1725

À chaque degré Celsius en plus sur l’échelle de l’apocalypse, la promesse de la fin du monde bout davantage, et l’on s’étonne un peu de ne pas avoir déjà cuit à l’étouffée. Ou consumé par le feu. Mais ne le sommes-nous pas de toute éternité ? Ou consommé, on ne sait. Disons en tout cas qu’il ne s’agit pas ici de mettre en doute ni même de questionner quoi que ce soit, il faut tout accepter sans discuter, la vérité finit par triompher, exactement comme les chiffres parlent d’eux-mêmes. Mais de quoi s’agit-il alors ? Rien, je ne fais que parler. Ce matin, comme il faisait trop chaud, je ne suis pas allé courir. À la place, je me suis assis sur l’un de ces fauteuils en métal vert sénatorial que la Chambre met à la disposition du public. Et là, j’ai lu le premier livre des Métamorphoses. J’avais oublié que c’était dans ce texte qu’Ovide racontait les amours contrariées d’Apollon et Daphné. Une phrase a retenu mon attention : « À la vue de Daphné, traduit Danièle Robert, Phœbus est amoureux et veut s’unir à elle ; Leurré par sa propre parole prophétique, il croit avoir ce qu’il désire. » Quodque cupit sperat suaque illum oracula fallunt (I, 490-491). Apollon, nous dit Ovide, se saoule de paroles : enivré par la puissance de ses oracles, il prend ses rêves pour des réalités. Il se dupe lui-même : persuadé que c’est sa parole qui crée la réalité, il s’imagine que tout ce qu’il dit doit devenir réalité. Ce qui, évidemment, n’est pas le cas. Il ne dit pas le vrai au sens où ce qu’il dit deviendrait vrai par le simple fait qu’il le dise, il a le pouvoir de dire le vrai parce que ce qu’il dit est conforme à ce qui va advenir. Le triomphe de l’amour (c’est Éros qui dans le mythe que raconte Ovide décoche des flèches : une qui conduit à l’amour pour Apollon, une autre qui fait fuir l’amour pour Daphné) est de duper le dieu. « Qu’est-ce qu’un dieu qui peut se saouler lui-même de paroles ? », a-t-on envie de demander. Mais je ne crois pas toutefois que ce soit la bonne question : dans les vers d’Ovide se lit plutôt une critique de la toute-puissance qui, ne faisant plus voir le monde tel qu’il est, mais tel qu’on voudrait qu’il fût, leurre, déçoit, trompe, fait échouer les desseins, tourne en ridicule qui, croyant embrasser une nymphe, s’envoie dans les lauriers roses. La puissance divine n’est pas infaillible, nous dit Ovide, elle est comme tout le monde, elle imagine ce qui n’est pas, finit par le prendre pour la réalité et échoue lamentablement, la queue entre les jambes. La femme, elle, habituée à subir les assauts maladroits des hommes (« Beaucoup d’hommes la désirent ; elle, se dérobant aux prétendants, Rebelle au mâle qu’elle ne connaît pas, elle parcourt les bois Impénétrables sans se soucier d’Hymen, d’Amour, de mariage. ») a une tout autre conception de la réalité, sauvage, de laquelle il lui faut apprendre, sur laquelle il lui faut calquer ses faits et gestes pour survivre. Philosophie du camouflage : la sauvagerie de la nymphe rebelle fait échouer la toute-puissance du dieu et, à la fin, le vainc en mutant.

