Passé la journée à essayer de sauver des restes de vies passées, papiers, photographies, livres, tableaux. Faire des cartons, remplir des sacs, faire tenir des choses dans des choses qui ne les contiennent pas. Le soir, une fois de retour à l’appartement que nous louons à Marseille, une faute de frappe ou un trou de mémoire, sinon les deux, m’interdisent l’accès à mon propre ordinateur. Je suis bloqué. C’est stupide. Je suis fatigué. Rabaissé à la médiocrité la plus crasse par une technologie qui semble exiger de moi que je prouve qui je suis. Mais le sais-je seulement, qui je suis ? Envie de ne plus être ou d’être, je ne sais pas.
Meilleur projet : pas de projet. Autrement, de l’esbroufe à une époque qui pense que le chef-d’œuvre va paraître à la rentrée littéraire alors que, de toute façon, elle serait incapable de le reconnaître. Ou bien, pour i soldi, comme on faisait jadis la quête à la sortie de l’Église, la bourse ou la vie, aujourd’hui que l’administration des services publics a remplacé la très chrétienne charité. Ainsi, mon carnet d’un hiver (je crois que c’est finalement le titre que je vais retenir, et tant pis pour la saisonnalité) a-t-il pris une autre dimension ce matin quand, posant mon téléphone sur le rebord de la fenêtre fermée (instable équilibre qui a toutefois tenu bon), j’ai enregistré ce que l’on voyait depuis l’appartement tout en improvisant à la guitare. La vidéo fait désormais partie du carnet, lequel s’enrichit donc d’une nouvelle dimension, à laquelle je n’avais pas pensé, que je n’avais pas envisagée comme pouvant s’intégrer au carnet. Plus tôt, un peu après minuit, ayant du mal à trouver le sommeil, je m’étais levé pour jouer de la guitare (doucement doucement pour ne réveiller personne) et j’avais composé un poème que j’ai écrit au réveil. Le poème s’intitule « J’ai trouvé une guitare dans l’appartement », c’est en tout cas la première phrase du poème et, sans calculer la chose, il me semble que tout s’est agencé spontanément, suivant sa logique propre, la logique du temps qu’il fait, du temps qu’il passe, qu’il ne faut pas chercher, simplement suivre, — être attentif. Cela, si je l’avais voulu, il me semble que je ne serais pas parvenu à l’obtenir. Et, de fait, c’est la première fois qu’une vidéo trouve sa place dans sa place dans un équilibre autre qu’une certaine durée de temps enregistré. La mélodie n’est pas la bande-son de la vidéo qui n’est pas une illustration des poèmes (ou de tel ou tel poème), c’est un élément de l’ensemble, à part entière. Le carnet d’un hiver a des dimensions multiples. Ces notes sont un peu “méta”, je le regrette, mais elles me paraissent nécessaires afin de mettre les choses au clair, d’en percevoir l’étendue (et, comme je viens de le dire, la multiplicité des dimensions). Il faisait beau, aujourd’hui à Marseille. Ce matin, je suis allé courir. Et cet après-midi, je suis allé au Mucem voir l’exposition de Clément Cogitore consacrée à cette île éphémère (créée par le volcan sous-marin Empédocle) dans le canal de Sicile, Ferdinandea, exposition dont, en tant qu’œuvre, je ne sais que penser (outre la vidéo proprement dite de 42 minutes environ, c’est un peu vide, et c’est donc much ado about not much), mais en tant qu’expérience personnelle, elle m’aura permis au moins de sortir des mes habitudes, ce qui n’est pas inintéressant. Il se passe quelque chose, en ce moment, quoi.
