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Moins un abri (« un endroit sûr ») qu’un espace sans dimension où se trouver hors d’atteinte. Cela fut-il seulement jamais possible ? J’entends : sans illusion, sans mensonge (aux autres et à soi), dans le réel. Au nom du même objectif, on peut pousser des gens à faire une chose et son contraire, et cela, en plus d’un déroutant mystère, n’est-ce pas la preuve qu’il n’y a pas d’intelligence collective, ni au sens de somme des intelligences (les intelligences ne s’additionnent pas, ou rarement, ou seulement quand elles sont en petit nombre et encore, la plupart du temps, il est probable qu’elles se détruisent les unes les autres) ni au sens d’un tout qui serait supérieur à la somme de ses parties (comme chez Rousseau la volonté générale est quelque chose de plus, voire quelque chose d’autre que les volontés particulières, qui les transcende et les révèle à elles-mêmes) parce que, si incompréhensible que cela puisse paraître, quoi qu’on leur dise de faire, les gens le font ? Même quand ils s’imaginent désobéir, les êtres humains obéissent, et cela, oui, est un mystère difficile à percer. Aussi, au lieu de chercher une explication qui, de toute façon, finit toujours par échapper, ou — plus certainement — s’avère trop décevante pour être consignée par écrit, on voudrait se couper, s’amputer du monde social. Hier, alors que nous allions nous croiser, j’ai observé la façon de marcher d’un homme et, immédiatement après l’avoir croisé, j’ai noté : « Domestication dont le corps est l’objet quand il cesse de fonctionner comme outil. » Je ne sais plus où Bourdieu dit que « le corps est dans le monde social comme le monde social est dans le corps », mais ce n’est pas ce que je voulais dire (pas tout à fait parce que ma remarque m’a quand même fait penser à la remarque de Bourdieu). L’esthétisation du corps a certes une dimension sociale, mais l’existence de cette dimension sociale ne permet pas d’expliquer l’esthétisation du corps, elle nous laisse pour ainsi dire au milieu du gué : pourquoi esthétisons-nous notre corps dès lors qu’il ne fonctionne plus comme un outil ? En fait d’esthétisation du corps, c’est une esthétisation du moi qu’il s’agit : ce n’est pas simplement le corps qui est esthétisé, mais toute la personnalité. Cette esthétisation est aussi vieille que l’humanité, et je crois que ma remarque était erronée : il n’y a pas lieu d’opposer le corps et le monde comme le fait Bourdieu, pas lieu d’opposer l’outil et l’esthétique, comme je l’ai fait en m’inspirant inconsciemment tout d’abord de la remarque de Bourdieu, tout cela est l’expression d’une seule et même nature. Et l’on pourrait résumer cela d’une phrase : « Nous sommes ainsi. » Et cette idée, bien que je ne comprenne pas tout à fait pourquoi, je la trouve belle, je lui trouve des qualités qui m’émeuvent. Et m’effraient aussi (repenser à l’amorphisme humain de Musil : l’être humain est tout aussi capable d’écrire la Critique de la raison pure que de manger son prochain). Comment rendre les gens à eux-mêmes ? Étrange, la façon dont cette question me vient sans même que je la sollicite. Est-ce une question de dignité ? Non, je ne le crois pas : simplement les rendre à eux-mêmes, à leur nature, qui est de n’en avoir pas, et par suite de pouvoir toujours devenir meilleurs (se rendre meilleurs).

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Écrit à R., comme j’avais prévu de le faire et ne le faisais pas depuis des jours toutefois. (Envie de dire des semaines, mais peut-être le temps me paraît-il plus long qu’il ne l’est réellement.) En lui écrivant, recherché et trouvé cette citation de Walter Benjamin (Michael Löwy en a fait le titre de l’un de ses livres) : « Marx sagt, die Revolutionen sind die Lokomotive der Weltgeschichte. Aber vielleicht ist dem gänzlich anders. Vielleicht sind die Revolutionen der Griff des in diesem Zuge reisenden Menschengeschlechts nach der Notbremse. » Ce que je voudrais traduire ainsi : « Marx dit que les révolutions sont les locomotives de l’histoire universelle. Mais peut-être en va-t-il tout autrement. Peut-être les révolutions sont-elles les poignées d’arrêt d’urgence dans le train du genre humain. » (*) Comme je l’ai écrit à R., cette idée m’emplit de joie parce qu’elle va à l’encontre de l’idée héroïque que l’on se fait des révolutions. Et, en effet, ai-je écrit à R., ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’accélération, mais d’un grand coup d’arrêt afin de nous remettre à penser ou, en tout cas, à parler, à nous parler (ce que j’appelle « la conversation » comme dimension décisive de la démocratie). Dans la course de l’histoire, pour filer une métaphore quelque peu différente, quand parler n’est plus possible, c’est la violence qui prend le relai. Mais je n’aime guère les métaphores. Pourquoi ? Parce qu’elles nous font penser, pensent à notre place, nous entraînent quand, précisément, il