14225

C’est beau, l’amour (ce n’est pas le jour de la saint Valentin que je dirai le contraire). Et c’est beau, Marseille. Elle a la photogénie docile, en effet, Marseille : un plan sur les fesses d’Ariane Ascaride, un autre sur la Bonne Mère ; — c’est si facile d’être amoureux. Pourtant, quelque chose ne va pas. Au début du film, incrusté à l’écran, il y a une traduction en prose des premiers vers de la Divine comédie de Dante, qui font à peu près : « Au milieu de la course de la vie, bla bla bla », étrange, cette « course », là où Dante dit « cammin », qui laisse peu de place au doute (mais, on a l’impression qu’il faut toujours faire preuve d’une extravagante originalité quand on traduit Dante, comme si le traducteur — professionnel ou amateur — refusait de s’effacer, mais voulait grimper tout en haut du monument, drôle d’idée, alors qu’il suffit de suivre le rythme et la rime terzine, mais passons), et plus le film avance, et plus l’on se demande ce que cela veut dire : est-ce un épais vernis intellectuel passé sur un fond d’incompréhension ? une vaste fumisterie ? une bouillabaisse infâme qui veut se faire chef-d’œuvre ? on ne sait pas, mais l’on sait que l’histoire qui nous est racontée — une femme aime deux hommes — n’a pas grand-chose à voir avec l’itinéraire spirituel de l’âme, le voyage initiatique, la perspective d’une transfiguration dans les retrouvailles supraterrestres avec la bien-aimée, une sainte quasi devenue. Faire de l’eschatologie dantesque une vulgaire crise de la quarantaine, il fallait oser, quand même. Je ne sais pas si j’avais déjà vu un film de Robert Guédiguian. Avec maman, probablement, mais sans doute pas en entier. Marie Jo et ses deux amours n’est pas un mauvais film, non, — c’est pire. Il y a quelque chose de profondément révoltant dans ce film, dont on cherche longtemps la clef avant de la trouver, un peu comme la lettre volée, au beau milieu de la figure d’Ariane aux belles fesses : tout est prétexte à filmer la femme. La femme qui rit, la femme qui pleure, la femme qui jouit, la femme qui meurt. Les plans où se superposent à l’écran les vues de Marseille (la Bonne Mère vue depuis l’autoroute qui vient d’Aubagne) et le visage de Marie Jo sont les plus regrettables, comme si le cinéma se tournait toujours vers le dedans, comme s’il était incapable de s’ouvrir au monde, pourtant sublime (des calanques à l’Estaque, du Panier au Frioul), qui s’ouvre tout autour de nous. En regardant la photogénie facile (mais réelle, c’est beau, il n’y a pas de doute à ce sujet) de Marie Jo et ses deux amours, j’ai eu envie d’un film sans paroles sur Marseille, fait de longs plans fixes, qui capteraient la lumière sans commenter, sans ornementer, qui montreraient la pureté, la simplicité, qui sont encore possibles, malgré tout, et les couleurs qui irisent sous le soleil. Dans de rares scènes, la caméra arrête de juger (car, oui, dire à tout bout de champ : « Regardez comme elle est belle, ma femme » c’est juger, et c’est insupportable), comme dans ce plan où Daniel (Jean-Pierre Darroussin) et Marie Jo sont nus dans la salle de bain. Daniel, qui sait qu’elle le trompe, essaie de la forcer pour lui prouver qu’il est encore un homme, et qu’elle est encore à lui, mais elle ne se laisse pas faire, c’est une vraie fille du Sud, Marie Jo, alors Daniel renonce, ce n’était pas ce qu’il voulait, de toute façon, il n’avait pas envie de lui faire du mal, il est faible, battu, perdu, il s’assoit sur le bidet, accablé, elle vient vers lui, et ils s’enlacent tendrement. Le film aurait dû s’arrêter là. Ou quelque part par là. Tout le reste est superfétatoire, pour ne pas dire, tout simplement, vain. Mais le cinéaste veut aller au bout de sa démonstration (c’est son obsession, prouver qu’il a raison) : le désir de la femme est pur, les hommes sont des lâches, les enfants, des fascistes (le personnage de la fille est exécrable, pour ne rien dire de son petit-ami, un raté de première, on dirait un personnage écrit par un beau-père terrifié à l’idée qu’un homme lui vole sa fille), et la société tue les femmes libres. Ou quelque chose comme ça. À un moment, Daniel dit (c’est moi qui traduis) : « Zut, quand même, ça suffit, je n’aime pas ça, moi, être cocu », et c’est alors que le drame arrive. Quand l’homme refuse le désir innocent, absolu, pur, de la femme, la mort s’ensuit. Ce désir, l’homme le refuse parce que l’homme est un lâche, parce que l’homme est un cloporte, il n’a pas de belles fesses comme Ariane, qui incarne la liberté face au fascisme de la société. Pourtant, c’est lui que j’ai eu envie d’aimer : ce personnage faible, dépassé, et dont la vérité est d’autant plus flagrante, d’autant plus émouvante, qu’elle est vaincue. Il y a une scène très juste (inconsciemment juste) dans le film : quand elle est dans l’appartement de Marco, son amant, donc, Marie Jo porte les mêmes escarpins transparents qu’elle portait quand elle dansait avec son mari le jour de son anniversaire. Marco lui offre une robe grotesque en cadeau, et c’est dommage : cela éclipse ce qui est vraiment beau dans le film, ce qui aurait pu l’être en tout cas. Dans l’amour perdu, se révèle l’illusion dont nous étions la victime : tout ce que nous croyions être pour nous, nous nous rendons compte que ce peut être pour n’importe qui, pour tout le monde. L’amour rendait le monde particulier. La mort de l’amour montre le monde dans sa généralité abstraite, désincarnée (il n’y a plus pour nous nulle chair à toucher, caresser, étreindre, sentir, aimer) : plus rien n’est pour nous, tout est pour l’autre, qui n’est pas nous, c’est-à-dire qu’il n’est personne. Ces escarpins transparents que nous croyions que l’être aimé portait pour nous plaire, et seulement à nous, elle les porte en réalité pour plaire à tout le monde, à n’importe qui, à qui elle veut, à l’autre. Et ainsi, nous prenons conscience que nous ne sommes pas seuls au monde, l’être aimé et moi, il y a tous les autres, tout autour de moi, qu’elle aime, qu’elle aimera, et qui ne sont pas moi, et pour lesquels elle me quittera, m’abandonnera. Ces escarpins transparents, qui, en eux-mêmes, ne sont pas très beaux, ces escarpins sont sublimes, toutefois, parce qu’ils montrent tout cela — l’angoisse, la perte, la solitude, le désenchantement, la grande misère —, mais tout se passe comme si Guédiguian ne les voyait pas, ne le voyait pas, tout cela, que les escarpins montrent, comme s’il ne voyait que les jambes, les belles jambes d’Ariane, sans doute parce qu’il est encore victime de l’illusion, qu’il ne voit pas ce qu’il filme, qu’il ne voit pas ce qu’il regarde, ne voit pas ce qu’il voit, ne voit même pas ce qui crève les yeux de ses personnages, qui en souffrent, et qui vont en mourir, mais croit en son système de valeurs à lui : il ne voit pas le monde, il voit sa conscience. La fin arrive, pas la fin du film, qui arrive bien trop tard pour le spectateur, qui peut-être dort déjà ou rêve à autre chose, un autre film, par exemple, mais la fin en soi, la fin arrive pour que nous perdions nos illusions. Dante a perdu Béatrice, et c’est pour cette raison qu’il part à sa recherche. La crise de la quarantaine n’est pas la perte, n’est pas la fin, ce n’est rien. Pour parler une langue qui n’est pas la nôtre, c’est une idée si petite-bourgeoise qu’on se demande bien comment Guédiguian ne l’a pas vue. Mais je vais me répéter : il ne voit rien, il est aveuglé par ses illusions, il ne voit que sa propre conscience qui fait écran entre lui et le monde. Guédiguian est aveuglé par son amour pour sa femme — ce qui est sublime, soit dit en passant, aimer sa femme, mais n’est pas de l’art — et sa haine de la bourgeoisie (qu’incarne Julie, la fille de Marie Jo et Daniel). Et nous, nous qui voyons tout à travers ses yeux à lui, nous, nous ne voyons rien du tout.

