27125

Écrivant dans mon carnet, il arrive que, ne marquant pas les différences entre ce que j’y écris par un signe quelconque mais simplement par un saut de ligne double, les phrases s’entremêlent et viennent s’accorder entre elles d’une façon que je n’aurais pas pu prévoir intentionnellement. Quelque chose se passe-t-il, alors, dans le dispositif de la disposition ? Dans le medium même, à quoi seul le medium dans sa spécificité, sa singularité, son irréductibilité à tout autre peut donner lieu ? Il m’arrive de penser (cette formulation est pour le moins prudente) que le carnet est l’idéal de l’écriture et, plus largement, je ne dirai pas d’une culture sans coutures (j’ai déjà fait ici nombre de reproches à l’universalité), mais d’une culture dont les coutures ne sont pas des solutions de continuité, des obstacles, où il n’y ait pas de hiatus entre une “chose” et puis une autre et puis une autre et puis une autre, et caetera. Où tout puisse venir se tisser ensemble parce qu’il n’y a pas de différences essentielles entre ces “choses” de la sorte tissées. Ainsi, les quelques mots qui devaient commencer le poème n’ont-ils pas été sanctionnés par l’à quoi bon défaitiste — et peut-être un peu paresseux ? — que je leur avais opposé tout d’abord. À quoi bon ? cette question est terrible parce que, en vérité, à la question à quoi bon ? la seule réponse acceptable, c’est rien, ou presque rien, tout se perdant in fine dans la chair défaite de l’histoire, les ruines de la culture, les charniers de la vie humaine, la patience de l’oubli, et qu’il faut la dépasser, passer outre sa formule et prendre son point d’interrogation comme un défi, une invitation. Ultra. Mais ne va pas croire que j’écrive pour toi une sorte de manuel de développement personnel un peu plus ambigu que la moyenne normale du genre. Telle n’est pas mon intention. Simplement, ces quelques mots : « sur le dos du ciel », qu’ils ne soient pas restés lettre morte, si inquiétant que ce sentiment puisse sembler, j’en suis heureux. L’idéal du carnet, en quelque sorte : transférer l’intégralité du contenu de sa pensée sur le papier et, dans le secret, hors du réseau, laisser d’improbables “choses” surgir. N’est-ce pas ce que je fais ici aussi, dans ce journal ? Eh bien, pas tout à fait, non : l’en-réseau, c’est mon idée, modifie nécessairement l’écriture, laquelle n’est plus aussi pure, aussi vraie, aussi parfaite, dans son intransigeance, sa radicalité, son irréductibilité, son ultraïté, que celle qui se tient à son écart (et cela vaut pour le réseau numérique tout comme pour le réseau analogique, et pour toute la vie sociale en général, dans toute l’Öffentlichkeit de l’öffentlich). Idéal, ou utopie, je ne sais pas, en l’occurence, c’est à peu près la même chose, tu ne crois pas ? La même « figure discrète », comme on dit.

26125

Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai écrit ce que j’ai écrit, hier. Pourtant, quand je l’ai écrit, j’avais une idée assez précise de ce que je voulais dire, et quand je relis ce que j’ai écrit, comme je viens de le faire à l’instant, cette idée, je la perçois on ne peut plus clairement, mais c’est toujours l’impression que je finis par avoir, je crois, quand je réagis à un “sujet d’actualité” : sur le moment, c’est clair, très vite, ce l’est moins, et bientôt, plus du tout. Je le redis : je comprends ce que j’ai écrit et pourquoi je l’ai écrit et ce que j’ai voulu dire par là, mais il me semble que c’est d’une vacuité absolue, comme l’est l’homme richissime que j’évoque en passant et qui déclenche les passions diverses et contraires de mes contemporains. Peut-être que le problème se situe dans l’idée de la clarté : tout est trop clair, mais pas comme l’est le ciel bleu sur les rives de la Méditerranée que le vent du nord a dégagé, non, clair en un sens négatif, clair comme sans épaisseur, sans reliefs, sans idées, sans profondeur, sans rien, en réalité, que de triviales et déprimantes tautologies. Hier, en lisant les pages que Jean Bollack a écrites sur Empédocle dans le premier des trois volumes qu’il lui a consacré (Introduction à l’ancienne physique), je me suis senti comme dans un état second, entre la veille et le sommeil, entre l’incompréhension et la compréhension, je ne savais pas si j’allais m’endormir et me mettre à rêver ou continuer de lire et parvenir à une sorte d’illumination. Dans le texte d’Empédocle, où les figures mythologiques, les allégories et les principes rationnels semblent sans cesse s’échanger leurs noms les uns avec les autres, j’avais le sentiment de ne plus trop savoir où j’étais, et cette impression, évidemment, l’état fragmentaire du texte, sa transmission par on-dit (la doxographie critique d’Aristote) viennent la renforcer, mais c’était aussi la nature même de la pensée exprimée qui me semblait d’une étrangeté radicale, venue non seulement d’une autre époque, mais d’un tout autre univers. Quand on lit Platon ou Aristote, ce sentiment n’est pas aussi prononcé, mais avec Empédocle, il est extrêmement marqué : les divinités sont des principes rationnels, les sentiments sont ontologiques, la figure géométrique parfaite est brisée pour donner naissance au monde, le mâle et la femelle se fondent ensemble, l’univers est expliqué par les sensations que nous en avons. Quelque chose s’est ouvert dans la langue. Σφαῖρος κυκλοτερὴς. L’épithète homérique s’est mise à penser. Le vers n’est plus seulement l’unité de mesure du poème, le vers est devenu aussi l’unité de mesure de l’univers. C’est si loin de nous, et si émouvant, comme la ruine de toutes choses, bouts déchirés, morceaux qu’on ne recollera jamais, mais qui demeurent, toutefois, dans leur destruction, si beau, si loin, qu’il me semble essentiel de se perdre dans ces labyrinthes de texte, fragments de papyrus épargnés par les hasards de l’histoire, paroles rapportées par la postérité. Un peu comme si l’on disait : aux grandes gestes de l’histoire, il faut préférer les trouées improbables, les impossibles chemins, les culs-de-sac qui ouvrent vers de nouveaux horizons.