30625

Excès de zèle. — Après avoir méthodiquement abattu la raison occidentale, coupable (selon eux) de tous les maux de la planète, et l’avoir réduite à la plus crasse expression d’un cynique mécanisme de domination, d’oppression, d’humiliation, les zélateurs du bien se trouvent désormais fort dépourvus quand ils entreprennent, au nom de la science, de convaincre les peuples qu’il faut dans l’urgence engager des actions, consentir à des renoncements, opérer des changements, modifier nos comportements. Ces derniers, anesthésiés, ne répondent plus, en effet, à la voix à laquelle, naguère encore, ils étaient sensibles, mais réagissent uniquement aux promoteurs du pire, aux charlatans, aux escrocs, aux bonimenteurs, aux tricheurs, aux milliardaires et à leur idéal kitsch de possession et de dépenses somptuaires pour briller dans les yeux des manants qu’ils exploitent et (donc) méprisent. La raison rabaissée et foulée aux pieds, à quoi les peuples seraient-ils sensibles sinon à la bêtise, à la bravade, la violence, la haine, l’instinct du mal, la passion de l’égoïsme, l’indifférence, la vulgarité ? La conversation, qui devrait jouer un rôle central dans l’idéal démocratique conçu non comme régime mais comme processus, accomplissement sans fin, interminable perfection, a cédé la place à la lutte, au combat (ce qu’est, en vérité, toute forme de militantisme), où se bâtissent de nouvelles oppositions binaires insurmontables que la déconstruction de la raison s’était donnée pour objectif de dépasser. Or, la déconstruction — qui ne survit pas au-delà du sens premier que Derrida a donné à ce mot, c’est-à-dire : la Destruktion de Heidegger — n’aura jamais été qu’un projet de destruction aveugle aux effets de sa cause : il s’agissait de mettre à bas, tant il est vrai que le plaisir est immense de montrer qu’on est plus malin que les autres, qu’à nous, on ne nous la fait pas, qu’on a enfin percé à jour les vraies substances derrière les fausses apparences, que ce que nous tenons pour beau est en fait laid, que ce que nous tenons pour vrai est en fait faux, et que les lendemains vont désormais chanter. Comment ? On ne sait pas, on verra bien, ce ne peut pas être pire qu’hier. Vraiment ? On a fait porter le doute sur les objets, non sur les procès, y compris et surtout ceux qui permettaient de porter le doute. On a agi avec enthousiasme : « Ça y est, on a trouvé ! », et l’on s’est trouvé bien étonné quand on n’est tombé sur rien et qu’on s’est privé des moyens d’inventer quelque chose de neuf. On se retrouve alors avec une panoplie de croyances assertées sans la moindre critique et dont le catalogue, de l’athéisme à la soumission absolue en passant par l’animisme, procure une sorte de vertige nauséeux. Comme dans les temples de la consommation que sont les hypermarchés, là où l’on est sensé tout trouver, chacun selon son goût, on en ressort dégoûté de tout, et pressé de se mettre au régime. Mais qui mettra nos croyances à la diète la plus sévère qu’elles nécessitent ? L’inflation délirante des spiritualités (de la gymnastique enfermée dans une salle chauffée à 40°C au monothéisme le plus rétrograde) semble déprimante au regard des promesses d’émancipation qui nous ont été faites par le passé, mais elle constitue le fondement même du nouveau contrat social aux termes duquel chacun est en droit d’explorer sans être jugé les abysses de l’absurdité. Il n’apparaît pas ainsi ridicule d’être un communiste animiste pour qui la soumission à un dieu intolérant et cruel est une option philosophique acceptable qui relève du libre choix de chacun. Le paradoxe est ainsi qui veut que, quand rien ne semble plus insensé, c’est que tout l’est déjà devenu. Et, si désespérantes soient-elles, il faut s’habituer à ces nouvelles coordonnées : il est trop tard pour les lumières, c’est au tour de l’obscurantisme de briller. Ne nous reste plus qu’à chausser nos verres fumés contre le soleil noir de la réalité.