13225

Il y a de quoi devenir fou, non ? (Oui.) Tout à l’heure, quand l’obèse cortège du vice-roi des Amériques a passé sous mes fenêtres, je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire. C’était si grotesque, si bêtement démesuré, cette débauche de moyens, et pour quoi ? pour rien, que c’en était comique. Pourtant, la réalité ne prête pas à rire, tant s’en faut, ou c’est ce que l’on dit, du moins, mais moi, je ne le crois pas. Qui peut désirer cette sorte de vie ?  La vie des riches, la vie des puissants, non-vie, plutôt, faudrait-il dire, pour être exact, qui ? Tout le monde ? Pauvres de nous. Pour se prouver à soi-même que l’existence a un sens en soi (elle n’en a pas), c’est comme si l’être humain avait pris le parti de faire le plus de bruit possible quand l’autre choix, se taire, eût été préférable. Et peut-être est-ce à cela que se résumera l’histoire humaine, à la fin : le fruit qui alla pourrissant d’innombrables mauvaises décisions. La moitié du boulevard (dans le sens Duroc-Vavin, c’est ainsi que je le dirai) avait été bouclée pour l’occasion. Mais pourquoi pas l’autre ? Je ne le sais ; peut-être pour préserver l’illusion de la normalité. Et quand j’ai vu ces véhicules (dix, vingt, trente, je ne sais combien, je n’ai pas eu le temps de compter, j’étais occupé à m’esclaffer) avec des petits fanions bleu et rouge et blanc qui flottaient au vent pollué à l’avant des véhicules, l’un de l’hôte pays, l’autre du pays hôte, j’ai été pris de la franche hilarité dont je viens de parler. J’étais en train de faire des recherches sur le plurilinguisme de Dante, et je venais de lire cet étrange poème de Raimbaut de Vaqueiras, « Eras quan vey verdeyar » (« Maintenant que je vois reverdir »), un descort dont chaque cobla est écrite dans une langue différente (provençal, italien, français, gascon, galicien) et la dernière dans toutes ces cinq langues (deux vers de chaque) et cet autre poème de Dante, non moins déroutant (smarrita ?), écrit en trois langues qui alternent (italien, latin, français), « Aï faus ris, pour quoi traï aves » (« Ah, faux sourire, pourquoi m’avez trahi »), lire ou plutôt tâcher de comprendre quelque chose, ce qui ne va pas de soi, fasciné par cette multiplicité des langues dans un même poème où Dante jongle avec les idiomes et fait rimer entre elles les langues diverses, non comme si c’était une seule et même langue, mais précisément parce que ce sont des langues différentes, et qui lit ce petit poème doit sans cesse faire un effort de reconfiguration de sa pensée, peu habitués que nous sommes à parler plusieurs langues à la fois. N’est-ce pas merveilleux, étais-je en train de me dire, que la poésie ne se compose pas en une seule langue, mais en plusieurs ? N’était-elle pas plus ouverte, cette époque, avant l’invention des nations, quand écrire de la poésie, c’était parler plusieurs langues ? Suis-je naïf ? Probablement. Qu’importe ? Dans sa vita de Filippino Lippi, me suis-je empressé de le noter dans le fichier ΛΑΒΥΡΙΝΘΟΣ de mes notes, Giorgio Vasari écrit à propos de la Cappella Brancacci : « Dans la scène suivante, il nous donne les portraits de son maître Sandro [Botticelli] et de nombreux autres amis et hommes connus parmi lesquels le courtier Raggio ; ce personnage plein de talent et d’esprit sculpta sur un coquillage l’Enfer de Dante en entier, avec tous les cercles et divisions des fosses et du puits, respectant dans leur rapport exact toutes les figures et tous les détails conçus et décrits par le génie du grand poète. On considéra à l’époque ce coquillage comme une merveille. » Merveille, en effet, disparue depuis, comment ne pas voir que la spirale descendante qui devient la spirale ascendante épouse le mouvement des langues qui alternent, s’embrassent, non dans la confusion de Babel, ni dans la fusion d’un espéranto chimérique, mais dans la clarté de leurs différences ? Qui voyage, traverse des pays, des pays et des langues.

