Le Sud, de Jorge Luis Borges

C’est en 1969, soit 46 ans après sa parution en 1923, que Jorge Luis Borges a ajouté ce poème, « El Sur », à son tout premier recueil de poésie, Fervor de Buenos Aires. Lequel poème, s’il n’a pas grand-chose à voir, dans le ton ni dans la forme, avec les poèmes originaux du recueil, décrit pourtant bien le même univers, cher à l’auteur, de la Buenos Aires natale. C’est un poème étrange, d’une simplicité apparente, et dont la profondeur se révèle à qui se laisse absorbé par sa lecture, douce et chaude comme une nuit d’été. Le poème se comprend aisément : un homme est assis sur un banc dans la cour de sa maison et regarde les étoiles qui brillent dans le ciel. Et c’est tout. Et pourtant, à qui parcourt le poème, il apparaît très vite que c’est beaucoup. D’abord, parce que, de l’apparente simplicité, banalité, voire, de son sujet, surgissent des contradictions. Première contradiction : le deuxième vers situe le poème dans la nuit et le quatrième dans la journée, semble-t-il. Deuxième contradiction : même durant la journée, le poète contemple les étoiles dans le ciel. Contemple-t-il leur absence ? Contemple-t-il leur souvenir ? Cela, le poème ne le dit pas directement. Troisième contradiction : le sixième  vers dit « que mon ignorance ne m’a pas appris à nommer » les constellations, comme si l’ignorance pouvait apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit, et cette manière de tautologie oxymorique renforce le climat d’étrangeté dans lequel le poème baigne le lecteur. Le poète assis regarde un ciel auquel il ne comprend rien et peut-être est-ce cette incompréhension — il ne voit pas des constellations parce qu’il ne les connaît pas, ignore leurs noms et celui des étoiles, mais simplement des lumières qui brillent dans le ciel — qui installe cette étrangeté : qu’est-ce que cela qui se trouve là-haut au-dessus de moi et que je ne comprends pas ? Le poème est aussi le récit d’un regard : le poète assis regarde le ciel et puis, comme la position n’est pas très confortable, il baisse la tête et ses yeux détachés du ciel s’attarde sur la cour de la maison dans laquelle il se trouve, et ce n’est plus alors à son ignorance qu’il pense, celle-là, il l’a oubliée, déjà, las peut-être de respirer l’air de ces hauteurs, il hume les parfums qui l’entourent, parfums familiers, des parfums capiteux, séduisants, charnels, féminins, le jasmin et le chèvrefeuille, qui embaument l’atmosphère lourde de cette fin de soirée où, peut-être, puisqu’il faut bien essayer de résoudre les contradictions que l’on rencontre pour sauver le sens, à la faveur du soleil couchant, les étoiles commencent à se dessiner dans le ciel quand même il ne ferait pas encore tout à fait nuit. Comme les étoiles qui scintillent dans le ciel bleu de plus en plus sombre qui tend vers la nuit, les fleurs blanches du jasmin et du chèvrefeuille enveloppent de leur parfum la nuit naissante, l’oiseau perché sur sa branche s’endort, tout est calme, et voilà le poème. Lisons-le à présent :

EL SUR
Desde uno de tus patios haber mirado
las antiguas estrellas,
desde el banco de
la sombra haber mirado
esas luces dispersas
que mi ignorancia no ha aprendido a nombrar
ni a ordenar en constelaciones,
haber sentido el circulo del agua
en el secreto aljibe,
el olor del jazmin y la madreselva,
el silencio del pájaro dormido,
el arco del zaguán, la humedad,
— esas cosas, acaso, son el poema.

Il apparaît clairement que le poète, s’il ne sait pas lire la carte du ciel qu’il regarde, connaît parfaitement, en revanche, le plan de la maison qu’il habite. Et le poème fonctionne sur cette opposition entre le lointain et le proche, l’inconnu et le connu, l’étrange et le familier, sans que cette opposition ne mette mal à l’aise le poète, au contraire, comme il le dit lui-même dans le dernier vers : « esas cosas, acaso, son el poema », c’est-à-dire : ces choses, peut-être, sont le poème. Mais sont-ce des choses ces « choses » ? Rien n’est moins sûr. Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra ont donné la traduction très élégante de ce poème que voici :

LE SUD
Du fond d’un de tes patios avoir regardé
les antiques étoiles,
d’un banc de l’ombre avoir regardé
ces lumières éparses
que mon ignorance ne m’a pas appris à nommer
ni à ordonner en constellations,
avoir senti le cercle d’eau
dans la secrète citerne,
l’odeur du jasmin et du chèvrefeuille,
le silence de l’oiseau endormi,
la voûte du vestibule, l’humidité
— ces choses, peut-être, sont le poème.

Mais pour élégante qu’elle soit, cette traduction masque nombre d’éléments qui sont essentiels au poème et sans lesquels, en vérité, s’il veut toujours dire quelque chose, le poème perd beaucoup de son sens. Et, peut-être, en vérité, ne peut-on faire autrement, quand on traduit, qu’oublier ces choses (mais ces choses sont le poème) et alors, ce qui devient le plus intéressant, ce n’est plus la traduction, mais le commentaire. Premièrement, donc, la traduction de « aljibe » par « citerne », laquelle est exacte, mais fausse. C’est exact parce qu’en espagnol un aljibe est bien un mot d’origine arabe andalouse qui signifie citerne (الجب) et, plus précisément, une citerne souterraine, un réservoir d’eau creusé dans le sol, notamment en Andalousie. Mais c’est faux car, comme Bernès le souligne lui-même, le poème « El Sur » ne se déroule pas en Andalousie, mais à Boedo, un quartier de Buenos Aires. Or, à Buenos Aires, il y a bien des aljibes, mais ce ne sont pas des citernes souterraines, ce sont des puits, d’une profondeur de six à dix  mètres, entourés d’une margelle de marbre sculpté, d’un mètre de diamètre, environ, et qu’on trouve dans les patios, justement. Ce sont les Jésuites qui ont commencé à les creuser à Buenos Aires au XVIIe siècle. Ils ont disparu progressivement à la fin du XIXe siècle pour des raisons d’hygiène et à mesure que le réseau d’eau courante se développait. Il est bien évident que c’est de cet aljibe portègne, et non de son cousin andalou, qu’assis sur un banc, dans le péristyle de son patio, Borges parle. Autre difficulté, la traduction de zaguán. Dans la notice de Ferveur de Buenos Aires, dans l’édition des œuvres de Borges en Pléiade, Bernès évoque de manière très intéressante la couverture de l’édition originale du recueil, laquelle est ornée d’une gravure de Norah Borges, la sœur de Jorge Luis, en ces termes : « Sous un soleil couchant un peu lunaire, se détache la verticalité d’une maison basse, à l’angle d’une rue, l’accent étant mis sur quelques détails significatifs : le zaguán, vestibule voûté et carrelé qui relie le patio à la rue, la porte du patio (puerta cancel), les grilles (rejas) de fer forgé des fenêtres, la terrasse surmontée d’une balustrade surdimensionnée, un peu emphatique, un pilier de soutènement terminé par un modeste chapiteau ionique, c’est-à-dire les caractéristiques principales d’une architecture coloniale austère et digne qui sous-entend une nostalgie de la Gran Aldea (le Grand Village) qu’était encore le Buenos Aires fin de siècle et qui témoigne d’une évidente idéologie passéiste. Borges a dit tout ce qu’il devait à l’univers graphique schématique et répétitif de Norah Borges, dans sa redécouverte de sa ville natale, lors du retour d’Europe, en mars 1921 » (Borges, OC I, pp. 1258-1259). Évidemment, tout cela ne peut pas passer dans la traduction d’un seul mot et, toutefois, c’est cela qui doit passer dans le mot pour qu’il traduise son original. La traduction, sobre, se contente pour « el arco del zaguán » de « la voûte du vestibule », qui rappelle certes la voûte céleste, mais ignore ce qui coule dans le poème. Le mot « zaguán », qui désigne cet espace couvert de la maison situé entre le patio et la rue, qui ouvre et qui ferme, sépare et relie, couvre et découvre, vient encore une fois de l’arabe hispanique, istawán, qui vient à son tour de l’arabe classique, أسطوانة, qui signifie « colonne ». La solution de facilité serait de ne pas traduire tous ces mots pour conserver leur couleur locale, de les laisser tels qu’ils sont dans l’original, intacts, mais cette facilité est trompeuse, d’une part, parce que la couleur locale du mot dépend du lieu où on le prononce, l’écrit, nous l’avons vu pour le mot « aljibe » qui, prononcé en Andalousie ne signifie pas la même chose que prononcé à Buenos Aires, d’autre part, parce que la couleur du mot dépend de sa place dans le poème, et ici, le mot « zaguán » coule de source, du « circulo de l’agua », situé quelques vers plus haut. Et c’est cet écoulement de l’eau, cet écoulement de l’univers, cet écoulement de la langue que le poème fait entendre : écoulement de l’eau que le poète entend dans l’aljibe secret, écoulement de l’univers qui relie le ciel à la terre, l’incompréhensible voûte céleste à la familière maison natale, sans séparation entre l’une et l’autre, c’est toujours le même univers, et l’écoulement de la langue, qui va de l’Arabie à l’Argentine en passant par l’Andalousie. Dans la circulation du poème, tout porte à croire que Borges établit une sorte de lien étymologique entre agua et zaguán, mais pourquoi ? Est-ce pour établir un lien entre la terre lointaine et la terre natale ? Ou bien est-ce simplement le son qui relie le zaguán et l’agua, l’extérieur à l’intérieur, le ciel à la terre, l’univers au foyer ? En fait, et les précisions historiques apportés par Bernès sont très intéressantes, tout se passe dans ce poème comme si Borges revisitait l’édition originale de son recueil, pénétrait depuis le seuil du zaguán dans le secret du patio qu’est l’aljibe, et de là, les yeux au ciel, à l’univers infini au-dessus de lui. Tout est lié dans le poème, tout coule de cette source intarissable qu’est le Sud, avec ses odeurs, ses images, son atmosphère moite de la tombée de la nuit, moment propice pour entendre le silence de l’oiseau qui dort. Tout est calme parce que l’immensité ne nous apparaît pas de son point de vue à elle, auquel cas, elle ne susciterait rien moins qu’un effroi pascalien, mais de notre point de vue à nous, de la douceur de la nuit qui tombe dans la maison, suave comme le souvenir des temps heureux. 

