Qu’on s’imagine m’intéresser avec ce que l’on me répute comme intéressant me semble extravagant. Et pourtant, c’est bien cela qui intéresse les gens, n’est-ce pas ? Sinon, les gens, n’étant pas intéressés par ce qu’on leur répute comme intéressant, réclameraient de l’intéressant ou, à défaut, inventeraient de l’intéressant, de l’intéressant et, ainsi de l’intérêt. N’est-ce pas le sens même de l’existence ? Parfois, il m’arrive de penser que si, malgré l’absence de succès qui est la mienne (et exactement comme l’usurier de l’autre jour au téléphone, je dis cela « sans jugement de valeur »), j’écris quand même, c’est parce que rien de ce qui est écrit par ailleurs, c’est-à-dire : par d’autres que moi, rien ne répond aux exigences qui sont pour moi celles de l’écriture, — la clarté, l’imagination, l’invention, la recherche, l’originalité, etc. À R. qui me parle de ma « ligne claire » (c’est Gérard Guégan qui avait employé cette expression à propos, ce me semble, de mes habitacles), je réponds que je n’ai que peu de goût pour la bande dessinée et que ma clarté à moi, si je puis m’exprimer ainsi parce qu’elle n’est pas à moi, cette clarté, on va le voir à l’instant, ma clarté à moi vient de la philosophie analytique (Frege, Russell, Carnap, Quine, etc.), d’une certaine disposition de l’esprit viennois (Kraus, Wittgenstein, Musil, etc., à laquelle Adorno n’est pas étranger, par ailleurs). Je fais cette généalogie parce qu’elle ne me semble pas bien comprise. À l’époque où j’ai publié ma trilogie chez Actes Sud, les critiques mettaient l’accent sur l’influence de Borges, et c’est vrai que c’est ce qui était apparent (il était mentionné plus que d’autres, avec Vila-Matas), mais elle était presque circonstancielle, conjoncturelle, pour employer cette métaphore grossière, alors que l’importance de la généalogie dont je viens de dire quelques mots est bien plus profonde. C’est cette incompréhension, notamment, qui m’a conduit à écrire la vie sociale (j’avais explicité cette motivation quand j’ai demandé la bourse au CNL, bourse que j’ai obtenue mais touchée seulement aux deux tiers pour cause de retard à la publication), et l’ironie du sort a voulu que l’incompréhension fût encore plus grande parce que personne, à commencer par l’éditrice de la trilogie dont je viens de parler, personne n’a voulu publier ce livre. En relisant tout est de l’art ces deux derniers jours, je me suis rendu compte qu’il était souvent question de folie. Pas directement, même pas toujours nominalement, mais par glissement, une folie bien particulière, une folie dont je crois pouvoir dire qu’elle élucide : il y a une forme de délire qui n’est pas une forme de confusion, tout doit tendre vers la clarté, l’illumination, laquelle peut coïncider, c’est tout le paradoxe, avec l’annihilation de la conscience. N’y a-t-il pas un instant où la plus grande lucidité se confond avec l’abolition de la conscience ? L’abolition de la conscience n’est-elle pas l’élucidation dernière ? Abolition de la conscience, c’est-à-dire : non pas absence de discernement, confusion, mais grande clarté, manifestation précise des différences, des distinctions, et compréhension supérieure où la conscience cesse de se considérer comme séparée, à part, mais saisit qu’elle est avec l’univers.
