Il y a un passage étrange dans la Recherche — en vérité, il n’y a que des passages étranges dans la Recherche, loin de l’image gnangnan que l’on en donne, l’histoire du petit garçon qui attend que maman vienne lui faire un bisou et pour patienter fait des phrases interminables — où Proust, soudain, après avoir évoqué la mort de Swann en des termes qui tranchent nettement avec l’admiration qu’il avait semblé lui témoigner dans Un amour de Swann et qui brillent bien plutôt par leur distance et leur égoïsme, s’adresse à Swann, mais en parlant à son modèle, Charles Haas, en désignant précisément sa place dans le célèbre tableau de James Tissot, « Le cercle de la rue Royale ». Proust, qui a si minutieusement sublimé la réalité pour en faire un livre, c’est comme si la distinction entre la réalité et la fiction, pour lui, avait cessé d’être opérante. Ou revêtait une tout autre dimension. Après avoir pastiché sa nécrologie, Proust s’adresse au défunt Swann : « Et pourtant, cher Charles Swann, que j’ai si peu connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est déjà parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann. » Comme si Proust prenait sa revanche sur la personne réelle, alors qu’il a fait de Swann l’archétype, l’anticipation de l’existence de son propre personnage, le petit imbécile devenu écrivain s’adresse au modèle de son personnage comme si la personne était déjà son personnage, comme si elle l’avait toujours été, comme si la personne n’avait jamais vécu que pour devenir le personnage de son roman. Il y a quelque chose de démesuré, de fou, de total dans cette adresse qui semble enjamber la mort pour parler aux défunts comme s’ils étaient toujours vivants, comme s’ils devenaient toujours vivants, comme si c’était leur destin de survivre dans le roman. Au fond, c’est vrai, c’est ce qu’on pourrait se dire, c’est la fonction homérique de la littérature que de consacrer la renommée, la mémoire postérieure, le poète étant celui qui distingue parmi les guerriers celui qui mérite de survivre à sa mort dans l’épopée qui l’éternise, mais il n’y a pas dans cette fonction homérique de la littérature dépassement de l’opposition entre réalité et fiction et maintien de cette opposition dans le même mouvement d’écriture. Car, ce sont bien par leurs noms de ville que les personnages du tableau qui encadrent Haas-Swann sont désignés. Mais eux, contrairement à Swann-Haas, ne sortent pas du cadre pour entrer dans le roman, ils demeurent dans le tableau, dans la vie purement réelle ; — n’ayant pas été écrits, ils ne débordent pas. Ils sont là, ces poseurs à 500 francs tête, dans le cadre où la mort les tient enfermés à jamais. Swann-Haas, lui, Proust l’en a fait sortir. Et, dès lors, sorti du cadre, son nom ne lui appartient plus en propre, il est fiction, d’autant plus réel. La lettre redoublée (aa/nn) conserve la dualité de son identité. Conserve, que dis-je ? Dénude, met à jour, à vif, la vie et la mort. Dans son rapport aux personnages, Proust se débat avec sa conception de l’art. Non : avec la nature même de l’art. Si l’art sublime la réalité, ce n’est pas à la faveur de la découverte de paysages inconnus. Tout est dans la manière de voir. Proposition triviale ? Pas si sûr. Il ne s’agit pas d’exprimer sa personnalité, comme un certain individualisme débridé veut désormais nous le faire accroire, mais de l’altération de la perception : voir neuf, c’est voir autrement, avec les yeux d’un autre, avec des yeux autres. Chez Proust, l’art est hétéro. Zagdanski, dans un essai, avait dit quelque chose de ce genre. Mais c’était dans la langue empesée de Lacan et Sollers. Hétéro, si c’était seulement le sexe, il n’y aurait pas grand-chose à dire. Ce ne serait qu’un relativisme de plus : au fond, chacun fait ce qu’il veut de son cul. Et c’est vrai, que chacun fait ce qu’il veut de son cul. Tout est vrai, même le faux, on s’en fout. Hétéro, c’est l’autre : altérité, altération, étranger, étrangeté, étrangement, sublimation, métamorphose. Plus loin dans le texte, chez les Verdurin (mais pas au même endroit que Swann, lui apprend Brichot), Proust entend le septuor de Vinteuil (tout marche par sept chez Proust, les branches, les tomes, les instruments, les moments avec Albertine (« (à Balbec tout au début, puis après la partie de furet, puis la nuit où elle avait couché à l’hôtel, puis à Paris le dimanche de brume, puis le soir de la fête Guermantes, puis de nouveau à Balbec, et enfin à Paris où ma vie était étroitement unie à la sienne) », écrit Proust énumérant les moments de son amour avec Albertine, qui font sept) après avoir évoqué la « patrie inconnue » de chaque artiste, la « patrie perdue » que chante chaque musicien (et qui prouve « la fixité des éléments composants de son âme »), Proust fait la question et la réponse : « Mais alors, n’est-ce pas que ces éléments, tout ce résidu réel que nous sommes obligés de garder pour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l’ami à l’ami, du maître au disciple, de l’amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu’il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu’en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l’art, l’art d’un Vinteuil comme celui d’un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus, et que sans l’art nous ne connaîtrions jamais ? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permissent de traverser l’immensité, ne nous serviraient à rien. Car si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est ; et cela nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil, avec leurs pareils, nous volons vraiment d’étoiles en étoiles. » Les personnages, dans la peau de qui se met Proust, dans la peau de qui, cependant qu’il s’efforce de s’y mettre, il ne parvient pas à se mettre, parce qu’ils posent des questions d’essence, ne sont jamais les mêmes, se dérobent, mentent, s’enfuient, meurent, sont autant de mondes, autant d’univers, autant d’autres par les organes de qui nous sentons, nous vivons, nous volons. Voler d’étoiles en étoiles, de la réalité à la fiction, de mondes en mondes, — voilà la promesse cosmique au nom de laquelle l’art sublime les êtres. Et ainsi, les maintient, nous tient, dans une vie tout autre.
