14125

Comment passer en un clin d’œil d’une chaude journée d’été vers midi à une matinée qui s’achève sous un soleil glacial ? Eh bien, il suffit de refermer le livre, d’enfiler sa tenue de course et d’aller courir. À Paris, en janvier. Ou, on pourrait penser que c’est la même chose, de passer de la littérature à la réalité. Mais la littérature n’est-elle pas réelle ? Et notre monde, l’est-il vraiment ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que le choc thermique, s’il est violent, ne l’est peut-être pas tout autant que le choc de civilisation. Et les bribes de langue que je surprends en faisant le tour du jardin, où de grosses chevilles mal embouchées comblent mal le vide de la conversation, pour ne rien dire de la pensée, ces « frère », « genre », « en mode » qui sont censés attester de la bonne santé de la langue française, tranchent de façon sanglante (c’est mon petit cœur qui parle) avec les locutions cosmologiques dont j’essaie de saisir le sens dans la bouche de Socrate ; où cela peut-il bien être ἐπὶ τῷ τοῦ οὐρανοῦ νώτῳ ? À quoi cela sert-il de déchiffrer ce que des millénaires de culture ont déjà défriché ? Je ne sais pas ; — à vivre ? Je crois. Et copiant dans mon carnet de cuir rouge florentin le membre de phrase que je viens d’indiquer, j’ai envie d’écrire un poème qui commencerait par ces mots même : « Sur le dos du ciel ». Mais à quoi bon ? Daphné, que j’interroge rapidement sur le sujet ce matin en réponse à une remarque que l’on me fait par ailleurs, remarque les deux tiers des élèves de sa classe environ (peut-être un peu moins, c’est moi qui modère son propos, mais j’ai peut-être tort) ont un vocabulaire qu’elle estime « pauvre » et ne sont pas capables de changer de registre de langue entre la cour de récréation et la salle de classe (ils disent « wesh » dans presque toutes leurs phrases, précise-t-elle). On peut toujours lui reprocher d’être réactionnaire (en ce qui concerne une enfant de neuf ans, il me semble toutefois que cet argument n’est pas encore acceptable), mais le tableau prend des couleurs plus sombres encore quand on précise que l’école publique où elle est scolarisée se situe dans le sixième arrondissement de la capitale. En fait, les linguistes qui défendent l’idée d’une bonne santé de la langue française contre les adeptes du déclin ne le font pour des raisons qui ont quelque rapport avec la réalité, mais au nom d’une idéologie misérabiliste qui promeut l’inversion des rapports de domination par la valorisation systématique de toutes les formes de culture qui émane du groupe considéré comme dominé. La réalité est tout autre. C’est un paysage dévasté où les formes les plus avilissantes de culture sont devenues la norme ; quiconque n’obéit pas au régime culturel dominant (langue appauvrie, catégories de pensée caricaturales, utilisation continue du smartphone,  omniprésence des réseaux sociaux, culte de la téléréalité) se voit mis au ban du nouveau monde social, qui n’est en rien plus égalitaire que celui qu’il est censé avoir rectifié, non, l’inégalité a simplement changé de forme. Car, tout le problème est là : à la différence des adeptes du déclin qui veulent que rien ne change, ce qui est absurde, les hygiénistes de la langue veulent rendre le monde meilleur et échouent lamentablement. C’est peut-être que la sociologie bourdieusienne qui constitue le fonds de boutique de la pensée politique de gauche en France est purement et simplement obsolète : elle parle d’un monde qui n’existe plus, et dont les traces les plus récentes datent d’avant le dernier quart du XXe siècle. La culture bourgeoise, c’est la culture populaire plus l’argent, c’est la culture universelle. Il faisait -2°C quand je suis sorti, aux alentours de onze heures du matin, pour aller courir une heure et un peu plus de dix kilomètres dans le jardin. Thermique, ai-je dit, le choc l’était moins que de civilisation : même si j’avais quitté les rives de la Méditerranée où se déroule le Phèdre, j’étais bien dans le froid vif et glacé de Paris, mais les gens m’ont paru si laids que, les voyant autour de moi tourner, j’ai eu du mal à croire qu’ils me ressemblaient vraiment. Mais n’est-ce pas le même — je n’ose dire « combat », ce serait ridicule, mais « jeu » serait pas trop euphémistique, alors disons la même tension, pour rester aussi neutre que faire se peut — la même tension qui est à l’œuvre depuis 2500 ans entre ίδιώτης et τῶν πολλῶν, l’idiot et la masse ? Dans sa chambre, Daphné danse en écoutant pour la énième fois un opéra de Verdi. Serait-il possible que l’on eût quelquefois ce que l’on mérite ? 

