de la saint Valentin que je dirai le contraire). Et c’est beau, Marseille. Elle a la photogénie docile, en effet, Marseille : un plan sur les fesses d’Ariane Ascaride, un autre sur la Bonne Mère ; — c’est si facile d’être amoureux. Pourtant, quelque chose ne va pas. Au début du film, incrusté à l’écran, il y a une traduction en prose des premiers vers de la Divine comédie de Dante, qui font à peu près : « Au milieu de la course de la vie, bla bla bla », étrange, cette « course », là où Dante dit « cammin », qui laisse peu de place au doute (mais, on a l’impression qu’il faut toujours faire preuve d’une extravagante originalité quand on traduit Dante, comme si le traducteur — professionnel ou amateur — refusait de s’effacer, mais voulait grimper tout en haut du monument, drôle d’idée, alors qu’il suffit de suivre le rythme et la rime terzine, mais passons), et plus le film avance, et plus l’on se demande ce que cela veut dire : est-ce un épais vernis intellectuel passé sur un fond d’incompréhension ? une vaste fumisterie ? une bouillabaisse infâme qui veut se faire chef-d’œuvre ? on ne sait pas, mais l’on sait que l’histoire qui nous est racontée — une femme aime deux hommes — n’a pas grand-chose à voir avec l’itinéraire spirituel de l’âme, le voyage initiatique, la perspective d’une transfiguration dans les retrouvailles supraterrestres avec la bien-aimée, une sainte quasi devenue. Faire de l’eschatologie dantesque une vulgaire crise de la quarantaine, il fallait oser, quand même. Je ne sais pas si j’avais déjà vu un film de Robert Guédiguian. Avec maman, probablement, mais sans doute pas en entier. Marie Jo et ses deux amours n’est pas un mauvais film, non, — c’est pire. Il y a quelque chose de profondément révoltant dans ce film, dont on cherche longtemps la clef avant de la trouver, un peu comme la lettre volée, au beau milieu de la figure d’Ariane aux belles fesses : tout est prétexte à filmer la femme. La femme qui rit, la femme qui pleure, la femme qui jouit, la femme qui meurt. Les plans où se superposent à l’écran les vues de Marseille (la Bonne Mère vue depuis l’autoroute qui vient d’Aubagne) et le visage de Marie Jo sont les plus regrettables, comme si le cinéma se tournait toujours vers le dedans, comme s’il était incapable de s’ouvrir au monde, pourtant sublime (des calanques à l’Estaque, du Panier au Frioul), qui s’ouvre tout autour de nous. En regardant la photogénie facile (mais réelle, c’est beau, il n’y a pas de doute à ce sujet) de Marie Jo et ses deux amours, j’ai eu envie d’un film sans paroles sur Marseille, fait de longs plans fixes, qui capteraient la lumière sans commenter, sans ornementer, qui montreraient la pureté, la simplicité, qui sont encore possibles, malgré tout, et les couleurs qui irisent sous le soleil. Dans de rares scènes, la caméra arrête de juger (car, oui, dire à tout bout de champ : « Regardez comme elle est belle, ma femme » c’est juger, et c’est insupportable), comme dans ce plan où Daniel (Jean-Pierre Darroussin) et Marie Jo sont nus dans la salle de bain. Daniel, qui sait qu’elle le trompe, essaie de la forcer pour lui prouver qu’il est encore un homme, et qu’elle est encore à lui, mais elle ne se laisse pas faire, c’est une vraie fille du Sud, Marie Jo, alors Daniel renonce, ce n’était pas ce qu’il voulait, de toute façon, il n’avait pas envie de lui faire du mal, il est faible, battu, perdu, il s’assoit sur le bidet, accablé, elle vient vers lui, et ils s’enlacent tendrement. Le film aurait dû s’arrêter là. Ou quelque part par là. Tout le reste est superfétatoire, pour ne pas dire, tout simplement, vain. Mais le cinéaste veut aller au bout de sa démonstration (c’est son obsession, prouver qu’il a raison) : le désir de la femme est pur, les hommes sont des lâches, les enfants, des fascistes (le personnage de la fille est exécrable, pour ne rien dire de son