Comment survivre à la révolution. (Et le peut-on seulement ?) Nul besoin d’en faire un secret, j’eusse préféré être un aristocrate de grande lignée plutôt que ce vil roturier. Peut-être par réaction à mes origines, pour chercher le plus loin possible une image de moi, moi qui descends d’un berger corse, d’une immigrée italienne, d’un membre du Parti, toutes choses qui ne sont pas comptables avec l’aristocratie que donc je désire. Lapsus sublime, ce mot l’aristocratie, je l’ai d’abord écrit l’artistocratie,et ne me suis corrigé que par respect pour quelque chose, la langue française, qui pourtant, au moment même où j’écris, n’existe plus. Mais enfin, c’est ainsi. De retour à la Ferté-Vidame, suis allé voir la tombe de Saint-Simon en l’église Saint-Nicolas, tombe qui n’est pas sa tombe puisque, contrairement à ses vœux (cf. cinq octobre deux mille-vingt trois), ni lui ni sa chère épouse ne s’y trouvent plus enterrés. En 1794, en effet, pendant la Terreur, des révolutionnaires locaux ont jugé bon de la profaner et de jeter les petits cadavres des époux (presque cinquante après sa mort, le petit Duc, qui n’était déjà pas très grand de son vivant, ne devait plus peser grand-chose, on l’imagine non sans effroi) dans la fosse commune. Cruel destin, qui n’est jamais autre. À place de la tombe du Duc et de son épouse, on peut lire gravé dans la pierre : « Ici reposèrent jusqu’en 1793 les corps de Louis Duc de Saint Simon auteur des mémoires 1677 – 1755 — de Madame la Duchesse de Saint Simon née Dufort de Lorge 1673 – 1743 — de plusieurs membres de la famille dont Marquis Jean Joseph de Laborde rénovateur de la Ferté-Vidame et de sa fille Rosalie inhumée en 1771 — Requiescant in pace ». Jamais passé simple ne fut si pénible à lire. Et peut-être vaut-il mieux que tous ces temps désuets disparaissent de notre grammaire, qu’on réduise notre vocabulaire à sa plus basse expression, que l’on nous prive de tout pouvoir de nous exprimer dans une langue quelque peu intelligible, quelque peu intelligente, regarde, oui, de toute façon, de ce parler, ce que l’on en fait. On peut tout faire aux morts ; — ils ne sont plus là pour se plaindre, plus là pour protester, plus là pour résister, plus là pour se défendre. D’où l’acharnement avec lequel on récupère tous les morts que l’on est en mesure de récupérer : pour leur faire tenir une parole qui n’est pas la leur et qui, en étant la nôtre, les humilie. Et ce n’est pas vrai que les morts nous hantent, c’est nous qui ne voulons pas les laisser reposer en paix, c’est nous qui leur en voulons à mort, qui leur en voulons après la mort, de nous laisser seuls avec nos paroles vides, nos phrases décharnées, nos charniers de langage, — bavardages. Pourtant, tout est là, toute la mémoire du monde gît là, mais qui sait quoi en faire ? Je ne me suis pas recueilli devant la tombe du petit Duc. Je me suis contenté de prendre la photographie de l’inscription que j’avais sous les yeux. J’aurais pu m’en dispenser, sans doute — l’image que j’ai prise ne diffère guère de celle qu’on peut trouver sans efforts sur internet —, mais ma présence me semblait requise, requise par la tombe vide, la dépouille manquante, le blanc dans le texte (ou plutôt, les larmes et les croix), le trou dans le monde, le vide, la disparition, et la disparition de la disparition. Dans le carnet que je viens d’ouvrir, et où j’avais commencé de prendre des notes pour De larmes et de croix, j’avais dressé la liste suivante : « De quelques sépultures absentes (manquantes, vacantes — quand le corps fait défaut) : ma mère — Walter Benjamin (dont on n’a jamais retrouvé la dépouille) — Saint-Simon (tombe vide, profanée à la révolution, fosse commune) », qui contient une erreur. En effet, Walter Benjamin fut inhumé le 28 septembre 1940, dans la niche 563 du cimetière de Port-Bou. En 1945, la concession prenant fin, on jeta son cadavre dans la fosse commune. Et cette erreur corrigée (ici fait), la ressemblance qu’elle montre me glace les sangs. C’est l’histoire du monde.
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Je n’aurais pas dû m’assoupir, cette après-midi : au réveil, le monde était pareil. Et je ne sais pas, à présent, si c’est le sommeil qui pèse sur ma tête, me la fait sentir lourde, ou si c’est simplement le monde : quand on s’éveille, le regard étant neuf mais le monde pas, ne se crée-t-il pas une sorte de distorsion entre l’un et l’autre, qui nous blesse chaque fois en quelque manière ? Comme si nous étions toujours conduits à revenir sur nos pas, j’entends : malgré nous, et conduits, c’est-à-dire : contraints. Est-ce bien vrai ? Aucune idée. La capacité de mes semblables — c’est le nom, en effet, qu’ils se sentent autorisés à se donner —, la capacité de mes semblables à commenter des événements auxquels ils n’ont pris nulle part et sont résolument étrangers ne laisse pas de m’étonner : d’où vient cet étrange besoin d’appartenir ? De la conscience de sa propre vanité, de sa propre nullité ? Du désir de ne plus être soi-même, de ne plus être personne, de ne plus être rien ? Tout à coup, des gens se sentent « fiers d’être français », pour quelque chose qu’ils n’ont pas fait, qui n’est rien qu’un peu d’écume à la surface de l’univers indifférent à notre misère, à quoi ils n’ont aucun intérêt, sur quoi ils n’ont aucun pouvoir, et c’est cela, en effet, c’est cela que l’appartenance : le consentement à l’impuissance, la servilité. Ce sentiment — la fierté d’être français —, ce n’est en rien une posture : je ne l’ai jamais ressenti. Ce matin, alors que je m’apprêtais à sortir, j’y ai songé, je me suis dit : De toute façon, que t’importe ? rien ne te représente, pas de parti, pas de clan, pas de race, pas de religion. Je pourrais, à la rigueur (cette réflexion, c’est maintenant que je la fais), m’associer avec mes pairs moraux dans une sorte de club (il me semble que j’ai déjà évoqué cette éventualité), très fermé, of course, mais au-delà, je ne puis pas envisager de prendre part de mon plein gré à quelque mouvement de foule, de masse, de troupe. Ce matin, après m’être fait cette réflexion, je suis allé courir dans Combray. Il faisait doux, il pleuvait, et c’était très beau de me trouver là, dans cette humidité, à tourner autour de la bourgade, traverser la rivière, d’une rive à l’autre et puis de l’autre à l’une, parcourir les rues désertes, le parc de Swann, longer les champs, passer entre les bâtiments de cette ferme qui me semble abandonnée mais qui ne l’est sans doute pas tout à fait (la première fois que je suis passé par là, il y avait un véhicule agricole qui ne s’y trouve plus). J’ai couru onze kilomètres ainsi (trois fois le tour), me suis arrêté devant l’église. Les cloches sonnaient, mais elle semblait déserte. Je me suis approché, j’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur. Il me sembla qu’il n’y avait personne à l’intérieur, à l’exception d’un homme (je l’ai vu en tournant la tête vers la droite, mais peut-être était-ce une femme), qui était là, immobile, assis sur une chaise dans cette petite chapelle. Une lampe éclairait les fresques très abîmées sur le fond desquelles il se détachait. Je ne me souviens que de sa silhouette — à cause de l’éclairage et du peu de temps que j’ai passé à l’observer, je crois que je ne me souviens même pas de son visage, je crois qu’il portait un chapeau, mais c’est peut-être l’image du mien ou une illusion mémorielle due à l’abat-jour de la lampe qui éclairait les fresques et se trouvait au niveau de sa tête, derrière lui, contre le mur —, mais cette vision m’a semblé d’une grande beauté, comme s’il y avait là une vérité simple que je pouvais voir mais sans la comprendre tout à fait ou, en tout cas, si l’on me demandait de l’expliciter en quelques phrases, je ne suis pas certain que j’y parviendrais. La preuve, j’ai beau réfléchir en m’efforçant de revoir en esprit cette image, je ne le puis pas.
