23125

Ce matin, cependant que je courais en rond dans le jardin du Luxembourg, par cette froide matinée de janvier, je suis donc toujours vivant, pour qui cela intéresserait de le savoir, je me suis arrêté quelques instants devant le monument à la mémoire de Stendhal, et je l’ai pris en photographie, cela ne vaut peut-être pas grand-chose, mais c’était ma manière de prière à moi pour lui. Tant pis pour le chronomètre, ne me suis-je pas dit sur le moment, c’est en écrivant que je me dis que je pourrais intégrer cette remarque, fictive donc, en passant, pour faire un trait d’humour, ou quelque pirouette ironique, et je me voyais déjà en train d’ajouter que Stendhal nous aurait trouvés bien ridicules, nous autres, qui tournons en rond dans le jardin, pour perdre du poids, garder la ligne ou la santé, sculpter notre corps que rien d’extérieur à lui-même ne vient plus guère inquiéter, quand lui, malgré son physique de jeune fille de quatorze ans, marcha dans l’armée de Napoléon — ainsi passe la gloire des peuples —, mais je ne le ferai pas. Je me contenterai de raconter comment je me suis arrêté devant ce petit monument discret, comment je l’ai pris en photographie, et comment ce fut pour moi, aujourd’hui, date de l’anniversaire d’Henri Beyle, ma manière de penser à lui. Il a quelque chose d’étrange, ce petit monument, tout couvert de mousse, qui descend au marron, et qui tient sans doute à cette coulée vert de bronze qui tire sur la turquoise et dégouline le long des joues d’Arrigo pour imbiber la pierre. On peut avoir l’impression qu’il pleure, mais il faut avoir de l’imagination. Et on n’en a plus beaucoup, c’est à craindre, de l’imagination. N’importe. Quand je me suis arrêté devant le médaillon pour le prendre en photographie, j’ai été un peu déçu que personne n’ait eu l’idée de déposer quelques fleurs à son pied. J’eusse bien aimé le faire, mais quelles étaient ses préférées ? Je n’en ai aucune idée. Tout ce que je sais, c’est que les fleuristes parisiens vendent du mimosa fané au prix de l’or dont il n’aura jamais la couleur. Au dos du monument, là où se trouve la liste des œuvres considérées comme les plus célèbres à l’époque de son édification (1920) — De l’amour, Vie de Rossini, Promenades dans Rome, Le rouge et le noir, Mémoires d’un touriste, La chartreuse de Parme —, la pierre est criblée d’impacts de balle, traces des combats pour la libération de Paris, en 1944, que le temps ni l’oubli n’ont encore effacées. Je reprends ma route. Tout cela, je le dirai plus tard. En attendant, dix kilomètres m’attendent et une heure et quelque d’exercice. En avant.

