Moro à la pulpe tigrée de jaune et de rouge. La douceur du parfum qui coule de la chair dans ma bouche ne rachète pas les péchés du monde, tant s’en faut, mais quand ses loges éclatent sous mes dents elle les rend un peu plus supportables. Lisant mal Dostoïevski, on croit pouvoir déclarer, sans autre forme de procès, que la beauté sauvera le monde, mais encore faut-il savoir où la trouver. À Rome, j’avais pris l’habitude d’acheter des oranges (tarocco) dans une supérette de la Piazza Farnese. On prend vite ses habitudes, et pas toutes des mauvaises. Fin de l’hiver, violentes éclaircies parfois le matin, éblouissements à en pleurer, la ville offrait alors, à quiconque se sentait disposé à la faire, la possibilité d’une expérience intégrale. Aujourd’hui, ce que je retiens de plus saillant, ce sont ces petits fruits : on dirait les images rémanentes des éclats du soleil sur la paupière jaune, orange, rouge, sang. Et si ces couleurs aveuglantes me fascinent tant, ce midi, celles que j’ai sous les yeux et celles qui illuminent mon souvenir, c’est qu’au-dessus de moi, le ciel est gris, quasi blanc opaque derrière lequel la tour semble de nouveau jouer à se cacher. Depuis le jardin où je vais courir, elle disparaît sous l’écran laiteux du ciel impénétrable. Parfois, tournant en rond comme je sais si bien le faire, j’ai l’impression d’avaler des gouttes de pluie, mais il ne pleut pas, c’est l’air qui est saturé d’eau à un point tel qu’un ancien physicien n’y comprendrait plus rien. Je continue de courir malgré l’atmosphère humide et froide, vite, bien, relativement, certes, mais c’est ainsi que je me sens : bien. De retour à l’appartement, je reprends : gainage encore et autres exercices. Cela fait cinq semaines exactement que je n’ai pas bu d’alcool, et si cela ne semble rien, ce n’est pas que ce ne soit rien, c’est qu’il n’y a pas de vérité spéciale à espérer d’une ascèse de ce genre — puisque tel est le mot qu’il faut employer —, du moins pas si l’on entend par « vérité » quelque chose grandiose, à l’image de la beauté dont on aimerait bien qu’elle sauvât le monde. Les vérités sont simples, ordinaires, triviales, ce qui ne signifie pas qu’elles ne soient bonnes à rien, mais qu’elles sont vitales. Elles sont là. Et tout est là ; il faut apprendre à le voir, et en faire quelque chose.
Je me sens comme un animal apeuré qui n’oserait sortir la tête du coquillage où il a trouvé refuge. La conque serait mon labyrinthe, au fond duquel je me cacherais dans l’espoir que, jamais, quiconque ne parvienne à retrouver ma trace. Santarcangeli émet de telles hypothèses : le labyrinthe crétois, « en paquet de viscères », dit-il, renvoie aux entrailles de la terre, au ventre de la mère. Dans un fichier, je suis les circonvolutions de la tresse, du chignon, de la coquille, de la fourmi qui la parcourt un fil à la patte, de la spirale, de la mer, qui — peut-être — s’étendent à l’infini. Quand je sors pourtant la tête de ma cachette, à croire que nul ne puisse faire autrement (petit escargot porte sur son dos sa maisonnette, aussitôt qu’il pleut, il est tout heureux, il sort sa tête, ne faisait-elle pas, la chansonnette ?), tout se télescope sans que je n’y comprenne grand-chose, et ce n’est pas tant que rien n’ait de sens — c’est en vérité l’expérience la plus banale qui soit —, c’est que tout s’enchaîne dans une rhapsodie chaotique et que notre vie pourrait tout à fait se dissoudre intégralement dans la succession des quasi-faits, pseudo-vérités, événements approximatifs, tragédies maladroites, cataclysmes triviaux, épopées aux confins du dérisoire, tout s’outre, tout s’exagère, et pourtant (retour au point de départ), tout est parfaitement insignifiant et, partant, absolument normal. Toute étymologie est un calembour, dit cet article à la lecture duquel je consacre une partie de mon temps et qui suit la trace des coquillages dans la mythologie des anciens Grecs : il apparaît que la représentation d’Ἀφροδίτη sortant de l’écume sur sa coquille de saint Jacques, le genre de clichés que la peinture italienne a immortalisés au sommet de l’Occident triomphant, est en réalité un jeu sur les sons : en grec, « écume » se dit ἀφρός. Du sommet de l’Occident, que demeure-t-il ? Trop encore, je le crains. Sans que, toutefois, le cours de l’histoire ne s’oriente dans le sens souhaité, guère d’„Herren der Erde“ à l’horizon, pas vrai ? plutôt des bouffons mal embouchés. Les jours de vote à l’Assemblée sont pires que les autres : il y a encore plus de sirènes sur le boulevard. Et, ainsi, il est évident que, dans un excès d’inutilité, la démocratie produit sa propre agitation, son propre vacarme, comme des mouches qui, enfermées dans leur bocal, se mettraient soudain à voleter en tous sens parce que la terre tremble. En fait, ce sont elles qui se donnent l’illusion qu’on secoue le bocal : il n’y a personne dehors, tout se joue dans le volume étroit où elles se trouvent confinées et le drame qu’elles s’imaginent vivre n’a aucun intérêt.