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Nous ne savons rien à l’avance. Et toute la métaphysique occidentale, semble nous dire Proust, qui s’est bâtie contre cette vérité, qui s’est adossée à elle pour la contredire, pour la combattre, pour la nier, de Socrate (« Apprendre, c’est se ressouvenir ») à Kant (« Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? »), n’aura eu de cesse d’errer à la recherche d’un moyen d’avoir déjà su. Rien ne remplace l’expérience, pourrait-on dire trivialement, mais est-ce si trivial qu’on se croit être en mesure de l’affirmer ? D’un certain point de vue, la Recherche est l’immense « Si j’avais su » d’un homme qui, au réveil, croit trouver le monde changé mais le découvre tel qu’il a toujours été et se souvient de ce qu’il lui en a coûté d’apprendre, de savoir. C’est cela, l’expérience, qui coule de sa forme la plus primitive — à tel degré de sensation correspond tel degré de réalité — à sa forme la plus élaborée qu’est l’exploration du contenu de la mémoire involontaire. Au cœur même de la compréhension, de la connaissance, Proust a introduit ce qui, auparavant, semblait lui être le plus étranger : l’involontaire. D’où l’attention de l’écriture aux sensations, jusqu’à la maniaquerie la plus complète : tout évoque, tout révoque. Chaque évocation du passé est l’occasion de révoquer une erreur. Cet occasionnalisme immanent (nommons-le ainsi pour le distinguer de l’occasionnalisme transcendant de Malebranche, où Dieu est le médiateur universel) cartographie le tissu de l’expérience, piste les tics, les manies, les manières, les expressions, les physionomies, repère les résidus paysans (affectés ou non) dans la langue la plus précieuse, entend Saint-Simon dans le parler des bonnes, exactement comme il décèle le mensonge dans les fables d’Albertine. Dans la Prisonnière, avec un soin et une abondance de détails uniques, Proust expose les raisons pour lesquelles il aura toujours été malheureux en amour, raisons qu’on pourrait s’aventurer à résumer en une phrase : l’amour ne se porte jamais que sur une femme dont on s’imagine qu’on pourra la sculpter à sa guise et qui toujours échappe au ciseau de notre désir. L’en-phase est toujours en décalage, — comme si l’on n’aimait jamais que ses regrets. Lors d’un trajet en voiture avec Albertine, Proust contemple les femmes qu’il aurait pu séduire si Albertine n’avait pas été avec lui et, en même temps que le récit du désir impossible à assouvir, le récit contient la compréhension que ce désir n’est éveillé par ce spectacle que dans la mesure exacte où la présence d’Albertine en rend la jouissance impossible et où l’absence d’Albertine, suscitant une jalousie qui exigerait le retour immédiat de l’être aimé dans sa prison, l’interdirait aussi. Au moment même où il se fait sentir, le désir manifeste qu’il est impossible à assouvir. L’écriture ne permettra pas cette jouissance sans cesse refusée, cette possession toujours aliénée, elle mettra au jour l’impossibilité de la jouissance et de la possession qui sont la texture de l’expérience amoureuse. Pour que cela devînt possible, il faudrait pouvoir vivre tous les instants en même temps, parcourir la chaîne des causes et des effets dans le moment même où les événements ont lieu. L’art seul, explorant l’indépassable singularité de l’expérience, de l’existence, peut avoir cette puissance englobante.
12. Là où j’étais assis, devant ce mur bleu gris, je songeai à cette peur qui est la mienne, la peur des chiens, ma peur de chien, cette peur que personne ne m’entende plus, que personne ne veuille plus jamais m’entendre, cette peur aussi de n’avoir été qu’un imposteur, d’avoir fait illusion quelque temps, avec mon imposture, et d’être à présent démasqué, et donc seul, les choses étant enfin rentrées dans l’ordre (mais quelles choses ? mais quel ordre ?). Et alors, il me sembla que je venais de retrouver un état que je n’aurais jamais dû quitter : quelqu’un parle tout seul et personne ne l’entend — personne n’a envie de l’entendre, mais il parle, non : il écrit quand même personne ne l’entendrait jamais, ne le lirait jamais. Qu’est-ce sinon, écrire ?