22125

Le paradoxe serait en quelque sorte celui-ci : la perfection (au sens du devenir plus parfait, pas état, mais processus) intensifie l’imperfection. I.e. le plus de perfection rend plus aiguë la conscience du moins de perfection. C’était saisissant, tout à l’heure, tous ces mégots jonchant le sol, cette odeur nauséabonde (mélange de fumées toxiques et de graisses recuites), cette saleté omniprésente, et les clochards, partout, ils devaient être là, déjà, il y a bien des années de cela, quand, à peu près au même endroit que ce matin, allant chercher Daphné à l’école, je les ai perçus. Et ce qui avait changé, entretemps, ce n’était pas la réalité du monde social, la réalité de la mégapole, la réalité de l’humanité, lesquelles réalités avaient bien pu s’aggraver, pendant ce temps, mais pas changer de nature, non, ce qui avait changé de nature, c’était moi, qui ai fini par arrêter de fumer, depuis tout ce temps. Ce n’est rien, et pourtant, c’est à peu près tout : ce matin, quand je suis sorti pour aller chercher Daphné à l’école, il était évident que je marchais dans la crasse (excréments en tout genre, humains et animaux, mégots écrasés, emballages jetés, odeur pestilentielle, etc.) et cette crasse, si elle avait toujours été là, depuis des siècles et des siècles, c’était que je la voyais différemment, pour ce qu’elle est, un corps étrange qui gagne du terrain, gagne du temps, cherche essentiellement à me nuire. Le corollaire de cela — plus de perfection, donc moins de perfection —, ce n’est pas haïr le monde ou laisser tomber, mais plus d’intensité, je crois, aller plus loin. Et je ne suis pas dupe, je connais les paroles du prophète, qui disait : « et plus les peuples votent pour des gouvernements fascistes plus tu fais du yoga », je ne les ignore pas, non, ces paroles, mais je ne fais pas de yoga, moi ; — je cherche, sans toujours trouver. Depuis trois semaines que j’ai arrêté de boire de l’alcool et que je fais attention à la façon dont je me nourris, il semble que je n’ai pas perdu un gramme de masse corporelle, ce qui est une perspective profondément déprimante parce que ce phénomène signifie sans doute que je ne suis qu’un gros tas destiné à mourir étouffé dans sa graisse. Je me suis senti très mal (c’était avant de monter sur la balance) : la certitude de ma nullité m’a assailli violemment, ce que rien, nonobstant, ne laissait présager. Rien n’avait de sens. Le malaise n’était pas seulement moral, il était physique, je me suis senti très mal, comme si j’allais m’effondrer, et peut-être suis-je en train de mourir sans m’en rendre compte (nous sommes tous en train de mourir sans nous en rendre compte, mais peut-être que ma mort à moi est toute proche), je ne sais pas, nous verrons dans les jours qui viennent. Je me suis dit : à part Daphné, je n’ai aucune raison de vivre. Et c’était une vérité si irréfutable que je suis resté comme sans voix face à elle. Rien de ce que je fais n’a le moindre sens, rien de ce que je fais n’a la moindre valeur, tout est d’une imbécilité terrifiante dans le monde social, dans la vie de tous les jours, dans la république des lettres, le monde de la culture, je ne me sens appartenir à rien, aucun groupe, aucune communauté, aucune tendance, aucune mouvance, aucun parti, aucun camp, aucune classe, si tout du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui devait disparaître je crois que cela ne me ferait pas beaucoup de peine, mais si la perspective de ne plus voir Daphné vivre me fait encore plus peur que les plus effrayants des humanoïdes qui peuplent mon époque. Il y a quelque chose d’irrationnel dans cela, à commencer par la formulation même, puisque je me suis dit quelque chose comme : « Je ne supporterais pas de ne plus voir Daphné », évoquant l’idée de ma mort, si elle devait advenir aujourd’hui, ce qui est imbécile, puisque, mort, voir ou ne pas voir, la question ne se pose pas, elle n’a plus le moindre sens, si je devais mourir aujourd’hui, je ne serais tout simplement plus, un point, c’est tout, je ne souffrirais pas du moindre manque, n’étant tout simplement plus, mais cette perspective me glace d’effroi. C’est la seule raison pour laquelle je ne meurs pas, ne veux pas mourir. Et peut-être que tout est lié, la laideur de la ville grise, sale, couverte de mégots, de déjections, cette ville qui pue, où le vacarme est permanent, mon malaise physique et le malaise moral qui est venu ensuite. À un moment, je me suis enfermé dans la salle de bain, où il faisait noir et où je pensais enfin être tranquille, mais des bruits lointains de la musique de dieu sait quels voisins m’ont interdit même cette cellule. Je suis sorti de là, alors, et je me suis demandé ce que j’allais faire : j’ai eu envie de tout laisser tomber, tout, parce que tout ne sert à rien, et puis, je me suis dit que j’allais continuer, que je n’avais pas fait ce qu’il fallait pour changer comme je veux changer — perdre du poids pour ne plus être un gros tas de graisse sur pattes —, et je ne sais pas, honnêtement, je n’en ai aucune idée, je ne sais pas ce que je vais faire, si je vais abandonner ou si je vais continuer. Un peu plus tard, j’ai même envisagé la possibilité de ne pas écrire mon journal aujourd’hui, mais je me suis dit que ce n’était pas possible, que cela, vraiment, ne pas écrire mon journal, vraiment, ce serait la mort. Pourtant, il n’a aucun sens, ce journal, il n’y a aucun lien entre le début, le milieu, la fin, mais il est ainsi, à l’image de ma journée, à l’image de ma vie, sans plan ni cohérence ni projet, sans logique ni signification, à l’image de tous les jours que dieu fait et que je m’astreins à vivre.

