Il faut vraiment que j’écrive un nouveau livre de fiction, ai-je écrit à Nelly, sur un ton qui, si je lui avais parlé à haute voix au lieu de lui envoyer un message texte sur son téléphone, eût semblé à la fois exalté, terrifié, et désespéré. Je venais de me faire tout un scénario dans lequel, suite au message que j’avais publié en ligne la veille, message où se croisaient le pape en visite en Corse, la question de la laïcité et le sort tragique de Samuel Paty, les forces de l’ordre débarquaient chez moi, un beau matin, pour m’arrêter sous les yeux de ma fille en larmes, avant de me soumettre à la question des heures durant au cours d’un épuisant interrogatoire et de me placer finalement en détention pour activités subversives en rapport avec une autorité morale. Ce scénario avait provoqué une réelle crise d’angoisse chez moi et, tout en me disant que c’était parfaitement imbécile, il ne m’arrive jamais rien, ne cessais-je de me répéter, c’est bien tout le problème, d’ailleurs, si seulement il m’arrivait quelque chose, si seulement la police venait m’arrêter pour activités subversives en rapport avec une autorité morale, j’aurais enfin quelque chose à raconter qui intéresserait vraiment les gens, j’avais effacé le message que j’avais publié la veille, tout en sachant que cela ne servait à rien, on pourrait en retrouver la trace et me demander pourquoi, si je n’ai rien à me reprocher, pourquoi j’avais effacé ce message, c’est vrai, pourquoi ? parce que personne ne comprend jamais rien, peut-être, et pour m’éviter la peine d’avoir des ennuis avec la justice, me voyais-je déjà en train d’essayer d’expliquer au juge qui devait décider de ma mise en détention provisoire pour activités subversives en rapport avec une autorité morale. Je m’étais vu, en imagination, menottes aux poignets, sous les yeux plein de larmes de ma fille, le regard effrayé de mon épouse, comme j’avais vu les portes entrebâillées des voisins qui s’apprêtaient déjà à dire que j’étais quelqu’un de sans histoire, comme j’avais entendu les je-te-l’avais-bien-dit que ses parents ne manqueraient pas d’adresser à leur fille mon épouse, mon éplorée épouse, leur lointaine fille, je m’étais vu, en imagination, descendre les marches qui conduisent du troisième au rez-de-chaussée, la tête basse et l’air ahuri, faut-il vraiment réveiller les braves gens à six heures du matin ? Mais tu n’es plus un brave gens, mon petit Jérôme, cela, c’est fini, tu es allé trop loin, tu as porté atteinte à la dignité de la Nation, et tu vas le payer, et cher, en plus ; ta vie est foutue, mec. Évidemment, aurais-je pu me dire cependant que je fantasmais cet improbable scénario, comme je me le dis à présent, ce genre de choses, ce n’est pas à moi qu’elles arriveraient, mais aux autres, toujours les mêmes, les écrivains connus, les d’extrême-droite, les d’extrême-gauche, si seulement c’était à moi que cela arrivait, une fois, au moins une fois, juste une fois dans ma vie, que j’aie enfin quelque chose de vendable à raconter, me lamentais-je tout en tremblant de peur à l’idée que l’on vienne me chercher pour m’emmener. Alors, j’ai écrit à Nelly qu’il fallait que j’écrive un nouveau livre de fiction parce que, c’est ce que je me suis dit, il était grand temps que je me change les idées, que je raconte quelque chose de différent, qui me tire du marasme contemporain dans lequel on patauge allègrement, et ça fait splitch et ça fait splatch, et on s’en met partout, de la gadoue, mais on s’en fout, c’est pour cela que je lui ai écrit, et cela — je veux dire : tout, le fantasme, l’angoisse, tout — cela en dit long sur moi, sur l’ennui qui est le mien, pas l’ennui du quotidien, non, pas l’ennui de la vie, non plus, non, l’ennui de l’art, ce qui est pire, bien pire que tous les autres ennuis. Vivement les vacances ! ai-je ajouté. Pas faux, en effet. La veille, quand j’avais écrit ce message au sujet du pape en Corse, de la laïcité et de Samuel Paty, j’avais vraiment voulu dire quelque chose de sensé : lorsque, comme tout le monde, il y a quelques années de cela, j’ai appris la mort de Samuel Paty, et les circonstances atroces dans lesquelles elle a lieu, j’ai été profondément choqué, à cause des circonstances, de la sauvagerie, de la violence, de la bêtise, aussi, il faut bien le dire, c’est une incommensurable bêtise (et une telle bêtise est toujours d’une violence extrême), une incommensurable bêtise qui a conduit à la mort de Samuel Paty, mais aussi parce que mon père, aujourd’hui retraité, enseignait l’histoire, comme Samuel Paty, et que, lorsque Samuel Paty est mort, j’ai pensé à mon père, j’ai pensé que mon père aurait pu être à sa place, et cela m’a touché de manière très personnelle, très intime, dans ma chair même, bien plus que je n’aurais pu l’imaginer, et je pense que, collectivement, nous n’avons pas été à la hauteur de cette tragédie, nous avons dit que c’était une tragédie, mais c’était un moyen de ne rien dire du tout, de faire du bruit avec la bouche et puis c’est tout, nous n’avons pas pris conscience de l’horreur de notre monde, de ce que cela signifie, dans un pays comme le nôtre, qu’au nom d’une religion on puisse assassiner un enseignant, et il me semble que toutes les personnes qui attaquent la laïcité, quelles que soient leurs raisons, mettent en danger toutes les personnes qui, aujourd’hui, en France, sont chargées de l’enseigner. C’est ce que j’avais voulu dire dans mon message de la veille et quand, je ne sais pas très bien pourquoi, j’y ai songé de nouveau, avant de l’effacer, je me suis dit que j’étais fou, que j’étais complètement inconscient d’écrire des choses pareilles, lesquelles choses, dans le meilleur des cas, ne seraient absolument pas comprises, parce que personne ne comprend jamais rien, et, dans le pire des cas, allaient m’attirer des ennuis. Tout cela, toutes ces histoires d’arrestation, de prison, je les ai imaginées, et il y a peu de chances que cela m’arrive, encore que tout soit possible, de nos jours, en France, où on décapite des enseignants parce qu’ils sont des enseignants, peu de chances qu’on vienne m’arrêter de bon matin pour me jeter en prison, mais j’ai vraiment eu peur. Je sais que ce scénario je l’ai entièrement fantasmé, qu’il n’existe pas dans le monde réel, qu’il n’existe que dans mon imagination, mais il m’a réellement terrifié, physiquement : j’étais en train de marcher (je me trouvais au Parc Montsouris), et j’ai commencé à imaginer toutes ces histoires, et j’ai senti mes mains devenir moites, et j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds, et je me suis dit : « Il faut que tu effaces ce que tu as écrit. Tu es fou. On va venir t’arrêter. Des hommes cagoulés vont venir défoncer la porte de chez toi et, sans autre forme de procès, ils vont t’arrêter. On va t’arrêter, prendre ta photo d’identité judiciaire, t’interroger, te placer en détention, et tu vas passer de longs mois en prison, où tu seras victime de toutes sortes de mauvais traitements qu’il vaut mieux ne pas imaginer, les viols n’étant peut-être pas les pires, tu imagines, la promiscuité, partager quatre murs avec des illettrés, qui écoutent de la musique populaire à longueur de journée et regardent la télé, pitié, non, pitié. Ta vie, qui n’est déjà pas terrible terrible, on doit bien à la vérité de le dire, ce n’est pas brillant brillant, ta vie, Jérôme, ta vie va être entièrement ruinée. Efface ce message, — immédiatement. » Et, immédiatement après l’avoir effacé, je me suis dit : « Quel malheur que cela ne m’arrive pas. Quel malheur que rien ne m’arrive jamais. Si seulement il m’arrivait quelque chose que je puisse raconter, quelque chose du genre de celles qui font vendre des livres par centaines de milliers. Ah, l’argent, l’argent. Les gens aiment ça, les histoires d’injustice. Les gens sont d’ignobles voyeurs, ils aiment ça, les malheurs, quand il arrive aux autres. Ils sont prêts à payer cher pour jouir du malheur des autres. De l’argent, de l’argent. Beaucoup d’argent. » J’ai senti physiquement les effets de la peur et aucun soulagement après avoir supprimé ce message, c’était pire, même, puisque s’ajoutait la