13. Quoi qu’il arrive, j’écris.
14. Qui suis-je, sinon qui parle au mur ?
15. « Un jour, tout ce que j’écris sera à toi », me dis-je, m’imaginant que je parlais à Daphné. Et m’interrogeai : Est-ce terrible ou merveilleux ?
16. Toutes les questions peuvent paraître absurdes. Comment s’en poser une dont l’absurdité recèle quelque profondeur ?
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Tout à l’heure, dans la voiture, Daphné nous avons pensé la même chose au même moment. Rien d’extraordinaire : nous avons fait la même connexion avec les mêmes mots. Et je ne sais pas si c’est bien ou si c’est mal, c’est-à-dire : je ne sais pas si cela lui fait ou lui fera du bien ou du mal. « Cela », quoi ? Eh bien, l’intelligence. Quand je vois où m’a mené le fait d’être intelligent, comme on dit, je pense parfois qu’il vaut mieux être bête, ne pas penser du tout, ne même pas savoir penser. Un peu avant, j’avais été particulièrement irrité par l’attitude de fonctionnaire de la dame à l’accueil de la “Maison Saint-Simon” : « Aujourd’hui, on ferme à cinq heures », m’a-t-elle répondu, molle devant l’écran de son ordinateur, occupée à faire rouler la molette de sa souris vers l’infini, quand je lui ai demandé si l’on pouvait visiter. Il était quatre heures et demie. C’était une certaine idée de la France qui trouvait là son expression : la médiocrité qui n’hésite toutefois par à faire l’usage le plus arbitraire qui soit de son autorité, et puis Saint-Simon dans la maison du gardien. De la grandeur à la loge ; — presque un clin d’œil d’ignorant à Barrès et son poète persan. Je déteste la médiocrité. Et, bien souvent, la personne que je déteste le plus au monde, c’est moi-même. Nous avons fait un tour dans le parc, Daphné hilare parce que je lui faisais part de tout le mal que je pensais de l’horrible légume moisi qui nous avait accueilli, songeant à toutes les souffrances que je lui eusse infligées, si j’en eusse eu le pouvoir, et les ruines, sous le ciel toujours changeant du Perche, n’étaient pas sublimes, non, le château du duc et pair de France, au moment où il fut mis à sac en 1793 avant d’être désossé par son nouveau propriétaire en 1798, ne ressemblait déjà plus à ce qu’il était quand Claude le père de Louis en fit l’acquisition en 1635. Au musée des beaux-arts de Boston, sont conservées deux vues du château de la Ferté Vidame par Henry Joseph ou Louis Nicolas von Blarenberghe, deux aquarelles, assez mauvaises (sur l’une, notamment, l’entrée du château fait l’impression d’un champignon difforme), mais qui donnent une idée de l’impressionnant édifice d’origine médiévale, avec ses huit lourdes tours rondes. Un peu plus loin, j’ai expliqué à Daphné comment Claude de Rouvroy de Saint-Simon s’était attiré les faveurs de Louis XIII et, elle aussi, la prouesse l’a beaucoup impressionnée. Est-ce que la passion des rois de France pour la chasse, la ritualité de la chasse, je me posais la question hier, sur la route pour venir, est liée à des représentations symboliques de fonctions primordiales, originaires : la nutrition et le rapport à la nature qu’elle présuppose et implique, le roi étant celui qui avant tout nourri son peuple ? Au début des Mémoires, Saint-Simon relate l’épisode que j’ai raconté à Daphné comme voici : « Le Roi était passionné pour la chasse, qui était sans route et sans cette abondance de chiens, de piqueurs, de relais, de commodités que le Roi son fils y a apportées, et surtout sans routes dans les forêts. Mon père, qui remarqua l’impatience du Roi à relayer, imagina de lui tourner le cheval qu’il lui présentait la tête à la croupe de celui qu’il quittait. Par ce moyen le Roi, qui était dispos, sautait de l’un sur l’autre sans mettre pied à terre, et cela était fait en un moment. Cela lui plut : il demanda toujours ce même page à son relais, il s’en informa, et peu à peu il le prit en affection. » Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, a sa façon bien à lui de faire de l’histoire : « Il prit amitié pour Saint-Simon, à cause, disoit-il, que ce garçon luy rapportait tousjours des nouvelles certaines de la chasse ; qu’il ne tourmentait point trop ses chevaux, et que, quand il portoit son cor, il ne bavoit pas dedans. Voylà d’où vint sa fortune. »
8. Notre conscience est toujours en retard sur nous-mêmes. Elle nous poursuit. Ce retard est-il à l’origine de la signification morale que l’humanité a donnée à la conscience ? Ce retard est-il à l’origine du remords ? Ce remords est-il notre origine ?
