Écrit un nouveau chapitre de Loin de Thèbes, ce matin. Avant même d’aller courir. J’étais tellement plongé dedans, et encore après l’avoir écrit, que j’ai oublié des événements — certes infimes — dont j’ai dû demander après coup à Nelly s’ils avaient bien eu lieu parce que je ne m’en souvenais tout simplement pas et trouvais pourtant des preuves qu’ils s’étaient déroulés. Le plus étrange, c’est que j’ai écrit ce chapitre après m’être dit — il y a quelques jours et ce matin aussi, l’instant avant de me mettre à écrire — que ce livre allait rester lettre morte, abandonné comme cela à l’état d’ébauche inachevée parce que je n’avais pas la force ou la détermination ou l’envie ou les idées ou rien de tout cela à la fois pour remplir la sorte de programme non-écrit que je me suis fixé et qui constitue la trame du livre. Si je puis déjà éliminer l’hypothèse du manque d’idées (j’ai l’idée du livre et celle-ci ne sera pas détruite par l’inachèvement du livre : les idées sont indestructibles), les deux autres hypothèses — qui sont peu ou prou la même hypothèse — sont réfutées par l’écriture même de ce chapitre, le seizième de l’ouvrage, qui est la suite logique des précédents et se situe à l’exact mi-chemin entre le précédent et les deux chapitres (ou peut-être un seul, je ne sais pas précisément) suivants. La vérité est peut-être celle-ci : je ne suis pas obligé d’écrire tout le livre d’un coup, ou plus modestement sans repos ni répit d’un jour à l’autre entre le moment du commencement et le moment de l’achèvement, il n’est pas nécessaire qu’un livre s’écrive d’un seul souffle pour mériter d’être mené à bien. Il peut s’écouler du temps entre les moments, cela ne les rend pas moins bons, moins beaux ; la performance littéraire n’ayant plus le mérite de la nouveauté (les 53 jours de Stendhal sont datés), elle pâlit en comparaison de ce qu’une machine peut produire désormais en un temps record sans que cela ne coûte grand-chose à qui s’en sert mais rapporte beaucoup à qui de droit, quand même cela n’aurait pas beaucoup d’intérêt pour personne. Je ne gagnerai rien à finir vite, c’est ce que je veux dire et ce n’est pas que je veuille me laisser du temps pour le pur plaisir de disposer de ce temps, mais peut-être ce temps est-il nécessaire à l’écriture, pour qu’il y ait de l’air entre les mots, que cela respire dans ma tête et entre mes doigts et que je ne sois pas contraint par moi-même d’aller au fait trop vite. Aussi, ai-je passé l’après-midi à lire en prévision des chapitres suivants. Et c’était bien ainsi, oui.
3624
Courir, boire, manger, dormir. C’est ce dont je devrais me contenter, ces jours-ci : une forme d’être minimale, en-deçà de quoi, je le suppose, je n’en sais rien, n’en ayant jamais fait l’expérience, il n’y a rien, — qu’une vie végétative. De cette existence minimale, bien sûr, je ne puis pas m’en contenter, notamment à cause de ce surmoi moral qui me scrute, me juge, et m’accable, mais je le devrais toutefois, je le sais, tant il me semble, en effet, que chaque fois que j’essaie de faire quelque chose, le résultat auquel je parviens tient plus de la farce catastrophique que de l’exploit olympique. J’ai des goûts tellement au-dessus de mes moyens que c’en est comique, et démoralisant : comment peut-on vivre ainsi, dans une telle asymétrie, une telle incohérence entre ce à quoi l’on aspire et la réalité ? La réponse que l’univers apporte à mes attentes, mes questions, réduit ce que je suis à une importance cloportesque. Et peut-être est-ce bien, ainsi — il est bon de s’humilier, moyen par lequel, à l’échelle de l’univers, on se situe à la juste place que l’on occupe —, qu’est-ce que j’en sais ? C’est vrai, tout est vrai outre ce qui me plaît, mais on a beau savoir qu’il faut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, l’ordre auquel on se trouve réduit en changeant de la sorte rend le monde si peu désirable que l’on ne s’y conforme jamais que par découragement, défaitisme, dans une reddition sans conditions des plus humiliantes. On a été vaincu, il faut le reconnaître, et une bonne fois pour toutes : la vérité n’a aucune importance, ne comptent jamais que les circonstances. Pourtant, trop souvent, malgré toutes ces remarques pleines de bon sens, je me perds quand même dans la contemplation de lieux désirables où j’aimerais vivre, où je me vois vivre. Me disant avec étonnement : « Demeure-t-il encore réellement des lieux sur terre qui ressemblent à une nouvelle de Henry James en Italie (l’idée que je me fais de la maison où se déroulent les Papiers d’Aspern) ? » Et j’ai beau savoir que je devrais châtier sans retenue aucune et avec la plus grande sévérité cette part rêveuse de ma nature, au fond, je crois que je n’ai pas le cœur de me le reprocher : même si c’est faux, c’est un peu trop beau pour l’abîmer. Qui ne vit que dans la version actuelle de la réalité ternit l’éclat des choses : elles sont comme elles sont, seulement comme elles sont. Peut-être est-ce le fantasme de tout petit-bourgeois que d’être rentier, je n’ai pas fait de sondage pour m’en assurer, et n’en ai guère envie, non ; en vérité, ce que je voudrais, ce serait m’adonner à l’indolence et à la douceur sans retenue, sans distanciation, sans culpabilité, à la vie.