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L’autocélébration sent le moisi. Toutes les époques, toutes les civilisations ont procédé à leur propre célébration et toutes ont fini par s’avérer aussi désuètes les unes que les autres. Est-ce alors que l’on n’apprend jamais rien, et que donc il n’y a pas de progrès moral possible, ou qu’il est dans la nature de l’espèce de se célébrer elle-même, et que donc il n’y a pas de progrès moral possible ? Qui sait, peut-être, il y a trente-cinq mille ans de cela, les humains qui se trouvaient sur terre à cette époque-là étaient-ils déjà occupés à célébrer leur supériorité sur le reste de l’univers ? Et ce que nous prenons a posteriori pour les témoignages d’une civilisation qui vivait en harmonie avec la nature n’est que la projection sur le document le plus daté qui soit de notre fantasme de pureté, de virginité, d’un monde intouché, inviolé, sans péché. Y a-t-il du péché ? Non, ou alors tout est péché, et c’est possible, en effet ; tout est possible, en effet. Une civilisation qui ne procèderait pas à sa propre célébration, qui ne se constituerait pas dans la célébration d’elle-même, est une contradiction dans les termes. Et peut-être, ainsi, le seul progrès moral qui nous soit accessible consiste à en finir avec la civilisation. Mais qu’est-ce que serait un tel état du monde ? Eh bien, comme nous pensons toujours de façon binaire, nous nous imaginons une forme de sauvagerie rousseauiste ou de barbarie hobbesienne, selon les sentiments dont qui pense est animé, mais il est probable que ce soit tout autre chose qui s’offre à nous : un monde qui ne porte pas en lui-même sa date de péremption, qui regarde avec lucidité son histoire, ses espoirs, son espérance de vie, au lieu d’acclamer sa propre existence. Que la société ne parvienne pas à se concevoir elle-même sans acclamer sa propre existence en dit long, en vérité, sur l’effroi qu’inspire à celle-ci l’existence de l’individu, lequel fait l’objet d’un enrégimentement systématique et permanent, le contraignant à louer toujours une entité morale qui le dépasse en nature, et non pas seulement en degrés, et sans laquelle il ne serait rien. La société mobilise l’effroi que l’individu lui inspire pour le terroriser à son tour, et il n’y a pas jusqu’à la revendication d’une individualité dont le destin est l’émancipation sociale qui ne se voit menacée dans ses prétentions intellectuelles à seulement s’exprimer. Le romantisme supposé d’une telle exigence d’émancipation s’entend toujours comme une forme d’irréalisme, et aujourd’hui la réduction sociologique des capacités personnelles à des catégories sociales prédéterminées (« riche », « blanc », « bourgeois », et caetera) participe de ce même interdit en humiliant l’individu qui a l’audace de faire valoir sa singularité : il faut neutraliser la personne, la rendre la plus neutre possible, dans une sorte de gris toujours plus estompé, comme transparent, le moins voyant possible. La singularité est tolérée dans des formes déjà connues, déjà acceptées, déjà recensées, et la célébration de la société par elle-même récapitule et rappelle la mesure exacte dans laquelle ses formes sont tolérées. Il n’y a pas jusqu’à l’exubérance qui ne fasse l’objet d’un cadastre spécifiant l’étendue de son espérance administrative. « Réjouissez-vous », « Soyez heureux », « Regardez comme vous êtes beaux », « Soyez fiers de vous », et caetera, tous ces impératifs déguisés en louanges disent la même chose : demeurez dans le périmètre de la normalité. Et l’individu qui réclame de l’amour ne se voit jamais offrir qu’une permission. C’est que, socialisé de part en part (le désir de normalité qu’exprime la demande de reconnaissance est la preuve d’une socialisation réussie : le désir de normalité est un désir normal, un désir de norme, qui demande de la norme et obéit à la norme), l’individu a oublié que la réalité échappait à la loi, et que, exactement comme la loi ne peut rien contre la réalité, elle ne peut rien pour lui. Cet hors-la-loi n’a rien à voir avec l’illégalité, au sens de l’infraction, du délit, voire du crime, il est ce qui croît dans l’au-delà de la loi, l’au-delà de la normalité. L’hors-la-loi est ce qui toujours reverdit.