12924
Tout à l’heure, il y a eu un orage de grêle. J’ai regardé, fasciné, la grêle tomber. J’avais envie que l’orage soit violent et que la grêle emporte tout dans sa chute, mais cela n’a pas duré bien longtemps, très vite, à la place de la grêle, c’est de la pluie qui est tombée, et puis plus rien, le soleil est revenu, et le ciel bleu avec lui. Pourquoi ai-je eu envie que la grêle emporte tout ? Je l’ignore. Je regardais la grêle tomber sur la toile qui protège la terrasse du bar d’en bas, et j’avais envie que la grêle l’arrache, que la grêle arrache tout, tout ce qui se tient debout dans la rue, dans la ville. Je regardais la grêle tomber et le tapis de grêlons qui se formait sur le trottoir du boulevard. Je me disais que, si l’orage durait suffisamment longtemps, la ville entière pourrait être ensevelie sous la glace et que ce serait beau, ce serait une autre vie, une autre forme de vie. Je me suis imaginé qu’une sorte de cloche de glace se formait au-dessus de la ville, sous laquelle nous vivrions par suite des intempéries. Pendant combien de temps vivrions-nous ainsi ? Cette question, je ne me la suis posée, mes réflexions ne portant pas vraiment à conséquence, elles se contentaient d’errer là, au-dessus du boulevard, des rêveries qui flottaient dans l’air changeant de cet été finissant. Ce matin, j’ai fini ma lecture de Tout est de l’art. Qui fut plus qu’une lecture : je n’ai pas récrit tout le texte, mais j’en ai modifié certains aspects, adjoint plusieurs contes à l’ensemble qui, désormais, compte quelque 350000 signes. J’en parle dans le texte : dans mon esprit, j’imaginais quelque chose comme les Mille et une nuits en composant ce texte, en étendue, au moins, et si je n’ai pas mené ce projet à bien, ce n’est pas que je manque d’endurance ou d’imagination, mais que, n’ayant pas réellement d’éditeur qui me suive et me soutienne (j’entends par là : un éditeur qui ait les moyens financiers de la faire), la chose s’est quelque peu délitée. Peut-être ai-je eu tort de ne pas faire preuve de plus de détermination, de ne pas persévérer malgré l’indifférence. Dans le texte, il est aussi question de ces aspects de la vie d’écrivain (l’expression « la vie d’écrivain » est imbécile, mais tant pis, c’est celle qui m’est venue, laissons-la là). En lisant ces histoires qui traite de cela, je me suis demandé s’il ne fallait pas les supprimer, et j’ai considéré que non, qu’elles faisaient partie de l’économie singulière du texte, de l’économie singulière de mon écriture. D’autant que, à dire le vrai, j’ai persévéré, ce texte existant désormais, mais pas comme je l’envisageais tout d’abord. Bien. Quoi qu’il en soit de ces considérations plus ou moins adroites, je suis le plan mental que j’ai tracé. Je ne sais où il va me conduire — c’est-à-dire : s’il va me conduire là où je voudrais qu’il me conduise —, mais (ce qui n’est pas toujours le cas) je sais où je vais. J’avance dans une grande clarté ; c’est heureux.
11924
Passé la journée à me relire. À peine à plus de la moitié, pourtant, de Tout est de l’art. Est-ce que je ralentis avec l’âge ? Si c’est le cas, tant mieux. Il faut ruminer, disait Nietzsche. Mais ainsi absorbé par moi-même, je ne sais que penser, que sentir, et encore moins que juger. Et je ne dis pas cela comme ces gens qui précisent « sans jugement de valeur » quand, précisément, ils émettent un jugement de valeur, de préférence négatif, comme cela m’est arrivé, à propos de ma pauvre personne, et de son absolue absence de rentabilité, hier encore. Mais ainsi va la vie, et je n’en suis pas mort. (Horribles expressions, et si communes toutefois.) Non, quand je dis que je ne sais que juger, je ne sais vraiment que juger. Et peut-être la relecture de soi (relire ce que l’on a écrit), coïncide-t-elle avec ce moment où tout jugement est suspendu, forme d’ἐποχή littérale durant laquelle tout flotte, tout est indéterminé. J’avance dans la jungle du texte sans en connaître l’issue, sans même savoir s’il y a une issue. Jungle, en effet, parce qu’ici le labyrinthe est revenu à l’état sauvage. Qui fut l’auteur que je suis en train de lire ? Moi, certes, mais qui était-ce ? Je n’en ai plus aucune idée. Le texte rendu étrange par la lecture que je lui donne. Quand j’écris, je suis tout entier avec ce que j’écris. Quand je relis, je viens d’ailleurs, je suis un étranger en étrange pays. Le chemin est tracé, mais qu’elle est dense, cette forêt, — qui pourrait s’y retrouver ? Pas moi. Ajouter, retrancher, ajouter encore, supprimer, se souvenir, revenir, déplacer, paradoxalement penser le moins possible, être là et n’y être pas, un silence se fait dans le texte qui n’en est pas la norme, mais la sorte d’infraction : n’être ni cruel ni complaisant, faire comme si l’on était pas là, comme si ce n’était pas soi, comme si tout était d’un blanc opaque sur lequel on glisserait sans objectif déterminé. Prendre conscience de la nécessité de la contingence et tout envisager depuis elle. Et puis quoi encore ?
