25.12.24

Des racines sans arbres, des arbres sans branches et des branches sans fruits, voilà, en quelques mots, l’Europe. Ou, si je veux être moins sévère, la France, du moins. Le suis-je ? Quoi ? Français ? Mais non, sévère. L’un comme l’autre, je ne le sais. Je parle. C’est tout. Et c’est déjà beaucoup. À quel sol que rien n’irrigue plus et qui n’alimente plus nulle ramification s’imagine-t-on puiser ? Et qu’est-ce que cette identité, cette prétendue essentialité, qui se manifeste une fois l’an ? Dans le meilleur des cas, encore. Corps sans tronc, tronc qui sonne creux, hors le vide, où notre organisation (pays, peuple, nation) irait-elle se loger ? C’est peut-être une vérité trop difficile à entendre, parce qu’elle vaut pour tout le monde, mais certes pas à dire, que celle-ci : il n’y a pas de fondations pour nos humaines croyances, pas de fondements pour nos dogmes imaginaires, tout cela, à la vérité, tout cela flotte dans l’air, c’est périlleux, comme la nuit, dirait John Cage, mais n’est-ce pas aussi notre chance ? Mes racines, ai-je écrit quelque part, et peut-être l’ai-je aussi écrit ici, je ne sais plus, mais cela ne fait rien, voici le plus important : mes racines ne poussent pas en arrière, elles ne me retiennent pas, ne m’étranglent pas, elles poussent devant moi, toujours plus loin, toujours plus loin de moi, et, loin de me ramener à ce que je suis, elles dessinent ce que je puis être, ce que je ne suis pas, ce que je pourrais être, tout et n’importe quoi, elles sont non pas la forme unique (il n’y a de racines qu’au pluriel), mais les formes multiples du devenir, dont il n’est même pas certain qu’elles se ramènent, puissent être reconduites à quelque origine unique, car, quand on regarde le dessin d’un peu plus loin, pas d’un point de vue unique et total,  non, celui-là n’existe pas, d’un peu plus loin, c’est tout, et c’est déjà beaucoup, on voit bien qu’on ne voit rien, j’entends : rien ne ressemble plus à l’arrière que l’avant, hier que demain, et n’est-ce pas merveilleux, n’est-ce pas la plus belle de nos chances ? Les ruins in reverse de Robert Smithson, plutôt que de se lamenter, n’est-ce pas ainsi que l’on peut les interpréter, pas comme des chutes, mais comme de potentielles croissances ? Ne sont-elles pas là, nos réelles fondations, n’ont-elles pas en vérité la forme de ruines, ne sont-ce pas toujours des ruines ? Et dès lors, rien ne nous retient, tout nous incite, pousse, pousse, petite fleur, regarde, le ciel est bleu, le soleil brille.

24.12.24

Depuis Puymin, la vue sur le Ventoux est sublime. Mais quelle est cette couleur, là-bas, au loin : est-ce la couleur de la neige ou la couleur de la pierre ? Quelle est la vraie couleur des choses ? Existe-t-il seulement une vraie couleur des choses ? Je me souvenais de l’Apollon lauré, mais n’avais pas compris la nature de son étrange féminité. À présent, il me semble que je sais : au moment où le dieu allait se rendre coupable d’un viol, Δάφνη, la nymphe, elle, pour n’en pas devenir la victime, s’était changée en δάφνη, la plante, afin de lui échapper, alors Apollon, en retour, quand il se voit ceint de la couronne de δάφνη, se transforme en Δάφνη, et l’on ne sait plus, dès lors, si c’est un mâle ou une femelle, un dieu ou un nymphe, un homme ou une plante. Et peut-être que, si l’on ne sait plus, c’est qu’il ne l’est plus, qu’il est plus, qu’il est tous. Tout ici, d’ailleurs, est placé sous le signe du laurier, et la Laure de Pétrarque n’en finit pas de lui échapper, même quand il surplomba le monde, du haut du Mont Ventoux. Quand le mistral souffle, comme hier, comme aujourd’hui, il me semble qu’on peut toucher le fond de l’univers. Et ce n’est pas une impression : c’est le lieu où nous habitons, ce lieu que la grande ville, dans son ambition hégémonique, toujours nous cache. Ligne verte du monde, transparence bleue de l’univers, profondeur blanche de la terre, aérien destin de mes mains froides. L’ombre des choses que le soleil projette sur les choses les approfondit. Et l’ombre de la statue du dieu sur le mur écrasée par le soleil révèle sa vraie nature de n’être jamais qu’un seul mais toujours au moins deux. Un peu plus tard, c’est moi qui, pas dieu mais père de la nymphe, prend mon ombre en photographie. Et cette lumière à nulle autre pareille, cette lumière qui découpe les êtres avec une netteté impeccable dans l’univers, percevant de nouveau sa trace, il me semble qu’elle n’a jamais quitté mon esprit, que c’est elle, en vérité, qui préside à toutes mes façons de voir. Clarté dans les idées, clarté dans l’air, clarté dans l’univers, lumière.