12225

Décisif dans le labyrinthe comme concept et expérience, outre sa nature (caverne, grotte, bâti, palais, etc.) et sa forme (spirale, à angles droits, etc.), ce qui le caractérise : un lieu compliqué où l’être humain ne vit pas mais où vit un monstre et dans lequel l’être humain doit pénétrer afin de triompher du monstre (l’inhumain non en tant qu’altérité de l’humain, mais négation de l’humain). L’être humain se rend dans le labyrinthe pour triompher du monstre, mais il ne peut pas s’en sortir seul, ni même en sortir ; afin de sortir du labyrinthe, il faut que quelqu’un l’aide (Thésée et Ariane, mais aussi Dante et Virgile). Aussi, ce que le labyrinthe montre in fine, c’est ce qui désigne en propre l’être humain : le monstre est seul, l’être humain toujours au moins deux. L’humanité de l’humanité, c’est la multiplicité, qu’on l’appelle alliance, entraide, solidarité, sexualité, religion, société, etc. Si le labyrinthe est tellement important dans la culture humaine (ou, du moins, plus précisément, plus localement, méditerranéenne), c’est qu’il propose une définition ce que c’est que d’être humain (par opposition au monstre qui ne l’est pas). Définition non formelle, non abstraite, mais donnée par l’expérience même : le monstre en tant que négation de l’humanité, solitude, ne peut être vaincu qu’à plusieurs. Le héros ne triomphe pas seul. Seul, Thésée pourrait sans doute pénétrer jusqu’au centre du labyrinthe et tuer le Minotaure, son non-x, mais il ne pourrait sortir du labyrinthe. Il ne ferait donc que l’expérience de la mort (il tuerait et serait tuer par les dédales de la complication), et non de la vie. La vie humaine est multiplicité. Le désir est probablement la forme primitive de l’association. Dans le mythe, en tout cas, c’est ainsi que cette dernière se manifeste : par le désir qui fait agir ensemble le héros, qui possède la force, et l’héroïne, qui maîtrise la ruse, par l’alliance entre la puissance et l’intelligence. (De même que, sans doute, dans le poème, Dante incarne la force en tant que nouveauté, présent, quête et Virgile, l’intelligence en tant que sagesse, tradition, histoire.) Expérience décisive de l’humanité : ensemble, avec, — pas l’encontre, la rencontre.

11225

Quand il m’arrive de consulter des annonces pour des appartements à vendre, comme c’est le cas en ce moment, je suis terrifié par un détail qui n’en est pas un (sinon, ce ne serait pas intéressant) : il n’y a jamais de livres. Même lorsque, pas bêtes, les agences immobilières proposent des aménagements virtuels assistés par intelligence artificielle — la nouvelle réponse ultime à toutes les questions —, du home staging, comme ils disent, il n’y a jamais de livres. Pourtant, home stagés ou pas, virtuellement ou pas, dans tous les appartements, il y a une télévision. L’intelligence artificielle, qui connaît bien la nature humaine, ne s’y trompe pas : dans ses propositions horriblement beiges, s’il y a toujours fauteuil, canapé, miroir, table basse, télévision murale, et caetera, il n’y a jamais le moindre livre. Ainsi, si l’on en croit la sociologie de gauche, qui fait un marqueur de classe de la bibliothèque personnelle (celle devant laquelle posent tous les cuistres de l’univers pour se donner l’air intelligent alors qu’ils sont cons comme des bites), la France, c’est le quart-monde : un espace aliéné et froid, uniquement peuplé de péquenots illettrés et abrutis par la surexposition quotidiennement répétée à des contenus indigents que les instances de régulation de la vie intime des Françaises et des Français jugent toutefois adaptés à leur condition morale et, plus généralement, humaine. C’est terrifiant de laideur, esthétique et éthique. La vie des gens est terrifiante. On a envie de les aimer, les gens (sinon, pourquoi est-ce que l’on écrirait ?), on a envie de leur parler, on a envie de leur faire du bien, aux gens, — mais on ne le peut pas. Encore plus terrifiant que la vie des gens, dont, après tout, mes recherches immobilières plus ou moins concernées mises à part, je n’ai pas à me mêler, le fait que ces gens, tous ces gens, ces millions de gens, je les côtoie, ils sont là, partout autour de moi, ce sont eux qui consomment, eux qui forment l’opinion publique, eux qui votent, eux qui décident, et donc de ma vie aussi, puisque la majorité a toujours raison, même si la majorité est illettrée, elle a raison, si la majorité n’était pas illettrée, la majorité aurait tort, elle aurait des doutes, elle serait pétrifiée à l’idée que ses désirs, ses envies, ses actes puissent avoir des conséquences sur d’autres êtres qu’eux, tous ces gens m’entourent, ils m’assiègent, tous les midis, je les vois, qui font la queue au kebab en bas de chez moi (mais qui, qui, à part des hordes illettrées, peut bien faire la queue pour acheter un kebab qui pue et en faire son déjeuner, qui ? eh bien, personne, évidemment), ils occupent tout l’espace, les gens, ils prolifèrent et se multiplient, dès que les beaux jours arrivent, ils se ruent sur les terrasses, et tout en braillant jusqu’au bout de la nuit s’enfilent des pintes de bière tiédasse, et sont satisfaits d’eux-mêmes, naturellement, les gens, ils sont tellement formidables, les gens. Et alors, l’évidence se défarde : soumis à un tel régime, personne ne peut disposer des ressources mentales, morales, intellectuelles, pour ouvrir un livre et penser (ou alors, des livres écrits précisément pour les illettrés qu’ils sont, les livres de Michel Houellebecq et de Leïla Slimani, de Michel Onfray et de Sylvain Tesson, ou Dieu sait comme s’appellent les auteurs des livres qui se vendent par camions entiers, des livres qui ne demandent pas de penser, qui ne demandent rien que de se tenir là, le regard aussi vide que devant la télévision, pendant quelques instants, aucun mal ne vous sera fait, ne vous inquiétez pas, l’exposition aux pages qui, contrairement aux apparences, sont blanches et vierges, laissera votre âme dans l’état lamentable où elle était avant, et vous pourrez retourner devant l’écran scroller à l’infini le néant du réseau universel). Ma bibliothèque est dans un tel désordre que, parfois, quand il me prend l’idée saugrenue d’y chercher un livre, j’y perds un temps fou et, souvent, ce livre, ne l’y trouve même pas. Pourtant, je ne range pas ma bibliothèque. C’est qu’elle n’est pas faite uniquement pour que les livres y obéissent à un ordre et s’y rendent immédiatement disponibles, comme la perspective d’un pourcentage de rentabilité l’exigerait, elle est faite aussi pour s’y perdre et le regard d’abord, qu’il s’égare en glissant lentement sur ces milliers de dos tournés vers nous, et qui nous parlent, ils ne sont pas là pour être lus, ces livres, et tous, les uns après les autres, dans une frénésie idiote de consommation, ils sont là aussi pour se faire oublier, se laisser redécouvrir, plus tard, mais jamais trop tard, et nous rappeler que c’est immense, tout ce que nous ne savons pas, immense, tout ce que nous avons encore à découvrir, toute l’étendue de notre ignorance, au bout de laquelle nous ne parviendrons jamais, elle peut nous faire peur, c’est vrai, oui, de temps à autre, mais nous ne devrions pas être effrayés par ce que nous ne savons pas, nous devrions être effrayés par ce que nous savons, par ce que nous faisons de ce que nous savons, par notre faiblesse, notre inépuisable médiocrité, notre effroyable cupidité, alors qu’ils sont beaux, tous ces dos vers nous tournés, ils ne veulent rien de nous, ils n’attendent rien de nous, ils ne font que prendre la poussière. Peut-être que, comme la langue que je m’entête à parler, ils sont morts, eux aussi, mais comment le savoir ? 