25125

Je n’aime pas les discours généraux sur « le fascisme ». Je pense qu’on perd son temps à essayer d’identifier « le fascisme » comme s’il s’agissait d’une réalité anhistorique, autre chose qu’un phénomène totalitaire d’une région du monde donnée à une époque donnée. Quand je lis les quatorze traits caractéristiques qui, selon Umberto Eco, permettraient de démasquer le fascisme — un élément important de la culture populaire (et numérique, mais il n’y a plus guère de différence entre les deux : toute culture populaire est numérique) —, je me dis toujours qu’il en manque un, et le principal : ce sont les fascistes qui ont inventé le terme « fascisme », ce sont eux qui se sont baptisés ainsi, et c’était une fierté d’être un fasciste, on défilait la tête haute dans des habits flambants neufs (Fellini a parodié à merveille le défilé fasciste dans Amarcord, le décorum creux, la poussière, la vacuité des paroles du Duce, l’excitation populaire, l’hystérie collective, la virilité absurde de ces hommes en uniforme qui se mettent soudain à courir le bras tendu en l’air), le fascisme allait permettre l’avènement d’un homme nouveau, etc. Aujourd’hui, à l’aide des définitions flottantes d’Eco, on traque les crypto-fascistes, ceux qui ne diraient pas leurs noms, ceux qu’il faudrait démasquer, avec pour conséquence qu’on finit par en voir partout : le fasciste devient celui avec qui on n’est pas d’accord. On pourrait penser que c’est une forme de paresse intellectuelle, une manière aussi de se rassurer en se disant : « Moi, je sais dans quel camp j’aurais été », et c’est certainement le cas, mais il y a quelque chose de plus : le terme « fascisme » permet d’éliminer l’adversaire, qui cesse d’être quelqu’un avec qui on peut parler pour devenir quelqu’un qu’il faut abattre. En ce sens, l’anti-fasciste risque de se confondre avec le crypto-fasciste qu’il pourchasse. En tout cas, il me semble que c’est une question vide de sens. Les objections à ma position ne manquent pas vraiment, et la dernière en date, où l’on voit un énergumène richissime faire un geste du bras, par deux fois, fier de lui, comme le crétin qu’il est sans doute, est éloquente, au moins en ce sens que la terre entière l’a vu faire et saurait dès lors à quoi s’en tenir. Je ne le crois pas. Je pense que le terme « fascisme » nous aveugle, qu’il fait écran entre la réalité et soi, et finir par voir des fascistes partout n’est pas exactement un signe de grande santé mentale. Ce qui est certain, c’est que la configuration de notre époque, malgré ses déclarations de principe chevrotantes d’émotion qui se veulent autant d’hymnes à la diversité et à l’inclusivité, est fondamentalement anti-pluraliste : elle est une formidable machine réductionniste qui martyrise l’imaginaire, la signification, essore les possibles pour que tout le monde aspire in fine au même. En France, par exemple, on appelle cela, « le pouvoir d’achat » (mais je suppose que, dans d’autres pays, le même phénomème porte un nom différent), c’est-à-dire que l’on a réduit le pouvoir à n’être que cela : l’achat, même pas le désir, rien que l’échange monétaire pour l’acquisition d’un bien. On ne se rend pas toujours compte, je crois, de l’extraordinaire puissance normalisatrice et destructrice du langage qui accapare l’espace public. La vérité, c’est qu’il n’y a plus guère de place pour penser, tout est conçu pour l’échange monétaire qui seul peut maintenir l’illusion de la prospérité, du progrès, de la réussite que, partout, la réalité dément de la plus flagrante des manières (catastrophes, guerres, violence, pauvreté, exploitation humaine, etc.) : tant que j’ai de quoi dépenser pour acheter les biens dont la société de masse mondialisée me vante les mérites, la vie a du sens. Si cela devait s’effondrer, si le voile de l’illusion devait être déchiré, tout s’effondrerait avec. Je pense qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour lutter contre cette tendance de la société mondiale, il n’y en a qu’une : il faut changer de sujet.  Au moment où j’écris ces mots, des motards passent sur le boulevard en bas de chez moi, sirènes hurlantes, gyrophares qui clignotent, sifflets à la bouche, ils dégagent la voie pour les bus de célébrités aux vitres teintées de noir qui arborent le logo universel de la Tour Eiffel ; derrière eux, légèrement en retrait, un homme en uniforme sur sa moto qu’il conduit donc d’une main, filme la scène sur son téléphone portable. Changer de sujet, disais-je : je crois que c’est à quelque chose de ce genre que Thierry Crouzet nous invite. Même si la rhétorique anti-fasciste ne me convainc pas du tout, il me semble évident que la confusion que l’on fait entre réseaux sociaux et espace public est l’une des causes des problèmes de communication que nous rencontrons : les réseaux sociaux ne sont pas l’espace public et, par leur dimension privée, ils en sont même la négation. L’espace public — et c’est en ce sens que l’expression est tout à fait malheureuse, Habermas parle d’Öffentlichkeit, öffentlich en allemand voulant dire quelque chose comme « ouvert à tout le monde », c’est cette modalité qui définit la publicité de quelque chose, et non pas un lieu donné, qu’il soit concret ou numérique —, l’espace public n’est pas quelque part (ce n’est pas un espace comme un champ, une ville, une pièce de la maison sont des espaces), il est défini par l’usage que nous faisons des moyens dont nous disposons pour parler. Quitter un réseau social pour un autre, tout en allant faire sur le second exactement la même chose que l’on faisait sur le premier, ne rend pas public l’espace vers lequel on transfère nos pratiques, il transfère des pratiques d’un réseau fermé à un autre. Crouzet a une formule choc. Il écrit : « Publier un lien externe sur un réseau social est un acte de terrorisme. » Voilà qui est bien excessif. Mais il ne fait toutefois pas de doute que les réseaux sociaux devraient être utilisés comme on utilisait naguère encore la rubrique des petites annonces d’un journal traditionnel : pour inviter les gens à aller voir ailleurs ce qu’il se passe. Sortir de là.

