Questions de forme = questions de fond. Trente-deuxième jour sans boire d’alcool. Le soleil qui tape sur la vitre de la fenêtre m’empêche d’écrire. J’essaie de me réfugier derrière le rideau avant d’y renoncer. Alors, dans ce rayon du soleil, je ferme les yeux, croise la main droite sur la main gauche et de même à l’inverse, demeure immobile plusieurs minutes, sans rien faire d’autre qu’être là, dans ce rayon du soleil. Au bout d’un certain temps, j’ouvre de nouveau les yeux, écris quelques lignes, puis les ferme encore, fais craquer les articulations de mes doigts sans que la clôture de mes yeux ni le craquement de mes doigts n’aient un quelconque rapport l’un avec l’autre. Pourquoi fais-je ce rapprochement comme si je pensais que l’une et l’autre étaient liés ? J’ouvre les yeux. La sirène d’un imbécile véhicule vient de déchirer le voile souple du silence. Ensuite, c’est le moteur à explosion d’un motocyclette. Je referme les yeux. Croise les doigts. Ouvre. Par la grâce de l’éclaircie (le ciel est clair aujourd’hui, on voit loin quand Paris laisse entrevoir un semblant d’horizon, au-delà de la grue jaune au-dessus du palais italien, la coupole blanchâtre de la basilique, plus loin encore un bâtiment moderne, me semble-t-il, que je ne sais pas identifier), on voit les taches laissées par la pluie sur les vitres de la fenêtre, et les grilles grisâtres du garde-corps dessinent leurs ombres en déroutants reflets sur ces traces du temps. Cette géométrie due au hasard, cette géométrie du hasard, me réjouit : je suis comme un enfant qui ouvre des yeux émerveillés, un chat qui joue avec la poussière dans le rai de la lumière. Je pense à cette phrase que j’ai écrite il y a quelque jours dans mon cahier au bison rouge et qui disait : « Tout est de la même fabrique. » Aujourd’hui, dussé-je l’écrire comme si je ne l’avais pas déjà écrite, je dirais ainsi : « Tout est de même fabrique. » Et, quand j’y pense, je pense tout autant à son sens, sa rédaction effective et son autre rédaction possible, qu’à la façon dont elle est venue s’inscrire dans le poème dont j’essayais d’écrire quelques vers, au point non de se confondre avec lui mais de se fondre en lui, comme si elle en faisait partie d’une manière tout à fait naturelle. Question de forme = question de fond, ai-je écrit, oui. Est-ce que tout est une question de saut de ligne (dans le carnet au bison rouge, à petits carreaux, deux morceaux d’écriture distincts ne sont séparés que par l’écart de deux lignes sautées d’un coup, double de l’espace laissé entre les lignes d’un même morceau d’écriture et, ici, il n’y a presque plus de saut de ligne, depuis longtemps déjà, la séparation, ce sont les jours qui la font, tandis que, dans le livre sur les tombes auquel je travaille par ailleurs, il y a des retours à la ligne et des sauts de ligne), le nombre, l’espace laissé entre les choses, une histoire de densité ? Que conclure des ces considérations ? Je ne sais pas : rien ? Le but était-il de conclure ? Y avait-il seulement un but ? Dans le livre des labyrinthes, page 68, Paolo Santarcangeli : « Celui qui traverse le labyrinthe, doit passer par les errements et les pièges de l’obscurité, pour vaincre la mort : de même que les Hébreux firent pendant sept jours le tour des remparts de Jéricho, et de même que les Achéens assiégèrent Troie pendant sept ans. C’est constamment que les labyrinthes “classiques” — des monnaies grecques aux constructions des Indes — ont sept circonvolutions ; ce qui, évidemment, ne peut être que l’expression d’une volonté précise. Les replis des viscères et les lignes tracées sur le foie sont un miroir microcosmique du mouvement des constellations célestes. Ce mouvement cosmique fut reproduit dans la danse, transposant dans la catégorie du temps la représentation spatiale. Dans les profondeurs gît la représentation sous forme de mystère du grand ventre maternel et du labyrinthe dans lequel devra errer l’homme destiné à s’engager dans la vie. » Et moi, sage comme un numérologue sauvage à la recherche d’un chemin dans le labyrinthe de nos existences, de compter les 7 dans la date de ma naissance.