Je me dis : « La meilleure définition d’écrire que je puisse donner ? La voici : même si personne ne me lisait, j’écrirais quand même. » Ce qui n’est pas une définition du tout, puisque le definiendum ne peut pas se trouver aussi dans le definiens (si tel est le cas, la définition est circulairement vide, elle tourne en rond, ne définit rien du tout, pour définir il faut mettre d’autres mots à la place d’autres mots). Et puis, il faut en ôter le conditionnel, pour aboutir à ceci : « Même si personne ne me lit, j’écris. » Factuel, direct, sans compromission, sans apitoiement : écrire. Or, dès lors, la définition devient une sorte de profession de foi, ou plutôt une déclaration de principe, la déclaration d’indépendance. De toute façon, c’est vrai, je me sens très loin “des autres” (c’est flou, c’est vague, mais c’est aussi clair, non ?). Je survole des yeux quelques bouts de phrases qu’une personne a notées parce qu’elle les a jugées dignes d’être notées et je me sens abattu : Pourquoi écrire cela ? et aussi : Comment y trouver un quelconque intérêt ? Je ne comprends pas. Mais je me suis promis de n’être pas critique. Ce n’est pas tout à fait exact, non : je ne me suis pas promis de n’être pas critique, j’en suis venu à l’idée que la critique était devenue impossible, qu’elle n’avait plus le moindre sens, qu’elle s’était perdue quelque part en chemin et que nous n’en avions plus nul usage, parce qu’ou bien l’on écrit dans le désert ou bien écrire n’est qu’un moment fongible de l’histoire économique de nos échanges. En quelque sorte : ou bien un livre est une prophétie ou bien c’est un bien de consommation courante. Vulgaire, dispensable, périssable, périmé. Toute conversation — le cœur même de la démocratie — paraît alors fastidieuse ; on n’aboutira jamais à rien. Ce n’est pas le but : le but, c’est de vendre des tonnes de papier recyclé (ou des bouts du nuage numérique) en réalisant la plus-value la plus importante possible. Cherchant la référence d’une phrase de Nietzsche dont P. m’a parlé vendredi après-midi, je trouve : « Ich schreibe für eine Gattung Menschen, welche noch nicht vorhanden ist: für die „Herren der Erde“ » ; — je crois que ce n’est pas exactement celle dont P. m’a parlé, mais l’idée me semble convenir tout de même, qui n’est ni une phrase de notre temps ni une phrase pour notre temps. Mon sentiment est double : il me semble que c’est précisément le genre d’idées dont nous avons besoin, mais je ne sais pas qui est ce “nous”. Comment ne pas imaginer Nietzsche désespéré et exalté, menant une vie d’errance entre le sud de la France, la Suisse et l’Italie, des valises pleines de cahiers, écrivant des phrases de ce genre pour se rassurer, pour se donner un avenir qu’il n’avait pas ? Et que je le trouve beau. Mais qui sont ces „Herren der Erde“ ? Et cette espèce humaine qui n’existe pas encore ? Ce dimanche matin, faisant la grasse matinée : Le ciel n’est pas pour nous rare son éclat même quand il brille il n’y a personne dedans cela tout le monde le voit le ciel est vide le ciel est vide comme le soleil est vide ils sont bleus jaunes rouges et ils sont noirs ce sont les anges calcinés monstres avalés par les flammes le temps les aura mal aimés en bas il y a le fol qui cherche domicile l’élection dans le ventre femelle et la fourrure grasse de désir dur au mal le mal même le fol malmène sa peine déroule le fil pelote pelote semble-t-il dire où vas-tu petite de poils pelote ? mais de là-haut on n’entend pas bien c’est le destin des choses froissées brins couchés dans l’herbe qui cherchent leur vision dans la pénombre pourquoi fait-il si sombre ? astre avare de ses rayons n’aime pas le peuple d’en bas il les regarde de loin attendant qu’ils passent mais ils fourmillent fourmillent encore creusent galeries profondes s’éloignent de la surface c’est le fol qui les guide et de là l’on ne dirait pas qu’il sait où il va.