10924
Fois je ne sais combien à donc remettre Tout est de l’art sur le métier. (Le lien de conséquence se découvrira sans peine à l’aune du journal d’hier.) J’ai écrit à R., ce matin, pour lui dire un peu plus dans le détail ce que j’avais évoqué ici la veille. Et ainsi, et ainsi quoi ? Je ne sais pas. Je n’aime pas les journées comme aujourd’hui : elles ne sont pas désagréables à vivre en elles-mêmes — en l’occurence, ce fut même plutôt le contraire —, mais elles ne me semblent avoir aucun ordre, ou bien un ordre extérieur, imposé par la contingence des choses, et dans lequel j’ai l’impression de ne pas trouver mes pensées, l’impression de ne même pas avoir de pensées, quelque chose a eu lieu, et si l’on m’interrogeait à ce sujet je pourrais très bien dire quoi (raconter les événements, si infimes soient-ils, tels qu’ils se sont déroulés), mais au-delà, certainement pas le quoi de l’à quoi bon, car à quoi bon ? cela, je l’ignore. Combien de vies sont-elles vécues ainsi ? Cela aussi, je l’ignore. Faudrait-il le savoir ? Meilleure question : Pourrait-on le savoir ? Sans doute pas, non. Parfois, quand j’entends les conversations des gens, je comprends pourquoi ils parlent tant, ce à quoi, moi, quoique ce ne soit pas toujours possible de le garder, je préfère le silence, et ce n’est pas une question de préférence, c’est une question qui implique tout un équilibre de l’univers, de la place que nous y occupons, de la façon dont nous centrons tout en fonction de nous, du point insignifiant que nous occupons dans l’univers, quand il faudrait toujours chercher à se décentrer, à aller voir ailleurs. Hier, en relisant les Anneaux de Saturne, j’ai été frappé par le contraste entre les petites distances parcourues par le narrateur (de Norwich, où Sebald a enseigné jusqu’à la fin de sa vie et où il est mort, à Lowestoft, il y a bien moins de cinquante kilomètres parcourus en train et de Lowestoft à Southwold, moins de vingt, parcourus à pied) et l’immensité du récit qui parcourt le monde et l’histoire en de multiples sens. J’avais oublié la façon dont, à l’occasion d’une conversation anodine avec un jardinier, Sebald évoque la question de la Luftkrieg dont il fera l’objet d’un livre aussi passionnant que terrifiant, traduit en français sous le titre de De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, élément qui est au cœur même des Anneaux de Saturne, lesquels ne semblent parler que de cela, de la destruction du monde, de la destruction des peuples, de la destruction de l’être humain par lui-même. J’ai du mal à appréhender l’étendue de ce récit, la façon dont il part de points du globe (la côte est de l’Angleterre qui fait face au pays) pour en rejoindre d’autres, sans cesse plus éloignés dans l’espace et dans le temps. Il y a une grande virtuosité dans la chose, mais ce n’est pas cela que je trouve le plus fascinant, mais le ton, cette monodie qui n’a rien de monotone, mais se déplace, se diffracte toujours. Par moments, je me rends compte que j’ai été emporté extrêmement loin de l’endroit où j’avais conscience de me trouver dans la lecture quelques instants à peine auparavant, je reviens en arrière, reprends, relis, refais le trajet une deuxième fois, mais est-ce que je comprends comme ce déplacement a bien pu avoir lieu ? Je n’en suis pas certain. Faut-il comprendre ? Je n’en suis pas certain. On se fait l’idée que, pour être écrivain, il faut décortiquer les mécanismes à l’œuvre chez les autres, mais est-ce bien utile ? Quand même on trouverait comment démonter le mécanisme de l’écriture (démonter, mettre les pièces à plat sur une table avant de le remonter), aurait-on mieux compris ? Je n’en suis pas certain. Il y a quelque chose de profondément organique dans l’écriture qui peut se disséquer certes, mais dont la dissection ne révèle pas la formule dernière. Que signifie, d’ailleurs, la séance de dissection (La leçon d’anatomie docteur Tulp de Rembrandt) que Sebald a placée en tête de son livre et où il identifie le peintre avec la victime ? On découpe en vain et, bien qu’on ne puisse pas s’empêcher de découper, on ne trouve pas ce que l’on cherche, qui ne se découpe pas.