2624
Roland Garros, l’apocalypse, ou n’importe quoi. Je n’ai pas encore trouvé la solution parce qu’il n’y a pas de solution. Le problème, les problèmes, l’écrasante masse des problèmes qui semblent s’opposer à toi ne seront pas résolus, jamais ; pour t’en défaire, tu dois les détruire. Les réduire à néant. Tenter de résoudre les problèmes, c’est les reconduire intacts dans leur forme et leur formulation, inlassablement, c’est espérer que, par miracle, soudain, quelque chose va changer. Mais pourquoi quelque chose changerait ? Rien ne va changer, ce n’est pas vrai. Regarde : tout continue exactement à l’identique. Et, chaque matin, quand tu ouvres les yeux sur le monde que l’on te présente, c’est la même chose que la veille, comment ne le verrais-tu pas ? Comment ne vois-tu pas, dès lors, que ce pourrait aussi être tout à fait différent, mais que, pour ce faire, il ne faut pas changer, non, il faut raser, il faut annihiler, il faut détruire. La destruction du moi n’est pas le prélude à la destruction de la réalité (la fin du monde, la catastrophe, l’apocalypse, Roland Garros, que sais-je ?), elle est une fin en soi : une fois ton moi détruit, tu pourras te libérer. De ce que tu es, de la croyance que tu fus, de l’espoir de continuer à l’avenir. Il ne faut pas continuer. Il faut arrêter. Maintenant. Hier au soir, j’ai écrit un poème. Il y avait assez longtemps que je n’en avais pas écrit. Et, ce matin, quelques heures après le réveil, avant de sortir, je l’ai repris, ai corrigé quelques phrases, en ai ajouté d’autres, mis un point à la fin. Ensuite, je suis sorti de chez moi. Je m’en suis voulu, un peu plus loin, voulu de me soucier des autres, de leurs attitudes, de leurs existences. Et cette remarque n’a rien à voir avec ce que j’ai écrit hier. Je m’en suis voulu parce que dans ce souci critique, il y avait beaucoup de gâchis, et c’était un peu comme un symbole, lequel représente le fait que je me disperse, ne consacre pas suffisamment de temps, ou d’énergie, ou des deux, oui, des deux, à moi-même, c’est-à-dire : à ce qui importe pour moi. « Détruire le moi », si simple que cela puisse paraître, c’est aussi ce que je veux dire par là : mettre fin à la dispersion, se consacrer à la tâche, qui est évidente, pourtant, si claire que, parfois, c’est sans doute un peu imbécile de le dire ainsi, mais c’est comme cela que la formulation me vient, si claire que, parfois, c’est aveuglant. Cependant que j’écrivais ce que je viens d’écrire (depuis « Hier au soir, j’ai écrit un poème » jusqu’à « c’est aveuglant »), je me suis demandé s’il fallait que je le copie, ce poème, ou que je laisse tel qu’il est sous sa forme manuscrite dans mon cahier, avec ses ratures, ses corrections, ses traits, ses déplacements, ses hésitations. Sans succomber à la tentation de croire en l’essence génétique de la littérature, n’est-ce pas elle, la vraie forme de l’écriture ? Mais qu’est-ce que cela veut dire, « vraie forme » ? Dans son journal, à la date du 020524, Guillaume écrit : « Mon problème avec le roman, c’est que c’est une forme ronde, fermée, où tout est à sa place, où il n’est pas concevable de laisser des pans verts, ou crénelés, ou des échafaudages où que ce soit. Il faut que ce soit fini et qu’une fois arrivé au bout l’on puisse repartir pour un tour. Alors que moi, ce qui m’intéresse, c’est de ne finir pas, c’est de laisser les choses en morceaux, comme dans la vie nos vies sont en morceaux. Plus on cherche loin dans le passé, plus tout est en morceaux aussi, et à partir d’un certain point les seuls indices humains qui nous restent des civilisations viennent d’éclats de poterie, de l’art ou non de fondre les métaux, d’un reste de corps inhumés de mains de femmes et d’hommes. » Et cette dernière phrase m’a marqué. Je ne sais pas si c’est une raison de laisser les choses à l’état inachevé, par anticipation, pour ainsi dire, mais il est vrai que l’immense majorité de notre histoire est faite de morceaux cassés, de restes abîmés. « Dans la vie nos vies sont en morceaux » ; l’inachèvement serait-il alors la « vraie forme » ? (Bien que je ne l’aie pas lu, il me semble que, en écrivant cela, Guillaume pense à Pétrole de Pasolini, qu’il a lu récemment et qui semble l’avoir profondément marqué. Lisant les remarques que Guillaume a consacrées çà et là au livre, et regardant dans ma bibliothèque cet impressionnant volume acheté je ne sais plus quand et ouvert avant d’être presque immédiatement après refermé, je me suis dit qu’il faudrait que je lui consacre du temps.) Et le poème fait comme ceci :
Où sont les dons ?
étincelles qui nous éclairent
à renier le drame
— j’entends la nature dramatique de l’univers —
que gagne-t-on ?
mais qu’économise-t-on à l’admettre ?
rumeur mate, je t’entends
tu m’habilles d’une peau de feu
et flammes sont les larmes
dont j’irrigue la terre
il y a tant de raisons de fuir
Corse, Balkans, Bretagne, Algérie
noire — regard de l’enfant —
limite de la carte
qu’y a-t-il au-delà ?
où est-ce là-bas ?
à qui tend le bras on répond un coup de bâton
cassée l’identité
laquelle ne le serait-elle pas ?
aux certitudes j’oppose un geste du doigt
— ne me touche pas ne me regarde pas —
j’ai la science infuse des exils multiples
et à la pointe de notre inconsciente histoire
trace la géographie des vertiges et du
vortex populorum.