13125

On a les pudeurs du pidgin au pays des pigeons. Et ainsi, l’éditeur français de Jewish Cock — un roman dans lequel la narratrice, petite-fille d’un nazi, fantasme à l’idée de se faire greffer une bite de juif, puisque c’est bien cela que signifie « jewish cock », « bite de juif », mais qu’est-ce que c’est que cela, une bite de juif ? faut-il préalablement la couper à un juif pour la recoudre ailleurs ou peut-on cultiver les pénis hébreux en laboratoire afin de les greffer à l’Occidentale transitoire chez qui le sentiment de la culpabilité est devenu un peu trop pénible à supporter ? (la pauvre) peut-être faut-il lire le livre pour le découvrir, ou aller au théâtre pour écouter l’actrice star au micro (pénis ?) réciter le texte, mais je n’ai pas pareil courage, je ne suis qu’un pauvre petit écrivain méditerranéen égaré dans les plaines glacées de la vieille Europe — aura jugé préférable de ne pas traduire le titre, sans doute pour ne pas effrayer l’esprit déjà bien endommagé du franchouillard monolingue moyen. Ce qu’on ne comprend qu’à moitié ne marque pas, ne laisse pas d’empreinte, cela peut s’effacer, et céder la place au prochain produit de consommation courante. Car telle est la loi du marché : il ne faut pas que des œuvres imprègnent l’esprit du consommateur, qu’il s’en souvienne, il faut que les produits s’effacent de son esprit, lequel doit redevenir cycliquement vierge et demeurer ainsi disponible à la nouveauté sans cesse recommencée. Qui, face à ce bavardage global, ne rêve d’un patois infiniment local et intraduisible ? Qui, face à cette logorrhée inepte, formulée dans la langue creuse de l’universel, ne rêve d’écrire d’innombrables et incompréhensibles pages qui résisteraient pour les siècles et les siècles à toute tentative de translation, libres dans leur patois, résolument réfractaires à toute opération visant à le modifier, entêtées, incompréhensibles, et pour cela même inacceptables, détestables, et pour cela même nécessaires, indispensables ? On pourrait me reprocher d’être un peu trop dans mes pensées (comme on reproche aux enfants d’avoir la tête dans les nuages, comme cette animatrice qui reprochait jadis à Daphné de « buguer »), et c’est peut-être vrai, mais par quel sortilège en sortirais-je ? Ce matin, marchant dans les rues de Paris, ce n’était pas tout à fait là que je me trouvais, les eaux du fleuve qui inondaient les quais ne me firent guère penser aux vagues de la mer qui toujours affluent, la mer qui donc n’est jamais la même, et j’ai peut-être tort de m’imaginer ailleurs que je ne suis, à Marseille, déjà, n’avais-je pas fini par faire de même ? ce qui revient à tourner en rond, c’est vrai, c’est vrai, mais tout en pensant que c’est vrai, je pense que ce ne l’est pas, vrai, que ce n’est pas la même chose, que le cercle n’est pas clos, que c’est une spirale, mais n’est-ce pas toujours le même argument que je reprends pour me tirer d’un mauvais pas ? Ce matin, marchant dans les rues de Paris, le pas n’était pas mauvais, tant s’en fallait, il allait bon train et, quinze kilomètres plus loin, c’est-à-dire de retour au point de départ, la fatigue me rendit une paix que je n’avais pas perdue, non, mais que j’avais besoin de retrouver. Pour aller où ? Faire le tour du quartier ou bien le tour du monde ? N’est-ce pas à peu près la même chose. Ce n’est pas tant la bêtise qui me déprime que l’idée qu’il n’y a de place que pour elle, que qui entend y échapper — pour des raisons éthiques et cosmiques qui ne sont pas étrangères à la naissance de la philosophie en Grèce antique — se trouve relégué dans les marges de la prospérité, condamné à maugréer dans son coin sombre et humide et ignoré de tous contre la nullité des temps. Je ne me sens pas appartenir aux marges, le rivage d’où je contemple les vagues affluer, le vent souffler, un oiseau traverse le paysage, ce rivage n’est pas le refuge des intouchables, c’est le point de départ, l’origine de tout voyage, monte, monte, comme l’oiseau de mer, monte jusqu’à la lumière.