9924
Caffè sospeso, c’est ainsi qu’on appela chez Gambrinus la coutume qui consiste à penser à qui n’aura pas les moyens de s’offrir un café et, en payant deux pour un consommé, en laisser un en suspens en l’attendant. Mais c’est à Gênes que j’avais vu des bars qui encourageaient cette pratique. J’y pense en voyant cet homme examiner le cul désespérément vide des bouteilles dans les poubelles du bar en bas de chez moi. Sans un regard autre que le mien, un mégot éteint à moitié consumé au bec, il soulève bouteille après bouteille à quelques pas à peine des clients affairés le nez dans leur bière à bavarder dans le néant. Parfois, je pense que je suis le seul au monde à voir le monde, mais en plus d’être passablement présomptueuse, cette idée est tristement optimiste : tout le monde voit le monde, et tout le monde s’en fout du monde. Ce monde est faux : sa tolérance est l’indifférence du repli sur soi, sa bienveillance, la permissivité paresseuse de qui n’a plus rien à dire, son inclusivité, la preuve d’une capitulation fatiguée, sa vérité, la manifestation d’un solipsisme étriqué (chacun fait ce qu’il veut : si je ne regarde pas, cela n’existe pas). Et je sais que je perds mon temps ainsi, à parler dans le vide. Mais qu’y puis-je ? Peut-être suis-je trop bête pour faire autre chose. C’est vrai : je n’ai pas le sens des affaires. Pendant quelques instants, je pense à autre chose, c’est-à-dire à pas grand-chose. Quand je reviens à moi, je me demande pourquoi je m’inflige tout cela, et par « tout cela », j’entends cette existence qui, paraît-il, est la mienne, ou qu’en tout cas, ne nous exprimons pas sur un ton si définitif, je vis. Hier, j’ai reçu une réponse à une demande d’envoi de mon livre, Tout est de l’art (des contes qui doivent leur titre à celui que j’ai publié il y a quelques années à la Femelle du requin, l’envoi par moi datant d’il y a neuf mois, déjà), réponse qui disait que c’était intéressant et que mon écriture était soignée, ce qui a déclenché chez moi une violente pulsion de meurtre à laquelle, politesse oblige, je n’ai pas succombé, et à raison parce que, tout à l’heure, me renvoyant le texte annoté du Matin du 29 juillet qu’il va publier, R. évoque Monk et le wabi-sabi chez Tanizaki. Et (même si je n’ai pas lu l’Éloge de l’ombre), cette rencontre improbable entre l’homme aux chapeaux et le Japon me semble parfaite, sans doute parce que, moi, je n’y aurai jamais pensé (quand même j’ai une grande passion pour Monk). Aussi, ne faut-il pas désespérer, me dis-je en mettant bout à bout tous ces morceaux de fil pour essayer de faire des nœuds entre eux, si je le peux, pas désespérer, mais rechercher la compagnie de qui nous comprend et tenir aussi éloignés que possible de soi, les autres, les innombrables autres.