Faits insignifiants de la lecture desquels le lecteur peu amène pourra se dispenser s’il craint, les consultant, de salir sa petite âme toute pure : ce matin, j’ai bouclé mon marathon en quatre jours (4×10,5=42) et me suis ainsi trouvé exactement à l’endroit de ma vie où je voulais être avant d’y aller, ensuite, je suis rentré à l’appartement, où j’ai fait mes exercices de gainage bras tendus et coudes pliés ainsi que trois fois dix pompes, après quoi je me suis senti extrêmement bien, et jamais le ridicule de la situation ne m’a frappé comme un coup de poignard soudain entre les omoplates parce que ce n’est pas ridicule, non, c’est la vie même. Ce faisant, toutefois, tel la vache qui philosophe, je n’ai eu de cesse de ruminer : pourquoi, d’un roman de 260 pages, vouloir en avoir fait le tour au bout de 26 ? C’est comme vouloir sortir vivant du labyrinthe après avoir tué le Minotaure sans même y être entré, ce n’est pas possible, c’est un non-sens. De fait, des diverses lectures de mon roman qui ont été rendues publiques jusqu’à présent, aucune ne voit rien. J’en parle à Nelly, évoquant un point du texte précis, qui m’interroge en retour : Mais pourquoi n’en parles-tu pas en interview ? Il faut que les gens le découvrent, lui dis-je en réponse. L’ouvrage n’est pas simplement un roman, un divertissement — de fait, c’est tout sauf un divertissement, je le sais bien —, c’est une expérience. Quand, par exemple, nous avions parlé des Habitacles avec Rodhlann au moment de leur parution, je lui avais dit que les Habitacles étaient eux-mêmes un habitacle (il l’avait déjà compris, ce n’était pas la peine que je le lui dise), mais cela signifiait qu’il n’y avait pas, d’un côté, la forme et, de l’autre, le fond, mais que tout est un, ou plutôt (puisque ce n’est pas une formule heureuse, je ne professe pas une sorte de monisme) que tout s’entr’exprime, la forme, le fond, l’infime, le profond, le microcosme, la macrocosme, le dérisoire, l’immense. On pénètre dans le labyrinthe sans savoir si l’on pourra jamais en sortir vivant, l’expérience est une épreuve — il faut faire les choses soi-même, personne ne peut vivre notre vie à notre place. Peut-être que dans cinquante ans (je n’y crois pas un seul instant, mais menons cette expérience de pensée jusqu’au bout pour les besoins de l’argumentation), peut-être que, dans cinquante ans, des spécialistes de mon œuvre s’efforceront à expliquer aux lecteurs comment il faut lire tel livre que j’ai écrit (un peu comme cette horde d’universitaires qui redoublent d’ingéniosité pour découvrir des sens cachés derrière les sens cassés dans Ulysses de Joyce), mais ce n’est pas ce que je veux (contrairement à Joyce, cet horrible cuistre, qui ne rêvait que de cela), ce n’est pas pour cela que j’écris les livres que j’écris comme je les écris : j’écris les livres que j’écris comme je les écris parce qu’il n’y a pas d’autres façons de les écrire. En eux, le sens n’est pas caché, le sens est littéral. Or, quand il concerne des êtres de fiction, ce sens littéral doit encore être interprété : dans un roman, une histoire d’amour foireuse entre un photographe parisien et une écrivaine américaine ne peut pas être lue et interprétée comme s’il s’agissait de vraies personnes, réelles, il y a encore un sens à dégager. Mais personne ne le fait, tout le monde reste au ras des pâquerettes. Au Moyen âge, on distinguait quatre niveaux herméneutiques dans l’exégèse des Écritures : PaRDeS (Peshat, Remez, Drash, Sod, les quatre rabbins de Derrida) pour littéral, allégorique, moral, anagogique. Entretemps, tout le monde a été leïlaslimanisé ; c’est terrifiant. Terrifiant, toute cette platitude. Si, au bout de quelques lignes à peine, comme on le fait sur ce site débile où une intelligence artificielle répond pour tout ce qui existe dans l’univers si c’est de droite ou si c’est de gauche, on ne peut pas te ranger dans l’une ou l’autre de ces cases, si l’on ne peut pas dire si tu es de droite ou si tu es de gauche, comme on le fait sans peine pour Éric Zemmour et Édouard Louis, il faut dire que ce n’est pas bien compliqué, ça ne vole pas très haut, tout ça, ta vie va devenir d’une extrême difficulté, ne serait-ce que pour exister, tout simplement, ce sera d’une complexité effroyable, parce que les gens veulent des réponses à leurs questions sans prendre la peine de se les poser, sans jamais les éprouver. Un peu comme si, dans le Michel, ce dialogue apocryphe où Platon met en scène Socrate aux prises avec Michel Houellebecq et Michel Onfray, au bout de quelques lignes, à peine, les interlocuteurs de l’affreux barbu s’exclamaient en chœur : « Mais putain, Socrate, tu ne peux pas répondre par oui ou par non, bordel ! » Eh, non. Peuchère.
Très tendu, ce matin, en reportant les corrections apportées au texte, hier. (En ajoute de nouvelles chemin faisant.) Comme si je n’avais pas envie de le faire, ce travail de correction. N’ai-je pas envie de le faire ? Pourtant, ce n’est même pas une question. Je me le dis, sentant que je me cramponne à l’ordinateur : Mais, Jérôme, tu sais bien que cela fait partie de l’écriture : que t’arrive-t-il ? Façon de dire : que tu le veuilles ou non, tu n’as pas le choix, tu ne peux pas y échapper. C’est cela, la nécessité — ordinaire, banale — de la vie. Ne la confond-on pas avec le déterminisme auquel s’opposerait une illusoire liberté ? (Jeux de société.) Je n’en ai aucune idée. Ce n’est pas ce dont je voulais parler. Allé courir après, et me suis senti tellement mieux, ensuite, ayant fait encore diverses acrobaties que, si je m’étais vu en train de les faire depuis l’autre rive du boulevard, j’eusse trouvé comiques. (Image de ces bras que j’ai vus onduler, hier ou avant-hier, je ne sais plus, à travers les fenêtres qui nous séparent, de part et d’autre du boulevard, membres fantômes sans corps où les attacher et qui allaient et venaient dans l’air, j’ai cru à un signe qu’on me ferait, l’espace d’un instant, et puis, je me suis rendu à la décevante évidence : ce devait une yogie.) Peut-être n’ai-je tout simplement pas envie d’écrire (en ce moment). Mais alors que suis-je en train de faire alors même où j’écris cette phrase : « Peut-être n’ai-je tout simplement pas envie d’écrire (en ce moment) » ? Non, ce doit être autre chose. Oui, mais quoi ? Pas la moindre idée. Tout ce que je puis dire : en relisant le texte que je viens de relire, je vois que je n’ai jamais écrit ainsi, et c’est ce que je recherche. Si c’est pour refaire quelque chose que j’ai déjà fait, écrire ne m’intéresse pas. On ne croit pas à la nouveauté parce qu’on a peur de la nouveauté, on s’installe dans le confort d’une petite musique, de récits convenus (sur le site d’un revendeur de livres on lit à propos de la rentrée littéraire hiver 2025 : « ces autrices et auteurs qui analysent le rôle du père », manière pudique de dire que tout le monde fait la même chose, dans la langue sans chair — c’est-à-dire : sans âme — du marchandage), et on ne sait plus comment sortir de ces conventions où l’on s’est enfermé, lesquelles conventions deviennent obscènes, à force, et nous dégoûtent de lire, nous dégoûtent des livres, de l’idée même de livre, et nous donnent envie de foutre le feu à tout cela et de regarder brûler tout cela, grand feu de joie, éternelle nouveauté de l’autodafé. Au fond de tout véritable écrivain, n’y a-t-il pas ce désir absolu, fou et destructeur, de la rédemption dernière par les flammes, le désir toujours inassouvi du grand et ultime autodafé ? L’écrivain n’est pas l’esclave qui souffle sur les braises, ni le saint qui commande la purification par le feu, non, il est le feu, il est le souffle, il est le souffle du feu. Brûle !