faudrait freiner, ralentir, nous arrêter. La révolution est conscience du temps, semble dire Benjamin, non comme vitesse mais comme lenteur, non comme mouvement mais comme arrêt. Pour écrire, je me suis allongé par terre. L’ordinateur posé sur le parquet, quand je tape sur les touches du clavier, le son résonne dans le bois. Les rideaux sont tirés pour empêcher le soleil de pénétrer dans la chambre et préserver un peu de fraîcheur. Dès ce soir, semble-t-il, il devrait y avoir des orages. Et la température baisser. Hier, N. m’a dit qu’il trouvait ce que je postais sur fb hilarant. « Vous voulez dire, mon journal ? », lui ai-je répondu. Et il a acquiescé avant d’ajouter : « On sent que vous avez une vie intellectuelle très riche. » Ce à quoi, ce n’est pas moi qui ai répondu, mais Daphné qui, alliant le geste à la parole, a dit que oui. Et moi, c’est cela qui m’a semblé hilarant : que ma fille ait déjà un point de vue sur moi. Dans sa réponse, j’ai cru déceler de la fierté, quand elle prendra la mesure de l’héritage que je lui aurai laissé, elle changera sans doute d’avis, et peut-être même avant, quand elle prendra conscience du désastre qu’est ma vie. Hier, avant d’écrire ce que j’ai écrit, je me suis interrogé (comme il m’est déjà souvent arrivé de le faire) : Si je signais ces tribunes, ces appels, ma vie serait-elle différente ? Et la réponse va de soi, évidemment, mais je serais un autre, alors, et je n’ai aucune envie d’être un autre, j’entends : c’est ce chemin que j’ai emprunté que j’ai envie de suivre jusqu’au bout, pas celui qu’autre aura tracé à ma place et dans les pas de qui je mettrais les miens, me dispensant ainsi de penser. Mais qui peut bien avoir envie d’être la pâle copie d’un original obsolète ? Je n’ai pas la réponse à cette (fausse) question.

(*) Note après relecture : « Peut-être les révolutions sont-elles les poignées d’arrêt d’urgence dans le train où voyage le genre humain. »

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La fierté, ou le sentiment viscéral du devoir accompli dont elle naît, et qu’à défaut de ressentir assurément, qui vient de signer sa tribune, sa pétition, son appel exprime, comment se fait-il qu’elle ne vienne jamais se naufrager contre l’écueil de la réalité, mais semble au contraire aveugler toujours plus ultra ? Depuis vingt ans, et des poussières, que l’on appelle ainsi à voter contre ou voter pour pour voter contre ou voter contre pour voter pour, l’ennemi qu’il s’agit de faire reculer n’aura eu de cesse de progresser, passant de zéro siège à l’Assemblée nationale en 2002 à 89 en 2022 et, selon les diverses projections mises à la disposition du public, entre 205 et 275, voire la majorité absolue aux nouvelles élections qui se présentent à nous, en ce maussade été 2024. La simple connaissance de ces données élémentaires — accessibles à n’importe qui pour peu qu’on veuille bien se donner la peine de regarder — devrait au moins interroger quant aux moyens mis en œuvre pour parvenir à la fin voulue, mais non. Et la question qui se pose dès lors est celle-ci : Comment se fait-il que nenni ? Comment se fait-il que l’on recommence infatigablement quelque chose qui échoue lamentablement (et de plus en plus lamentablement) ? Il y aurait là quelque chose d’absolument incompréhensible s’il s’agissait, ce faisant, d’agir réellement, mais tel n’est pas le cas : ce qu’il s’agit de faire, en signant ces tribunes, ces pétitions, ces appels, c’est de manifester son existence en tant qu’on considère que celle-ci n’a de sens que médiatisée par la catégorie sociale à laquelle on se sent appartenir. En signant tel ou tel document, il ne s’agit pas d’agir, mais bien d’être, c’est-à-dire : d’appartenir. L’appel ne s’adresse pas à qui ne le signe pas, pour je ne sais pas, moi, le convaincre, par exemple, soyons fous, oui, le convaincre, mais toujours à l’autre qui le signe aussi ou l’a déjà signé (puisque l’appel se présente comme ayant toujours déjà été signé — aucune tribune n’est vierge de signature, pur appel lancé, mais toujours déjà souscrite, les signataires ne variant guère qu’à la marge, sans qu’on semble jamais se demander : Mais à quoi bon prendre la parole — et, en l’occurrence, la monopoliser —, si l’appel est déjà entendu et par les mêmes, qui plus est ?). La signature de l’appel ne s’adresse à qui ne l’a pas signé que dans la mesure où elle signifie son exclusion de la catégorie sociale à laquelle les signataires s’imaginent appartenir et le revendiquent. La multiplication de ces documents par les temps qui courent ne doit rien au hasard : elle se déploie dans un monde qui, malgré les multiples propositions en faveur d’une proximité accrue avec lui, s’éloigne toujours plus, échappe à qui y vit pourtant, comme si, alors même que le pouvoir semble extrêmement concentré, le monde connaissait en réalité un processus de décentralisation inédit, lequel, loin de rendre le pouvoir aux gens (comme se l’imagine