21125

La Vie sociale paraît aujourd’hui. Et je préfère toujours faire les choses plutôt que de me filmer en train de faire semblant de faire les choses. Dans le jardin, un homme (un touriste venu d’Asie, ai-je supposé en le voyant) se filme en train de faire semblant de courir, s’y reprend à plusieurs fois, fait quelques pas en trottinant, vient se placer derrière l’écran de son téléphone qu’il a fixé sur un trépied, regarde, recommence, et caetera, et, cependant que moi je cours, je vois ses chaussures jaune fluo flambants neuves qui brillent dans la brume matinale quand les miennes, bleu tirant sur le sale, butent contre le sol glacé, circa zéro degré, telles la bêche du philosophe contre la réalité. Les gens se plaignent que des nazis ont pris possession de leurs réseaux sociaux (comme si ces réseaux sociaux étaient des entités publiques, qui n’appartenant à personne appartiendraient à tout le monde — non, mais quelle incongruité —, des entités constitutives de l’espace du même nom, public, et non pas des propriétés privées, créées ou détenues par des milliardaires, lesquels, par philanthropie ou autre sentiment altruiste naturel, seraient censés mettre à la disposition du public mondial un terrain où s’exprimer librement et gratuitement, pour le plus grand bien de tous, une sorte de Léviathan bienveillant, quoi), mais ils préfèrent tout de même se filmer en train de faire semblant de faire les choses plutôt que de faire les choses, et semblent incapables de faire le lien entre ceci et cela. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je cours. Il fait froid. Ce matin, en me levant, je me suis demandé quelle idée pouvait bien pousser les êtres humains à aller vivre sous des latitudes où il fait jusqu’à moins de zéro degré, l’hiver, et je n’ai pas trouvé de réponse pertinente à la question. Peut-être n’y en a-t-il pas. Il fait froid, c’est tout, c’est la vie, c’est comme ça. Dans le journal, des femmes déclarent qu’elle se sentent plus libres sans enfant. Mais plus libres que quoi ? Cela, la journaliste ne le demandera pas : pour savoir si on se sent plus libre sans enfant qu’avec enfant, il faudrait connaître les deux situations, la situation sans enfant et la situation avec enfant, et les comparer, ces deux situations, mais ce n’est pas possible, non, si on peut faire semblant de faire les choses, on ne peut pas défaire les choses qu’on a faites, on peut faire un enfant, mais on ne peut pas défaire un enfant. Mais cela n’a pas la moindre espèce d’importance, la réalité n’a aucune importance, la femme qui dit : « Je me sens plus libre sans enfant » ne dit pas : « Qu’il est merveilleux que les choses soient comme elles sont », non, elle dit : « En aucun cas, je ne veux sortir de ma tête, je veux y rester enfermée, et que jamais rien ne vienne remettre en question les articles de foi sur lesquelles j’ai fondé mon existence minuscule, finie, dérisoire. » Et les hommes, pareil, ce n’est pas une question de sexe, ou de genre, ou de Dieu sait quoi, non, ce sont les êtres humains que la réalité de la réalité — que les choses soient comme elles sont — effraie, et qui se terrent dans leur tête, dans leurs idées toutes faites, sinon, ils feraient tout autrement, on peut pas être aussi bête volontairement. Mais cela, la journaliste ne le dit pas, elle n’y pense même pas, elle se contente de recueillir les témoignages, de laisser les gens dérouler le récit entêté de leurs illusions, et puis, c’est tout. Il ne faut surtout pas qu’ils se déprennent, les gens, il faut qu’ils s’imaginent qu’ils sont libres, sinon, pris de panique, sans doute, ils se mettraient à penser. Et l’on n’imagine pas les conséquences imprévisibles que cela pourrait avoir, on n’en a aucune idée. Or, cela, l’imprévisible, l’inimaginable, l’imaginaire, ni les milliardaires de gauche ni les milliardaires de droite, qui possèdent le monde dont les réseaux sociaux sont un infime tantième, ne le veulent. Ils veulent que les gens se tiennent bien tranquilles dans leur petite tête avec les petites idées toutes faites qu’ils ont mises dedans, et qu’ils n’en sortent jamais, — ils pourraient s’étonner. Qu’est-ce qui distingue un milliardaire de droite d’un milliardaire de gauche ? Mais enfin, la morale, quelle question ! Il fait froid. C’est l’une de ces journées au cours desquelles la tour disparaît dans le ciel de Paris. Et puis reparaît. Un imprévisible rayon de soleil l’éclairant soudain, au pied duquel je déjeune. Et je ne sais pas très bien pourquoi je raconte tout cela. Mais je sais que c’est pour cela que j’ai écrit la Vie sociale : pour voir la réalité de la réalité, sortir de ma tête où la vie sociale me tient enfermé, et m’émerveiller que les choses soient comme elles sont. Oui, m’émerveiller.