8924
Pour ne pas devenir fou, je marche. Et il semble que le remède soit efficace puisque je n’ai encore agressé personne dans la rue, que je ne violente ni mon épouse ni mon enfant, et que je me comporte comme à peu près personne ne se comporte, c’est-à-dire : avec un minimum de dignité. L’autre jour, cependant que je marchais, j’ai vu un vieil homme qui cueillait des champignons dans le cimetière. Il y en avait un, notamment, qui m’a paru très gros, d’une taille presque fantastique, quelque chose qui, avec un rien d’imagination, aurait pu tenir un rôle de premier plan dans une adaptation in vivo d’Alice in Wonderland, et c’est celui-là qui a attiré son attention, justement. J’ai vu le champignon, j’ai vu que le vieil homme avait vu le champignon, je l’ai regardé faire, et il m’a donné l’impression de fondre littéralement sur lui, tout à fait comme un prédateur sur sa proie (j’imagine qu’il craignait que quelqu’un ne lui souffle sous le nez ce butin qu’il convoitait). Tout fier de lui, après qu’il eut cueilli l’objet de sa quête, il se redressa et dit aux deux personnes qui croisèrent alors son chemin : « Ce sont des cèpes ! » Il y avait quelque chose d’un peu irréel dans cette scène, qui tenait moins à la fierté tout enfantine de ce vieil homme qui faisait sa cueillette, qu’au lieu même de la cueillette, là, non loin de la tombe de Marguerite Duras. Mais, après tout, quel terrain plus propice au mycélium que celui où nous enterrons nos morts ? Un esprit métaphysique aurait pu voir dans cette scène le sempiternel cycle de la nature, la mort qui nourrit la terre qui donne la vie, mais les personnes que le vieil homme croisa se contentèrent de lui sourire poliment et, encore que je n’en aie pas la preuve formelle, j’en jurerais, accélèrent le pas pour semer cet incongru qui les dérangeait dans leur visite. Moi, comme toujours, ou presque, je mis un point d’honneur à ne pas intervenir, à passer mon chemin, à continuer de marcher, histoire de ne pas devenir fou. Mais je l’ai déjà dit. Ce que je n’ai pas dit, toutefois, c’est que ne pas intervenir, c’est quasi une règle. Être là, mais sans y être tout à fait. Observer et agir le moins possible, laisser le moins de traces possibles de mon passage dans l’univers. Ainsi, l’autre jour, quand j’ai vu cette dame s’affaisser soudain après avoir glissé sur telle grille métallique de la bouche d’aération du métro, je n’ai rien fait, j’ai continué mon chemin et ai laissé à d’autres le soin de porter leur héroïque assistance aux trépassés du quotidien. Ce n’est pas de l’indifférence — je vois ce qu’il se passe, je n’ignore rien, tout est là, présent à moi —, c’est peut-être de la lâcheté, oui, peut-être, un peu, mais c’est surtout la nécessité que je ressens de me tenir dans un certain écart, de ne pas quitter mon poste d’observation mobile, afin de parvenir à sentir le plus possible.
7924
Quelquefois, gagné par un sentiment d’étrangeté radicale, je m’étonne de vivre à Paris. Non que je préférasse vivre ailleurs, quelque part qui serait chez moi, par exemple. Ce n’est pas ce que je ressens. Et ce n’est pas ce que je veux dire. Tout d’abord, parce que je n’ai pas de chez moi : si les gens dont je suis le descendant étaient demeurés chez eux, ce chez-eux eût été mon chez moi, mais comme ils se sont déplacés et que je suis né là où ils ne l’étaient pas, chez moi, c’est nulle part. Je l’ai déjà écrit (ici ou ailleurs) : Je suis de nulle part. Et, n’étant de nulle part, je puis élire domicile ici ou là sans concevoir nulle nostalgie pour un lieu originaire où il faudrait que je m’en retournasse pour (re)devenir qui je suis, épouser mon xité. Si cette nusquamité (peut-on dire ainsi le fait de n’être de nulle part, comme on dit « ubiquité » pour « être partout » ?) me semble parfois tenir de la malédiction — « où vivre ? » est une question à laquelle il semble que je ne sache pas répondre —, c’est aussi une chance en ce sens que la terre m’est ouverte : ma terre promise, c’est celle qui est à mon goût. Ensuite, je n’ai pas envie de