23.12.24

Il pleut sur l’Autoroute du Soleil. Est-ce la préfiguration de la fin du monde, ou une énième illustration du dérèglement climatique ? On ne plaisante pas avec ces choses-là, Monsieur Orsini. Mais alors, avec quoi ? Avec quoi est-ce qu’on plaisante ? Avec rien, Monsieur Orsini, avec rien. L’heure est grave. Depuis le col du Colombier, où l’on accède après avoir gravi moult lacets et autres épingles à cheveux, au loin le Ventoux, la vue sur la Provence est sublime. Ne mérite-t-elle pas toutes les longueurs de la route ? Arrivée à Vaison-la-Romaine (notre destination) : le vent souffle, fort. Il fait froid. Ressenti négatif. Ailleurs, un gouvernement est nommé au sujet duquel la seule question qui me vienne  à l’esprit est la suivante : Mais pourquoi ? Et je sais qu’il n’y a pas de réponse à cela, qu’il n’y en aura jamais. Alors pourquoi se la poser ? Mais comment faire autrement ? Ne plus penser ? Cela, je ne le puis pas. J’ai déjà essayé. La veille de la veille de Noël, voilà qui donne un sentiment de débâcle. Car, en effet, les gens n’ont pas besoin de gouvernement — s’ils le pensaient encore, il serait grand temps qu’ils se déprissent d’une telle absurdité —, ils ont besoin de sens. Mais pour cela, pour le sens, il faut du temps, il faut de la patience, il faut avoir le temps de se tromper, et il faut chercher, il faut n’avoir pas de réponse, n’avoir pas d’idée, mais rien que des questions, béantes comme des tombes, il faut douter, se perdre dans ses doutes, il faut entrer dans la labyrinthe en ayant peur de n’en jamais sortir (comment pourrait-on, autrement, en jamais sortir ?), mais tout cela, il n’y en a pas, il n’y a rien de tout cela, il n’y a que des mensonges dans un monde où, de toute façon, rien n’est vrai. Et dire qu’il pleuvait, sur l’Autoroute du Soleil. Oui, mais comment s’en étonner ?

22.12.24

Froid, mal de gorge, voix cassée, marché dedans avec, tout le matin, cimetière fermé, jardins municipaux aussi, mais pas le Luxembourg, pour cause de grand vert, ou je ne sais. Vers Denfert-Rochereau, me suis arrêté, ai tiré mon carnet de la poche et écrit quelques mots pour me souvenir de ce que je voulais dire, l’ai oublié ensuite, suis rentré  à la maison une dizaine de kilomètres plus loin, ai déjeuné, et puis ai écrit ce texte que j’avais eu envie d’écrire, un peu plus tard, tout en marchant, ou la veille, déjà, je ne sais plus. Ensuite, seulement à présent, c’est ce que je veux dire, me suis souvenu de ce que je voulais dire en écrivant les mots que j’ai écrits dans mon carnet de poche, même si je ne me souviens plus exactement des mots que j’ai écrits. Voici : dans une certaine mesure, on pourrait donner une interprétation tout à fait différente de celle qu’on en est venu à donner aux aventures d’Ulysse en Méditerranée. Aujourd’hui, l’odyssée d’Ulysse ne désigne pas sa geste (l’Ulyssade, comme on dirait en un barbare français), mais une traversée agitée, voire une migration, et l’on rapproche les aventures d’Ulysse des périples migratoires des migrants qui vont d’une rive à l’autre de la Méditerranée pour rejoindre tel ou tel pays européen qu’ils s’imaginent prospère et s’y installer. Mais, à la vérité, il faut sans doute voir les choses tout à fait autrement : loin d’être une apologie de la mobilité, les aventures d’Ulysse sont une épopée casanière, une ode au foyer, à la patrie, la terre natale. Les aventures d’Ulysse, loin d’être triomphales, sont un désastre, son périple cause des morts par centaines, l’extinction de populations entières, et ne sont en rien une invitation au voyage. Au contraire, Ulysse quitte sa patrie, non par conviction, mais parce que sa position sociale l’y oblige, il va perdre son temps pendant dix ans dans des batailles insignifiantes, pour une femme douteuse qu’il ne connaît pas, au terme de ses dix ans, la ville assiégée sera ravagée, le meilleur des Grecs perdra la vie et, parce qu’il est fanfaron, sur le chemin du retour, il se fâchera avec le dieu qui lui fera perdre dix ans  de plus de sa vie, lui coûtant tout son butin, étant décidément allé se battre pour rien, quand il rentre chez lui, à part son chien, personne ne le reconnaît, sa mère est morte, il achève son père, doit massacrer encore des parasites qui ont dilapidé sa fortune pendant son absence, et ne doit qu’à la bienveillance d’une capricieuse déesse de retrouver sa femme, qui n’a plus vingt ans depuis plus de vingt ans. Si l’on est honnête avec le récit, et il me semble que c’est cela que le récit signifie in fine, c’est un désastre, un naufrage à tous les sens du terme. Et Ulysse en a conscience : alors que Calypso lui offrait l’immortalité, Ulysse n’en eut que faire, préférant la douceur de sa patrie aux apothéoses divines. On a donné un sens au récit — comme s’il vantait les gloires de l’aventure — qu’il n’a tout simplement pas : alors qu’il vante les vertus du sol, on en a fait un hymne à la gloire du déracinement, idée qui est probablement parmi les plus étrangères aux Grecs. Seuls les peuples qui rêvent de sortir de l’histoire peuvent s’imaginer qu’on n’est bien que lorsqu’on est loin de chez soi. Qui a traversé le monde pour aller se battre sur des terres inconnues au nom de motifs obscurs ne désire rien que le retour dans sa patrie parce que c’est là, assurément, que réside la vérité. Car, c’est bien cela, le sens ultime du récit : non pas l’éloge du lointain, mais le plaisir qu’il y a à jouir enfin du ritorno in patria. La Méditerranée.