9. Le réel a déjà eu lieu. Et ce que nous appelons la réalité n’est en vérité que le résidu immobile de tout ce qui bouge, de tout ce qui passe, de tout ce qu’il se passe, tout le temps. On pourrait évoquer le passé, mais il n’y a de passé qu’enregistré, perçu et aperçu. Le passé égale la conscience. Passé, conscience, réalité — tous ces mots sont des synonymes.
10. Là où j’étais assis, devant un mur bleu gris, j’entendis un chien qui hurlait, pleurait, me semblait malheureux. J’écoutai sa plainte déchirante, et en fus ému. Non pas aux larmes, — plus profondément. Alors, l’écoutant, je notai : tout se détermine dans la peur, la peur d’être seul, de mourir, de ne plus rien avoir à dire, de n’être pas entendu. De n’exister plus. Est-ce la peur qui nous incite à nous projeter dans l’avenir, à ne vivre jamais là où nous sommes, quand nous sommes, mais à toujours chercher au contraire un temps d’avance ? Pensant à moi-même, c’est-à-dire à tout le monde, j’ajoutai encore : qu’est-ce qui me distingue de ce chien qui hurle à la mort, à la lune, à ses maîtres et possesseurs, à l’absence ?
11. Nous n’aurons jamais un temps d’avance sur la mort.
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Illiers-Combray. J’ai été surpris par un bruit étrange qui m’a contraint à faire silence et tendre l’oreille. Je me suis arrêté, j’ai écouté, et j’ai entendu : c’était un oiseau — un tout petit sans doute — qui piaillait. Ce n’était pas incongru, c’était négatif (la phrase qui suit explique l’emploi de cet adjectif). Non qu’il n’y ait pas de bruit ici — la vérité est qu’il y a même des jeunes qui font vrombir les moteurs de leur motocross —, mais le niveau sonore moyen est si inférieur à celui du boulevard parisien où je vis qu’il en révèle l’excès, la démesure, par l’absence, le seuil de bruit en-dessous duquel on en vient à considèrer que, même s’il n’existe pas, il y a du silence. Est-ce que, relativement, un oiseau fait autant de bruit qu’une sirène du SAMU ? Mais non, et pas même le moteur vrombissant de la motocyclette. La question (à supposer que c’en soit une) est celle de l’attention, non pas celle des mesures de valeurs absolues ni des comparaisons des valeurs — fussent-elles des sensations de ces valeurs, ou des valeurs de sensations —, la position du corps dans l’espace, les directions dans lesquelles il s’oriente et les directions dans lesquelles les êtres, les personnes, les choses qui peuplent aussi ce même espace l’orientent. Me voici donc de nouveau à Illiers-Combray, et je me trouve à écrire de nouveau à l’endroit où je m’asseyais il y a cinq ans pour écrire (le bureau dans la chambre, le lit à main gauche, la fenêtre à main droite, légèrement dans mon dos). Tout à l’heure, j’ai même vérifié si la toile cirée sur laquelle j’avais commencé un texte se trouvait toujours sur la table de la cuisine : j’ai soulevé la nappe de coton qui la recouvre, et oui, elle était là, comme inchangée. Ensuite, j’ai lu le petit mot que Nelly avait écrit dans le livre d’or de nos hôtes (un simple cahier à spirale), à la date du 18 août 2019. Ensuite, je le lui ai lu à haute voix, elle l’a trouvé ridicule, je lui ai dit que non, pas du tout car, non, pas du tout. Quelques semaines auparavant, j’avais commencé ce texte dont j’ai fini par conserver le titre que je lui avais donné alors, un peu par défaut : « Le matin du 29 juillet », tandis qu’à un moment, j’avais envisagé de le nommer « La légèreté de l’esprit » ou « Notes sur la légèreté de l’esprit », et d’en faire une partie des éclaircies (en fait, à présent que je relis ces phrases que je viens d’écrire, je me souviens qu’il s’agit de deux textes qui ont fusionné parce qu’ils participaient d’un même état d’esprit), tout cela, j’en ai déjà parlé à différentes reprises (j’ai même commencé à mettre en ligne les treize premiers paragraphes de ce texte, et j’ignore pourquoi je me suis arrêté en cours de route, par lassitude, conscience de la vacuité de la chose, tout cela ne rencontrant pas le moindre écho ? je ne sais pas, tout cela, sans doute, mais les textes sont encore en ligne, qui le désire peut se faire sa propre opinion, comme l’on dit), mais je ne l’ai jamais fait ici, — au lieu même où. Et où je n’ai pas l’impression de revenir en arrière, mais de revenir, tout simplement. Plusieurs données se croisent dans mon esprit en ce moment que j’écris, interfèrent, allais-je dire : — la pensée que je viens d’aller courir jusqu’à la source du Loir, à Saint-Éman, au milieu des champs de blés de la Beauce, — ce que m’inspire ma présence dans cette maison, — le besoin (ou l’envie) d’avoir une maison à nous, où m’assoir pour écrire, — et l’envie de copier les pages du 29 juillet ici, cependant que je me trouve là où j’ai eu l’idée de composer cette collection de phrases. Si mes calculs sont exacts, en copiant ici (en y apportant ou en n’y apportant pas de modifications, cela n’entre pas en ligne de compte dans le calcul, mais je suis déjà en train de modifier le texte écrit ici et repris ici) cinq ou six paragraphes par jour, j’aurais copié le texte entier avant notre départ le 19 août.