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Angoisses, diverses. Hier au soir, au début de la nuit, ayant du mal à dormir, chaque fois que je me réveillais (mais combien de fois cela s’est-il produit ? je ne sais pas, peut-être une seule à peine), je songeais que je n’avais pas de succès, que je ne gagnais pas d’argent, et qu’il était donc absurde d’aller visiter la maison que nous allons visiter demain matin parce que, à cause de moi, nous ne pourrions pas l’acheter, et chaque fois, d’un revers de ma main mentale, je tâchais de chasser cette idée, avec plus ou moins de succès, cette idée, si elle n’est pas tout à fait une idée fixe revenant tout de même assez souvent chez moi, peut-être parce qu’elle est vraie, — et fausse à la fois. Ensuite, dans la matinée, dans un lieu touristique où nous nous sommes rendus pour faire plaisir à Daphné, je me suis trouvé avec des gens, et c’est la deuxième angoisse que j’ai ressentie. Double angoisse que cette deuxième angoisse, parce que, d’une part, en effet, il faut bien voir les gens, tels qu’ils sont, et non pas tels qu’on voudrait qu’ils fussent — il ne faut ni voiler ni travestir la réalité —, mais, d’autre part, on a beau savoir qu’il faut les voir, les gens, et la voir, la réalité, on n’est jamais préparé à les voir vraiment, à la voir vraiment, et, quand on les voit, vraiment, c’est toujours une manière de choc, pas violent, non, mais comme si l’on tombait en une condition plus dégradée de l’existence que celle qu’on avait l’impression de vivre auparavant (avant le contact avec les autres). Il y eut cette femme qui, avec une fort accent du sud-ouest, au sortir d’une exposition qui lui est consacrée, prononça cette sentence définitive : « Ouais, il faut aimer Tintin, quoi… » Cette mère de famille qui me sembla capable de tenir le même sourire figé pendant des heures jusqu’à prendre le bon selfie avec ses deux filles qui tâchaient de l’imiter sans succès, ce qu’elle ne manqua de leur faire remarquer. Ces deux hommes qui firent tinter leurs bouteilles de bières pour trinquer (c’était midi, l’heure du pique-nique). Et les tranches de jambon qui dépassaient des bouches affairées à mâcher, mâcher, mâcher, mâcher. Combien de milliards de mandibules ainsi occupées ? Ce n’est pas que, moi, je ne mange pas, ni que là où je réside depuis un peu plus d’une semaine il n’y ait pas de ces gens, les mêmes ou à peu près. De fait, il y en a, des gens. Il y en a partout, des gens. L’existence humaine semble infatigable. L’autre soir, quand nous nous sommes arrêtés au café de la place pour boire un verre à l’heure de l’apéritif, quand avec plaisir j’ai accepté les cacahuètes que nous proposait le cafetier (tout ceci est trivial, mais c’est la vie), j’ai bien vu cette femme singer ma façon de parler parce que, son geste et son intonation parodiques ne laissaient aucun doute à ce sujet, elle la jugeait précieuse, snob, ce qui m’a étonné parce que, moi, j’avais simplement l’impression de parler normalement, c’est dire le gouffre qui nous sépare non seulement des autres et de nous, mais de nous et de nous-même, dans l’idée que se font les autres de notre personne et dans l’image qu’ils nous en renvoient, souvent, l’on se voit comme en un miroir, peut-être pas si déformant que cela, j’ai bien vu tout cela, mais s’il y en a, des gens, ils sont moins nombreux, ils ne sont pas regroupés, ils ne convergent pas en un seul et même lieu, comme l’exige d’eux-mêmes l’ethos du touriste, triste époque. Triste époque ? Je ne sais pas. Je ne sais même pas ce que cette expression est supposée vouloir dire. Elle m’est venue comme ça, alors il m’a semblé que je devais l’écrire comme ça, mais peut-être que j’ai commis une erreur de le faire comme ça, je ne sais pas. Est-ce que je m’imagine que je la corrige en me commentant comme ça ? Pourquoi ai-je écrit cette page aujourd’hui ? Parce que je n’ai pas eu le temps de me consacrer à l’incendie d’Albertine ? Possible. L’aurais-je demain ? Je ne sais pas. Je ne sais rien. Au moins, l’idée en est-elle notée ici, où ainsi ne tombera-t-elle peut-être pas totalement dans l’oubli.
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Au cœur de l’écriture, il y a une idée directrice : les noms cachent quelque chose. Les noms nous cachent les êtres, dissimulent la réalité de leur multiplicité derrière l’apparence de leur unité. Il y a certes les « noms de pays », les sons, les étymons qui sont les sujets de la rêverie onomastique de Proust, les envolées poétiques qu’ils suscitent et l’écrasement quand, derrière le nom, un Brichot dévoile une racine qui ne correspond pas à l’imaginaire de l’écrivain. Mais surtout, les noms de personne, lesquels littéralement ne veulent rien dire, parce qu’ils désignent une entité unique là où ce sont des réalités multiples qui se déploient. Dans la Prisonnière (840-843), Proust résume cela d’une phrase : « Hélas ! Albertine était plusieurs personnes. » juste avant qu’Albertine ne laisse échapper le terrible « me faire casser… ». Ce n’est pas tant l’acte, à l’image duquel Proust, tout en laissant parler Albertine, finit par parvenir — cet acte, il est bien entendu dans toute la Recherche que nombre de personnages l’accomplissent, et dans tous les sens —, non, c’est l’expression. « Se faire casser le pot » désigne l’acte de se faire sodomiser. Ce qu’Albertine avoue malgré elle (« elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que je n’avais pas du tout compris »), c’est qu’elle aimerait mieux se faire enculer que de dépenser de l’argent pour inviter les Verdurin à dîner. S’ouvre alors, dans sa bouche fermée un instant trop tard, une autre Albertine insoupçonnée de Marcel, une Albertine qui dit des horreurs parce que c’est le langage qu’elle a l’habitude d’employer avec ses semblables quand Marcel n’est pas là. Ce n’est pas l’acte en tant que tel que l’image de l’acte, le mot de l’acte, la parole de l’acte : « Et ainsi je vis qu’elle n’avait pas dit “casser”, mais “me faire casser”. Horreur ! c’était cela qu’elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. » Ce qui obsède Proust, et c’est la raison pour laquelle règne une atmosphère étrange dans la Recherche, entre le cuit et le cru, entre le raffiné à l’extrême et le salace le plus bas, parce qu’il ne pense pas à la chose, ce qui obsède Proust, c’est le langage, percer le secret qu’il cache : comment se fait-il que l’apparence de son unité vienne toujours se fracasser contre la réalité de la multiplicité ? On prend une femme pour objet de son amour, une femme éloignée de l’objet idéal de son amour, pour la pouvoir sculpter à l’image de l’idéal de son amour, et l’on voit cet amour détruit par l’irréductibilité de la femme aimée à l’idée que l’on se fait de l’amour de la femme aimée. Proust avait déjà parlé d’Albertine comme d’un « être en fuite » (599), le mouvement perpétuel de ses yeux qui cherchent les femmes épousant le mouvement perpétuel de son être, toujours changeant, toujours fuyant, toujours absent, c’est-à-dire jamais là où l’on s’attend à le trouver, car Albertine a beau essayer de complaire à son geôlier d’amour, elle est toujours une autre que celle que le désir de ce dernier désire. La complaisance ne procure aucun plaisir. Tout cela, Marcel le sait, et l’on se demande souvent, à la lecture, pourquoi il s’entête à l’aimer. Comme s’il pouvait faire autrement. Ce que Marcel aime chez Albertine, c’est la découverte qu’il fait : la fuite de l’être par laquelle il échappe au nom qui devrait le désigner. Dans Albertine disparue, cela prendra la forme de la « question d’essence » que pose Albertine, le problème que pose un nom par lequel on se rapporte à une chose (y pense, en parle, lui parle) qui n’existe pas parce que l’unité ainsi désignée est manquante, fuyante, absente, disparue, fait que l’on se demande si l’on ne parle pas toujours un peu dans le vide. Un peu trop ou un peu dans le vide ? Un peu trop et un peu dans le vide. Quand Albertine se rend compte de ce qu’elle vient de dire (la fatigue, sans doute, Proust commente : « Albertine n’avait pas menti quand elle m’avait dit qu’elle rêvait à moitié »), elle essaie de faire rentrer les mots dans sa bouche, mais elle n’y parvient qu’à moitié (l’autre moitié, moitié rêve, moitié réalité). C’est que les mots, les noms, bref, le langage, le langage nous emmène toujours un peu trop loin : au-delà de ce que nous voulons et au-delà des êtres dont nous pensons que nous pouvons le dire. Évidemment, le « me faire casser… » d’Albertine est un lapsus, et le lapsus dit toujours plus vrai qu’on ne le pense, mais c’est un lapsus révélateur, laquelle révélation du lapsus ne dévoile pas tant la psyché de qui parle — depuis le début, Marcel sait très bien à qui il a affaire, cela ne fait guère de doute, plus il avance dans le temps, et plus il découvre ce qu’il sait déjà, et c’est cela, en vérité, qui l’horrifie — que la nature de l’être qui, précisément, ne parle pas, mais est parlé. Proust ne découvre pas qui est Albertine, il découvre la multiplicité que l’unité essaie toujours de dissimuler, il découvre que nous nous trompons quand nous cherchons cette unité absente, inexistante. Or, et c’est le génie de Proust, Proust ne désarme pas, il n’accuse pas le langage d’être en défaut, ne se réfugie pas dans les vapeurs narcotiques, narcissiques de l’ineffable, il pousse le langage un peu plus loin, va tout au fond de la bouche d’Albertine pour chercher les mots qu’elle voudrait y faire rentrer parce qu’elle n’aurait jamais dû les en faire sortir. Il y a des preuves matérielles, si j’ose dire, de cette fouille : les trois pages qu’il faut à Marcel pour trouver ce qui est cassé chez Albertine en sont une, en sont d’autres toutes les expressions que Proust fait sur le modèle de « l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie », c’est-à-dire : des descriptions nominales, où le nom propre n’est pas traitée comme un désignateur rigide qui pointe toujours le même individu, mais comme un nom commun à insérer dans une description définie (le x tel que fx, i. e. le x qui a la propriété f) afin de parvenir à épingler parmi la série des fuyantes Albertines, l’Albertine dont on cherche à parler. Le langage n’est pas défectueux, il ne lui manque pas quelque chose pour nous faire parler juste, mais les noms nous font accroire à une ontologie fixe, rigide, où un sou est un sou, une femme est une femme, Albertine Albertine, qui est erronée. L’écrivain doit chercher dans la langue même les ressources pour dépasser cette apparence, aller au-delà, et parler des êtres tels qu’ils sont, jamais les mêmes, peut-être moins des êtres au sens où la métaphysique occidentale nous a appris à concevoir les êtres (selon le principe d’identité, x=x), que des fonctions, des déclinaisons, des variations qui se s’interrompent jamais, des événements permanents, des découvertes permanentes, de surprise en surprise, en changement permanent.