Couverture de l’édition originale de Fervor de Buenos Aires, illustrée à Norah Borges.

Un article sur les aljibes portègnes : https://www.conozcabuenosaires.com.ar/aljibes.html.

Patio intérieur du Museo Nacional del Cabildo de Buenos Aires y de la Revolución de Mayo, avec son aljibe visible sur la gauche. Source : https://es.m.wikipedia.org/wiki/Archivo:Cabildo011.jpg

Zaguán dans le Diccionario de la lengua española : https://dle.rae.es/zagu%C3%A1n. Son étymologie : https://es.wiktionary.org/wiki/zagu%C3%A1n. Et un article de Wikipédia en espagnol : https://es.wikipedia.org/wiki/Zagu%C3%A1n

Ce texte peut être lu comme le prolongement de mon conte, « Dans la clandestinité poétique », dans le Feu est la flamme du feu (Actes Sud, 2017), où il était déjà question de ce poème de Borges, que je tiens pour l’un des plus beaux au monde.

21.12.24

Un jour, je me suis senti comme un espion qui vient d’être démasqué. Pourtant, je n’étais pas un espion, à peine un piéton. C’était rue des S.-P. Elle était en grande conversation avec son compagnon qui poussait l’enfant devant lui quand, tout à coup, m’ayant aperçu, elle lui a dit : « Chut. Tais-toi. », presque comme au théâtre, où les acteurs jouent le chuchotement tout en parlant fort, mais à l’envers, parlant fort tout en chuchotant. Et puis, à moi, me croisant : « Bonjour ! Ça va ? », avec le feint sourire de la circonstance. Pourtant, je n’étais pas un espion, je crois que j’avais eu envie de lui dire, mais cela n’en valait pas la peine, je ne comptais pas vraiment, je travaillais comme un vulgum factotum aux éditions G., où elle était autrice, mais, pour elle, je devais faire partie du camp opposé avec lequel, c’est ce que j’avais déduit de l’air, du ton, du secret, de l’hypocrisie, elle devait avoir des démêlés. Mais cela est si ancien. Pourquoi en parlé-je à présent ? C’est tout à l’heure que j’y ai pensé, quand j’ai croisé sa sœur, autrice chez G., elle aussi, qui déboucha soudain sur le boulevard en venant de la rue Péguy. J’avais eu affaire à elle, quand je travaillais chez G., et cela ne s’était pas très bien passé (j’avais préparé la publicité qui devait paraître dans le Monde, mais rien ne lui convenait, elle voulait tout refaire, alors je l’avais laissé faire, m’en désintéressant), et je ne sais pas si elle m’a reconnu — peut-être qu’elle m’a reconnu sans savoir qui je suis, comment se souviendrait-elle de qui je suis alors que je n’étais qu’un moins que rien ? ces gens-là ne se souviennent jamais que des gens importants, c’est important, les gens importants, mais quand je l’ai croisée, elle venant de la rue Péguy, et moi descendant le boulevard pour rentrer chez moi, avec mon sac sur l’épaule où il y avait deux baguettes de pain, du fromage, des pâtes et une bouteille de vin, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’elle avait morflé, quand même, me reprenant tout de suite, parce que ce n’était pas très charitable, voire un peu sexiste, me suis-je dit, mais c’était un surmoi étranger qui parlait à travers moi, et pas moi, moi, cette remarque, je ne me la faisais pas parce que c’était une femme, mais parce que je la trouvai encore plus laide qu’elle ne l’était dans mon souvenir, ce qui déjà n’était pas peu laid. C’est à ce moment-là que j’ai pensé à sa sœur. J’ai sorti mon téléphone portable de ma poche et j’ai cherché son nom sur le site internet des éditions G., mais je ne l’ai pas trouvé. Cela m’a étonné parce que je n’avais aucun doute sur son identité. Comment se faisait-il, alors, en l’absence de tout doute, que sa sœur ne soit pas celle que je pensais qu’elle était ? Avait-elle disparu de la surface de la terre ? S’était-elle volatilisée ? Volatilité ontologique, entendons-nous, parce que ce n’était pas simplement elle en tant qu’être vivant qui avait disparu, comme on dit des vivants quand ils meurent qu’ils disparaissent, mais sa personne en tant que concept même, comme si elle n’avait jamais existé. Et soudain, je me suis dit : Mais ce n’est pas elle. Comment ça, pas elle ? Ce n’est pas sa sœur. Mais alors qui est-ce ? Et pourquoi est-ce que je pense à elle, ayant croisé l’autre ? J’ai cherché, et j’ai trouvé. Ce n’était pas sa sœur, mais c’était tout comme, et c’est pour cette raison que, la voyant, j’avais pensé à l’autre, qui a bien une sœur, mais pas elle, une autre femme, j’ai pensé à elle, parce que l’une ou l’autre, les sœurs ou elle qui n’est pas leur sœur, ni à l’une ni à l’autre, c’est tout comme, c’est la bonne bourgeoisie française où les femmes ne s’occupant pas des affaires, c’est sale, les affaires, pour les femmes, pour s’occuper, les femmes écrivent des livres où elles explorent l’arbre généalogique de la famille. Du moins, c’est ce que je me dis à présent, mais je n’en sais rien, je n’appartiens pas à la bonne bourgeoisie parisienne. Quand je travaillais chez G., je l’ai fréquentée, cette bonne bourgeoisie parisienne, comme une bonne fréquente ses maîtres, mais je ne me suis jamais senti proche d’elle, pas plus qu’une bonne ne se sent proche des ses maîtres (ceci n’a pas grand-chose à voir avec cela que je suis en train de raconter, mais ce serait un paradoxe intéressant à explorer dans la Recherche : la famille Proust considère Françoise comme un membre de la famille, mais elle, en revanche, ne considère pas les Proust comme sa famille), je ne me suis jamais senti appartenir à la bonne bourgeoisie parisienne, et je n’ai jamais eu le désir d’en faire partie, au contraire, bien au contraire, j’en suis parti. Et c’est pour cette raison qu’il m’avait paru étrange que l’on me prenne pour un espion, ce que je n’étais pas, ou alors oui, mais pas au sens où la fausse sœur l’entendait, ce n’était pas elle que j’espionnais, c’était son monde. Ce monde dont j’ai tout vu. Ce monde dont je sais tout. L’écrivain comme espion, comme voyeur, comme mémoire sans oubli, comme conteur infini.