29625

Par un bel après-midi d’été, à peine descendu du RER B (arrêt les Baconnets), j’éternue deux fois, preuve indiscutable que je suis arrivé en banlieue. Si jamais la transurbance dominicale de la bourgeoisie parisienne venue assister au spectacle de fin d’année de sa jeunesse dorée devait s’éterniser, combien de temps faudrait-il pour que la sociologie de la ville (Massy) s’en trouve transformé ? Mais Paris sera toujours Paris, surtout le petit, et dans la question, c’est « jamais », le mot clef qui contient la réponse : mais voilà qui est impossible. Aussitôt le spectacle terminé, tout le monde repart comme il était venu. Entretemps, assis près de l’étang du Parc Georges Brassens (à croire que tous les parcs de banlieue s’appellent « Georges Brassens », et même si, en réalité, c’était celui de la Blanchette, vue de Paris, cette différence n’a aucun sens, elle n’existe même pas), nous avons parlé tout l’après-midi, Nelly et moi, et les Métamorphoses (traduction Danièle Robert, Actes Sud, édition originale) que j’avais prévu de lire m’auront servi d’appui-coude. Qui a dit que la littérature était inutile ? Le livre fait partie d’un ensemble que j’ai constitué de tête avant de le disposer physiquement, ce matin, cependant que je marchais du côté du Parc Montsouris, lequel ensemble contient les ouvrages suivants : les Métamorphoses (traduction Robert), l’Odyssée (traduction Jaccottet), What Evolution is d’Ernst Mayr, l’Ancien Testament (Bible de Jérusalem), composé dans un dessein précis. Ce dessein, je ne l’ai pas conçu ce matin, mais il m’est apparu de nouveau précisément à ce moment-là dans une sorte de clarté immédiate et que j’aurais du mal à expliquer à présent parce qu’il me faudrait expliquer le dessein et la façon dont cet ensemble de livres prend place dans ce dessein, ce qui me semble compliqué parce que cela ne pourra s’expliquer qu’après coup, quand le dessein sera accompli, c’est-à-dire quand j’aurai écrit ce que je veux écrire, qui n’est pas un commentaire de ces textes, tant s’en faut, chacun de ces textes prenant place dans le dessein comme une lumière qui éclaire ou une source à laquelle s’abreuver mais pas comme une fin en soi de quoi parler, non, comme un élément du dessein, un moment du destin. Ce qui expliquera le dessein, ce sera son destin : que j’écrive. Et donc, voici que j’avance sur le chemin.

28625

J’ignore si c’est la chaleur qui cause un certain sentiment d’impuissance ou si la concomitance de ces deux phénomènes est le fruit du hasard, mais c’est ce qu’il se passe, leur simultanéité. Au-delà de ce simple constat, je n’irai pas. En deçà, peut-être. Ainsi — c’est la question que je me pose sous le seuil de la phénoménalité—, me sentirais-je moins impuissant si j’épousais une cause en faveur de laquelle je m’engagerais, comme le font nombre de mes semblables, sur un marché de quelque 8 milliards d’êtres humains, ce n’est pas ce qui manque, il est vrai, ou bien plus impuissant encore ? Je serais occupé,  oui, mais à quoi ? À quoi bon ? Aussi. Surtout. Quelque chose m’échappe, c’est assuré, mais sais-je à vrai dire quoi ? Est-ce loin ou proche ou indéterminé, indéterminable, voire abstrait, inexistant, illusoire, tout simplement faux ? Je ne sais pas (bis) : il me semble que je sens trop le poids de l’être, mais ce poids, est-ce le mien ou pèse-t-il sur moi ? Bien qu’elle puisse paraître infime, la différence, si je parvenais à la faire, j’ai sans doute le tort de croire qu’elle serait de taille. Mais sur quoi — quel fait ? — crois-je pouvoir m’appuyer pour faire ce genre de supposition ? (Fais mentalement hmmm ? avec la bouche pour souligner l’importance du point d’interrogation.) Borborygmes, voilà le chemin de la vérité. Commencé de nouveau Pétrole, en début d’après-midi. Mais, encore une fois, ne fait-il pas bien trop chaud pour une expérience de ce genre ? Remettre, alors ? D’accord, mais à quand, jusques à quand ? Demain n’existe pas.