1624
QUIÉTUDE DÉCENCE RESPECT. Y avait-il écrit en capitales d’imprimerie, bien rouges, bien lisibles, à l’entrée du cimetière du Montparnasse, c’est ce que j’ai supposé, à l’intention des touristes en visite parmi les morts enterrés. En la voyant prendre la pose à côté de la tombe de Marguerite Duras, avec son air le plus intelligent et, aux lèvres, cet indicible petit sourire timide que n’aurait pas renié Mora Lisa, je suppose que c’était son modèle, elle avait dû cocher toutes les cases dans le guide de la parfaite Parisienne, je n’ai pas compris laquelle de ces règles de vie pourtant simples, élémentaires, voire primitives, dirait-on en effet si ce mot n’était pas devenu étrangement connoté, la touriste s’imaginait être en train d’observer sous l’objectif de son compagnon. Il faut dire que ces règles — quiétude, décence, respect — ne valent plus grand-chose. Partout, il semble que se faire remarquer, parler fort, et adopter un comportement grossier, pour ne pas dire aguicheur, voire putassier, soit devenu la norme. Comment s’étonnerait-on ensuite — par réaction, pour ainsi dire — du fait que des directeurs de conscience plus ou moins bien intentionnés parviennent à endoctriner des masses toujours plus nombreuses en vantant les mérites de la modestie, de la pudeur et de la soumission ? La vérité, c’est que la libération des mœurs à laquelle on a assisté au siècle dernier n’a jamais été pensée pour des individus livrés à eux-mêmes dans une forme consommée d’indigence morale, et qu’il y a loin du philosophe artiste nietzschéen créateur de valeurs à la pipelette postmoderniste qui tient lieu de guide spirituel aux foules que la vaine recherche d’elles-mêmes a égarées. Dans l’admiration que l’on a pour soi-même, on fait n’importe quoi, s’imaginant être quelqu’un d’indispensable, comme si le monde que l’on se permettait de visiter à vol d’avion attendait notre venue comme le retour du messie. La vérité, bis, c’est qu’on n’a pas les codes, et qu’on promène sa vulgarité comme une aveugle marque de distinction. Souvent, médusé, je regarde ces gens perdus dans l’expression d’eux-mêmes : ils s’aventurent sur des chemins des milliards de fois empruntés, s’expriment dans une lingua universalis qui ne vaut guère mieux qu’un patois global, affichent leur morgue banale à la recherche du énième hamburger frites de la journée. Ce serait consternant si ce n’était pas devenu normal ; le printemps n’est pas la saison du renouveau, ni des amours éternelles que l’on se promet avant de partir en vacances, mais du retour de ces hordes barbares qui voyagent à bas coût. Heureusement, depuis des semaines, il pleut, ce qui cache un peu à la face du monde, c’est-à-dire de Paris, la disgrâce du tourisme de masse. Quand la goutte froide qui plane dans le ciel sera allée traîner ses humides tendresses ailleurs, tout sera révélé sous la lumière crue de la canicule : peaux rouges brûlées de soleil, décolletés plongeants sur de surabondantes poitrines fumées, auréoles sous les bras et doigts de pieds apparents témoigneront du mépris auquel une civilisation qui ne s’aime même plus elle-même consent pour quelque facile argent. Ainsi va la ville. Ainsi va le monde. Et ma stupide homélie.
31524
Serein comme la pluie : je la regarde tomber et puis cesser de et puis de nouveau, mais pas les feuilles d’un vert profond, plus clair par endroits, marron quand elles sont mortes, qui bougent sans halte au gré du vent. Est-ce l’à-plat gris monochrome du ciel qui me met dans cet état ? Dans le jardin, tout m’avait semblé si calme, déjà, ce matin. Dans l’espace que je traversais, j’avais la sensation que rien ne me retenait, que rien ne m’entravait, que nulle résistance ne m’était opposée, autre que celle de mon corps, mais peut-être n’était-ce pas une sensation, peut-être n’était-ce qu’un sentiment, et cela ne veut pas dire illusion, erreur, non, mais. Mais quoi ? Je cherche un mot qui ne soit pas fortement connoté, et ce mot, je ne le trouve pas. Existe-t-il seulement ? Je ne le sais pas. À l’exception du 26524, depuis le 11524, je n’ai pas bu d’alcool. Je cours au moins 40 kilomètres par semaine (environ 10 kilomètres par jour, 4 jours par semaine). Pourtant, je sens que quelque chose me perturbe encore. Et cette perturbation, ce n’est pas seulement le “monde extérieur” qui la cause (la violence, la haine, la bêtise, le bruit, le faux, tout cela et le reste que j’omets ici aussi). Même si je ne crois pas en cette distinction, pour en parler, me vient toutefois l’expression que c’est en moi que cette perturbation a lieu, qu’elle vient de moi. Et ce n’est peut-être pas tout à fait inexact, non, à condition de ne pas prendre cette topologie (“monde extérieur” / “moi intérieur”) dans son acception littérale. Mais alors comment ? Eh bien, quelquefois, face au “monde extérieur” (les guillemets expriment mes doutes quant à cette notion), l’idée me vient d’ajouter une couche, pour dominer l’agression dont je me sens l’objet, et être ainsi plus fort que le “monde extérieur”, quelquefois, face au “monde extérieur”, l’idée me vient d’enlever toutes les couches, de tout supprimer, ou de faire comme si, de ne plus rien entendre, ne plus rien voir, ne plus être exposé à rien, pour vaincre en quelque sorte le “monde extérieur” par défaut. Et je sais que ces deux stratégies sont vouées à l’échec parce que, précisément, ce sont des stratégies, elles visent à faire quelque chose avec quelque chose, elles pratiquent le faire-faire, lequel faire-faire est devenu une des formes majeures, pour ne pas dire la forme majeure, de notre civilisation : on ne fait pas les choses pour elles-mêmes, on fait des choses pour faire d’autres choses avec, on ne fréquente pas les personnes que l’on fréquente pour elles-mêmes, mais pour faire des choses avec elles, pour qu’elles fassent des choses pour nous. C’est, par exemple, le sens de l’amitié qui s’en