1. Le matin du 29 juillet, quelques jours après une vague de chaleur intense que, dans le jargon de mes contemporains, on appelle canicule, je m’assis à une table, qui devint ma table d’écriture, pour écrire. Quoi ? Je ne le savais pas alors. Je n’avais d’autre projet qu’écrire. Ce qui, évidemment, n’était pas un projet du tout, mais plutôt une sorte de projet négatif, d’antiprojet. Et, m’asseyant à ma table d’écriture, il me sembla que c’était cela qu’il fallait faire et cela qu’il fallait poursuivre, ou chasser, ou fuir, je ne sais pas, mais la notion même de projet. Ne souffrons-nous pas d’être toujours en avance sur l’avenir ? me suis-je demandé. — Et en retard sur nous-mêmes.
2. Désormais, toute table sera ma table d’écriture.
3. Allant dans le jardin de la maison que nous avions louée pour les vacances afin d’y étendre sur le dossier d’un banc la serviette avec laquelle je venais de me sécher, ce matin-là, à demi nu, une sensation passa tout d’abord inaperçue. Je ne le compris qu’après, quand je la perçus réellement. Quand elle arriva à ma conscience (mais est-ce ainsi qu’il faut le dire ?), je faisais quelques pas dans l’herbe mouillée du jardin. La rosée sous mes pieds, je ne l’avais pas sentie, mais elle était là. N’est-ce pas le destin des sensations de venir en retard, me suis-je encore demandé, et ce que nous appelons du nom de conscience, est-elle autre chose qu’un enregistrement de la latence entre le temps et nous ? Du retard. Nous vivons une existence qui a déjà eu lieu sans nous. Mais nous ne lui courons pas après, non, nous la remarquons trop tard. Après coup. C’est tout.
4. J’avais commencé d’écrire depuis quelques minutes à peine quand Daphné vint me réclamer un câlin (*). Je lui répondis que j’étais en train d’écrire. Elle insista, m’interrogea, je perdis mon sang-froid. Elle retourna dans sa chambre. Je me remis à écrire, cherchant à renouer le fil de mes phrases, rompu, comme il arrive toujours qu’il se rompe. Et nous avec lui.
(*) À cette époque, Daphné encore toute jeune, elle n’avait que trois ans et demi, ne disait pas « un câlin », mais simplement « câlin », et il me semble qu’il lui arrive encore de s’exprimer ainsi, dans une sorte de langage minimaliste, augustinien.
5. Il ne faut pas craindre les interruptions, il faut vivre avec.
6. Je décris ceci — j’entends : cette scène avec l’enfant —, qui n’est pas à mon avantage, à ma gloire moins encore, pour montrer que je ne cache rien. Ainsi, je serai ici sans dissimuler, sans mentir, sans rien cacher, avec ma langue sincère. Et désormais, le serai toujours.
7. Je n’ai que faire de ma gloire.
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Les jugements moraux sont l’expression des préjugés de qui les prononce. (Préjugés que forment le milieu social, la foi, l’origine ethnique — imaginée ou réelle —, l’éducation, etc.) D’où la plus grande des satisfactions que nous procure le fait même de les énoncer, de la façon la plus péremptoire qui soit, si possible, parce que ce fait nous donne le sentiment d’être confirmé dans notre existence même. En vérité, personne (ou presque) ne désire remettre ses préjugés en question et l’image du bonheur absolu ressemble à un grand feu d’artifice où nos préjugés se trouveraient tous ensemble confirmés par la réalité (quitte, si jamais cela devait s’avérer nécessaire, à profondément altérer la réalité). Pour qui les regarde sans préjugés, et ne se résout pas cependant à les voir comme des platitudes, ainsi, les images de Donald Trump victime d’une tentative d’assassinat confinent au sublime : elles ont l’apparence de la réalité pure et parfaite, à la fois impensable et toujours déjà pensée. L’événement surgit toujours en même temps dans la plus grande surprise et sans le moindre étonnement : l’image de la balle inaperçue qui s’apprête à toucher sa cible est sublime en ce qu’elle incarne cette indétermination qui se détermine, l’instant quasi sans durée dont la fixation est le suspens perpétuel du devenir, fugacité sans cesse déplacée, reproduite, répétée d’où naissent tous les grands paradoxes philosophiques, d’où sourd notre grande incompréhension de la réalité, et le peu de compréhension que nous en avons, où se perd aussi notre conscience qui, au désespoir, cherche en vain quelque chose à quoi se raccrocher pour ne pas succomber au vertige. Comme Proust l’écrit dans la Prisonnière, « Le champ infini des possibles s’étend, et si par hasard le réel se présentait devant nous, il serait tellement en dehors des possibles que, dans un brusque étourdissement, allant taper contre ce mur surgi, nous tomberions à la renverse. » Le réel est le plus attendu et le plus inattendu ; c’est sur cette ligne de crête, de part et d’autre de laquelle il n’y a qu’une chute infinie dans l’abîme, que nous cheminons. L’être qui réchappe à l’événement se croit toujours