20.12.24

La catastrophe naturelle révèle aux sociétés humaines la fragilité radicale qui est la leur. Soudain confrontées à la limite de leur credo (« Tout est social »), qu’aucune scolie ne permet de surmonter (« Nous sommes entrés dans l’anthropocène, le changement climatique est la conséquence de l’activité humaine qu’il faut changer pour retrouver le climat d’avant » — mais lequel de « climat d’avant », celui d’avant la dernière période glaciaire ou un autre ? cela, malheureusement, le récit ne le dit pas), les sociétés humaines en font l’expérience comme si l’histoire n’avait jamais existé, comme si elles se voyaient reconduites au premier instant, par la catastrophe naturelle, au premier événement, par la nature de la catastrophe, au premier drame. Et, en Catalogne comme à Mayotte, l’image de ces chefs en bras de chemise qui essuient la colère des populations locales — qui leur sont pourtant en tout étrangères — attestent bien de la réalité, de la profondeur, de la gravité de l’incompréhension que la catastrophe provoque. Nos organes ont été façonnés par la peur de la destruction dont la société devait nous protéger. Quand, à la faveur d’une sorte de revanche de la nature, confrontées à la destruction (pas celle qu’on trouve dans les romans de genre, non, la vraie, celle qui tue), les populations font le constat de la faiblesse de la société, les organes redécouvrent leur fonction première qui est de signifier cette peur. La société a échoué : nous sommes nus comme au premier jour. Qui rendra raison d’un tel échec ? Qui, d’un tel effondrement ? Face à la réalité des frontières du cosmos (le monde comme totalité ordonnée pour que l’être humain l’habite), les populations demandent au chef (sommet de la pyramide sociale et cosmologue en titre, quel que soit le nom qu’on lui donne, « président » ou bien « roi », cela revient au même) de remettre le monde en ordre, de rétablir l’orthocosmie du cosmos, laquelle tient, ramenée à sa plus fondamentale expression, en la phrase simple que voici : « Le monde est un endroit que l’être humain habite ». Si développées qu’elles s’imaginent être, c’est à ces relations archaïques (au dehors — le monde — et au dedans — le chef) que les sociétés humaines se voient toujours renvoyées. Le surdéveloppement des sociétés (qui s’exprime donc dans la croyance selon laquelle tout est social) ne fait que retarder au dernier délai le moment où cette question va se poser, où l’archaïsme semblera le plus contemporain, mais elle ne la dissout pas plus qu’elle n’y apporte de réponse. Dans « Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne », le deuxième chapitre de la Société contre l’État, citant Robert Lowie, Pierre Clastres évoque trois critères de la chefferie : le chef est premièrement faiseur de paix, deuxièmement généreux et troisièmement bon orateur. Or, comment ne pas être frappé par la ressemblance entre ces trois conditions du pouvoir archaïque et ce à quoi le chef dans nos sociétés surdéveloppées se voit renvoyé lorsque, la catastrophe ayant eu lieu, le monde est hors de son ordre ? Le chef n’est plus dès lors celui qui exerce une autorité verticale depuis le sommet de la pyramide sociale (la désormais hilarante posture « jupitérienne »), il est celui qui doit rétablir, donner et rassurer. Son rôle n’est pas de commander, mais de calmer le monde, d’apaiser les populations : il doit ramener la paix (retour de l’ordre des choses), donner (réparer les dégâts causées par la catastrophe et, en attendant la réparation, prendre en charge les besoins primaires de populations), parler aux populations (rassurer, apaiser la colère, évoquer les jours meilleurs à venir). Ainsi, en réalité, est-il clair que le chef ne commande pas ; il est commandé par l’ordre des choses. La catastrophe déchire le voile de l’illusion sociale : le chef n’a de pouvoir que pour autant que l’orthocosmie est maintenue mais, dès que l’illusion sociale est rompue par la nature (c’est-a-dire : dès que s’effondre la croyance selon laquelle tout est social), le chef se voit dépossédé de son pouvoir, confronté à l’impuissance de la société, aux frontières du cosmos, il retrouve ses fonctions archaïques — d’avant l’État — auxquelles, malgré l’illusion du contraire qu’est la société surdéveloppée, il n’aura jamais cessé d’être soumis. Le chef n’a pas de pouvoir, il ne le possède pas, ce dernier lui est prêté et peut lui être retiré, lui être repris à tout moment. La raison dernière en est sans doute qu’il n’y a pas de solution de continuité entre nature et société. L’illusion qui pousse à croire tout est social cherche à se débarrasser de la peur, à la refouler hors de la sphère des affaires humaines comme si cette dernière sphère était close sur elle-même, comme si elle était imperméable à son dehors, à ce qui lui est étranger. Les intempéries ne font que révéler la perméabilité de la société, sa fragilité, elles ne la causent pas. L’immense solipsisme collectif dans lequel nous nous sommes enfermés, en réalité, est ouvert aux quatre vents. Il ne tient debout que par la force d’une illusion créée pour ne plus trembler de faiblesse, mais en vain.