conviction qu’il ne m’arrivait jamais rien, qu’il ne m’arriverait jamais rien, et que donc j’étais condamné à passer à côté de ma vie, et j’allais de l’un à l’autre, de la peur de la prison à l’angoisse de l’anonymat, sans que jamais cette dialectique absurde ne débouche sur une quelconque synthèse, une quelconque résolution, une quelconque révolution. La fiction, c’est ce que j’ai écrit à Nelly, la fiction m’a semblé être le meilleur moyen de remédier à cet état de choses. Peut-être, c’est vrai, que si, au lieu de m’occuper des âneries que le pape peut bien avoir à raconter en voyage en Corse, j’écrivais des histoires, peut-être que je me sentirais mieux, plus léger, moins angoissé, moins effrayé. Mais est-ce bien vrai ? Je ne sais pas. Il y a quelque chose de dégueulasse dans l’air du temps — je n’ai pas trouvé une meilleure façon de le dire —, qui suinte partout, dans les mots des gens, leurs attitudes, et moi, qui essaie de comprendre quelque chose à tout cela, pas pour sauver le monde, cela ne m’intéresse guère, mais simplement pour ne pas devenir fou, je vois bien que, souvent, je ne m’y prends pas de la bonne façon. Mais que puis-je y faire ? Peut-être rien, je ne sais pas. Est-ce l’impuissance qui te rend comme ça ? Comme ça comme quoi ? Comme ça quoi ? Qui me parle ? Une voix ? Mon double ? Le pape ? Ouais, ouais, c’est ça, rigole, rigole, mec, tu te marreras moins quand les flics vont débarquer chez toi avant de t’embarquer pour t’envoyer en cabane. Quelle agressivité. Ce n’est pas la peine de faire des histoires pareilles pour quelques mots. Ouais, c’est ça, tu fais dans ton froc, le poète, tu pètes de trouille, le conteur. Fais gaffe à toi. Fais bien gaffe à toi. Et il n’est pas tout à fait inexact de dire que, tout à l’heure, quand, rentré chez moi, quelque chose ayant attiré mon attention, un bruit ou je ne sais quoi, j’ai jeté un regard par la fenêtre et que j’ai vu ces deux véhicules militaires garés sur le boulevard dans la voie des bus et des individus armés qui en descendaient, je n’en ai pas mené très large. Dans un mouvement réflexe assez imbécile, je m’en rends compte à présent, seulement à présent, j’ai tiré le rideau sur la fenêtre et, dissimulé derrière, j’ai continué d’observer ces hommes armés qui, à présent qu’ils étaient descendus de leurs véhicules, semblaient attendre quelque chose — l’ordre, sans aucun doute, d’enfoncer des portes et de me mettre aux arrêts. Dans le ciel, il n’y avait pas d’hélicoptère qui tournait, mais les sirènes d’urgence hurlantes qui se rapprochaient de moi en un vertige de plus en plus oppressant. Je me suis dit : Ça y est, je suis fait, mais en fait, non, les militaires du plan Vigipirate, étaient allés se chercher un kebab chez Baba Bey. Il n’y a pas de destin, me suis-je alors fait remarquer, il n’y a que des animaux qui errent à la recherche de la nourriture qui leur permettra de survivre un jour de plus. Et les millénaires de progrès qui séparent les chasseurs-cueilleurs que nous fûmes de la street-food à emporter sont à la fois considérables et ridicules. Peut-être est-ce le commentaire que j’aurais dû ajouter, la veille au soir, quand, au dîner, j’avais parlé d’Âge de pierre, âge d’abondance à Daphné, tout en omettant, comme toujours, la question centrale de l’histoire : Et nous, à quel âge vivons-nous ? Et nous, quel âge avons-nous ? Âge d’angoisse, tous les âges se ressemblent. Et ceci est la fin du premier chapitre de mon nouveau livre de fiction.
151224
Ce matin, une pensée m’est venue dans une autre langue que celle dans laquelle j’écris et pense en général. J’ai essayé de la traduire, mais cela n’allait pas : c’était exact, mais cela ne sonnait pas juste, et je me suis demandé si la raison en était que je ne suis pas un assez bon traducteur (mais qui peut bien être un meilleur de pensées que je me formule à moi-même que moi-même ?) ou que les pensées sont dans des langues, qu’on ne peut pas les en extraire sans perte, ce qui réduirait a priori à néant toute tentative de traduction et nierait en bloc la possibilité même d’une quelconque forme d’universalité. Mais de ce cela, je ne sais rien, tout ce que je sais, c’est que nous devrions être capable de penser et de parler dans plusieurs langues, de formuler des pensées dans plusieurs langues, et d’accéder aux pensées des autres dans plusieurs langues parce que, peut-être, alors, nous serions en mesure de comprendre que l’universalité, l’universalisme sont moins intéressants que la pluralité des langues, la pluralité des formes d’expression, des cultures, des environnements, des paysages, etc. En fait, il y a souvent une confusion qui est faite entre les frontières et les différences : on suppose souvent (Samuel Brussell, je l’ai déjà cité ici, fait cette supposition) qu’afin de préserver les différences culturelles, il est nécessaire qu’il y ait des frontières, comme si les cultures existaient à l’extérieur de frontières. Mais cela pose plusieurs problèmes : 1. une culture ne peut-elle pas exister sans frontières dans laquelle se tenir ? et la diaspora alors ? et 2. ne confond-on pas, ce faisant, les frontières administratives et les variations réelles ? Il y a des différences entre les pays et les êtres, mais celles-ci ne recoupent pas forcément les frontières administratives, bien malin, par exemple, qui voit la différence réelle entre le sud-est de la France et le nord-ouest de l’Italie. Il y a des différences culturelles, mais elles ne sont pas fondées sur des différences nationales et, contrairement, à ce qu’un réflexe peut-être un peu trop simpliste pourrait laisser penser, ce ne sont pas les frontières nationales qui vont les préserver, sans doute, au contraire, les nier : et ainsi, les nations aussi bien que ce que l’on a appelé la mondialisation sont les ennemies des différences culturelles, les ennemies des langues, des parlers, des patois, de la pensée, pour ne pas dire — mais c’est ce que je pense — : de la vie. Mais cette pensée que j’ai eue, quelle était-elle ? Celle-ci : middle class people with middle class culture making middle class art, laquelle, on le voit, n’a pas grand-chose à voir avec le développement auquel elle vient de donner lieu ici, mais qui m’a saisi comme une sorte d’éclair. Si tout est si triste, si ennuyeux, si uniforme, si médiocre, n’est-ce pas que tout est fait par et pour des gens de la classe moyenne ayant une culture de la classe moyenne et faisant un art de la classe moyenne, ce qui — c’est tout le sujet du développement auquel je viens de m’adonner — sonne beaucoup moins bien que la forme sous laquelle m’est venu cet éclair, et c’est un problème considérable pour qui lui prête quelque attention. C’est comme ce poème en corse que j’ai écrit dans mon carnet, il y a quelque temps de cela, alors que je ne parle pas corse, mais c’est dans cette langue qu’il m’est venu, et dans cette langue que j’ai voulu le formuler, où il était question d’exil. Pourtant, j’y pense beaucoup ces derniers temps, je ne serais pas la personne que je suis, et je n’existerais probablement même pas, si mes ancêtres n’avaient pas suivi les trajectoires qu’ils ont suivies, si mon arrière-grand-père n’avait pas décidé de quitter la Corse pour le continent, ma grand-père de quitter le Piémont pour la Provence, mon père n’avait pas été contraint de quitter l’Algérie où il était né et où, avant lui, sa mère était née pour la métropole, tous ces mouvements ont eu une importance décisive, pour moi, certes, mais pour des millions de personnes dans le bassin méditerranéen, et ce n’est pas aux historiens officiels qu’il appartient d’en livrer je ne sais quelle vérité définitive, mais aux langues de les penser, et à nous, de nous laisser traverser par elles, de nous laisser traverser par les paysages, de nous laisser traverser par la Méditerranée comme, depuis des millénaires et des millénaires, nous ne cessons de la traverser. Comme je le disais hier à propos du labyrinthe, la vérité, ce n’est pas un lieu, ce n’est pas dieu sait quel fait objectif, la vérité, c’est quelque chose que l’on dit, c’est un récit, que dis-je un récit ? — des récits en langues.