non sans paresse l’anti-jacobinisme à la mode), les en dépossède encore plus. C’est que l’ennemi contre lequel on voudrait se battre, pour reprendre le ton sur lequel se font peu ou prou toutes les imprécations révolutionnaires, ne se trouve tout simplement pas là où l’on pourrait se battre contre lui. Et la bataille politique ressemble ainsi à un champ d’autant plus vaste qu’un des deux adversaires l’a déserté. On devine qu’il existe, cet ennemi, mais la nature spectrale de son existence donne toujours l’impression que les coups portent à côté. C’est dans cet espace à demi vide que se multiplient les appels : par le texte, on entend redonner vie à l’ennemi manquant, absent, lui donner une consistance qu’il n’a pas, ou n’a plus. En produisant du texte, moins que de lutter, il s’agit de se rassurer, comme certaines natures loquaces qui ne peuvent plus s’arrêter de parler après qu’elles ont ressenti une émotion un peu trop forte pour leurs nerfs. Or, pas plus que la fleur, la figure de style absence ne met en présence de la réalité dont à défaut de réellement constater le manque, on accentue l’éloignement. On parle, on parle, oui, c’est vrai, mais qu’est-ce qu’on dit ?

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Je n’ai pas envie de disparaître, j’ai envie qu’on me laisse tranquille. « On », ce pronom est un peu trop vague, en effet, mais le nom « la réalité » le serait tout autant à sa place. « On », en l’occurrence, ne désigne pas quelque puissance métaphysique impersonnelle (la banalité, l’inauthentique) pas plus qu’il ne désigne quelque chose molle, neutre, indistincte, mais subsume diverses choses, personnes, événements, manifestations, exhortations à l’égard desquelles je voudrais résolument me tenir et ne le puis pas parce qu’il se trouve que je me trouve quelque part, ici ou là, entouré en tout cas de toutes ces diverses choses, personnes, événements, manifestations, exhortations, et j’en omets sinon la liste ne serait pas interminable, non, mais elle serait longue, très longue, beaucoup trop longue pour tenir ici, mais est-ce bien vrai ? Quoi ? Eh bien, que la liste de ce à l’écart je voudrais me tenir est trop longue ; n’est-ce pas une vue de l’esprit ? Chez Saint-Simon, par exemple, il y a des dizaines de pages de généalogie à la suite, et cela ne posait aucun problème à son auteur, qui ne se disait pas qu’il fallait qu’il abrège parce que, sinon, il allait épuiser son lecteur. On peut rétorquer à cela que Saint-Simon n’était pas un écrivain, mais quand on trouve dans Sonnenschein de Daša Drndić quarante-cinq pages de noms de juifs déportés, c’est à une œuvre d’écrivain que l’on a affaire, d’un écrivain qui assume en outre ces pages, qui sont presque à elles seules un manifeste esthétique. Si l’on renonce a priori — c’est-à-dire : avant même de s’être mis à l’ouvrage — à l’exhaustivité, cela ne signifie-t-il pas que l’on renonce à sa possibilité même, c’est-à-dire que l’on accepte que toujours quelque chose nous échappera, nous manquera, que nous serons toujours en défaut par rapport à la réalité, toujours en retard sur elle, qui contient beaucoup plus de choses que ce que nous en disons parce que nous sommes fatigués avant même d’avoir commencé à en faire l’inventaire, le recensement ? Recenser la réalité, dire ce qu’il y a, ne devrait-ce pas être la règle première de tout écrivain (qu’il fasse profession de l’être ou non) ? Sinon, le langage ne sera plus ce qui nous permet de découvrir le secret, les secrets, mais ce que nous mettrons entre la réalité et nous, le langage devenant le mensonge même. Et alors, la vérité — la possibilité de la vérité, de dire la vérité — s’évanouira comme le mirage de chimériques phrases. De temps à autre, il arrive que quelqu’un tente de se servir de mon journal contre moi, de le retourner contre moi-même pour m’accuser, me rendre coupable de tous les maux de la création, ou de ceux-là seuls qui le concernent, cela dépend. Comme si je ne savais pas ce que j’écrivais, comme si je n’étais pas conscient de ce que je disais, comme si je ne disais pas ce que je disais. Dans cette accusation s’exprime le point de vue de qui n’écrit pas, pour qui le langage est avant tout maladresse, à peu près, hasardements, quelque mot qui tombe, quelquefois juste, quelquefois non, — le plus souvent non. Quand même j’ai tiré les rideaux pour abriter du soleil les pièces de l’appartement qui donnent sur le boulevard, par intermittences, j’entends une clameur de la foule qui monte de la rue. On admire les millionnaires à qui, par ailleurs, Robin des Bois désemparé, on aimerait bien faire les poches. Et, pour la part qu’il m’en revient, non des millionnaires poches, mais de la réalité, je sais qu’à la question : « Comment faire pour qu’on me laisse tranquille sans que je disparaisse pour autant ? », la réponse est univoque : Mais tu ne le peux pas, Jérôme, c’est impossible, voyons, reviens à la raison. Triste raison, alors.