19.12.24

Autant le vacarme que l’idée du vacarme. — Ce qui me pose problème dans le vacarme, c’est presque plus l’idée du vacarme que le vacarme proprement dit, l’idée que la civilisation à laquelle j’appartiens produise cet assourdissant déluge sonore et que rien ne semble fait ni ne semble possible contre ce vacarme, pour regagner un peu de ce territoire conquis qu’on appelle quelquefois « le silence ». Et vacarme, je l’entends tout autant au sens littéral — qui blesse l’ouïe, fait grimacer, déconcentre tant qu’on en perd fil de ses idées, lesquelles sont pour toujours interrompues — qu’au sens métaphorique — le bruit que fait l’économie de notre civilisation pour maintenir intacte l’illusion de sa prospérité, de sa croissance, de son progrès, d’où tous ces gens (en nombre infini, semblent-ils) qu’on invite à parler de ce qu’ils ont à vendre pour le vendre. Que tout le monde non seulement paraisse s’accommoder de ce vacarme, mais qu’encore on l’appelle de ses vœux, qu’il soit désiré, désirable, voire la forme du désir, l’essence même du désir, cela doit se résumer ainsi : exister, c’est vacarmer. Dans le dictionnaire, je consulte l’étymologie du mot et découvre — comme si rien n’était dû au hasard ou, plutôt, comme si tout ce qui est dû au hasard était parfait — que le mot de vacarme vient du flamand moyenâgeux wascarme ! qui est un cri, un appel à l’aide : au secours ! Ensuite, vers la fin du XIVe siècle, il en est venu à désigner un grand bruit. Et, au début du XVIIe siècle, il a pris le sens de l’action de se quereller, de récriminations. Enfin, qu’il est emprunté à l’interjection flamande wacharme ! qui signifie hélas ! pauvre de moi ! Et, en effet, c’est de cela qu’il s’agit dans le vacarme, de l’immense solitude morale que cause  chez qui y vit l’environnement urbain de qui y vit. Solitude morale, oui, car c’est bien cette question que se pose toujours le vacarmé : Mais suis-je donc le seul à souffrir de ces bruyantes immondices ? Et, s’il fallait trouver quelque utilité au vacarme, ce serait bien celle-ci : découvrir que je suis seul, absolument seul au monde, et que rien ne pourra jamais remédier à cette réalité. Toutes nos institutions, nos constructions collectives, ne sont rien que les illusions derrière lesquelles nous essayons désespérément de dissimuler cette réalité. Dans cette ville du Second Empire, ai-je pensé ce matin en franchissant la Seine, tout porte la marque de l’inégalité du régime qui l’a façonnée. Pour remédier à cela, il faudrait littéralement tout raser, mais c’est impossible. Comme l’expliquait récemment un économiste de gauche qui fait des BD (c’est probablement tout ce que les économistes français sont capables de faire, des BD), en France, c’est le patrimoine qui couvre la dette. Et donc — c’est la logique même —, les inégalités — la structure inégalitaire de la société — est ce qui maintient la société en vie. Sans ces inégalités fondamentales, la société s’effondrerait purement et simplement. Dans les  pages de ses cahiers de 1881, où il est question notamment de l’éternel retour, Nietzsche justifie l’esclavage par sa nécessité même. Et, à vrai dire, si l’on aborde la question sans la moindre considération morale, il est difficile de douter de la rigueur d’une telle affirmation (que notre économiste de gauche, moins lucide, répète à sa manière grossière). Mais je préfère d’autres considérations, comme celle-ci : « Es ist Alles wiedergekommen: der Sirius und die Spinne und deine Gedanken in dieser Stunde und dieser dein Gedanke, daß Alles wiederkommt. » « Tout est revenu : Sirius et l’araignée et tes pensées en cette heure et cette tienne pensée, que tout revient. »

18.12.24

Je me retrouve toujours un peu dans la même position : je trouve le monde analogique plus beau que le monde numérique, mais les derniers espaces de liberté qu’il nous reste sont numériques. Si je voulais exprimer le dix-millième de ce que j’exprime ici, dans les pages de ce journal que je publie en ligne après les avoir écrites, en passant par un éditeur classique, conventionnel, allais-je dire, je n’y parviendrais tout simplement pas, et pourtant, je ressens toujours une certaine frustration, parce que je trouve qu’il manque quelque chose au numérique, une dimension esthétique, laquelle me semble importante. Mais qu’est-ce qui compte le plus ? Eh bien, justement : tout. L’on se trouve constamment à devoir faire des choix là où il n’y a pas de choix à faire, et toute la métaphysique occidentale, depuis les συστοιχίαι, les colonnes de contraires pythagoriciennes, est fondée sur ce système d’oppositions binaires entre lesquelles il faut choisir, la pensée platonicienne, en vérité, n’étant que cela : suite de dichotomies organisée en arbre au terme de laquelle on est censé atteindre à l’être de la chose, à l’être de toute chose, même si l’on ne sait pas très bien ce qui distingue un poulet d’un être humain. Et peut-être n’y a-t-il pas de différence fondamentale entre un poulet et un être humain, ou bien le problème est-il que nous ne vivons plus à côté des poulets, nous nous contentons de les manger emballés dans des barquettes plastifiées. Or, les barquettes plastifiées, ne font-elles pas partie du monde analogique que j’aime tant ? Vraiment, c’est à n’y rien comprendre. Est-ce que je pense toujours et exclusivement de la sorte : par destructions successives ? Abattre les colonnes de contraires. Abattues, les colonnes de contraires, que nous reste-t-il comme fondement ? De l’air pollué. N’importe quoi. Quand j’ai commencé à écrire aujourd’hui, il m’a semblé que j’avais quelque chose à dire et puis, à présent, plus rien du tout. N’est-ce pas le risque qu’on court quand on écrit tous les jours ? Mais qu’est-ce que je pourrais faire d’autre, — qu’écrire tous les jours ? Qu’est-ce qui peut bien avoir suffisamment d’intérêt qu’on s’y consacre tous les jours ? Tout à l’heure, à la répétition publique du cours de théâtre de Daphné, la mère d’un élève (d’après ce que j’ai compris, elle travaille dans « l’aide aux réfugiés ») s’est installée au premier rang, juste devant la scène, a ouvert son ordinateur et a commencé à travailler. Elle s’est un peu arrêtée quand son fils a lu son poème sur scène, c’était son mari qui filmait, et puis, elle a recommencé, sortant même avec son ordinateur avant la fin de la répétition pour continuer ses activités. Et je ne doute pas que l’accueil des réfugiés soit une activité des plus importantes, si importante qu’elle interdise de se déconnecter plus de trente minutes de suite, mais j’ai trouvé cela profondément désespérant, terriblement triste. Pas pour cette famille, dont je me moque éperdument, non, mais pour le genre humain. Parce que c’était une bonne image du genre humain que cette femme puissante donnait, pleine de bons sentiments, les réfugiés étant les martyrs de notre temps, les victimes absolues du colonialisme, du capitalisme et de deux ou trois autres -ismes qui m’échappent cependant que j’écris. Un peu plus tard dans la journée, j’ai réfléchi à ce mot de « réfugié », et j’ai repensé à ces affiches que j’avais vues en allant à la Schola, ces affiches qui font la promotion d’une exposition au Musée de l’Homme, Migrations, une odyssée humaine, c’est ainsi qu’elle s’appelle, l’exposition, et tous ces mots que l’on brasse — des mots comme « réfugiés », « migrants », « migrations », « odyssée » —, je ne sais pas très bien si les confusions auxquelles ce brassage donne lieu sont volontaires ou non, comme quand on dit, je cite, « les migrations ont toujours existé », c’est important, parce que l’on dit que les êtres humains sont une espèce migratrice, un peu comme les oiseaux migrateurs, alors que l’humanité — pour le meilleur ou pour le pire, ce n’est pas une leçon de morale que je fais ici — s’est développée en tant que sédentaire lors du précédent réchauffement climatique et que cette question de la migration, des animaux migrateurs, ne se pose précisément que dans le cadre général de la sédentarité, dans le cadre général du nomadisme, la question ne se poserait même pas, c’est notre histoire naturelle de sédentaires qui fait que, après avoir vécu pendant des millénaires avec des poulets, nous ne vivons plus avec ces poulets, nous les fabriquons désormais dans des usines, et nous les mangeons ensuite en barquettes plastifiées ou en parallélépipèdes panés, nos semblables, nos prochains, ô mes frères ! bipèdes sans plume, je vous aime. Tous ces mots que l’on brasse, je ne sais pas si les confusions auxquelles ce brassage donne lieu sont volontaires ou pas, mais le résultat est le même : on n’y comprend plus grand-chose parce que la parole est confisquée dès lors qu’on la tient enfermée dans des colonnes de contraires, à droite les garçons, à gauche les filles, à droite les nazis, à gauche les migrants, si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous, alors marche au pas ou tais-toi. Quelle horreur, que penser. Mais comment en suis-je arrivé là ? Je l’ignore. Ne devrais-pas avoir honte d’écrire ainsi, tout haut, comme si je parlais tout seul ? Et pourquoi ? Pourquoi m’empêcherait-on de penser, et d’écrire ce que je pense ? N’est-ce pas cela — écrire et penser — qui fait la dignité de l’humanité ? J’écris contre le vacarme, et c’est peut-être pour cette raison que personne ne m’entend. Hé ho ! Il y a quelqu’un ? Arrête de faire l’idiot. Mais que faire d’autre, pourtant, que l’idiot ?