141224
M’angoissent les gens qui, avec leur chien, se désignent par les noms de « papa » et « maman ». Comme ce n’est pas le chien qui, contrairement à un humain enfant, par exemple, pourra jamais s’adresser à eux de la sorte, on est contraint de supposer que c’est ce qu’ils ont trouvé de plus malin à inventer. Alors, ce matin, au Jardin du Luxembourg, croisant une énorme mais jeune bête de cette espèce, bien en dehors de la zone qui lui est règlementairement et généreusement attribuée, car l’individu post-libéral, pas plus que la femme de Barbe bleue, ne peut s’empêcher de s’étaler, d’envahir la planète pour la domestiquer, nul centimètre ne doit lui en demeurer inaccessible, et songeant aux étranges habitudes verbales que je viens d’évoquer, me sont venues à l’esprit des images de monstrueuses copulations au terme desquelles les hommes accouchent de chiens qui les appellent papamaman avec leur lippe baveuse, leurs grosses papattes et leurs vilaines dents pourries, Pasiphaé de classe moyenne, puisque telle est notre modernité. Quelle nuit ai-je écouté la rediffusion de cette émission de radio consacrée au labyrinthe, passionnante, avec ses archéologies fantastiques, ses grottes initiatiques, ses autochtones crétois et ses étymologies aventureuses ? Je ne sais plus. Mais je me souviens que, malgré l’intérêt que je porte à la chose, un sentiment de gêne n’a cessé de m’accompagner dans mon écoute, sentiment que j’ai fini par réussir à formuler : ce qui me dérangeait, c’était que l’on concevait la labyrinthe — et n’est-ce pas la manière dont on aborde généralement l’objet de nos investigations oniriques ? — comme un lieu, comme une architecture, alors que ce n’est pas cela, ce n’est pas seulement cela. Mais qu’est-ce ? Eh bien, avant tout, une histoire : un roi refuse de sacrifier au dieu le taureau qu’il lui a offert pour accéder à la royauté, le dieu se met en colère, pour punir l’homme, il fait en sorte que la reine s’éprenne de la bête jusqu’à la folie, jusqu’au désir de porter son enfant, pour ce faire, elle demande à un ingénieur de mettre au point un artifice sexuel, il s’exécute, elle conçoit un enfant monstre, mi-homme mi-taureau, le roi demande à l’ingénieur de bâtir un lieu où cacher l’enfant monstrueux, il s’exécute, pour complaire au dieu, on sacrifie des jeunes gens en les livrant au monstre, jusqu’au jour où un jeune homme vient mettre fin à l’horreur, avec l’aide de la fille du roi il tue le monstre, il s’échappe de l’île avec la fille à qui il a promis fidélité, il l’abandonne donc sur une île où elle rencontre un dieu qui s’éprend d’elle, le jeune homme rentre chez lui, mais oublie de changer les voiles de son bateau, son père le pense mort et désespéré se jette dans la mer qui depuis lors porte son nom, en quelques mots. Sans cette histoire, le labyrinthe n’a aucun sens, ce n’est qu’un ensemble de murs où l’on s’amuse à se faire peur. J’ai raconté ici l’expérience sans angoisse du labyrinthe ludique, telle qu’on peut la faire au labirinto della Masone, près de Parme, œuvre colossale de Franco Maria Ricci, grand amateur de labyrinthes, mais qui n’est qu’un jeu : à aucun moment, on ne craint de perdre sa vie. Or, précisément, un labyrinthe où l’on ne court pas le risque d’être violé, massacré, dévoré, et tout ce que l’on peut imaginer de terrible, par un monstre, n’est pas un labyrinthe. Le labyrinthe, c’est l’angoisse, la terreur, l’effroi, la peur suintante de la bête immonde qui surgit de la pénombre pour violer et tuer jeunes filles et jeunes garçons. Sans cela, ce n’est rien. On peut trouver des racines anthropologiques à cette histoire — rites initiatiques, lieux de culte, etc. —, mais réduire à l’archéologie anthropologique l’histoire — comme si l’on disait : « Ça y est, j’ai trouvé le labyrinthe de Minos », ce qui est absurde, nous savons parfaitement où se trouve le labyrinthe de Minos : il se trouve dans les livres —, c’est n’y rien comprendre. Et n’est-ce pas là que notre très moderne raison nous aura conduit, en ces lieux où vivent des monstres inoffensifs, des lieux où résonne le vide, et où des adultes, contents d’eux-mêmes et encouragés en cela par l’ensemble de la société, s’adressent à leur chien en leur demandant sur le ton d’une terrifiante simplicité : « Et elle où, maman ? Hein, elle est où ? Elle est cachée, maman, elle est cachée », et la grosse bête gavée de chercher en bougeant la tête en rythme, Pasiphaé de classe moyenne pour qui la vie n’a plus aucun sens ?