Questions de forme = questions de fond. Trente-deuxième jour sans boire d’alcool. Le soleil qui tape sur la vitre de la fenêtre m’empêche d’écrire. J’essaie de me réfugier derrière le rideau avant d’y renoncer. Alors, dans ce rayon du soleil, je ferme les yeux, croise la main droite sur la main gauche et de même à l’inverse, demeure immobile plusieurs minutes, sans rien faire d’autre qu’être là, dans ce rayon du soleil. Au bout d’un certain temps, j’ouvre de nouveau les yeux, écris quelques lignes, puis les ferme encore, fais craquer les articulations de mes doigts sans que la clôture de mes yeux ni le craquement de mes doigts n’aient un quelconque rapport l’un avec l’autre. Pourquoi fais-je ce rapprochement comme si je pensais que l’une et l’autre étaient liés ? J’ouvre les yeux. La sirène d’un imbécile véhicule vient de déchirer le voile souple du silence. Ensuite, c’est le moteur à explosion d’un motocyclette. Je referme les yeux. Croise les doigts. Ouvre. Par la grâce de l’éclaircie (le ciel est clair aujourd’hui, on voit loin quand Paris laisse entrevoir un semblant d’horizon, au-delà de la grue jaune au-dessus du palais italien, la coupole blanchâtre de la basilique, plus loin encore un bâtiment moderne, me semble-t-il, que je ne sais pas identifier), on voit les taches laissées par la pluie sur les vitres de la fenêtre, et les grilles grisâtres du garde-corps dessinent leurs ombres en déroutants reflets sur ces traces du temps. Cette géométrie due au hasard, cette géométrie du hasard, me réjouit : je suis comme un enfant qui ouvre des yeux émerveillés, un chat qui joue avec la poussière dans le rai de la lumière. Je pense à cette phrase que j’ai écrite il y a quelque jours dans mon cahier au bison rouge et qui disait : « Tout est de la même fabrique. » Aujourd’hui, dussé-je l’écrire comme si je ne l’avais pas déjà écrite, je dirais ainsi : « Tout est de même fabrique. » Et, quand j’y pense, je pense tout autant à son sens, sa rédaction effective et son autre rédaction possible, qu’à la façon dont elle est venue s’inscrire dans le poème dont j’essayais d’écrire quelques vers, au point non de se confondre avec lui mais de se fondre en lui, comme si elle en faisait partie d’une manière tout à fait naturelle. Question de forme = question de fond, ai-je écrit, oui. Est-ce que tout est une question de saut de ligne (dans le carnet au bison rouge, à petits carreaux, deux morceaux d’écriture distincts ne sont séparés que par l’écart de deux lignes sautées d’un coup, double de l’espace laissé entre les lignes d’un même morceau d’écriture et, ici, il n’y a presque plus de saut de ligne, depuis longtemps déjà, la séparation, ce sont les jours qui la font, tandis que, dans le livre sur les tombes auquel je travaille par ailleurs, il y a des retours à la ligne et des sauts de ligne), le nombre, l’espace laissé entre les choses, une histoire de densité ? Que conclure des ces considérations ? Je ne sais pas : rien ? Le but était-il de conclure ? Y avait-il seulement un but ? Dans le livre des labyrinthes, page 68, Paolo Santarcangeli : « Celui qui traverse le labyrinthe, doit passer par les errements et les pièges de l’obscurité, pour vaincre la mort : de même que les Hébreux firent pendant sept jours le tour des remparts de Jéricho, et de même que les Achéens assiégèrent Troie pendant sept ans. C’est constamment que les labyrinthes “classiques” — des monnaies grecques aux constructions des Indes — ont sept circonvolutions ; ce qui, évidemment, ne peut être que l’expression d’une volonté précise. Les replis des viscères et les lignes tracées sur le foie sont un miroir microcosmique du mouvement des constellations célestes. Ce mouvement cosmique fut reproduit dans la danse, transposant dans la catégorie du temps la représentation spatiale. Dans les profondeurs gît la représentation sous forme de mystère du grand ventre maternel et du labyrinthe dans lequel devra errer l’homme destiné à s’engager dans la vie. » Et moi, sage comme un numérologue sauvage à la recherche d’un chemin dans le labyrinthe de nos existences, de compter les 7 dans la date de ma naissance.