17.12.24

Je ferme les yeux. Je prends mon souffle. Tout va bien. Ce n’est pas grave. Il y a tant de choses que je pourrais haïr — que je suis sur le point de haïr — et tant de raisons de haïr ces choses — bonnes ou mauvaises ces choses et ces raisons — que je préfère m’abstenir. C’est pourquoi je ferme les yeux, pourquoi je prends mon souffle : tout ne va peut-être pas bien, non, et quelque chose est grave, peut-être, oui, mais qu’y puis-je ? J’écoute. Et j’entends : est-ce en haïssant cette chose que, la supposant mauvaise, je la rendrais meilleure ? Mauvaise pour qui ? Mauvaise pour moi. Ce matin, cependant que je préparais le deuxième café de la matinée dans la cuisine, et que je me parlais à voix haute, le même phénomène que l’autre jour s’est produit : je me suis interrompu, j’ai quitté la pièce pour me rendre dans la chambre où j’ai pris ce carnet noir pas bon marché mais grand public et ce stylo noir bon marché et grand public, et j’ai écrit la phrase que je venais de penser et sur laquelle je m’étais interrompu pour aller l’écrire. Souvent, les instruments d’écriture (carnet, stylo) grand public (fabrication et distribution industrielle “en masse”, pour dire les choses simplement) me font du bien, c’est-à-dire : j’écris plus librement avec et dedans, comme si je n’avais pas à respecter l’instrument en question, comme si, dans cette absence de respect pour l’instrument, ce dernier ne se tenait pas entre l’écriture et moi, mais s’effaçait, ne se mettait en travers du chemin qui me conduit à l’écrire, tandis que les instruments plus élégants (stylo plume, crayon, carnet, etc.), j’ai tendance à penser à eux, ils existent, possèdent une épaisseur ontologique, l’épaisseur ontologique de leur beauté, ils ont une signification, je sais qui me les a offerts (Nelly), pour quelle occasion, etc., et c’est à eux que je pense, eux que je considère, quand ce n’est pas à eux que je dois penser, eux que je dois considérer, mais l’écriture. Les instruments “de masse” ne jouissant d’aucune épaisseur ontologique (le stylo à bille avec lequel j’écris en ce moment est un stylo jetable et le carnet dans lequel j’écris, encore qu’il ne soit pas “pas cher”, est une marque “de masse”, laquelle profite de l’histoire glorieuse qu’elle usurpe et parodie pour se vendre à des prix excessifs, mais l’imbécile, ce n’est pas qui a eu l’idée de relancer cette marque, mais qui achète les produits de cette marque), je ne pense pas à eux en tant que tels quand je m’en munis pour écrire, paradoxalement, ils deviennent transparents, ainsi, comme s’ils n’étaient pas des choses, comme si leur production en série et en masse, leur ôtant toute “aura”, pour parodier Benjamin, les rendait facilement utilisable : ces objets n’ont pas de personnalité, ce ne sont que des outils dont on peut disposer avant de les jeter, sans remords ni considération. C’est dommage, pensé-je à présent, que je ne me sente pas aussi libre avec des objets dotés d’une personnalité, ce serait plus beau, mais peut-être est-ce l’époque qui parle en moi, ce faisant, ou mes origines sociales, ou peut-être ai-je besoin, aussi, de ne pas avoir de considération pour les objets qui, si on leur accorde trop d’importance, nous empêchent de penser parce que nous ne pensons plus qu’à eux, et non à nos pensées. La phrase que j’ai écrite après m’être interrompu portait sur Proust qui, étonnamment, venait de resurgir de nulle part. Et, l’après-midi, après être allé marcher le matin dans le vent le long de la Seine et puis à travers les deux jardins, j’ai lu à haute voix des pages du début d’Albertine disparue. Dans une phrase qui semble assez banale surgit tout à coup une expression incroyable, que je souligne dans la citation que je donne ci-après : « De sorte que cette richesse nouvelle de la vie de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous et peut-être préméditait son départ » (RTP, IV, 9). « La femme en allée », l’expression est incroyable, en effet, de simplicité, d’ordinaire, de familier (c’est la familiarité qui naît de la vie commune avec la femme aimée), presque, au lieu de la femme qu’on s’attendrait à trouver ici : la femme partie. Qu’est-ce qui distingue la femme en allée de la femme partie ? Eh bien, peut-être, la femme en allée est-elle encore là tandis que la femme partie ne le sera déjà plus, peut-être que reste encore son parfum qui flotte dans l’air, peut-être l’amoureux abandonné sent-il encore sa présence, peut-être a-t-il l’impression qu’elle va passer la porte pour venir l’embrasser, comme avant, comme toujours, tandis que la femme partie n’est plus là, et elle ne reviendra pas. C’est cette femme-là que Françoise annonce au début, à la toute première phrase du roman : « Mademoiselle Albertine est partie. » Et Marcel, en réponse  à ce départ (il faudrait dire ce part, ce parti), en l’appelant la femme en allée, espère la faire revenir, se persuade que, si elle s’en est allée, c’est pour mieux revenir, en l’appelant la femme en allée, il la garde près de lui, là, déjà prête à réapparaître, soudain, comme si elle n’était jamais partie, jamais partie que pour mieux revenir. Fantasmes de l’amour malheureux, quand on les lit dans la Recherche, on voit que c’est dans le détail, plus que dans la construction (laquelle, au fond, n’est que le développement d’un souvenir qui revient sans cesse), que se trouve le génie de Proust, dans le microcosme, les parfums qui flottent dans l’air, les fantômes qui errent, l’épaisseur ontologique de la réalité.