13.12.24
Dans la cuisine où, tout en préparant le café, je me parle tout haut tout seul, soudain, je m’interromps. Me dirige sans attendre vers la chambre où se trouve mon carnet, note la phrase au beau milieu de laquelle je viens de m’interrompre et, l’interrompant au même endroit, reviens dans la cuisine préparer le café, retourne ensuite dans la chambre, continue le développement de la phrase au milieu de l’écriture de laquelle je m’étais interrompu un peu plus tôt, m’arrête, repars, reviens, termine d’écrire la phrase enfin. D’un certain point de vue — je pense, par exemple, à celui des voisins qui, peut-être, m’entendent parler tout haut tout seul —, je dois sembler fou. D’un autre, cependant, ce que je fais est parfaitement logique, je pense tout haut jusqu’à trouver l’idée qui convient, que je ne cherchais peut-être pas, ou que je ne savais pas que je cherchais, du moins, même si, parfois, je me contente de parler tout haut tout seul sans trouver l’idée qui convient. D’un autre point de vue, encore un, traverser Paris à vive allure dans un cortège de voitures et de motards de la police, est considéré comme sain, normal, voire démocratique — preuve, s’il en fallait encore une, que nous avons pris la fâcheuse habitude de raconter et de faire absolument n’importe quoi. Et pourtant, malgré le vacarme qui entoure la nomination de telle ou telle personnalité politique, tout le monde peut voir que cela est vain, imbécile, voire néfaste. Ainsi, depuis plusieurs heures à présent, foncent tête baissée sur le boulevard des motards, sirènes hurlantes et sifflets à la bouche, pour ouvrir la voie à Dieu sait quel navrant personnage censé présider à la destinée de notre petit et de plus en plus grotesque pays. Ils sont bien à l’image de nous-mêmes, ce me semble, ridicule et fats, mais bruyants. Moi, dans ma cuisine, quand je parle tout haut tout seul, ou dans la chambre, quand j’écris dans mon carnet, c’est vrai, je fais peu, voire pas de bruit du tout, mais je ne cherche pas à en faire. Est-ce pour cela que personne ou quasi ne s’intéresse à moi ? Faut-il donc faire du bruit pour être intéressant ? Item quand je lis, comme ces jours-ci, quelques pages du Zibaldone par jour, je ne fais pas de bruit, et ce silence doit être paraître bien odieux pour qui ne vit que par et pour le bruit (en bon français, on appelle cela brasser de l’air) puisque tout semble être fait pour perturber mon calme, m’empêcher de lire, m’empêcher de penser, m’empêcher de vivre comme je l’entends. Le bruit que le monde social fait ne sert en effet qu’à cela : nous empêcher de vivre comme nous l’entendons. Nous rendre sourd à notre propre voix. Et nous en imposer, par la force de l’assourdissement, une autre que la nôtre. « Un paysan de la région de Recanati, note Leopardi, ayant amené à l’abattoir l’un de ses bœufs qu’il avait vendu à un boucher, demeura, au moment où celui-ci allait accomplir sa besogne, hésitant et incertain, ne sachant s’il devait partir ou rester, regarder ou détourner les yeux. Sa curiosité ayant finalement pris le dessus, quand il vit le boucher abattre le bœuf, il se mit à pleurer abondamment. Je tiens cela d’un témoin qui l’a vu. »
douze décembre deux mille vingt-quatre
Tout à l’heure, au Jardin des Plantes, il y avait une femme assise sur un banc qui peignait à l’aquarelle dans un carnet qu’elle avait posé sur ses genoux. Je n’ai jeté qu’un regard furtif à ce qu’elle faisait (j’ai supposé par ce que j’ai vu et l’endroit où elle se trouvait dans le jardin, du côté de la rue Cuvier, en face de l’amphithéâtre Verniquet, qu’elle peignait ce qu’elle avait sous les yeux), mais cela m’a suffi pour me sentir fasciné par son attitude, cette relation à l’espace autour d’elle, que le simple fait de dessiner et de peindre dans un carnet ce qu’on avait sous les yeux me semblait impliquer. J’ai trouvé très beau le fait d’être là, tout simplement là, par une journée grise et assez froide, assise sur un banc, à mettre des couleurs sur une feuille de papier. Et j’ai envié cette vie. J’ai eu envie d’apprendre à dessiner et à peindre à l’aquarelle dans des carnets pour faire l’expérience que je m’imaginais que cette femme faisait. Les couleurs peintes de l’automne finissant que j’ai entraperçues en passant brièvement devant elle m’ont paru relever l’existence, la sublimer, pourtant, j’insiste là-dessus, cette vision n’a duré qu’une ou deux secondes, tout au plus, mais j’ai trouvé quelque chose de parfait dans son attitude, si loin et si proche — c’est un peu niais d’employer un oxymore aussi convenu, mais on va voir, je l’espère qu’il ne l’est peut-être pas autant qu’il n’y paraît — de l’existence ordinaire : si loin, c’est-à-dire : sans commune mesure avec l’affairement, le vacarme, l’avidité, la violence qui caractérisent nos sociétés occidentales, et si proche, c’est-à-dire : en contact avec la réalité de la réalité, être en lieu où, sans faire le moindre bruit, dans l’observation attentive et concentrée de là où nous sommes, on décrit, on est. Parce que, c’est ce qu’il m’a semblé, ce n’était pas être passif qu’être là à peindre dans un carnet, mais agir sans consentir à la destruction. Peut-être que je m’exprime mal. Je n’ai aucun talent particulier pour dessiner — je crois que je suis incapable de tracer un trait à peu près correctement —, mais j’ai eu envie d’apprendre. Maintenant que j’écris, tâchant de décrire cette expérience furtive au mieux, des bruits viennent sans cesse du boulevard (des motards qui font hurler le moteur de leur petit engin, des sirènes d’ambulance ou de police qui beuglent leurs décibels, des bus qui klaxonnent) que je dois fuir pour écrire. À l’instant, par exemple, contrarié par le bruit que faisait je ne sais quel véhicule d’urgence — à Paris, on a souvent le sentiment de vivre dans un perpétuel état d’urgence, alors qu’en vérité il ne se passe pas grand-chose de réellement intéressant, d’où l’impression qui est la mienne de m’embourber dans une insondable bêtise, comme si tout était fait pour empêcher quiconque de penser, de se concentrer sur sa pensée, d’aller au bout de sa pensée, de la formuler avec la minutie, la précision, la passion qu’elle nécessite —, j’ai eu envie de taper très fort sur quelque chose pour le casser et me débarrasser ainsi de ce sentiment détestable d’être empêché de faire ce que je faisais par la vie sociale, mais je me suis retenu, j’ai fermé les yeux, j’ai fait un effort de concentration supplémentaire, et l’image claire de cette femme assise sur un banc, comme indifférente à ce qui l’entourait et, pourtant, pleinement dans ce qui l’entourait, sans séparation aucune avec ce qui l’entourait, pas à l’extérieur du monde, même pas dans le monde, mais avec le monde, au sens de la participation, de l’intégration, sans écart, sans distance, sans retenue, sans gêne, m’est apparue. Je me suis senti soulagé par cette image, et je n’ai tapé sur rien pour le casser, j’ai repris le fil de ma pensée, je l’ai suivi jusqu’à ce qu’il me conduise ici. L’écriture peut-elle parvenir à ce non-écart, cette non-distance ?
111224
Versez soixante-quinze centilitres d’eau dans une casserole et portez à ébullition. Coupez le feu. Mettez deux ou trois brins de thym, selon votre goût, mais guère plus, dans l’eau chaude, couvrez, et laissez infuser dix minutes. Pendant ce temps, pressez un demi-citron. Une fois les dix minutes écoulées, versez en la filtrant l’infusion dans un grand verre (conservez le supplément dans un récipient isotherme pour une éventuelle utilisation ultérieure), versez le jus de citron dans le verre. Ensuite, à l’aide d’une petite cuillère, prélevez du miel dans un pot et plongez la cuillère dans le verre où vous avez versé votre infusion de thym et votre jus de citron. Regardez le miel se diluer progressivement dans le liquide chaud. Ce spectacle, bien qu’infime, observez-le bien, n’est-il pas d’une beauté incroyable ? Remuez. Installez-vous dans un endroit calme où vous vous sentez bien. Buvez. Attention, c’est chaud. Le miel vient du pays de Lure. C’est mon ami Pierre Parlant qui m’en a offert un bocal, il y a quelques années de cela. Avec, le temps, il a pris une couleur caramel tirant sur le chocolat au lait aux reflets qui miroitent. Quand je compare cette recette à celle que j’ai notée ici même, il y a six ans jour pour jour, je constate une évolution majeure : l’infusion de thym a remplacé l’infusion de thé. Pour des raisons gustatives, principalement, mais aussi thérapeutiques, l’infusion de thym ayant des vertus anti-oxydantes et anti-inflammatoires. Et aussi pour des raisons sentimentales : le parfum qui émane de l’infusion de thym, son goût, ainsi que sa consommation chaude m’évoquent le souvenir de ma mère, qui cueillait du thym dans les calanques quand, j’étais enfant alors, nous allions nous y promener ensemble, le dimanche après-midi et que, au retour, quand il faisait un peu froid, l’hiver, elle en faisait infuser et que nous en buvions. « Souvenir proustien », l’expression m’est venue en effet à l’esprit, ce qui est imbécile : faut-il donc que tous les souvenirs de ce genre soient proustiens ? L’autre jour, j’ai croisé un homme et une femme qui discutaient, des touristes, manifestement, en marchant sur le boulevard, et j’ai entendu la femme dire que c’était bien d’avoir goûté tous ces plats traditionnels qu’on n’a plus l’habitude de manger (j’en inférai qu’ils étaient allés déjeuner dans une brasserie du quartier) et l’homme lui répondre que c’était sa madeleine. C’est tout ; il n’a même pas dit sa madeleine de Proust, non, simplement sa madeleine. J’ai tout d’abord pensé que c’était à cela qu’on reconnaissait les grands écrivains, au fait que les expressions qu’ils inventent passent dans le langage courant, et puis j’ai trouvé cette façon de parler, cette façon de dire simplement « ma madeleine » et pas « ma madeleine de Proust » assez désagréable, songeant (à tort peut-être) que le locuteur de l’expression n’avait sans doute jamais lu Proust, sinon, il aurait « ma madeleine de Proust » (mais peut-être était-ce tout le contraire, peut-être s’agissait-il de spécialistes de Proust en goguette, même si, toutefois, j’en doute), et à présent je me dis qu’il est dommage de ne pouvoir pas faire une expérience sans qu’elle passe systématiquement pas le filtre de la culture, laquelle, loin de nous rapprocher de notre expérience, nous en éloigne, voire nous en coupe. Dans son roman du même nom, Enrique Vila-Matas a décrit cette pathologique sous le nom de « mal de Montano », une maladie de littérature : qui s’en trouve atteint ne pense ni ne parle ni ne respire que par la littérature. Et, sans doute, ce mal, eussions-nous mieux fait de l’appeler le « mal de Vila-Matas », ou « vilamatassite », aiguë ou chronique, c’est selon, car c’est ainsi que les livres de Vila-Matas sont faits : des livres des autres auteurs qu’il admire. Ce mal, j’en fus moi-même atteint, en partie, du moins, comme tous les écrivains depuis des siècles, et je me souviens qu’un jour je décidai d’en guérir. Le récit de cette guérison occupe trois volumes, qu’il faudrait un jour réunir en un seul, récit à la fin duquel tout brûle. Après quoi, l’on respire mieux. Enfin, c’est ce que je crois.