Il y a longtemps que j’ai renoncé, ai-je failli écrire, pour commencer, mais je ne crois pas avoir renoncé à quoi que ce soit. Il est vrai, et pardon pour l’euphémisme, que tout n’est pas marqué chez moi du saut de la réussite, mais je ne suis pas si défaitiste que je peux en donner l’impression. Ce que l’on ne comprend pas toujours : la part de fiction que comporte ce journal où je deviens un personnage, qui joue à s’ausculter, lance des imprécations dans le désert de la modernité, part de fiction qui ne veut pas dire défaut de vérité, je ne dis jamais que la vérité, mais art, pour ainsi dire. Le goût que m’ont laissé les mots médiocres qu’un type a consacrés à ce que j’écris, l’autre jour, des mots où transpiraient le ressentiment et le populisme, ce goût n’a pas été effacé par celui que les éloges plus récentes ont laissé, mais il y a longtemps que. Non, je plaisante. Ce que l’on ne comprend pas toujours, non plus : le comique, with my tongue in my cheek. Crayon en main, j’ai relu le deuxième chapitre d’un texte qui n’a pas de titre, ou alors seulement un mauvais, catalogue des tombes, car s’il est bien question de tombes dans le texte, ce n’est pas un catalogue, ni raisonné ni quoi que ce soit. Je relis peut-être moins en réalité que je ne couds les pièces du texte ensemble pour qu’elles tiennent. En tout cas, c’est ce que je me dis que je vais faire avant d’écrire, mais les pièces du texte tiennent déjà ensemble, toutes seules, en quelque sorte, je n’ai qu’à surpiquer ici ou là, sans rapiécer, non, simplement en suivant le tombé du tissu, le drapé de l’étoffe. J’ai un sentiment désagréable parce que je me demande ce qu’on pourrait bien penser de ce texte (j’envisage même de faire lire ces deux chapitres d’un tout non encore achevé pour avoir un avis) alors que je sais que c’est inutile. En discutant avec Nelly, je me suis souvenu de ce passage où, dans Au-delà du style, Morton Feldman s’en prend à ses auditeurs (en vérité, ce n’est pas à cet auditoire-là qu’il s’en prend, dans mon souvenir, du moins, mais à l’auditoire en général, celui qu’il a et celui qu’il n’a pas) et leur reproche d’écouter sa musique avec leurs oreilles à eux et non pas avec ses oreilles à lui. Et, effectivement, tout le problème est là : les gens n’écoutent pas, ne regardent pas, ne lisent pas avec les yeux et les oreilles des autres, mais avec leurs yeux et leurs oreilles à eux et, ainsi ne sortent jamais de leur tête, s’y tiennent toujours confortables et tranquilles. Mais à quoi bon écouter, regarder, lire, si c’est pour ne rien entendre, ne rien voir, ne rien comprendre ? Le livre de Dionigi Albera sur Lampedusa, par exemple, a complètement transformé ma façon de concevoir cet espace-là, espace dont, je m’en suis aperçu, je ne savais rien et auquel, donc, je ne pouvais rien comprendre. Et la vérité est que nous ne comprenons rien, il nous faut faire des efforts considérables pour parvenir à comprendre quelque chose parce qu’il faut faire des efforts considérables pour parvenir à s’étranger, reconnaître qu’on ne comprenait strictement rien et dépasser cette incompréhension pour tâcher de comprendre. Avec Albera, l’histoire permet de comprendre cet île comme rivage partagé et non comme espace exclusif. Par extension, il me semble qu’on peut donner à partagé, le sens non de « à tous », mais « à personne », et en ce sens réellement ouvert : seul ce qui n’est à personne est susceptible de s’ouvrir à tous. Cela, avant de lire le livre d’Albera, je ne l’avais pas compris. Et, dès lors, c’est toute la question des migrants et des migrations humaines à l’époque qui est la nôtre qui se voit éclairée d’un jour nouveau et, avec elle, la position mondiale de la Méditerranée.