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À quoi la réalité ressemble-t-elle ? À une pièce d’où l’on s’absente ? À la somme des descriptions possibles que l’on peut donner de la pièce où l’on est allongé ? À ce qui nous échappe quand on croit le tenir enfin entre nos mains ? À ce dont on se souvient, toujours un peu trop, en se disant : « Ah, si seulement j’avais su alors ce que je sais maintenant… » ? Au lendemain brumeux où l’on s’éveille sans savoir de quoi le jour sera fait ? À une puissance aveugle qui pousse en proportion de tout ce qu’on lui oppose pour qu’elle s’arrête ? À l’impensable qui, de toute façon, va arriver ? À la répétition implacable mais d’autant plus épuisante que nous en sommes les jouets de la même histoire encore et encore ? Au néant, à rien ? À quelque chose invisible ? Ce que nous exprimons, je ne sais pas si l’on peut dire comme cela, n’a bien souvent rien à voir avec la réalité, mais beaucoup avec nos angoisses, nos désirs, lesquels font partie, c’est vrai, de la réalité, d’une certaine façon de concevoir la réalité, laquelle ne se réduit pas aux constituants ultimes de la matière, à la cause de l’explosion primaire ou aux vacarmes que font, depuis lors, toutes les explosions du monde, de l’orage, de la poudre, du moteur à explosion, de la bombe. Ces derniers temps, j’essaie de m’imaginer l’effroi que Néandertal a dû ressentir en voyant arriver, du fin fond de l’Asie, des êtres humains plus modernes que lui. Les hypothèses les plus probables semblent indiquer que la disparition des occupants de l’Europe durant la dernière période glaciaire à laquelle cette « invasion » — je place le terme entre guillemets parce qu’il est un peu trop moderne, entre un peu trop en résonance avec notre temps mal à l’aise — de Cro Magnon a donné lieu s’est faite sans guerre, sans massacre, sans extermination, et c’est cela, je crois, qui m’effraie le plus : à supposer qu’il puisse se représenter quelque chose (autre chose que lui-même — ce dont, soit dit en passant, je doute de plus en plus — d’où sa vacuité), notre esprit postmoderne peut se représenter la disparition comme l’effet d’une destruction violente, mais il peine à se représenter la disparition comme l’effet de l’évolution, et que, comme le temps, les êtres passent, et ne sont plus là. À l’image des gènes de Néandertal dans mon ADN, après la disparition, il reste bien quelque 2% du passé disparu, mais cela, peut-on réellement l’appeler « quelque chose » ? En un sens, oui, cela fait partie de la réalité, comme tout le temps qui s’est écoulé depuis l’apparition de l’univers fait partie de la réalité, mais tout en étant immense, infiniment plus grand que nous, simultanément, cela semble n’être presque rien. Et n’est-ce pas vrai que, pour pour que nous réfléchissions, dans la réalité, l’infini et le néant se côtoient sans cesse, sont toujours à touche-touche ? J’ai la tête lourde. Ce matin, je me suis traîné lamentablement pour courir sept misérables kilomètres. Et, si j’ai lu les Mémoires de Saint-Simon, ils n’ont pas effacé de mon esprit les indénombrables kilomètres d’imbécilité que j’ai pu lire sur (et à cause de) l’état du monde dans lequel je vis. J’ai la tête lourde, et ne puis m’empêcher de m’interroger : Comment se fait-il que nous soyons la civilisation la plus avancée et la plus bête de l’histoire de l’univers ? J’ai la tête lourde, et il n’est pas impossible que, par chance, cela m’empêche d’établir en réponse à la question un lien de causalité entre deux vérités qui semblent extrêmement opposées mais ne le sont probablement pas tant que cela. 