20125

Nous vivons sur des ruines. Ce sont elles, nos fondations. Autant dire qu’elles ne tremblent ni ne menacent de ne plus nous soutenir, comme certains s’en inquiètent, enfants crédules, mais se sont déjà effondrées, il y a des milliers d’années de cela, et c’est là-dessus, sur cet effondrement, que nous avons bâti notre nouvelle ère : depuis le début, nous n’aurons cessé de vaciller. D’où la fascination qu’exercent sur nous ces pierres éparses ou remontées sur leur socle et fixées avec des écrous, comme si, parodique ironie de notre histoire, elles n’avaient jamais cédé à l’attraction de la gravité, mais sans plus nulle divinité, néanmoins, ainsi devenues des déserts de pierre perdus dans l’univers. Dans Bassae, le film que Jean-Daniel Pollet a consacré en 1964 aux ruines du temple d’Apollon Épikourios (celui qui sauve de la peste), le temple semble perdu au milieu de nulle part, des nuages sombres se déplacent au-dessus, dans le ciel menaçant que plus personne n’habite. Il y eut une ville, ici, jadis, il y eut des rites, il y eut de la vie, dont il ne demeure plus rien que des pierres plantées là, on ne sait plus pourquoi. Plus cruel que la peste encore, le temps détruit tout, dont aucun dieu ne nous sauve. Et alors, dans le paysage méditerranéen des montagnes du Péloponnèse, les pierres du temple et les pierres du pays finissent par se confondre les unes avec les autres, calcaire contre calcaire, massif contre massif, dans une sorte de retour élégiaque à une nature qui n’existe pas, n’exista peut-être jamais. Aujourd’hui, pour protéger le site, un vélum blanc enveloppe les ruines consolidées. Et l’on ne devinerait pas, quand on regarde les images à l’aveugle, sans savoir ce que l’on voit, sur quelque carte numérique de la région, que c’est d’un temple grec qu’il s’agit, mais peut-être hasarderait-on toutefois l’hypothèse d’une installation d’art contemporain, tant, dans notre esprit occidental, les temporalités, comme les pierres dans le paysage méditerranéen, se brouillent, s’entrecroisent, se parasitent, se confondent. On a beau pouvoir montrer du doigt, indiquer l’endroit (de fait, c’est le premier élément d’une carte intitulée « Méditerranée » que je viens de déplier sur la machine), la direction de l’index part à la dérive : derrière la pierre, encore de la pierre, dans le ciel, des nuages, donc, qui passent, indifférents à nos nostalgies, toujours partant vers d’autres cieux. Ce matin, consultant les archives automatiques que me fournit l’algorithme primitif du réseau, j’ai redécouvert avec émerveillement, cette phrase que j’avais notée, il y a quatre ans de cela : « Les dieux ont une croissance infinie car ils ont la vie éternelle. » Ce n’est pas une sentence d’Héraclite d’Éphèse, mais de Daphné de Paris, qui avait alors cinq ans, et vivait à Marseille. Dis-moi, ô sibylline nymphe, les ruines font-elles partie de la croissance infinie des dieux ? Et les voyons-nous comme telles, de simples ruines, parce que nous ne les comprenons ? Qu’est-ce qui pousse là, croît là ? Pas les banales fondations de notre “civilisation”, mais alors quoi ? Faut-il un mot, encore un mot ? Il n’y a plus de mots nouveaux.

19125

Le téléphone sonne à une heure inhabituelle, ce dimanche matin. Je décroche : « N. est mort. » Que puis-je dire ? « Je le savais déjà » ? La sonnerie, mieux que la parole, me l’aura appris. Un peu de décence : je ne le peux pas. Cela n’aurait eu aucun sens. Et, de fait, rien — ou presque — n’a de sens. À quoi sert d’écouter quand on sait déjà ce que l’on va entendre ? À quoi sert de parler quand tout est déjà dit ? Mais pas la messe. Il n’y en aura pas. Rien qu’une masse inerte qu’on incinérera, — comme d’habitude, désormais. C’est encombrant, un mort, on a hâte de s’en débarrasser. Corps caché par la paroi de contreplaqué derrière laquelle, au son d’une musique kitsch, on s’apprête à le faire disparaître. (Tout est caché.) Funérailles industrielles. Bienvenue chez les vieux. Four crématoire de la modernité. Me choque l’absence de ritualité. Je revois le crématorium impersonnel, à la périphérie d’une ville moyenne de province, dans une zone d’activité à toute autre pareille, entre Castorama et Carrefour. Bienvenue en France. Autant entasser leurs corps et brûler les humains comme des feuilles mortes, à ciel ouvert, non ? L’odeur, peut-être. À côté de cette mort sans rite, me semble encore plus doux le compostage humain, le recyclage du cadavre. Mais cela, non plus, ce n’est pas vrai, n’a aucun sens : depuis le centre des villes surpeuplées, des humains fantasment le cycle éternel de la vie. Depuis l’antinature, les humains fantasment la nature. Tout ce que je trouve à dire, ensuite, c’est à Nelly que je le confie : « Je ne veux pas mourir à l’hôpital. » Qu’on me laisse dépérir face à la mer, comme un algue qui dessèche, comme un oiseau qui s’est échoué, comme un vulgaire sac plastique, comme un déchet. Tout en ruminant ces mauvaises pensées, je songe à me convertir au catholicisme, non pas à cause d’une grâce qui m’aurait soudain touché, d’une foi dont j’aurais eu subitement la révélation, non, pour une question de ritualité, pour ne livrer pas ma dépouille à quelque veule bonimenteur laïc, dans l’indifférence de la banalité, une question de beauté : partir en fumée, effluves d’encens qui montent au ciel, possibilité d’autre chose que cette laideur institutionnalisée, cette fin sans finalité.