en quelque manière choisi, désigné, objet d’un dessein plus grand que lui dans lequel il joue un rôle sans pareil et dont l’instant décisif est la révélation totale, ici et partout simultanément. Or, il n’en est rien, bien évidemment : nous sommes gouvernés par le hasard, c’est une adresse plus ou moins grande, au départ, un demi degré peut-être d’orientation, cinq centimètres tout au plus qui, à l’impact, distinguent qui vit de qui meurt. L’événement sépare, comme une pièce aux faces en nombre infini tire au sort, mais en lui-même il ne signifie rien, c’est une balle à tête creuse, elle ne pense pas. Il n’y a que la plus grande superstition (i. e. l’élévation des préjugés humains au rang de lois divines) qui charge l’événement d’un sens. Que l’on se précipite pour en voir un n’est pas une preuve d’intelligence, mais que l’on cherche toujours comment renforcer ses préjugés à l’aune d’une réalité qui, pourtant, sans cesse, les dément. Les dément, les déments que nous sommes, les de-mens que nous sommes. L’événement — nom propre de la réalité, pour ainsi dire — est toujours hors de l’esprit. Quand il a lieu, il fait sauter la cervelle, même quand la balle ne touche pas sa cible. En fait, même quand la balle ne touche pas sa cible, la balle touche sa cible : la cible, pour qui vise la tête, c’est le réel, qu’il faut abattre, conformer la réalité à mes désirs, éliminer tout ce qui en déborde, tout ce qui dépasse, tout ce qui me dépasse, tout ce qui m’oblige à la question. La question est torture, oui, pour qui n’ose se la poser, qui n’ose s’y soumettre, qui cherche par tous les moyens à annihiler la possibilité même du doute, qui c’est-à-dire aime mieux voir ses préjugés que le monde tel qu’il est. Voici notre terre telle que je l’ai trouvée, pleine de haine, couverte du sang qui coule, et nulle part une parole de paix, nulle part une parole de vérité.

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Rentré tard dans la nuit de Paris entre les fêtards et les rats. Soirée passée avec G. et R. Le lendemain matin, une ministre se baignera dans la Seine pour prouver quelque chose, mais quoi ? Et à qui ? Je ne sais pas. Y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ? Je ne le crois pas. Que vaut qui n’a que des vérités provisoires, partielles, fragiles à offrir — c’est-à-dire, principalement, la recherche de celles-ci — quand tout le monde a quelque chose à vendre ? Défenseurs, promoteurs, commerçants de l’idéologie ; — qui ne désire pas la paix, non pas le mode d’une existence lénifiante d’où l’on ne désire plus, mais le temps qu’on se libère à soi et au monde ?
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Je me trouve ici quand je voudrais être ailleurs, ergo je trouve le temps long. Tant pis. Je patiente, m’impatiente, traîne, bref : je m’ennuie. Je regarde un film que j’ai déjà vu, m’endors devant un autre que je n’ai jamais vu. J’attends quelque chose qui viendra un peu plus tard. Le temps entre le moment présent et cet un-peu-plus-tard semble une dimension inutile, j’aimerais m’en passer, mais ce n’est pas possible : pour accélérer le temps, il fallût qu’il eût déjà lieu. Le devrais-je encore ? je ne sais pas, mais je m’étonne de la nullité du film dont la critique m’aura pourtant vanté les mérites artistiques. Peut-être que c’est moi qui ne comprends rien, peut-être qu’on passe son temps à me raconter n’importe quoi. Il faudrait pouvoir, comme Nanni qui, dans Caro diario, poursuit jusque dans son lit le critique qui a fait l’éloge du navet ultra-violent et imbécile Henry, pioggia di sangue et l’oblige à écouter jusqu’au bout la lecture qu’il lui fait de son propre article, traquer la nullité jusque dans ses derniers retranchements. Mais cela n’exige-t-il pas un degré de certitude esthétique qui n’est pas le nôtre ? Ou plutôt, pas le mien. Jusque dans son dernier film, Il sol dell’avvenire, l’alter ego de Moretti se trouve toujours confronté à la nullité, nullité contre laquelle il se refuse à désarmer et, quand même le combat serait déséquilibré, pour lui, il n’est jamais perdu d’avance. Pourtant, c’est toujours la défaite. Ou la victoire. Parce que, en vérité, défaite et victoire sont une. Cette dernière phrase, écrite dans un style passablement oraculaire, je la regrette déjà. Ce n’est pas qu’elle soit littéralement fausse, mais ce style, mon Dieu, ce style : si l’on avait conservé l’intégralité des textes d’Héraclite, la face de la culture en serait changée. Parfois, on parodie l’idée que l’on se fait de l’intelligence sans même le vouloir, sans même s’en apercevoir, comme si la vérité était une sentence aussi définitive qu’incompréhensible qui tombe du ciel des idées sur le nez des mortels. La vérité, c’est que toutes les vérités sont provisoires. Et voilà que je recommence. Peut-être vaut-il mieux que je me taise. Pour aujourd’hui.