La découverte d’un fait dans la biographie d’un aïeul me trouble quelques instants, et puis je cesse de m’y intéresser. Un autre que moi — j’entends : un autre écrivain que moi —, découvrant le même fait, aurait probablement une attitude tout autre et, se plongeant dans les archives et autres documents d’époque (pour les témoignages de première main, il me semble que c’est un peu tard, l’aïeul est mort depuis longtemps), s’en emparerait pour composer quelque fresque egoromanesque. Quant à moi, la vérité est plus simple : cela ne m’intéresse pas. Tant le fait, auquel je me sens étranger (je ne suis pas responsable des agissements de mes ancêtres et ne crois guère au poids du roman familial, au destin atridesque), que le roman de genre (on a beau voir qu’il pullule, on compte deux syllabes en trop) — mon drame familial et moi — dont je n’ai pas envie de me mêler. Je sais pourtant que, si j’étais quelqu’un de sérieux, qui aborde la littérature comme il se doit — comme un métier —, je devrais me précipiter sur ce fait, fouiller, enquêter, excaver, exposer, raconter non seulement l’histoire du fait, mais l’histoire de la quête du fait, de ses raisons, toute la petite panoplie où le mauvais journalisme côtoie sans vergogne la médiocrité artistique, mais je n’en ai pas la moindre envie, l’idée même me plongeant dans le plus profond ennui (comme, je crois, ces lignes suffisent à le faire sentir). Je rêve d’autre chose. Et, peut-être, ne suis-je que cela : un rêveur, un enfant, mais un tâcheron des lettres, l’écrivaillon standard, non. C’est dommage, si j’écrivais les livres que je n’écris pas, ces derniers sortiraient sans doute à la rentrée de septembre ou à celle de janvier. N’est-ce pas ce dont tout le monde rêve : raconter sa petite histoire, être publié et passer à la télé ? Mon petit moi et moi : tout comme il faut casser la télé (en tant que symbole et système), il faut détruire le moi. L’un et l’autre sacrifices vont ensemble, d’ailleurs : c’est le système qui fabrique des entités à force de croyances erronées. Les immoler ; notre salut. Je vais à la fenêtre. La mer est noire, que je sonde du regard : il n’y a pas de réponse dans l’univers, pas de raison dernière, il faut vivre pour l’instant qui vient, afin qu’il vienne, voilà notre philosophie d’amour.
Mort le jour de Noël. — Les légendes qui entourent l’art et la littérature (l’effondrement de Friedrich Nietzsche, la folie de Virginia Woolf, la maladie de Marcel Proust, le suicide de Walter Benjamin, et j’en oublie, la liste étant presque aussi longue que l’histoire de l’écriture), il est certes possible de les moquer comme autant de mythologies ineptes, ce que, dans une certaine mesure, elles sont, peut-être, mais il n’en demeure pas moins que — vues d’un autre côté — elles sont tout aussi constitutives de notre imaginaire que les œuvres dont les auteurs ont connu ces destins bizarres, déconcertants, édifiants, déchirants, banals comme un jour de neige en hiver, et qui nous fascinent. Ainsi, on peut bien prendre de haut qui ne manque jamais de rappeler que Robert Walser est mort un vingt-cinq décembre — parce que, pour le critique matérialiste qui tient que tout est rapport de domination et de pouvoir, cela relève du mythe, au sens péjoratif, que Platon, déjà, cela ne date pas d’hier, donnait à l’occasion à ce mot (« des histoires de bonnes femmes », écrivait-il, car on croit inventer, mais en fait, non, on ne fait que radoter), féerie négligeable au regard du sérieux avec lequel il faut aborder le champ littéraire —, cette date n’est pourtant pas indifférente, elle porte en elle quelque chose qui n’est pas étranger à ce que nous attendons de la littérature et à ce que nous investissons dans la lecture : un élargissement de notre horizon au-delà des bornes que nous sommes capables de concevoir à nous tout seul. Mourir le jour de Noël, Robert Walser n’est pas le seul à qui cela a dû arriver dans l’histoire de l’humanité, mais pour un écrivain comme lui, avec sa figure singulière, sa dégaine, et sa manière d’aborder le monde par en bas, pas le minimum, l’humilité, pour ne pas dire : l’humiliation, ce ne peut pas être sans conférer une aura christique à son œuvre et, partant, à l’idée que nous nous en faisons, à la manière dont nous le lisons. Il faut bien, en effet, trouver un chemin pour prendre la route. Et pourquoi ne pas commencer par la fin ? Qui a lu Walser et qui a vu la photographie où on le voit, gisant dans la neige, son chapeau à quelque distance de sa tête nue, et des traces de pas qui conduisent à cette ultime station ne peut pas manquer de faire le lien entre l’un et l’autre ; c’est cela que l’on appelle un destin. La notion de destin — parce qu’elle excède le champ littéraire où ses rapports de force s’exercent — est incompréhensible au critique matérialiste. Et pourtant, qui peut nier qu’il s’agit de matière, de chair, en son dernier état, le plus déchirant ? Un tel destin nous fascine parce qu’il répond à une question presque impossible à formuler et fait voir l’image de la vie depuis l’autre côté. La réalité vue de l’autre côté — un peu comme la lune : depuis sa face cachée —, n’est-ce pas une possible définition de la littérature ? Ou sinon une définition — la littérature n’étant pas un champ, n’étant pas le champ littéraire, n’ayant même pas besoin d’exister pour que nous lisions les livres de nos écrivains préférés —, une approche que rien d’autre ne permet, le caractère unique de l’activité d’écrire. Il s’agit toujours de voir les choses comme on ne peut pas les voir, de mettre au jour cette impossibilité, fût-ce depuis la grande nuit de l’hiver le plus sombre.