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Je sais que dehors il y a le monde social, et ce n’est même pas que cela ne m’intéresse pas, non, — c’est tellement mauvais. Je dis dehors, et je sais qu’il faut se méfier des métaphores spatiales, mais en l’occurrence, c’est celle qui convient : ce dehors n’est pas chez moi, n’est pas là où je me trouve, là où je veux me trouver, et c’est tant mieux. Si je n’ai littéralement pas tort de dire dehors, en revanche, j’ai tort de dire le monde social : moi aussi, je suis le monde social, le monde social n’est pas la propriété des autres, moi aussi, j’y suis, m’y tiens, à défaut d’y tenir tout particulièrement, moi aussi je parle, je peux parler, je peux me lier, me relier, me lire et me relire, non, ce n’est pas cela, ce que je voulais désigner par cette expression un peu trop facile, un peu simpliste, un peu trop sociologique de monde social, c’est la comédie du pouvoir qui se joue devant moi, et sa nullité, pièce improvisée, interprétée par des acteurs de dernière catégorie, dont on ne voudrait pas même pour tourner dans les pires des pochades, les plus indigents des navets, et qui sont là, pourtant, aux aguets, pourtant, se tiennent prêts, pourtant, s’imposent, forcent les gens, et moi, je ne veux pas d’eux, je veux qu’ils disparaissent. Comment se fait-il, alors, que chaque nuit je ferme les yeux, je dors, et quand je les rouvre, chaque matin, ils sont toujours là, ils sont allés un peu plus loin, littéralement doubles : plus loin dans l’indignité et plus loin de moi. Snob ? Je ne sais pas, je ne crois pas : existe-t-il des coteries de un ? Probablement que pas. Aussi, me contenté-je d’être moi. Hier au soir, avant de m’endormir, j’ai écouté Stéphanie d’Oustrac chanter les Nuits d’été de Berlioz et, ce soir, avant de dîner, j’ai écouté Véronique Dietschy chanter des mélodies de Debussy, et cela, ces femmes accompagnées au piano, qui chantent des mélodies françaises, je ne saurais dire pourquoi, il me semble que c’est ce qui se tient au plus près de la vérité, une vérité qui ne se réduit pas au texte (quand même j’aimerais tant pouvoir écrire « hélas ! » comme Verlaine, le même « hélas ! » que l’on trouve dans la Recherche ainsi que dans les lettres, à Madame Straus, notamment, de Proust), qui ne se réduit pas à la musique, qui est quelque chose de plus que cela : ce n’est pas un en-plus et, si l’on enlevait le texte ou la musique, cela n’existerait plus du tout, mais ce n’est pas un en-moins, non plus, c’est là, mais pas sur le mode de la présence, c’est là, mais pas sur le monde de l’absence, c’est le privilège de la musique, peut-être, étrangère à tout mystique de l’ineffable, puisque tout est dit, tout est là, il ne manque rien, pas un mot ni une note, et quand c’est juste, il n’y a rien en autre, tout est là, il faudrait presque pour en parler se livrer à une sorte de musicologie négative, mais notre sujet ne se retire ni ne se rétracte quand on l’évoque, il suffit pour l’entendre de tendre l’oreille. On risque toujours de se vautrer dans le bas-côté quand on parle de musique, comme ces spécialistes qui, évoquant la surdité de Beethoven, sont à même de broder indéfiniment sur le thème heideggerien de l’écoute sans le son. C’était une émission sur France musique. J’ai éteint. C’était trop bête. Et j’ai écouté Véronique Dietschy chanter Debussy. En silence.
36. Je connais les explosions de l’enfant, sa violence incontrôlable, l’éruption, le refus d’un monde qui ne se plie pas à sa volonté, pire : qui ne ressemble pas à ses désirs, qui nie là où elle s’affirme ; — ce sont les miennes, toutes. Et je me déteste en elle. Et je m’aime en elle. Et cela, c’est l’existence.
37. Pas un livre pour convertir ni un livre pour divertir. Pas un juste milieu. Un livre pour exister. Un livre impossible et inclassable, tel que toute vie devrait l’être. Un livre classable (*) est un livre rendu possible par un autre, autorisé, qui peut avoir des mérites — pourquoi n’en aurait-il pas ? tout ne mérite-t-il pas d’exister ? —, mais sauve toujours les apparences, cherche à reconstituer avec lui-même et les autres une unité, à renouer avec une existence passée, morte, finie. En retard, tous les livres classables, toutes les vies possibles le sont. Pas un livre pour convertir ni un livre pour divertir, un livre pour inventer, tout inventer, rivé sur le néant.
38. Assis à ma table d’écriture, j’entendis les cloches de l’église sonner. Église déserte, délabrée, célèbre pourtant, enfin, un peu, hangar à touristes, enfin un peu, médiocre support de communication, vestige fragile d’une civilisation finie, pas accomplie, comme une bête qui souffre trop : achevée. Les civilisations s’achèvent. Elles s’accomplissent dans la forme que prend leur anéantissement. Et ensuite, elles passent. On s’en souvient, comme des jolies histoires à raconter auxquelles personne ne croira plus jamais.
39. Quelle est ma civilisation ? (Pense à la civilisation de qui ose chanter faux à la gloire de Dieu, voire de qui ne chante pas du tout.) Me posant la question, je savais ce que j’allais y répondre : De civilisation, je n’en ai pas. Ma question était donc malhonnête, mais la réponse, elle, non pas moins vraie.