161224

Il faut vraiment que j’écrive un nouveau livre de fiction, ai-je écrit à Nelly, sur un ton qui, si je lui avais parlé à haute voix au lieu de lui envoyer un message texte sur son téléphone, eût semblé à la fois exalté, terrifié, et désespéré. Je venais de me faire tout un scénario dans lequel, suite au message que j’avais publié en ligne la veille, message où se croisaient le pape en visite en Corse, la question de la laïcité et le sort tragique de Samuel Paty, les forces de l’ordre débarquaient chez moi, un beau matin, pour m’arrêter sous les yeux de ma fille en larmes, avant de me soumettre à la question des heures durant au cours d’un épuisant interrogatoire et de me placer finalement en détention pour activités subversives en rapport avec une autorité morale. Ce scénario avait provoqué une réelle crise d’angoisse chez moi et, tout en me disant que c’était parfaitement imbécile, il ne m’arrive jamais rien, ne cessais-je de me répéter, c’est bien tout le problème, d’ailleurs, si seulement il m’arrivait quelque chose, si seulement la police venait m’arrêter pour activités subversives en rapport avec une autorité morale, j’aurais enfin quelque chose à raconter qui intéresserait vraiment les gens, j’avais effacé le message que j’avais publié la veille, tout en sachant que cela ne servait à rien, on pourrait en retrouver la trace et me demander pourquoi, si je n’ai rien à me reprocher, pourquoi j’avais effacé ce message, c’est vrai, pourquoi ? parce que personne ne comprend jamais rien, peut-être, et pour m’éviter la peine d’avoir des ennuis avec la justice, me voyais-je déjà en train d’essayer d’expliquer au juge qui devait décider de ma mise en détention provisoire pour activités subversives en rapport avec une autorité morale. Je m’étais vu, en imagination, menottes aux poignets, sous les yeux plein de larmes de ma fille, le regard effrayé de mon épouse, comme j’avais vu les portes entrebâillées des voisins qui s’apprêtaient déjà à dire que j’étais quelqu’un de sans histoire, comme j’avais entendu les je-te-l’avais-bien-dit que ses parents ne manqueraient pas d’adresser à leur fille mon épouse, mon éplorée épouse, leur lointaine fille, je m’étais vu, en imagination, descendre les marches qui conduisent du troisième au rez-de-chaussée, la tête basse et l’air ahuri, faut-il vraiment réveiller les braves gens à six heures du matin ? Mais tu n’es plus un brave gens, mon petit Jérôme, cela, c’est fini, tu es allé trop loin, tu as porté atteinte à la dignité de la Nation, et tu vas le payer, et cher, en plus ; ta vie est foutue, mec. Évidemment, aurais-je pu me dire cependant que je fantasmais cet improbable scénario, comme je me le dis à présent, ce genre de choses, ce n’est pas à moi qu’elles arriveraient, mais aux autres, toujours les mêmes, les écrivains connus, les d’extrême-droite, les d’extrême-gauche, si seulement c’était à moi que cela arrivait, une fois, au moins une fois, juste une fois dans ma vie, que j’aie enfin quelque chose de vendable à raconter, me lamentais-je tout en tremblant de peur à l’idée que l’on vienne me chercher pour m’emmener. Alors, j’ai écrit à Nelly qu’il fallait que j’écrive un nouveau livre de fiction parce que, c’est ce que je me suis dit, il était grand temps que je me change les idées, que je raconte quelque chose de différent, qui me tire du marasme contemporain dans lequel on patauge allègrement, et ça fait splitch et ça fait splatch, et on s’en met partout, de la gadoue, mais on s’en fout, c’est pour cela que je lui ai écrit, et cela — je veux dire : tout, le fantasme, l’angoisse, tout — cela en dit long sur moi, sur l’ennui qui est le mien, pas l’ennui du quotidien, non, pas l’ennui de la vie, non plus, non, l’ennui de l’art, ce qui est pire, bien pire que tous les autres ennuis. Vivement les vacances ! ai-je ajouté. Pas faux, en effet. La veille, quand j’avais écrit ce message au sujet du pape en Corse, de la laïcité et de Samuel Paty, j’avais vraiment voulu dire quelque chose de sensé : lorsque, comme tout le monde, il y a quelques années de cela, j’ai appris la mort de Samuel Paty, et les circonstances atroces dans lesquelles elle a lieu, j’ai été profondément choqué, à cause des circonstances, de la sauvagerie, de la violence, de la bêtise, aussi, il faut bien le dire, c’est une incommensurable bêtise (et une telle bêtise est toujours d’une violence extrême), une incommensurable bêtise qui a conduit à la mort de Samuel Paty, mais aussi parce que mon père, aujourd’hui retraité, enseignait l’histoire, comme Samuel Paty, et que, lorsque Samuel Paty est mort, j’ai pensé à mon père, j’ai pensé que mon père aurait pu être à sa place, et cela m’a touché de manière très personnelle, très intime, dans ma chair même, bien plus que je n’aurais pu l’imaginer, et je pense que, collectivement, nous n’avons pas été à la hauteur de cette tragédie, nous avons dit que c’était une tragédie, mais c’était un moyen de ne rien dire du tout, de faire du bruit avec la bouche et puis c’est tout, nous n’avons pas pris conscience de l’horreur de notre monde, de ce que cela signifie, dans un pays comme le nôtre, qu’au nom d’une religion on puisse assassiner un enseignant, et il me semble que toutes les personnes qui attaquent la laïcité, quelles que soient leurs raisons, mettent en danger toutes les personnes qui, aujourd’hui, en France, sont chargées de l’enseigner. C’est ce que j’avais voulu dire dans mon message de la veille et quand, je ne sais pas très bien pourquoi, j’y ai songé de nouveau, avant de l’effacer, je me suis dit que j’étais fou, que j’étais complètement inconscient d’écrire des choses pareilles, lesquelles choses, dans le meilleur des cas, ne seraient absolument pas comprises, parce que personne ne comprend jamais rien, et, dans le pire des cas, allaient m’attirer des ennuis. Tout cela, toutes ces histoires d’arrestation, de prison, je les ai imaginées, et il y a peu de chances que cela m’arrive, encore que tout soit possible, de nos jours, en France, où on décapite des enseignants parce qu’ils sont des enseignants, peu de chances qu’on vienne m’arrêter de bon matin pour me jeter en prison, mais j’ai vraiment eu peur. Je sais que ce scénario je l’ai entièrement fantasmé, qu’il n’existe pas dans le monde réel, qu’il n’existe que dans mon imagination, mais il m’a réellement terrifié, physiquement : j’étais en train de marcher (je me trouvais au Parc Montsouris), et j’ai commencé à imaginer toutes ces histoires, et j’ai senti mes mains devenir moites, et j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds, et je me suis dit : « Il faut que tu effaces ce que tu as écrit. Tu es fou. On va venir t’arrêter. Des hommes cagoulés vont venir défoncer la porte de chez toi et, sans autre forme de procès, ils vont t’arrêter. On va t’arrêter, prendre ta photo d’identité judiciaire, t’interroger, te placer en détention, et tu vas passer de longs mois en prison, où tu seras victime de toutes sortes de mauvais traitements qu’il vaut mieux ne pas imaginer, les viols n’étant peut-être pas les pires, tu imagines, la promiscuité, partager quatre murs avec des illettrés, qui écoutent de la musique populaire à longueur de journée et regardent la télé, pitié, non, pitié. Ta vie, qui n’est déjà pas terrible terrible, on doit bien à la vérité de le dire, ce n’est pas brillant brillant, ta vie, Jérôme, ta vie va être entièrement ruinée. Efface ce message, — immédiatement. » Et, immédiatement après l’avoir effacé, je me suis dit : « Quel malheur que cela ne m’arrive pas. Quel malheur que rien ne m’arrive jamais. Si seulement il m’arrivait quelque chose que je puisse raconter, quelque chose du genre de celles qui font vendre des livres par centaines de milliers. Ah, l’argent, l’argent. Les gens aiment ça, les histoires d’injustice. Les gens sont d’ignobles voyeurs, ils aiment ça, les malheurs, quand il arrive aux autres. Ils sont prêts à payer cher pour jouir du malheur des autres. De l’argent, de l’argent. Beaucoup d’argent. » J’ai senti physiquement les effets de la peur et aucun soulagement après avoir supprimé ce message, c’était pire, même, puisque s’ajoutait la conviction qu’il ne m’arrivait jamais rien, qu’il ne m’arriverait jamais rien, et que donc j’étais condamné à passer à côté de ma vie, et j’allais de l’un à l’autre, de la peur de la prison à l’angoisse de l’anonymat, sans que jamais cette dialectique absurde ne débouche sur une quelconque synthèse, une quelconque résolution, une quelconque révolution. La fiction, c’est ce que j’ai écrit à Nelly, la fiction m’a semblé être le meilleur moyen de remédier à cet état de choses. Peut-être, c’est vrai, que si, au lieu de m’occuper des âneries que le pape peut bien avoir à raconter en voyage en Corse, j’écrivais des histoires, peut-être que je me sentirais mieux, plus léger, moins angoissé, moins effrayé. Mais est-ce bien vrai ? Je ne sais pas. Il y a quelque chose de dégueulasse dans l’air du temps — je n’ai pas trouvé une meilleure façon de le dire —, qui suinte partout, dans les mots des gens, leurs attitudes, et moi, qui essaie de comprendre quelque chose à tout cela, pas pour sauver le monde, cela ne m’intéresse guère, mais simplement pour ne pas devenir fou, je vois bien que, souvent, je ne m’y prends pas de la bonne façon. Mais que puis-je y faire ? Peut-être rien, je ne sais pas. Est-ce l’impuissance qui te rend comme ça ? Comme ça comme quoi ? Comme ça quoi ? Qui me parle ? Une voix ? Mon double ? Le pape ? Ouais, ouais, c’est ça, rigole, rigole, mec, tu te marreras moins quand les flics vont débarquer chez toi avant de t’embarquer pour t’envoyer en cabane. Quelle agressivité. Ce n’est pas la peine de faire des histoires pareilles pour quelques mots. Ouais, c’est ça, tu fais dans ton froc, le poète, tu pètes de trouille, le conteur. Fais gaffe à toi. Fais bien gaffe à toi. Et il n’est pas tout à fait inexact de dire que, tout à l’heure, quand, rentré chez moi, quelque chose ayant attiré mon attention, un bruit ou je ne sais quoi, j’ai jeté un regard par la fenêtre et que j’ai vu ces deux véhicules militaires garés sur le boulevard dans la voie des bus et des individus armés qui en descendaient, je n’en ai pas mené très large. Dans un mouvement réflexe assez imbécile, je m’en rends compte à présent, seulement à présent, j’ai tiré le rideau sur la fenêtre et, dissimulé derrière, j’ai continué d’observer ces hommes armés qui, à présent qu’ils étaient descendus de leurs véhicules, semblaient attendre quelque chose — l’ordre, sans aucun doute, d’enfoncer des portes et de me mettre aux arrêts. Dans le ciel, il n’y avait pas d’hélicoptère qui tournait, mais les sirènes d’urgence hurlantes qui se rapprochaient de moi en un vertige de plus en plus oppressant. Je me suis dit : Ça y est, je suis fait, mais en fait, non, les militaires du plan Vigipirate, étaient allés se chercher un kebab chez Baba Bey. Il n’y a pas de destin, me suis-je alors fait remarquer, il n’y a que des animaux qui errent à la recherche de la nourriture qui leur permettra de survivre un jour de plus. Et les millénaires de progrès qui séparent les chasseurs-cueilleurs que nous fûmes de la street-food à emporter sont à la fois considérables et ridicules. Peut-être est-ce le commentaire que j’aurais dû ajouter, la veille au soir, quand, au dîner, j’avais parlé d’Âge de pierre, âge d’abondance à Daphné, tout en omettant, comme toujours, la question centrale de l’histoire : Et nous, à quel âge vivons-nous ? Et nous, quel âge avons-nous ? Âge d’angoisse, tous les âges se ressemblent. Et ceci est la fin du premier chapitre de mon nouveau livre de fiction.