24125

J’ouvre des yeux tout ronds pour tâcher de comprendre quelque chose, mais c’est peine perdue. Je le sais. « Pourquoi ne suis-je pas de ce monde ? » pourrait être une bonne question si, effectivement, je venais d’ailleurs, mais la vérité est bien plus prosaïque que cette extraterritorialité rêvée : je suis d’ici, comme tout le monde, et le recours au sentiment (comme dans la phrase : « J’ai le sentiment de n’être pas de ce monde ») ne fournit aucune explication, il dilue simplement la réalité, la rend plus fluide, peut-être, ce n’est pas bien difficile, encore que ce ne soit pas certain, mais ne permet pas de la cerner, de la comprendre, d’en faire quelque chose. Faut-il en faire quelque chose ? Je ne sais pas. Peut-être faut-il ne rien faire du tout. Ne plus rien faire du tout. Après tout, en cette matière, au moins, nous avons des chances de réussir. Tandis qu’ailleurs, rien n’est moins sûr. J’en ai pris conscience tout à l’heure (j’étais en train d’envoyer un message à Nelly), mais mon ascèse — et la perspective de la prolonger au-delà du seul mois de janvier — ne me déplaît pas. C’est par anticipation de cette absence de déplaisir, probablement, que je l’ai appelée « diète philosophique » — c’est ce que je suppose a posteriori —, et pas seulement pour prendre une pose élégante, mais aussi parce que quelque chose y point qui n’est pas rien, n’est pas un point — pas final —, justement, ou alors pas un seul, mais deux points : une ouverture. Ce matin, j’ai couru dix kilomètres et demi. Il faisait gris, il pleuvait, le vent soufflait en rafales assez fortes, et je ne sais pas trop si j’étais heureux d’être là (c’eût été la moindre des choses, pourtant, personne ne me forçant à m’y trouver) ou si c’était simplement l’une des conditions d’exercice de ma diète philosophique : ne pas boire d’alcool, ingurgiter aussi peu de gras que possible, courir. J’ai envisagé qu’il soit trop tard (trop tard pour quoi ? trop tard pour moi), mais cela ne m’a pas paru être une raison suffisante de ne pas continuer. Je pourrais dire les choses comme ceci : Même s’il ne devait me rester qu’un seul jour à vivre, demain, c’est encore ce que je ferais, mais c’est un peu imbécile, le monde ne s’arrêtera pas avec moi, et l’extinction du soleil n’est pas pour demain. Alors quoi ? Alors, rien. Comme le dirait la poétesse wittgensteinienne, Antje Bertorello : C’est quelque chose que je fais.

Histoire avec une queue et une tête

Il y a quelques mois de cela, quand j’ai compris qui j’étais vraiment, j’ai ressenti un profond abattement. Quiconque, à ma place, je suppose, eût été atteint de la sorte, et je ne dis pas cela pour me singulariser d’une quelconque façon, on va voir que, dans mon cas, cela n’aurait aucune espèce de sens, mais cela m’a quand même troublé. J’avais toujours eu l’impression que quelque chose n’allait pas avec moi, mais on me disait que j’exagérais, que ce n’était rien, que ça allait passer, j’avais de la chance d’avoir tout ce que j’avais alors que d’autres n’ont rien. Mais ce que j’avais, au juste, je ne le savais pas, et il me semble que je ne l’ai jamais su. Je n’ai connu ni ma mère ni mon père. Et souvent, le soir, surtout, il me venait l’idée que je n’avais jamais eu ni père ni mère. Je soulevais alors mon tricot et la vision de mon nombril, preuve irréfutable que j’avais jadis été rattaché à un autre corps que le mien, me rassurait. J’avais tort, peut-être, que savais-je du corps en question ? Rien. Qu’avait-il voulu de moi ? Aucune idée. Avait-il seulement voulu de moi ? Quand, enfin, j’ai appris la nouvelle, je ne dirais pas que je me suis senti soulagé, non, mais tout de même, tout rentrait en quelque sorte dans l’ordre, ou dans une sorte d’ordre, en tout cas, faudrait-il dire, pour être plus exact. C’était un ordre triste, certes, mais un ordre, tout de même, et peut-être que cela vaut mieux que rien. Je ne sais pas.