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« Et qui c’est qui pointe le bout de son museau ? Un nègre, évidemment ! », crie la femme d’un certain âge, en pleine rue de Rennes, un bâton à la main. Sur les réseaux sociaux, des gens probablement bien intentionnés relaient les propos d’un vieil intellectuel qui explique (lui, semble-t-il, parle au présent de l’indicatif, c’est moi qui traduis en bon français) que, si la Wehrmacht revenait, il irait se cacher chez un militant de gauche plutôt qu’un militant de droite. Et si Attila et ses Huns revenaient assiéger Paris, chez qui irait-il se réfugier ? Personne ne lui pose la question. C’est dommage. J’eus aimé bénéficier de ses lumières pour éclairer la perspective d’une telle éventualité. À la télévision, Mathieu Kassovitz raconte que lui, qui gagne beaucoup d’argent, il a du mal, tout est tellement cher (et par « tout », il entend : « l’électricité, le gaz, l’essence », et les points de suspension qui vont avec), alors les pauvres, il n’ose même pas imaginer comment ils font pour vivre. À quoi le journaliste qui l’interroge répond par un grognement indistinct qui ne n’approuve ni ne réprouve, trop content de voir la vedette s’oublier au sujet de tout et de n’importe quoi. Tout le monde pense avoir quelque chose à dire qui ne peut être retenu plus longtemps, et c’est peut-être cela, in fine, le drame véritable de notre existence moderne : que nous ayons les moyens de nous adresser à des milliards de gens en même temps et que nous ne sachions pas tirer profit de cette opportunité, — car, satisfaits de nous-mêmes, nous nous vautrons dans la fange de la paresse. Plus rien n’est métabolisé, sublimé, tout semble devoir être livré sans filtre, c’est l’expression convenue, comme si cette absence de filtre, laquelle est une absence de raisonnement, d’interrogation, de critique, de pensée, était un gage d’authenticité. De tous les propos que je glane ici ou là, ceux de la vieille dame m’inspirent le plus de sympathie, non pour leur contenu, mais par la détresse qu’ils expriment : un dimanche, un peu avant midi, dans feu le centre du monde, une femme divague, hurle des insanités et prête à rire pour qui l’entend. Rire, certes, mais, quand je la croise, pourtant, je m’écarte : mes traditions dans une main et des chouquettes dans l’autre, je n’ai guère envie d’être la victime innocente de ces délires matinaux. Je veux bien observer le monde, mais y prendre part, cela est au-dessus de mes forces. Ai-je rêvé, ce matin ? Je l’ignore. J’ai entendu le voisin du dessus, celui qui ne dit jamais bonjour, il doit être trop véner pour se prêter au jeu hypocrite de la comédie sociale, crier : « Mais putain, il part à neuf heures cinq ! ». Il était sept heures sept quand j’ai regardé l’heure, — trop tôt pour un dimanche. « Ai-je rêvé, ce matin ? », je me suis posé la question plus tard, quand j’ai cru me souvenir de ce rêve déroutant dans lequel je me rendais compte que les Mémoires de Saint-Simon, eux aussi, étaient victimes des ravages de la shrinkflation et que, dans mes exemplaires de la Pléiade, comme dans les sachets de chips, de nombreuses pages manquaient. Je regardais ce qu’il y avait écrit sur le paquet et, en effet, 6 x 90g, le compte n’y était pas. Mais à partir de combien le compte y est-il ? Les anthologies que l’on édite pour dispenser le lecteur de lire une œuvre tout entière, ne sont-ce pas elles qui, bien avant l’industrie agroalimentaire, ont inventé le marketing shrinkflationniste ? Lagarde & Michard, précurseurs du capitalisme post-moderne. Ou bien ai-je fondu en un seul souvenir plusieurs rêves, rêveries, imaginations, dérives fantastiques ? Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que rien de ce que je viens d’écrire, je ne l’avais prévu. J’imaginais évoquer autre chose — à propos de la symétrie des extrémités du spectre politique (le Riche, l’Argent vs. l’Étranger, l’Islam), symétrie qui, comme celle de Morton Feldman, mériterait d’être estropiée de l’intérieur —, mais ce sera pour une autre fois, ou bien jamais.