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Pourquoi se sentir solidaire d’un x simplement parce que c’est un x et qu’on est soi-même un x ? Cela, je ne le comprends pas. La raison de cette incompréhension est sans doute que si je suis bel et bien, bel surtout, un certain nombre de x — si je possède un certain nombre de propriétés “objectives”, je n’aime pas ce mot, ou “objectivables”, je ne l’aime pas plus, celui-là, d’où les petits guillemets dont je les encadre —, je ne me sens pas un x quel qu’il soit parmi ces x-là. Même me dire “écrivain”, j’ai fini par me résoudre à le faire parce que tout le monde le disait — y compris des gens qui ne l’étaient pas ou de très mauvais — et que moi je ne voulais pas laisser les autres occuper une place que je pourrais occuper moi aussi, mais ce mot ne me plaît pas non plus, je me sens pas “écrivain” au sens d’une corporation ou de je ne sais quoi du genre, je suis “écrivain” parce que j’écris, parce qu’écrire donne ou plutôt me permet de trouver des sens à ma vie, mais je ne me sens pas solidaire d’un x parce que cet x est écrivain et que moi je le serais aussi, cela me semble incompréhensible. Or, je le vois bien, c’est ainsi que la vie sociale fonctionne — simplement parce que c’est ainsi que les gens s’associent entre eux, les peuples deviennent des peuples parce que des gens qui se trouvent au même endroit au même moment se disent : « Tiens, est-ce que ça ne ferait pas de nous des x ? Et est-ce que nous, en tant que x, nous ne serions pas radicalement différents des y, ces saloperies de sous-hommes qui vivent à un quart d’heure à pied de chez nous ? » —, et cela, je ne le comprends pas. C’est-à-dire : oui, je le comprends, je comprends que les gens font ce qu’ils font, mais je ne comprends pas pourquoi ils font ce qu’ils font, je n’y vois aucun sens ou alors un sens absurde. Récemment, il a été question d’un écrivain qui venait d’être emprisonné dans un pays dont il est ressortissant notamment parce que, disait-on, ses propos avaient porté atteinte à la sûreté de l’État dont il est ressortissant (un État qu’heurtent de simples phrases prononcées par un homme âgé de 75 ans n’est pas un État très sûr de lui-même, cela, au moins, je crois qu’on peut le dire sans trop risquer de se tromper) et heurté le sentiment national du pays dont il est ressortissant et qui l’a emprisonné par conséquent pour le punir. Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet par des gens qui semblaient plus ou moins bien le connaître, la plupart employant les mots que tout le monde emploie en général dans le débat public, des mots qui n’ont pas grand sens mais qui font sérieux, des mots qui font peur, des mots comme « extrême-droite » ou « islamiste », et j’en ai entendu certaines qui m’ont semblé effarantes, comme celles qui tendaient à justifier ou à rendre compréhensible, ce qui je crois est pire encore, le fait d’enfermer quelqu’un dans une prison simplement parce que cette personne a prononcé des phrases, mais à aucun moment je ne me suis senti solidaire de cet écrivain parce qu’il était écrivain. Il m’a semblé terrifiant qu’on puisse jeter des gens en prison simplement en raison de leurs opinions, mais si cette personne avait été boucher ou chauffeur de taxi, je n’aurais pas perçu les choses différemment. Mais les gens, si. D’ailleurs, si l’on parlait de cette personne-là, et pas de tous les bouchers et chauffeurs de taxis qui, dans le monde, se retrouvent en prison simplement parce qu’ils ne pensent pas comme l’État veut qu’ils pensent, c’est parce qu’il est un auteur de livres à gros tirage qu’on invite sur les plateaux de télévision pour raconter ce qu’il a à raconter, et rien que cela était choquant : qu’on parle de quelqu’un parce qu’il est connu et non parce qu’il existe, parce qu’il est en vie, parce qu’il pense, parce que c’est une personne, un être humain. Mais c’est la vie sociale, c’est comme ça. J’ai beau écrire que c’est stupide, c’est ainsi que les gens vivent, continuent de vivre, s’entêtent à vivre. Des prix Nobel de littérature se mobilisent, des comités de soutien se créent, non parce que cette personne est en vie, mais parce qu’elle est connue : les inconnus, dont pourtant les prisons sont pleines, tout le monde s’en fout. Des x défendent des x non parce que ces x sont, mais parce que ce sont des x. Il suffirait d’un peu d’amour, pourtant, d’un peu d’amour — et j’emploie ce mot sans ricaner, sans même rougir de honte, au sens propre du terme que tout le monde comprend spontanément —, d’un peu d’amour comme raison d’agir pour que la physionomie générale de la vie sociale soit métamorphosée, mais ce n’est pas pour cela que les gens agissent, non, jamais. C’est lamentable, n’est-ce pas ? Oui, et d’autant plus lamentable que je n’y puis rien, absolument rien, je suis impuissant, et tout ce que je puis faire, c’est continuer de penser, et continuer d’écrire. Mais j’ai déjà écrit bien plus que je ne le voulais. Je voulais écrire un aphorisme, tout au plus. Il est temps de me taire. Et de conclure pour aujourd’hui. Suite logique, après Daphné, c’est moi qui suis en train de tomber malade, et qui passerai donc les jours qui viennent à dormir. Sans doute ce qu’il y a de mieux à faire.