Comment ne pas suffoquer devant tant de beauté ? Au matin de la veille de Noël, les nuages accrochés sur les collines de Marseilleveyre donnent au paysage des airs de Chine intérieure, mystérieuse et imaginaire. Pourtant, je n’étouffe pas. Le long du rivage, je cours. « Y a-t-il plus bel endroit au monde ? », me dis-je. Peut-être, peut-être pas (du moins est-ce la réponse que je suis enclin à faire ; et puis, quelle importance ?). En attendant de le savoir (ou de ne le pas), c’est ici que je me tiens, que je vais et que je viens sur la Corniche dans la fraîcheur de ce début d’hiver (manches courtes et jambes à l’air). Malgré le bruit des moteurs — le mal de notre époque, salissure et déchéance, interdiction d’être simplement au monde, là, toujours quelque explosion viendra détruire le peu d’harmonie que l’on parvient à trouver —, je veux me noyer dans cette perfection ; il le faut, ne pas résister. Un peu plus tard dans la journée (au moment où j’écris, c’est-à-dire, à la fin de l’après-midi), le ciel s’embrase d’ors, de pourpres sombres, d’oranges sanguines, de blancheurs à la chaux, un bateau traverse la baie en direction d’îles plus ou moins lointaines. Tout devient propice à la rêverie, invitation au voyage, au départ, à la fuite, à l’échappée, on peut partir et rester dans le même temps, le même mouvement. Toujours la mer vibre.
Hurlements sur le chemin du retour. La déraison n’est pas un état sans commune mesure avec la raison, c’en est peut-être que la tension extrême, l’instant où elle est à se rompre, où elle va se rompre, où elle doit se rompre mais où, pour on ne sait quelle raison, elle ne rompt pas, tient d’une façon autre, mal, absolument, car il est vrai que c’est douloureux, mais pourquoi ne rompt-elle pas ? Pourquoi ne cède-t-on pas ? Pourquoi n’en finit-on pas une bonne fois pour toutes ? Quand cela va-t-il enfin s’arrêter ? Il pleuvait quand je suis sorti de l’EHPAD, tout à l’heure, et je me suis demandé si j’allais mourir. J’avais envie de pleurer, j’avais envie d’en finir, ou non, que cela en finisse, enfin, ai-je envie de dire, que ce soit enfin la fin, mais la fin ne vient pas. J’ai fait un détour par les docks pour m’abriter un peu de la pluie, et puis j’ai marché jusqu’à la Major en hurlant, que je voulais que c’en finisse, que je voulais qu’il meure (« Crève ! », hurlais-je), tout en l’insultant, tout en insultant le monde, et l’existence, et tout, tout ce qui vit, mais il ne meurt pas et je suis là, assis dans la chambre de ce mouroir à lui expliquer pour la cinq ou sixième fois qu’aujourd’hui nous sommes le mardi 23 décembre, que demain nous serons le mercredi 24 décembre, qu’après-demain nous serons le jeudi 25 décembre, mais il ne comprend pas, il ne comprend rien, et je suis dévasté, il me demande de lui confirmer que nous sommes bien en 2092, je lui dis que non, que nous sommes en 2025, alors il me dit que oui, que nous sommes en février, peut-être parce que je lui ai dit que nous irions à Rome au mois de février, je ne sais pas, rien de tout cela n’a de sens, il se souvient de choses anciennes, d’informations stockées dans sa mémoire, mais le présent est dévasté, comme moi, qui vis à présent, et qui me dis que je vais mourir avant lui, lui qui, de toute façon, survit, comme il a survécu à la mort de la mère, je vais mourir et lui sera toujours en vie. Je ne crie plus à présent, je marche. J’ai envie de faire le tour de Marseille sous la pluie. Je pense : c’est sans doute cela que je ne lui pardonne pas, que ma mère soit morte et non pas lui, ou qu’il ait survécu à la mort de ma mère. Quelle manque de dignité, me dis-je. Est-ce digne de mourir ? Non, peut-être, parfois, oui. Je n’ai jamais eu le sentiment, après la mort de ma mère, qu’il s’était comporté comme un père, prenant soin de nous, mon frère et moi, c’était son malheur à lui, lui, toujours lui, et aujourd’hui, encore, c’est lui, et toujours lui. Mais je l’ai dit : je n’ai plus de malheur pour lui, plus de malheur, non. Je ne me suis pas effondré. Je ne sais pas comment je fais. Ne serait-ce pas mieux