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Il ne faut pas se laisser aller au sentiment que tout est vain, et pourtant, nos vies ne semblent-elles pas interrompues ? Non par la fin uniquement, ce qui semble l’évidence de la mort, mais partout, si infimes que soient les découpages que nous pensons pouvoir opérer (périodes, moments, instants), comme si nous avions entre les mains des fragments de quelque chose et ne savions pas quoi. Tu peux d’ailleurs rayer le comme si dans la phrase précédente tant la fragmentation de notre existence est manifeste. Et peut-être illusoire : parce que (je me répète sans doute) sans tout, il n’y a pas de fragments, il n’y a que des choses disparates dont on ne sait même pas si ce sont des choses, si elles jouissent d’une quelconque unité ontologique, si elles sont seulement ce qu’elles paraissent être. On traduit en français le sous-titre des Minima moralia, « Reflexionen aus dem beschädigten Leben », par « Réflexions sur la vie mutilée », mais c’est peut-être un autre mot qui conviendrait, comme « abîmée », voire « handicapée », ou pourquoi pas, à l’instar de la « crippled symmetry » de Morton Feldman, « estropiée » par la violence de la guerre. Mais, quoi qu’il en soit de cette question de traduction, encore qu’elle ne soit peut-être pas si secondaire que cela, alors que le texte lui-même des Minima moralia s’écrit par aphorismes, refusant ainsi l’unité d’une morale, il donne l’impression de partir du principe que la vie, conçue non pas comme simple processus biologique mais comme fait moral, existe, vie dont le philosophe, sorte d’orpailleur désenchanté, collecterait les membres négatifs. Or, que dans un naguère, la vie ait eu une unité qu’elle a perdu depuis, n’est-ce pas une pétition de principe ? La paix paradoxale — il suffit de faire quelques kilomètres au-delà pour s’apercevoir qu’elle est pure illusion — dans laquelle nous vivons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale n’a adouci nos mœurs qu’en surface et, sous cette dernière, coule le feu ardent du désir d’en découdre, de mettre un terme à la conversation et d’employer tous les moyens en vue d’une sortie définitive de l’histoire. La vie comme fait moral, à supposer qu’un tel fait existe, ce dont on peut douter, aspire toujours à sa propre destruction et ne forme une unité que dans le but de la disloquer et de s’abîmer. Les fragments qui nous tombent des mains ne font signe vers aucune unité préétablie, ce sont les lambeaux avec lesquels nous devons coudre la culture dans laquelle nous vivons, tâche d’autant plus ingrate qu’elle n’a pas de terme : nous ne pouvons pas sortir de l’histoire pour nous reposer enfin et voir comment sont les choses vues de loin. Nous avons le nez sur la vie et, regardant à travers, n’y voyons rien. 

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Cependant que je traversais le cimetière, je me posai une question et, depuis, je l’ai oubliée. C’était une question double, comme ces phrases que je formule un peu trop souvent, peut-être, et que j’aie une idée assez claire de la structure de la phrase, de sa forme, mais une idée vraiment floue de son contenu, en relation à ce que j’ai écrit hier au sujet de l’amorphisme humain, cela ne manque pas d’une certaine ironie, un peu comme si, l’être humain n’ayant pas de forme, au fond, tout ce qui l’intéressait, c’étaient les formes (à tous les sens du terme). Cependant que, traversant le cimetière, je formulais la question, je me disais que cette question, on ne pouvait pas y répondre, non que ce fût une fausse question, mais parce qu’elle n’appelait pas de réponse, pas de réponse à elle-même, en tant que question, mais une sorte d’interrogation plus générale au sujet de l’existence, du monde, de la position que nous occupons ou n’occupons pas, mais pourrions ou ne pourrions pas occuper, en tant que nous sommes des êtres humains dans un monde que nous avons en grande partie façonné. Et cela aussi, que je me souvienne du sentiment qu’a causé en moi le fait de poser la question mais non la question elle-même, cela aussi est quelque peu ironique, comme si l’essentiel, tout en me montrant constamment sa silhouette, se dérobait à mon regard, mettait un point d’honneur à le faire, ma mémoire se jouant de moi, jouant avec moi. La question elle-même n’était-elle pas, déjà, une fausse question ? C’est-à-dire : n’ai-je pas entendu, comme cela m’arrive et comme je l’ai déjà écrit, que le question que je posais, je la posais avec une intonation qui parodiait ce journal que je tiens, comme si la voix que j’entendais était en train de lire ce journal que j’écris, mais que je n’avais pas encore écrit pour aujourd’hui. Je l’ai déjà écrit, mais c’est vrai qu’il m’arrive non seulement d’écrire ce journal avant de l’avoir écrit, de formuler des phrases avant de les mettre par écrit, mais aussi de me parler à moi-même comme si j’étais en train d’écrire ce journal alors que je suis en train de faire autre chose qu’écrire ce journal. En revanche, et il me semble intéressant de le noter, quand j’écris ce journal, je n’entends pas les phrases comme je les entends quand je me parle avec la voix que je prête à l’écriture de ce journal. De toutes ces voix, pourrais-je être enclin à me demander — de toutes ces intonations, de tous ces tons de voix, de toutes ces dictions —, laquelle est la mienne ? Eh bien, je crois que cela n’a pas de sens, pour moi, de me poser la question en ces termes : toutes ces voix sont la mienne. On est toujours un peu surpris, la première fois que l’on entend sa voix, ce n’est pas ce à quoi l’on s’attend, et pourtant, c’est ce à quoi l’on s’attend. La première fois que j’ai entendu ma voix, je me suis senti très mal à l’aise, et pendant longtemps, j’ai refusé d’entendre ma voix. Est-on aussi embarrassé par son image ? Je ne le crois pas. Pourtant, l’image narcissique (reflet dans le miroir, qu’il soit d’eau ou bien de glace) que l’on a de soi-même est aussi déformée que l’écoute que l’on a de sa propre voix. La voix est-elle quelque chose de plus intime que l’image ? Possible : l’image n’est pas quelque chose