C’est quand j’ai voulu refaire mes papiers d’identité que j’ai appris. Quand, à la question de l’agent, j’ai répondu que je n’avais ni père ni mère, ce qui me paraissait tout à fait normal, à moi, qui n’avais jamais connu que cela, que je n’avais ni père ni mère et que je ne connaissais pas leur nom ni leur prénom, que je ne pouvais donc fournir aucun document prouvant leur existence ni leur identité, j’ai vu son air suspicieux, et j’ai compris que quelque chose n’allait pas. C’était comme s’il ne voulait tout simplement pas m’entendre. Alors, je lui ai dit : Mais je ne suis tout de même pas né de personne. Il m’a répondu : Voire. Je lui ai répliqué : Voir quoi ? Il m’a dit : Vous ne seriez pas le premier. Et moi : Le premier à quoi ? Le premier de quoi ? Lui : Attendez ici, je vais appeler mon supérieur, moi, je ne peux rien vous dire. Alors, j’ai attendu. Je ne sais pas combien de temps. Cela n’a pas beaucoup d’importance. C’était long et c’était bref à la fois. Je me suis perdu dans mes pensées. J’essayais de comprendre ce que cela pouvait bien vouloir dire « pas le premier », je me doute que je ne suis pas le premier orphelin, mais ce n’était pas ce que l’agent avait eu l’air de dire, mais alors le premier quoi ? Je ne sais pas. Le supérieur de l’agent est arrivé et il m’a dit : Bonjour, Monsieur Orsoni. Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau, nous serons plus tranquilles pour discuter. Je l’ai suivi. Il m’a dit de m’assoir là où je me suis assis, lui, il est allé s’assoir à son bureau, il a posé les coudes dessus, croisé ses mains avec les doigts, et il m’a dit : C’est une situation délicate. Ce n’est pas tous les jours que… Comme il ne finissait pas sa phrase, j’ai dit : Tous les jours que quoi ? Il m’a regardé comme s’il ne m’entendait pas. Alors, j’ai ajouté : L’agent au guichet m’a dit que je n’étais pas le premier. Et je n’ai pas compris pourquoi il a dit cela. Je me doute bien que je ne suis pas le premier orphelin. Ah, s’est contenté de dire le supérieur. Et puis : Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous n’êtes pas orphelin. J’ai poussé un petit cri, de stupeur, j’imagine, qui m’a surpris moi-même, mais moins que la nouvelle. Et je me suis exclamé : Vous connaissez mes parents ? Il m’a dit : Rasseyez-vous, Monsieur Orsoni. Ce n’est pas tout à fait cela. Techniquement, vous n’êtes pas orphelin. Mais, techniquement, vous n’avez pas de parents non plus. Mais, techniquement ou pas, que suis-je ? Eh bien, vous êtes un double.