petit-ami, un raté de première, on dirait un personnage écrit par un beau-père terrifié à l’idée qu’un homme lui vole sa fille), et la société tue les femmes libres. Ou quelque chose comme ça. À un moment, Daniel dit (c’est moi qui traduis) : « Zut, quand même, ça suffit, je n’aime pas ça, moi, être cocu », et c’est alors que le drame arrive. Quand l’homme refuse le désir innocent, absolu, pur, de la femme, la mort s’ensuit. Ce désir, l’homme le refuse parce que l’homme est un lâche, parce que l’homme est un cloporte, il n’a pas de belles fesses comme Ariane, qui incarne la liberté face au fascisme de la société. Pourtant, c’est lui que j’ai eu envie d’aimer : ce personnage faible, dépassé, et dont la vérité est d’autant plus flagrante, d’autant plus émouvante, qu’elle est vaincue. Il y a une scène très juste (inconsciemment juste) dans le film : quand elle est dans l’appartement de Marco, son amant, donc, Marie Jo porte les mêmes escarpins transparents qu’elle portait quand elle dansait avec son mari le jour de son anniversaire. Marco lui offre une robe grotesque en cadeau, et c’est dommage : cela éclipse ce qui est vraiment beau dans le film, ce qui aurait pu l’être en tout cas. Dans l’amour perdu, se révèle l’illusion dont nous étions la victime : tout ce que nous croyions être pour nous, nous nous rendons compte que ce peut être pour n’importe qui, pour tout le monde. L’amour rendait le monde particulier. La mort de l’amour montre le monde dans sa généralité abstraite, désincarnée (il n’y a plus pour nous nulle chair à toucher, caresser, étreindre, sentir, aimer) : plus rien n’est pour nous, tout est pour l’autre, qui n’est pas nous, c’est-à-dire qu’il n’est personne. Ces escarpins transparents que nous croyions que l’être aimé portait pour nous plaire, et seulement à nous, elle les porte en réalité pour plaire à tout le monde, à n’importe qui, à qui elle veut, à l’autre. Et ainsi, nous prenons conscience que nous ne sommes pas seuls au monde, l’être aimé et moi, il y a tous les autres, tout autour de moi, qu’elle aime, qu’elle aimera, et qui ne sont pas moi, et pour lesquels elle me quittera, m’abandonnera. Ces escarpins transparents, qui, en eux-mêmes, ne sont pas très beaux, ces escarpins sont sublimes, toutefois, parce qu’ils montrent tout cela — l’angoisse, la perte, la solitude, le désenchantement, la grande misère —, mais tout se passe comme si Guédiguian ne les voyait pas, ne le voyait pas, tout cela, que les escarpins montrent, comme s’il ne voyait que les jambes, les belles jambes d’Ariane, sans doute parce qu’il est encore victime de l’illusion, qu’il ne voit pas ce qu’il filme, qu’il ne voit pas ce qu’il regarde, ne voit pas ce qu’il voit, ne voit même pas ce qui crève les yeux de ses personnages, qui en souffrent, et qui vont en mourir, mais croit en son système de valeurs à lui : il ne voit pas le monde, il voit sa conscience. La fin arrive, pas la fin du film, qui arrive bien trop tard pour le spectateur, qui peut-être dort déjà ou rêve à autre chose, un autre film, par exemple, mais la fin en soi, la fin arrive pour que nous perdions nos illusions. Dante a perdu Béatrice, et c’est pour cette raison qu’il part à sa recherche. La crise de la quarantaine n’est pas la perte, n’est pas la fin, ce n’est rien. Pour parler une langue qui n’est pas la nôtre, c’est une idée si petite-bourgeoise qu’on se demande bien comment Guédiguian ne l’a pas vue. Mais je vais me répéter : il ne voit rien, il est aveuglé par ses illusions, il ne voit que sa propre conscience qui fait écran entre lui et le monde. Guédiguian est aveuglé par son amour pour sa femme — ce qui est sublime, soit dit en passant, aimer sa femme, mais n’est pas de l’art — et sa haine de la bourgeoisie (qu’incarne Julie, la fille de Marie Jo et Daniel). Et nous, nous qui voyons tout à travers ses yeux à lui, nous, nous ne voyons rien du tout.