Ma hantise, c’était qu’on entende le bruit des sirènes sur le boulevard pendant que je serais en train de parler dans mon téléphone pour l’entretien radiophonique. Mais les planètes, ou plutôt : les cadavres, les cadavres se sont alignés, donc, et il n’y a pas eu de drame, c’est-à-dire : point d’interférence tendant à nuire, sinon à la clarté du propos, du moins à la clairaudience dudit. Pourtant, les interférences, comme il en est question dans la Vie sociale et dans la vie en général (Est-ce que votre prochain roman s’appellera la Vie en général, Jérôme Orsoni ? Le journaliste ne m’a pas posé la question, mais la réponse est la même : Non, je ne crois pas.), il en a été question, mais je ne rêvais pas d’une illustration sonore trop envahissante, non. De quoi est-ce que je rêvais ? De rien. Je ne rêve de rien, en ce moment, ou alors je ne m’en souviens pas (il me semble que je répète toujours la même chose). Le dernier rêve dont je me souviens, c’est durant la nuit du 26 au 27 décembre 2024, à Vaison-la-Romaine, que je l’ai fait. J’avais noté ici que je l’avais noté sur l’application pour le noter, de retour à Paris, dans le carnet où il a sa place, et c’est ce que j’ai fait, mais depuis rien : pas de souvenir de rêve. Dommage. Au moment même où j’écris ces lignes, les excités du sifflet en uniforme de guidon passent à vive allure en bas de chez moi. La vie serait-elle bien faite, après tout ? Non, puisqu’ils passent quand même en bas de chez moi, mais pas trop mal, allez, cela, je veux bien te l’accorder. Où vont-ils ? Je ne me suis jamais posé vraiment la question, je crois que je m’en moque éperdument. Au diable, peut-être. Ce matin, modifiant mon itinéraire de course pour aller tourner dans le parc Montsouris, mes dix virgule cinq kilomètres furent un long et pénible calvaire : il pleuvait, il y avait du vent, il faisait froid, j’avais les pieds trempés et le corps de sueur, et je me suis exclamé un nombre non négligeable de fois à mon intention : « La con de ta mère la pute, ah ! », preuve que, vraiment, je n’étais pas le plus heureux des hommes. Et, ce malheur, dérisoire, au regard du mal universel qui accable mes pauvres semblables, qui plus est, je me l’infligeais à moi-même. Pourtant, j’ai connu une sorte d’épiphanie — provisoire —, je ne sais plus si c’était la première ou la deuxième fois que je gravissais la côte qui monte vers le boulevard Jourdan, en tout cas, pas la troisième, la troisième, je ne pensais qu’à arrêter de courir, et pourtant, il me restait encore quatre kilomètres et quelques à parcourir avant de rentrer enfin chez moi faire mes exercices de gainage, j’ai pensé, qu’est-ce que j’ai pensé, déjà ? ah oui, j’ai pensé : j’aime le monde, et si j’avais su m’exprimer comme un ancien philosophe, j’eusse dit quelque chose comme : j’aime le cosmos, φιλέω τὸν κόσμον, mais je ne suis qu’un pauvre écrivain français, aussi me suis-je contenté de le dire dans ma langue morte, et, encore une fois, noter dans l’application pour le noter dans le carnet où elle est destinée, une fois rentré à la maison. C’est après l’épiphanie que les choses se sont gâtées, et peut-être, en effet, venais-je d’atteindre sans possibilité de poursuivre l’ascension le sommet du haut duquel je ne pouvais donc plus que décliner, le sommet de la côte du parc Montsouris coïncidant sous la pluie avec le sommet de ma pensée métaphysique, je crois que c’était lors de la deuxième ascension, et j’ai continué de me traîner lamentablement parce qu’il fallait que j’aille au bout, au bout de la course, au bout de moi-même, au bout de n’importe quoi. Car, lentement, on monte du ridicule au sublime ; mais, bien plus vite, en effet, on en descend.
Écrivant dans mon carnet, il arrive que, ne marquant pas les différences entre ce que j’y écris par un signe quelconque mais simplement par un saut de ligne double, les phrases s’entremêlent et viennent s’accorder entre elles d’une façon que je n’aurais pas pu prévoir intentionnellement. Quelque chose se passe-t-il, alors, dans le dispositif de la disposition ? Dans le medium même, à quoi seul le medium dans sa spécificité, sa singularité, son irréductibilité à tout autre peut donner lieu ? Il m’arrive de penser (cette formulation est pour le moins prudente) que le carnet est l’idéal de l’écriture et, plus largement, je ne dirai pas d’une culture sans coutures (j’ai déjà fait ici nombre de reproches à l’universalité), mais d’une culture dont les coutures ne sont pas des solutions de continuité, des obstacles, où il n’y ait pas de hiatus entre une “chose” et puis une autre et puis une autre et puis une autre, et caetera. Où tout puisse venir se tisser ensemble parce qu’il n’y a pas de différences essentielles entre ces “choses” de la sorte tissées. Ainsi, les quelques mots qui devaient commencer le poème n’ont-ils pas été sanctionnés par l’à quoi bon défaitiste — et peut-être un peu paresseux ? — que je leur avais opposé tout d’abord. À quoi bon ? cette question est terrible parce que, en vérité, à la question à quoi bon ? la seule réponse acceptable, c’est rien, ou presque rien, tout se perdant in fine dans la chair défaite de l’histoire, les ruines de la culture, les charniers de la vie humaine, la patience de l’oubli, et qu’il faut la dépasser, passer outre sa formule et prendre son point d’interrogation comme un défi, une invitation. Ultra. Mais ne va pas croire que j’écrive pour toi une sorte de manuel de développement personnel un peu plus ambigu que la moyenne normale du genre. Telle n’est pas mon intention. Simplement, ces quelques mots : « sur le dos du ciel », qu’ils ne soient pas restés lettre morte, si inquiétant que ce sentiment puisse sembler, j’en suis heureux. L’idéal du carnet, en quelque sorte : transférer l’intégralité du contenu de sa pensée sur le papier et, dans le secret, hors du réseau, laisser d’improbables “choses” surgir. N’est-ce pas ce que je fais ici aussi, dans ce journal ? Eh bien, pas tout à fait, non : l’en-réseau, c’est mon idée, modifie nécessairement l’écriture, laquelle n’est plus aussi pure, aussi vraie, aussi parfaite, dans son intransigeance, sa radicalité, son irréductibilité, son ultraïté, que celle qui se tient à son écart (et cela vaut pour le réseau numérique tout comme pour le réseau analogique, et pour toute la vie sociale en général, dans toute l’Öffentlichkeit de l’öffentlich). Idéal, ou utopie, je ne sais pas, en l’occurence, c’est à peu près la même chose, tu ne crois pas ? La même « figure discrète », comme on dit.
Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai écrit ce que j’ai écrit, hier. Pourtant, quand je l’ai écrit, j’avais une idée assez précise de ce que je voulais dire, et quand je relis ce que j’ai écrit, comme je viens de le faire à l’instant, cette idée, je la perçois on ne peut plus clairement, mais c’est toujours l’impression que je finis par avoir, je crois, quand je réagis à un “sujet d’actualité” : sur le moment, c’est clair, très vite, ce l’est moins, et bientôt, plus du tout. Je le redis : je comprends ce que j’ai écrit et pourquoi je l’ai écrit et ce que j’ai voulu dire par là, mais il me semble que c’est d’une vacuité absolue, comme l’est l’homme richissime que j’évoque en passant et qui déclenche les passions diverses et contraires de mes contemporains. Peut-être que le problème se situe dans l’idée de la clarté : tout est trop clair, mais pas comme l’est le ciel bleu sur les rives de la Méditerranée que le vent du nord a dégagé, non, clair en un sens négatif, clair comme sans épaisseur, sans reliefs, sans idées, sans profondeur, sans rien, en réalité, que de triviales et déprimantes tautologies. Hier, en lisant les pages que Jean Bollack a écrites sur Empédocle dans le premier des trois volumes qu’il lui a consacré (Introduction à l’ancienne physique), je me suis senti comme dans un état second, entre la veille et le sommeil, entre l’incompréhension et la compréhension, je ne savais pas si j’allais m’endormir et me mettre à rêver ou continuer de lire et parvenir à une sorte d’illumination. Dans le texte d’Empédocle, où les figures mythologiques, les allégories et les principes rationnels semblent sans cesse s’échanger leurs noms les uns avec les autres, j’avais le sentiment de ne plus trop savoir où j’étais, et cette impression, évidemment, l’état fragmentaire du texte, sa transmission par on-dit (la doxographie critique d’Aristote) viennent la renforcer, mais c’était aussi la nature même de la pensée exprimée qui me semblait d’une étrangeté radicale, venue non seulement d’une autre époque, mais d’un tout autre univers. Quand on lit Platon ou Aristote, ce sentiment n’est pas aussi prononcé, mais avec Empédocle, il est extrêmement marqué : les divinités sont des principes rationnels, les sentiments sont ontologiques, la figure géométrique parfaite est brisée pour donner naissance au monde, le mâle et la femelle se fondent ensemble, l’univers est expliqué par les sensations que nous en avons. Quelque chose s’est ouvert dans la langue. Σφαῖρος κυκλοτερὴς. L’épithète homérique s’est mise à penser. Le vers n’est plus seulement l’unité de mesure du poème, le vers est devenu aussi l’unité de mesure de l’univers. C’est si loin de nous, et si émouvant, comme la ruine de toutes choses, bouts déchirés, morceaux qu’on ne recollera jamais, mais qui demeurent, toutefois, dans leur destruction, si beau, si loin, qu’il me semble essentiel de se perdre dans ces labyrinthes de texte, fragments de papyrus épargnés par les hasards de l’histoire, paroles rapportées par la postérité. Un peu comme si l’on disait : aux grandes gestes de l’histoire, il faut préférer les trouées improbables, les impossibles chemins, les culs-de-sac qui ouvrent vers de nouveaux horizons.
Je n’aime pas les discours généraux sur « le fascisme ». Je pense qu’on perd son temps à essayer d’identifier « le fascisme » comme s’il s’agissait d’une réalité anhistorique, autre chose qu’un phénomène totalitaire d’une région du monde donnée à une époque donnée. Quand je lis les quatorze traits caractéristiques qui, selon Umberto Eco, permettraient de démasquer le fascisme — un élément important de la culture populaire (et numérique, mais il n’y a plus guère de différence entre les deux : toute culture populaire est numérique) —, je me dis toujours qu’il en manque un, et le principal : ce sont les fascistes qui ont inventé le terme « fascisme », ce sont eux qui se sont baptisés ainsi, et c’était une fierté d’être un fasciste, on défilait la tête haute dans des habits flambants neufs (Fellini a parodié à merveille le défilé fasciste dans Amarcord, le décorum creux, la poussière, la vacuité des paroles du Duce, l’excitation populaire, l’hystérie collective, la virilité absurde de ces hommes en uniforme qui se mettent soudain à courir le bras tendu en l’air), le fascisme allait permettre l’avènement d’un homme nouveau, etc. Aujourd’hui, à l’aide des définitions flottantes d’Eco, on traque les crypto-fascistes, ceux qui ne diraient pas leurs noms, ceux qu’il faudrait démasquer, avec pour conséquence qu’on finit par en voir partout : le fasciste devient celui avec qui on n’est pas d’accord. On pourrait penser que c’est une forme de paresse intellectuelle, une manière aussi de se rassurer en se disant : « Moi, je sais dans quel camp j’aurais été », et c’est certainement le cas, mais il y a quelque chose de plus : le terme « fascisme » permet d’éliminer l’adversaire, qui cesse d’être quelqu’un avec qui on peut parler pour devenir quelqu’un qu’il faut abattre. En ce sens, l’anti-fasciste risque de se confondre avec le crypto-fasciste qu’il pourchasse. En tout cas, il me semble que c’est une question vide de sens. Les objections à ma position ne manquent pas vraiment, et la dernière en date, où l’on voit un énergumène richissime faire un geste du bras, par deux fois, fier de lui, comme le crétin qu’il est sans doute, est éloquente, au moins en ce sens que la terre entière l’a vu faire et saurait dès lors à quoi s’en tenir. Je ne le crois pas. Je pense que le terme « fascisme » nous aveugle, qu’il fait écran entre la réalité et soi, et finir par voir des fascistes partout n’est pas exactement un signe de grande santé mentale. Ce qui est certain, c’est que la configuration de notre époque, malgré ses déclarations de principe chevrotantes d’émotion qui se veulent autant d’hymnes à la diversité et à