que j’émets, c’est quelque chose qui apparaît. Je ne peux pas cacher mon image (je peux la cacher derrière une autre image qui fait voile), mais je peux me taire : je peux retirer ma voix de la circulation tandis que, dès que je circule, je me montre, me fais voir, c’est-à-dire. Bien plus que les images de moi, les écoutes de ma voix (celles que je suis le seul à entendre parce que je les entends sans parler à haute voix, « à autre voix », ai-je tout d’abord écrit, et c’était vrai) me font entendre les multiples versions de moi-même, versions dont il serait vain, et faux, contrairement à la doxa de notre temps, de vouloir dégager la meilleure d’entre elles, « la meilleure version de moi-même ». Il n’y a de meilleure version de personne : à la fin, il y a une version terminale, mais jouit-elle d’un quelconque privilège par rapport aux autres ? voilà qui est douteux. De ce que je me disais cependant que je me parlais dans le cimetière, j’ai tout oublié, ou presque, mais je n’ai pas oublié la voix qui était la mienne et n’était pas la même me parlant, et je sais que ce n’est pas celle avec laquelle je parle à présent que j’écris. Toutes ces voix qui m’habitent sont des personnes et, dans ma tête (c’est une façon de parler), il y a tout un petit peuple qui s’exprime : c’est pour cela que je ne dois rien rejeter de ce qu’il s’y passe, — là est mon royaume. Est-ce vrai que ce n’est qu’une « façon de parler » ? Je ne sais pas. Quelquefois il me semble que oui et quelquefois il me semble que non, mais est-ce la même voix qui dit que oui et qui dit que non ? Il faudra que je me montre attentif à la question.

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Je ne sais pas ce qui est le pire : dans une frénésie de puissance, aveuglé par le fantasme de la maîtrise et une foi illusoire en la liberté de la volonté, clamer que tout est politique ou, face à sa nudité, tenter de sauvegarder la virginité pathétique de sa fausse conscience en réclamant dans un hypocrite appel que l’on n’instrumentalise politiquement pas la réalité. La réalité de la réalité, c’est que, même dans ce qu’elle de plus social, la réalité n’obéit pas à nos désirs, n’est pas l’effet produit par notre volonté. Quand, à cause de sa religion, la jeune fille est violée (elle a l’âge des fleurs de Balbec), on peine à trouver des mots pour décrire la réalité de la réalité alors que les plus simples, les plus précis, les plus justes sont à notre disposition : c’est humain. La réalité de la réalité, c’est le théorème de l’amorphisme humain de Musil qui la décrit sans doute le mieux. Et toutes nos tentatives pour dissimuler la réalité derrière le voile de notre fausse conscience ou la contenir d’une main volontaire dans les limites de notre maîtrise sont l’expression de la  lâcheté qui est la nôtre quand nous refusons de reconnaître cette réalité, la réalité de cette réalité. Dans l’ébauche datée de 1923 d’un essai intitulé « l’Allemand comme symptôme », Musil écrit : « C’est l’informité même de sa nature qui oblige l’homme (den Menschen) à épouser des formes, à adopter des caractères, des coutumes, une morale, un style de vie et tout un appareil d’organisation. Chacun de nous a pu entendre dire que, dans notre époque de machinisme, ce sont les machines qui commandent l’homme : on a expliqué ainsi les horreurs de la guerre et de la politique. C’est très vrai : on voit puissance et impuissance s’y combiner. L’extrême cruauté de notre forme d’organisation économique et politique, ressentie par l’individu comme une véritable agression, n’est à ce point inéluctable que parce qu’il n’aurait, sans elle, ni consistance, ni possibilité d’expression. On peut dire en effet que l’homme n’existe que par l’expression, laquelle, à son tour, se constitue dans les formes de la société. (C’est, en fait, une symbiose.) » [Essais, p. 353.] Dans l’Homme sans qualités, Musil fait le récit du procès de Moosbrugger, coupable d’avoir assassiné sauvagement une prostituée. C’est ce que, dans notre vocabulaire actuel, nous appellerions volontiers un « fait divers », et le fait que Musil lui accorde une telle importance n’est pas anodin : avec Moosbrugger, sorte de pauvre vagabond alcoolique torturé, se pose la question de la responsabilité du coupable, et l’on comprend à la lumière de passages comme celui que je viens de citer le rôle que, dans l’économie du roman, un tel personnage est amené à jouer. La symbiose dont parle Musil à la fin du passage met bien en évidence la relation réciproque entre l’individu et la société dans l’absence de formes. Et, en un sens, on pourrait dire que, dans la mesure même où l’être humain n’a pas de forme, la société non plus n’en a pas, ou plutôt qu’elle n’a de forme que parce que l’être humain n’en a pas, d’où la rigidité terrible de la forme de la société. Le fait divers manifeste dans toute sa brutalité, toute sa cruauté, sa crudité aussi — sans la médiation rassurante de la conscience —, l’interaction entre l’individu et la société, l’être humain et la forme qu’il prend pour pallier son absence de forme. Toutefois, reconnaître que nous n’avons pas de forme pourrait aussi nous permettre d’épouser une forme qui échappe au déterminisme dur, inhumain de la société. Le fait que nous soyons capables de tout en tant qu’êtres humains, du meilleur comme du pire, dessine les contours d’une sorte de minimum moral : il faut nous tenir droit et sur nos gardes parce que le pire arrive toujours et qu’il ne nous est pas permis de simplement détourner le regard, — nous ne le devrions pas. Dans l’Homme sans qualités, précisément, Ulrich ne le fait pas, mais ne traite pas non plus le cas Moosbrugger comme un pur fait divers scandaleux, il l’inscrit au cœur même de sa description de l’effondrement du monde. Nous ne pouvons pas nous faire les historiens du futur parce que l’avenir n’existe pas. L’histoire, autrement que comme document, ne nous précède pas ; nous nous faisons nous-mêmes. Et, notre absence de forme nous autorise aussi à nous donner la meilleure. L’espoir d’un progrès moral n’est tout simplement pas quelque chose à quoi nous pouvons renoncer.