12125

Dans l’entrée « Utopie méditerranéenne » du Dictionnaire de la Méditerranée édité par Dionigi Albera, il est notamment question de l’universalité de la Méditerranée. C’est une expression de Jean Ballard, qui évoque un « homme méditerranéen universaliste ». Or, précisément, ce qui m’intéresse dans la Méditerranée, c’est son anti-universalisme : c’est qu’elle soit là. Ce n’est pas n’importe où, et ce ne peut pas l’être, en quelque sorte : il faut s’y rendre (comme on se rend à l’évidence, comme on se rend en quelque lieu). D’où, à mon sens, l’absurdité d’une expression comme cette « utopie méditerranéenne », la Méditerranée étant justement quelque part (et l’utopie, non). Elle n’est pas une abstraction, elle n’est pas une idée, un pur concept, elle est avant tout un endroit, un lieu, un quelque part où l’on peut se rendre, que l’on peut parcourir, traverser, que l’on peut sentir, toucher, circonscrire, voire, même. Que la Méditerranée en tant que concept soit problématique — ce n’est pas quelque chose qui va de soi, ce concept a une histoire, récente et difficile, qui a pris forme au XIXe siècle et que la colonisation a chargé d’un poids politique auquel, toutefois, on ne saurait le réduire —, il faut le souligner, mais sa localisation ne fait pas de doute. Dans l’introduction du Dictionnaire, on peut lire que « d’un point de vue scientifique, la Méditerranée n’existe pas ». Outre le paradoxe qu’il y a à étudier scientifiquement quelque chose qui n’existe pas scientifiquement, et les difficultés que pose la sortie de ce paradoxe, la science étudiant des objets qu’elle construit elle-même, ce qui revient à dire que la science ne s’étudie qu’elle-même, parfaitement circulaire, cette position constructionniste fait comme s’il n’y avait que des élaborations, comme s’il n’y avait pas d’extériorité (un héritage, sans doute, de Derrida), de dehors, comme si je ne pouvais rien montrer du doigt, comme si je ne pouvais m’arrêter nulle part et dire : « C’est ici ». Or, et c’est cela notamment qui me semble intéressant, je peux montrer du doigt la Méditerranée, je peux dire : la mer ! la mer ! en voyant la Méditerranée depuis le chemin de fer qui traverse les quartiers nord de Marseille avant d’arriver à la Gare Saint-Charles. Je le répète : la Méditerranée, c’est quelque part. Ce n’est pas éthéré. Évidemment, c’est élaboré par des millénaires d’histoire humaine (qu’est-ce qui ne l’est pas sur terre ?), mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien en dehors de la construction. À l’universalisme, le constructionnisme apporte une sorte de réponse terrifiée par l’idée même de sortir du champ clos de la méthode, comme s’il ne fallait surtout pas excéder la limite abstraite que l’on s’assigne pour penser (comme la fameuse poule de Kircher qui, hypnotisée par le cercle de craie qu’on a tracé autour d’elle se révèle incapable de franchir cette frontière sans épaisseur) alors que c’est sans doute dans les débordements, les hors-jeu, les franchissements, les effractions que quelque chose de signifiant peut se jouer. Est-ce que dans la théorie des trois histoires de Braudel (l’histoire immobile qui se confond avec la géographie, l’histoire lente des évolutions sociales, l’histoire rapide des événements), la Méditerranée telle que je me l’imagine n’existe que dans l’immobilité ? Je ne le crois pas. Certes, qui entend le chant des cigales, à l’été du XXIe siècle, fait une expérience identique à celle que Socrate fit quelque vingt-six siècles avant lui, mais. Mais quoi ? Je ne sais pas. C’est ici que, peut-être, comme le dit Wittgenstein (PU, § 217), notre bêche heurt le sol rocailleux et se recourbe sous le choc, signe que nous avons épuisé toutes les explications. Pour le moment, du moins.

11125

Brouillon d’une lettre sur la Méditerranée. À l’écran, on voit d’énormes bouches mordre dans des sandwichs dégoulinant de graisse. Sentiment de dégoût. Comment peut-on désirer la forme que prend cette vie ? Pour ma part, la quasi totalité de la nourriture que je consomme, je la cuisine moi-même, et ne conçois pas autrement la nature de mon alimentation. On cherche une forme d’équilibre avec l’univers, mais comment y parvenir si l’on ne fait pas les choses soi-même ? La formule toute faite d’après la quelle « des pans entiers de notre économie reposent sur l’immigration »  (mais à qui, « la nôtre » ?) n’est rien d’autre que l’expression de cette conception du monde qui repose sur l’exploitation : il y aura toujours un plus faible, un plus pauvre, un plus démuni, un plus désespéré que moi pour faire les choses à ma place. C’est-à-dire : tout, et n’importe quoi, n’importe qui, n’importe comment, pourvu que je n’aie pas à faire les choses moi-même. C’est là que la première déchirure, peut-être, se fait, entre le monde et moi, quand je ne consens plus à faire les choses moi-même (par obsession du surplus, paresse, désir de supériorité, etc.). D’où dérive l’esclavage et toute notre économie fantôme. Dans les cuisines sombres et sur les chaussées glissantes de l’Occident, travailleurs à bas coût pour sauver l’illusion de la prospérité, de la disponibilité, de l’accessibilité ; que m’importe la réalité, dit la bonne conscience européenne, du moment qu’est sauf mon pouvoir d’achat ? L’identité n’est rien d’autre : la valeur des valeurs. Tout cela dans l’image hideuse d’une bouche trop grande, aux dents trop blanches, qui mange trop gras. Sentiment de dégoût (bis). Dans le brouillon de ma lettre sur la Méditerranée, il est question du tissage (plutôt que du métissage) comme métaphore de la Méditerranée. Entre le réservoir infini de main-d’œuvre à bas coût que constitue pour la conscience occidentale le continent des migrants et l’Europe s’étend, en effet, cette mer. Mais ce n’est pas vraiment à une question de géographie, de politique ou de géopolitique que ma métaphore entendait répondre. Je ne sais même pas si elle entendait répondre à une quelconque question. Non, je crois que je lui destinais plutôt la tâche de m’aider à cerner ce que j’entends par « sentiment méditerranéen », où se tissent (donc, puisque c’est le verbe à conjuguer) différents rivages, la philosophie, une certaine idée du paysage, de la lumière, des couleurs. 