27625

De quoi ai-je vraiment besoin pour vivre ? Quand je vis terré, comme je le fais ces jours-ci, ce n’est pas grand-chose, j’imagine : un ventilateur brasse de l’air à ma place, je bois de l’eau fraîche, mais c’est déjà trop. Cette question, je me la pose avec sincérité car elle me préoccupe, pas tant en un sens général (disons, celui de la sobriété, de l’empreinte, etc.) qu’au sens de ma simple existence : de quoi pourrais-je me passer et tout de même continuer de vivre d’une manière que je puisse juger heureuse ? Heureuse, cet adjectif, après ce que tu as écrit hier, ne te semble-t-il pas absolument déplacé ? À vrai dire, non, car c’est toujours la même question que je développe. Ce qui me dérange, c’est que je ne me trouve pas à place, peut-être parce que ma place prend trop de place ou qu’il n’y a pas assez de place pour ma place, je ne sais pas. Ce sont peut-être les deux côtés d’une même réalité, ou non. C’est peut-être la même chose, vue de deux manières différentes, ou non. Disons que j’ai conscience à la fois de la vacuité de mon existence (au sein de la vie sociale) et de la nécessité de la vivre comme je l’entends (ce pour quoi je suis fait, ma nature). C’est un équilibre instable, probablement, entre les attentes du monde social et mes attentes à moi, ce que je considère comme une vie digne d’être vécue. La plupart des vies modèles qui nous sont proposées à vivre dans le monde social ne me paraissent pas dignes d’être vécues, même pas dignes du moindre intérêt (pourtant, elles intéressent les gens qui font profession d’en vanter les mérites). Mais ce n’est pas un jugement en soi sur la façon dont les autres devraient vivre, c’est simplement la façon dont je conçois, moi, mon existence à moi. C’est aussi une conception de la beauté, comme quand je dis (quand je pense, plutôt, ou quand je me dis à moi-même, étant donné que, outre Daphné, je ne parle à personne d’autre qu’à moi-même) que la vie est faite pour être belle : c’est une manière de concevoir la vie dans sa forme à la fois générale et particulière (le dessein et les détails). Mais je ne sais pas trop pourquoi je raconte tout cela, qui est passablement décousu, de plus. Peut-être qu’il faudrait que je me déterre, mais il fait trop chaud, bien trop chaud, de plus en plus chaud.