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Le calme et le confort dans lequel nous fabriquons la barbarie de notre temps est effrayant. À mesure que nous avançons dans une nouvelle forme d’illettrisme qui tend à se généraliser, et que reculent dans le même mouvement nos capacités de compréhension (l’intelligence de chacun), se dessine un monde brûlant mais glacial, surpeuplé mais désert, multimilliardaire mais pauvre, dans lequel, que nous le voulions ou non, nous sommes voués à vivre. Préférer, comme je l’ai lu je ne sais plus où, « les salauds aux fachos », n’est-ce pas s’avouer déjà vaincu ? Au rebut la passion, la patience, le sens. Les adieux à la raison, nous les voudrions interminables, mais tout le monde a déjà oublié. Pourtant, même si je ne lui ai pas encore répondu — je ne savais pas comment lui répondre —, la lettre de R., tout en me bouleversant, m’a donné un grand motif d’espoir : nous pouvons nous parler. L’Europe, ce n’est pas la paix, comme on peut le lire un peu partout, c’est la conversation. Bien avant ladite paix, Leibniz écrivait déjà aux savants de tout le continent. Et nous avons la chance, c’est ce que j’aurais voulu dire à R. sans trouver comment le lui dire, de vivre sur ce continent où parler est encore possible. Mais pour combien de temps ? Je ne sais pas. Est-ce vraiment la bonne question ? Peut-être que notre temps est déjà épuisé. Que fut la découverte des camps de concentration sinon l’expérience de l’épuisement du temps européen ? Peut-être ne l’est-il pas encore, pas tout de suite, peut-être y a-t-il toujours un horizon qui s’ouvre devant nous où parler demeure possible. Qui renonce à se taire et, dans le même temps refuse de parler comme tout le monde, donne vie à cette possibilité, cet horizon possible. Mais, me dis-je en rentrant de la Schola, que pèse tout cela devant Daphné qui déclame la tirade des « Non, merci » de Cyrano ? C’est-à-dire : que pèse tout cela devant la possibilité de l’avenir ? Pourtant, tout incite à nier la possibilité de l’avenir (et ces deux jeunes bourgeoises que je trouve là, assises par terre devant la porte de chez moi, là où dieu sait combien de clochards, dieu sait combien de clébards sont venus pisser, chier et vomir, là où les poubelles ne sont pas ramassées, en sont le symptôme banal, ordinaire, le symptôme de l’affalement général, c’est « effondrant », pour employer l’adjectif qui m’est venu hier en parlant à G., d’autant que les mêmes n’hésiteront pas à faire valoir dans les urnes, dans les rues, dans la vie de tous les jours leurs hautes vues sur la géopolitique et l’avenir des peuples, et peut-être le font-elles déjà, qui sait ? il ne faut rien s’interdire dans la vie) et la vasectomie semble en effet le meilleur remède aux sentiments que nous inspire le monde. La défaite devient alors règle de vie. On s’habitue à tout, on vit dans un repli du monde social où l’on croit pouvoir se tenir à l’abri, une fois de temps en temps, on vote contre les fachos, les Arabes, les gauchos, les salauds, tout cela tend à se confondre. Mais moi, quand je vois Daphné, sur scène, qui se tient droite et qui, sans jouer à jouer la comédie, sans distance, joue la comédie, j’ai du mal à retenir mes émotions : c’est elle qui dessille mes yeux, elle qui me permet d’éviter de tomber dans les facilités de la misanthropie. La vie, c’est elle. Elle qui est l’avenir : qui pousse, croît, apprend, grandit, devient. Et toutes les forces qui poussent à renoncer à cela, toutes ces forces sont des forces de mort.