10.1.25

« C’est mieux, c’est bien ; mais “mieux”, cela ne veut pas dire “bien” ». Tout en prenant ma douche, j’étais en train de tracer des signes invisibles, car faits avec les doigts sur un carreau de céramique blanc au mur de la salle de bain, et je les commentais dans le moment même où je les dessinais, ces signes, par les propos que je viens de citer : un point sur la gauche pour situer « mieux », un autre à sa droite pour « bien » et une flèche qui, par en-dessous et de droite à gauche, relie « bien » à « mieux » afin, tout en les associant, de signifier leur différence. Malgré son caractère récursif, la flèche soulignait le parcours d’un progrès tout en insistant simultanément sur la limite de ce progrès, d’où son caractère récursif, mais non pas pour accabler celui qui est mieux sans être bien, non, au contraire, pour l’encourager. Lui, c’est-à-dire : moi. Décrivant comme je viens de le faire à l’instant cette scène dont je ne sais si elle est philosophique ou comique (s’imagine-t-on Socrate philosophant tout nu sous sa douche ? sans doute pas, non, et pourtant, Diogène ne vécut-il pas dans un tonneau ? la posture ne fait donc pas le penseur, tant s’en faut), je me suis fait remarquer que peu de choses, dans le fond de la baignoire, me séparaient de Daphné, ma fille, la nymphe, qui pourrait rester des heures sous la douche, elle aussi, à inventer des aventures, faire vivre des personnages, raconter des histoires, ce qui est comme faire, défaire, refaire le monde. Je venais d’aller courir une heure dans le froid parisien (températures de l’air lors des dernières courses selon le registre des courses : 4 janvier, -1°C, 6 janvier, 9°C — mais ce jour-là, c’était jour de tempête —, 7 janvier, 4°C ; 9 janvier, 2°C ; 10 janvier, 2°C) et je considérais en pensée et à haute voix les effets conjugués sur mon organisme, ma santé mentale ainsi que mon allure physique de la course à pied et du régime analcoolique et hypocalorique auquel je m’astreins depuis le début de l’année, quand cette réflexion assez étrange, quand on y pense, mais loin d’être fausse, cependant, me vint soudain. Assez étrange, puis-je dire, ce me semble,  surtout que j’y pense, parce que je ne sais pas très bien ce que j’entends par « bien » et, en ce sens, je ne sais pas très bien non plus ce que j’entends par « mieux », c’est une conséquence logique, mais je suis capable de comparer les termes entre eux comme s’ils se rapportaient spontanément à une commune mesure. Et sans doute n’est-ce pas tout à fait faux, en effet, cette commune mesure, ce pourrait être la quantité de graisse que je constate à la surface de ma personne et dont je souhaite me débarrasser, à la fois pour des raisons esthétiques et des raisons éthiques, lesquelles ne font, je me répète, qu’une, d’où le sens de l’expression par laquelle je subsume tout cela : ma « diète philosophique ». Maigrir pour maigrir, faire dry january pour simplement prouver que je ne suis pas un vieil alcoolique décati, je ne dis pas cela pour me distinguer, pas seulement, du moins, cela n’aurait aucun sens pour moi. Ou mieux, j’entends : si la vie n’avait aucun sens pour moi, il n’y aurait pas de raisons d’être plus ou moins gros, plus ou moins alcoolique, cela n’aurait aucune espèce d’importance, je pourrais me laisser aller, je pourrais me laisser crever, quelle différence cela ferait ? La diète philosophique se distingue ainsi du régime ordinaire en cela qu’elle ne se fait pas sur le fond d’une angoisse éco-hygiénique et de la peur de vieillir, c’est-à-dire de la peur de mourir, mais se déploie dans l’horizon du sens même de l’existence, lequel ne se limite pas à ne succomber pas sous le poids de l’obésité, ce n’est pas ce que je veux dire, mais en participe toutefois. Si je pousse un peu plus avant cet exercice d’auto-analyse dans lequel je me suis lancé, je dois à la vérité de le dire, sans le vouloir vraiment, ni même m’en apercevoir tout d’abord, simplement à la faveur d’une phrase que j’ai effectivement prononcée sous la douche en l’accompagnant des gestes décrits plus haut, je dois ajouter que le regain d’intérêt que j’éprouve depuis la fin de l’année dernière et le début de cette nouvelle année pour la notion de Méditerranée n’est pas étranger à cela : la diète philosophique comme moment de la mise au jour du sens de l’existence s’inscrit dans un horizon méditerranéen (dont la douche chaude, je le conçois avec certitude, est une manifestation à multiples dimensions — esthétique, hygiénique, symbolique, érotique) ; c’est là qu’elle prend tout son sens. Au menu, ce midi : des spaghetti à l’huile d’olive, figues sèches et parmesan, un pamplemousse rose, du pain. Fini le passionnant Lampedusa. Une histoire méditerranéenne de Dionigi Albera dont, en plus de la vaste fresque braudélienne dans lequel il inscrit cette île que l’actualité du monde a récemment remis au centre de la Méditerranée, j’ai goûté avec joie les italianismes. 