151224

Ce matin, une pensée m’est venue dans une autre langue que celle dans laquelle j’écris et pense en général. J’ai essayé de la traduire, mais cela n’allait pas : c’était exact, mais cela ne sonnait pas juste, et je me suis demandé si la raison en était que je ne suis pas un assez bon traducteur (mais qui peut bien être un meilleur de pensées que je me formule à moi-même que moi-même ?) ou que les pensées sont dans des langues, qu’on ne peut pas les en extraire sans perte, ce qui réduirait a priori à néant toute tentative de traduction et nierait en bloc la possibilité même d’une quelconque forme d’universalité. Mais de ce cela, je ne sais rien, tout ce que je sais, c’est que nous devrions être capable de penser et de parler dans plusieurs langues, de formuler des pensées dans plusieurs langues, et d’accéder aux pensées des autres dans plusieurs langues parce que, peut-être, alors, nous serions en mesure de comprendre que l’universalité, l’universalisme sont moins intéressants que la pluralité des langues, la pluralité des formes d’expression, des cultures, des environnements, des paysages, etc. En fait, il y a souvent une confusion qui est faite entre les frontières et les différences : on suppose souvent (Samuel Brussell, je l’ai déjà cité ici, fait cette supposition) qu’afin de préserver les différences culturelles, il est nécessaire qu’il y ait des frontières, comme si les cultures existaient à l’extérieur de frontières. Mais cela pose plusieurs problèmes : 1. une culture ne peut-elle pas exister sans frontières dans laquelle se tenir ? et la diaspora alors ? et 2. ne confond-on pas, ce faisant, les frontières administratives et les variations réelles ? Il y a des différences entre les pays et les êtres, mais celles-ci ne recoupent pas forcément les frontières administratives, bien malin, par exemple, qui voit la différence réelle entre le sud-est de la France et le nord-ouest de l’Italie. Il y a des différences culturelles, mais elles ne sont pas fondées sur des différences nationales et, contrairement, à ce qu’un réflexe peut-être un peu trop simpliste pourrait laisser penser, ce ne sont pas les frontières nationales qui vont les préserver, sans doute, au contraire, les nier : et ainsi, les nations aussi bien que ce que l’on a appelé la mondialisation sont les ennemies des différences culturelles, les ennemies des langues, des parlers, des patois, de la pensée, pour ne pas dire — mais c’est ce que je pense — : de la vie. Mais cette pensée que j’ai eue, quelle était-elle ? Celle-ci : middle class people with middle class culture making middle class art, laquelle, on le voit, n’a pas grand-chose à voir avec le développement auquel elle vient de donner lieu ici, mais qui m’a saisi comme une sorte d’éclair. Si tout est si triste, si ennuyeux, si uniforme, si médiocre, n’est-ce pas que tout est fait par et pour des gens de la classe moyenne ayant une culture de la classe moyenne et faisant un art de la classe moyenne, ce qui — c’est tout le sujet du développement auquel je viens de m’adonner — sonne beaucoup moins bien que la forme sous laquelle m’est venu cet éclair, et c’est un problème considérable pour qui lui prête quelque attention. C’est comme ce poème en corse que j’ai écrit dans mon carnet, il y a quelque temps de cela, alors que je ne parle pas corse, mais c’est dans cette langue qu’il m’est venu, et dans cette langue que j’ai voulu le formuler, où il était question d’exil. Pourtant, j’y pense beaucoup ces derniers temps, je ne serais pas la personne que je suis, et je n’existerais probablement même pas, si mes ancêtres n’avaient pas suivi les trajectoires qu’ils ont suivies, si mon arrière-grand-père n’avait pas décidé de quitter la Corse pour le continent, ma grand-père de quitter le Piémont pour la Provence, mon père n’avait pas été contraint de quitter l’Algérie où il était né et où, avant lui, sa mère était née pour la métropole, tous ces mouvements ont eu une importance décisive, pour moi, certes, mais pour des millions de personnes dans le bassin méditerranéen, et ce n’est pas aux historiens officiels qu’il appartient d’en livrer je ne sais quelle vérité définitive, mais aux langues de les penser, et à nous, de nous laisser traverser par elles, de nous laisser traverser par les paysages, de nous laisser traverser par la Méditerranée comme, depuis des millénaires et des millénaires, nous ne cessons de la traverser. Comme je le disais hier à propos du labyrinthe, la vérité, ce n’est pas un lieu, ce n’est pas dieu sait quel fait objectif, la vérité, c’est quelque chose que l’on dit, c’est un récit, que dis-je un récit ? — des récits en langues. 