18125

Visage rouge d’avoir marché pendant deux heures et demi dans le froid après-midi de Paris la grise. Circa zéro degré. Une fois rentré à l’appartement, il me semble qu’il me brûle, ce que sa vision confirme dans le reflet du miroir de la salle de bain. La marche est le meilleur des poligraphes, qui enregistre au plus près les variations de la ville, les changements d’ambiance, les ruptures d’atmosphère, qui permet de visualiser les physionomies (des quartiers, des coins, des gens, autochtones, migrants, touristes), de distinguer les zones avec précision, l’hyperdensité du Marais, le quasi désert du bas du boulevard de Port-Royal, Bastille la festive, le commerçant boulevard Beaumarchais, lequel débouche sur une place de la République qui semble toujours en train de manifester pour quelque cause politique lointaine, comme si la République (pas la place, non, la chose), ce n’était qu’un lieu impersonnel où l’on vient à tour de rôle clamer quelque slogan, pas une chose commune, mais un grande vide qu’au nom d’une cause on privatise en se l’appropriant à l’exclusion des autres qui ne pensent pas comme les présents, et qu’il faut pour ce faire remplir de ses drapeaux, de ses cris, de la scansion d’une existence qui ne semble guère avoir de sens en elle-même, mais toujours d’abord pour la cause qui la vient fonder. C’est à cet endroit-là que j’ai bifurqué alors que je voulais traverser la place, remonter le canal Saint-Martin et pousser peut-être jusqu’au bassin de la Villette. J’ai eu tort, sans doute, de prendre ce virage à gauche (pourquoi n’ai-je pas pris, par exemple, la direction de Belleville, où il y a bien longtemps que je ne suis pas allé ?) tant la traversée du Marais, qui n’a peut-être jamais si bien porté son nom, infesté qu’il est de tous ces corps agglutinés et à la présence agitée et vrombissante, fut une épreuve désagréable au bout de laquelle la place devant la maison commune ne fut pas un soulagement, mais vint m’offrir le spectacle déconcertant d’une espèce de délabrement volontaire (toujours ces smithsonsiennes ruins in reverse). J’ai pressé encore un peu le pas et je suis descendu sur les berges de Seine pour reprendre ma route à rebours. La ville s’offre à tout le monde, même à qui ne connaît pas sa géographie. Et ainsi, même quand elle semble se fermer, elle s’ouvre. C’est la jeune femme qui, place de la Mairie, montrant du doigt la tour de Jussieu, s’exclame à l’adresse de qui l’accompagne : « Regarde, la tour Montparnasse ! » Devais-je la détromper ? Mais s’y rendre, est-ce une raison suffisante de ce faire ? Ne le croyant pas, j’ai continué mon chemin en silence. J’ai marché quinze kilomètres, ainsi, dans Paris la froide. En chemin, je crois, je m’attendais à connaître une sorte d’épiphanie, mais rien de tel ne s’est produit. J’ai avancé dans ma ville, un peu insensible à ses charmes, je le confesse, mais toujours attentif à son peuple.