Il y a de quoi devenir fou, non ? (Oui.) Tout à l’heure, quand l’obèse cortège du vice-roi des Amériques a passé sous mes fenêtres, je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire. C’était si grotesque, si bêtement démesuré, cette débauche de moyens, et pour quoi ? pour rien, que c’en était comique. Pourtant, la réalité ne prête pas à rire, tant s’en faut, ou c’est ce que l’on dit, du moins, mais moi, je ne le crois pas. Qui peut désirer cette sorte de vie ? La vie des riches, la vie des puissants, non-vie, plutôt, faudrait-il dire, pour être exact, qui ? Tout le monde ? Pauvres de nous. Pour se prouver à soi-même que l’existence a un sens en soi (elle n’en a pas), c’est comme si l’être humain avait pris le parti de faire le plus de bruit possible quand l’autre choix, se taire, eût été préférable. Et peut-être est-ce à cela que se résumera l’histoire humaine, à la fin : le fruit qui alla pourrissant d’innombrables mauvaises décisions. La moitié du boulevard (dans le sens Duroc-Vavin, c’est ainsi que je le dirai) avait été bouclée pour l’occasion. Mais pourquoi pas l’autre ? Je ne le sais ; peut-être pour préserver l’illusion de la normalité. Et quand j’ai vu ces véhicules (dix, vingt, trente, je ne sais combien, je n’ai pas eu le temps de compter, j’étais occupé à m’esclaffer) avec des petits fanions bleu et rouge et blanc qui flottaient au vent pollué à l’avant des véhicules, l’un de l’hôte pays, l’autre du pays hôte, j’ai été pris de la franche hilarité dont je viens de parler. J’étais en train de faire des recherches sur le plurilinguisme de Dante, et je venais de lire cet étrange poème de Raimbaut de Vaqueiras, « Eras quan vey verdeyar » (« Maintenant que je vois reverdir »), un descort dont chaque cobla est écrite dans une langue différente (provençal, italien, français, gascon, galicien) et la dernière dans toutes ces cinq langues (deux vers de chaque) et cet autre poème de Dante, non moins déroutant (smarrita ?), écrit en trois langues qui alternent (italien, latin, français), « Aï faus ris, pour quoi traï aves » (« Ah, faux sourire, pourquoi m’avez trahi »), lire ou plutôt tâcher de comprendre quelque chose, ce qui ne va pas de soi, fasciné par cette multiplicité des langues dans un même poème où Dante jongle avec les idiomes et fait rimer entre elles les langues diverses, non comme si c’était une seule et même langue, mais précisément parce que ce sont des langues différentes, et qui lit ce petit poème doit sans cesse faire un effort de reconfiguration de sa pensée, peu habitués que nous sommes à parler plusieurs langues à la fois. N’est-ce pas merveilleux, étais-je en train de me dire, que la poésie ne se compose pas en une seule langue, mais en plusieurs ? N’était-elle pas plus ouverte, cette époque, avant l’invention des nations, quand écrire de la poésie, c’était parler plusieurs langues ? Suis-je naïf ? Probablement. Qu’importe ? Dans sa vita de Filippino Lippi, me suis-je empressé de le noter dans le fichier ΛΑΒΥΡΙΝΘΟΣ de mes notes, Giorgio Vasari écrit à propos de la Cappella Brancacci : « Dans la scène suivante, il nous donne les portraits de son maître Sandro [Botticelli] et de nombreux autres amis et hommes connus parmi lesquels le courtier Raggio ; ce personnage plein de talent et d’esprit sculpta sur un coquillage l’Enfer de Dante en entier, avec tous les cercles et divisions des fosses et du puits, respectant dans leur rapport exact toutes les figures et tous les détails conçus et décrits par le génie du grand poète. On considéra à l’époque ce coquillage comme une merveille. » Merveille, en effet, disparue depuis, comment ne pas voir que la spirale descendante qui devient la spirale ascendante épouse le mouvement des langues qui alternent, s’embrassent, non dans la confusion de Babel, ni dans la fusion d’un espéranto chimérique, mais dans la clarté de leurs différences ? Qui voyage, traverse des pays, des pays et des langues.