l’inclusivité, est fondamentalement anti-pluraliste : elle est une formidable machine réductionniste qui martyrise l’imaginaire, la signification, essore les possibles pour que tout le monde aspire in fine au même. En France, par exemple, on appelle cela, « le pouvoir d’achat » (mais je suppose que, dans d’autres pays, le même phénomème porte un nom différent), c’est-à-dire que l’on a réduit le pouvoir à n’être que cela : l’achat, même pas le désir, rien que l’échange monétaire pour l’acquisition d’un bien. On ne se rend pas toujours compte, je crois, de l’extraordinaire puissance normalisatrice et destructrice du langage qui accapare l’espace public. La vérité, c’est qu’il n’y a plus guère de place pour penser, tout est conçu pour l’échange monétaire qui seul peut maintenir l’illusion de la prospérité, du progrès, de la réussite que, partout, la réalité dément de la plus flagrante des manières (catastrophes, guerres, violence, pauvreté, exploitation humaine, etc.) : tant que j’ai de quoi dépenser pour acheter les biens dont la société de masse mondialisée me vante les mérites, la vie a du sens. Si cela devait s’effondrer, si le voile de l’illusion devait être déchiré, tout s’effondrerait avec. Je pense qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour lutter contre cette tendance de la société mondiale, il n’y en a qu’une : il faut changer de sujet. Au moment où j’écris ces mots, des motards passent sur le boulevard en bas de chez moi, sirènes hurlantes, gyrophares qui clignotent, sifflets à la bouche, ils dégagent la voie pour les bus de célébrités aux vitres teintées de noir qui arborent le logo universel de la Tour Eiffel ; derrière eux, légèrement en retrait, un homme en uniforme sur sa moto qu’il conduit donc d’une main, filme la scène sur son téléphone portable. Changer de sujet, disais-je : je crois que c’est à quelque chose de ce genre que Thierry Crouzet nous invite. Même si la rhétorique anti-fasciste ne me convainc pas du tout, il me semble évident que la confusion que l’on fait entre réseaux sociaux et espace public est l’une des causes des problèmes de communication que nous rencontrons : les réseaux sociaux ne sont pas l’espace public et, par leur dimension privée, ils en sont même la négation. L’espace public — et c’est en ce sens que l’expression est tout à fait malheureuse, Habermas parle d’Öffentlichkeit, öffentlich en allemand voulant dire quelque chose comme « ouvert à tout le monde », c’est cette modalité qui définit la publicité de quelque chose, et non pas un lieu donné, qu’il soit concret ou numérique —, l’espace public n’est pas quelque part (ce n’est pas un espace comme un champ, une ville, une pièce de la maison sont des espaces), il est défini par l’usage que nous faisons des moyens dont nous disposons pour parler. Quitter un réseau social pour un autre, tout en allant faire sur le second exactement la même chose que l’on faisait sur le premier, ne rend pas public l’espace vers lequel on transfère nos pratiques, il transfère des pratiques d’un réseau fermé à un autre. Crouzet a une formule choc. Il écrit : « Publier un lien externe sur un réseau social est un acte de terrorisme. » Voilà qui est bien excessif. Mais il ne fait toutefois pas de doute que les réseaux sociaux devraient être utilisés comme on utilisait naguère encore la rubrique des petites annonces d’un journal traditionnel : pour inviter les gens à aller voir ailleurs ce qu’il se passe. Sortir de là.
J’ouvre des yeux tout ronds pour tâcher de comprendre quelque chose, mais c’est peine perdue. Je le sais. « Pourquoi ne suis-je pas de ce monde ? » pourrait être une bonne question si, effectivement, je venais d’ailleurs, mais la vérité est bien plus prosaïque que cette extraterritorialité rêvée : je suis d’ici, comme tout le monde, et le recours au sentiment (comme dans la phrase : « J’ai le sentiment de n’être pas de ce monde ») ne fournit aucune explication, il dilue simplement la réalité, la rend plus fluide, peut-être, ce n’est pas bien difficile, encore que ce ne soit pas certain, mais ne permet pas de la cerner, de la comprendre, d’en faire quelque chose. Faut-il en faire quelque chose ? Je ne sais pas. Peut-être faut-il ne rien faire du tout. Ne plus rien faire du tout. Après tout, en cette matière, au moins, nous avons des chances de réussir. Tandis qu’ailleurs, rien n’est moins sûr. J’en ai pris conscience tout à l’heure (j’étais en train d’envoyer un message à Nelly), mais mon ascèse — et la perspective de la prolonger au-delà du seul mois de janvier — ne me déplaît pas. C’est par anticipation de cette absence de déplaisir, probablement, que je l’ai appelée « diète philosophique » — c’est ce que je suppose a posteriori —, et pas seulement pour prendre une pose élégante, mais aussi parce que quelque chose y point qui n’est pas rien, n’est pas un point — pas final —, justement, ou alors pas un seul, mais deux points : une ouverture. Ce matin, j’ai couru dix kilomètres et demi. Il faisait gris, il pleuvait, le vent soufflait en rafales assez fortes, et je ne sais pas trop si j’étais heureux d’être là (c’eût été la moindre des choses, pourtant, personne ne me forçant à m’y trouver) ou si c’était simplement l’une des conditions d’exercice de ma diète philosophique : ne pas boire d’alcool, ingurgiter aussi peu de gras que possible, courir. J’ai envisagé qu’il soit trop tard (trop tard pour quoi ? trop tard pour moi), mais cela ne m’a pas paru être une raison suffisante de ne pas continuer. Je pourrais dire les choses comme ceci : Même s’il ne devait me rester qu’un seul jour à vivre, demain, c’est encore ce que je ferais, mais c’est un peu imbécile, le monde ne s’arrêtera pas avec moi, et l’extinction du soleil n’est pas pour demain. Alors quoi ? Alors, rien. Comme le dirait la poétesse wittgensteinienne, Antje Bertorello : C’est quelque chose que je fais.