Le Sud, de Jorge Luis Borges

C’est en 1969, soit 46 ans après sa parution en 1923, que Jorge Luis Borges a ajouté ce poème, « El Sur », à son tout premier recueil de poésie, Fervor de Buenos Aires. Lequel poème, s’il n’a pas grand-chose à voir, dans le ton ni dans la forme, avec les poèmes originaux du recueil, décrit pourtant bien le même univers, cher à l’auteur, de la Buenos Aires natale. C’est un poème étrange, d’une simplicité apparente, et dont la profondeur se révèle à qui se laisse absorbé par sa lecture, douce et chaude comme une nuit d’été. Le poème se comprend aisément : un homme est assis sur un banc dans la cour de sa maison et regarde les étoiles qui brillent dans le ciel. Et c’est tout. Et pourtant, à qui parcourt le poème, il apparaît très vite que c’est beaucoup. D’abord, parce que, de l’apparente simplicité, banalité, voire, de son sujet, surgissent des contradictions. Première contradiction : le deuxième vers situe le poème dans la nuit et le quatrième dans la journée, semble-t-il. Deuxième contradiction : même durant la journée, le poète contemple les étoiles dans le ciel. Contemple-t-il leur absence ? Contemple-t-il leur souvenir ? Cela, le poème ne le dit pas directement. Troisième contradiction : le sixième  vers dit « que mon ignorance ne m’a pas appris à nommer » les constellations, comme si l’ignorance pouvait apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit, et cette manière de tautologie oxymorique renforce le climat d’étrangeté dans lequel le poème baigne le lecteur. Le poète assis regarde un ciel auquel il ne comprend rien et peut-être est-ce cette incompréhension — il ne voit pas des constellations parce qu’il ne les connaît pas, ignore leurs noms et celui des étoiles, mais simplement des lumières qui brillent dans le ciel — qui installe cette étrangeté : qu’est-ce que cela qui se trouve là-haut au-dessus de moi et que je ne comprends pas ? Le poème est aussi le récit d’un regard : le poète assis regarde le ciel et puis, comme la position n’est pas très confortable, il baisse la tête et ses yeux détachés du ciel s’attarde sur la cour de la maison dans laquelle il se trouve, et ce n’est plus alors à son ignorance qu’il pense, celle-là, il l’a oubliée, déjà, las peut-être de respirer l’air de ces hauteurs, il hume les parfums qui l’entourent, parfums familiers, des parfums capiteux, séduisants, charnels, féminins, le jasmin et le chèvrefeuille, qui embaument l’atmosphère lourde de cette fin de soirée où, peut-être, puisqu’il faut bien essayer de résoudre les contradictions que l’on rencontre pour sauver le sens, à la faveur du soleil couchant, les étoiles commencent à se dessiner dans le ciel quand même il ne ferait pas encore tout à fait nuit. Comme les étoiles qui scintillent dans le ciel bleu de plus en plus sombre qui tend vers la nuit, les fleurs blanches du jasmin et du chèvrefeuille enveloppent de leur parfum la nuit naissante, l’oiseau perché sur sa branche s’endort, tout est calme, et voilà le poème. Lisons-le à présent :

EL SUR
Desde uno de tus patios haber mirado
las antiguas estrellas,
desde el banco de
la sombra haber mirado
esas luces dispersas
que mi ignorancia no ha aprendido a nombrar
ni a ordenar en constelaciones,
haber sentido el circulo del agua
en el secreto aljibe,
el olor del jazmin y la madreselva,
el silencio del pájaro dormido,
el arco del zaguán, la humedad,
— esas cosas, acaso, son el poema.

Il apparaît clairement que le poète, s’il ne sait pas lire la carte du ciel qu’il regarde, connaît parfaitement, en revanche, le plan de la maison qu’il habite. Et le poème fonctionne sur cette opposition entre le lointain et le proche, l’inconnu et le connu, l’étrange et le familier, sans que cette opposition ne mette mal à l’aise le poète, au contraire, comme il le dit lui-même dans le dernier vers : « esas cosas, acaso, son el poema », c’est-à-dire : ces choses, peut-être, sont le poème. Mais sont-ce des choses ces « choses » ? Rien n’est moins sûr. Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra ont donné la traduction très élégante de ce poème que voici :

LE SUD
Du fond d’un de tes patios avoir regardé
les antiques étoiles,
d’un banc de l’ombre avoir regardé
ces lumières éparses
que mon ignorance ne m’a pas appris à nommer
ni à ordonner en constellations,
avoir senti le cercle d’eau
dans la secrète citerne,
l’odeur du jasmin et du chèvrefeuille,
le silence de l’oiseau endormi,
la voûte du vestibule, l’humidité
— ces choses, peut-être, sont le poème.