9.1.25

À qui veut faire des phrases sur la nature du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, du digne et de l’indigne, il apparaît que, dans le moment même où elles se présentent à lui, elles se perdent dans une sorte d’océan indistinct fait de baves propos qui ne laissent rien entendre. Tout se perd dans le sans-écho (mat, plat, à la fin, on ne se sera même pas entendu penser). Comment firent nos lointains prédécesseurs, avec leurs définitions, leurs sentences, leurs maximes, leurs généralités, s’étonne-t-on, pour parvenir à formuler quelque chose sensée, — et qu’on les comprenne encore ? Dans la multiplication des sources, des canaux de diffusion, des émetteurs d’opinions, et passim, ce n’est pas la rareté seule qui demeure introuvable (pas le moindre des paradoxes), mais la signification même, comme si cette dernière ne tolérait pas les excès, à l’image de ce pouvoir dont l’omniprésence (la manifestation permanente) cache mal l’impuissance (son action est sans effet positif). Et ce phénomène nous renseigne tout autant sur nos capacités propres (Que puis-je faire ?), l’horizon de nos attentes (Que puis-je espérer ?) que le monde dans lequel les unes et les autres sont susceptibles de se déployer (Qu’est-ce que tout cela veut dire ?). Car, au vrai, capacités et attentes ne se déploient pas d’elles-mêmes dans une sorte d’espace autrement neutre et vide ; nous ne sommes pas les premiers habitants de la terre, tout est toujours déjà dans le monde. Problème : ce monde est-il fait pour nos capacités et attentes ? Le fut-il jamais ? Grande question qui demeure sans réponse. Dans ce monde, actions et horizon se trouvent réduits à une résonance si brève que, soi-même, l’instant après que l’on a parlé, on ne sait plus très bien ce que l’on a dit, ni même si seulement l’on a dit quelque chose. Sous d’autres réverbérations, il en irait peut-être autrement, mais nous n’y sommes pas, justement, ailleurs. Et les comprend-on encore ? Non que le sens (se) soit perdu — je ne crois pas en cela, à tort, qui sait ?  —, mais chaque époque parle d’elle-même, pour elle-même. Afin de s’étranger enfin, il faudrait raconter l’incompréhensible histoire de l’incompréhensible. C’est-à-dire cela même qui, précisément, donc, ne se peut pas raconter. Dans l’impossibilité où nous sommes de nous étranger, nos mœurs nous sont alors étrangères, comme des scènes jouées par d’autres et qu’on passe à l’écran (l’ancienne histoire, déjà, du regard aveugle). Immédiateté sans soupirs où nous nous trouvons si loin de nous, — nous nous y trouvons sans nous trouver. Là, sous des visages différents, c’est toujours la même parole, toujours la même pensée, facile, qu’on comprend trop bien, et qui n’allume aucune de nos zones sensibles, — encéphalogramme plat. Cela qui ne se peut pas raconter, ai-je écrit il y a quelques lignes à peine (des heures en vérité, ces phrases m’auront occupé dès le réveil, ce matin, et c’est à présent le début de l’après-midi), du moins pas à nos oreilles habituées à la seule contemporanéité, nos désirs formatés par l’immédiateté de leur satisfaction : pour goûter les saveurs rares, les parfums errants de l’incompréhensible, il faut ne pas craindre le temps mort, le vide dans les idées, le désert autour de soi, l’écart solitaire, l’accident de parcours. Couru une heure en fin de matinée, le froid claquait sur mes cuisses et raidissait mes doigts, à présent, un soleil pâle perce non sans mal les nuages. Et moi, je suis là, qui écris.