Faits insignifiants de la lecture desquels le lecteur peu amène pourra se dispenser s’il craint, les consultant, de salir sa petite âme toute pure : ce matin, j’ai bouclé mon marathon en quatre jours (4×10,5=42) et me suis ainsi trouvé exactement à l’endroit de ma vie où je voulais être avant d’y aller, ensuite, je suis rentré à l’appartement, où j’ai fait mes exercices de gainage bras tendus et coudes pliés ainsi que trois fois dix pompes, après quoi je me suis senti extrêmement bien, et jamais le ridicule de la situation ne m’a frappé comme un coup de poignard soudain entre les omoplates parce que ce n’est pas ridicule, non, c’est la vie même. Ce faisant, toutefois, tel la vache qui philosophe, je n’ai eu de cesse de ruminer : pourquoi, d’un roman de 260 pages, vouloir en avoir fait le tour au bout de 26 ? C’est comme vouloir sortir vivant du labyrinthe après avoir tué le Minotaure sans même y être entré, ce n’est pas possible, c’est un non-sens. De fait, des diverses lectures de mon roman qui ont été rendues publiques jusqu’à présent, aucune ne voit rien. J’en parle à Nelly, évoquant un point du texte précis, qui m’interroge en retour : Mais pourquoi n’en parles-tu pas en interview ? Il faut que les gens le découvrent, lui dis-je en réponse. L’ouvrage n’est pas simplement un roman, un divertissement — de fait, c’est tout sauf un divertissement, je le sais bien —, c’est une expérience. Quand, par exemple, nous avions parlé des Habitacles avec Rodhlann au moment de leur parution, je lui avais dit que les Habitacles étaient eux-mêmes un habitacle (il l’avait déjà compris, ce n’était pas la peine que je le lui dise), mais cela signifiait qu’il n’y avait pas, d’un côté, la forme et, de l’autre, le fond, mais que tout est un, ou plutôt (puisque ce n’est pas une formule heureuse, je ne professe pas une sorte de monisme) que tout s’entr’exprime, la forme, le fond, l’infime, le profond, le microcosme, la macrocosme, le dérisoire, l’immense. On pénètre dans le labyrinthe sans savoir si l’on pourra jamais en sortir vivant, l’expérience est une épreuve — il faut faire les choses soi-même, personne ne peut vivre notre vie à notre place. Peut-être que dans cinquante ans (je n’y crois pas un seul instant, mais menons cette expérience de pensée jusqu’au bout pour les besoins de l’argumentation), peut-être que, dans cinquante ans, des spécialistes de mon œuvre s’efforceront à expliquer aux lecteurs comment il faut lire tel livre que j’ai écrit (un peu comme cette horde d’universitaires qui redoublent d’ingéniosité pour découvrir des sens cachés derrière les sens cassés dans Ulysses de Joyce), mais ce n’est pas ce que je veux (contrairement à Joyce, cet horrible cuistre, qui ne rêvait que de cela), ce n’est pas pour cela que j’écris les livres que j’écris comme je les écris : j’écris les livres que j’écris comme je les écris parce qu’il n’y a pas d’autres façons de les écrire. En eux, le sens n’est pas caché, le sens est littéral. Or, quand il concerne des êtres de fiction, ce sens littéral doit encore être interprété : dans un roman, une histoire d’amour foireuse entre un photographe parisien et une écrivaine américaine ne peut pas être lue et interprétée comme s’il s’agissait de vraies personnes, réelles, il y a encore un sens à dégager. Mais personne ne le fait, tout le monde reste au ras des pâquerettes. Au Moyen âge, on distinguait quatre niveaux herméneutiques dans l’exégèse des Écritures : PaRDeS (Peshat, Remez, Drash, Sod, les quatre rabbins de Derrida) pour littéral, allégorique, moral, anagogique. Entretemps, tout le monde a été leïlaslimanisé ; c’est terrifiant. Terrifiant, toute cette platitude. Si, au bout de quelques lignes à peine, comme on le fait sur ce site débile où une intelligence artificielle répond pour tout ce qui existe dans l’univers si c’est de droite ou si c’est de gauche, on ne peut pas te ranger dans l’une ou l’autre de ces cases, si l’on ne peut pas dire si tu es de droite ou si tu es de gauche, comme on le fait sans peine pour Éric Zemmour et Édouard Louis, il faut dire que ce n’est pas bien compliqué, ça ne vole pas très haut, tout ça, ta vie va devenir d’une extrême difficulté, ne serait-ce que pour exister, tout simplement, ce sera d’une complexité effroyable, parce que les gens veulent des réponses à leurs questions sans prendre la peine de se les poser, sans jamais les éprouver. Un peu comme si, dans le Michel, ce dialogue apocryphe où Platon met en scène Socrate aux prises avec Michel Houellebecq et Michel Onfray, au bout de quelques lignes, à peine, les interlocuteurs de l’affreux barbu s’exclamaient en chœur : « Mais putain, Socrate, tu ne peux pas répondre par oui ou par non, bordel ! » Eh, non. Peuchère.