trouve modifié : non plus le plaisir de la compagnie de gens avec qui l’on aime à passer du temps, simplement parce qu’ils sont les gens qu’ils sont, mais la réunion chronométrée avec d’autres autour d’un intérêt commun. L’amour se consomme de même, qui ne s’envisage plus comme quelque chose de virtuellement éternel, mais comme une succession de moments à passer avec des partenaires multiples et variés, comme des hors-d’œuvre sans cesse renouvelés. Et, comme l’ennui est partout, il faut le fuir à tout prix. Tout est minuté, qui se digère par paquets de quelques minutes et demie. Le faire-faire, c’est le moyennement de toutes choses, le moyennement de la chose même, laquelle n’est pas toujours aussi un moyen, mais jamais qu’un moyen, et ainsi devient moyenne : nos émotions sont moyennes, nos joies sont moyennes, nos désirs sont moyens, on aime des œuvres d’art moyennes, on assiste à des spectacles moyens parce que rien de tout cela ne doit mobiliser tous nos moyens, il faut que nous soyons simultanément disponibles pour autre chose. Or, des sommes — même colossales — de choses moyennes n’en font pas des choses autres que moyennes. Et cette qualité d’être moyenne est transitive ; elle contamine tout. D’où ce sentiment de déjà-vu universel : tout semble avoir déjà eu lieu parce qu’aucune expérience ne sort réellement de l’ordinaire. Ou alors, c’est trop tard ; on est déjà mort. Au lieu du faire-faire universel, que reste-t-il à qui aspire à une expérience authentique ? Moi, qui ne désire ni la sur-exposition de la couche supplémentaire jetée des espaces déjà saturés ni la sous-exposition de la vie que l’on pèle comme un oignon pour ne plus rien ressentir du tout, que puis-je faire ? Où puis-je me tenir ? Et comment ? Je me dis : « Ce n’est qu’en étant pleinement dans ce que tu fais sans distance aucune que tu peux trouver la réponse à la question ». Et je le fais en effet. Et le faisant, j’essaie de me convaincre de ne pas considérer l’indifférence générale que ma plénitude suscite de par le vaste monde comme une objection aussi dirimante qu’elle en a l’air. C’est tentant pourtant. Exercice spirituel ? C’est vrai, cela y ressemble tant que c’en est désespérant. Ai-je un esprit ? La question est-elle plus ou moins étrange que celle-ci : « Ai-je un corps ? » Ne réponds pas.
30524
Hélicoptères dans le ciel de Paris et moi qui, la tête en l’air, cartographie ma vie. Dans « Pour l’image de Proust », Walter Benjamin écrit : « L’analyse proustienne du snobisme, qui est bien plus importante que son apothéose de l’art, représente le sommet de sa critique sociale » (Sur Proust, p. 36). Ce n’est certainement pas l’ignorance, ni encore moins le manque de finesse, qui pousse Benjamin à faire cette remarque, mais son messianisme marxiste. Plus loin, en effet, il ajoute : « Mais bien des aspects de la grandeur de cette œuvre resteront non élucidés ou inexplorés tant que cette classe n’aura pas livré ses traits les plus acérés dans le combat final. » (37) Écrites en 1929, ces lignes me paraissent d’une tristesse infinie. J’ai dit que, selon moi, chez Proust, seul l’art était rédempteur (20524). Il faut comprendre de quel point de vue Proust fait ce que Benjamin appelle « sa critique sociale » : non pas dans la perspective d’une lutte des classes au terme de laquelle, dans le combat final, une classe doit l’emporter sur l’autre, mais du point de vue du dépassement, de l’abolition des classes en tant que telles, en tant que distinctions héritées, au double sens du terme : distinctions que les enfants héritent des parents en tant que positions sociales et catégories mentales. Il y a un long passage dans Sodome & Gomorrhe où Proust, suite à un quiproquo avec le lift du Grand Hôtel de Balbec, s’interroge sur l’usage du mot « monsieur ». Le lift dit à Proust : « le monsieur avec qui vous êtes sorti » et, entendant le mot de « monsieur », Proust pense que le lift parle de Saint-Loup alors qu’il lui parle du chauffeur. Cette différence d’usage du vocabulaire apprend à Proust qu’un chauffeur est tout autant un monsieur qu’un marquis. « Leçons de mots seulement, commente Proust. Car pour la chose, je n’avais jamais fait de distinction entre les classes. Et si j’avais, à entendre appeler un chauffeur un monsieur, le même étonnement que le comte X… qui ne l’était que depuis huit jours et à qui, ayant dit : “la Comtesse a l’air fatiguée”, je fis tourner la tête derrière lui pour voir de qui je voulais parler, c’était simplement par manque d’habitude du vocabulaire ; je n’avais jamais fait de différence entre les ouvriers, les bourgeois et les grands seigneurs, et j’aurais pris indifféremment les uns et les autres pour amis, avec une certaine préférence pour les ouvriers, et après cela pour les grands seigneurs, non par goût, mais sachant qu’on peut exiger d’eux plus de politesse envers les ouvriers qu’on ne l’obtient de la part des bourgeois, soit que les grands seigneurs ne dédaignent pas les ouvriers comme font les bourgeois, ou bien parce qu’ils sont volontiers polis envers n’importe qui, comme les jolies femmes heureuses de donner un sourire qu’elles savent accueilli avec tant de joie. Je ne peux du reste pas dire que cette façon que j’avais de mettre les gens du peuple sur le pied d’égalité avec les gens du monde, si elle fut très bien admise de ceux-ci, satisfît en revanche toujours pleinement ma mère. Non qu’humainement elle fît une différence quelconque entre les êtres, et si jamais Françoise avait du chagrin ou était souffrante, elle était toujours consolée et soignée par maman avec la même amitié, avec le même dévouement que sa meilleure amie. Mais ma mère était trop la fille de mon grand-père pour ne pas faire socialement acception des castes. Les gens de Combray avaient beau avoir du coeur, de la sensibilité, acquérir les plus belles théories sur l’égalité humaine, ma mère, quand un valet de