10225

Il pleut. J’écoute le Winterreise. Depuis une heure environ, un homme en uniforme jaune fluo s’époumone dans un sifflet quand, tout à coup, la délégation officielle d’un pays inconnu, avec motards en tenue d’apparat et vol d’oies sauvages, passe sous mes fenêtres, transformant le boulevard en un insignifiant tapis rouge à ciel ouvert et mouillé. Lorsque, un peu avant quatre heures et demi de l’après-midi, je suis sorti pour aller chercher Daphné à l’école, il y a avait un homme tatoué jusque sur le visage, canette de bière et cigarettes à la main, qui téléphonait, abrité de la pluie par l’entrée d’un parking souterrain, à la terrasse couverte d’un café, trois jeunes femmes blanches buvaient du vin de la même couleur, un homme noir était assis par terre, les yeux rivés sur son téléphone, un autre, un peu plus loin, qui s’exprimait dans une langue que je ne comprenais pas, braillait dans le sien. Me passant ce film pour moi-même, je me suis demandé si c’était cela, le « pays métissé, pluriculturel et plurireligieux » que certains chefs de tribu appellent de leurs vœux, un pays où tout le monde, quels que soient son sexe, la couleur de sa peau, son origine ethnique ou sociale, se voit soumis à la même et constante et déshumanisante humiliation. Ce matin, j’ai pensé à maman, et je me suis dit qu’elle aurait été fière de Daphné. Je ne sais pas par quel chemin j’en suis venu à cette idée, mais je me suis dit que c’était peut-être parce qu’elle n’avait pas connu sa grand-mère que Daphné était la jeune fille formidable qu’elle devient. Et, même si cette idée n’est sans doute pas la plus rationnelle qui soit, elle ne me semble pas moins posséder une certaine pertinence. Laquelle ? Nous traversons les siècles et le hasard qui nous place ici plutôt que là, s’il s’inscrit dans l’histoire, y demeure largement étranger. Et c’est tant mieux : il ne faut jamais cesser de chérir la contingence. On cherche à donner aux événements — à la présence d’êtres ici plutôt que là —, un sens qu’elle n’a tout simplement pas. L’absence est bien plus éloquente : absence d’un être, absence d’un pays, absence d’une langue. Que nous soyons nés ici plutôt que sur telle ou telle autres des rives de la Méditerranée (Corse, Italie, Algérie, Balkans), quelle en est la cause, sinon le plus pur hasard et la plus parfaite contingence ? Et, si c’est parfois au prix de profonds déchirements (être arraché ou s’arracher à la terre qui nous a vu naître parce qu’on en est chassé ou parce qu’on cherche une vie meilleure ailleurs), il ne faudrait jamais perdre de vue, je crois, la grande beauté de ces déplacements, croisements, traversées, étrangements. Quelle que soit la tribu à laquelle ils appartiennent, les chefs disent tous la même chose, ils commettent tous la même erreur : par simplisme, ils cherchent des essences avec la bonne vieille logique d’Aristote (ils sont comme Monsieur Jourdain, ils ne savent ce qu’ils disent, mais ils le disent quand même) « S est P », là où il n’y a pas d’essences, mais des passages, des fuites, de coïncidences, des désirs, des souvenirs, des futurs possibles et contingents. « Bin gewohnt das Irregehen, ’s führt ja jeder Weg zum Ziel », chante Dietrich Fischer-Dieskau. 

9225

10:55. Viens de copier le long rêve que je me suis souvenu avoir fait cette nuit dans le cahier des rêves. Ce faisant (ou était-ce avant, quand je suis sorti quelques instants ?), il m’a semblé que le souvenir de mes rêves me rassurait, que me souvenir de mes rêves, cela me rassurait. Comme si, en revanche, ne m’en souvenant pas, toute une partie de mon existence m’échappait alors : où suis-je quand je n’ai pas conscience d’être, pas la mémoire d’avoir été ? Mais tu dors. Eh quoi, trouves-tu que ce soit rassurant, cela, dormir ? Quand tu te souviens de tes rêves, au réveil, ne vois-tu pas les horreurs que tu as traversées durant la nuit ? Les horreurs et les merveilles, certes, il n’y a pas que des rêves mauvais, mais enfin, cela suffit à faire douter de la simplicité du sommeil : rien n’est simple dans la nuit, rien n’est simple dans l’oubli, rien n’est simple, non plus, non, rien n’est simple dans le souvenir du rêve. Le rêve dont je me suis souvenu au réveil était très long : c’est le plus long de ceux que j’ai notés dans mon cahier de rêves, il occupe quatre pages  manuscrites du carnet, et raconte une histoire automatique, un rêve labyrinthique, qui traverse les espaces extérieurs d’une ville, les espaces intérieurs d’un appartement, les espaces intimes et inquiétantes des rencontres, les espaces vastes et terrifiants des migrations, mélange — est-ce le verbe qui convient mélange ? je ne sais pas, je n’en suis pas certain — la réalité et la fiction : des personnes réelles croisent des êtres imaginaires, le nom des lieux ne désignent pas ces lieux tels qu’on peut les trouver dans la réalité,  pas plus que les noms de personnes, mais des univers étranges, d’autres mondes, qui semblent à la fois familiers et tout autres, beaux et angoissants. Note en passant : la faculté onomastique du rêve me fascine. Dans le rêve de cette nuit, on trouve ainsi une Anastasia et un Mancino. Si, par rapprochements successifs, on trouve bien une Anastasia dans le cercle étendu de mes connaissances, le nom de Mancino, quant à lui, je ne l’ai jamais entendu. Ou, du moins, je ne m’en souviens pas. Ce qui s’en rapproche le plus, c’est le nom des cigares que fume Hans Castorp dans la Montagne magique, des Maria Mancini, et cela me fait penser que je n’ai jamais lu ce roman en entier. N’ai-je pas hésité, d’ailleurs, à un moment ou un autre, dans le récit primaire du rêve, celui qui est encore de l’autre côté de la frontière du sommeil, avant de le noter, ne me suis-je pas dit : Mancini ou Mancino ? C’était Mancino, mais le doute était permis, n’est-ce pas ? Au réveil, quand je me souviens du rêve (du rêve en général, et de ce rêve en particulier), je ne sais plus très bien où je suis, dans quel univers je me trouve, peut-être à cheval entre plusieurs mondes. Et c’est ce sentiment de la désorientation qui rend le réveil si agréable. Alors, je me saisis de ce qui tombe sous la main pour noter ce dont je me souviens et le rêve se déroule une seconde, devenu conscient à présent, sous mes yeux, il coule entre mes doigts, glisse sur la page du carnet. À ce moment-là, à la frontière entre les mondes, je peux parcourir la limite entre la veille et le rêve, la réalité et la fiction, explorer cet espace étique et qui, pourtant, me semble immense, infranchissable, entre ici et là-bas, le proche et le lointain, le familier et l’étrange, le réel et l’imaginaire. Le rêve n’invite pas à un retour sur soi (interprétation psychanalytique), mais à une ouverture, un élargissement de la perspective, il incite à un agrandissement du monde comme du moi : tout est tellement plus vaste que, d’ordinaire, on ne le croit.