Il y a quelques mois de cela, quand j’ai compris qui j’étais vraiment, j’ai ressenti un profond abattement. Quiconque, à ma place, je suppose, eût été atteint de la sorte, et je ne dis pas cela pour me singulariser d’une quelconque façon, on va voir que, dans mon cas, cela n’aurait aucune espèce de sens, mais cela m’a quand même troublé. J’avais toujours eu l’impression que quelque chose n’allait pas avec moi, mais on me disait que j’exagérais, que ce n’était rien, que ça allait passer, j’avais de la chance d’avoir tout ce que j’avais alors que d’autres n’ont rien. Mais ce que j’avais, au juste, je ne le savais pas, et il me semble que je ne l’ai jamais su. Je n’ai connu ni ma mère ni mon père. Et souvent, le soir, surtout, il me venait l’idée que je n’avais jamais eu ni père ni mère. Je soulevais alors mon tricot et la vision de mon nombril, preuve irréfutable que j’avais jadis été rattaché à un autre corps que le mien, me rassurait. J’avais tort, peut-être, que savais-je du corps en question ? Rien. Qu’avait-il voulu de moi ? Aucune idée. Avait-il seulement voulu de moi ? Quand, enfin, j’ai appris la nouvelle, je ne dirais pas que je me suis senti soulagé, non, mais tout de même, tout rentrait en quelque sorte dans l’ordre, ou dans une sorte d’ordre, en tout cas, faudrait-il dire, pour être plus exact. C’était un ordre triste, certes, mais un ordre, tout de même, et peut-être que cela vaut mieux que rien. Je ne sais pas.
C’est quand j’ai voulu refaire mes papiers d’identité que j’ai appris. Quand, à la question de l’agent, j’ai répondu que je n’avais ni père ni mère, ce qui me paraissait tout à fait normal, à moi, qui n’avais jamais connu que cela, que je n’avais ni père ni mère et que je ne connaissais pas leur nom ni leur prénom, que je ne pouvais donc fournir aucun document prouvant leur existence ni leur identité, j’ai vu son air suspicieux, et j’ai compris que quelque chose n’allait pas. C’était comme s’il ne voulait tout simplement pas m’entendre. Alors, je lui ai dit : Mais je ne suis tout de même pas né de personne. Il m’a répondu : Voire. Je lui ai répliqué : Voir quoi ? Il m’a dit : Vous ne seriez pas le premier. Et moi : Le premier à quoi ? Le premier de quoi ? Lui : Attendez ici, je vais appeler mon supérieur, moi, je ne peux rien vous dire. Alors, j’ai attendu. Je ne sais pas combien de temps. Cela n’a pas beaucoup d’importance. C’était long et c’était bref à la fois. Je me suis perdu dans mes pensées. J’essayais de comprendre ce que cela pouvait bien vouloir dire « pas le premier », je me doute que je ne suis pas le premier orphelin, mais ce n’était pas ce que l’agent avait eu l’air de dire, mais alors le premier quoi ? Je ne sais pas. Le supérieur de l’agent est arrivé et il m’a dit : Bonjour, Monsieur Orsoni. Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau, nous serons plus tranquilles pour discuter. Je l’ai suivi. Il m’a dit de m’assoir là où je me suis assis, lui, il est allé s’assoir à son bureau, il a posé les coudes dessus, croisé ses mains avec les doigts, et il m’a dit : C’est une situation délicate. Ce n’est pas tous les jours que… Comme il ne finissait pas sa phrase, j’ai dit : Tous les jours que quoi ? Il m’a regardé comme s’il ne m’entendait pas. Alors, j’ai ajouté : L’agent au guichet m’a dit que je n’étais pas le premier. Et je n’ai pas compris pourquoi il a dit cela. Je me doute bien que je ne suis pas le premier orphelin. Ah, s’est contenté de dire le supérieur. Et puis : Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous n’êtes pas orphelin. J’ai poussé un petit cri, de stupeur, j’imagine, qui m’a surpris moi-même, mais moins que la nouvelle. Et je me suis exclamé : Vous connaissez mes parents ? Il m’a dit : Rasseyez-vous, Monsieur Orsoni. Ce n’est pas tout à fait cela. Techniquement, vous n’êtes pas orphelin. Mais, techniquement, vous n’avez pas de parents non plus. Mais, techniquement ou pas, que suis-je ? Eh bien, vous êtes un double.