91224
Comme tous les ans à la même époque, Daphné est malade. Comme tous les ans à la même époque, je la veille. Et, comme tous les ans à la même époque, tout cela, je l’écris dans mon journal. Tout se répète, en quelque sorte. Même si j’avais prévu de faire autre chose de ma journée, étant donné le mauvais temps qu’il fait (à vrai dire, à part de brefs coups d’œil, je n’aurai presque pas regardé dehors de toute la journée, cela ne m’aura pas intéressé, le bruit venant des sirènes des véhicules d’urgence suffisant à me faire parvenir toutes les informations dont j’ai besoin sur le monde extérieur : comme d’habitude, il ne se passe rien), je ne déplore pas le fait de rester à la maison avec elle. Après qu’elle s’est levée pour le petit déjeuner, elle retourne se coucher et, moi aussi, je décide de m’installer sur mon lit, où je m’entoure de livres que je passe une bonne partie de la journée à lire. En relisant ce que j’ai écrit dans mon journal, le six décembre deux mill vingt-trois et le 13.12.22, je ne me souviens pas du conte que je dis avoir écrit. Alors, je le cherche sur mon ordinateur et, quand je finis par le retrouver, péniblement je le lis. Mais je ne sais pas ce qui m’est pénible : le fait de le lire ou de l’avoir écrit. Peut-être que, c’est la fin de la journée, je manque d’air et que le poids qui commence à peser sur le bas du front et les haut des paupières, signe de fatigue, de lassitude, m’empêche de comprendre correctement ce que j’écris. Ou alors, peut-être que c’est mauvais. Je ne sais pas. Pour le savoir, j’entreprends de le relire et me surprends bientôt à y apporter diverses corrections : Histoire du rêveur / Muhammad De Jongh nous déclara qu’il en avait assez de se souvenir uniquement de ses rêves ; ses rêves, il voulait les vivre. Il ne suffit pas, avait-il ajouté, ce matin-là de septembre, il ne suffit pas d’être le spectateur de son inconscient, il faut en devenir l’acteur principal. Comment avait-il l’intention de s’y prendre, lui demandai-je, en réponse, pour ce faire ? Comment penses-tu, réussir, Muhammad, là où tout le monde a échoué avant toi ? Muhammad De Jongh eut un sourire ironique, signe de l’intelligence supérieure qu’il se prêtait, et que peut-être il avait, je ne sais pas la mesurer, et affirma que c’était très simple, qu’il suffisait d’harmoniser les cycles du sommeil et de la lucidité. Il avait trouvé comment, par une technique de respiration particulière, technique de son invention à propos de laquelle il garda néanmoins le silence, comment accorder ces cycles qu’on a cru opposées pendant des millénaires. Grâce à sa technique, ajouta-t-il, il pourrait vivre ses rêves, et non plus les subir, comme tout le monde, subir, toujours subir, mais agir pleinement : tout ce vent qu’on nous vend, plaisanta-t-il, mais ce n’était pas drôle, je le pressentais, toutes ces histoires de conscience et d’inconscience, c’est pour les faibles, les esclaves de la vie, il faut n’être ni conscient ni inconscient, mais agissant, pleinement. La conscience est la chienne de l’action, conclut-il. Ensuite, Muhammad De Jongh s’est retiré dans sa chambre. Et, chose qu’il ne fait pas d’habitude, il en a fermé la porte à clef. Nous ne le vîmes plus pendant des semaines, comme s’il avait disparu. En effet, personne ne l’avait vu sortir de sa chambre, et ceux d’entre nous qui, à plusieurs reprises, étaient allés lui rendre visite pour prendre de ses nouvelles avaient trouvé porte close, et nulle réponse à leurs insistances. Certains prétendaient qu’il avait pris une sorte de fuite onirique, que son but, unissant sa conscience et son inconscient dans des rêves agissant, était de passer dans un autre monde au-delà du sommeil et de la veille, ils en avaient entendu parler, c’était plus que des rumeurs, il n’était pas le premier à réussir dans cette entreprise. Au début, ces racontars furent accueillis par des ricanements ou des haussements d’épaules. Mais derrière cette quiétude de façade, on le sentit très vite, l’inquiétude gagnait du terrain. Quelque chose d’inexplicable s’était produit derrière cette porte close, qui ne devait plus nous laisser le moindre repos, à nous, humbles, qui étions demeurés de ce côté-ci. Y avait-il encore quelqu’un derrière la porte close de Muhammad De Jongh ? La question se faisait chaque jour plus obsédante. Et bientôt, les autorités ne purent plus ignorer l’agitation qui allait croissante. Quoi qu’il en coûte, il fallait savoir ce qui se tramait derrière cette porte. À huit heures zéro zéro, le 12 octobre, une brigade d’intervention spéciale se trouvait en position devant la porte de la chambre de Muhammad de Jongh. Le chef des opérations affichait un visage de fer, dur et sûr de lui. D’un mouvement presque imperceptible du menton, il indiqua la porte à l’un de ses hommes. Celui-ci se dirigea vers elle, actionna la poignée à plusieurs reprises et, devant la porte qui demeurait close, se retourna vers le chef des opérations à qui il fit ostensiblement non de la tête. Alors, le chef des opérations répondit par un autre mouvement de menton et son homme, d’un coup de l’épaule droite, bref mais ferme, fit céder la porte dont la serrure minimaliste n’avait rien du bunker. Un autre signe de menton et trois autres hommes pénétrèrent dans la pièce où une odeur de cadavre en décomposition les attendait. La porte fut rapidement refermée et le petit attroupement qui s’était formé pour assister au théâtre des opérations dispersé. Depuis lors, les autorités ont tout fait pour étouffer l’affaire. Elles prétendent que Muhammad De Jongh a décidé de poursuivre le jeu d’acteur de ses rêves ailleurs, mais nous savons que c’est faux. Où serait-il allé ? Et moi, qui me trouvais sur les lieux lors de l’ouverture de la porte, j’ai vu ce qu’il y avait derrière. J’ai vu le sang répandu sur le lit et le sol de la chambre de Muhammad De Jongh. J’ai vu son cadavre suicidé. Certains racontent qu’il fit une découverte embarrassante pour les autorités et que c’est durant l’opération que les forces de la brigade d’intervention spéciale ont mis fin à ses jours en simulant un suicide, mais cela aussi est faux ; je le sais, je l’ai vu. Sur le mur à côté du lit qu’il avait installé dans le coin droit au fond de sa chambre, il y avait écrit en grosses lettres de sang ce simple mot : ASSEZ. C’est tout, et le mot était là avant que les forces de la brigade d’intervention spéciale n’enfoncent la porte. Et personne n’avait pénétré dans la chambre de Muhammad De Jongh depuis ce jour de septembre où il avait décidé de s’y enfermer pour rêver. Entre ceux qui n’osent pas en parler et ceux qui s’imaginent qu’on les manipule, personne ne cherche plus la vérité. Personne ne cherche jamais la vérité. Pourtant, moi, qui ai vu ce que j’ai vu, je crois savoir de quoi il en retourne. Il paraît que, parmi ses effets personnels, les forces de la brigade d’intervention spéciale ont découvert un carnet dans lequel il relatait ses expériences de rêves actifs. On raconte encore, parmi le cercle de ceux qui savent qu’il ne faut aborder ces questions qu’en murmurant afin que les mots ne sautent pas dans l’oreille d’un autre à qui on ne les chante pas, on raconte qu’il était parvenu à abolir la distinction entre le rêve et la veille et qu’accablé par la violence de ses visions, de ses hallucinations, qui n’étaient plus ni des visions ni des hallucinations, qui ne se confondaient pas non plus avec la réalité, mais étaient devenus des réalités en chair et en os, il n’avait plus d’autre solution pour trouver un peu de repos que d’en finir. Il choisit de s’ouvrir les veines à cause du côté dramatique de l’acte, le sang sur les murs ayant quelque chose de théâtral qui ne devait pas être pour lui déplaire en son ultime adieu. Qu’il ait réussi, que ce carnet existe, je le crois. Mais cela n’est pas suffisant : il faut que je mette la main sur son carnet. Pas pour tirer cette affaire au clair : quelle importance maintenant qu’il est mort ? Non, je crois que Muhammad De Jongh avait raison, mais qu’il n’était pas prêt pour ce qu’il s’apprêtait à affronter. Je crois que, fort de son expérience, je pourrais abolir, moi aussi, la différence entre le rêve et la veille, et ne pas être détruit, moi, contrairement à lui, et en tirer une grande force ; — la grande force.