26625

2050, lis-je ici ou là, ces derniers jours, à propos de prévisions quant à l’avenir de notre planète soumise au réchauffement climatique. En réponse à quoi, calculant rapidement de tête, je me dis : dans vingt-cinq ans, mais c’est beaucoup trop long, j’espère que je serais mort d’ici là. Et puis, toujours calculant de tête, un peu plus approximativement, cette fois, peut-être, je me dis que, si ma mère ne s’était pas soignée après qu’elle fut tombée malade, elle nous aurait épargné à elle et à moi quelques années de souffrances inutiles. Sur quoi, continuant toujours mon arithmétique vitale, je songe que, soustrayant à la date de sa mort la durée de sa maladie, en m’alignant sur elle, si je m’épargnais de vains soins, il ne devrait plus me rester que quelques années à vivre, moins d’une dizaine, en tout cas. Ce qui, je ne puis m’empêcher de le penser, me semble bien assez. On parle communément d’« espérance de vie », mais ce que l’on entend par là, c’est tout à fait le contraire : c’est l’espérance de ne pas mourir avant telle date approximative, si tout se passe bien, compte tenu d’un certain nombre de paramètres. Mais, dans la vie ainsi conçue, d’espoir, en vérité, il n’y en a pas beaucoup. Et dans la mienne, non plus, me semble-t-il. L’idée que, durant les vingt-cinq prochaines années, ma vie continue telle qu’elle se déroule ces derniers temps (pas d’amis, pas de succès, probabilité quasi nulle d’en avoir, du succès et des amis, ennui — au sens quasi pascalien du terme, quand il écrit : « Jésus dans l’ennui » — que me cause Paris, et caetera) ne suscite rien en moi que plus d’ennui, qu’une immense lassitude a priori face à toutes ces années à vivre encore pour rien. Mais je ne précipiterai rien, je ne ferai rien, je laisserai faire, c’est mieux ainsi, il me semble. Et, toujours pensant à cela, je me suis demandé ce pour quoi je pouvais bien être fait, puisque je ne suis pas fait pour cette vie-ci, quelle est ma nature, en quelque sorte, et cette réponse, de façon instinctive, sans que j’y réfléchisse un instant, cette réponse m’est venue : je suis fait pour marcher dans les collines, plonger dans la mer, écrire des poèmes, et avoir des pensées philosophiques. C’est-à-dire : je suis fait pour une vie qui se situe à des années-lumière de la vie que je vis, à des années-lumières de la vie que la société valorise, à des années-lumière de la vie qui donc me permettrait de vivre vingt-cinq ans, au moins, encore. Tout ce qui peut venir, ce ne sera que prolongement, prolongation, et n’est-ce pas une perspective insupportable ? Tout ceci, n’est-ce pas effroyablement long ? Ce matin, quand je suis sorti courir, le jardin était fermé à cause des intempéries de la veille. Partout, dans les rues, il y avait des branches d’arbres par terre, que le vent avait arrachées à leur tronc. J’ai regardé ces membres de cadavres éparpillés et, en effet, c’était l’avant-garde de la fin de notre monde. Mais lente, si lente, trop lente.

25625

Je ne peux pas toujours espérer, c’est trop fatigant, ni désespérer, qui l’est tout autant. À force de chercher la perfection, comme une sorte d’absolu, par esthétisme, probablement, on oublie qu’elle n’existe pas. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas des conditions pires que d’autres, pas forcément celles que l’on s’imagine, par conviction, misérabilisme ou apitoiement, peu importe, mais enfin, si le pire est assuré, le meilleur l’est bien moins. Ce qui me fatigue, je crois, c’est de ne jamais être tout à fait là où je me trouve. Déplacement qui se révèle un avantage dans certaines circonstances (les gens qui sont toujours là où ils se trouvent n’ont absolument aucune imagination), mais moins dans d’autres. Lesquelles ? Je ne sais pas, disons : trouver un endroit adéquat où vivre. Car, sinon, tout, ou du moins un nombre non négligeable de choses (mais pourquoi tenter de les dénombrer quand elles ne sont pas quantifiables et ne sont même pas des choses ?) en dépendent. C’est peut-être à la fois le privilège et la malédiction des enfants des diasporas, exodes et autres rapatriements de n’être jamais tout à fait à leur place quelque part et de chercher toujours un endroit où être chez soi, endroit qui n’existe probablement pas, mais ouvre l’horizon, bonheur et malheur se mêlant alors dans un sentiment qui évoque la nostalgie de ces terres anciennes que l’on n’a pas connues, où l’on n’a pas vécues, où l’on n’est pas né. Où sont-elles, d’ailleurs ? Existent-elles vraiment ? J’ai écrit quelque chose à ce sujet dans mon carnet, hier, que je ne rapporterai pas ici (je le conserve pour le numéro deux de mes petits chantiers dont le premier pourrait toucher à sa fin si j’avais l’envie d’y mettre quelques lignes de plus, mais cette dernière de ces dernières se fait attendre, patience), mais qui rappelle cette idée : si jamais l’on accepte jamais sa condition, c’est qu’on n’a pas le choix de faire autrement. Il faut en faire quelque chose. Je cherche encore quoi. Est-ce à cause de l’âge que ces questions se font plus pressantes ? Ou est-ce un changement de perspective intellectuelle (pour ainsi dire) ? Tout à l’heure, je jouais avec Daphné, il faisait chaud, et il y avait de l’eau fraîche dans notre jeu. La différence entre ces deux températures (température de l’air, température de l’eau), m’a rappelé une atmosphère et m’a transporté ailleurs, loin d’ici, loin de Paris, et si le sentiment était étranger à cet endroit, il était là. Émerveillement, tristesse, tout à la fois, et pas moyen de faire autrement. On se trompe toujours, ne crois-tu pas ? Enfin, « on », quelle manque de personnalité, Jérôme, tu te trompes toujours. Mais comment savoir ? Si je me trompe toujours, est-ce que je ne me trompe pas en estimant que je me trouve ? Non, tu es à côté de la vérité, il ne s’agit pas de manier le paradoxe avec plus ou moins de virtuosité (parfois, en vérité, c’est trop facile, c’est rassurant, on se sent intelligent, mais on ne l’est pas), il s’agit de trouver quelque chose de juste, un équilibre, une atmosphère, des parfums, je ne sais. Mais je sais que je suis heureux d’écrire, non de pouvoir écrire (ou de savoir écrire), mais de le faire,  en effet, d’écrire comme je le fais en ce moment même. C’est tout ce qui me rend vraiment heureux, je crois. Peut-être parce que je n’ai besoin de personne, besoin de n’être nulle part en particulier pour le faire, que je peux tout confier à l’écriture, les pensées les plus intimes et les réflexions les plus générales. Et que j’aime écrire sans rien attendre en retour, sans contrainte, sans commande, sans calendrier, sans rien du tout que l’écriture seule, — pure et parfaite. 