Je sais que cela aurait dû me faire un choc. Et c’est d’ailleurs ce que j’ai commencé par écrire. Mais, en vérité, non. C’est moi qui avais commencé cette histoire et je savais très bien où elle allait, où moi je voulais en venir. J’ai regardé le supérieur et je lui ai dit : Votre petit air supérieur ne m’impressionne pas. Je sais ce que vous allez me dire, que je suis le double de Jérôme Orsini, que j’ai toujours cru que c’était lui, mon double, alors que c’est l’inverse, en réalité, qui est la vérité, et je ne vais pas vous cacher que je serais bien tenté de vous croire, cela expliquerait un certain nombre de choses, peut-être, peut-être pas, mais je n’ai plus envie d’écouter, je n’ai plus envie de savoir. Quand je vous ai suivi dans votre bureau, je me disais, peut-être vais-je apprendre quelque chose de neuf, enfin, d’où ma surprise, parce que rien n’est neuf, tout est banal, affreusement banal, comme ces histoires de double auxquelles plus personne ne croit, et je vais vous dire, quand j’ai commencé cette histoire, j’avais bien l’intention d’aller au bout, de tirer les choses au clair une bonne fois pour toutes, comme on dit, d’en finir avec cette histoire d’Orsoni / Orsini, on dirait une mauvaise blague, et je crois qu’elle ne fait rire personne, en effet, moi, en tout cas, elle ne m’a jamais fait rire, quand j’ai résolu d’en faire quelque chose pour ne plus en être la victime, j’ai cru que j’allais en tirer quelque chose, quelque chose de bon, mais non, rien du tout. Vous voyez, c’est exactement ce que j’ai pensé aujourd’hui : Cette fois, cela ne fonctionne plus. Je pourrais continuer indéfiniment à exploiter le filon, remonter même, l’arbre généalogique, et pourquoi pas ? d’autres le font bien, mais non, très peu pour moi. Quand j’ai commencé cette histoire, et c’est la raison pour laquelle j’ai bien voulu me rendre ici pour refaire mes papiers d’identité, malheureusement égarées, bien voulu vous suivre dans votre bureau, parce que je me disais, cette fois, nous allons arriver quelque part, il va se passer quelque chose d’imprévu, et c’est ce que je voulais dire, en parlant d’abattement, oui, si étrange que cela puisse paraître, c’est ce que je voulais dire, en commençant mon histoire, mais je m’en rends bien compte, à présent, cette histoire a une bien trop grosse tête et une bien trop grosse queue, elle est coincée, elle n’avance plus, elle n’a plus de sens, elle ne veut plus rien dire. Ça suffit. Oui, ça suffit. J’ai commencé cette histoire en me disant, tiens, ce serait amusant, d’écrire une histoire du point de vue du double, pas de qui a un double, du double même, qui a aussi un double, mais par retard, pour ainsi dire, mais très vite, je me suis dit : N’as-tu pas déjà raconté cette histoire ? Et la vérité, c’est que je ne sais plus très bien si j’ai raconté cette histoire, ou si j’ai eu l’idée de la raconter, si j’ai eu l’idée de la raconter et que j’ai écrit quelque part que j’en avais l’idée, ou si rien du tout, je ne sais pas, je ne sais plus. Que je l’aie racontée ou non, cette histoire, après tout, cela ne fait pas beaucoup de différence, le plus important, c’est. Mais c’est quoi, le plus important ? Je ne sais pas. Peut-être que je me suis dit : Tu ne peux tout de même pas n’écrire que ton journal. Mais encore une fois : pourquoi pas ? L’autre jour, quand j’ai reçu la réponse de cet éditeur qui m’a dit qu’il n’aimait pas mes histoires, ni en tant qu’éditeur ni en tant que lecteur, cela m’a fait un coup au cœur, je dois à la vérité de le dire, je me suis senti triste, et peut-être que j’ai commencé cette histoire pour exorciser tout cela. Pourtant, je pensais qu’il allait aimer, l’éditeur en question, mais on se fait des idées sur les gens qui n’ont aucun rapport avec la réalité, on se fait des idées sur tout, j’ai cru, je m’imaginais, je pensais, je me disais, c’est comme cette histoire, je me disais qu’elle serait bien, qu’elle serait belle, et puis, regardez-la, à présent, on voit bien qu’elle ne veut plus rien dire du tout, qu’elle n’a jamais rien voulu dire du tout. Alors, pourquoi est-ce que je l’écris ? Oui, pourquoi est-ce que je l’écris ? Je ne sais pas. J’ai envie d’écrire tout ce qu’il me passe par la tête. Ce matin, en relisant mon journal, je suis tombé sur ces phrases que j’ai écrites, le vingt-deux janvier deux mille vingt-et-un, il y a quatre ans, jour pour jour, les voici : « Être ignoré est invivable, mais c’est sans doute la seule façon d’écrire : personne n’attend rien de moi, personne n’exige rien de moi, tout est vierge devant moi. La liberté est-elle à ce prix ? » Et je ne sais pas si je faisais semblant quand j’ai écrit ces phrases ou si j’étais sincère, je ne sais pas, et il ne sert à rien de chercher, je ne trouverai jamais si j’étais l’un ou si j’étais l’autre, aujourd’hui, je dirais que j’étais sincère parce que je m’efforce toujours d’être sincère, mais tout le monde ment, même les menteurs mentent, alors je ne sais pas. Tout ce que je fais, enfin, à l’instant où j’écris, c’est tout ce que je sais, mais je sais faire d’autres choses, je ne suis pas limité à ce point, non, tout ce que je sais, c’est que c’est beau et désespérant. Et c’est ainsi que je me sens, en ce moment : beau et désespéré, et c’est pour cette raison que j’ai écrit cette histoire qui me semble à présent avoir une toute petite queue et une toute petite tête, parce que c’est ainsi que je me sens et que cette histoire est belle et désespérante, qui n’a ni queue ni tête, qui ne veut surtout pas en avoir, qui veut rester libre, elle aussi, libre comme moi je crois être libre, que personne n’aime, et dont personne n’attend rien, qui n’est tenu par rien, aucun contrat, aucun pacte, avec qui que ce soit, je peux écrire absolument ce que je veux, et c’est beau, je crois, d’être parvenu à un point où l’on peut écrire absolument tout ce que l’on veut, sans contrainte ni censure, sans obligation, sans limites. Les autres. Les autres ? Quels autres ? J’allais faire une phrase, et puis, non. De toute façon, cela n’a aucun sens de me comparer. C’est ce que je fais parce que c’est tout ce que l’on m’a appris à faire, il faut que j’apprenne à me défaire de ce que l’on m’a appris à faire, et la liberté, la liberté absolue d’écrire absolument tout est un bon moyen de se défaire de tout ce que l’on nous a fait, de tout ce que l’on continue à nous faire, de tout le mal que l’on nous fait, à moi, à moi et à mon double. Absolument tout, oui.
Tu vois, j’ai même fini par oublier de sauter des lignes. Pourtant, Nelly préfère quand je saute des lignes entre les paragraphes. Moi ? Moi, pas trop.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.