Mais pour élégante qu’elle soit, cette traduction masque nombre d’éléments qui sont essentiels au poème et sans lesquels, en vérité, s’il veut toujours dire quelque chose, le poème perd beaucoup de son sens. Et, peut-être, en vérité, ne peut-on faire autrement, quand on traduit, qu’oublier ces choses (mais ces choses sont le poème) et alors, ce qui devient le plus intéressant, ce n’est plus la traduction, mais le commentaire. Premièrement, donc, la traduction de « aljibe » par « citerne », laquelle est exacte, mais fausse. C’est exact parce qu’en espagnol un aljibe est bien un mot d’origine arabe andalouse qui signifie citerne (الجب) et, plus précisément, une citerne souterraine, un réservoir d’eau creusé dans le sol, notamment en Andalousie. Mais c’est faux car, comme Bernès le souligne lui-même, le poème « El Sur » ne se déroule pas en Andalousie, mais à Boedo, un quartier de Buenos Aires. Or, à Buenos Aires, il y a bien des aljibes, mais ce ne sont pas des citernes souterraines, ce sont des puits, d’une profondeur de six à dix  mètres, entourés d’une margelle de marbre sculpté, d’un mètre de diamètre, environ, et qu’on trouve dans les patios, justement. Ce sont les Jésuites qui ont commencé à les creuser à Buenos Aires au XVIIe siècle. Ils ont disparu progressivement à la fin du XIXe siècle pour des raisons d’hygiène et à mesure que le réseau d’eau courante se développait. Il est bien évident que c’est de cet aljibe portègne, et non de son cousin andalou, qu’assis sur un banc, dans le péristyle de son patio, Borges parle. Autre difficulté, la traduction de zaguán. Dans la notice de Ferveur de Buenos Aires, dans l’édition des œuvres de Borges en Pléiade, Bernès évoque de manière très intéressante la couverture de l’édition originale du recueil, laquelle est ornée d’une gravure de Norah Borges, la sœur de Jorge Luis, en ces termes : « Sous un soleil couchant un peu lunaire, se détache la verticalité d’une maison basse, à l’angle d’une rue, l’accent étant mis sur quelques détails significatifs : le zaguán, vestibule voûté et carrelé qui relie le patio à la rue, la porte du patio (puerta cancel), les grilles (rejas) de fer forgé des fenêtres, la terrasse surmontée d’une balustrade surdimensionnée, un peu emphatique, un pilier de soutènement terminé par un modeste chapiteau ionique, c’est-à-dire les caractéristiques principales d’une architecture coloniale austère et digne qui sous-entend une nostalgie de la Gran Aldea (le Grand Village) qu’était encore le Buenos Aires fin de siècle et qui témoigne d’une évidente idéologie passéiste. Borges a dit tout ce qu’il devait à l’univers graphique schématique et répétitif de Norah Borges, dans sa redécouverte de sa ville natale, lors du retour d’Europe, en mars 1921 » (Borges, OC I, pp. 1258-1259). Évidemment, tout cela ne peut pas passer dans la traduction d’un seul mot et, toutefois, c’est cela qui doit passer dans le mot pour qu’il traduise son original. La traduction, sobre, se contente pour « el arco del zaguán » de « la voûte du vestibule », qui rappelle certes la voûte céleste, mais ignore ce qui coule dans le poème. Le mot « zaguán », qui désigne cet espace couvert de la maison situé entre le patio et la rue, qui ouvre et qui ferme, sépare et relie, couvre et découvre, vient encore une fois de l’arabe hispanique, istawán, qui vient à son tour de l’arabe classique, أسطوانة, qui signifie « colonne ». La solution de facilité serait de ne pas traduire tous ces mots pour conserver leur couleur locale, de les laisser tels qu’ils sont dans l’original, intacts, mais cette facilité est trompeuse, d’une part, parce que la couleur locale du mot dépend du lieu où on le prononce, l’écrit, nous l’avons vu pour le mot « aljibe » qui, prononcé en Andalousie ne signifie pas la même chose que prononcé à Buenos Aires, d’autre part, parce que la couleur du mot dépend de sa place dans le poème, et ici, le mot « zaguán » coule de source, du « circulo de l’agua », situé quelques vers plus haut. Et c’est cet écoulement de l’eau, cet écoulement de l’univers, cet écoulement de la langue que le poème fait entendre : écoulement de l’eau que le poète entend dans l’aljibe secret, écoulement de l’univers qui relie le ciel à la terre, l’incompréhensible voûte céleste à la familière maison natale, sans séparation entre l’une et l’autre, c’est toujours le même univers, et l’écoulement de la langue, qui va de l’Arabie à l’Argentine en passant par l’Andalousie. Dans la circulation du poème, tout porte à croire que Borges établit une sorte de lien étymologique entre agua et zaguán, mais pourquoi ? Est-ce pour établir un lien entre la terre lointaine et la terre natale ? Ou bien est-ce simplement le son qui relie le zaguán et l’agua, l’extérieur à l’intérieur, le ciel à la terre, l’univers au foyer ? En fait, et les précisions historiques apportés par Bernès sont très intéressantes, tout se passe dans ce poème comme si Borges revisitait l’édition originale de son recueil, pénétrait depuis le seuil du zaguán dans le secret du patio qu’est l’aljibe, et de là, les yeux au ciel, à l’univers infini au-dessus de lui. Tout est lié dans le poème, tout coule de cette source intarissable qu’est le Sud, avec ses odeurs, ses images, son atmosphère moite de la tombée de la nuit, moment propice pour entendre le silence de l’oiseau qui dort. Tout est calme parce que l’immensité ne nous apparaît pas de son point de vue à elle, auquel cas, elle ne susciterait rien moins qu’un effroi pascalien, mais de notre point de vue à nous, de la douceur de la nuit qui tombe dans la maison, suave comme le souvenir des temps heureux. 

Couverture de l’édition originale de Fervor de Buenos Aires, illustrée à Norah Borges.

Un article sur les aljibes portègnes : https://www.conozcabuenosaires.com.ar/aljibes.html.

Patio intérieur du Museo Nacional del Cabildo de Buenos Aires y de la Revolución de Mayo, avec son aljibe visible sur la gauche. Source : https://es.m.wikipedia.org/wiki/Archivo:Cabildo011.jpg

Zaguán dans le Diccionario de la lengua española : https://dle.rae.es/zagu%C3%A1n. Son étymologie : https://es.wiktionary.org/wiki/zagu%C3%A1n. Et un article de Wikipédia en espagnol : https://es.wikipedia.org/wiki/Zagu%C3%A1n

Ce texte peut être lu comme le prolongement de mon conte, « Dans la clandestinité poétique », dans le Feu est la flamme du feu (Actes Sud, 2017), où il était déjà question de ce poème de Borges, que je tiens pour l’un des plus beaux au monde.