Décisif dans le labyrinthe comme concept et expérience, outre sa nature (caverne, grotte, bâti, palais, etc.) et sa forme (spirale, à angles droits, etc.), ce qui le caractérise : un lieu compliqué où l’être humain ne vit pas mais où vit un monstre et dans lequel l’être humain doit pénétrer afin de triompher du monstre (l’inhumain non en tant qu’altérité de l’humain, mais négation de l’humain). L’être humain se rend dans le labyrinthe pour triompher du monstre, mais il ne peut pas s’en sortir seul, ni même en sortir ; afin de sortir du labyrinthe, il faut que quelqu’un l’aide (Thésée et Ariane, mais aussi Dante et Virgile). Aussi, ce que le labyrinthe montre in fine, c’est ce qui désigne en propre l’être humain : le monstre est seul, l’être humain toujours au moins deux. L’humanité de l’humanité, c’est la multiplicité, qu’on l’appelle alliance, entraide, solidarité, sexualité, religion, société, etc. Si le labyrinthe est tellement important dans la culture humaine (ou, du moins, plus précisément, plus localement, méditerranéenne), c’est qu’il propose une définition ce que c’est que d’être humain (par opposition au monstre qui ne l’est pas). Définition non formelle, non abstraite, mais donnée par l’expérience même : le monstre en tant que négation de l’humanité, solitude, ne peut être vaincu qu’à plusieurs. Le héros ne triomphe pas seul. Seul, Thésée pourrait sans doute pénétrer jusqu’au centre du labyrinthe et tuer le Minotaure, son non-x, mais il ne pourrait sortir du labyrinthe. Il ne ferait donc que l’expérience de la mort (il tuerait et serait tuer par les dédales de la complication), et non de la vie. La vie humaine est multiplicité. Le désir est probablement la forme primitive de l’association. Dans le mythe, en tout cas, c’est ainsi que cette dernière se manifeste : par le désir qui fait agir ensemble le héros, qui possède la force, et l’héroïne, qui maîtrise la ruse, par l’alliance entre la puissance et l’intelligence. (De même que, sans doute, dans le poème, Dante incarne la force en tant que nouveauté, présent, quête et Virgile, l’intelligence en tant que sagesse, tradition, histoire.) Expérience décisive de l’humanité : ensemble, avec, — pas l’encontre, la rencontre.
Quand il m’arrive de consulter des annonces pour des appartements à vendre, comme c’est le cas en ce moment, je suis terrifié par un détail qui n’en est pas un (sinon, ce ne serait pas intéressant) : il n’y a jamais de livres. Même lorsque, pas bêtes, les agences immobilières proposent des aménagements virtuels assistés par intelligence artificielle — la nouvelle réponse ultime à toutes les questions —, du home staging, comme ils disent, il n’y a jamais de livres. Pourtant, home stagés ou pas, virtuellement ou pas, dans tous les appartements, il y a une télévision. L’intelligence artificielle, qui connaît bien la nature humaine, ne s’y trompe pas : dans ses propositions horriblement beiges, s’il y a toujours fauteuil, canapé, miroir, table basse, télévision murale, et caetera, il n’y a jamais le moindre livre. Ainsi, si l’on en croit la sociologie de gauche, qui fait un marqueur de classe de la bibliothèque personnelle (celle devant laquelle posent tous les cuistres de l’univers pour se donner l’air intelligent alors qu’ils sont cons comme des bites), la France, c’est le quart-monde : un espace aliéné et froid, uniquement peuplé de péquenots illettrés et abrutis par la surexposition quotidiennement répétée à des contenus indigents que les instances de régulation de la vie intime des Françaises et des Français jugent toutefois adaptés à leur condition morale et, plus généralement, humaine. C’est terrifiant de laideur, esthétique et éthique. La vie des gens est terrifiante. On a envie de les aimer, les gens (sinon, pourquoi est-ce que l’on écrirait ?), on a envie de leur parler, on a envie de leur faire du bien, aux gens, — mais on ne le peut pas. Encore plus terrifiant que la vie des gens, dont, après tout, mes recherches immobilières plus ou moins concernées mises à part, je n’ai pas à me mêler, le fait que ces gens, tous ces gens, ces millions de gens, je les côtoie, ils sont là, partout autour de moi, ce sont eux qui consomment, eux qui forment l’opinion publique, eux qui votent, eux qui décident, et donc de ma vie aussi, puisque la majorité a toujours raison, même si la majorité est illettrée, elle a raison, si la majorité n’était pas illettrée, la majorité aurait tort, elle aurait des doutes, elle serait pétrifiée à l’idée que ses désirs, ses envies, ses actes puissent avoir des conséquences sur d’autres êtres qu’eux, tous ces gens m’entourent, ils m’assiègent, tous les midis, je les vois, qui font la queue au kebab en bas de chez moi (mais qui, qui, à part des hordes illettrées, peut bien faire la queue pour acheter un kebab qui pue et en faire son déjeuner, qui ? eh bien, personne, évidemment), ils occupent tout l’espace, les gens, ils prolifèrent et se multiplient, dès que les beaux jours arrivent, ils se ruent sur les terrasses, et tout en braillant jusqu’au bout de la nuit s’enfilent des pintes de bière tiédasse, et sont satisfaits d’eux-mêmes, naturellement, les gens, ils sont tellement formidables, les gens. Et alors, l’évidence se défarde : soumis à un tel régime, personne ne peut disposer des ressources mentales, morales, intellectuelles, pour ouvrir un livre et penser (ou alors, des livres écrits précisément pour les illettrés qu’ils sont, les livres de Michel Houellebecq et de Leïla Slimani, de Michel Onfray et de Sylvain Tesson, ou Dieu sait comme s’appellent les auteurs des livres qui se vendent par camions entiers, des livres qui ne demandent pas de penser, qui ne demandent rien que de se tenir là, le regard aussi vide que devant la télévision, pendant quelques instants, aucun mal ne vous sera fait, ne vous inquiétez pas, l’exposition aux pages qui, contrairement aux apparences, sont blanches et vierges, laissera votre âme dans l’état lamentable où elle était avant, et vous pourrez retourner devant l’écran scroller à l’infini le néant du réseau universel). Ma bibliothèque est dans un tel désordre que, parfois, quand il me prend l’idée saugrenue d’y chercher un livre, j’y perds un temps fou et, souvent, ce livre, ne l’y trouve même pas. Pourtant, je ne range pas ma bibliothèque. C’est qu’elle n’est pas faite uniquement pour que les livres y obéissent à un ordre et s’y rendent immédiatement disponibles, comme la perspective d’un pourcentage de rentabilité l’exigerait, elle est faite aussi pour s’y perdre et le regard d’abord, qu’il s’égare en glissant lentement sur ces milliers de dos tournés vers nous, et qui nous parlent, ils ne sont pas là pour être lus, ces livres, et tous, les uns après les autres, dans une frénésie idiote de consommation, ils sont là aussi pour se faire oublier, se laisser redécouvrir, plus tard, mais jamais trop tard, et nous rappeler que c’est immense, tout ce que nous ne savons pas, immense, tout ce que nous avons encore à découvrir, toute l’étendue de notre ignorance, au bout de laquelle nous ne parviendrons jamais, elle peut nous faire peur, c’est vrai, oui, de temps à autre, mais nous ne devrions pas être effrayés par ce que nous ne savons pas, nous devrions être effrayés par ce que nous savons, par ce que nous faisons de ce que nous savons, par notre faiblesse, notre inépuisable médiocrité, notre effroyable cupidité, alors qu’ils sont beaux, tous ces dos vers nous tournés, ils ne veulent rien de nous, ils n’attendent rien de nous, ils ne font que prendre la poussière. Peut-être que, comme la langue que je m’entête à parler, ils sont morts, eux aussi, mais comment le savoir ?
Il pleut. J’écoute le Winterreise. Depuis une heure environ, un homme en uniforme jaune fluo s’époumone dans un sifflet quand, tout à coup, la délégation officielle d’un pays inconnu, avec motards en tenue d’apparat et vol d’oies sauvages, passe sous mes fenêtres, transformant le boulevard en un insignifiant tapis rouge à ciel ouvert et mouillé. Lorsque, un peu avant quatre heures et demi de l’après-midi, je suis sorti pour aller chercher Daphné à l’école, il y a avait un homme tatoué jusque sur le visage, canette de bière et cigarettes à la main, qui téléphonait, abrité de la pluie par l’entrée d’un parking souterrain, à la terrasse couverte d’un café, trois jeunes femmes blanches buvaient du vin de la même couleur, un homme noir était assis par terre, les yeux rivés sur son téléphone, un autre, un peu plus loin, qui s’exprimait dans une langue que je ne comprenais pas, braillait dans le sien. Me passant ce film pour moi-même, je me suis demandé si c’était cela, le « pays métissé, pluriculturel et plurireligieux » que certains chefs de tribu appellent de leurs vœux, un pays où tout le monde, quels que soient son sexe, la couleur de sa peau, son origine ethnique ou sociale, se voit soumis à la même et constante et déshumanisante humiliation. Ce matin, j’ai pensé à maman, et je me suis dit qu’elle aurait été fière de Daphné. Je ne sais pas par quel chemin j’en suis venu à cette idée, mais je me suis dit que c’était peut-être parce qu’elle n’avait pas connu sa grand-mère que Daphné était la jeune fille formidable qu’elle devient. Et, même si cette idée n’est sans doute pas la plus rationnelle qui soit, elle ne me semble pas moins posséder une certaine pertinence. Laquelle ? Nous traversons les siècles et le hasard qui nous place ici plutôt que là, s’il s’inscrit dans l’histoire, y demeure largement étranger. Et c’est tant mieux : il ne faut jamais cesser de chérir la contingence. On cherche à donner aux événements — à la présence d’êtres ici plutôt que là —, un sens qu’elle n’a tout simplement