40. Le paysage tout autour de la route défilait aussi vite que les idées, rien dans l’esprit que ce que les yeux voyaient, rivés sur l’asphalte, le bitume fondu, durcissant ensuite, qui avait gardé traces des passages successifs. Depuis mon habitacle vitré, je pouvais apercevoir de petits animaux morts — lièvres, hérissons, divers oiseaux écrasés ou, plus gros encore, un marcassin renversé, figé là, sur ma gauche, impotente statue, figure hiératique de l’abandon. Découverte en passant, la nature est hostile. Et la nature humaine, — pire.
41. Je suis un civil sans civilisation.
42. Et tout ce que je ne peux pas dire.
(*) Qu’est-ce qu’un « livre classable » ? Un livre dont on sait déjà, avant même de l’avoir ouvert, l’usage que l’on en fera. C’est-à-dire : un livre pour lequel on n’a pas d’usage, mais un livre usager. Évidemment, si seuls les livres souffraient de ce genre de défaut, nous n’aurions pas à nous plaindre, mais les livres ne sont qu’une image partielle de notre existence tout entière.
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Aux alentours de neuf heures, le soir, heure à laquelle, en temps normal, elle est déjà couchée, Daphné m’interroge : « Papa, je ne comprends pas, dans la Recherche, pourquoi est-ce que Legrandin dit à Marcel : “non, je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie” ». Or, nous ne sommes pas en temps normal, nous sommes en vacances, et il va bien falloir que je réponde. Problèmes de riche, me dira-t-on (le fameux privilège blanc de savoir lire, je suppose), mais comment se fait-il, alors que je suis si riche, que je sois si pauvre ? Je réfléchis, essaie d’expliquer que Legrandin est un snob, qu’il ne dit pas qu’il souffre de ne pas connaître les Guermantes, mais qu’il ne veut pas les connaître, comme font les gens snobs (j’aurais dû lui dire que le passage était une explicitation de l’antiphrase que dit à haute voix Legrandin), que Legrandin est comme elle, comme Marcel, il vit à Paris et passe ses vacances à Combray, explique qu’une façon de lire la Recherche est d’y lire l’ascension de la bourgeoisie et le déclin de l’aristocratie, et tout ce genre de choses, les différents mondes qui ne se côtoient pas dans la Recherche et en viennent pourtant à se côtoyer. Est-ce que cela te convient comme réponse, mon chat ? Oui, mais j’ai encore deux ou trois questions à poser. Et Madame Verdurin, on est d’accord qu’elle est incroyablement bête ? Eh bien, justement, oui et non, le roman est le récit de l’ascension des Verdurin, qui incarnent la bourgeoisie. (Encore un oubli : ne pas lui avoir rappelé le portrait de la comtesse Potocka, un des possibles modèles de Mme Verdurin. Décidément, je ne fais qu’oublier. C’est quand j’écris que je me souviens.) Hier, d’ailleurs, cette fois, ce n’est pas ce que j’ai dit à Daphné, je lisais les pages qui, dans la Prisonnière, suivent le concert du septuor de Vinteuil, où Proust décrit avec une cruauté qui n’a d’égale que sa tristesse (je crois que Marcel est réellement triste de ce qu’il arrive à Charlus), comment Charlus reçoit les éloges dans le salon de Mme Verdurin, sans le moindre égard pour elle, qui enrage et prépare sa vengeance, qui sera la rupture entre Morel et Charlus, et la chute de Charlus qui ne voit rien venir. Moment donc où le mouvement d’ascension et de déchéance s’accomplit, — les courbes se croisent, comme l’on dit. Je crois que Marcel est réellement triste de la chute de Charlus parce qu’il a une phrase où il dit que Morel ne vaut pas le millionième de Charlus, manière de dire que le milieu qui prend la place du milieu des Guermantes ne vaut rien comparé au milieu des Guermantes, ce qui veut dire qu’il y a une réelle conscience malheureuse chez Proust, conscience dont — et c’est peut-être la raison pour laquelle il reste inactif en assistant à la chute du baron, ce qu’il appelle sa « lâcheté », et combien je me sens proche de Proust quand il évoque cette lâcheté, combien je suis lâche moi-même — il jouit malgré tout parce qu’elle prépare ce que Benjamin appelait avec un brin d’ironie en trop « l’apothéose de l’art » du Temps retrouvé : seul l’art apaise la douleur de notre conscience. Forcément, qui croit plus à l’art qu’à la vie, comment ne finirait-il pas par précipiter le sort de la vie, précipiter sa chute, toutes les chutes : la fin de la grandeur, la fin de l’amour, la fin de tout ? Et toi, tu en penses quoi ? Écris un poème tout à l’heure, à l’arrière de la voiture que Nelly conduisait, sur la route entre Chateaudun et le Sobio de Barjouville, le poème que voici :
En passant devant le Carrefour Market
Frissons sur ma peau, — la surface ;
peut-être est-ce l’ignorance,
ou l’insolence de l’être,
donc, d’abord je me demande :
« Oh comment peut-on, oui,
comment peut-on vivre ainsi ? »
Mais tout le monde ne vit-il pas — ainsi ?
Sauf que ce n’est pas vivre que vivre
ainsi,
me dis-je.
Comment est-ce vivre alors, oui,
comment ?
Comme je vis moi ?
Mais comment est-ce que je vis, moi ?
Est-ce seulement vivre que vivre comme je vis, moi ?
Vis-je seulement ?
Et vis-tu toi ?
Frissons devant le Carrefour Market,
nulle langue de nulle espèce n’aurait pu imaginer
ceci que je vois là,
ceci qui donne forme à nos vies,
là,
bâtis de fer béton métal,
bâtis du néant,
tant que l’on en peut mettre dedans,
de l’être, — rien,
rien que des frissons sur ma peau,
en passant devant le Carrefour Market.
Et ma colonne vertébrale tremble :
« Oh, me dis-je encore,
oh, l’espèce d’invertébrés que nous sommes venus former ici,
dans ce monde-ci former »,
devant le Carrefour Market,
quel culte est-il né ici ?
et quel saint, de mes lamentations né ?
Temple du banal, —
j’ai peur
en passant devant le Carrefour Market.