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Je m’apprête à emporter beaucoup trop de livres en vacances. Bien plus que je n’en pourrai lire et que je n’en lirai effectivement. Beaucoup trop de livres et de carnets et de stylos et de crayons. J’en ai une parfaite conscience, mais rien de tout cela (j’entends : cette espèce d’excès qui, de fait, n’en est pas un) ne me pose le moindre problème. Au contraire, cela me fait du bien à l’âme. Je réfléchis à cette expression — « faire du bien à l’âme » —, la trouve étrange : si par « l’âme » l’on entend une chose sans étendue logée à l’intérieur du corps, où « le corps » est à son tour entendu comme une chose étendue, il est évident que je n’ai pas d’âme, et pourtant, l’expression « faire du bien à l’âme » signifie quelque chose, c’est-à-dire que « l’âme » a du sens, oui mais quel sens ? L’image que l’on a de soi-même, l’intention avec laquelle on aborde l’existence, les désirs que l’on projette dans le monde (« le monde » est un concept qui pourrait faire l’objet d’une analyse semblable à celle de « l’âme »), l’amour ou le dégoût de la vie, et ainsi de suite. Cela a du sens, en effet. Cela est du sens, en effet. Écrit à C., comme je prévoyais de le faire depuis le six juin environ, et cela aussi me fait du bien à l’âme, je peux le dire en effet, parce que cela élargit mon horizon des personnes à qui je peux écrire ou téléphoner : il y a P. dans les Alpes de Haute Provence, R. à Berlin (ou encore à Zürich ?), M. à Poitiers, et donc C. dans le Haut-Jura. À l’exception de P., je n’ai jamais rencontré ces gens en chair et en os. En un sens, c’est dommage, mais est-ce le plus important ? Je n’en suis pas certain. Sans que je sache très bien comment, je viens de regarder des photographies que le logiciel de stockage des images a rangées sous le titre « Journées à la plage » et, outre le plaisir que j’ai de voir ma fille surgir à l’écran, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est que la machine ne fait aucune différence entre les plages en question, c’est-à-dire les mers. Étaient ainsi effacées des différences considérables : la Méditerranée (Marseille, Toulon), la baie de Somme, l’Adriatique (Trieste), comme si elles n’avaient pas d’importance alors qu’elles sont essentielles. Essentielles du point de vue de l’atmosphère (entre le nord et le sud, mais aussi entre des suds différents, le sud de Marseille n’étant pas le même que celui de Toulon, pas le même que celui de Trieste), de la mémoire, de l’intention, de la présence, de l’émotion : il y a des endroits où je suis allé, un endroit où j’ai vécu, l’endroit où je suis né sans y avoir jamais vécu, un endroit où j’aimerais vivre (Trieste), et qui n’aurait pas la légende de ces images (que j’esquisse à grands traits passablement grossiers) ne pourrait pas les comprendre, ne verrait que des images d’une enfant qui joue sur la plage, des images de son père et de sa mère, des images de la mer (c’est beau, la plage au coucher du soleil, c’est vrai, c’est kitsch, c’est vrai, c’est kitsch, mais c’est beau), peut-être verrait-il les nuances infinies du bleu (de tirant sur le gris à tirant sur le vert) mais pas les nuances intimes, propres à la nature même des lieux, des villes (et que je peux faire, par exemple, dans une certaine mesure pour Marseille où le Prophète, Épluchures Beach et la Pointe rouge appartiennent à des mondes différents, quasi étrangers les uns aux autres, mais que je ne pourrais pas faire pour Trieste ou pour Gènes ou pour la mer d’Iroise). Or, c’est là que se trouve toute l’intelligence du monde, c’est là que se trouve — l’âme.