17125

Hier, le courrier que nous avions envoyé à Daphné au début du mois d’octobre, lequel contenait le conte pour enfants bizarres que j’avais écrit pour elle, nous est enfin revenu, et Daphné a ainsi pu le lire. Elle l’a beaucoup aimé, m’a-t-elle dit, et s’est demandée à quoi ils pouvaient bien ressembler, ces petits bonshommes. Je lui ai retourné la question : Et toi, tu penses qu’ils ressemblent à quoi ? Elle m’a répondu : À des petits bonhommes “bâton”. Je ne le lui ai pas dit, mais ce n’était pas comme cela que je les imaginais, et le plus étrange, je m’en suis aperçu en pensant à sa réponse, c’est que je ne les avais pas imaginés du tout, ces petits bonhommes, je ne leur avais pas donné de forme précise, il étaient définis par leur action, par leur situation dans l’espace, leur relation ou absence de relation avec le narrateur, mais ne possédaient pas une forme définie, aucune identité personnelle, ce en vertu de quoi ils étaient donc susceptibles de recevoir toutes les formes, toutes les identités, qu’on pourrait bien leur donner en lisant le conte. Ensuite, elle a utilisé la couverture d’un livre qui ne tient plus sur les pages qu’elle est censée contenir et a placé mon conte dedans en écrivant sur une bande de papier : « Receuil de contes de Jérôme Orsoni », et m’a demandé de lui en écrire un par semaine. Je lui ai dit que cela ne se faisait pas comme cela, alors elle m’a dit qu’elle me donnerait les idées et que je n’aurais plus qu’à les écrire ensuite. Merveilleuse enfant, me suis-je dit. C’est peut-être un peu imbécile, mais cela m’a touché sincèrement que Daphné aime l’histoire que je lui avais écrite. Comme c’est pour elle que je l’ai écrite, si elle avait été déçue, j’en eusse été très triste. Mais la nature, enfin, la nature, non, notre nature, celle des autres, je préfère en entendre parler le moins possible, notre nature fait bien les choses. La seconde, pas la première, laquelle est la même pour tout le monde. Plus tard, c’est-à-dire juste avant d’écrire ce journal, j’ai songé qu’il était dommage qu’en grandissant les gens perdent cet enthousiasme, et leur goût, l’émerveillement tout philosophique qui illumine le regard et illumine la langue, parce que force est de constater que la réception de textes (“la critique”, comme on dit) est frappée de conformité (goût standardisés et esthétique moyenne) banalité (adjectifs rebattus qui tiennent lieu de jugements esthétiques et idées qui le sont tout autant) ou d’enflure (emploi des termes techniques prétentieux pour masquer le fait qu’en réalité on n’a pas grand-chose à dire, mais scoop : ça se voit quand même). Mais peut-être que les gens qui ne sont pas enthousiastes à l’âge adulte, par « enthousiaste », j’entends : être capable de s’émerveiller, avoir cultivé son sens esthétique et être capable de formuler des jugements qui ne sont pas d’affreuses platitudes contentes d’elles-mêmes, et qui donc souffrent des maux que je viens d’énumérer en partie, n’ont jamais fait preuve d’enthousiasme ni d’originalité, peut-être ont-ils toujours été conformistes, et n’ont-ils donc rien perdu avec l’âge, l’âge ne faisant que prolonger ce qu’ils auront toujours été, des gens tristes et insignifiants. Qu’ils soient tristes et insignifiants, cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas de pouvoir — au contraire, être triste et insignifiant, en des temps tristes et insignifiants, est une condition nécessaire pour parvenir à détenir une forme de pouvoir —, c’est simplement comme cela qu’ils sont, conformes à leur moi, conformes à leur époque, copies conformes de copies conformes. Au fond, même si pour elle la vie est quelquefois plus difficile que pour d’autres, je suis heureux que Daphné soit une enfant bizarre qui aime les contes pour enfants bizarres. Tout le monde n’a pas cette chance, non.