21.12.24

Un jour, je me suis senti comme un espion qui vient d’être démasqué. Pourtant, je n’étais pas un espion, à peine un piéton. C’était rue des S.-P. Elle était en grande conversation avec son compagnon qui poussait l’enfant devant lui quand, tout à coup, m’ayant aperçu, elle lui a dit : « Chut. Tais-toi. », presque comme au théâtre, où les acteurs jouent le chuchotement tout en parlant fort, mais à l’envers, parlant fort tout en chuchotant. Et puis, à moi, me croisant : « Bonjour ! Ça va ? », avec le feint sourire de la circonstance. Pourtant, je n’étais pas un espion, je crois que j’avais eu envie de lui dire, mais cela n’en valait pas la peine, je ne comptais pas vraiment, je travaillais comme un vulgum factotum aux éditions G., où elle était autrice, mais, pour elle, je devais faire partie du camp opposé avec lequel, c’est ce que j’avais déduit de l’air, du ton, du secret, de l’hypocrisie, elle devait avoir des démêlés. Mais cela est si ancien. Pourquoi en parlé-je à présent ? C’est tout à l’heure que j’y ai pensé, quand j’ai croisé sa sœur, autrice chez G., elle aussi, qui déboucha soudain sur le boulevard en venant de la rue Péguy. J’avais eu affaire à elle, quand je travaillais chez G., et cela ne s’était pas très bien passé (j’avais préparé la publicité qui devait paraître dans le Monde, mais rien ne lui convenait, elle voulait tout refaire, alors je l’avais laissé faire, m’en désintéressant), et je ne sais pas si elle m’a reconnu — peut-être qu’elle m’a reconnu sans savoir qui je suis, comment se souviendrait-elle de qui je suis alors que je n’étais qu’un moins que rien ? ces gens-là ne se souviennent jamais que des gens importants, c’est important, les gens importants, mais quand je l’ai croisée, elle venant de la rue Péguy, et moi descendant le boulevard pour rentrer chez moi, avec mon sac sur l’épaule où il y avait deux baguettes de pain, du fromage, des pâtes et une bouteille de vin, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’elle avait morflé, quand même, me reprenant tout de suite, parce que ce n’était pas très charitable, voire un peu sexiste, me suis-je dit, mais c’était un surmoi étranger qui parlait à travers moi, et pas moi, moi, cette remarque, je ne me la faisais pas parce que c’était une femme, mais parce que je la trouvai encore plus laide qu’elle ne l’était dans mon souvenir, ce qui déjà n’était pas peu laid. C’est à ce moment-là que j’ai pensé à sa sœur. J’ai sorti mon téléphone portable de ma poche et j’ai cherché son nom sur le site internet des éditions G., mais je ne l’ai pas trouvé. Cela m’a étonné parce que je n’avais aucun doute sur son identité. Comment se faisait-il, alors, en l’absence de tout doute, que sa sœur ne soit pas celle que je pensais qu’elle était ? Avait-elle disparu de la surface de la terre ? S’était-elle volatilisée ? Volatilité ontologique, entendons-nous, parce que ce n’était pas simplement elle en tant qu’être vivant qui avait disparu, comme on dit des vivants quand ils meurent qu’ils disparaissent, mais sa personne en tant que concept même, comme si elle n’avait jamais existé. Et soudain, je me suis dit : Mais ce n’est pas elle. Comment ça, pas elle ? Ce n’est pas sa sœur. Mais alors qui est-ce ? Et pourquoi est-ce que je pense à elle, ayant croisé l’autre ? J’ai cherché, et j’ai trouvé. Ce n’était pas sa sœur, mais c’était tout comme, et c’est pour cette raison que, la voyant, j’avais pensé à l’autre, qui a bien une sœur, mais pas elle, une autre femme, j’ai pensé à elle, parce que l’une ou l’autre, les sœurs ou elle qui n’est pas leur sœur, ni à l’une ni à l’autre, c’est tout comme, c’est la bonne bourgeoisie française où les femmes ne s’occupant pas des affaires, c’est sale, les affaires, pour les femmes, pour s’occuper, les femmes écrivent des livres où elles explorent l’arbre généalogique de la famille. Du moins, c’est ce que je me dis à présent, mais je n’en sais rien, je n’appartiens pas à la bonne bourgeoisie parisienne. Quand je travaillais chez G., je l’ai fréquentée, cette bonne bourgeoisie parisienne, comme une bonne fréquente ses maîtres, mais je ne me suis jamais senti proche d’elle, pas plus qu’une bonne ne se sent proche des ses maîtres (ceci n’a pas grand-chose à voir avec cela que je suis en train de raconter, mais ce serait un paradoxe intéressant à explorer dans la Recherche : la famille Proust considère Françoise comme un membre de la famille, mais elle, en revanche, ne considère pas les Proust comme sa famille), je ne me suis jamais senti appartenir à la bonne bourgeoisie parisienne, et je n’ai jamais eu le désir d’en faire partie, au contraire, bien au contraire, j’en suis parti. Et c’est pour cette raison qu’il m’avait paru étrange que l’on me prenne pour un espion, ce que je n’étais pas, ou alors oui, mais pas au sens où la fausse sœur l’entendait, ce n’était pas elle que j’espionnais, c’était son monde. Ce monde dont j’ai tout vu. Ce monde dont je sais tout. L’écrivain comme espion, comme voyeur, comme mémoire sans oubli, comme conteur infini.