8225

Écrire tous les jours que dieu fait, est-ce bien raisonnable ? Aujourd’hui, il semblerait que non. Mais, me rétorquerais-je, vivre tous les jours que dieu fait, est-ce bien raisonnable ? Il semblerait que non. Encore que, aujourd’hui, ça va. Alors ? On ne peut pas faire l’économie de vivre, pas choisir les jours à vivre et les autres à, à quoi ? à dévivre ? pas sûr que ce soit le mot le plus beau de la langue française et la langue française, étant donné l’état lamentable (i. e. qui cause des lamentations, lesquelles expriment non pas la réaction face à l’inévitable progrès, mais la tristesse face à l’évitable médiocrité) dans laquelle elle se trouve, il n’est peut-être pas très heureux d’en rajouter, mais pourquoi pas ? après tout, tout est possible, et tout se vaut, donc, allons-y, tout est permis, c’est samedi, et ainsi pas plus qu’on ne peut dévivre, on ne peut désécrire (encore un néologisme, oui, je sais, et les mêmes remarques qu’au chapitre précédent s’appliquent ici), pas plus qu’on ne peut faire l’économie de vivre, on ne peut faire l’économie d’écrire. Mais tout le monde n’écrit pas, me rétorquerais-je à présent. C’est vrai, oui, c’est vrai. D’une part, disons-le, comme le « nous » de majesté, le « on » d’impersonnalité est un artifice rhétorique, et, par « on », ici, en fait, je veux dire « je », et puis, d’autre part, chacun son truc, chacun fait comme il peut (plutôt que comme il veut). Je m’explique : un peu comme vivre nous tombe dessus (et là, par « nous », je veux dire vraiment « nous », tout le monde, quoi), écrire ou ne pas écrire, faire autre chose qu’écrire ou ne rien faire du tout, écrire m’est tombé dessus, je n’ai pas choisi d’écrire, ce qui ne veut pas dire que je ne suis « bon qu’à ça », comme dit l’autre, je n’espère pas, non, tu imagines ? la misère, quoi, j’ai une femme et un enfant, moi, mais que je n’ai pas choisi d’écrire, comme je n’ai pas choisi d’être, ni d’être comme je suis, avec toutes les propriétés qu’on peut bien dire être les miennes, je n’ai pas choisi d’écrire, et le fait que je n’aie pas choisi d’écrire, contrairement à l’individu libéral qui est devenu la norme contemporaine dont le spectre blafard hante la mort de l’Occident, et qui s’imagine que n’est beau que l’objet de son choix, tout en croyant fermement que tous ses choix sont déterminés socialement, de telles inepties, si l’on n’y était pas confronté au quotidien, on n’y croirait tout simplement pas, on ne le pourrait pas, non, eh bien, moi, ce fait, je le trouve sublime, que je ne sois pas responsable, pas entièrement responsable, voire pas responsable du tout, qu’une nécessité me traverse qui fait que je suis qui je suis, qui fait que je fais ce que je fais, et que cette nécessité — qui sait ? — eût pu être tout autre, que je suis sans péché ni culpabilité, que je suis l’innocence pure, et que l’univers tout entier eût pu être tout autre, et les milliards de planètes qui existent dans l’univers (on estime qu’elles sont entre 100 et 1000 milliards, si l’on pouvait les visiter toutes, comme on prend l’avion pour visiter des pays, on verrait que le monde qui est le nôtre est un pur hasard, et une nécessité, qu’il eût pu être tout à fait autre qu’il n’est), les milliards d’autres planètes montrent cette infinie diversité, purement aléatoire et parfaitement nécessaire. Embrasser l’aléatoire et le nécessaire dans le même mouvement, c’est prendre conscience de la merveille de l’univers, et de l’existence en tant que telle, et de la vie en tant que telle, et de notre vie à nous, et de notre existence à nous. « Embrasser l’aléatoire et le nécessaire », cela ne signifie pas « embrasser la nécessité de l’aléatoire ou l’aléatoirité du nécessaire », mais mot à mot : embrasser et et, c’est-à-dire et l’un et l’autre, les embrasser ensemble, sans pour autant les fondre en une unité : tout est aléatoire, pur fruit du hasard, innocence, et tout est nécessaire, et tout exauce la réalité, l’accomplit. Le mal — puisque c’est toujours la même objection qui revient infine : « Oui, et les gens qui souffrent alors ? », et cette objection est légitime, c’est même la seule et vraie et légitime objection : et le mal ? —, le mal ne vient pas en plus de ce schéma de la merveille de l’univers, de la réalité, de l’existence, de la vie, il ne survient pas, — il vient : le mal vient de notre incapacité à reconnaître cette merveille — que les choses sont et qu’elles sont comme elles sont —, de notre réticence, de notre résistance à la reconnaître, de notre refus de la reconnaître, reconnaître et embrasser. Le mal vient de ce que nous nous dispensons de vivre, nous mettons en congé de l’existence, quand la vie, elle, ne cesse jamais. Et c’est elle, la vie, qu’il faut épouser.