24625

Dans l’un des rêves que j’ai faits cette nuit, je voyais _______ ______ monter nue les marches du perron d’une villa. Elle était entourée d’autres jeunes femmes, mais c’était elle qui attirait mon attention et, en particulier, les lignes bleu Méditerranée que des veines dessinaient à la base de son sein droit. J’essayais de regarder ses fesses, mais je ne les voyais pas aussi bien que je l’eusse voulu. Avant de concevoir ou d’assouvir quelque désir pour elle, un motard (probablement ___, l’ami de _____) m’interpellait pour me demander conseil au sujet d’un problème qu’il rencontrait : sa moto n’avait pas de guidon, ainsi qu’il me le montrait. Je lui expliquais qu’il était dangereux de conduire un véhicule dans cet état et je lui faisais la démonstration des risques qu’il encourait quand un autre motard, juché sur une moto plus grosse que celle de ___, avec guidon et accessoires de réparation, intervint pour régler le problème. Je ne sais pas si ces deux rêves sont un seul et même rêve ou si le second est un commentaire du premier, l’histoire des motos et des guidons filant une métaphore phallique assez grossière où c’est un autre qui assouvit mon désir, mais je sais que, après ces deux rêves, j’ai rêvé que j’avais une discussion sur le féminisme de la série Mafiosa avec une femme qui était peut-être Hélène Fillières (je disais que Lio avait collaboré à la production de la série, ce qui était censé constituer une sorte de caution morale des plus convaincantes). Cette conversation me mettait très mal à l’aise parce que je ne voulais pas que l’on sache que j’avais regardé la série Mafiosa. Ensuite, je ne me souviens plus de rien. Peu après le réveil, j’ai cherché les mots « _______ ______ » sur internet et j’ai trouvé une récente photographie d’elle (il y a je ne sais combien d’années que je ne l’ai plus vue). En la voyant, je me suis exclamé en mon for intérieur : « Oh mon Dieu, qu’est-ce qu’elle ressemble à sa mère ! » et, à elle seule, cette remarque, ou plutôt la réalité qu’elle pointait du doigt, si j’avais encore conçu quelque désir pour elle, eût suffi non à l’assouvir mais à l’annuler purement et simplement, la réalité n’ayant pas grand-chose à voir avec les idées oniriques que l’on s’en fait. Malheureusement ? Je l’ignore. En un sens, il est toujours bon de détruire ses illusions. Mais les rêves sont-ils des illusions ? Les rêves deviennent des illusions quand on ne sait pas quoi en faire, quand ils nous restent en l’esprit comme des obsessions, des angoisses, mais ce sont aussi des poèmes profonds, vastes comme l’univers. On peut voir la chose telle qu’elle semble être quand ils nous la montrent ou l’on peut la regarder au-delà du jeu de l’identité des essences : mes rêves sont peuplés de déesses marines. (Je note toutefois pour finir que cette interprétation valorisante du contenu de mes rêves ne vaut ni pour le rêve avec les motards ni pour celui avec Hélène Fillières, mais toute interprétation doit avoir ses limites sinon elle n’a aucun sens, ce n’est qu’une élucubration ou, du moins, c’est ce que je me dis, histoire de me rassurer un peu.) Plus loin, l’homme le plus puissant du monde emploie le f-word en réponse à des journalistes (« You know, we basically have two countries that have been fighting so long and so hard that they don’t know what the fuck they’re doing, d’ you understand that ? »), et l’on est en droit de se demander si l’avilissement général de l’humanité connaîtra jamais la moindre limite.