Très tendu, ce matin, en reportant les corrections apportées au texte, hier. (En ajoute de nouvelles chemin faisant.) Comme si je n’avais pas envie de le faire, ce travail de correction. N’ai-je pas envie de le faire ? Pourtant, ce n’est même pas une question. Je me le dis, sentant que je me cramponne à l’ordinateur : Mais, Jérôme, tu sais bien que cela fait partie de l’écriture : que t’arrive-t-il ? Façon de dire : que tu le veuilles ou non, tu n’as pas le choix, tu ne peux pas y échapper. C’est cela, la nécessité — ordinaire, banale — de la vie. Ne la confond-on pas avec le déterminisme auquel s’opposerait une illusoire liberté ? (Jeux de société.) Je n’en ai aucune idée. Ce n’est pas ce dont je voulais parler. Allé courir après, et me suis senti tellement mieux, ensuite, ayant fait encore diverses acrobaties que, si je m’étais vu en train de les faire depuis l’autre rive du boulevard, j’eusse trouvé comiques. (Image de ces bras que j’ai vus onduler, hier ou avant-hier, je ne sais plus, à travers les fenêtres qui nous séparent, de part et d’autre du boulevard, membres fantômes sans corps où les attacher et qui allaient et venaient dans l’air, j’ai cru à un signe qu’on me ferait, l’espace d’un instant, et puis, je me suis rendu à la décevante évidence : ce devait une yogie.) Peut-être n’ai-je tout simplement pas envie d’écrire (en ce moment). Mais alors que suis-je en train de faire alors même où j’écris cette phrase : « Peut-être n’ai-je tout simplement pas envie d’écrire (en ce moment) » ? Non, ce doit être autre chose. Oui, mais quoi ? Pas la moindre idée. Tout ce que je puis dire : en relisant le texte que je viens de relire, je vois que je n’ai jamais écrit ainsi, et c’est ce que je recherche. Si c’est pour refaire quelque chose que j’ai déjà fait, écrire ne m’intéresse pas. On ne croit pas à la nouveauté parce qu’on a peur de la nouveauté, on s’installe dans le confort d’une petite musique, de récits convenus (sur le site d’un revendeur de livres on lit à propos de la rentrée littéraire hiver 2025 : « ces autrices et auteurs qui analysent le rôle du père », manière pudique de dire que tout le monde fait la même chose, dans la langue sans chair — c’est-à-dire : sans âme — du marchandage), et on ne sait plus comment sortir de ces conventions où l’on s’est enfermé, lesquelles conventions deviennent obscènes, à force, et nous dégoûtent de lire, nous dégoûtent des livres, de l’idée même de livre, et nous donnent envie de foutre le feu à tout cela et de regarder brûler tout cela, grand feu de joie, éternelle nouveauté de l’autodafé. Au fond de tout véritable écrivain, n’y a-t-il pas ce désir absolu, fou et destructeur, de la rédemption dernière par les flammes, le désir toujours inassouvi du grand et ultime autodafé ? L’écrivain n’est pas l’esclave qui souffle sur les braises, ni le saint qui commande la purification par le feu, non, il est le feu, il est le souffle, il est le souffle du feu. Brûle !