partir, de quitter Paris, justement parce que je n’ai pas de réponse à la question : « où vivre ? » alors, me dis-je, ici ou là, quelle différence cela fait-il ? — j’y suis, j’y reste. Me retrouvant sans le vouloir, sur le boulevard Brune, tout à l’heure, levant les yeux pour regarder les grands immeubles qui le bordaient, c’est là que j’ai été gagné par ce sentiment d’étrangeté radicale. Pas au sens où je me demandais ce que je faisais là où j’étais, mais voir l’espace tel que je le voyais, c’est-à-dire : depuis mon propre point de vue, soudain, cela m’a paru déplacé, comme si tout l’espace m’apparaissait avec une nouveauté que je ne lui connaissais pas, comme si, à neuf, je voyais l’espace, la distance entre les murs, l’air qui circule, l’étendue de la ville dans cette portion d’elle-même. Je venais de remonter la rue des Plantes après avoir remonté la rue Gassendi depuis le cimetière du Montparnasse, je m’apprêtais sans le savoir à prendre sur la gauche l’avenue Jean Moulin pour revenir à Denfert-Rochereau et l’espace s’est dilaté. Immédiatement après, l’espace s’est contracté : j’ai entendu un homme qui chantait une chanson tzigane, je l’ai vu qui se tenait sur le trottoir, une grande canette de bière à la main, il avait l’air débraillé et passablement éméché, mais enivré par l’alcool, il semblait joyeux, et tout m’a semblé tellement étonnant, vraiment comme si rien n’avait jamais eu de sens auparavant et que ce sens jusques à présent absent m’apparaissait là, tout d’un coup, tout à coup. Je ne me suis pas demandé : Mais que fais-je à Paris ? Non, mon sentiment était littéralement celui-ci : Et dire que je vis à Paris, comme c’est étrange. L’est-ce ? À proprement parler, non, ni en soi, ni pour moi. Mais c’est ce que j’ai ressenti. Et cela m’a suffisamment perturbé pour que, pendant tout le temps que j’ai marché dans Paris (douze kilomètres pour un peu plus de deux heures), ce sentiment n’a cessé de m’accompagner et que, à présent que j’écris, j’essaie encore de l’appréhender, d’en faire le tour pour comprendre ce qu’il signifie, à supposer, bien sûr, qu’il signifie quelque chose. Signifie-t-il quelque chose ? Sans doute, au moins en ce sens qu’il dit quelque chose : de ma relation à l’espace, à mon histoire, la mienne propre et celle qui me précède, la conjonction des deux faisant que je suis là, de déplacement en déplacement, comme Nelly, de déplacement en déplacement, se trouve ici, avec moi, et de déplacement en déplacement au carré avec Daphné, nous vivons à Paris, où elle est née, où elle aime à vivre, dit-elle, et c’est peut-être cela que j’ai perçu dans l’espace banal et anesthétique qui se situe entre la Petite Ceinture et le Périphérique : dans un espace quasi vide (il y a des choses, mais elles ne signifient rien), des histoires se rejoignaient, se croisaient, des vies se tissaient entre elles. C’était d’une étrangeté radicale, peut-être parce que c’était étrangement radical, toutes ces racines qui poussent là où vont nos pas.
6924
Hier au soir, je me suis endormi avec l’idée très claire que je n’avais pas envie de vivre les années qui viennent. Et, ce matin, je me suis réveillé inanimé du même sentiment. Or, cela pose problème parce que, sans rire, mourir mis à part, je ne sais pas très bien ce que je pourrais faire des années qui viennent, si ce n’est les vivre. Ce que je veux dire, le voici : je sais très bien ce qu’il va se passer durant les années qui viennent — dans le désordre, je vais avoir cinquante ans, mon père va mourir, je n’écrirai pas un livre qui me permettra de vivre de mon écriture — et de cela, je ne veux pas. Cinquante ans, c’est détestable moins en tant que date anniversaire qu’à titre de comparaison : les cinquante ans de mon père furent l’occasion d’une grande fête qui réunit famille et amis et moi, pour mes cinquante ans, il n’y aura personne. C’était maman qui avait organisé l’anniversaire de mon père et sa mort aura marqué la fin de la famille parce qu’une famille, bien souvent, ce n’est pas un ensemble d’individus reliés