pas. L’absence est bien plus éloquente : absence d’un être, absence d’un pays, absence d’une langue. Que nous soyons nés ici plutôt que sur telle ou telle autres des rives de la Méditerranée (Corse, Italie, Algérie, Balkans), quelle en est la cause, sinon le plus pur hasard et la plus parfaite contingence ? Et, si c’est parfois au prix de profonds déchirements (être arraché ou s’arracher à la terre qui nous a vu naître parce qu’on en est chassé ou parce qu’on cherche une vie meilleure ailleurs), il ne faudrait jamais perdre de vue, je crois, la grande beauté de ces déplacements, croisements, traversées, étrangements. Quelle que soit la tribu à laquelle ils appartiennent, les chefs disent tous la même chose, ils commettent tous la même erreur : par simplisme, ils cherchent des essences avec la bonne vieille logique d’Aristote (ils sont comme Monsieur Jourdain, ils ne savent ce qu’ils disent, mais ils le disent quand même) « S est P », là où il n’y a pas d’essences, mais des passages, des fuites, de coïncidences, des désirs, des souvenirs, des futurs possibles et contingents. « Bin gewohnt das Irregehen, ’s führt ja jeder Weg zum Ziel », chante Dietrich Fischer-Dieskau.
10:55. Viens de copier le long rêve que je me suis souvenu avoir fait cette nuit dans le cahier des rêves. Ce faisant (ou était-ce avant, quand je suis sorti quelques instants ?), il m’a semblé que le souvenir de mes rêves me rassurait, que me souvenir de mes rêves, cela me rassurait. Comme si, en revanche, ne m’en souvenant pas, toute une partie de mon existence m’échappait alors : où suis-je quand je n’ai pas conscience d’être, pas la mémoire d’avoir été ? Mais tu dors. Eh quoi, trouves-tu que ce soit rassurant, cela, dormir ? Quand tu te souviens de tes rêves, au réveil, ne vois-tu pas les horreurs que tu as traversées durant la nuit ? Les horreurs et les merveilles, certes, il n’y a pas que des rêves mauvais, mais enfin, cela suffit à faire douter de la simplicité du sommeil : rien n’est simple dans la nuit, rien n’est simple dans l’oubli, rien n’est simple, non plus, non, rien n’est simple dans le souvenir du rêve. Le rêve dont je me suis souvenu au réveil était très long : c’est le plus long de ceux que j’ai notés dans mon cahier de rêves, il occupe quatre pages manuscrites du carnet, et raconte une histoire automatique, un rêve labyrinthique, qui traverse les espaces extérieurs d’une ville, les espaces intérieurs d’un appartement, les espaces intimes et inquiétantes des rencontres, les espaces vastes et terrifiants des migrations, mélange — est-ce le verbe qui convient mélange ? je ne sais pas, je n’en suis pas certain — la réalité et la fiction : des personnes réelles croisent des êtres imaginaires, le nom des lieux ne désignent pas ces lieux tels qu’on peut les trouver dans la réalité, pas plus que les noms de personnes, mais des univers étranges, d’autres mondes, qui semblent à la fois familiers et tout autres, beaux et angoissants. Note en passant : la faculté onomastique du rêve me fascine. Dans le rêve de cette nuit, on trouve ainsi une Anastasia et un Mancino. Si, par rapprochements successifs, on trouve bien une Anastasia dans le cercle étendu de mes connaissances, le nom de Mancino, quant à lui, je ne l’ai jamais entendu. Ou, du moins, je ne m’en souviens pas. Ce qui s’en rapproche le plus, c’est le nom des cigares que fume Hans Castorp dans la Montagne magique, des Maria Mancini, et cela me fait penser que je n’ai jamais lu ce roman en entier. N’ai-je pas hésité, d’ailleurs, à un moment ou un autre, dans le récit primaire du rêve, celui qui est encore de l’autre côté de la frontière du sommeil, avant de le noter, ne me suis-je pas dit : Mancini ou Mancino ? C’était Mancino, mais le doute était permis, n’est-ce pas ? Au réveil, quand je me souviens du rêve (du rêve en général, et de ce rêve en particulier), je ne sais plus très bien où je suis, dans quel univers je me trouve, peut-être à cheval entre plusieurs mondes. Et c’est ce sentiment de la désorientation qui rend le réveil si agréable. Alors, je me saisis de ce qui tombe sous la main pour noter ce dont je me souviens et le rêve se déroule une seconde, devenu conscient à présent, sous mes yeux, il coule entre mes doigts, glisse sur la page du carnet. À ce moment-là, à la frontière entre les mondes, je peux parcourir la limite entre la veille et le rêve, la réalité et la fiction, explorer cet espace étique et qui, pourtant, me semble immense, infranchissable, entre ici et là-bas, le proche et le lointain, le familier et l’étrange, le réel et l’imaginaire. Le rêve n’invite pas à un retour sur soi (interprétation psychanalytique), mais à une ouverture, un élargissement de la perspective, il incite à un agrandissement du monde comme du moi : tout est tellement plus vaste que, d’ordinaire, on ne le croit.