Il y a longtemps que j’ai renoncé, ai-je failli écrire, pour commencer, mais je ne crois pas avoir renoncé à quoi que ce soit. Il est vrai, et pardon pour l’euphémisme, que tout n’est pas marqué chez moi du saut de la réussite, mais je ne suis pas si défaitiste que je peux en donner l’impression. Ce que l’on ne comprend pas toujours : la part de fiction que comporte ce journal où je deviens un personnage, qui joue à s’ausculter, lance des imprécations dans le désert de la modernité, part de fiction qui ne veut pas dire défaut de vérité, je ne dis jamais que la vérité, mais art, pour ainsi dire. Le goût que m’ont laissé les mots médiocres qu’un type a consacrés à ce que j’écris, l’autre jour, des mots où transpiraient le ressentiment et le populisme, ce goût n’a pas été effacé par celui que les éloges plus récentes ont laissé, mais il y a longtemps que. Non, je plaisante. Ce que l’on ne comprend pas toujours, non plus : le comique, with my tongue in my cheek. Crayon en main, j’ai relu le deuxième chapitre d’un texte qui n’a pas de titre, ou alors seulement un mauvais, catalogue des tombes, car s’il est bien question de tombes dans le texte, ce n’est pas un catalogue, ni raisonné ni quoi que ce soit. Je relis peut-être moins en réalité que je ne couds les pièces du texte ensemble pour qu’elles tiennent. En tout cas, c’est ce que je me dis que je vais faire avant d’écrire, mais les pièces du texte tiennent déjà ensemble, toutes seules, en quelque sorte, je n’ai qu’à surpiquer ici ou là, sans rapiécer, non, simplement en suivant le tombé du tissu, le drapé de l’étoffe. J’ai un sentiment désagréable parce que je me demande ce qu’on pourrait bien penser de ce texte (j’envisage même de faire lire ces deux chapitres d’un tout non encore achevé pour avoir un avis) alors que je sais que c’est inutile. En discutant avec Nelly, je me suis souvenu de ce passage où, dans Au-delà du style, Morton Feldman s’en prend à ses auditeurs (en vérité, ce n’est pas à cet auditoire-là qu’il s’en prend, dans mon souvenir, du moins, mais à l’auditoire en général, celui qu’il a et celui qu’il n’a pas) et leur reproche d’écouter sa musique avec leurs oreilles à eux et non pas avec ses oreilles à lui. Et, effectivement, tout le problème est là : les gens n’écoutent pas, ne regardent pas, ne lisent pas avec les yeux et les oreilles des autres, mais avec leurs yeux et leurs oreilles à eux et, ainsi ne sortent jamais de leur tête, s’y tiennent toujours confortables et tranquilles. Mais à quoi bon écouter, regarder, lire, si c’est pour ne rien entendre, ne rien voir, ne rien comprendre ? Le livre de Dionigi Albera sur Lampedusa, par exemple, a complètement transformé ma façon de concevoir cet espace-là, espace dont, je m’en suis aperçu, je ne savais rien et auquel, donc, je ne pouvais rien comprendre. Et la vérité est que nous ne comprenons rien, il nous faut faire des efforts considérables pour parvenir à comprendre quelque chose parce qu’il faut faire des efforts considérables pour parvenir à s’étranger, reconnaître qu’on ne comprenait strictement rien et dépasser cette incompréhension pour tâcher de comprendre. Avec Albera, l’histoire permet de comprendre cet île comme rivage partagé et non comme espace exclusif. Par extension, il me semble qu’on peut donner à partagé, le sens non de « à tous », mais « à personne », et en ce sens réellement ouvert : seul ce qui n’est à personne est susceptible de s’ouvrir à tous. Cela, avant de lire le livre d’Albera, je ne l’avais pas compris. Et, dès lors, c’est toute la question des migrants et des migrations humaines à l’époque qui est la nôtre qui se voit éclairée d’un jour nouveau et, avec elle, la position mondiale de la Méditerranée.