23625

Puisqu’il n’y a pas de progrès moral, l’histoire semble toujours traîner en longueur, comme dans un mauvais film de guerre où personne ne triompherait jamais. Il n’y a pas de progrès moral parce que, comme nous l’avait déjà dit Pascal il y a plus de trois siècles et demi de cela, la justice sans la force est impuissante. Dès lors, c’est toujours la force qui s’impose (c’est le sens du chiasme fort juste), la force qui explose, réduit tout écart au silence de la mort, force dans le silo de laquelle la morale semble bien frêle, fragile vérité malmenée et sans usage. On sait bien ce qu’il faudrait faire pour que le monde devienne meilleur, mais quand la bombe explose on n’a guère que le temps de descendre aux abris. La philosophie ne pèse pas lourd contre de l’uranium enrichi. Est-ce ainsi qu’on pourrait résumer le sens ultime de l’histoire ? Peut-être pas intégralement, non, mais comment se fait-il alors que la justice semble toujours se projeter dans un au-delà de l’histoire, quand les temps seront écoulés ou que la bombe aura explosé ? C’est bien qu’on ne croit pas en la possibilité d’un règne moral (la morale est une philosophie de la vie, non de la mort), n’est-ce pas ? Comme si, depuis l’avènement de la civilisation (avec la sédentarisation, environ une dizaine de milliers d’années avant l’ère commune), on n’avait cessé de repousser au loin, le plus loin possible, toute possibilité de paix, comme si le drame avait toujours été inscrit dans l’arrestation de l’espèce humaine. Car, loin d’être un progrès, l’histoire est un arrêt. Avant ce qu’on appelle l’histoire (avant la sédentarisation, l’État, l’écriture codifiée), la vie humaine était en marche (il y avait des familles, des sociétés, des outils, des artistes, etc.). N’est-ce pas cela notre paradoxe : l’histoire est en marche depuis que l’espèce humaine s’est arrêtée ? Littéralement, en effet, l’histoire commence quand il n’y a plus nulle part où aller, quand l’espèce humaine s’arrête, et que les traversées cessent. Depuis lors, nous sommes à la recherche désespérée de quelque chose qui remplace ce mouvement et n’avons à proposer en échange que des parodies assez maladroites dont le progrès est peut-être la plus convaincante (c’est-à-dire : la mieux faite, la moins mal réussie), mais certainement pas la plus vraie. Combien a-t-il fallu de renoncement, d’illusion, d’erreur à nos ancêtres pour cesser de se mouvoir ? — Nous en mesurons chaque jour l’énormité.