20.12.24

La catastrophe naturelle révèle aux sociétés humaines la fragilité radicale qui est la leur. Soudain confrontées à la limite de leur credo (« Tout est social »), qu’aucune scolie ne permet de surmonter (« Nous sommes entrés dans l’anthropocène, le changement climatique est la conséquence de l’activité humaine qu’il faut changer pour retrouver le climat d’avant » — mais lequel de « climat d’avant », celui d’avant la dernière période glaciaire ou un autre ? cela, malheureusement, le récit ne le dit pas), les sociétés humaines en font l’expérience comme si l’histoire n’avait jamais existé, comme si elles se voyaient reconduites au premier instant, par la catastrophe naturelle, au premier événement, par la nature de la catastrophe, au premier drame. Et, en Catalogne comme à Mayotte, l’image de ces chefs en bras de chemise qui essuient la colère des populations locales — qui leur sont pourtant en tout étrangères — attestent bien de la réalité, de la profondeur, de la gravité de l’incompréhension que la catastrophe provoque. Nos organes ont été façonnés par la peur de la destruction dont la société devait nous protéger. Quand, à la faveur d’une sorte de revanche de la nature, confrontées à la destruction (pas celle qu’on trouve dans les romans de genre, non, la vraie, celle qui tue), les populations font le constat de la faiblesse de la société, les organes redécouvrent leur fonction première qui est de signifier cette peur. La société a échoué : nous sommes nus comme au premier jour. Qui rendra raison d’un tel échec ? Qui, d’un tel effondrement ? Face à la réalité des frontières du cosmos (le monde comme totalité ordonnée pour que l’être humain l’habite), les populations demandent au chef (sommet de la pyramide sociale et cosmologue en titre, quel que soit le nom qu’on lui donne, « président » ou bien « roi », cela revient au même) de remettre le monde en ordre, de rétablir l’orthocosmie du cosmos, laquelle tient, ramenée à sa plus fondamentale expression, en la phrase simple que voici : « Le monde est un endroit que l’être humain habite ». Si développées qu’elles s’imaginent être, c’est à ces relations archaïques (au dehors — le monde — et au dedans — le chef) que les sociétés humaines se voient toujours renvoyées. Le surdéveloppement des sociétés (qui s’exprime donc dans la croyance selon laquelle tout est social) ne fait que retarder au dernier délai le moment où cette question va se poser, où l’archaïsme semblera le plus contemporain, mais elle ne la dissout pas plus qu’elle n’y apporte de réponse. Dans « Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne », le deuxième chapitre de la Société contre l’État, citant Robert Lowie, Pierre Clastres évoque trois critères de la chefferie : le chef est premièrement faiseur de paix, deuxièmement généreux et troisièmement bon orateur. Or, comment ne pas être frappé par la ressemblance entre ces trois conditions du pouvoir archaïque et ce à quoi le chef dans nos sociétés surdéveloppées se voit renvoyé lorsque, la catastrophe ayant eu lieu, le monde est hors de son ordre ? Le chef n’est plus dès lors celui qui exerce une autorité verticale depuis le sommet de la pyramide sociale (la désormais hilarante posture « jupitérienne »), il est celui qui doit rétablir, donner et rassurer. Son rôle n’est pas de commander, mais de calmer le monde, d’apaiser les populations : il doit ramener la paix (retour de l’ordre des choses), donner (réparer les dégâts causées par la catastrophe et, en attendant la réparation, prendre en charge les besoins primaires de populations), parler aux populations (rassurer, apaiser la colère, évoquer les jours meilleurs à venir). Ainsi, en réalité, est-il clair que le chef ne commande pas ; il est commandé par l’ordre des choses. La catastrophe déchire le voile de l’illusion sociale : le chef n’a de pouvoir que pour autant que l’orthocosmie est maintenue mais, dès que l’illusion sociale est rompue par la nature (c’est-a-dire : dès que s’effondre la croyance selon laquelle tout est social), le chef se voit dépossédé de son pouvoir, confronté à l’impuissance de la société, aux frontières du cosmos, il retrouve ses fonctions archaïques — d’avant l’État — auxquelles, malgré l’illusion du contraire qu’est la société surdéveloppée, il n’aura jamais cessé d’être soumis. Le chef n’a pas de pouvoir, il ne le possède pas, ce dernier lui est prêté et peut lui être retiré, lui être repris à tout moment. La raison dernière en est sans doute qu’il n’y a pas de solution de continuité entre nature et société. L’illusion qui pousse à croire tout est social cherche à se débarrasser de la peur, à la refouler hors de la sphère des affaires humaines comme si cette dernière sphère était close sur elle-même, comme si elle était imperméable à son dehors, à ce qui lui est étranger. Les intempéries ne font que révéler la perméabilité de la société, sa fragilité, elles ne la causent pas. L’immense solipsisme collectif dans lequel nous nous sommes enfermés, en réalité, est ouvert aux quatre vents. Il ne tient debout que par la force d’une illusion créée pour ne plus trembler de faiblesse, mais en vain.

19.12.24

Autant le vacarme que l’idée du vacarme. — Ce qui me pose problème dans le vacarme, c’est presque plus l’idée du vacarme que le vacarme proprement dit, l’idée que la civilisation à laquelle j’appartiens produise cet assourdissant déluge sonore et que rien ne semble fait ni ne semble possible contre ce vacarme, pour regagner un peu de ce territoire conquis qu’on appelle quelquefois « le silence ». Et vacarme, je l’entends tout autant au sens littéral — qui blesse l’ouïe, fait grimacer, déconcentre tant qu’on en perd fil de ses idées, lesquelles sont pour toujours interrompues — qu’au sens métaphorique — le bruit que fait l’économie de notre civilisation pour maintenir intacte l’illusion de sa prospérité, de sa croissance, de son progrès, d’où tous ces gens (en nombre infini, semblent-ils) qu’on invite à parler de ce qu’ils ont à vendre pour le vendre. Que tout le monde non seulement paraisse s’accommoder de ce vacarme, mais qu’encore on l’appelle de ses vœux, qu’il soit désiré, désirable, voire la forme du désir, l’essence même du désir, cela doit se résumer ainsi : exister, c’est vacarmer. Dans le dictionnaire, je consulte l’étymologie du mot et découvre — comme si rien n’était dû au hasard ou, plutôt, comme si tout ce qui est dû au hasard était parfait — que le mot de vacarme vient du flamand moyenâgeux wascarme ! qui est un cri, un appel à l’aide : au secours ! Ensuite, vers la fin du XIVe siècle, il en est venu à désigner un grand bruit. Et, au début du XVIIe siècle, il a pris le sens de l’action de se quereller, de récriminations. Enfin, qu’il est emprunté à l’interjection flamande wacharme ! qui signifie hélas ! pauvre de moi ! Et, en effet, c’est de cela qu’il s’agit dans le vacarme, de l’immense solitude morale que cause  chez qui y vit l’environnement urbain de qui y vit. Solitude morale, oui, car c’est bien cette question que se pose toujours le vacarmé : Mais suis-je donc le seul à souffrir de ces bruyantes immondices ? Et, s’il fallait trouver quelque utilité au vacarme, ce serait bien celle-ci : découvrir que je suis seul, absolument seul au monde, et que rien ne pourra jamais remédier à cette réalité. Toutes nos institutions, nos constructions collectives, ne sont rien que les illusions derrière lesquelles nous essayons désespérément de dissimuler cette réalité. Dans cette ville du Second Empire, ai-je pensé ce matin en franchissant la Seine, tout porte la marque de l’inégalité du régime qui l’a façonnée. Pour remédier à cela, il faudrait littéralement tout raser, mais c’est impossible. Comme l’expliquait récemment un économiste de gauche qui fait des BD (c’est probablement tout ce que les économistes français sont capables de faire, des BD), en France, c’est le patrimoine qui couvre la dette. Et donc — c’est la logique même —, les inégalités — la structure inégalitaire de la société — est ce qui maintient la société en vie. Sans ces inégalités fondamentales, la société s’effondrerait purement et simplement. Dans les  pages de ses cahiers de 1881, où il est question notamment de l’éternel retour, Nietzsche justifie l’esclavage par sa nécessité même. Et, à vrai dire, si l’on aborde la question sans la moindre considération morale, il est difficile de douter de la rigueur d’une telle affirmation (que notre économiste de gauche, moins lucide, répète à sa manière grossière). Mais je préfère d’autres considérations, comme celle-ci : « Es ist Alles wiedergekommen: der Sirius und die Spinne und deine Gedanken in dieser Stunde und dieser dein Gedanke, daß Alles wiederkommt. » « Tout est revenu : Sirius et l’araignée et tes pensées en cette heure et cette tienne pensée, que tout revient. »