Je sais que cela aurait dû me faire un choc. Et c’est d’ailleurs ce que j’ai commencé par écrire. Mais, en vérité, non. C’est moi qui avais commencé cette histoire et je savais très bien où elle allait, où moi je voulais en venir. J’ai regardé le supérieur et je lui ai dit : Votre petit air supérieur ne m’impressionne pas. Je sais ce que vous allez me dire, que je suis le double de Jérôme Orsini, que j’ai toujours cru que c’était lui, mon double, alors que c’est l’inverse, en réalité, qui est la vérité, et je ne vais pas vous cacher que je serais bien tenté de vous croire, cela expliquerait un certain nombre de choses, peut-être, peut-être pas, mais je n’ai plus envie d’écouter, je n’ai plus envie de savoir. Quand je vous ai suivi dans votre bureau, je me disais, peut-être vais-je apprendre quelque chose de neuf,  enfin, d’où ma surprise, parce que rien n’est neuf, tout est banal, affreusement banal, comme ces histoires de double auxquelles plus personne ne croit, et je vais vous dire, quand j’ai commencé cette histoire, j’avais bien l’intention d’aller au bout, de tirer les choses au clair une bonne fois pour toutes, comme on dit, d’en finir avec cette histoire d’Orsoni / Orsini, on dirait une mauvaise blague, et je crois qu’elle ne fait rire personne, en effet, moi, en tout cas, elle ne m’a jamais fait rire, quand j’ai résolu d’en faire quelque chose pour ne plus en être la victime, j’ai cru que j’allais en tirer quelque chose, quelque chose de bon, mais non, rien du tout. Vous voyez, c’est exactement ce que j’ai pensé aujourd’hui : Cette fois, cela ne fonctionne plus. Je pourrais continuer indéfiniment à exploiter le filon, remonter même, l’arbre généalogique, et pourquoi pas ? d’autres le font bien, mais non, très peu pour moi. Quand j’ai commencé cette histoire, et c’est la raison pour laquelle j’ai bien voulu me rendre ici pour refaire mes papiers d’identité, malheureusement égarées, bien voulu vous suivre dans votre bureau, parce que je me disais, cette fois, nous allons arriver quelque part, il va se passer quelque chose d’imprévu, et c’est ce que je voulais dire, en parlant d’abattement, oui, si étrange que cela puisse paraître, c’est ce que je voulais dire, en commençant mon histoire, mais je m’en rends bien compte, à présent, cette histoire a une bien trop grosse tête et une bien trop grosse queue, elle est coincée, elle n’avance plus, elle n’a plus de sens, elle ne veut plus rien dire. Ça suffit. Oui, ça suffit. J’ai commencé cette histoire en me disant, tiens, ce serait amusant, d’écrire une histoire du point de vue du double, pas de qui a un double, du double même, qui a aussi un double, mais par retard, pour ainsi dire, mais très vite, je me suis dit : N’as-tu pas déjà raconté cette histoire ? Et la vérité, c’est que je ne sais plus très bien si j’ai raconté cette histoire, ou si j’ai eu l’idée de la raconter, si j’ai eu l’idée de la raconter et que j’ai écrit quelque part que j’en avais l’idée, ou si rien du tout, je ne sais pas, je ne sais plus. Que je l’aie racontée ou non, cette histoire, après tout, cela ne fait pas beaucoup de différence, le plus important, c’est. Mais c’est quoi, le plus important ? Je ne sais pas. Peut-être que je me suis dit : Tu ne peux tout de même pas n’écrire que ton journal. Mais encore une fois : pourquoi pas ? L’autre jour, quand j’ai reçu la réponse de cet éditeur qui m’a dit qu’il n’aimait pas mes histoires, ni en tant qu’éditeur ni en tant que lecteur, cela m’a fait un coup au cœur, je dois à la vérité de le dire, je me suis senti triste, et peut-être que j’ai commencé cette histoire pour exorciser tout cela. Pourtant, je pensais qu’il allait aimer, l’éditeur en question, mais on se fait des idées sur les gens qui n’ont aucun rapport avec la réalité, on se fait des idées sur tout, j’ai cru, je m’imaginais, je pensais, je me disais, c’est comme cette histoire, je me disais qu’elle serait bien, qu’elle serait belle, et puis, regardez-la, à présent, on voit bien qu’elle ne veut plus rien dire du tout, qu’elle n’a jamais rien voulu dire du tout. Alors, pourquoi est-ce que je l’écris ? Oui, pourquoi est-ce que je l’écris ? Je ne sais pas. J’ai envie d’écrire tout ce qu’il me passe par la tête. Ce matin, en relisant mon journal, je suis tombé sur ces phrases que j’ai écrites, le vingt-deux janvier deux mille vingt-et-un, il y a quatre ans, jour pour jour, les voici : « Être ignoré est invivable, mais c’est sans doute la seule façon d’écrire : personne n’attend rien de moi, personne n’exige rien de moi, tout est vierge devant moi. La liberté est-elle à ce prix ? » Et je ne sais pas si je faisais semblant quand j’ai écrit ces phrases ou si j’étais sincère, je ne sais pas, et il ne sert à rien de chercher, je ne trouverai jamais si j’étais l’un ou si j’étais l’autre, aujourd’hui, je dirais que j’étais sincère parce que je m’efforce toujours d’être sincère, mais tout le monde ment, même les menteurs mentent, alors je ne sais pas. Tout ce que je fais, enfin, à l’instant où j’écris, c’est tout ce que je sais, mais je sais faire d’autres choses, je ne suis pas limité à ce point, non, tout ce que je sais, c’est que c’est beau et désespérant. Et c’est ainsi que je me sens, en ce moment : beau et désespéré, et c’est pour cette raison que j’ai écrit cette histoire qui me semble à présent avoir une toute petite queue et une toute petite tête, parce que c’est ainsi que je me sens et que cette histoire est belle et désespérante, qui n’a ni queue ni tête, qui ne veut surtout pas en avoir, qui veut rester libre, elle aussi, libre comme moi je crois être libre, que personne n’aime, et dont personne n’attend rien, qui n’est tenu par rien, aucun contrat, aucun pacte, avec qui que ce soit, je peux écrire absolument ce que je veux, et c’est beau, je crois, d’être parvenu à un point où l’on peut écrire absolument tout ce que l’on veut, sans contrainte ni censure, sans obligation, sans limites. Les autres. Les autres ? Quels autres ? J’allais faire une phrase, et puis, non. De toute façon, cela n’a aucun sens de me comparer. C’est ce que je fais parce que c’est tout ce que l’on m’a appris à faire, il faut que j’apprenne à me défaire de ce que l’on m’a appris à faire, et la liberté, la liberté absolue d’écrire absolument tout est un bon moyen de se défaire de tout ce que l’on nous a fait, de tout ce que l’on continue à nous faire, de tout le mal que l’on nous fait, à moi, à moi et à mon double. Absolument tout, oui.

Tu vois, j’ai même fini par oublier de sauter des lignes. Pourtant, Nelly préfère quand je saute des lignes entre les paragraphes. Moi ? Moi, pas trop.