22625

Tout semble dérisoire, c’est vrai. Et alors ? Quand on pense à la mort, quand on pense à sa possibilité, c’est-à-dire quand on pense à la vie, en vérité, puisque que, pour nous qui sommes mortels, l’une ne va pas sans l’autre, alors tout semble dérisoire quand on pense à tout, quand on ne pense à rien, quand on pense à n’importe quoi. Tout semble dérisoire parce que tout est dérisoire. Tout est dérisoire parce que tout est dérisoire, c’est tautologique, oui, mais est-ce à dire que ce n’est pas vrai ? Cet « et alors ? », pour moi, ne marquait pas un refus, un rejet, mais l’acceptation tranquille de cette vérité-là, si particulière soit-elle. Tout est particulier, de toute façon. La plupart du temps, on ne le voit pas : on a tellement le nez sur la chose qu’on ne voit pas qu’elle n’est qu’une chose parmi tant d’autres et non la totalité de ce qui est, comme notre proximité à elle nous le fait accroire, et je dis bien : « notre proximité à elle » et non pas « sa proximité » (sa proximité à elle, sa proximité à nous), car ce n’est pas la chose qui est proche de nous, c’est nous qui nous collons à elle, et ne sommes pas à même de voir plus large, de percevoir l’horizon. Je ne pense pas à la phrase de Thomas Bernhard en particulier, mais c’est vrai qu’elle me traverse l’esprit, oui, encore qu’elle me semble trop restreinte, trop particulière, elle aussi, ainsi que je viens de l’indiquer. Et que tout soit dérisoire ne doit nous empêcher de rien. Enfin, « nous », dis-je, mais ce n’est pas de nous qu’il s’agit — il n’y a pas de nous, ou très peu, d’un nombre très petit, trois, quatre, dix, guère plus, au-delà, le vivant commence à se sentir à l’étroit, l’écrasement le menace, en tout cas —, c’est de moi. Selon le point de vue que l’on adopte, tout est dérisoire, selon le point de vue que l’on adopte, cela ne change rien, il faut continuer, et sans doute ce n’est qu’un seul et même point de vue, sans doute n’y en a-t-il pas d’autres. À la télévision, l’homme le plus puissant du monde dit : « I want to just say, We love you, God » et les ennemis de l’homme le plus puissant du monde aussi aiment Dieu, et tout le monde aime Dieu et, à mesure que, dans cet amour de Dieu, la possibilité d’une signification s’étiole, qui ne se sent pas tenté de baisser les yeux pour regarder ses orteils et, dans cette position quelque peu étrange, non sans être désemparé, verser des larmes, saines mais vaines ? Des larmes de santé, oui. Je ne sais pas, je ne pleure pas, enfin, je crois que je ne pleure pas, j’ai chaud. Moins aujourd’hui qu’hier, c’est vrai, mais cela ne va pas durer, il paraît. Contrairement aux amoureux de Dieu du monde entier, je me dis que, quand le monde aura fini de brûler, il ne restera plus nulle trace de nous (il n’y aura pas de sauveur ultime), et je ne parviens pas toujours à me convaincre que cette perte sera immense pour l’univers. Mais il ne faut pas que cela m’empêche d’écrire, au contraire : il y a toujours quelque chose à comprendre, toujours quelque chose à élucider, un pas de plus à faire, non vers la mort — la mort qui, nous en avons désormais la certitude, coïncide avec l’amour de Dieu — unique, Dieu existe comme le signe “=” de la mort —, mais loin d’elle, vers un optimum de vie qu’il nous faut sans relâche nous attacher à accoucher. Et, c’est vrai, que ces deux deniers jours, je me suis relâché, mais peut-il en être autrement ? Est-il possible de ne succomber jamais à l’abattement ? J’ai fermé le précédent fichier de mon journal, et j’en ai ouvert un autre, que voici, qui pourrait s’intituler : Après le solstice.