8.1.25

Mais fragile perfection. Mal dormi. Les théories qui mettent à part le corps et l’esprit s’écroulent sous le poids de nos paupières après une mauvaise nuit de sommeil. Nous voudrions nous arracher à cette pesanteur, mais nous sommes entraînés par elle, tout au fond des choses. Et, en plus, il pleut. Faut-il donc que l’univers conspire toujours à nous nuire ? Ou est-ce que trop de perfection, comme une obésité de l’univers, serait une pathologie du cosmos ? L’imperfection — en l’occurrence, le manque de sommeil, la fatigue, la pluie, et la sensibilité excessive au temps qu’il fait qui découlent de la conjonction de ces facteurs (comment pourrait-on dire ? la météothymie ?) — serait le roulis continu, le plain ennui sur le fond duquel les vagues de la perfection rouleraient quand le temps et l’humeur le permettent, enfin. Je me frotte les yeux pour tâcher d’y voir clair. J’ai froid. Quand les sons résonnent dans l’oreille longtemps encore après qu’ils se sont tus, ou que les images rémanent sous nos paupières closes, que faut-il entendre ? Que la vie ne nous apporte jamais ce que nous attendons d’elle ? Tout comme j’ai hésité à poser la question, j’hésite à y répondre. Qui peut se flatter de savoir accueillir l’imprévisible ? Puisque, justement, l’imprévisible ne peut faire l’objet d’un savoir qu’après qu’il a été vu, c’est-à-dire quand il n’est plus ce qu’il était, imprévisible. Et n’est-ce pas que la plupart de nos prévisions semblent faites au passé, qui se fondent sur l’état des lieux antérieur ? Hier, dans un rayon de soleil, je louais l’harmonie cosmique et, aujourd’hui, sous la pluie, je pleure son absence. Pluie et larmes sont unes et les mêmes. Ce matin, par contraste liquide, sous la douche, j’ai rêvé que je me plongeais dans un bain si brûlant qu’il ne refroidirait pas et d’où je sortirais après des siècles de cette immersion lavé de toute ma faiblesse. Au lieu de cette mer éphémère, j’ai demeuré un peu trop longtemps sous l’afflux continu de la douche, rêvant à mon bain de délassement, ne cessant de me dire : « Il faut que je sorte maintenant » pour mieux rester, pareil à l’enfant qui, au matin chaud de la couverture, n’a nulle envie de sortir du lit. Hier, avec Daphné, juste avant de nous dire bonne nuit, nous avons parlé de la nécessité de garder son âme d’enfant. Et, en effet, sommes-nous tombés d’accord, elle et moi, cela ne doit pas être impossible. Ne suffit-il pas, en effet, de pouvoir toujours s’émerveiller ? Malgré le temps et l’humeur, je tiens la diète philosophique, jeûne à temps partiel et quête la légèreté. 

7.1.25

Perfection, sentiment de la. Quand un rayon de soleil est venu réchauffer la table où je prenais mon déjeuner. Là, dans cette chaleur éphémère, j’ai bu mon bol de soupe, les yeux fermés. Et l’épaisseur de la porcelaine était semblable à celle de mes paupières, pas transparente, mais pas tout à fait opaque non plus. Le bol vide, quand mes yeux se sont ouverts au fond, j’ai vu la lumière qui passait à travers, filtrée, blanche, et quasi aveuglé par le spectacle clos de la lumière, quand j’ai posé le bol, tout le paysage circonscrit de la pièce où je me trouvais m’a paru aveuglé d’une intensité rare. Ai-je fermé les yeux pour sentir sur mon visage la chaleur de l’hiver ? Je ne sais pas. Mais je me souviens que, buvant mon bol de soupe aux légumes, j’ai eu la certitude que la chaleur du soleil était égale à celle du liquide que j’étais en train d’avaler et que, si j’avais été en train de boire le soleil, la sensation n’en eût peut-être pas été fondamentalement différente, pas essentiellement plus intense. Et que, encore une fois, tout était parfait. Je ne sais pas si tout est toujours parfait et que nous n’en prenons conscience qu’à des moments isolés dans le temps (la pensée serait l’archipel des perfections) ou si tout n’est parfait que par moments, mais quand le moment est tel, quelle différence cela peut-il bien faire ? Au menu : un bol de cette soupe aux légumes, des filets de maquereaux à l’huile d’olive, du pain, un pamplemousse rose. Est-ce là toute ta diète philosophique ? Et pourquoi pas ? Pendant que je débarrassais la table,  ensuite, rangeais les ustensiles de cuisine et les couverts dans le lave-vaisselle, essuyais la table où je venais de déjeuner, je me suis aperçu qu’il y avait longtemps que je ne m’étais pas senti ainsi, je ne sais pas comment, j’allais dire : « aussi bien », mais cela ne veut pas dire grand-chose, c’était une sorte de sensation totale, qui ne me concernait pas que moi, mais tout, et le monde et moi. Avant, j’étais allé courir une heure. Et tout semblait couler, à la faveur d’une nécessité que je pouvais percevoir dans le temps même où elle se déroulait. J’étais avec le monde et le monde était partout. « Perfection », est-ce le nom que je donnerais à cette sensation ? Non, mais au sentiment, car la sensation était accompagnée de sa claire conscience en sorte que la conscience n’accompagnait pas la sensation, l’une et l’autre n’étaient en fait qu’une seule et même réalité. J’étais là. Et tout, et le monde et moi, et l’ensemble des phénomènes qui se déroulaient partout où je me trouvais à ce moment-là, tout était parfait. À présent, je regarde de l’autre côté du boulevard : dans la pièce noire de l’appartement vide, l’écran émet une lumière blanche tirant sur le gris, pendant un moment, j’ai cru que des images bougeaient, mais non, c’était la branche nue de l’arbre dans la rue qui s’agitait au vent, intercalée entre l’écran et moi. La vision de cette veille perpétuelle, de cet allumage éternel m’angoisse. Du sublime au ridicule en si peu de temps. Tout est-il parfait, vraiment ?