23125

Ce matin, cependant que je courais en rond dans le jardin du Luxembourg, par cette froide matinée de janvier, je suis donc toujours vivant, pour qui cela intéresserait de le savoir, je me suis arrêté quelques instants devant le monument à la mémoire de Stendhal, et je l’ai pris en photographie, cela ne vaut peut-être pas grand-chose, mais c’était ma manière de prière à moi pour lui. Tant pis pour le chronomètre, ne me suis-je pas dit sur le moment, c’est en écrivant que je me dis que je pourrais intégrer cette remarque, fictive donc, en passant, pour faire un trait d’humour, ou quelque pirouette ironique, et je me voyais déjà en train d’ajouter que Stendhal nous aurait trouvés bien ridicules, nous autres, qui tournons en rond dans le jardin, pour perdre du poids, garder la ligne ou la santé, sculpter notre corps que rien d’extérieur à lui-même ne vient plus guère inquiéter, quand lui, malgré son physique de jeune fille de quatorze ans, marcha dans l’armée de Napoléon — ainsi passe la gloire des peuples —, mais je ne le ferai pas. Je me contenterai de raconter comment je me suis arrêté devant ce petit monument discret, comment je l’ai pris en photographie, et comment ce fut pour moi, aujourd’hui, date de l’anniversaire d’Henri Beyle, ma manière de penser à lui. Il a quelque chose d’étrange, ce petit monument, tout couvert de mousse, qui descend au marron, et qui tient sans doute à cette coulée vert de bronze qui tire sur la turquoise et dégouline le long des joues d’Arrigo pour imbiber la pierre. On peut avoir l’impression qu’il pleure, mais il faut avoir de l’imagination. Et on n’en a plus beaucoup, c’est à craindre, de l’imagination. N’importe. Quand je me suis arrêté devant le médaillon pour le prendre en photographie, j’ai été un peu déçu que personne n’ait eu l’idée de déposer quelques fleurs à son pied. J’eusse bien aimé le faire, mais quelles étaient ses préférées ? Je n’en ai aucune idée. Tout ce que je sais, c’est que les fleuristes parisiens vendent du mimosa fané au prix de l’or dont il n’aura jamais la couleur. Au dos du monument, là où se trouve la liste des œuvres considérées comme les plus célèbres à l’époque de son édification (1920) — De l’amour, Vie de Rossini, Promenades dans Rome, Le rouge et le noir, Mémoires d’un touriste, La chartreuse de Parme —, la pierre est criblée d’impacts de balle, traces des combats pour la libération de Paris, en 1944, que le temps ni l’oubli n’ont encore effacées. Je reprends ma route. Tout cela, je le dirai plus tard. En attendant, dix kilomètres m’attendent et une heure et quelque d’exercice. En avant.

22125

Le paradoxe serait en quelque sorte celui-ci : la perfection (au sens du devenir plus parfait, pas état, mais processus) intensifie l’imperfection. I.e. le plus de perfection rend plus aiguë la conscience du moins de perfection. C’était saisissant, tout à l’heure, tous ces mégots jonchant le sol, cette odeur nauséabonde (mélange de fumées toxiques et de graisses recuites), cette saleté omniprésente, et les clochards, partout, ils devaient être là, déjà, il y a bien des années de cela, quand, à peu près au même endroit que ce matin, allant chercher Daphné à l’école, je les ai perçus. Et ce qui avait changé, entretemps, ce n’était pas la réalité du monde social, la réalité de la mégapole, la réalité de l’humanité, lesquelles réalités avaient bien pu s’aggraver, pendant ce temps, mais pas changer de nature, non, ce qui avait changé de nature, c’était moi, qui ai fini par arrêter de fumer, depuis tout ce temps. Ce n’est rien, et pourtant, c’est à peu près tout : ce matin, quand je suis sorti pour aller chercher Daphné à l’école, il était évident que je marchais dans la crasse (excréments en tout genre, humains et animaux, mégots écrasés, emballages jetés, odeur pestilentielle, etc.) et cette crasse, si elle avait toujours été là, depuis des siècles et des siècles, c’était que je la voyais différemment, pour ce qu’elle est, un corps étrange qui gagne du terrain, gagne du temps, cherche essentiellement à me nuire. Le corollaire de cela — plus de perfection, donc moins de perfection —, ce n’est pas haïr le monde ou laisser tomber, mais plus d’intensité, je crois, aller plus loin. Et je ne suis pas dupe, je connais les paroles du prophète, qui disait : « et plus les peuples votent pour des gouvernements fascistes plus tu fais du yoga », je ne les ignore pas, non, ces paroles, mais je ne fais pas de yoga, moi ; — je cherche, sans toujours trouver. Depuis trois semaines que j’ai arrêté de boire de l’alcool et que je fais attention à la façon dont je me nourris, il semble que je n’ai pas perdu un gramme de masse corporelle, ce qui est une perspective profondément déprimante parce que ce phénomène signifie sans doute que je ne suis qu’un gros tas destiné à mourir étouffé dans sa graisse. Je me suis senti très mal (c’était avant de monter sur la balance) : la certitude de ma nullité m’a assailli violemment, ce que rien, nonobstant, ne laissait présager. Rien n’avait de sens. Le malaise n’était pas seulement moral, il était physique, je me suis senti très mal, comme si j’allais m’effondrer, et peut-être suis-je en train de mourir sans m’en rendre compte (nous sommes tous en train de mourir sans nous en rendre compte, mais peut-être que ma mort à moi est toute proche), je ne sais pas, nous verrons dans les jours qui viennent. Je me suis dit : à part Daphné, je n’ai aucune raison de vivre. Et c’était une vérité si irréfutable que je suis resté comme sans voix face à elle. Rien de ce que je fais n’a le moindre sens, rien de ce que je fais n’a la moindre valeur, tout est d’une imbécilité terrifiante dans le monde social, dans la vie de tous les jours, dans la république des lettres, le monde de la culture, je ne me sens appartenir à rien, aucun groupe, aucune communauté, aucune tendance, aucune mouvance, aucun parti, aucun camp, aucune classe, si tout du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui devait disparaître je crois que cela ne me ferait pas beaucoup de peine, mais si la perspective de ne plus voir Daphné vivre me fait encore plus peur que les plus effrayants des humanoïdes qui peuplent mon époque. Il y a quelque chose d’irrationnel dans cela, à commencer par la formulation même, puisque je me suis dit quelque chose comme : « Je ne supporterais pas de ne plus voir Daphné », évoquant l’idée de ma mort, si elle devait advenir aujourd’hui, ce qui est imbécile, puisque, mort, voir ou ne pas voir, la question ne se pose pas, elle n’a plus le moindre sens, si je devais mourir aujourd’hui, je ne serais tout simplement plus, un point, c’est tout, je ne souffrirais pas du moindre manque, n’étant tout simplement plus, mais cette perspective me glace d’effroi. C’est la seule raison pour laquelle je ne meurs pas, ne veux pas mourir. Et peut-être que tout est lié, la laideur de la ville grise, sale, couverte de mégots, de déjections, cette ville qui pue, où le vacarme est permanent, mon malaise physique et le malaise moral qui est venu ensuite. À un moment, je me suis enfermé dans la salle de bain, où il faisait noir et où je pensais enfin être tranquille, mais des bruits lointains de la musique de dieu sait quels voisins m’ont interdit même cette cellule. Je suis sorti de là, alors, et je me suis demandé ce que j’allais faire : j’ai eu envie de tout laisser tomber, tout, parce que tout ne sert à rien, et puis, je me suis dit que j’allais continuer, que je n’avais pas fait ce qu’il fallait pour changer comme je veux changer — perdre du poids pour ne plus être un gros tas de graisse sur pattes —, et je ne sais pas, honnêtement, je n’en ai aucune idée, je ne sais pas ce que je vais faire, si je vais abandonner ou si je vais continuer. Un peu plus tard, j’ai même envisagé la possibilité de ne pas écrire mon journal aujourd’hui, mais je me suis dit que ce n’était pas possible, que cela, vraiment, ne pas écrire mon journal, vraiment, ce serait la mort. Pourtant, il n’a aucun sens, ce journal, il n’y a aucun lien entre le début, le milieu, la fin, mais il est ainsi, à l’image de ma journée, à l’image de ma vie, sans plan ni cohérence ni projet, sans logique ni signification, à l’image de tous les jours que dieu fait et que je m’astreins à vivre.