16125

Je pourrais décrire ce qu’il se passe en bas de chez moi, à l’instant même, minutieusement ou pas, le quartier en partie bouclé, j’imagine à cause d’une alerte à la bombe, mais certainement pas de l’apocalypse fongique, de l’hiver nucléaire ou de je ne sais quoi, non, le réel est bien trop prosaïque pour concurrencer la fiction, il reste dans les strictes bornes de la raison, et pourtant, elle n’est pas bien large, ces temps, ou bien un peu plus loin, là-bas où les énièmes des couteaux de l’histoire (il y a bien longtemps que l’on aurait dû renoncer à les compter pour les laisser croupir aux oubliettes, mais il n’y en a plus, des oubliettes, contrairement aux énièmes couteaux qui prolifèrent, eux, est-ce que c’est cela qu’on appelle « la démocratie » ? je ne sais pas, quelle importance ? qui vote encore ?) parlementent pour savoir s’ils vont renverser l’État dès ce soir ou si cela peut attendre encore un peu, une semaine ou deux, l’un comme tout l’autre font autant de bruit (sirènes, moteurs qui vrombissent, pneus qui crissent, la routine parisienne, quoi, le spectacle affligeant du pouvoir effrayé par la rue, effrayé par la ville, effrayé par un monde auquel il est étranger, qu’il ne comprend pas, ne peut pas comprendre, ne comprendra jamais), et ce n’est pas tant le bruit en tant que bruit qui me dérange, non, en tout cas pas seulement, si le bruit n’était que du bruit, il serait désagréable, certes, mais il ne serait que bruyant, il ne serait le bruit de rien, non, ce bruit, ce sont des êtres humains qui le font, des êtres qui estiment que cela, ce bruit, peut faire partie d’une vie digne d’être vécue, et qu’il y a donc des êtres qui vivent sur terre au même moment que moi au même endroit que moi qui estiment, contrairement à moi, que cela, ce vacarme, cela peut faire partie de la vie bonne, et c’est cela qui me heurte,  je crois, cela qui, plus encore que les oreilles, me fait mal à l’âme, si je puis encore m’exprimer ainsi, je crois que je ne le puis pas, mais tant pis, c’est vraiment de l’âme, ai-je envie de dire, qu’il s’agit, de la façon dont on peut concevoir le monde, et sa place à sa soi, dans le monde, et comment, c’est ce que je me demande, comment peut-on vivre ainsi ? cela n’a rien à voir avec une vie saine et équilibrée, non, tout est malade et déséquilibré, il y a du poison dans l’air que l’on respire, du plastique dans l’eau qu’on boit, du plastique dans la nourriture que l’on avale, personne n’y échappe, quel que soit son régime alimentaire, mais ce n’est pas seulement cela, qui est malade et déséquilibré,  non, c’est notre vie, la manière dont nous attachons au dehors et au dedans, aux êtres, aux choses et à nous-mêmes, tout cela qui est malade, et j’ai pensé à tout cela, tout à l’heure, et je me suis dit que si je continuais d’écrire, si je n’abandonnais pas tout simplement comme l’envie m’en prend souvent, c’était peut-être pour cela, pour trouver une façon saine et équilibrée de vivre, et dire aux autres êtres qui peuplent le monde en même temps que moi que voilà, une façon saine et équilibrée de vivre, mais personne ne me lit, alors il y a de plus en plus de bruit, et de plus en plus de plastique, et de plus en plus de gens malades et de gens déséquilibrés, et l’on ne sait pas comment faire ni comment il se fait qu’il y a tant de gens malades et déséquilibrés, et pourtant, non, pourtant, ce n’est pas si difficile que cela de le comprendre, pourquoi il y a tant de gens malades et tant de gens déséquilibrés, pourquoi les gens ont des cheveux blancs de plus en plus jeune, pourquoi les paroles semblent décharnés et les regards vides, ce n’est  pas difficile, non, il suffit de relier les points entre eux, il suffit de regarder, de faire attention, d’écouter, les explications sont là, tout autour de soi, mais les explications n’expliquent rien, les explications n’ont pas de sens, le sens n’a pas de sens et, parce que le sens n’a pas de sens, il y a de plus en plus de bruit, de plus en plus de signes qui traversent les espaces auxquels il est impossible de ne rien comprendre, on ne peut rien comprendre et nos explications sont vides de sens, elles sont vides de tout, vides de toute vie, même la vie est vide de vie, tout est vide de tout, mais on ne voit rien, comment se fait-il que l’on ne voie rien ? il y a tellement de choses à voir, tellement de choses à voir, mais elles ne pèsent rien, ces choses, elles sont légères, ces choses, elles ne valent rien, elles ne rapportent rien, elles se contentent d’être là, ces choses, et elles sont contentes d’être là, ces choses, comme moi, qui ne vaut rien, qui ne rapporte rien, mais qui suis content d’être, pourtant, je le dis, oui, c’est la vérité, je suis content d’être là, quelquefois, une phrase me vient et je l’accueille comme une sorte de miracle miniature (peut-être n’est-il pas si petit que cela, ce miracle, à quoi est-ce qu’on les mesure ?), je m’arrête et je me dis : mais oui, mais c’est cela, et c’est bien cela, alors je note la phrase qui m’est venue comme si c’était un autre qui en avait eu l’idée, et si c’est un autre qui en a eu l’idée, qui que ce soit, qu’elle sache que je l’aime, cette autre, oui, que je l’aime comme moi-même, et mieux que moi-même, même, cette autre, qui dit les phrases à ma place, et moi, après qu’elle les a dites, les phrases, les ayant entendues et les ayant retenues, les phrases, je me contente de les copier, c’est ce que j’ai fait tout à l’heure, dans le carnet des éclaircies avec sa spirale et mon encre bleu Méditerranée, qu’elle sache que je l’aime, cette autre que moi-même, quelquefois, en revanche, c’est plus long, depuis deux jours, par exemple, j’ai un vers sur le bout de la langue et un deuxième, peut-être, une bribe d’un troisième, mais pas plus de trois, non, trois morceaux de vers qui sont les fragments d’un poème qui n’a pas encore vu le jour, mais que je voudrais composer tout de même, j’y pense à intervalles réguliers à ces trois vers, j’essaie de voir où ils vont, si seulement ils vont quelque part, car il est possible qu’ils n’aillent nulle part, je me les dis, je les écoute, j’essaie de les comprendre, le premier fait : sur le dos du ciel, dans le deuxième, il est question des souvenirs de nos bouches soleils, et dans le troisième, je ne sais plus, il y a le mot mer, mais je ne sais plus quoi d’autre, rien, sans doute, juste cela, ce mot, et cela ne fait pas un vers, pas une phrase, et j’essaie de penser tout cela, mais je n’y parviens, je demeure là avec des morceaux de quelque chose qu’il faudrait recoller, mais sans idée d’un tout, qui n’aura pas été brisé, un tout qui ne préexiste pas, et qui n’existe pas non plus, bien sûr, je préfère quand ta voix me parle parce que alors je n’ai qu’à t’écouter parler et copier ce que tu dis dans ma tête, dans ma bouche, et partout autour de moi, ce que je sais, c’est que bruit ou pas, cela ne m’empêche pas de t’écouter, bruit ou pas, ce n’est pas cela qui m’empêchera de composer mon poème, mais alors quoi ? rien, je crois, il faut du temps, c’est tout, alors je laisse le temps passer, le temps venir, je laisse le temps tranquille, j’écoute encore une fois mes phrases qui disent sur le dos du ciel souvenirs de nos bouches soleils mer, et je ne sais pas quoi d’autre, j’écoute mon fragment à l’envers, et je lui dis : vas-y, crois, pousse, mais ne sois pas un tout, non, ne le sois pas, demeure tel que tu es, de mille morceaux de rien du tout fait, car c’est ainsi que nous ferons taire le bruit, ainsi que nous dirons la vie saine et équilibrée, et qu’ayant longtemps vogué sur l’océan de plastique, nous débarquerons chez nous.