entre eux par les liens du sang, c’est un être, qui est une architecture, qui est la vie. Ces idées détestables, je sais bien que c’est l’approche de mon anniversaire qui en cause la pensée, mais le fait est que la vie peut être prédite et cette prédictibilité de la vie la rend invivable. Pourtant, toute la science et tout le désirable dans notre société hyper-moderne, n’est-ce pas de prédire ce qu’il va arriver ? Une discipline qui ne fait pas de prédiction, dit-on, n’est pas une science. Et les prédictions, c’est la mort. Je sais qui a raison — ce n’est pas moi — : je suis trop gros, je ne gagne pas assez d’argent. Mais, si j’étais moins gros et si je gagnais plus d’argent —, la vie serait-elle meilleure ? Peut-être, peut-être pas, qu’est-ce que j’en sais ? Tout ce que je sais, c’est ce que j’ai dit : la mort certaine, la vieillesse, la vie qui va continuer comme elle a commencé d’aller, et l’ennui, terrible, j’aimerais dire « mortel », mais non, même pas, ce n’est pas vrai, l’ennui n’est pas mortel, il est tout le contraire, il est vivant, terriblement vivant. Pourtant, je suis allé courir ce matin, encore que quelque chose me disait de ne pas y aller pour abréger mes souffrances, toute activité physique prolongeant inutilement un processus qui, à mesure que les années passent, a de moins en moins de sens, mais je l’ai fait quand même, pas comme une machine, non, comme un organisme qui vit, un peu comme un poulet qui continue de courir après qu’on lui a coupé la tête. J’ai déjà employé cette image (pas très originale, pas très élégante, pas très intelligente) la semaine dernière. Ce qu’elle dit de la réalité, je n’en sais rien ; ce qu’elle dit de moi, mieux vaut ne pas trop insister là-dessus. Tout ce qui va être, je n’ai pas envie que cela soit, et il n’est pas en mon pouvoir de faire que cela ne soit pas. Dans le cahier à spirale, je copie une phrase pour les éclaircies qui m’est venue malgré mon sentiment et puis, après l’avoir écrite, je reviens ici pour noter ceci : S’il y avait du sens, c’est maintenant qu’il se manifesterait. Je marque une pause, attends quelques instants ; — non, rien.
5924
Nous aimerions croire, histoire de satisfaire nos certitudes rationalistes, que ce monde est une parodie, mais une parodie de quoi ? Qu’est-ce qui, dans la réalité, pourrait bien mériter de tels sarcasmes ? Fouillant nos raisons jusqu’à la moelle, nous trouvons la réponse : rien. Nos sarcasmes, sans même en avoir conscience — les certitudes aveuglent —, c’est contre nous-mêmes que nous les dirigeons, nous-mêmes que nous humilions par l’usage désordonné (je veux dire : imbécile) que nous faisons de nos facultés. Et la réunion des choses que nous baptisons société n’est une farce que parce que nous nous moquons innocemment de nous-mêmes. « On ne peut rien reprocher aux imbéciles, dit-on, ils croient faire le bien », mais n’est-ce pas la plus blâmable de nos actions ? Le bien postiche, factice, dont on reconnaît la fausseté mais dont on se satisfait parce que, eh bien, parce qu’on ne sait pas faire mieux, parce qu’on n’a pas la force, parce que tout apparaît tellement fatigant — fastidieux — à qui vit dans un monde où tout a déjà eu lieu, tout a déjà été fait. C’est la raison fatiguée qui aura imposé cette croyance, la raison grasse, repue d’elle-même, confite dans sa confiance : puisque tout a déjà été fait, point n’est besoin de se fatiguer, on peut continuer. Pour la conscience rationaliste, l’histoire peut toujours être prédite, mais à rebours. « Il était prévisible que… », affirme l’esprit que des siècles séparent de son objet. Et servi de tant de positif, comment ne finirait-il pas rassis ? Si tout est prévisible, en effet, à quoi bon prévoir ? Le regard en arrière le confirme : il n’y a rien qui ressemble tant à hier que demain. L’histoire, cette scène sur laquelle se joue la pièce des conservateurs contre les progressistes, se déroule d’elle-même, selon une logique parfaite, automatique. Quelle raison ne succomberait-elle pas à une telle raison, au poids d’une