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La Vie sociale paraît aujourd’hui. Et je préfère toujours faire les choses plutôt que de me filmer en train de faire semblant de faire les choses. Dans le jardin, un homme (un touriste venu d’Asie, ai-je supposé en le voyant) se filme en train de faire semblant de courir, s’y reprend à plusieurs fois, fait quelques pas en trottinant, vient se placer derrière l’écran de son téléphone qu’il a fixé sur un trépied, regarde, recommence, et caetera, et, cependant que moi je cours, je vois ses chaussures jaune fluo flambants neuves qui brillent dans la brume matinale quand les miennes, bleu tirant sur le sale, butent contre le sol glacé, circa zéro degré, telles la bêche du philosophe contre la réalité. Les gens se plaignent que des nazis ont pris possession de leurs réseaux sociaux (comme si ces réseaux sociaux étaient des entités publiques, qui n’appartenant à personne appartiendraient à tout le monde — non, mais quelle incongruité —, des entités constitutives de l’espace du même nom, public, et non pas des propriétés privées, créées ou détenues par des milliardaires, lesquels, par philanthropie ou autre sentiment altruiste naturel, seraient censés mettre à la disposition du public mondial un terrain où s’exprimer librement et gratuitement, pour le plus grand bien de tous, une sorte de Léviathan bienveillant, quoi), mais ils préfèrent tout de même se filmer en train de faire semblant de faire les choses plutôt que de faire les choses, et semblent incapables de faire le lien entre ceci et cela. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je cours. Il fait froid. Ce matin, en me levant, je me suis demandé quelle idée pouvait bien pousser les êtres humains à aller vivre sous des latitudes où il fait jusqu’à moins de zéro degré, l’hiver, et je n’ai pas trouvé de réponse pertinente à la question. Peut-être n’y en a-t-il pas. Il fait froid, c’est tout, c’est la vie, c’est comme ça. Dans le journal, des femmes déclarent qu’elle se sentent plus libres sans enfant. Mais plus libres que quoi ? Cela, la journaliste ne le demandera pas : pour savoir si on se sent plus libre sans enfant qu’avec enfant, il faudrait connaître les deux situations, la situation sans enfant et la situation avec enfant, et les comparer, ces deux situations, mais ce n’est pas possible, non, si on peut faire semblant de faire les choses, on ne peut pas défaire les choses qu’on a faites, on peut faire un enfant, mais on ne peut pas défaire un enfant. Mais cela n’a pas la moindre espèce d’importance, la réalité n’a aucune importance, la femme qui dit : « Je me sens plus libre sans enfant » ne dit pas : « Qu’il est merveilleux que les choses soient comme elles sont », non, elle dit : « En aucun cas, je ne veux sortir de ma tête, je veux y rester enfermée, et que jamais rien ne vienne remettre en question les articles de foi sur lesquelles j’ai fondé mon existence minuscule, finie, dérisoire. » Et les hommes, pareil, ce n’est pas une question de sexe, ou de genre, ou de Dieu sait quoi, non, ce sont les êtres humains que la réalité de la réalité — que les choses soient comme elles sont — effraie, et qui se terrent dans leur tête, dans leurs idées toutes faites, sinon, ils feraient tout autrement, on peut pas être aussi bête volontairement. Mais cela, la journaliste ne le dit pas, elle n’y pense même pas, elle se contente de recueillir les témoignages, de laisser les gens dérouler le récit entêté de leurs illusions, et puis, c’est tout. Il ne faut surtout pas qu’ils se déprennent, les gens, il faut qu’ils s’imaginent qu’ils sont libres, sinon, pris de panique, sans doute, ils se mettraient à penser. Et l’on n’imagine pas les conséquences imprévisibles que cela pourrait avoir, on n’en a aucune idée. Or, cela, l’imprévisible, l’inimaginable, l’imaginaire, ni les milliardaires de gauche ni les milliardaires de droite, qui possèdent le monde dont les réseaux sociaux sont un infime tantième, ne le veulent. Ils veulent que les gens se tiennent bien tranquilles dans leur petite tête avec les petites idées toutes faites qu’ils ont mises dedans, et qu’ils n’en sortent jamais, — ils pourraient s’étonner. Qu’est-ce qui distingue un milliardaire de droite d’un milliardaire de gauche ? Mais enfin, la morale, quelle question ! Il fait froid. C’est l’une de ces journées au cours desquelles la tour disparaît dans le ciel de Paris. Et puis reparaît. Un imprévisible rayon de soleil l’éclairant soudain, au pied duquel je déjeune. Et je ne sais pas très bien pourquoi je raconte tout cela. Mais je sais que c’est pour cela que j’ai écrit la Vie sociale : pour voir la réalité de la réalité, sortir de ma tête où la vie sociale me tient enfermé, et m’émerveiller que les choses soient comme elles sont. Oui, m’émerveiller.