chambre s’émancipait, disait une fois “vous” et glissait insensiblement à ne plus me parler à la troisième personne, avait de ces usurpations le même mécontentement qui éclate dans les Mémoires de Saint-Simon chaque fois qu’un seigneur qui n’y a pas droit saisit un prétexte de prendre la qualité d’“Altesse” dans un acte authentique, ou de ne pas rendre aux ducs ce qu’il leur devait et ce dont peu à peu il se dispense. Il y avait un “esprit de Combray” si réfractaire qu’il faudra des siècles de bonté (celle de ma mère était infinie), de théories égalitaires, pour arriver à le dissoudre. Je ne peux pas dire que chez ma mère certaines parcelles de cet esprit ne fussent pas restées insolubles. Elle eût donné aussi difficilement la main à un valet de chambre qu’elle lui donnait aisément dix francs (lesquels lui faisaient du reste beaucoup plus de plaisir). Pour elle, qu’elle l’avouât ou non, les maîtres étaient les maîtres et les domestiques étaient les gens qui mangeaient à la cuisine. Quand elle voyait un chauffeur d’automobile dîner avec moi dans la salle à manger, elle n’était pas absolument contente et me disait : “Il me semble que tu pourrais avoir mieux comme ami qu’un mécanicien”, comme elle aurait dit, s’il se fût agi de mariage : “Tu pourrais trouver mieux comme parti.” » (S&G, II, III, pp. 414-415) À qui voudrait faire de Proust un sociologue, celui-ci répond : « Je n’avais jamais fait de différence entre les classes ». Et ne se contente pas de nier la réalité du fait social, il le réduit à une question de mots, de vocabulaire, d’usage. S’il n’emploie pas le terme « Monsieur » pour un chauffeur, ce n’est pas qu’il croie qu’un chauffeur ne pas peut être un monsieur, n’a pas droit à ce titre qui revient au marquis, mais parce qu’il n’a pas l’habitude d’employer les mots en ce sens. Et l’usage s’oppose à l’us, mieux : en fait voir la vacuité, réduit les distinctions à rien, c’est-à-dire à des habitudes héritées parmi d’autres. Ainsi, les catégories sociales à l’aide desquelles la mère du narrateur organise le monde autour d’elle ne sont pas ses catégories à elles, ce sont les catégories de son père, des catégories héritées qu’elle n’interroge pas, ne discute pas, se contente de reproduire. À rebours de cette habitude à la reproduction, le narrateur, qui passe son temps à interroger le langage aussi bien qu’à observer les rites sociaux, voit les relations que les mots et les choses entretiennent, et comment les mots, quand on en fait un mauvais usage, obstrue l’accès que nous avons aux choses. De même que les noms propres nous cachent quelque chose, le langage se durcit, s’ossifie, se sclérose quand on perd de vue qu’il est tout entier dans les usages qu’on fait du vocabulaire. Le narrateur n’a aucun mal à accepter le nouvel usage du « Monsieur » parce que, pour lui, il n’y a pas de vocabulaire définitif, ultime, dans lequel nous parlons de la réalité : c’est la contingence qui est la règle, contingence des usages, des descriptions de soi, des autres, et donc des classes. C’est tout le contraire de Morel, qui accepte les conceptions fausses de Charlus (ibid., p. 475). Proust, contrairement à ce qu’on peut lui faire dire un peu maladroitement, n’est pas le critique d’une classe sociale (au choix, l’aristocratie ou la bourgeoisie, tout dépend de ce qui arrange la lectrice), c’est un satiriste universel. Ainsi, Morel, qui boit les paroles de Charlus est tout aussi ridicule que ce dernier. « “Quant à tous les petits messieurs qui s’appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, il n’y a aucune différence entre eux et le dernier pioupiou de votre régiment. Que vous alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la comtesse Pipi, c’est la même chose, vous aurez compromis votre réputation et pris un torchon breneux comme papier hygiénique. Ce qui est malpropre.” Morel avait recueilli pieusement cette leçon d’histoire, peut-être un peu sommaire ; il jugeait les choses comme s’il était lui-même un Guermantes et souhaitait une occasion de se trouver avec les faux La Tour d’Auvergne pour leur faire sentir par une poignée de main dédaigneuse, qu’il ne les prenait guère au sérieux. » Lui, fils de valet, en adoptant la hiérarchie d’une famille à laquelle il est en tout étranger, demeure prisonnier du monde social, et se fait l’esclave de son maître. Pour Proust, il n’y a pas de fait social. Et c’est en cela que la Recherche est immense : il se moque des Verdurin tout en racontant l’ascension qui les place au sommet de la hiérarchie sociale, il est fasciné par la beauté de Mme de Guermantes, par ses toilettes, la façon dont son langage la rattache à l’histoire et la terre de France, mais ne manque jamais le moindre de ses travers, de ses mesquineries, de ses médiocrités (cf. la maladie de Swann). La raison pour laquelle, dans ses descriptions de la vie mondaine, même quand il est présent, le narrateur semble absent, est qu’un écrivain, même quand il est dans le monde, doit toujours y demeurer étranger. L’écrivain est toujours dedans-dehors. Parce que, dans le moment même qu’il vit, il écrit, il se prépare à l’écriture, et ne se contente ainsi jamais de vivre, mais toujours aussi d’enregistrer pour écrire, décrire et redécrire, sans la moindre pitié, sans la moindre complaisance, ni pour lui-même ni pour les autres, parce que toute pitié, toute complaisance, est un mensonge et que, qui veut dépasser l’erreur, sortir enfin de l’erreur, c’est toute la vérité qu’il lui faut dire. (voir la lettre à Jacques Rivière du 7 février 1914 : « Je suis donc forcé de peindre les erreurs, sans croire devoir dire que je les tiens pour des erreurs ; tant pis pour moi si le lecteur croit que je les tiens pour la vérité. ») Proust embrasse le monde dans toute son ampleur, il n’en est pas le juge : sa satire, drôle, dévastatrice, n’est pas son dernier mot, c’est un étage de sa construction.