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« Brevets d’antifascisme. — Lors du match de football de l’équipe nationale, côté cour, une jeune femme, affalée sur son canapé, s’adresse à un milliardaire qui ne l’entend pas : « Cours, cours ! », lui enjoint-elle, cependant que, côté boulevard, le nez dans la bière, nombreuses sont les meutes qui hurlent à l’écran. » Ou, du moins, l’ai-je écrit, hier au soir, pour mes éclaircies. Devrais-je garder les réflexions que m’inspire le monde pour moi seul ? Si je le faisais, qu’est-ce que cela changerait ? J’ai souvent pensé n’avoir qu’une pensée secrète, dissimulée, cachée, « underground », comme disait Marcel Duchamp, mais que j’écrive tout haut ou que j’écrive tout bas — et je n’ignore pas qu’il s’agit là d’un paradoxe —, c’est peu ou prou la même chose, alors autant dire ce que j’ai à dire, non ? Depuis trois jours que je ne me tiens plus informé de rien, je ne me sens pas plus mal qu’avant, au contraire, je crois que je me sens mieux — il y a bien des cris dans la rue, de temps en temps, mais je ne sache pas que ce soient de révolutionnaires, plutôt de fans de foot abiérés, cf. supra, et la pensée de ces millions d’hectolitres de bière qui s’écoulent de par le monde durant un match de foot donne des frissons quant aux vertus hygiéniques de l’activité sportive, ou de son spectacle, mais n’est-ce pas, au fond, la même chose ? —, il arrive certes que, quelqu’un évoquant tel sujet sur les réseaux sociaux, je ne sache pas de quoi il parle au juste, mais ce n’est pas désagréable, au contraire, je dirais même que c’est amusant : il y a trois jours, il m’arrivait d’avoir le sentiment que quelque chose d’essentiel était en train de se jouer et, à présent, c’est comme s’il ne s’était rien passé, voire qu’il ne se passait jamais. Ce qui n’est rigoureusement exact, j’en conviens, mais vous comprenez ce que je veux dire. Selon la façon dont on regarde les choses, en effet, elles paraîtront essentielles ou quelconques, et il y a fort à parier qu’elles soient les deux, toujours, et en même temps, qui plus est. Ainsi vont nos vies. Il ne faut pas se méprendre sur leurs cours, c’est-à-dire ne pas se laisser aveugler par ce que j’appellerais peut-être le prestige du moment. Un peu comme l’histoire a un poids, le présent a un prestige, et de même que c’est bien souvent dans son rapport au présent que l’on mesure le poids de l’histoire, c’est à la mesure de l’histoire que l’on juge du prestige du présent. Quant à l’avenir, que Dieu nous garde d’en savoir jamais rien. C’est le prestige qu’on lui suppose qui rend le présent aveuglant : on s’enfle de l’illusion que, ne se jouât-il pas sans cesse quelque chose de crucial, à l’instant décisif que nous vivons, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue. Tel jadis le prêtre en chaire, le tribun bien en chair effraie la foule du doigt vengeur qu’il agite. Lénine de cirque. Qui, dès lors saisi d’un tel effroi, ne désirerait trouver consolation dans les artifices du spectacle, de la communion, de la boisson ? Tiédasse comme l’époque, la bière coule à flots, et nos frissons bon marché sont les happy hours de l’histoire, lesquelles heures naguère encore étaient une idée neuve en Europe. Mais déjà, on l’a oublié. Brumes du souvenir qui pèsent sur nos paupières et agacent nos oreilles quand l’on voudrait dormir. Y a-t-il quelque chose qui ressemble plus à la défaite que la victoire ?
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Quand le temps se gâte dans le ciel de Paris, on ne distingue plus très bien le tonnerre de la Patrouille de France. Mais, depuis deux jours que j’ai débranché la prise et que, bête plus ou moins savante, je ne m’abreuve plus d’informations — elles qui, un peu comme les eaux du fleuve d’Héraclite, affluent toujours plus nombreuses et nouvelles —, mes idées me semblent un peu plus les miennes. Je ne sais pas si elles me ressemblent plus ou si elles me ressemblent moins, mais je sais que cela n’a pas d’importance. Probablement, l’effet majeur des techniques est-il de nous rendre fous — de nous aliéner —, de nous rendre imbéciles, de nous priver de nous-mêmes, c’est-à-dire : de privatiser nos pensées, nos sentiments, nos croyances, nos désirs, dans une confusion où Apple, Ensemble, Google, Nouveau Front Populaire, Nike, Rassemblement National, Amazon, Équipe de France, et tout ce qu’on veut que nous adorions, sont moins des noms que l’on donne à des choses qui ne sont pas nous-mêmes, que les marques déposées de nos contenus de conscience. Mais, est-ce si grave ? Oui, c’est-à-dire : il suffit de débrancher, il suffit de faire autre chose, il suffit de passer à autre chose, il suffit de penser à autre chose. N’être pas là où l’on attend que nous ne le soyons. Et tant pis pour qui ne le peut pas ? Oh, ne fais pas comme si, tous les jours, sans plus de répit ni de blanc, sans rien quémander, ni attention ni argent, j’écrivais dans la gratuité la plus parfaite ; et, si j’osais, je dirai : tout est ici, il n’y a qu’à se servir, s’en servir, en faire usage. Le temps était lourd et j’ignore si l’orage l’aura allégé. Qu’importe ? Cela fait treize ans aujourd’hui que nous sommes mariés, Nelly et moi. Cela fait dix-neuf ans pas aujourd’hui que nous vivons ensemble et vingt, Nelly et moi, pas aujourd’hui non plus, que nous sortons ensemble, Nelly et moi. Pour fêter tout cela, anniversaire et non-anniversaires, j’offre la Carmen de Bizet dirigée par Sir Thomas Beecham avec Victoria de Los Angeles. Et cela, c’est l’origine de l’histoire.
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