6.1.25

« La raison grecque, écrit Jean-Pierre Vernant à la fin des Origines de la pensée grecque, ne s’est pas tant formée dans le commerce avec les choses que dans les relations des hommes entre eux. Elle s’est moins développée à travers les techniques qui opèrent sur le monde que par celles qui donnent prise sur autrui et dont le langage est l’instrument commun : l’art du politique, du rhéteur, du professeur. La raison grecque, c’est celle qui de façon positive, réfléchie, méthodique, permet d’agir sur les hommes, non de transformer la nature. Dans ses limites comme dans ses innovations, elle est la fille de la cité. » Le sens positif que Vernant donne à l’expression « transformer la nature » — sens marxiste, inspiré de la dernière des thèses sur Feuerbach —, pour nous, évidemment, sonne différemment, car transformer la nature, ce fut surtout la détruire, nous le savons désormais, et cette façon de souligner la limite de la pensée grecque depuis un point de vue qui se situe après la révolution industrielle me paraît quelque peu incongrue (mais c’est peut-être un mauvais reproche que je fais à Vernant). Plus profondément, dirais-je, il y a quelque chose d’intéressant que cette manière de montrer les lacunes de la pensée grecque manifeste par la négative : la pensée grecque se situe avant la séparation entre l’être humain et la nature. Les « physiciens d’Ionie », comme les appelle Vernant (Thalès, Anaximandre, Anaximène) expliquent le monde de façon purement immanente parce que l’être humain n’est pas à part de la nature, il ne constitue pas un règne exceptionnel, et c’est sans doute cela qui explique la possibilité que, schématiquement, un même modèle conceptuel vienne régir et la cité et la nature : il n’y a pas de solution de continuité entre l’univers naturel et l’univers humain, c’est un seul et même cosmos qui obéit à un même ensemble de lois. C’est la séparation entre l’être humain et la nature, et la croyance en la supériorité de l’être humain et de la nature qui la motive ou dont elle découle, qui justifie la transformation de la nature, laquelle n’a aucun sens pour un Grec de l’Antiquité. La pensée grecque, ce en quoi elle est fondamentalement non-moderne, se situe avant cette séparation. Telle que je l’entends, la Méditerranée est la conception de cette non-séparation. Mais, évidemment, le terme de « non-séparation » pas plus que celui d’« union » ne sont pas à leur place ici : une chose qui ne se pense même pas (qui ne relève même pas de l’impensable ou de l’impensé), une chose dont la pensée ne se présente même pas, une telle chose ne se nomme pas (elle n’est pas). La Méditerranée me semble être le lieu conceptuel d’où la possibilité de cette non-séparation peut se penser. « Ah ! par Héra, le bel endroit pour y faire halte ! Ce platane vraiment couvre autant d’espace qu’il est élevé. Et ce gatillier, qu’il est grand et magnifiquement ombreux ! Dans le plein de sa floraison comme il est, l’endroit n’en peut être davantage embaumé ! Et encore, le charme sans pareil de cette source qui coule sous le platane, la fraîcheur de son eau : il suffit de mon pied pour me l’attester ! C’est à des Nymphes, c’est à Achéloüs, si j’en juge par ces figurines, par ces statues de dieux, qu’elle est sans doute consacrée. Et encore, s’il te plaît, le bon air qu’on a ici n’est-il pas enviable et prodigieusement plaisant ? Claire mélodie d’été, qui fait écho au chœur des cigales ! Mais le raffinement le plus exquis, c’est ce gazon, avec la douceur naturelle de sa pente qui permet, en s’y étendant, d’avoir la tête parfaitement à l’aise. Je le vois, un étranger ne peut avoir de meilleur guide que toi, mon cher Phèdre ! » Si on lit des passages bucoliques comme celui-là (Phèdre, 230 b-c, que j’ai déjà cités ici et dans mes Habitacles), si on les prend un peu au sérieux et qu’on n’en fait pas des en-passant pittoresques, on obtient en quelque sorte une preuve de l’absence de séparation entre ce que nous avons fini par appeler « l’environnement » (le concept même d’« environnement » atteste de la séparation humain / nature, au sens où la nature environne l’humain, le centre est l’humain et la périphérie, la nature) et l’être humain. D’une façon passablement circulaire, on pourrait dire que la philosophie est née dans ce cadre-là, sous ce climat-là, dans ce paysage-là, parce que ce cadre-là est propice à la philosophie : la philosophie est née en Méditerranée parce que la Méditerranée est propice à la philosophie. Parce que le climat méditerranéen (au sens le plus large possible de « climat », à la fois propre et figuré : conditions météorologiques, mais aussi atmosphère, ambiance) est propice au développement  philosophique de la pensée (encore une fois : le climat, les couleurs, la qualité de la lumière, la transparence de l’air, la vue qui donc porte loin, etc.). Et aux facteurs déjà évoquées (esclavage, climat méditerranéen), comme le passage du Phèdre que je viens de citer me semble le souligner (j’entends : la façon dont parle Socrate n’est pas simplement une façon de parler), il faut ajouter le polythéisme (présent dans le passage que je viens de citer) : dans une pensée polythéiste, tout est vivant. Il y a en outre une grande cohérence dans les passages bucoliques cités : ici, en 230 b-c, ce sont les nymphes et Achéloüs qui sont invoqués et, plus loin, en 258e-259b, ce sera l’épisode célèbre d’Ulysse et des Sirènes. Or, dans la généalogie mythologique des Grecs, les Sirènes sont les filles ou les sœurs d’Achéloüs. Ces passages bucoliques ne sont donc pas déconnectés l’un de l’autre, ils sont liés par des relations fortes (ils appartiennent à la même famille). « Tout est vivant », contrairement à ce que l’on a pu méprendre, cela ne signifie pas « enchanté », mais « en vie », ce qui n’a rien à voir. La physis n’est pas ensorcelée, elle est en vie, comme une plante, elle pousse. Et Socrate n’est pas mal à l’aise dans le cadre qu’il décrit, tant s’en faut : son corps et le paysage semblent s’emboîter l’un dans l’autre, s’épouser réciproquement, sans distance, sans écart, sans opposition. Eux aussi, ils sont de la même famille.