de s’effondrer, de disparaître, fondu au noir et puis plus rien, enfin ? Sous la surface, il y avait cette rage qui est sortie d’un coup en sortant de l’EHPAD : la haine pure, la colère pure, la plus primaire des vérités, si pure et si primaire qu’on n’ose pas l’exprimer. Dans l’appartement que nous avons loué aux Catalans (le même que la dernière fois que nous sommes venus à Marseille), il y a une guitare, une Alhambra. Le son est chaud et profond. Je pourrais passer des heures à en jouer. Je me sens bien quand je joue de la guitare. Parfois, il me semble que c’est seulement quand je joue de la guitare que je me sens bien. Combien de fois mon père m’a-t-il intimé l’ordre d’arrêter de jouer de la guitare ? Combien de fois me suis-je senti coupable de jouer de la guitare au lieu de faire quelque chose de sérieux ? J’étais tellement heureux quand je jouais de la guitare. Ce devait être insupportable un tel bonheur. À présent, mon père ne peut plus m’interdire de jouer de la guitare. À présent, je peux être heureux.
Outre l’étalage de mes états d’âme que je pourrais faire sans trop me forcer, je ne sais pas trop quoi écrire, ce soir. Traverser la France n’a rien de passionnant. On voit des bribes d’anciens bâtis, d’animaux, des restes de forêts qui datent de l’époque où elles faisaient peur — aujourd’hui, c’est ce qui les interrompt qui effraie —, beaucoup de laideur, d’entrepôts, de zones commerciales, mais c’est assez sinistre, en vérité. En chemin, une usine chimique explose, la pluie se met à tomber, le pays comme le paysage disparaît dans la fumée, la buée, les nuages, le trouble de la vision. Arrivé à Marseille, il fait nuit. À présent (l’oratorio de Noël de Bach passe à la radio), je voudrais dormir. Et, sans mourir toutefois, ne plus me réveiller. Ou veiller, comme Proust les derniers temps, quand Cocteau le comparait au capitaine Nemo et sa chambre au Nautilus, — quelque chose de sous-marin, d’hors la loi, de rebelle, de secret, de dangereux, de silencieux.
Ce matin, sous la pluie, le jardin était presque désert. C’était sa façon à lui d’être vivable, enfin, ou sa façon à moi, je ne sais pas. Y a-t-il une vraie différence à faire ? J’étais là, il pleuvait, c’était beau, même si j’étais tout mouillé. Je n’ai pas écrit de poème en marchant, mais ce n’est pas pour cela que j’étais sorti marcher ; j’étais sorti simplement pour marcher. Tout en marchant, je me suis dit qu’il ne servait à rien de me mettre en colère, à rien de concevoir de la haine, et dans ces expressions — il m’a fallu un certain temps pour parvenir à ces formulations —, le plus important, c’étaient les verbes : me mettre, concevoir, c’est-à-dire que je peux être en colère ou haïr — il peut se trouver que je sois en colère à cause de quelque chose ou quelqu’un, après quelque chose ou quelqu’un ou que je haïsse quelque chose ou quelqu’un —, ce sont des sentiments qu’on ne contrôle pas — on ne choisit pas de ressentir ce que l’on ressent, on le ressent, c’est la réaction de l’organisme aux actions dont il est l’objet —, mais cette colère ni cette haine ne doivent pas être le résultat de mes actions à moi. Formuler les choses ainsi m’a fait du bien, comme si je pouvais, en formulant les choses, en découvrant la bonne façon de les exprimer, à la fois mieux les comprendre — ce qui est assez trivial —, mais aussi mieux les appréhender, me sentir mieux. On pourrait dire que la psychologie se dissout dans l’analyse du langage (ce serait une version de la solution wittgensteinienne au problème de la vie), mais ce n’est pas ce que je veux dire : la psychologie pas plus que l’analyse du langage ne me préoccupent en tant que telles, elles me préoccupent en tant qu’elles occupent mon esprit, ma façon de me comporter, de sentir et de me sentir, de vivre. Que la psychologie se dissolve dans l’analyse du langage ou qu’elle ne s’y dissolve pas, si je me sens mal dans ma peau, cela ne m’importe guère. En revanche, si trouver la bonne façon de formuler des états de choses (la façon dont les choses sont, la façon dont je me sens, en relation