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Seule issue de la spirale : la mort. Tout comme pour sortir du labyrinthe : quelqu’un doit mourir. La spirale n’entraîne jamais le strict retour du même, mais s’il y a déviation —  car il y a bien déviation, quelque chose comme le clinamen —, il n’y a pas de hasard : même si on l’ignore, c’est ainsi que tout cela devait finir. L’absence de hasard ne signifie pas toutefois que c’était prévu : il n’y a pas de plan, pas de prédestination, pas d’harmonie préétablie, simplement, une fois que la spirale commence à tourner, rien ne l’arrête plus, elle ne peut avoir qu’un terme unique, une seule fin : la mort. Dans Vertigo, le même ne se reproduit pas à l’identique, il y a quelque chose comme le quasi qui fait dévier les êtres de leurs trajectoires. S’il y avait un plan, d’une part, il serait plus simple et, d’autre part, il fonctionnerait. Or, le principe de l’intrigue est qu’elle dysfonctionne le plus quand on s’imagine qu’elle fonctionne. Tout se passe comme prévu et, pour cela même, rien ne se passe comme prévu : la spirale tourne, certes, mais pas sur elle-même, elle progresse sans cesse, se concentrant et s’excentrant. Il n’y a pas d’équilibre parce que tout équilibre implique un déséquilibre sans proportion aucune (on ne peut pas prévoir ce qu’il va se passer, que le drame sera multiplié par le nombre de fantômes, les fantômes de fantômes de fantômes). Quand John Ferguson, qui n’en peut plus d’être hanté par le fantôme d’un fantôme, le fantôme d’un fantôme d’un fantôme — il y a laissé sa santé —, se croit enfin libéré du mal qui l’afflige, une autre chute réduit à néant tous ses espoirs de rédemption : on n’est pas sauvé, on meurt. On pourrait projeter là-dessus quelque vision pessimiste de l’existence, mais il s’agit plutôt de l’expression extrême, poussée à son maximum d’intensité, au point que la tension implique nécessairement la rupture, de l’angoisse interminable que ressent qui doute de la réalité de la réalité. Pourtant, la réalité est là : impossible de ne pas la voir. Tout est faux devant le voile de l’illusion — de ce côté-ci de l’écran — et, pourtant, le regard décèle, le regard se décille, le regard décille — de ce côté-là de l’écran. Tout le monde voit ce qu’il y a à voir parce que rien n’est caché. Le fin mot du mystère, le mystère du mystère, c’est qu’il n’y a pas de mystère. L’on s’illusionne parce que l’illusion procure la jouissance — elle donne un sens à l’existence —, et l’on se désillusionne exactement pour les mêmes raisons. De toute façon, tout est perdu, serait-on peut-être tenté de dire. Mais c’est encore faire appel au plan. La vérité est plus simple, plus vraie, si l’on ose dire : à la fin, tout le monde meurt. Il n’y a pas de mystère ; le mystère ne s’entretient jamais que par l’illusion des humains qui, cherchant en vain leur jouissance, inventent des images, façonnent des illusions. Qui cela ne rendrait-il pas impuissant ?