5.1.25

Sur le “croisement” d’hier : à votre succès, je préfère mon échec. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que je me sens bien, sans aucun doute. Étonnamment, allais-je écrire, et je l’ai écrit, d’ailleurs, mais c’est à tort, ce n’est pas vrai, cela n’a rien d’étonnant. La vérité, c’est que je fais tout ce qu’il faut pour me sentir bien, pour aller bien. Aller bien ? Je ne sais pas. Aller, cela dépend d’où, et c’est vrai que je ne sais pas trop où je vais. Cela, non, je ne peux pas le nier. Faut-il dès lors que je tâche de le savoir ? C’est-à-dire que je sais et je ne sais pas où je vais, le savoir et le non-savoir ne se situant pas à la même échelle : à une grande échelle, dirais-je en exagérant quelque peu la taille de la mesure, je sais, mais dans les détails, pas tout à fait. Et là, dans les détails, faut-il que je détermine ? Cela, c’est ce que je ne sais pas. Je crois que non. Je remarque, en passant, que j’emploie souvent cette expression « La vérité, (c’)est que… », trop, je crois, même, et je ne sais pas très bien d’où ce tic vient, pourquoi je fais appel ainsi à la vérité alors que je pourrais tout aussi bien faire appel à mon goût singulier, à mon idiosyncrasie, puisque ce dont je parle, ce n’est pas quelque chose d’objectif — le monde — par opposition à quelque chose de subjectif — la conscience, le moi, que sais-je ? — et que la vérité, ce n’est pas ce qui fait le lien entre les deux, cette opposition n’a aucune valeur réelle, c’est une façon de parler que nous avons pris l’habitude d’employer (des siècles à philosopher dans un monde monothéiste sont passées par là alors même que la philosophie est née dans un monde polythéiste) et dont, ayant constaté qu’elle ne nous est d’aucune utilité, nous sommes incapables de nous défaire. Pourtant, il y a des moyens de nous en défaire, il y a d’autres manières d’envisager les choses. La vérité, c’est que. Tu vois, tu recommences. Cesse de formuler tes phrases de la sorte. Va au plus simple. Comme voici : Nous nous enfermons dans des systèmes de pensée dont nous voyons bien qu’ils échouent à remplir les tâches que nous leur avons confiées (la paix universelle dont sont supposés être porteurs les monothéismes, par exemple, et dont on voit bien qu’elle est illusoire, tous étant porteurs, à des moments ou d’autres de leur histoire, de la violence la plus effrayante qui soit) et nous semblons manquer des ressources conceptuelles et sensorielles pour en sortir et nous en débarrasser une bonne fois pour toutes. Ou, du moins, dirais-je, ces ressources, nous sommes incapables de les mobiliser, ce qui n’est pas exactement pareil, elles sont là, mais nous ne savons pas comment nous en servir, elles sont comme des objets bizarres dont l’usage nous est incompréhensible. Pourtant, il y a d’autres voies, et d’autres façons de faire les choses, il suffit de ne pas se crisper, ne pas se recroqueviller sur ses croyances, être ouvert aux événements, aux possibles (aux possibles passés et aux possibles futurs). Dans ses recherches, l’historienne Cecilia D’Ercole parle d’une « plasticité du polythéisme » au sein de la Méditerranée antique, laquelle plasticité facilitait les échanges entre les cultures issues de cet espace parce que les divinités pouvaient se traduire les unes dans les autres. Par exemple, Hercule est Héraclès pour les Grecs, Hercle pour les Étrusques, Hercules pour les Romains, Melkart pour les Phéniciens. La même figure circule ainsi de culte en culte, de culture en culture, rendant possible la communication, la compréhension réciproque, là où, bien trop souvent, les monothéismes se sont révélés hermétiques, obéissant à une logique strictement monadique. Et nous qui faisons comme s’ils étaient des horizons indépassables (j’entends : même l’athéisme demeure prisonnier des monothéismes, il n’est qu’une unité négative, pour ainsi dire). Alors, à quand la fin de cette illusoire et étroite unité ? Parce que ce n’est qu’une question de temps, tu sais.