18.12.24

Je me retrouve toujours un peu dans la même position : je trouve le monde analogique plus beau que le monde numérique, mais les derniers espaces de liberté qu’il nous reste sont numériques. Si je voulais exprimer le dix-millième de ce que j’exprime ici, dans les pages de ce journal que je publie en ligne après les avoir écrites, en passant par un éditeur classique, conventionnel, allais-je dire, je n’y parviendrais tout simplement pas, et pourtant, je ressens toujours une certaine frustration, parce que je trouve qu’il manque quelque chose au numérique, une dimension esthétique, laquelle me semble importante. Mais qu’est-ce qui compte le plus ? Eh bien, justement : tout. L’on se trouve constamment à devoir faire des choix là où il n’y a pas de choix à faire, et toute la métaphysique occidentale, depuis les συστοιχίαι, les colonnes de contraires pythagoriciennes, est fondée sur ce système d’oppositions binaires entre lesquelles il faut choisir, la pensée platonicienne, en vérité, n’étant que cela : suite de dichotomies organisée en arbre au terme de laquelle on est censé atteindre à l’être de la chose, à l’être de toute chose, même si l’on ne sait pas très bien ce qui distingue un poulet d’un être humain. Et peut-être n’y a-t-il pas de différence fondamentale entre un poulet et un être humain, ou bien le problème est-il que nous ne vivons plus à côté des poulets, nous nous contentons de les manger emballés dans des barquettes plastifiées. Or, les barquettes plastifiées, ne font-elles pas partie du monde analogique que j’aime tant ? Vraiment, c’est à n’y rien comprendre. Est-ce que je pense toujours et exclusivement de la sorte : par destructions successives ? Abattre les colonnes de contraires. Abattues, les colonnes de contraires, que nous reste-t-il comme fondement ? De l’air pollué. N’importe quoi. Quand j’ai commencé à écrire aujourd’hui, il m’a semblé que j’avais quelque chose à dire et puis, à présent, plus rien du tout. N’est-ce pas le risque qu’on court quand on écrit tous les jours ? Mais qu’est-ce que je pourrais faire d’autre, — qu’écrire tous les jours ? Qu’est-ce qui peut bien avoir suffisamment d’intérêt qu’on s’y consacre tous les jours ? Tout à l’heure, à la répétition publique du cours de théâtre de Daphné, la mère d’un élève (d’après ce que j’ai compris, elle travaille dans « l’aide aux réfugiés ») s’est installée au premier rang, juste devant la scène, a ouvert son ordinateur et a commencé à travailler. Elle s’est un peu arrêtée quand son fils a lu son poème sur scène, c’était son mari qui filmait, et puis, elle a recommencé, sortant même avec son ordinateur avant la fin de la répétition pour continuer ses activités. Et je ne doute pas que l’accueil des réfugiés soit une activité des plus importantes, si importante qu’elle interdise de se déconnecter plus de trente minutes de suite, mais j’ai trouvé cela profondément désespérant, terriblement triste. Pas pour cette famille, dont je me moque éperdument, non, mais pour le genre humain. Parce que c’était une bonne image du genre humain que cette femme puissante donnait, pleine de bons sentiments, les réfugiés étant les martyrs de notre temps, les victimes absolues du colonialisme, du capitalisme et de deux ou trois autres -ismes qui m’échappent cependant que j’écris. Un peu plus tard dans la journée, j’ai réfléchi à ce mot de « réfugié », et j’ai repensé à ces affiches que j’avais vues en allant à la Schola, ces affiches qui font la promotion d’une exposition au Musée de l’Homme, Migrations, une odyssée humaine, c’est ainsi qu’elle s’appelle, l’exposition, et tous ces mots que l’on brasse — des mots comme « réfugiés », « migrants », « migrations », « odyssée » —, je ne sais pas très bien si les confusions auxquelles ce brassage donne lieu sont volontaires ou non, comme quand on dit, je cite, « les migrations ont toujours existé », c’est important, parce que l’on dit que les êtres humains sont une espèce migratrice, un peu comme les oiseaux migrateurs, alors que l’humanité — pour le meilleur ou pour le pire, ce n’est pas une leçon de morale que je fais ici — s’est développée en tant que sédentaire lors du précédent réchauffement climatique et que cette question de la migration, des animaux migrateurs, ne se pose précisément que dans le cadre général de la sédentarité, dans le cadre général du nomadisme, la question ne se poserait même pas, c’est notre histoire naturelle de sédentaires qui fait que, après avoir vécu pendant des millénaires avec des poulets, nous ne vivons plus avec ces poulets, nous les fabriquons désormais dans des usines, et nous les mangeons ensuite en barquettes plastifiées ou en parallélépipèdes panés, nos semblables, nos prochains, ô mes frères ! bipèdes sans plume, je vous aime. Tous ces mots que l’on brasse, je ne sais pas si les confusions auxquelles ce brassage donne lieu sont volontaires ou pas, mais le résultat est le même : on n’y comprend plus grand-chose parce que la parole est confisquée dès lors qu’on la tient enfermée dans des colonnes de contraires, à droite les garçons, à gauche les filles, à droite les nazis, à gauche les migrants, si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous, alors marche au pas ou tais-toi. Quelle horreur, que penser. Mais comment en suis-je arrivé là ? Je l’ignore. Ne devrais-pas avoir honte d’écrire ainsi, tout haut, comme si je parlais tout seul ? Et pourquoi ? Pourquoi m’empêcherait-on de penser, et d’écrire ce que je pense ? N’est-ce pas cela — écrire et penser — qui fait la dignité de l’humanité ? J’écris contre le vacarme, et c’est peut-être pour cette raison que personne ne m’entend. Hé ho ! Il y a quelqu’un ? Arrête de faire l’idiot. Mais que faire d’autre, pourtant, que l’idiot ?