6225

Le lacet de ma chaussure s’est cassé. J’étais en train de lacer mes chaussures et j’ai senti que quelque chose venait de se rompre : c’était lui. La semaine dernière, un nœud était apparu sur le même lacet de ma chaussure, nœud que j’avais essayé de dénouer sans y parvenir. De toute façon, cela n’aurait servi à rien, me suis-je dit en y repensant tout à l’heure, à présent, il est cassé. J’ai tout de suite compris que je ne parviendrais pas à le renouer de façon convenable, c’est-à-dire : il ne servait à rien d’essayer, même si j’y parvenais, le résultat ne serait pas satisfaisant, je ne parviendrais plus à lacer de manière efficace ma chaussure. Comme j’avais vraiment envie d’aller faire ce que je m’apprêtais à aller faire, je suis allé chercher de vieux lacets, dont l’un traîne dans une boîte où traînent de vieilles chaussures et dont l’autre lace l’une de ces vieilles chaussures, j’ai enlevé les plus récents (le cassé comme le pas cassé) et j’ai mis les vieux à la place des neufs pour lacer mes chaussures. Les deux lacets ne sont pas de la même couleur, il y en a un qui je pense ne va pas tarder à casser lui aussi, mais pour aujourd’hui, c’est ce que j’ai pensé en les voyant lacés au bout de mes pieds, cela fera bien l’affaire. Pourtant, cela ne fait pas du tout l’affaire : je vois bien que ce sont de vieux lacets, cela ne pose pas de problèmes fonctionnels certes, des lacets sont des lacets, mais entre de nouveaux lacets et de vieux lacets, si l’on y réfléchit un peu, on s’aperçoit vite qu’il y a un écart infranchissable. Je suis allé courir quand même, sans savoir très bien pourquoi, pour quelles raisons je continuais de faire ce que je fais, que ce soit courir ou n’importe quoi d’autre, je l’ai fait parce qu’il faut bien faire quelque chose, j’ai parcouru la distance que j’avais prévue de parcourir, à peu près dans les délais que j’avais prévus pour le parcours, je suis rentré à la maison, j’ai fait mes exercices de gainage et mes pompes. Il n’y a rien de bien différent des autres jours, non. Et c’est avant que je me suis fait la réflexion : l’illusion aura duré trente-six jours avant de s’effondrer. J’avais vraiment considéré, et ce, à plusieurs reprises, que l’année 2025 allait être une meilleure année que l’année 2024, que quelque chose de bon allait se produire, et j’y ai vraiment cru. Cette croyance a pris fin aujourd’hui. Aujourd’hui, quand le lacet de ma chaussure gauche s’est cassé, j’ai compris que ce n’était pas simplement le lacet qui venait de se casser, mais que c’étaient toutes les illusions, et les espoirs, tout le sens de l’existence qui me restait là, entre les mains, en morceaux, sans qu’aucun nœud ne puisse refaire ce qui venait d’être défait. La question qui se pose à présent est de savoir pourquoi, dans les conditions dont je viens de parler, je continue de faire ce que j’ai pris la décision de faire, et mis en pratique dès le premier janvier de cette année, pourquoi je continue de courir, de faire attention à ce que je mange, de faire mes exercices physiques, pourquoi je continue de ne pas boire d’alcool, et caetera et caetera. Et c’est vrai, si rien n’a de sens, comme cela paraît absolument évident, s’il n’y a pas de récompense, si tout est in fine arbitraire, dépourvu de toute justice, pourquoi ne pas faire n’importe quoi, pourquoi s’efforcer de se comporter d’une manière qui ne soit pas trop indigne ? Cela n’a aucune importance. Si rien n’est vrai — que des propositions triviales ou des théories si abstraites qu’elles sont sans influence aucune sur notre vie quotidienne, et encore, l’histoire des sciences est l’histoire des erreurs auxquelles les êtres humains ont cru depuis qu’ils ont commencé à essayer de mettre en ordre leurs connaissances, depuis qu’il les ont théorisées —, s’il n’y a pas de justice, pourquoi continuer ? Pourquoi ne pas tout laisser tomber ? Pourquoi faire quelque chose de sa vie ? Cela n’a aucun intérêt, aucune importance, il n’y a aucune raison de le faire, aucune raison de ne pas le faire, c’est indifférent, insignifiant. Il n’y a pas de récompense — à la fin, tout le monde meurt —, quand on s’adresse à quelqu’un, c’est toujours dans le vide que l’on parle, personne n’écoute nos prières, personne ne nous croit, personne ne s’intéresse à nous, je sais qu’il n’y a pas de raison, mais c’est mon plaisir : j’aime bien courir, alors je vais courir. Oh, bien sûr, il y a des vieilles avec leurs bâtons de marche qui font de la marche nordique, des vieilles sur la tête de qui je casserais bien les bâtons de marche avec lesquels elles se traînent lamentablement pour une efficacité à peu près nulle, elles sont grosses et vieilles, et s’accrochent pourtant à l’existence, pourquoi ? parce qu’elles aiment ça, vivre, c’est incompréhensible, mais elles aiment ça, et moi quand je pense que je vais devenir vieux, moi aussi, vieux comme elles, j’ai envie de vomir, mais elles ne m’empêchent pas de courir et, même si j’ai envie de les tuer, je suis bien élevé, je ne passe pas à l’acte, je passe mon chemin. On fait les choses parce qu’on aime les faire, c’est tout, il y a des raisons, mais elles ne comptent pas beaucoup, j’entends les raisons a priori (le déterminisme, comme disent les sociologues), et il n’y a guère que les esthètes comme moi qui s’intéressent aux raisons a posteriori, dont ce journal est la collection vivante. Mais pourquoi est-ce que j’accorde une telle importance à ce lacet cassé ? Ce n’est pas une parabole ou une connerie du genre, non, mon lacet s’est vraiment cassé entre mes doigts, ce matin, cependant que j’étais en train de lacer mes souliers pour aller courir. Mais ce lacet n’est pas simplement ce lacet : tout est de même fabrique, tout s’entr’exprime, et ce lacet rompu est l’image de l’illusion brisée. Quand je me suis entendu dire encore une fois : « Fais quelque chose de ta vie », ce qui m’a le plus blessé, ce n’est pas qu’on puisse le penser — qu’on pense que je ne fais rien de ma vie est normal, c’est la doxa vulgaire de l’époque pour qui « faire quelque chose » signifie « gagner de l’argent » —, c’est que j’ai déjà fait ce que l’on entend par « faire quelque chose », mais ce n’est pas vrai : il n’y a pas de dignité dans le travail. On ne respecte pas les gens qui travaillent, on est jaloux des gens qui gagnent beaucoup d’argent, c’est tout. Sauf que l’argent ne change rien : à la fin, on meurt. La quête du gain est absurde. Quand je travaillais chez G., on me méprisait, on me considérait comme un moins que rien, un débile mental, un vulgaire larbin, et la supérieure hiérarchique de ma petite-amie l’encourageait à me quitter parce que, pensait-elle, et lui disait-elle, je n’étais pas du même monde qu’elle. Alors, quelle dignité peut-il bien y avoir là-dedans ? Absolument aucune. Il n’y a pas de sens, il n’y a pas justice, il n’y a pas de vérité, il n’y a pas de dignité. Il n’y a rien. Absolument rien. Ce qui me blesse le plus quand je m’entends dire : « Fais quelque chose de ta vie », ce n’est pas que telle ou telle personne me le dise, ce qui m’angoisse, c’est la possibilité qu’un jour, puisque c’est ce que tout le monde pense, puisque tout le monde me le dit, puisque tout le monde, au nom de je ne sais quelle supériorité morale, se sent autorisé à me le dire, à me juger, ce qui m’angoisse à un point inimaginable, tant que cela me tord le ventre, me retourne les entrailles, me donne envie de mourir, c’est que Daphné en vienne à son tour un jour à le penser, qu’elle pense que je ne suis qu’un bon à rien, un raté. Cette idée me terrifie parce que, alors, si cela devait se produire, la dernière illusion se briserait, et je saurais que j’aurais absolument tout raté dans ma vie, je saurais que jamais ma vie n’aurait eu le moindre sens, le moindre intérêt, le moindre gramme d’importance. Alors, c’est imbécile, je le sais, mais je me dis que Daphné est trop jeune encore pour penser ce genre de choses, qu’elle entend pourtant, puisque tout le monde autour d’elle le pense et le dit, mais les illusions ne se sont pas encore brisées pour elle, elle est trop jeune, alors je profite de ce temps de répit. Combien d’années me reste-t-il encore ? Quatre ? Trois ? Une ou deux, peut-être, mais guère plus. Ensuite, ce sera trop tard, ce sera complètement fini. L’absence de raisons sera devenue tellement manifeste que je ne pourrai plus m’illusionner. J’ai pensé à maman tout à l’heure. Je me suis dit que, si elle était encore vivante, je pourrais lui parler, mais je ne crois pas que ce soit vrai. Quand elle est morte, il y a bien des années de cela, ce qui m’a le plus peiné, c’est que nous ne nous étions jamais vraiment parlés. Pourtant, je l’aimais d’un amour absolu et inconditionnel. Mais il y a toujours autre chose à faire. On fait toujours autre chose que parler. C’est cela, qu’on appelle, je suppose, « faire quelque chose de sa vie », faire des choses qui, à l’heure de notre mort, n’auront absolument plus aucune importance. J’aurais pu continuer à me mentir (je n’aurais pas dû le faire, j’ai bien fait de ne pas le faire, mais j’aurais pu), j’aurais pu continuer de me faire accroire que, si maman était encore là, je pourrais lui parler, et qu’elle aurait les mots qu’il faut, qu’elle saurait trouver les mots justes pour me consoler, mais ce n’est pas vrai. Même si je l’aimais d’un amour absolu et inconditionnel, elle ne m’a jamais compris : tous les conseils ou les ordres qu’elle m’a donnés ne m’ont jamais conduit que dans des voies sans issue, ce n’étaient pas des chemins pour moi, je sais qu’elle m’aimait, pourtant, mais je crois qu’elle ne pouvait pas, tout simplement, à cause de son histoire familiale à elle, de son éducation, ce devait être horrible d’être la fille d’un communiste comme mon grand-père le fut, elle ne pouvait tout simplement pas me comprendre. Pourquoi m’aurait-elle compris aujourd’hui, alors ? Je ne l’en aime pas moins, ce n’est pas ce que je veux dire, c’est simplement comme cela, aussi bêtement factuel que cela. Pourquoi le cacher ? Pourquoi me mentir ? Pourquoi cacher quoi que ce soit ? Moins j’ai d’illusion et plus il me semble dépourvu de sens de cacher quoi que ce soit, à moi-même et aux autres, si étrangers me soient-ils (parce qu’ils ne me comprennent pas, parce qu’ils n’ont pas envie de me comprendre, ou pour d’autres raisons que j’ignore, n’ai pas envie de connaître ou ne parviens pas à comprendre, moi non plus). De toute façon, c’est un fait que je n’écris pour personne. Si la vie avait un sens, s’il y avait une justice (en ce monde ou en un autre, s’il y avait seulement un autre monde), s’il y avait une vérité, si la dignité était quelque chose, s’il y avait quelque part quelqu’un qui nous écoute, je pourrais croire que j’écris pour quelqu’un, quelqu’un qui croirait au même sens que moi, à la même justice que moi, aux mêmes vérités que moi, qui aurait la même conception de la dignité que moi, à qui je prêterais l’oreille quand elle aurait quelque chose à me confier, mais ce n’est pas vrai, il n’y a rien de tout cela. On peut se mentir — tout le monde, à des degrés différents, pour des raisons différentes, se ment, se ment ou ne se pose même pas la question, vit avec des œillères en attendant de mourir sans jamais penser à la mort —, on peut se raconter des histoires, croire en quelque chose ou ne croire en rien, mais cela n’a aucun sens. Je n’écris pour personne parce qu’il n’y a personne. L’univers est vide. On continue parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre, parce qu’on a été élevé comme cela, à être bien élevé, à travailler, à respecter les autres, à obéir, à se tenir tranquille, à croire en des valeurs, avec des grandes majuscules, à croire que les bons seront récompensés et les méchants punis, on a été élevé pour faire quelque chose de sa vie, se tenir tranquille, penser le moins possible, continuer. On continue parce qu’on est dressé pour continuer. Chez l’être humain, ce que Spinoza appelait le conatus — l’une des plus grandes supercheries de l’histoire de l’humanité —, et qui voudrait que chaque chose s’efforçât de persévérer dans son être, n’est jamais que le résultat d’un long apprentissage de l’obéissance, de la reproduction du même, de la répétition, de l’imitation, un long dressage (des millénaires et des millénaires) pour ne plus discerner l’illusion, pour prendre l’illusion pour la réalité, croire en la vérité, la justice, la dignité, le sens. Mais c’est faux. Il n’y a rien de tout cela. Tout est vide. Et personne ne t’écoute. Alors, pourquoi continuer ? Mais, pourquoi ne pas continuer ?