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Je me suis fait violence tout à l’heure. Nous remontions le boulevard, avec Daphné que j’accompagnais à la Schola, et dans la vitrine de la librairie, j’ai vu Au-delà du style, ces interventions que Morton Feldman a faites au festival de Middelbourg lors des trois dernières années de sa vie, interventions orales que j’ai traduites, il y a quelques années. Et je ne sais pas si c’est à cause de mon dernier échange de mails avec l’éditrice de cet ouvrage, échange au cours duquel je lui faisais remarquer qu’elle aurait tout de même pu indiquer que j’étais le traducteur du livre dont elle parlait dans cet entretien qu’elle avait accordé à un journal en ligne, ce à quoi elle me fit cette réponse effarante : « on ne peut pas tout citer », mais je me suis décidé à entrer dans la librairie. J’ai demandé qui s’occupait de la vitrine au libraire que je connais de vue et, je lui ai raconté que j’étais très heureux, chaque fois que je passe devant la librairie, comme j’habite dans le quartier, cela arrive assez souvent, c’est le moins qu’on puisse dire, de voir un livre que j’avais traduit exposé, mais que, comme j’étais aussi écrivain, il me semble que ce serait bien de mettre en vitrine les livres que j’écris. Et, étonnamment, le libraire ne m’a pas insulté, il ne m’a pas envoyé balader, non plus, non, il m’a demandé chez qui j’avais publié et ce que j’avais publié, je lui ai répondu, et il a cherché dans son logiciel (Ellipse, celui-là dont je me servais déjà quand je travaillais chez Grasset, avec toujours cette même interface beigeasse, bleu et rouge d’un autre temps, dégueulasse), et puis j’ai dit que je devais accompagner ma fille à la Schola et merci et au revoir. J’étais très content de moi parce que, contrairement à ce que je pensais à mon sujet avant d’entrer dans la librairie pour faire la remarque que j’avais à faire (cette remarque, je me l’étais déjà faite à plusieurs reprises dans ma tête sans jamais entrer vraiment dans la librairie pour la faire réellement, mais toujours et simplement en imagination), j’ai dépassé le simple stade de la vie imaginaire qui est la mienne pour passer à l’acte dans le monde réel. Et ce n’était pas désagréable, non. Ce n’était pas agréable, non plus, non, c’est vrai. Parce que c’est vrai que je trouve parfaitement vulgaire de se signaler de la sorte, d’attirer ainsi l’attention à soi, comme s’il fallait se vendre à la criée, et c’est probablement ce qu’il faut faire, je ne sais pas, pour avoir du succès, mais je ne sais pas faire, moi, je ne sais pas me vendre, je trouve que c’est dégoûtant, et je sais bien que cette forme d’élégance dans ce monde où il m’a été donné de naître n’est pas dans le ton de l’époque, mais qu’y puis-je ? Ce n’est tout de même pas de ma faute. Alors, contrairement à ce que j’ai écrit ici même il y a quelques mois de cela, je me suis fait violence et j’ai fait ce que je viens de raconter, et je n’ai aucun doute à ce sujet, cela semblera parfaitement ridicule à quelqu’un de normal, quelqu’un qui a l’habitude d’aller au-devant de la vie, de parler fort, de faire du bruit, de se faire remarquer, d’attirer l’attention à lui, mais moi, je ne suis pas comme ça, ce n’est pas que je ne me trouve pas génial — je sais que je suis génial — mais, pour moi, les livres — les bons livres, cela va de soi, les autres ne devraient même pas exister, on ne devrait pas les écrire et encore moins les publier, ce qui réduirait la production littéraire mondiale de 99,9% environ — les livres se suffisent à eux-mêmes, tout ce qui les entoure (la Presse, la Promotion, la Vente, que sais-je encore ? ) est une répugnante prostitution. Et l’idée d’en participer me dégoûte tout bonnement.
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Sentiment double : de n’avoir pas bougé et d’être parti très loin. Pourtant, c’est toujours ce même fragment d’univers délimité par la géographie de la ville où je vis que je regarde. Et, depuis hier, rien n’a changé. Ni le temps ni l’espace. Je suis exactement au même endroit, je fais exactement la même chose, regarde dans la même direction, écris au même sujet. Vraiment ? Dans ce texte que j’ai commencé hier, tout cela, je l’écris. Et puis, je dessine ce que je vois. Pas la totalité de ce que je vois, non, cela ne se peut pas, mais ce fragment du fragment de l’univers sur lequel je m’attarde. Bien ou mal dessiné, dessiner bien ou mal, cela m’est égal. Le dessin me permet de montrer le fragment de l’univers que je regarde, ce qui m’intéresse là, en l’indiquant avec précision, ou alors ce sur quoi je veux rester, ce devant quoi je ralentis afin de prendre le temps de le déchiffrer. Je la trouve belle, cette attention que l’on peut porter aux choses qui nous entourent parce qu’en leur portant cette attention, on perçoit qu’elles ne nous entourent pas, non, les choses ; nous ne sommes pas le centre d’un espace clos qui se détermine en fonction de nous, nous sommes parmi les choses, avec l’espace, partout, avec tout. Je regarde ces toits à la Mansart, et ce sont d’autres vies que la mienne qui se signalent sans aucune manifestation de leur singularité, des vies sans alarme, sans mouvement, n’était le bruit presque continu qui monte du boulevard (sirènes absurdes, véhicules qui vont et viennent), tout semblerait calme, existant dans une parfaite indifférence à ces multiples manifestations d’urgence, de puissance qui, bien qu’elles assourdissent ce qu’elles traversent, ne parviennent pas à dissimuler qu’elles sont d’insignifiantes nuisances. Je me détourne d’elles, mon regard s’accroche aux toits, épouse leur rythme, toutes ces vies, là, auxquelles on peut rêver, toutes ces histoires lovées qui passent ignorées, mais réelles, pourtant. Il y a presque quelque chose d’exotique à observer un lieu si familier. Et je pense : Rien ne me distingue du reste de l’univers, rien ne m’en sépare, rien ne m’en éloigne. Quand il m’arrive de vouloir m’enfuir, ce n’est pas pour quitter le monde, au profit d’on ne sait quel autre, mais pour rejoindre plutôt ce monde-ci, abandonner toute relation avec lui, toute forme de séparation d’avec lui, et être le moins possible, c’est-à-dire : être le moins moi possible. Mon moi se dilue dans l’humidité de l’atmosphère. Regarde, je suis comme la pluie.