ou non à ces choses qui sont) me permet de me sentir mieux, de mieux vivre, cela m’importe. Il ne s’agit pas de dissoudre telle discipline théorique dans telle autre, il s’agit de dissoudre la chose dans une façon de la dire qui permette de la comprendre, de l’appréhender et de la vivre mieux, et de la vivre bien, enfin. L’analyse du langage — je pourrais dire : l’analyse logique, je pourrais dire : la grammaire —, l’explicitation par le langage doit dissoudre l’esprit, le vider de ce qui l’encombre, faire place nette pour autre chose, ce qui n’enferme pas en soi-même, mais ouvre sur le monde. Il pleut, je marche sous pluie, je me sens mal dans peau, mais je peux trouver une façon de décrire la cause de ce malheur singulier qui me permette de mieux vivre (et non de mieux le vivre : je ne veux pas mieux vivre le malheur, mieux vivre le mal, je ne veux pas vivre le malheur, pas vivre le mal, vivre le bien) et, à la fin, peut-être, de vivre bien. À quelle fin ? Ou : à la fin de quoi ? À la fin de la phrase. La fin de la phrase doit coïncider avec la dissolution du problème de la vie.
Aucune envie. C’est ainsi que je pourrais résumer une partie des sentiments qui m’animent en ce moment. Les ressources de malheur filial dont chacun dispose en plus ou moins grande quantité à la naissance, je les ai épuisées à la mort de ma mère et durant les années qui l’ont précédée ainsi que celles qui l’ont suivie. Après sa mort, notamment, au cours de ces dix années durant lesquelles je souffrais tant que je m’interdisais de souffrir, n’allant même pas chez le dentiste quand j’avais une rage de dents, parce que je n’étais pas vraiment malade, comme ma mère l’avait été, elle, et pour de bon, la preuve : elle en était morte. Quand je suis sorti de cette détresse, je ne m’en suis pas aperçu sur le moment, je n’avais plus de ce genre de tristesse en réserve, pour filer la (mauvaise) métaphore : le stock en était épuisé. Je me souviens qu’après la naissance de Daphné, pour la seule fois de ma vie, j’ai oublié de souhaiter son anniversaire à mon père. C’était un acte manqué, bien sûr, puisque j’étais devenu père, mais il y avait autre chose, je crois, aussi, comme si j’étais libéré d’un poids, d’une contrainte, d’une entrave, je ne sais pas quelle est l’expression exacte. La perspective de me rendre à Marseille à Noël pour aller le voir dans le mouroir où il se trouve enfermé me déprime profondément : je n’en ai aucune envie. J’ai le désir de me libérer de cela, mais je ne le peux pas, car cela ne dépend pas de moi. Il y a quelques mois, quand j’avais parlé de l’état de santé de mon père avec Pierre, ce dernier m’avait répondu qu’il fallait être bienveillant, ou humain, je ne sais plus quel mot il avait employé, qui signifiait être bon, mais je crois que je ne le puis pas, ne le puis plus, non que je sois mauvais, mais je ne peux pas être bon, je n’ai plus ce genre de bonté en moi : la maladie et la mort de ma mère ont détruit les sentiments de cet ordre-là, il n’y en a plus en moi. Et, même si je le voulais, je sais que je ne le pourrais pas, ne pourrais pas les faire renaître, car cela non plus, en vérité, ne dépend pas de moi. J’ai écrit le poème numéro dix de mon carnet d’un hiver (voir journal du 151225), ce matin, en marchant sous la pluie. Dans ces poèmes, il est question de mon père, plus ou moins directement, mais je ne vois pas de contradiction entre ce fait et les sentiments que je viens d’exprimer à l’instant. Quand même il y en aurait une — une que je ne percevrais pas —, que changerait-elle ? Rien, je crois. Écrire ces poèmes ne me rend pas heureux ; il m’est nécessaire de les écrire, — une nécessité vitale. Ils sont liés au temps qu’il fait, au temps qui passe, ainsi qu’à la marche. J’ai beaucoup marché, cette semaine, la semaine précédente, aussi. C’est en marchant que j’écris. Je ne sais pas si je marche pour écrire ou si j’écris pour marcher, peut-être que, tout simplement, les deux vont ensemble, inséparables, un pas après l’autre. En équilibre.
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