81224
Parla patois. — La théorie théorique de Danto — il n’y a pas d’art sans théorie de l’art — est séduisante, mais que nous dit-elle, en vérité, sinon que son auteur l’a formulée à New York dans les années 1960 ? Et, c’est la question qui m’intéresse aussi, est-il possible de sortir de son propre point de vue, de dépasser l’époque qui est la nôtre pour parvenir à dire quelque chose des choses telles qu’elles sont ? Y a-t-il seulement des choses telles qu’elles sont ? Indépendamment de tout patois. La théorie de l’art comme pratique consciente d’elle-même rendue possible par des théories de l’art, telle que Danto la formule dans son article « The Artworld » de 1964, s’inscrit de façon cohérente dans la perspective hégélienne qui est la sienne, mais elle semble tout à fait circulaire — l’art est ce qui est rendu possible par une théorie de l’art — et, passablement, ethnocentriste. Danto écrit notamment : « It is the role of artistic theories to make the artworld, and art, possible. It would, I should think, never have occured to the painters of Lascaux that they were producing art on the walls. Not unless there were neolithic aestheticians. » La dernière remarque est ironique, certes, mais cette ironie highbrow cache assez mal l’étroitesse du concept d’art tel que l’entend Danto : il n’y a pas de preuves que Cro-Magnon ne disposait pas d’un concept d’art, tout ce que l’on peut dire, c’est que nous n’en avons pas la trace et, quand bien même il ne disposait pas d’un concept d’art, cela ne prouve en aucune façon qu’il n’était pas un artiste puisque les œuvres qu’il a peintes à Lascaux et dont nous avons encore la trace, nous les considérons comme des œuvres d’art. Danto répondrait que c’est parce que nous avons des théoriciens de l’art néolithique (à défaut de théoriciens néolithiques de l’art) que ces œuvres nous les considérons comme des œuvres d’art, mais cela encore est circulaire. Au contraire, supposons que Cro-Magnon n’avait pas de concept d’art, si ces œuvres nous les considérons comme des œuvres d’art, n’est-ce pas que des œuvres d’art sont possibles sans théorie artistique, et ce, en quelque sorte : avant toute théorie artistique ? En outre, il y a un double sens (au moins) du terme art. Dans la phrase de Danto, il y a une confusion possible entre l’art au sens de Cro-Magnon et l’art au sens d’un New-Yorkais de 1964. Ainsi, on peut lire la phrase comme signifiant ou bien qu’il ne serait jamais venu à l’esprit de Cro-Magnon que ce qu’il faisait était de l’art au sens d’un New-Yorkais de 1964, ce qui semble crédible, encore que l’on puisse en douter (peut-être existe-t-il un sens du concept d’art qui soit anhistorique) ou bien qu’il ne serait jamais venu à l’esprit de Cro-Magnon que ce qu’il faisait était de l’art au sens d’un Cro-Magnon, ce qui ne veut plus dire grand-chose, et non seulement parce qu’on n’en sait rien, n’ayant pas de traces autres que les œuvres qu’il nous reste de l’idée que Cro-Magnon se faisait de ces œuvres. Et c’est peut-être cela que Danto ne parvient pas à comprendre, qui présuppose toujours une dichotomie entre art et théorie de l’art ou monde de l’art, ces deux derniers termes se tenant dans une sorte de relation causale avec le premier dans la mesure où ils le rendent possible comme s’il fallait d’abord qu’il y ait une théorie de l’art pour qu’ensuite il y ait de l’art. Or, une théorie de ce genre nous enferme dans des paradoxes génétiques (qu’est-ce qui vient en premier, l’œuf ou la poule ?) dont on est certain de ne pas sortir beaucoup plus intelligents ni beaucoup plus avancés. Tout ce que montre Danto, en vérité, c’est qu’il met au point une théorie ad hoc pour son époque : sa théorie fonctionne afin d’expliquer pourquoi, selon lui, les boîtes Brillo de Warhol sont intéressantes, mais si nous nous en tenons à cette théorie, nous sommes incapables d’expliquer pourquoi les œuvres de Cro-Magnon sont intéressantes en tant qu’œuvres d’art parce que nous ne disposons pas de la théorie de l’art qui les a rendues possibles. On peut dire que les peintures de Lascaux n’étaient pas des œuvres d’art pour les peintres qui les ont peintes, mais cela revient à dire qu’elles n’étaient pas des œuvres au sens d’un New-Yorkais de 1964, alors que, ce que nous voudrions savoir, c’est en quel sens, pour eux, elles étaient des œuvres d’art, c’est-à-dire suffisamment importantes pour se donner le mal de s’enfoncer dans des galeries sombres et quasi inaccessibles afin d’y peindre et d’y graver à la lumière de lampes à huile. La théorie de Danto ne nous apprend pas grand-chose sur l’art en tant qu’art, l’art en soi — ce que, pourtant, Danto prétend faire en racontant que les boîtes Brillo de Warhol révèlent l’essence de l’art —, mais beaucoup sur l’art au sens de New York 1964, ce qui n’est plus tout à fait la même chose. Après tout, pourquoi l’art au sens de Lascaux -23000 serait-il radicalement différent de l’art au sens de New York 1964 ? Et en quoi les boîtes Brillo se tiendraient-elles plus près de l’essence de l’art que les fresques de Lascaux, qu’on peut supposer plus proches de l’origine de l’art, qui plus est ? On ne peut pas présupposer un concept universel d’art — ce que, pourtant, Danto présuppose, puisque les théories de l’art sont des théories de l’art —, mais peut-on dire autre chose que voici comment les choses sont ici et maintenant ? Quand Danto écrit en parlant des boîtes Brillo de Warhol : « Outside the gallery, they are pasteboard cartons », en réalité, cette remarque ne porte pas sur l’œuvre en question, mais sur l’époque à laquelle cette phrase est formulée. À New York, en 1964, c’est seulement dans l’espace d’une galerie d’art que l’art contemporain existe, mais aujourd’hui ? Et demain ? Et au temps de Cro-Magnon ? On peut dire que les peintures et les sculptures de Cro-Magnon n’ont de sens que dans leur grotte, mais on peut supposer que Cro-Magnon peignait et graver partout mais que cela, hors de la grotte, le temps l’a effacé. Le temps effacera-t-il la boîte Brillo de Warhol, la galerie, les deux ? New York 1964, il y a bien longtemps déjà qu’elle n’existe plus. Toute la théorie de Danto souffre ainsi de cet ethnocentrisme originel : universaliser la position dans laquelle on se trouve à l’époque de l’histoire à laquelle on se trouve pour en faire une théorie anhistorique, ou post-historique (« Ça y est, on est parvenu à la fin de l’art », semble-t-on vouloir dire, avec un soupir de soulagement). Ce qui reviendrait à dire que, comme l’œuvre dont Arthur Danto fait la description, il l’a vue à New York dans les années 1960, toutes les œuvres d’art doivent obéir au même mode de fonctionnement, aux mêmes critères d’évaluation et d’identification, au même canon. Ce qui est absurde. Pour sortir de l’absurdité, il faut ou bien réduire la théorie de Danto à son espace-temps d’origine, mais alors elle ne dit presque rien et ne vaut plus aujourd’hui que par sa valeur documentaire, ou bien il faut la rejeter en bloc parce que ce dont elle parle est beaucoup trop étroit pour avoir un sens pertinent et utilisable. En fait, dès qu’il est sorti de son contexte d’apparition le mot art au sens de Danto perd toute signification, ce n’est qu’un parler, le patois d’une tribu, un peu comme les mots que les groupes de jeunes gens emploient pour se singulariser, se distinguer les uns des autres, et surtout de leurs parents. La question intéressante, en revanche, est la suivante : Existe-t-il autre chose que des patois ? Cette question se pose d’autant plus sérieusement que, dans une certaine mesure, le sens auquel nous employons le mot art est encore celui de New York 1960’s (cf. la banane de Cattelan : le choix du fruit lui-même n’est pas anodin, la banane étant une image associée à Andy Warhol, puisque c’est une banane qu’il a mise sur la célèbre couverture du premier album du Velvet Underground en 1967), et