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Fatigué aujourd’hui. Mais ce matin, je vais quand même courir : dix kilomètres et demi. Le « et demi », malgré ses apparences dérisoires, et pas seulement ses apparences, est important parce qu’il dépasse les dix kilomètres par course auxquels je me limite (ou m’astreins) en temps normal. Ainsi, malgré la fatigue, je parviens à une certaine forme de dépassement, lequel n’est pas une fin en soi, n’est même pas réellement une fin du tout, mais plutôt un indice à propos de qui je suis en ce moment, qui le « moi » que je suis en ce moment voudrait être, et parvient à le faire advenir, malgré tout, malgré toutes les raisons objectives de ne pas le devenir. Et par « objectives », j’entends aussi bien « extérieures » à moi, que : « par paresse », « fatigue », « inconséquence », « médiocrité ». Si courir n’efface pas la fatigue, courir lui donne toutefois une forme différente, plus vivante. C’est étonnant à dire, et peut-être pas très intéressant, mais c’est vrai. Pourquoi dis-je « pas intéressant » ? À qui suis-je en train de parler sinon à moi-même ? Eh bien, toujours à quelqu’un d’autre, le journal n’est jamais un monologue, même s’il est « intime », même s’il est secret, il présuppose toujours un autre à qui il s’adresse, cet autre fût-il fictif ou d’une nature ontologiquement ambiguë (« Cher journal, »). Dans l’après-midi, après avoir longtemps cherché, j’ai écrit le commencement d’un texte. Il n’a pas de titre, ce sont simplement des phrases comme ça, les unes à la suite des autres, qui racontent ce que je vois, ce qu’il y a autour de moi. Quelle différence avec mon journal ? Eh bien, mais cela n’a rien à voir. Je voudrais que ce texte se déplace avec moi (dans une première version de cette phrase, j’avais employé le verbe « trimballer », mais le familier de ce vocabulaire me déplaît, qui donne l’impression d’un poids que je traînerais, d’une contrainte, de quelque chose de pénible, alors que ce serait tout le contraire : une joie), que nous voyagions ensemble. J’imagine que des éléments extérieurs pourraient entrer dans ce texte, et par « extérieurs », j’entends : autre chose que des phrases, — des images, des dessins, des documents, ce qui appellerait une mise en page différente de celle quasi monolithique de ce journal par exemple (qui ne connaît plus de retour à la ligne depuis des années, si ce n’est entre les dates), dès la composition du texte (plus de marges, plus d’espace, pour accueillir autre chose, donc, que des phrases). J’ai eu plusieurs idées de titres, mais aucune ne me satisfait. Alors, pour l’instant, le fichier porte le nom de la première phrase. Pour répondre à M., je cherche le passage où Robert Kahn dans son éditions de ses écrits sur Proust note que Benjamin prenait Monsieur Albert (le tenancier du bordel à qui Proust avait prêté de l’argent pour qu’il monte son affaire) pour le modèle de l’Albertine de la Recherche. C’est une erreur de chercher « dans la vraie vie », les modèles des personnages de Proust, la Recherche, ce n’est pas le bottin : la littérature est une puissance de transmutation. Mais je comprends cette obsession, malgré les erreurs qu’elle pousse à commettre, et je la trouve belle : quand elle n’est pas vulgairement voyeuriste, elle témoigne de l’importance que l’explorateur accorde à la littérature. Pour cet explorateur, d’un certain point de vue — ce point de vue qui pousse l’intérêt de la vie et de la littérature à son maximum —, il n’y a pas de réelle différence entre la vie et la littérature, ou plutôt : l’idée que la vie et la littérature ne sont pas si différentes qu’on peut être amené à le croire spontanément est ce qui rend la vie et la littérature (encore plus) passionnantes.