21724
Vers onze heures, ce matin, entendre sonner les cloches de l’église m’a rassuré. En tout cas, c’est ainsi que l’expression m’est venue. Et ainsi que je me suis senti : rassuré. Ou peut-être, tout simplement : bien. Pourtant, n’étant même pas baptisé, c’est le moins que l’on puisse dire, je ne suis pas un bon chrétien, et il me semble en outre que cette civilisation dont les cloches de l’église étaient le son est finie, ou finissante, ce n’est donc ni pour des raisons religieuses ni pour des raisons culturelles que je me suis senti rassuré par le son des cloches de l’église, mais pourquoi alors, oui, pourquoi ? Peut-être parce que, même finissante, que les cloches de l’église sonnent encore, c’était comme un supplément de vie que l’on accorderait à un moribond : on sait qu’il n’en a plus pour longtemps, mais on lui laisse accroire que cela pourrait s’étendre, pas s’éterniser, non, il ne faut pas exagérer, pour nous, l’éternité n’est plus une notion disponible, mais continuer indéfiniment, et aussi, comme il est mourant, on lui accorde certains petits plaisirs que, dans son état, on ne devrait pas lui accorder, mais cela n’est pas important, ces jours étant comptés, un de plus ou un de moins, c’est indifférent, n’est-ce pas ? Je me suis assis sur un banc dans le jardin et j’ai filmé la scène avec mon téléphone portable, la scène que donc je ne voyais pas (les cloches sonner) mais que j’entendais toutefois (les cloches sonnaient) et le son des cloches et les chants des oiseaux s’entrecroisaient pour ne former plus qu’une seule et même texture sonore : un dimanche à la campagne. Or, cette idée même d’un dimanche à la campagne ne semble-t-elle pas fausse, mensonge éhonté, hérité de l’époque reculée où la ville n’avait pas encore complètement colonisé notre univers mental, quand tout n’était pas encore devenu politique ? Tout est politique, tout est gâché ; — cela aussi, je sais que c’est vrai. Pourtant, j’ai continué ma promenade autour du bourg, traversant le parc où un vieux monsieur s’était installé pour pêcher, continuant mon chemin le long du Loir (devenu la Vivonne dans l’univers romanesque de Proust), franchissant le pont du chemin du Filoir, rejoignant la départementale en coupant par une ferme déserte, retrouvant le bourg, et caetera. Je n’avais pas ce sentiment que j’ai parfois — que tout est faux , mais que ce n’est pas grave, on peut continuer quand même, continuer à faire semblant. Je n’aurais pas dit non plus que tout me semblait vrai, mais je ne sais pas, c’est comme si cela n’avait pas d’importance, ne faisait pas la moindre différence, la seule donnée qui importerait étant de se trouver là, de faire ce que je faisais au moment même où je le faisais : être là, sans arrière-plan ni fausse profondeur métaphysique, simplement me tenir là où je me tenais, regarder autour de moi, et marcher pour le plaisir de voir, le plaisir de sentir, le plaisir de traverser, le chemin, le bourg, le pays, la vie.
29. Les nuages au loin semblaient des automates digitaux. Ils flottaient sur l’écran du néant. Meublaient le fonds du champ perceptif comme échoués sur le récif infini. Où ai-je lu un jour que, pour les Grecs anciens, le ciel et la mer ne faisaient qu’un ? Est-ce moi qui ai inventé cette antique croyance ? La connais-je par ouï-dire ? L’ai-je rêvée ? Lever les yeux à la mer et s’immerger dans le ciel des idées. Décision d’embrasser toutes les valeurs. Et de les congédier toutes.
30. Y a-t-il des questions autres que naïves ?
31. Dans la chambre à côté de celle où je m’étais installé pour écrire, j’entendais Daphné qui jouait, enfouie en plein été sous un épais édredon aux motifs cachemire. Je ne distinguais pas ce qu’elle disait. Pour cela, il m’aurait fallu arrêter d’écrire, perdre le fil des phrases que je m’efforçais de renouer. Je n’entendais de ses histoires, de ses discours, de ses dialogues inventés, que les [ʃ] et les [ʒ] qu’elle ne prononçait correctement que depuis peu et avec une intonation que je trouvais si belle que, chaque fois, elle me faisait sourire de ravissement. Dehors, dans la rue, les gens sortaient déjà les poubelles qui seraient ramassées quelque douze heures plus tard, au petit matin. C’était la fin de l’après-midi, et je venais de me poser la question que voici : Si je devais n’écrire plus qu’une ligne par jour, une ligne par mois, une ligne par an, une ligne de toute ma vie, serais-je encore un écrivain ?
32. Y a-t-il des questions autres que pétrifiées d’angoisse ? Mais les questions ne médusent pas, elles mettent en mouvement, ne crois-tu pas ?
33. M’en étant allé courir, comme tous les jours, pour tenter l’impossible, à savoir : battre la mort, ou (plus prosaïquement) lutter contre le mal par excellence de nos temps très modernes : l’obésité — trop de graisses, trop de références, trop de sucres, trop de sources, trop de produits chimiques, trop de distance, trop d’idées, trop de mensonges, trop de vérités, trop de tout, trop de rien, et caetera —, m’en étant allé courir, je revenais en longeant la rivière qui coule non loin de la maison, quand je croisai un homme assis, les yeux rivés sur son téléphone. Quand il m’entendit, ou sentit ma présence, il me jeta un regard furtif, puis replongea dans son écran. Un chiot lui était attaché par une corde. Lui aussi, il me regarda, mais il réagit à mon apparition en allant se cacher entre les jambes de son maître, qui lui lança un sévère et menaçant : Eh oh, tu fais quoi, là ? que je trouvai déplacé. Le chiot aussi, qui eut peur, me sembla-t-il, et quitta le refuge qu’il avait trouvé. Il n’y aura pas d’abri pour toi sur cette terre, pauvre petite bête. Ce n’est pas ce que je pensais sur le moment, mais plus tard, en écrivant seulement. Après avoir dépassé cet étrange couple, j’eus l’intuition que l’homme, parlant ainsi à son chien, devait parler ainsi à tout le monde, femme et enfants, s’il en avait (pourvu que ce ne soit pas vrai), comme à des bêtes.
34. Nous sommes de pauvres petites bêtes.
35. Un éclair de lucidité ou une élucubration, je ne sais. Quelle différence cela fait-il ?
20.7.24
Âne, mon semblable, ce n’est pas que j’envie ton sort — quel sort est-il réellement enviable ? peux-tu me le dire, toi ? —, c’est que, te voyant, là, dans ton enclos, je me suis demandé où s’arrêtait le mien et où il commençait ? Je ne comprends pas très bien ce que je fais ici, tu sais. Souvent, il me semble que je perds mon temps à exister. Comment en serait-il autrement, en vérité ? Je ne sais pas. J’ai beau chercher, je ne sais pas. Peut-être que je ne cherche pas assez, pas assez longtemps, c’est possible, oui, c’est possible. Peut-être que l’âne, au figuré, c’est moi, et bâté en somme, tandis que toi, mais toi, quoi ? Tu ne dis rien, petit âne ? Il faisait beau aujourd’hui, chaud, mais pas trop, et nous marchions, là, gaiment, je crois, dans les vallons de notre arrière-pays normand. Il y avait quelque chose d’idyllique. Des gens étaient venus pique-niquer (« Joyeux anniversaire, Tata ! »), indifférent au cours délirant du monde (et ils avaient raison), et nous, eh bien, nous aussi. Faut-il être fou pour vivre heureux ? Ne peut-on donc que se mentir ? Mentir à tout le monde ? Partout, sur les murs, on peut lire « Je te crois », mais n’est-ce pas vrai, pourtant, que tout le monde ment ? Or, comment croire qui ment ? Et moi, qui mens, comme tout le monde ment, comment puis-je seulement me croire ? Comment puis-je écrire ? À Daphné, qui me fait remarquer les écorchures sur mes pieds (elle a mal pour moi, me dit-elle), j’affirme que ce sont les stigmates, ce à quoi elle répond : Mais, tu ne crois pas en Dieu, Papa ! C’est vrai, en effet, mais l’incroyance n’emporte pas l’inexistence, pas plus que la croyance l’existence, pas plus que l’existence, la croyance, pas plus que l’inexistence, l’incroyance. Mais si rien n’emporte rien, comment croire en quelque chose ? Et si l’on ne croit en rien, comment faire quelque chose ? Et si l’on ne fait rien, comment vivre, comment tenir le coup, comment continuer ? On ne peut pas passer son temps à mentir, se mentir, ou bien le peut-on ? Ce n’est pas que j’admirais chez l’âne son absence de soucis. De soucis, à la vérité, il en avait, et de bien moulés, qui tombaient de son cul en force paquets. Ni que sa vie avait l’air plus vraie que la mienne — je ne savais rien de ses pensées. Mais, là, dans son enclos, il m’a ému. Au loin, claque un éclair. Et puis, gronde, le tonnerre, à présent.