telle raison ? Peu importe les êtres, dit-elle, l’œuvre se fait. Ainsi, oublie-t-on les gens pour ne plus retenir que des formes qui deviennent de plus en abstraites, si abstraites que toute forme s’efface ; sans plus ni être ni forme, ne subsistent dès lors que des idées et personne pour les penser. N’est-ce pas l’impasse dans laquelle, in fine, l’humanisme vient toujours s’engouffrer ? Des sentiments si bons que personne ne les éprouvera jamais. De là au ressentiment, combien de pas ? Trottine. Temps d’automne, enfin. Que j’aime de mieux en mieux. Après la pluie de ce matin, je suis allé courir. Et puis, j’ai composé trois aphorismes pour les éclaircies qui, donc, en quelque sorte, s’écrivent sans moi. Ou, peut-être, sont si profondément inscrites en moi qu’elles brillent sans que j’y pense, se rappellent à moi plutôt que je ne les appelle. Dans le cahier à spirale où, depuis des années, je note ces éclaircies (je ne saurais dater exactement depuis quand, mais j’ai commencé après habitacles dont, plus que la suite, elles devaient être, pour ainsi dire, la généralisation), je suis parvenu à cette page où Daphné, encore toute petite, avait tracé de son écriture maladroite les lettres que je déchiffre comme suit : P M N R I O L N O L R. Et ainsi, ce texte se sera étendu dans le temps, écrit à quatre mains dont aucune, sans doute, ne savait très bien ce qu’elle faisait.
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Hier j’en ai eu l’idée et ce matin j’ai écrit un conte pour enfants. J’ai eu l’idée de ce conte parce que Daphné va partir le mois prochain en classe découverte avec son école et que la maîtresse, dans les notes qu’elle a adressées aux parents au sujet de ce séjour, a incité les parents à écrire à leurs enfants pendant leur absence. Et moi, pensant que je devrais donc écrire à Daphné pendant son absence, je me suis dit que je n’allais tout de même pas lui écrire une lettre normale avec des phrases normales dedans, des phrases comme « Ma chérie, j’espère que ton séjour se passe bien. Ici, tout va bien. », ou je ne sais pas ce qu’on met dans les lettres qu’on envoie aux gens quand, en vérité, on n’a rien à leur dire du tout. Aussi, plutôt que d’écrire une lettre insignifiante de ce genre, je me suis dit qu’il valait mieux que j’écrive une histoire pour Daphné, la lui envoyer ensuite quand le moment serait venu, et que ce serait la lettre que je lui enverrai pendant son absence. En fait, je me suis même dit que je devrais lui adresser une histoire par jour, mais cela fait peut-être beaucoup, une histoire par jour, une histoire tous les deux jours, c’est peut-être plus raisonnable, en tout cas, plus d’une histoire, cela oui, c’est sûr. Et hier, comme je l’ai déjà dit, j’ai eu l’idée de cette histoire à écrire pour Daphné, un conte pour enfants, j’étais en train de courir, et je me suis dit que ce serait une bonne histoire à écrire pour Daphné, et ce matin, un peu après que Daphné est partie pour l’école, je me suis assis à ma table d’écriture, et j’ai écrit l’histoire que j’avais imaginée pour le voyage de Daphné. J’ai écrit l’histoire et, avant ou après, je ne sais plus très bien, je me suis dit que, si j’écrivais plus d’un conte pour enfants comme celui que j’écrivais pour Daphné, j’en ferais un recueil que j’intitulerais Contes pour enfants bizarres, et alors j’ai créé un dossier dans mon ordinateur, qui s’appelle « Contes pour enfants bizarres », et dans ce dossier j’ai rangé le conte que je venais d’écrire. Je ne pense pas que Daphné soit à proprement parler une « enfant bizarre », à vrai dire, je ne sais pas ce que c’est qu’un « enfant bizarre », sous ma plume, « enfant bizarre », c’est un compliment, « contes pour enfants bizarres », c’est plutôt parce que le conte que je venais d’écrire me semblait un peu bizarre que j’ai eu l’idée d’appeler ces contes, des « contes pour enfants bizarres », en tout cas, l’idée me plaît, je trouve qu’elle est intéressante, et j’ai aimé écrire cette histoire.
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