Écrire tous les jours que dieu fait, est-ce bien raisonnable ? Aujourd’hui, il semblerait que non. Mais, me rétorquerais-je, vivre tous les jours que dieu fait, est-ce bien raisonnable ? Il semblerait que non. Encore que, aujourd’hui, ça va. Alors ? On ne peut pas faire l’économie de vivre, pas choisir les jours à vivre et les autres à, à quoi ? à dévivre ? pas sûr que ce soit le mot le plus beau de la langue française et la langue française, étant donné l’état lamentable (i. e. qui cause des lamentations, lesquelles expriment non pas la réaction face à l’inévitable progrès, mais la tristesse face à l’évitable médiocrité) dans laquelle elle se trouve, il n’est peut-être pas très heureux d’en rajouter, mais pourquoi pas ? après tout, tout est possible, et tout se vaut, donc, allons-y, tout est permis, c’est samedi, et ainsi pas plus qu’on ne peut dévivre, on ne peut désécrire (encore un néologisme, oui, je sais, et les mêmes remarques qu’au chapitre précédent s’appliquent ici), pas plus qu’on ne peut faire l’économie de vivre, on ne peut faire l’économie d’écrire. Mais tout le monde n’écrit pas, me rétorquerais-je à présent. C’est vrai, oui, c’est vrai. D’une part, disons-le, comme le « nous » de majesté, le « on » d’impersonnalité est un artifice rhétorique, et, par « on », ici, en fait, je veux dire « je », et puis, d’autre part, chacun son truc, chacun fait comme il peut (plutôt que comme il veut). Je m’explique : un peu comme vivre nous tombe dessus (et là, par « nous », je veux dire vraiment « nous », tout le monde, quoi), écrire ou ne pas écrire, faire autre chose qu’écrire ou ne rien faire du tout, écrire m’est tombé dessus, je n’ai pas choisi d’écrire, ce qui ne veut pas dire que je ne suis « bon qu’à ça », comme dit l’autre, je n’espère pas, non, tu imagines ? la misère, quoi, j’ai une femme et un enfant, moi, mais que je n’ai pas choisi d’écrire, comme je n’ai pas choisi d’être, ni d’être comme je suis, avec toutes les propriétés qu’on peut bien dire être les miennes, je n’ai pas choisi d’écrire, et le fait que je n’aie pas choisi d’écrire, contrairement à l’individu libéral qui est devenu la norme contemporaine dont le spectre blafard hante la mort de l’Occident, et qui s’imagine que n’est beau que l’objet de son choix, tout en croyant fermement que tous ses choix sont déterminés socialement, de telles inepties, si l’on n’y était pas confronté au quotidien, on n’y croirait tout simplement pas, on ne le pourrait pas, non, eh bien, moi, ce fait, je le trouve sublime, que je ne sois pas responsable, pas entièrement responsable, voire pas responsable du tout, qu’une nécessité me traverse qui fait que je suis qui je suis, qui fait que je fais ce que je fais, et que cette nécessité — qui sait ? — eût pu être tout autre, que je suis sans péché ni culpabilité, que je suis l’innocence pure, et que l’univers tout entier eût pu être tout autre, et les milliards de planètes qui existent dans l’univers (on estime qu’elles sont entre 100 et 1000 milliards, si l’on pouvait les visiter toutes, comme on prend l’avion pour visiter des pays, on verrait que le monde qui est le nôtre est un pur hasard, et une nécessité, qu’il eût pu être tout à fait autre qu’il n’est), les milliards d’autres planètes montrent cette infinie diversité, purement aléatoire et parfaitement nécessaire. Embrasser l’aléatoire et le nécessaire dans le même mouvement, c’est prendre conscience de la merveille de l’univers, et de l’existence en tant que telle, et de la vie en tant que telle, et de notre vie à nous, et de notre existence à nous. « Embrasser l’aléatoire et le nécessaire », cela ne signifie pas « embrasser la nécessité de l’aléatoire ou l’aléatoirité du nécessaire », mais mot à mot : embrasser et et, c’est-à-dire et l’un et l’autre, les embrasser ensemble, sans pour autant les fondre en une unité : tout est aléatoire, pur fruit du hasard, innocence, et tout est nécessaire, et tout exauce la réalité, l’accomplit. Le mal — puisque c’est toujours la même objection qui revient infine : « Oui, et les gens qui souffrent alors ? », et cette objection est légitime, c’est même la seule et vraie et légitime objection : et le mal ? —, le mal ne vient pas en plus de ce schéma de la merveille de l’univers, de la réalité, de l’existence, de la vie, il ne survient pas, — il vient : le mal vient de notre incapacité à reconnaître cette merveille — que les choses sont et qu’elles sont comme elles sont —, de notre réticence, de notre résistance à la reconnaître, de notre refus de la reconnaître, reconnaître et embrasser. Le mal vient de ce que nous nous dispensons de vivre, nous mettons en congé de l’existence, quand la vie, elle, ne cesse jamais. Et c’est elle, la vie, qu’il faut épouser.
Seule issue de la spirale : la mort. Tout comme pour sortir du labyrinthe : quelqu’un doit mourir. La spirale n’entraîne jamais le strict retour du même, mais s’il y a déviation — car il y a bien déviation, quelque chose comme le clinamen —, il n’y a pas de hasard : même si on l’ignore, c’est ainsi que tout cela devait finir. L’absence de hasard ne signifie pas toutefois que c’était prévu : il n’y a pas de plan, pas de prédestination, pas d’harmonie préétablie, simplement, une fois que la spirale commence à tourner, rien ne l’arrête plus, elle ne peut avoir qu’un terme unique, une seule fin : la mort. Dans Vertigo, le même ne se reproduit pas à l’identique, il y a quelque chose comme le quasi qui fait dévier les êtres de leurs trajectoires. S’il y avait un plan, d’une part, il serait plus simple et, d’autre part, il fonctionnerait. Or, le principe de l’intrigue est qu’elle dysfonctionne le plus quand on s’imagine qu’elle fonctionne. Tout se passe comme prévu et, pour cela même, rien ne se passe comme prévu : la spirale tourne, certes, mais pas sur elle-même, elle progresse sans cesse, se concentrant et s’excentrant. Il n’y a pas d’équilibre parce que tout équilibre implique un déséquilibre sans proportion aucune (on ne peut pas prévoir ce qu’il va se passer, que le drame sera multiplié par le nombre de fantômes, les fantômes de fantômes de fantômes). Quand John Ferguson, qui n’en peut plus d’être hanté par le fantôme d’un fantôme, le fantôme d’un fantôme d’un fantôme — il y a laissé sa santé —, se croit enfin libéré du mal qui l’afflige, une autre chute réduit à néant tous ses espoirs de rédemption : on n’est pas sauvé, on meurt. On pourrait projeter là-dessus quelque vision pessimiste de l’existence, mais il s’agit plutôt de l’expression extrême, poussée à son maximum d’intensité, au point que la tension implique nécessairement la rupture, de l’angoisse interminable que ressent qui doute de la réalité de la réalité. Pourtant, la réalité est là : impossible de ne pas la voir. Tout est faux devant le voile de l’illusion — de ce côté-ci de l’écran — et, pourtant, le regard décèle, le regard se décille, le regard décille — de ce côté-là de l’écran. Tout le monde voit ce qu’il y a à voir parce que rien n’est caché. Le fin mot du mystère, le mystère du mystère, c’est qu’il n’y a pas de mystère. L’on s’illusionne parce que l’illusion procure la jouissance — elle donne un sens à l’existence —, et l’on se désillusionne exactement pour les mêmes raisons. De toute façon, tout est perdu, serait-on peut-être tenté de dire. Mais c’est encore faire appel au plan. La vérité est plus simple, plus vraie, si l’on ose dire : à la fin, tout le monde meurt. Il n’y a pas de mystère ; le mystère ne s’entretient jamais que par l’illusion des humains qui, cherchant en vain leur jouissance, inventent des images, façonnent des illusions. Qui cela ne rendrait-il pas impuissant ?
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