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Nous vivons sur des ruines. Ce sont elles, nos fondations. Autant dire qu’elles ne tremblent ni ne menacent de ne plus nous soutenir, comme certains s’en inquiètent, enfants crédules, mais se sont déjà effondrées, il y a des milliers d’années de cela, et c’est là-dessus, sur cet effondrement, que nous avons bâti notre nouvelle ère : depuis le début, nous n’aurons cessé de vaciller. D’où la fascination qu’exercent sur nous ces pierres éparses ou remontées sur leur socle et fixées avec des écrous, comme si, parodique ironie de notre histoire, elles n’avaient jamais cédé à l’attraction de la gravité, mais sans plus nulle divinité, néanmoins, ainsi devenues des déserts de pierre perdus dans l’univers. Dans Bassae, le film que Jean-Daniel Pollet a consacré en 1964 aux ruines du temple d’Apollon Épikourios (celui qui sauve de la peste), le temple semble perdu au milieu de nulle part, des nuages sombres se déplacent au-dessus, dans le ciel menaçant que plus personne n’habite. Il y eut une ville, ici, jadis, il y eut des rites, il y eut de la vie, dont il ne demeure plus rien que des pierres plantées là, on ne sait plus pourquoi. Plus cruel que la peste encore, le temps détruit tout, dont aucun dieu ne nous sauve. Et alors, dans le paysage méditerranéen des montagnes du Péloponnèse, les pierres du temple et les pierres du pays finissent par se confondre les unes avec les autres, calcaire contre calcaire, massif contre massif, dans une sorte de retour élégiaque à une nature qui n’existe pas, n’exista peut-être jamais. Aujourd’hui, pour protéger le site, un vélum blanc enveloppe les ruines consolidées. Et l’on ne devinerait pas, quand on regarde les images à l’aveugle, sans savoir ce que l’on voit, sur quelque carte numérique de la région, que c’est d’un temple grec qu’il s’agit, mais peut-être hasarderait-on toutefois l’hypothèse d’une installation d’art contemporain, tant, dans notre esprit occidental, les temporalités, comme les pierres dans le paysage méditerranéen, se brouillent, s’entrecroisent, se parasitent, se confondent. On a beau pouvoir montrer du doigt, indiquer l’endroit (de fait, c’est le premier élément d’une carte intitulée « Méditerranée » que je viens de déplier sur la machine), la direction de l’index part à la dérive : derrière la pierre, encore de la pierre, dans le ciel, des nuages, donc, qui passent, indifférents à nos nostalgies, toujours partant vers d’autres cieux. Ce matin, consultant les archives automatiques que me fournit l’algorithme primitif du réseau, j’ai redécouvert avec émerveillement, cette phrase que j’avais notée, il y a quatre ans de cela : « Les dieux ont une croissance infinie car ils ont la vie éternelle. » Ce n’est pas une sentence d’Héraclite d’Éphèse, mais de Daphné de Paris, qui avait alors cinq ans, et vivait à Marseille. Dis-moi, ô sibylline nymphe, les ruines font-elles partie de la croissance infinie des dieux ? Et les voyons-nous comme telles, de simples ruines, parce que nous ne les comprenons ? Qu’est-ce qui pousse là, croît là ? Pas les banales fondations de notre “civilisation”, mais alors quoi ? Faut-il un mot, encore un mot ? Il n’y a plus de mots nouveaux.