que nous pouvons facilement être victime d’une illusion : comme le sens est à peu près le même, ce doit être le vrai sens, ce qui est inexact, pour ne pas dire totalement faux. Peut-on s’exprimer autrement que dans son patois ? À cette question, je n’ai pas de réponse claire. Peut-être que non, peut-être que la seule chose qui distingue les patois les uns des autres, c’est que certains durent plus longtemps que d’autres, mais nous ne sommes pas sûrs que, dans le temps, ce soit toujours le même, que certains mots conservent toujours le même sens (s’ils fonctionnent comme les autres, nous sommes à peu près sûrs du contraire, et pourquoi fonctionneraient-ils différemment ?). À l’Opéra Bastille, hier, en assistant à une représentation du Rigoletto de Verdi, on pouvait avoir l’impression de parler le même patois qu’un Italien du milieu du XIXe siècle, mais rien n’est moins certain. Après chaque air célèbre (et il y en a quelques-uns dans Rigoletto), le public applaudissait à tout rompre, un peu comme il l’aurait fait à un concert de Jean-Jacques Goldman (qui n’en donne plus, des concerts, c’est peut-être à cause d’Ivan Jablonka, on ne sait pas), et donc, en ce sens, il était clair que Verdi n’a pas pour le public parisien du premier quart du XXIe siècle (largement composé de touristes et de spectateurs qui ne connaissent pas l’histoire de cet opéra, au sens de l’intrigue, et encore moins l’histoire de l’opéra en tant que genre musical) le sens qu’il a pu avoir dans la conscience italienne (il n’y a qu’à regarder, pour s’en convaincre, la scène d’ouverture de Senso de Visconti, même si ce n’est pas Rigoletto, c’est Verdi) : pour un public, c’est de la pop amélioré, pour l’autre, c’est l’expression de l’âme d’un peuple. Est-il possible de dépasser l’intraductibilité réciproque des patois ? Sommes-nous limités à ces patois ? Et, si oui, est-ce un mal ? Est-ce une condamnation (au sens où nous serions condamnés à parler patois) ? Mais quelle faute aurions-nous commise pour subir un tel châtiment ? Est-ce un châtiment, n’est-ce pas plutôt une richesse ? Comprendre quelque chose, ce n’est pas découvrir un sens absolu ou le sens absolu (l’art au sens de Danto, par exemple), mais comprendre le plus de sens possibles, parler le plus de patois possibles (parler le patois de l’opéra au sens de la conscience italienne d’une unité nationale et au sens de la pop améliorée, les deux sont difficilement compatibles en même temps, mais on peut avoir envie de passer une bonne soirée sans faire la guerre à l’envahisseur, ce n’est pas un crime, surtout quand il n’y a pas d’envahisseurs), et surtout être conscient qu’il n’y a pas de patois unique, pas de patois en soi meilleur que les autres, même s’il y a des patois qui nous permettent de dire plus de choses, de faire plus de phrases, de comprendre plus de phrases, que d’autres. Et enfin, ne pas croire que son patois est meilleur que les autres, est autre chose qu’un patois, simplement parce qu’il est son patois à soi.
71224
Dehors, sur le froid boulevard balayé par le vent, passe une manifestation au son d’une chanson qui dit : « Résiste ». Quand la musique s’arrête enfin, on entend un groupe d’hommes scander les mots que voici : « Macron démission. Résistance. », aussi assommants et insignifiants que le musique,dans l’indifférence quasi générale de qui ils sont censé attirer l’attention. Les gens. De l’autre côté du fleuve, la cérémonie pour l’édifice se prépare. Et, depuis ce matin, le vacarme des sirènes est presque sans interruption. L’idée que toute manifestation publique, de quelque ordre qu’elle soit, doivent être entourée de forces de l’ordre et que tout déplacement un tant soit peu officiel doive s’accompagner d’un bruit assourdissant, quand on prend la peine d’y réfléchir quelques instants, semble passablement absurde, et pourtant, elle s’est imposée au point que tout cela paraisse normal : c’est s’il n’y avait pas de bruit, s’il n’y avait pas de cordon de sécurité, pas de forces de l’ordre, pas d’interdictions, pas d’exclusions, qu’on s’étonnerait : « Mais il ne se passe donc rien aujourd’hui ? » Il se passe toujours quelque chose, mais cela n’intéresse personne, ou presque, c’est décevant, mais c’est l’idée publique que nous nous faisons de la réalité. Ce matin, par exemple, cependant que je marchais dans le vent froid de cette fin d’automne, j’ai écrit dans l’application de prise de notes de mon téléphone un certain nombre de remarques et, si l’on me demandait ce qu’il s’est passé aujourd’hui, je répondrais : « Tu sais, il m’est venu à l’idée que… », en faisant suivre cette locution d’introduction de l’énoncé des notes que j’ai prises, et certainement pas que tel ou tel chef puissant est venu célébrer la réouverture d’une église, si grande soit-elle. Et je crois que ce n’est pas qu’une question de point de vue, je veux dire : ce n’est pas lié au fait que je privilégie mon point de vue à celui des autres, c’est plutôt que toutes ces démonstrations publiques d’existence, je ne me sens pas la force d’y adhérer, pas la force d’y croire, pas la force de m’y intéresser, pas la force de leur accorder une quelconque importance. Cet été, déjà, quand le défilé olympique sur le fleuve avait déchaîné les passions (les pours étaient pour et les contres étaient contre), je n’avais pas pu y croire assez pour simplement regarder. Et ce, sans doute, parce que, quoi qu’il se passe, on en revient toujours au même : les pours sont pour et les contres sont contre, il n’y a jamais la moindre conversion, personne ne dresse soudain pour crier : « J’ai changé ! » Cette manifestation qui passe sur le boulevard pas plus que la réouverture de Notre-Dame ne changent le monde. La vérité est que, même si ces manifestations font beaucoup de bruit, il ne se passe rien. Et peut-être est-ce là une vérité qui nous échappe : ce qui a lieu ne fait pas de bruit. C’est-à-dire : non seulement, il n’est pas nécessaire que quelque chose fasse du bruit pour avoir lieu, mais aussi : plus quelque chose fait du bruit et moins il est susceptible de se passer quelque chose. Qui se dresse soudain pour s’écrier : « J’ai changé ! » ? Personne, voilà la vérité. Personne parce qu’il ne se passe rien. Au contraire, toute idée me change parce que, pensant quelque chose que je n’avais pas pensé auparavant, je ne suis plus le même, exactement comme toute sensation me change, tout est toujours d’une nouveauté radicale, mais nous ne le voyons pas, nous sommes occupés par ces événements qu’on nous impose, abasourdis par le vacarme qu’ils font. Qui peut penser dans un tel bruit ? Il faut faire un effort surhumain pour penser au milieu des décibels que gueulent les sirènes d’urgence. Civilisation du bruit, civilisation du néant. Est-ce pour des raisons de ce genre que je pense à la mer en ce moment, à la Provence ? L’autre jour, je rêvais d’un village perché au-dessus de la mer où un sentier qu’il faudrait une demi-heure pour descendre, et un peu plus pour remonter, conduirait. Et je me voyais vivre là, dans une petite maison avec un petit jardin où je planterais un figuier, alors que je vis au-dessus du froid boulevard balayé par le vent. Je ne me plains pas de vivre au-dessus du froid boulevard balayé par le vent, la vérité est que j’ai beaucoup de chance, je le dis sans ironie aucune, beaucoup de chance de vivre ici, même si les sirènes font bien trop de bruit, mais je ne puis pas m’y cantonner, j’ai l’impression d’étouffer. Je suis ainsi, je n’y puis rien : il faut que j’aille prendre l’air. Et puis, la façon dont le pouvoir confisque l’espace public pour donner le spectacle de sa puissance me déplaît profondément. Des peuples majeurs, me dis-je, exigeraient mieux que cela. Et, du fait que nous nous en contentions, on tirera sans grand effort les conséquences qui s’ensuivent logiquement.
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