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Fatigué. Mais non parce que j’ai trop bu hier (36 sans aujourd’hui) ni quelque circonstance extérieure, mais parce que la dépense (physique et intellectuelle) fut importante. Le sentiment d’une injustice dont je serais la victime, je ne sais pas si c’est mon orgueil qui en est la cause ou une certaine interprétation de la réalité. Nuance : l’orgueil est une certaine interprétation de la réalité. En effet, mais ce n’est pas tout à fait ce que je veux dire. Alors pourquoi le dis-je ? C’est vrai : si je le dis, c’est parce que, d’une manière ou d’une autre, je veux le dire. Par orgueil, je n’entends pas le bouffi, mais la façon dont les choses — les événements, les évaluations, les relations — s’organisent autour de moi, dont je ne suis pas le maître, et dont il me semble qu’elle ne correspond pas à ce qu’elle devrait être. En même temps, je ne suis pas certain de pouvoir donner plus : l’agitation ne me conviendrait pas, sans doute, je la trouve imbécile, il me semble que nous avons besoin de calme, pas léthargie, non, mais paix qu’il faut pour penser, regarder les choses, les voir comme elles sont, voir comment elles pourraient être, et caetera. Quoi qu’il en soit, cette dissection de soi ne peut pas être le tout de l’existence, sa raison dernière, son exaucement (raison — bis — pour laquelle je n’aime pas l’excès de psychologie dans lequel se complaît notre époque, la satisfaction à s’épancher, et à faire savoir qu’on s’épanche, « ma psy m’a dit », toute la littérature, la presse, la vie politique, même, ressemblant à une interminable séance de thérapie, peut-on s’étonner que des peuples pour qui la psychologie ne compte pas, parce qu’ils croient toujours en un dieu terrible, montrent plus de vitalité, fût-elle mortifère, que les autres qui n’y croient plus ?). Motif qui m’obsède : la spirale. Mais qu’en faire, au juste ? Accumuler simplement des données, des informations, cela ne voudrait pas dire grand-chose, en soi, ce pourrait être un passe-temps, en effet, mais tu le sais : je n’aime pas jouer, rien chez moi n’est divertissement, je ne m’amuse pas, ou bien je pense ou bien je ne fais rien, j’oublie tout, n’étant pas alors à ce que je fais. Dans les notes du téléphone, j’écris quelques mots. (Il faut que je revoie Vertigo.) Une spirale peut-elle se résoudre conceptuellement en une suite de cercles concentriques reliés entre eux pour former une courbe ? La spirale est-elle ce qui relie entre eux une série de cercles concentriques ou excentriques dans le passage du plan au volume et de l’instant à la durée ? Toujours le même mouvement qui ne passe jamais par les mêmes points. Idée d’un progrès sans progrès ou d’une sorte d’immobilité mobile : le plan se projetant dans le volume et l’instant dans la durée font apparaître l’absence de solution de continuité entre le plan et le volume, l’instant et la durée. Tout l’espace est contenu en un point qui se déplie infiniment. Tout le temps est concentré en un instant qui se déploie infiniment. Qu’elle se concentre ou s’excentre,  toute spirale tend vers l’infini. Il n’y a de centre ni de circonférence nulle part. Tout est cœur et marge alternativement ; — c’est le principe de la vis. Tout tourne.