141224

M’angoissent les gens qui, avec leur chien, se désignent par les noms de « papa » et « maman ». Comme ce n’est pas le chien qui, contrairement à un humain enfant, par exemple, pourra jamais s’adresser à eux de la sorte, on est contraint de supposer que c’est ce qu’ils ont trouvé de plus malin à inventer. Alors, ce matin, au Jardin du Luxembourg, croisant une énorme mais jeune bête de cette espèce, bien en dehors de la zone qui lui est règlementairement et généreusement attribuée, car l’individu post-libéral, pas plus que la femme de Barbe bleue, ne peut s’empêcher de s’étaler, d’envahir la planète pour la domestiquer, nul centimètre ne doit lui en demeurer inaccessible, et songeant aux étranges habitudes verbales que je viens d’évoquer, me sont venues à l’esprit des images de monstrueuses copulations au terme desquelles les hommes accouchent de chiens qui les appellent papamaman avec leur lippe baveuse, leurs grosses papattes et leurs vilaines dents pourries, Pasiphaé de classe moyenne, puisque telle est notre modernité. Quelle nuit ai-je écouté la rediffusion de cette émission de radio consacrée au labyrinthe, passionnante, avec ses archéologies fantastiques, ses grottes initiatiques, ses autochtones crétois et ses étymologies aventureuses ? Je ne sais plus. Mais je me souviens que, malgré l’intérêt que je porte à la chose, un sentiment de gêne n’a cessé de m’accompagner dans mon écoute, sentiment que j’ai fini par réussir à formuler : ce qui me dérangeait, c’était que l’on concevait la labyrinthe — et n’est-ce pas la manière dont on aborde généralement l’objet de nos investigations oniriques ? — comme un lieu, comme une architecture, alors que ce n’est pas cela, ce n’est pas seulement cela. Mais qu’est-ce ? Eh bien, avant tout, une histoire : un roi refuse de sacrifier au dieu le taureau qu’il lui a offert pour accéder à la royauté, le dieu se met en colère, pour punir l’homme, il fait en sorte que la reine s’éprenne de la bête jusqu’à la folie, jusqu’au désir de porter son enfant, pour ce faire, elle demande à un ingénieur de mettre au point un artifice sexuel, il s’exécute, elle conçoit un enfant monstre, mi-homme mi-taureau, le roi demande à l’ingénieur de bâtir un lieu où cacher l’enfant monstrueux, il s’exécute, pour complaire au dieu, on sacrifie des jeunes gens en les livrant au monstre, jusqu’au jour où un jeune homme vient mettre fin à l’horreur, avec l’aide de la fille du roi il tue le monstre, il s’échappe de l’île avec la fille à qui il a promis fidélité, il l’abandonne donc sur une île où elle rencontre un dieu qui s’éprend d’elle, le jeune homme rentre chez lui, mais oublie de changer les voiles de son bateau, son père le pense mort et désespéré se jette dans la mer qui depuis lors porte son nom, en quelques mots. Sans cette histoire, le labyrinthe n’a aucun sens, ce n’est qu’un ensemble de murs où l’on s’amuse à se faire peur. J’ai raconté ici l’expérience sans angoisse du labyrinthe ludique, telle qu’on peut la faire au labirinto della Masone, près de Parme, œuvre colossale de Franco Maria Ricci, grand amateur de labyrinthes, mais qui n’est qu’un jeu : à aucun moment, on ne craint de perdre sa vie. Or, précisément, un labyrinthe où l’on ne court pas le risque d’être violé, massacré, dévoré, et tout ce que l’on peut imaginer de terrible, par un monstre, n’est pas un labyrinthe. Le labyrinthe, c’est l’angoisse, la terreur, l’effroi, la peur suintante de la bête immonde qui surgit de la pénombre pour violer et tuer jeunes filles et jeunes garçons. Sans cela, ce n’est rien. On peut trouver des racines anthropologiques à cette histoire — rites initiatiques, lieux de culte, etc. —, mais réduire à l’archéologie anthropologique l’histoire — comme si l’on disait : « Ça y est, j’ai trouvé le labyrinthe de Minos », ce qui est absurde, nous savons parfaitement où se trouve le labyrinthe de Minos : il se trouve dans les livres —, c’est n’y rien comprendre. Et n’est-ce pas là que notre très moderne raison nous aura conduit, en ces lieux où vivent des monstres inoffensifs, des lieux où résonne le vide, et où des adultes, contents d’eux-mêmes et encouragés en cela par l’ensemble de la société, s’adressent à leur chien en leur demandant sur le ton d’une terrifiante simplicité : « Et elle où, maman ? Hein, elle est où ? Elle est cachée, maman, elle est cachée », et la grosse bête gavée de chercher en bougeant la tête en rythme, Pasiphaé de classe moyenne pour qui la vie n’a plus aucun sens ?

13.12.24

Dans la cuisine où, tout en préparant le café, je me parle tout haut tout seul, soudain, je m’interromps. Me dirige sans attendre vers la chambre où se trouve mon carnet, note la phrase au beau milieu de laquelle je viens de m’interrompre et, l’interrompant au même endroit, reviens dans la cuisine préparer le café, retourne ensuite dans la chambre, continue le développement de la phrase au milieu de l’écriture de laquelle je m’étais interrompu un peu plus tôt, m’arrête, repars, reviens, termine d’écrire la phrase enfin. D’un certain point de vue — je pense, par exemple, à celui des voisins qui, peut-être, m’entendent parler tout haut tout seul —, je dois sembler fou. D’un autre, cependant, ce que je fais est parfaitement logique, je pense tout haut jusqu’à trouver l’idée qui convient, que je ne cherchais peut-être pas, ou que je ne savais pas que je cherchais, du moins, même si, parfois, je me contente de parler tout haut tout seul sans trouver l’idée qui convient. D’un autre point de vue, encore un, traverser Paris à vive allure dans un cortège de voitures et de motards de la police, est considéré comme sain, normal, voire démocratique — preuve, s’il en fallait encore une, que nous avons pris la fâcheuse habitude de raconter et de faire absolument n’importe quoi. Et pourtant, malgré le vacarme qui entoure la nomination de telle ou telle personnalité politique, tout le monde peut voir que cela est vain, imbécile, voire néfaste. Ainsi, depuis plusieurs heures à présent, foncent tête baissée sur le boulevard des motards, sirènes hurlantes et sifflets à la bouche, pour ouvrir la voie à Dieu sait quel navrant personnage censé présider à la destinée de notre petit et de plus en plus grotesque pays. Ils sont bien à l’image de nous-mêmes, ce me semble, ridicule et fats, mais bruyants. Moi, dans ma cuisine, quand je parle tout haut tout seul, ou dans la chambre, quand j’écris dans mon carnet, c’est vrai, je fais peu, voire pas de bruit du tout, mais je ne cherche pas à en faire. Est-ce pour cela que personne ou quasi ne s’intéresse à moi ? Faut-il donc faire du bruit pour être intéressant ? Item quand je lis, comme ces jours-ci, quelques pages du Zibaldone par jour, je ne fais pas de bruit, et ce silence doit être paraître bien odieux pour qui ne vit que par et pour le bruit (en bon français, on appelle cela brasser de l’air) puisque tout semble être fait pour perturber mon calme, m’empêcher de lire, m’empêcher de penser, m’empêcher de vivre comme je l’entends. Le bruit que le monde social fait ne sert en effet qu’à cela : nous empêcher de vivre comme nous l’entendons. Nous rendre sourd à notre propre voix. Et nous en imposer, par la force de l’assourdissement, une autre que la nôtre. « Un paysan de la région de Recanati, note Leopardi, ayant amené à l’abattoir l’un de ses bœufs qu’il avait vendu à un boucher, demeura, au moment où celui-ci allait accomplir sa besogne, hésitant et incertain, ne sachant s’il devait partir ou rester, regarder ou détourner les yeux. Sa curiosité ayant finalement pris le dessus, quand il vit le boucher abattre le bœuf, il se mit à pleurer abondamment. Je tiens cela d’un témoin qui l’a vu. »