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30.8.21

Un labyrinthe dans lequel on ne risque pas de se perdre est comme une bombe dont on sait qu’elle n’explosera jamais. Inoffensif. D’ailleurs, un labyrinthe dans lequel on ne court pas le risque de se perdre n’est pas un labyrinthe, c’est un parc d’attractions. On ne va pas à la rencontre de la mort, on s’y promène en famille. Ici, nulle ténèbre, mais un bon bol d’air frais. Déambulant ainsi, muni d’un bracelet de papier bleu sur lequel est inscrit un numéro de téléphone à composer au cas où nous ne retrouverions plus notre chemin, en indiquant le chiffre inscrit sur le panneau près duquel nous nous trouvons, un employé nous indiquera comment nous tirer de ce mauvais pas, voire viendra nous chercher, dans le Labirinto della Masone, œuvre issue de l’imagination érudite de Franco Maria Ricci et sise en bambous dans la campagne parmesane, l’on a beau s’imaginer, Thésée nu, une torche à la main, fil noué autour de la taille, s’avançant dans la pénombre pour venger la mort de tous les jeunes gens assassinés avant lui et s’enfuir ensuite avec la fille du roi, précisément voilà, on ne peut que l’imaginer, on ne ressent pas le danger parce qu’il n’y en a pas. Quelque part, Franco Maria Ricci déclare que c’est en pensant à Borges qu’il a eu l’idée de son labyrinthe et c’est d’ailleurs en hommage à l’aède portègne qu’au centre du labyrinthe se trouve une bibliothèque. Or, une telle situation est révélatrice de notre monde : de la même façon que la culture populaire désactive la culture par le kitsch, la rendant inculte par défaut, la grande culture la neutralise, la rendant inculte par excès. Dans les deux cas, c’est à une culture sans chair ni sang que nous avons affaire. Dans la culture populaire, même la violence est kitsch, feinte, jouée, parodiée. Dans la grande culture, enfermée dans les livres, elle est si loin qu’elle tombe dans l’oubli. Personne n’est plus en contact avec la nature sauvage, bestiale, l’animalité si brute qu’elle en devient étrange, double, passionnée, dévorante, assassine. Qui sent vibrer en soi cette histoire dans laquelle un ingénieur fou, bâtisseur d’édifices dont on est destiné à ne pas sortir, inventeur d’ailes pour aller embrasser le soleil, met au point un simulacre de vache, sorte de cheval de Troie à l’envers, pour que Pasiphaé, femme de Minos, que Poséidon a rendu amoureuse du taureau que le roi ne lui a pas sacrifié, cachée dedans, puisse s’accoupler avec lui et donner naissance à un « monstre à double apparence — jeune homme et taureau — geminam tauri juvenisque figuram » (Ovide, Métamorophoses, VIII, 169, c’est Danièle Robert qui traduit) ? Qui sent le sexe de la bête pénétrer le sexe de la femme ? La quantité de stupre et de sang mêlés qu’il faut pour faire une civilisation, nous l’avons oubliée. Notre culture nie ce mélange de toutes ses faibles forces, le refoule dans une imagerie débile ou le relègue dans les pages de la sophistication la plus grande. Ou bien le parc d’attractions ou bien la bibliothèque, mais plus de vie, nulle part, plus d’explosions de vitalité, d’êtres précipités, voués à leur perte par des forces plus grandes qu’eux, qui les emportent vers l’abîme du triomphe. Voyage en voiture.

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