17.12.24

Je ferme les yeux. Je prends mon souffle. Tout va bien. Ce n’est pas grave. Il y a tant de choses que je pourrais haïr — que je suis sur le point de haïr — et tant de raisons de haïr ces choses — bonnes ou mauvaises ces choses et ces raisons — que je préfère m’abstenir. C’est pourquoi je ferme les yeux, pourquoi je prends mon souffle : tout ne va peut-être pas bien, non, et quelque chose est grave, peut-être, oui, mais qu’y puis-je ? J’écoute. Et j’entends : est-ce en haïssant cette chose que, la supposant mauvaise, je la rendrais meilleure ? Mauvaise pour qui ? Mauvaise pour moi. Ce matin, cependant que je préparais le deuxième café de la matinée dans la cuisine, et que je me parlais à voix haute, le même phénomène que l’autre jour s’est produit : je me suis interrompu, j’ai quitté la pièce pour me rendre dans la chambre où j’ai pris ce carnet noir pas bon marché mais grand public et ce stylo noir bon marché et grand public, et j’ai écrit la phrase que je venais de penser et sur laquelle je m’étais interrompu pour aller l’écrire. Souvent, les instruments d’écriture (carnet, stylo) grand public (fabrication et distribution industrielle “en masse”, pour dire les choses simplement) me font du bien, c’est-à-dire : j’écris plus librement avec et dedans, comme si je n’avais pas à respecter l’instrument en question, comme si, dans cette absence de respect pour l’instrument, ce dernier ne se tenait pas entre l’écriture et moi, mais s’effaçait, ne se mettait en travers du chemin qui me conduit à l’écrire, tandis que les instruments plus élégants (stylo plume, crayon, carnet, etc.), j’ai tendance à penser à eux, ils existent, possèdent une épaisseur ontologique, l’épaisseur ontologique de leur beauté, ils ont une signification, je sais qui me les a offerts (Nelly), pour quelle occasion, etc., et c’est à eux que je pense, eux que je considère, quand ce n’est pas à eux que je dois penser, eux que je dois considérer, mais l’écriture. Les instruments “de masse” ne jouissant d’aucune épaisseur ontologique (le stylo à bille avec lequel j’écris en ce moment est un stylo jetable et le carnet dans lequel j’écris, encore qu’il ne soit pas “pas cher”, est une marque “de masse”, laquelle profite de l’histoire glorieuse qu’elle usurpe et parodie pour se vendre à des prix excessifs, mais l’imbécile, ce n’est pas qui a eu l’idée de relancer cette marque, mais qui achète les produits de cette marque), je ne pense pas à eux en tant que tels quand je m’en munis pour écrire, paradoxalement, ils deviennent transparents, ainsi, comme s’ils n’étaient pas des choses, comme si leur production en série et en masse, leur ôtant toute “aura”, pour parodier Benjamin, les rendait facilement utilisable : ces objets n’ont pas de personnalité, ce ne sont que des outils dont on peut disposer avant de les jeter, sans remords ni considération. C’est dommage, pensé-je à présent, que je ne me sente pas aussi libre avec des objets dotés d’une personnalité, ce serait plus beau, mais peut-être est-ce l’époque qui parle en moi, ce faisant, ou mes origines sociales, ou peut-être ai-je besoin, aussi, de ne pas avoir de considération pour les objets qui, si on leur accorde trop d’importance, nous empêchent de penser parce que nous ne pensons plus qu’à eux, et non à nos pensées. La phrase que j’ai écrite après m’être interrompu portait sur Proust qui, étonnamment, venait de resurgir de nulle part. Et, l’après-midi, après être allé marcher le matin dans le vent le long de la Seine et puis à travers les deux jardins, j’ai lu à haute voix des pages du début d’Albertine disparue. Dans une phrase qui semble assez banale surgit tout à coup une expression incroyable, que je souligne dans la citation que je donne ci-après : « De sorte que cette richesse nouvelle de la vie de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous et peut-être préméditait son départ » (RTP, IV, 9). « La femme en allée », l’expression est incroyable, en effet, de simplicité, d’ordinaire, de familier (c’est la familiarité qui naît de la vie commune avec la femme aimée), presque, au lieu de la femme qu’on s’attendrait à trouver ici : la femme partie. Qu’est-ce qui distingue la femme en allée de la femme partie ? Eh bien, peut-être, la femme en allée est-elle encore là tandis que la femme partie ne le sera déjà plus, peut-être que reste encore son parfum qui flotte dans l’air, peut-être l’amoureux abandonné sent-il encore sa présence, peut-être a-t-il l’impression qu’elle va passer la porte pour venir l’embrasser, comme avant, comme toujours, tandis que la femme partie n’est plus là, et elle ne reviendra pas. C’est cette femme-là que Françoise annonce au début, à la toute première phrase du roman : « Mademoiselle Albertine est partie. » Et Marcel, en réponse  à ce départ (il faudrait dire ce part, ce parti), en l’appelant la femme en allée, espère la faire revenir, se persuade que, si elle s’en est allée, c’est pour mieux revenir, en l’appelant la femme en allée, il la garde près de lui, là, déjà prête à réapparaître, soudain, comme si elle n’était jamais partie, jamais partie que pour mieux revenir. Fantasmes de l’amour malheureux, quand on les lit dans la Recherche, on voit que c’est dans le détail, plus que dans la construction (laquelle, au fond, n’est que le développement d’un souvenir qui revient sans cesse), que se trouve le génie de Proust, dans le microcosme, les parfums qui flottent dans l’air, les fantômes qui errent, l’épaisseur ontologique de la réalité.