20. Là où j’étais assis, devant ce mur qui me parut moins bleu que gris, ce jour-ci, sans doute était-ce l’effet de la pluie, je ne m’efforçais pas de surmonter la peur que j’avais exprimée la veille, j’essayais de l’abandonner, à pourrir dans un recoin du temps, un recoin de l’univers. Peu importait où, du moment que c’était loin de moi.
21. La nuit, j’avais rêvé que je mourrais de morts dont d’autres étaient morts déjà.
22. Question impie : Chanter faux à la gloire de Dieu, est-ce chanter la gloire de Dieu ? C’est toute une civilisation, de fait, qui s’est effondrée, et nous avons beau en admirer les ruines — elles sont là, tout autour de nous, et chaque jour qui passe, nous comprenons un peu moins ce dont elles sont les ruines, et chaque jour qui passe, nous devenons un peu plus des ruines —, nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous pourrions faire d’autre avec. C’est là, mais à quoi bon est-ce là, à quoi bon est-ce ? Personne ne le sait, et qui affecte le contraire ment. Ces débris sont trop jeunes encore. Ils sonnent creux. Et un Chinois y est plus à sa place que n’importe lequel des Européens.
23. Le matin, tout en me changeant (même modèle, différente couleur), j’avais déplacé les petits fétiches de pierre ramassés en chemin les jours précédents dans la poche intérieure de la poche droite de mon bermuda. Et ces gestes — ramasser d’insignifiants petits cailloux, les glisser dans une poche où je pouvais les toucher avec mes doigts et les porter avec moi — me paraissaient avoir une importance considérable.
24. Fais attention au temps. Oui, sois tout ouïe pour lui.
25. Tous les soirs, à peu près à la même heure, un chien hurlait. Cela durait une heure ou deux. Et puis, il s’arrêtait. Un soir, par hasard, je n’étais pas sorti pour cela, j’aperçus le chien qui hurlait derrière le portail en bois d’une maison. C’était une sorte de chien de traineau, je ne m’y connais pas en matière de chien, mais c’est ce que je dirais de lui si on me le demandait, de la race de ceux que l’on s’attendrait à trouver aux alentours du pôle Nord, mais pas dans une petite ville de province à moins de deux heures de Paris, plus ou moins à l’abandon, plus ou moins maltraité. D’un blanc tirant sur le gris, des yeux très clairs, quand je le vis à travers deux planches un peu plus écartées que les autres, au-dessus de l’endroit où les deux portes du portail se verrouillaient, je tapai spontanément dans mes mains, deux ou trois fois. Soudain, le chien cessa de hurler. Moi aussi, comme en réponse, de mon côté du portail, je m’arrêtai un instant. Il n’y avait plus le moindre bruit. Je compris que le chien retenait sa respiration. Et la mienne. Comportement probable de qui attend une présence qui ne vient pas, ou trop tard, de qui ressent la solitude, et la tristesse. Pose une question à laquelle personne ne sait répondre. Je repris mon chemin. Et très vite, l’entendis qui recommençait de pleurer.
26. Pense à tout ce que l’on s’inflige, s’il est vrai que, ironie de la morale, et quand même on ne le voudrait pas croire, tout ce que l’on inflige à l’autre, c’est à soi-même avant tout qu’on l’inflige.
27. Il m’a toujours semblé étrange, je veux dire : infiniment loin de moi, d’acheter un chien ou de faire un enfant pour s’évertuer ensuite le faire souffrir. Même si je ne sais pas très bien comment l’on passe du chien à l’enfant sans solution de continuité, je me demande : D’où vient ce besoin de s’en prendre au plus faible pour exercer son pouvoir de faire le mal — pure destruction ?
28. Questions naïves, certes — y en a-t-il d’autres ?
19724
Entre l’héritage (la France) et les héritiers (les Français), bien des fois, le gouffre semble impossible à combler. Et l’expression qu’affectionne notre indécrottable trotskiste — « la nouvelle France » — paraît la mieux à même, en effet, de décrire l’étrange réalité qui est la nôtre désormais : Dieu, que ce pays est beau mais comme les gens sont laids. C’est-à-dire que « neuf » n’est pas synonyme de « bon », et encore moins de « meilleur », ou loin s’en faut, mais simplement de « qu’on n’avait pas vu avant ». Les siècles de l’histoire de l’humanité sont ainsi pleins de nouveautés qu’on n’avait pas vues avant mais qui n’arrangent pas exactement la vie des gens. Tant, à vrai dire, que l’on se demande souvent comment il se fait que nous n’ayons pas encore disparu de la surface de la terre. La providence ressemble une forme tout à fait détraquée de rapport à l’histoire et « struggle for life », à un memento destiné à qui s’imagine un peu trop facilement qu’il réchappera toujours du progrès. La bouche bée est moins le signe de la béatitude du saint que des profondeurs de la bêtise où nous plonge l’existence qu’on vit sans guère y être enclin : cavité où l’on voudrait ne pas avoir regardé, mais c’est trop tard, — on a vu. Et quiconque a les yeux rivés sur l’écran n’en lève les yeux que pour être surpris en flagrant délit de décrépitude. Un pied dans le sublime et l’autre dans le crasse ; — qui, à chacun de ses pas, ne sent pas l’oxymore que c’est, vivre ? Il a fait chaud aujourd’hui. Et, ce soir, la fraîcheur peine à se faire sentir. Je n’ai pas allumé la lumière électrique. J’ai ouvert toutes les fenêtres, allumer quatre bougies, et me suis installé à la table de la cuisine pour écrire. Parfois, rarement, je sens un souffle léger traverser la maison. Devant moi, face à la nuit qui tombe, le grand marronnier apparaît encore plus imposant. Il est comme une créature fantastique à laquelle je n’aurais nul besoin de prêter la moindre caractéristique anthropomorphe, — il est là et sa présence me fascine, m’inquiète, me rassure. Au nom de la nouveauté, peut-il viendra-t-il un jour à l’idée de quelque âme bien née de le couper pour faire place nette à autre chose qu’on n’avait pas vue avant, qui sait ? Mais je veux croire que, bien après ma mort, il sera là. Et peut-être, à sa manière à lui, qui n’a rien à voir avec la nôtre, à sa manière d’arbre, se souviendra-t-il de moi, peut-être que, quelque part, dans son feuillage, l’une de ses feuilles gardera ma trace, pas une empreinte, non, quelque chose que personne ne verra, d’insensible quasi, mais qui sera là, encore, et ce, tant qu’il ne sera venu à l’idée de personne d’abattre ce marronnier au nom de la nouveauté.