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Je ne sais pas quoi dire. Et je n’écris pas que je ne sais pas quoi dire parce que, disons, aujourd’hui, je ne saurais pas quoi dire, en particulier. Ce n’est pas que je manque d’idées ou de ressources pour dire quelque chose. De plus en plus, au contraire, il me semble que, tandis que, avant, je n’écrivais pas assez, j’écris peut-être un peu trop. Toutes ces phrases que j’écris chaque jour, en effet, est-ce que ce n’est pas trop ? Ce qui me console, c’est que, relativement au nombre de phrases que j’écris chaque jour, presque personne ne lit ce que j’écris, j’entends : le ratio nombre de phrases / nombre de personnes qui lisent ces phrases tend vers zéro. Aussi, si je dis que je ne sais pas quoi dire, ce n’est pas littéralement que je ne sais pas quoi dire, c’est que, si l’on me demandait, comme on demande aux gens connus, Alors, vous avez quelque chose à dire, Monsieur Orsini, je répondrais, Euh, en fait, non, enfin, je ne crois pas, Mais à quel sujet ? Euh, je ne sais pas, en général, quoi, en général, je n’ai rien de particulier à dire, quoi. Littéralement, ce n’est pas vrai : ou bien je ne parle pas du tout (ou presque pas, soyons honnêtes) ou bien je parle trop, et tant que, parfois, quand nous avons des gens à déjeuner ou à dîner, ce qui, heureusement, n’arrive pas souvent, Nelly me dit : Mais, laisse-le ou laisse-la parler, enfin, et la plupart du temps, même pas à contrecœur, je m’exécute, ce qui est en parfaite contradiction avec le fait que je n’aie rien à dire et le fait que je parle trop, puisque je dis des choses et que, quand Nelly me dit que je parle trop, je parle moins. C’est vrai que personne ne me demande : Alors, Monsieur Orsini, qu’est-ce que vous avez à dire ? Et, à vrai dire, je ne sais pas si c’est dommage ou si c’est une chance, pour moi, pour les autres, non, je ne sais pas, que personne ne me pose la question, je ne sais pas. Hier, j’ai regardé les deux premiers épisodes de Feud: Capote vs. The Swans, la série qui raconte l’histoire de Truman Capote en train de trahir ses richissimes amies pour palier le fait qu’il boit tellement qu’il n’a plus la moindre idée pour écrire un livre alors qu’il doit 400000 dollars en dollars des années 1970 à son éditeur, qui les lui réclame, d’ailleurs, pas fou, l’éditeur, et, en dépit du fait que l’acteur jouant Truman Capote avait l’air de parodier Philip Seymour Hoffman dans le rôle de Truman Capote dans Capote, le film qui raconte l’histoire de Truman Capote en train d’écrire In Cold Blood, j’ai eu envie d’être Truman Capote. Envie d’être Truman Capote, c’est-à-dire : pas d’être gros et chauve et alcoolique, non, mais volubile comme lui, et dire des horreurs en faisant rire de riches convives au cours de fastueux dîners. En regardant cette série raconter l’espèce de grandeur et de décadence de Truman Capote, je n’ai pu m’empêcher de penser à Marcel Proust, m’empêcher de voir Marcel Proust à travers Truman Capote, et de noter que, lors des mondanités racontées dans la Recherche, Proust s’efface au profit du narrateur, et semble tout à fait absent des mondanités que la Recherche raconte, à tel point qu’on se demande s’il est vraiment là et qu’on se demande, s’il était à ce point absent, ce que pouvaient lui trouver tous ces gens du monde qui l’invitaient à leurs mondanités. Peut-être que la vie, ce serait assez proustien, après tout, de le dire ainsi, assez, voire un peu trop, peut-être que la vie doit s’effacer au profit de la littérature, et peut-être que la personne doit s’effacer au profit du personnage, l’écrivain au profit du narrateur, peut-être pas, peut-être que Proust nous ment, non qu’il invente tout cela, mais qu’il se pose en œil extérieur au monde, ce qu’il n’était pas, mais c’est aussi cela, l’invention littéraire, écrire des choses qui ne sont pas, n’ont jamais été, ne seront jamais. Dans l’édition de la Pléiade, ainsi, nombre de notes sont particulièrement décevantes parce qu’elles nous tirent du roman pour nous reconduire à la réalité, laquelle est sans commune mesure avec le roman, comme in fine Montesquiou est sans commune mesure avec Charlus. Regardant cette série racontant la grandeur et la décadence de Truman Capote, j’avais envie d’être lui, mais je ne pouvais m’empêcher que ce devait triste de n’être pas un moraliste, d’être dans un monde pour n’y rien changer, pour simplement en faire partie, et d’ailleurs, quand il écrit, Capote n’est pas capable d’inventer un monde avec le monde dans lequel il vit, il ne peut que le réciter. Une des lectures qui m’a le plus marqué de la Recherche est celle qu’en fait Richard Rorty, dans Contingency, Irony, and Solidarity, où il affirme que le succès de l’œuvre de Proust est dû au fait qu’il avait « no reason to believe that the sound of the name “Guermantes” would mean anything to anybody but his narrator. If that same name does in fact have resonance for lots of people nowadays, that is just because reading Proust’s novel happens to have become, for those people, the same sort of thing which the walk à côté de Guermantes [sic] happened to become for Marcel — an experience which they need to redescribe, and thus to mesh with other experiences, if they are to succeed in their projects of self-creation. » (CIS, 118) Nous passons notre vie à décrire les autres et nous décrire nous-mêmes, conscients que nous ne parviendrons jamais à une version définitive de nous-mêmes ni des autres parce qu’il n’y a pas de vocabulaire final, pas de moi essentiel, pas de description ultime de la réalité, nous cherchons des façons de rendre compte du monde dans lequel nous vivons et de la place que nous pouvons bien y occuper, toutes choses qui ne cessent de varier, de changer. Tout est contingent. Mais que tout soit contingent, cela ne signifie pas que rien n’a d’importance, cela signifie qu’il n’y a pas de manière de dire une bonne fois pour toutes ce qui a de l’importance ou ce qui n’en a pas, pas de test ultime pour savoir ce qui, en définitive, a de l’importance et ce qui n’en a pas. Quand Borges, ainsi, dans sa préface à l’Invention de Morel de Bioy Casares, écrit : « Il y a des pages, il y a des chapitres de Marcel Proust qui sont inacceptables en tant qu’inventions, et auxquels, sans le savoir, nous nous résignons comme au quotidien insipide et oiseux. », il avoue à mon sens être réfractaire à la contingence, et s’accroche à une fin dont l’absence le rend nostalgique. Proust écrit depuis la mort, depuis une maison hantée où, comme le dit Morton Feldman, il n’y a pas de fantômes. Les fantômes sont ailleurs, dans une langue toute neuve, que chacun doit s’inventer pour vivre sa vie.
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