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L’homme qui, dans le jardin, propose de la cocaïne aux passants suscite l’interrogation d’un groupe de jeunes adultes : « Tu crois que c’est une blague ? » Et ce doute qui les assaille, qui ne le comprend, qui ne le partage ? Que peut-on encore prendre au sérieux sans risquer de passer pour un imbécile ? Rien, probablement. Tout est si étrange, ces derniers temps, plus rien ne semble avoir de sens, tout se mélange, les choses, les gens, les temps changent, et à l’ordre qu’on croyait certain, mais qui n’est plus qu’un mauvais souvenir désormais, une nouvelle manière de s’organiser tarde à succéder. On voudrait avoir des certitudes, ne serait-ce que pour jouir encore du luxe de douter, de prendre des poses métaphysiques où la tête repose gravement sur la main, de faire comme nos ancêtres, semble-t-il, toujours firent, sans que l’on sache vraiment s’ils ne faisaient pas semblant, mais on ne peut plus, tout est si confus, tout est si compliqué. Comment pourrait-on en vouloir à qui, fatigué de tant de perplexité, abandonne toute singularité et, renonçant à sa personnalité même, adopte telle ou telle règle de vie dogmatique, étriquée, certes, mais qui simplifie les choses, apporte une réponse définitive et hors d’humaine atteinte, car trouvant son fondement au-delà de ce monde, ou dans quelque vérité plus profonde, apaise, offre le repos léthargique de qui n’a plus besoin de penser ? N’est-ce pas à cela, in fine, que nous aspirons tous : ne plus penser ? Que les prophètes racontent des histoires ou que les historiens jouent au prophète, cela ne fait guère de différence, on a envie de les croire, non parce qu’ils disent la vérité (qui peut encore croire à la possibilité d’une vérité unique et définitive ?), mais parce que tout le reste nous fatigue, demande des efforts dont nul ne sait s’ils seront jamais récompensés. Ici et maintenant ou plus tard et ailleurs, nous avons le désir d’un bien final, comme au bout de la phrase le point, qui arrête le temps et le mouvement. C’est qu’on nous a si bien habitués à la rentabilité que nous ne supportons plus aucun délai, et l’historien comme le prophète qui parviennent à nous dire que nous nous situons à la pointe la plus avancée du bien, que nous avons été distingués parmi les distingués, répondent l’un comme l’autre à cette exigence : il faut que ça rapporte, il faut que ça paie. Sinon, à quoi bon vivre, en effet ? Le manuscrit de Tout est de l’art a essuyé un refus, ce matin. Bien mauvaise façon de commencer la journée. En réponse à cette fin de non-recevoir, je me suis contenté de réclamer le renvoi du texte imprimé : la vérité, c’est que je n’ai rien à dire à qui n’aime pas ce que j’écris. Pourtant, quand j’ai publié mon article sur Chejfec, je pensais que l’imprimeur de Mes deux mondes pourrait être un interlocuteur de choix, mais non, c’était un malentendu, rien de plus, tant pis pour moi. Dans les recoins de mon esprit, j’empile les inédits. Ensuite, un peu plus tard dans la journée, j’ai considéré trois possibilités : arrêter, changer, continuer. Arrêter d’écrire, changer de façon d’écrire, ou continuer comme je fais. Je n’ai pas réfléchi bien longtemps : malgré l’absence de succès, je ne considère pas ce que j’écris comme un échec, j’écris comme je veux écrire, j’écris comme je veux vivre. Voilà tout. Le reste ne m’intéresse pas. À Daphné, sur un tout autre sujet, mais par un autre chemin il revient au même, j’ai dit : « Le conformisme et le souci du qu’en dira-t-on sont les vertus des médiocres. » Alors, suivons le mot de Socrate à la fin du Phèdre : ἴωμεν, allons, en avant, tout le reste n’est que du vent.