17. Mais ne fais pas comme nous faisons toujours, — ne fais pas comme s’il n’y avait qu’une seule question. Et ne fais pas non plus comme si, cette question, tu devais un jour la trouver enfin. Si jamais, par impossible, tu la devais trouver, tu te rendrais compte qu’elle n’appartient pas à ce genre de questions auxquelles on sait répondre.
18. Cherche ou ne cherche rien. Attends ou n’attends pas. Sois ou ne sois pas. Impératif. Fais quelque chose.
19. Une nuit, comme gisant lisant je ne dormais pas, j’entendis des pas dans la rue sur laquelle donnait la maison où nous passions les vacances. Je ne me levai pas pour vérifier, mais il me sembla que c’était les pas d’une femme qui portait des talons. Entendant cela, je me dis qu’ils faisaient un bruit étrange, c’est-à-dire : un bruit hors du temps. Ce bruit-là de ces talons-là aurait pu être le bruit qu’auraient fait des talons de femme dans un roman policier du milieu du xxe siècle, mais ce jour-là, même dans cette petite ville de province, un peu en retard, elle aussi, sur son temps, ils ne me parurent pas à leur place. Ils faisaient un bruit étrange, mais ce n’était pas leur bruit qui était étrange — non, ils faisaient simplement un bruit de talons —, c’était autre chose. Je détournais mon attention de ces talons pour me remettre au livre que j’étais en train de lire (*) quand, quelques pages plus loin, je fus soudain arrêté par une perception que la lecture avait rejetée au second plan. Je m’arrêtai de lire sans comprendre tout de suite ce que j’étais en train d’entendre. Peut-être parce que ce n’était pas logique, ou pas normal, ou je ne sais pas très bien comment le dire, même aujourd’hui, peut-être parce que je n’aurais pas dû avoir cette perception-là. Je m’adressai à Nelly à voix basse (Daphné dormant dans la pièce à côté) pour lui demander : « Tu entends ce bruit ? », mais elle s’était déjà endormie. J’écoutai ce bruit avec attention et cela ne fit aucun doute : c’était le bruit des talons que j’avais entendu plus tôt. Je crus d’abord que c’était la même femme qui repassait dans l’autre sens, mais ce que la lecture avait caché à ma conscience m’apparut soudain : c’était le même bruit de talons et, pendant tout ce temps, il n’avait pas changé, il ne s’était pas arrêté, il avait toujours été là. Le bruit des talons ne s’était pas éloigné pour revenir, comme quand quelqu’un passe dans une rue pour aller quelque part et puis, après y être parvenu, s’en revient en reprenant la rue, mais dans l’autre sens, ou arpente la rue, allant et venant sans arrête, dans l’attente de quelque chose ou de quelqu’un ou de rien ni personne. Non, c’était le même bruit des mêmes talons au même endroit. Il n’y avait eu aucune variation. Je me redressai dans mon lit, et prêtai l’oreille avec encore plus d’attention. Le plus étrange, ce n’était pas ce bruit ne varietur — un tel bruit pouvant s’expliquer par le fait rationnel que quelqu’un était en train de faire du sur place sous mes fenêtres sur le trottoir d’en face, après tout, comme je ne suis pas du coin, j’ignore peut-être que tous les lundis ou tous les jeudis, je ne me souviens plus du jour que c’était, une femme fait du surplace à cet endroit-là de cette rue-là —, mais qu’on aurait dit que quelqu’un était en train de descendre ou de monter la rue constamment. Constamment, mais sans bouger. Ce bruit de pas, c’était le bruit de pas de quelqu’un qui traversait continuellement la rue sans pour autant bouger, de quelqu’un qui marchait sans marcher, se déplaçait sans se déplacer. Comment le dire ? Comment dire l’impossible ? Moi, je ne sais pas. Pour le dire de manière moins impossible, de l’endroit où je me trouvais allongé à moitié dans mon lit, j’avais l’impression d’entendre le bruit des talons d’une femme en train de monter la rue — ou de descendre mais, pour décrire exactement ce que je percevais depuis mon poste d’observation, je dirais qu’elle était en train de monter la rue, de ma gauche à ma droite en quelque sorte, même si le lit est parallèle à la fenêtre, encore une fois, c’est la description la plus simple que je puis faire — et de me déplacer avec elle dans la mesure où je n’entendais pas le bruit s’éloigner — ce qui devrait être le cas quand on entend quelqu’un passer sous ses fenêtres cependant qu’il monte la rue où se trouvent ces fenêtres —, mais continuellement le même bruit, avec la même résonance, la même intensité, la même hauteur, toujours le même bruit sans crescendo ni decrescendo, sans la moindre variation, ne serait-ce que la plus infime. Or, comme je ne me déplaçais pas, moi, enfin, du moins, je n’en avais pas la sensation, elle tourne, c’est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire, comme je ne me déplaçais pas, moi, même en situant les choses de mon point de vue, c’est-à-dire celui de l’observateur, le phénomène n’en était pas moins impossible. Il était tout aussi possible. Finalement, mettant mon courage sur mes pieds, je décidai de me lever et d’aller à la fenêtre. Je crois que si j’avais tardé tant à le faire, préférant analyser la possibilité d’un semblable phénomène impossible depuis mon poste d’observation allongé, ce n’était pas à cause de la peur que je ressentais — j’avais bel et bien peur, mais comment n’aurait-on pas peur devant un phénomène qu’on ne parvient pas à expliquer parce qu’il est, selon toute apparence, inexplicable ? — ou, du moins, pas cette peur-là, mais parce que j’avais peur d’être déçu, et pire encore : je savais que j’allais être déçu. Tant pis, me dis-je. Et je me levai. J’ouvris les volets en tâchant de ne faire aucun bruit. Dans la rue, parfaitement éclairée par le lampadaire qui se trouvait à main gauche de l’autre côté de la rue (le côté pair), je vis ce que je redoutais de voir : personne. Comme ce n’était pas un phénomène optique, mais acoustique, inférai-je inconsciemment, il n’est peut-être pas étonnant que je ne voie rien. Aussi fermai-je les yeux et écoutai-je avec la plus grande attention. Rien. Plus le moindre bruit dans la rue. J’aurais voulu m’assurer auprès de Nelly que je n’étais pas fou, que je n’avais pas fait un rêve, mieux : que je n’étais pas en train de faire un rêve, ni un cauchemar, non plus, mais, comme on l’a vu précédemment dans ce bref récit, Nelly dormait. Respectant son sommeil, je ne dis rien. Je me contentai de refermer les volets et retournai me coucher. J’éteignis la lumière. Pendant quelques minutes, ainsi, dans le noir, ne bougeant pas, respirant le moins possible, je demeurai l’oreille tendue, attentif à déceler le moindre bruit, le moindre claquement infime du plus léger des talons. Rien. Personne.
(*) Cet été-là que, comme cet été, nous avons passé à Illiers-Combray, je m’en souviens, j’avais mis un point d’honneur à ne pas lire Proust. J’avais emporté avec moi plusieurs romans de Dostoieski, si je ne dis pas de bêtises : les Démons et les Frères Karamazov, que donc j’ai lu, cet été-là.
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