Ma hantise, c’était qu’on entende le bruit des sirènes sur le boulevard pendant que je serais en train de parler dans mon téléphone pour l’entretien radiophonique. Mais les planètes, ou plutôt : les cadavres, les cadavres se sont alignés, donc, et il n’y a pas eu de drame, c’est-à-dire : point d’interférence tendant à nuire, sinon à la clarté du propos, du moins à la clairaudience dudit. Pourtant, les interférences, comme il en est question dans la Vie sociale et dans la vie en général (Est-ce que votre prochain roman s’appellera la Vie en général, Jérôme Orsoni ? Le journaliste ne m’a pas posé la question, mais la réponse est la même : Non, je ne crois pas.), il en a été question, mais je ne rêvais pas d’une illustration sonore trop envahissante, non. De quoi est-ce que je rêvais ? De rien. Je ne rêve de rien, en ce moment, ou alors je ne m’en souviens pas (il me semble que je répète toujours la même chose). Le dernier rêve dont je me souviens, c’est durant la nuit du 26 au 27 décembre 2024, à Vaison-la-Romaine, que je l’ai fait. J’avais noté ici que je l’avais noté sur l’application pour le noter, de retour à Paris, dans le carnet où il a sa place, et c’est ce que j’ai fait, mais depuis rien : pas de souvenir de rêve. Dommage. Au moment même où j’écris ces lignes, les excités du sifflet en uniforme de guidon passent à vive allure en bas de chez moi. La vie serait-elle bien faite, après tout ? Non, puisqu’ils passent quand même en bas de chez moi, mais pas trop mal, allez, cela, je veux bien te l’accorder. Où vont-ils ? Je ne me suis jamais posé vraiment la question, je crois que je m’en moque éperdument. Au diable, peut-être. Ce matin, modifiant mon itinéraire de course pour aller tourner dans le parc Montsouris, mes dix virgule cinq kilomètres furent un long et pénible calvaire : il pleuvait, il y avait du vent, il faisait froid, j’avais les pieds trempés et le corps de sueur, et je me suis exclamé un nombre non négligeable de fois à mon intention : « La con de ta mère la pute, ah ! », preuve que, vraiment, je n’étais pas le plus heureux des hommes. Et, ce malheur, dérisoire, au regard du mal universel qui accable mes pauvres semblables, qui plus est, je me l’infligeais à moi-même. Pourtant, j’ai connu une sorte d’épiphanie — provisoire —, je ne sais plus si c’était la première ou la deuxième fois que je gravissais la côte qui monte vers le boulevard Jourdan, en tout cas, pas la troisième, la troisième, je ne pensais qu’à arrêter de courir, et pourtant, il me restait encore quatre kilomètres et quelques à parcourir avant de rentrer enfin chez moi faire mes exercices de gainage, j’ai pensé, qu’est-ce que j’ai pensé, déjà ? ah oui, j’ai pensé : j’aime le monde, et si j’avais su m’exprimer comme un ancien philosophe, j’eusse dit quelque chose comme : j’aime le cosmos, φιλέω τὸν κόσμον, mais je ne suis qu’un pauvre écrivain français, aussi me suis-je contenté de le dire dans ma langue morte, et, encore une fois, noter dans l’application pour le noter dans le carnet où elle est destinée, une fois rentré à la maison. C’est après l’épiphanie que les choses se sont gâtées, et peut-être, en effet, venais-je d’atteindre sans possibilité de poursuivre l’ascension le sommet du haut duquel je ne pouvais donc plus que décliner, le sommet de la côte du parc Montsouris coïncidant sous la pluie avec le sommet de ma pensée métaphysique, je crois que c’était lors de la deuxième ascension, et j’ai continué de me traîner lamentablement parce qu’il fallait que j’aille au bout, au bout de la course, au bout de moi-même, au bout de n’importe quoi. Car, lentement, on monte du ridicule au sublime ; mais, bien plus vite, en effet, on en descend.
Écrivant dans mon carnet, il arrive que, ne marquant pas les différences entre ce que j’y écris par un signe quelconque mais simplement par un saut de ligne double, les phrases s’entremêlent et viennent s’accorder entre elles d’une façon que je n’aurais pas pu prévoir intentionnellement. Quelque chose se passe-t-il, alors, dans le dispositif de la disposition ? Dans le medium même, à quoi seul le medium dans sa spécificité, sa singularité, son irréductibilité à tout autre peut donner lieu ? Il m’arrive de penser (cette formulation est pour le moins prudente) que le carnet est l’idéal de l’écriture et, plus largement, je ne dirai pas d’une culture sans coutures (j’ai déjà fait ici nombre de reproches à l’universalité), mais d’une culture dont les coutures ne sont pas des solutions de continuité, des obstacles, où il n’y ait pas de hiatus entre une “chose” et puis une autre et puis une autre et puis une autre, et caetera. Où tout puisse venir se tisser ensemble parce qu’il n’y a pas de différences essentielles entre ces “choses” de la sorte tissées. Ainsi, les quelques mots qui devaient commencer le poème n’ont-ils pas été sanctionnés par l’à quoi bon défaitiste — et peut-être un peu paresseux ? — que je leur avais opposé tout d’abord. À quoi bon ? cette question est terrible parce que, en vérité, à la question à quoi bon ? la seule réponse acceptable, c’est rien, ou presque rien, tout se perdant in fine dans la chair défaite de l’histoire, les ruines de la culture, les charniers de la vie humaine, la patience de l’oubli, et qu’il faut la dépasser, passer outre sa formule et prendre son point d’interrogation comme un défi, une invitation. Ultra. Mais ne va pas croire que j’écrive pour toi une sorte de manuel de développement personnel un peu plus ambigu que la moyenne normale du genre. Telle n’est pas mon intention. Simplement, ces quelques mots : « sur le dos du ciel », qu’ils ne soient pas restés lettre morte, si inquiétant que ce sentiment puisse sembler, j’en suis heureux. L’idéal du carnet, en quelque sorte : transférer l’intégralité du contenu de sa pensée sur le papier et, dans le secret, hors du réseau, laisser d’improbables “choses” surgir. N’est-ce pas ce que je fais ici aussi, dans ce journal ? Eh bien, pas tout à fait, non : l’en-réseau, c’est mon idée, modifie nécessairement l’écriture, laquelle n’est plus aussi pure, aussi vraie, aussi parfaite, dans son intransigeance, sa radicalité, son irréductibilité, son ultraïté, que celle qui se tient à son écart (et cela vaut pour le réseau numérique tout comme pour le réseau analogique, et pour toute la vie sociale en général, dans toute l’Öffentlichkeit de l’öffentlich). Idéal, ou utopie, je ne sais pas, en l’occurence, c’est à peu près la même chose, tu ne crois pas ? La même « figure discrète », comme on dit.
Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai écrit ce que j’ai écrit, hier. Pourtant, quand je l’ai écrit, j’avais une idée assez précise de ce que je voulais dire, et quand je relis ce que j’ai écrit, comme je viens de le faire à l’instant, cette idée, je la perçois on ne peut plus clairement, mais c’est toujours l’impression que je finis par avoir, je crois, quand je réagis à un “sujet d’actualité” : sur le moment, c’est clair, très vite, ce l’est moins, et bientôt, plus du tout. Je le redis : je comprends ce que j’ai écrit et pourquoi je l’ai écrit et ce que j’ai voulu dire par là, mais il me semble que c’est d’une vacuité absolue, comme l’est l’homme richissime que j’évoque en passant et qui déclenche les passions diverses et contraires de mes contemporains. Peut-être que le problème se situe dans l’idée de la clarté : tout est trop clair, mais pas comme l’est le ciel bleu sur les rives de la Méditerranée que le vent du nord a dégagé, non, clair en un sens négatif, clair comme sans épaisseur, sans reliefs, sans idées, sans profondeur, sans rien, en réalité, que de triviales et déprimantes tautologies. Hier, en lisant les pages que Jean Bollack a écrites sur Empédocle dans le premier des trois volumes qu’il lui a consacré (Introduction à l’ancienne physique), je me suis senti comme dans un état second, entre la veille et le sommeil, entre l’incompréhension et la compréhension, je ne savais pas si j’allais m’endormir et me mettre à rêver ou continuer de lire et parvenir à une sorte d’illumination. Dans le texte d’Empédocle, où les figures mythologiques, les allégories et les principes rationnels semblent sans cesse s’échanger leurs noms les uns avec les autres, j’avais le sentiment de ne plus trop savoir où j’étais, et cette impression, évidemment, l’état fragmentaire du texte, sa transmission par on-dit (la doxographie critique d’Aristote) viennent la renforcer, mais c’était aussi la nature même de la pensée exprimée qui me semblait d’une étrangeté radicale, venue non seulement d’une autre époque, mais d’un tout autre univers. Quand on lit Platon ou Aristote, ce sentiment n’est pas aussi prononcé, mais avec Empédocle, il est extrêmement marqué : les divinités sont des principes rationnels, les sentiments sont ontologiques, la figure géométrique parfaite est brisée pour donner naissance au monde, le mâle et la femelle se fondent ensemble, l’univers est expliqué par les sensations que nous en avons. Quelque chose s’est ouvert dans la langue. Σφαῖρος κυκλοτερὴς. L’épithète homérique s’est mise à penser. Le vers n’est plus seulement l’unité de mesure du poème, le vers est devenu aussi l’unité de mesure de l’univers. C’est si loin de nous, et si émouvant, comme la ruine de toutes choses, bouts déchirés, morceaux qu’on ne recollera jamais, mais qui demeurent, toutefois, dans leur destruction, si beau, si loin, qu’il me semble essentiel de se perdre dans ces labyrinthes de texte, fragments de papyrus épargnés par les hasards de l’histoire, paroles rapportées par la postérité. Un peu comme si l’on disait : aux grandes gestes de l’histoire, il faut préférer les trouées improbables, les impossibles chemins, les culs-de-sac qui ouvrent vers de nouveaux horizons.
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