29.4.24

Thoreau en 1854 : « Our inventions are wont to be pretty toys, which distract our attention from serious things. They are but improved means to an unimproved end, an end which it was already but too easy to arrive at. » Au fond, n’est-ce pas la critique que nous sommes fondés à adresser à toute forme de progrès ? Ce dernier laisse non seulement intact le plus important, mais surtout il nous en détourne, il concentre notre attention ailleurs, la confisque, l’absorbe, la consomme, nous en prive. Car, contrairement au progrès qui est inépuisable, notre attention est limitée. Elle est finie. Parfois, même, nous voudrions la mobiliser, mais il n’y en a pas plus, c’est comme si elle s’était volatilisée. Or, ce n’est pas vrai, elle ne s’est pas envolée, elle a été captée et utilisée à d’autres fins que celle à laquelle elle est destinée. Elle a été épuisée. Notre attention n’est pas faite pour consommer du temps, mais pour l’organiser, lui trouver un sens. Le progrès nous fait désormais accroire que le plus important n’est pas le plus important, que le sens ne compte pas, que tout peut être substitué à n’importe quoi, du moment qu’on peut lui attribuer la même valeur, et que le fait qu’il soit difficile, voire impossible,  parfois, de faire la différence entre une chose et une autre est la preuve irréfutable qu’elles sont identiques. Qui parvient encore à faire la différence ou cherche malgré les évidentes difficultés causées par le progrès pour parvenir à faire la différence à faire la différence se trouve aux frontières de la folie, sur une ligne abstraite où le sens et le non-sens se confondent, se convertissent sans cesse l’un dans l’autre, où les formes sont brouillées, les contours flous, les phrases changent de sens cependant même qu’on est en train de les lire en sorte que, à la fin, elles disent le contraire de ce qu’elles disaient au début et que, peut-être, en vérité, la fin est le début, à moins que ce ne soit l’inverse,  en vérité, comment savoir, tout est tellement embrouillé, et je me sens si fatigué, il est tard, très tard, déjà, où avais-je donc bien pu passer pendant tout ce temps, dans quelle faille de l’univers ai-je bien pu m’égarer ? Égaré, c’est le mot juste, oui. Égarés, nous le sommes tous, oui. Et il n’y a pas de guide pour sortir du labyrinthe où notre chemin s’est perdu, pas de fil, pas de fille de roi pour nous tirer de notre mauvais pas, tout cela, ce sont des notions d’avant, il y a bien longtemps qu’elles sont caduques, le progrès a fait son œuvre, et on ne l’arrête pas, non, à chaque époque de l’histoire, tout recommence : le progrès ne fait que commencer. Et comme on ne peut arracher nos propres pensées de notre corps, ces pensées qui ne nous appartiennent pas, que d’autres ont pensées pour nous afin de nous les faire penser, il faudrait fuir, oui, fuir, mais où ? Se trouve-t-il un endroit sur terre qui échappe encore au maillage satellitaire ? Et, à supposer que oui, pour combien de temps encore ? Combien de temps faut-il au progrès pour arriver ? Note que je ne prêche pas la haine du progrès. Mais alors quoi ? Je ne sais pas. Rien. Ou le revers de l’égarement : l’oubli, la disparition, ce silence étrange où l’on s’entendra enfin parler.

28.4.24

Pour ne pas devenir fou, il me faut embrasser la folie. Oublier le ressentiment que je conçois en haïssant ses causes. Qu’elles le soient, haïssables, ses causes, la mise au jour de ce fait me semble vaine, en pure perte. Je suis là, me tiens dans le flux de l’univers et ce qui coule sur ma peau comme au plus profond de ma chair, inonde mes os, je le sens, cela est invivable. Immonde. Et pourtant, cela, c’est la vie. Quand même je voudrais vivre une autre vie que la mienne — j’entends : une vie radicalement différente de la mienne —, je ne le pourrais pas. La forme des vies qu’il est possible de vivre est déterminée a priori par des agences qui me sont en tout étrangères. Et qui voudrait se réfugier quelque part dans les bois ne transformerait en rien le monde, ne le rendrait pas meilleur, loin de là, mais continuerait d’y vivre cependant, semblable à l’autruche, s’enterrant seulement pour ne plus rien voir, ne plus rien savoir de rien. À mon rêve naïf de vivre au bord d’un étang quelque part en Dordogne, ce matin, un article dans le journal est venu répondre de façon définitive par les mots que voici : police de l’eau. J’ai d’abord cru à une outrance journalistique, la chose est fréquente de quelque bord politique qu’elle vienne, mais non, il n’en est rien ; — ce n’est que la réalité. Et ainsi, à qui rêve de rejouer la scène originelle du bord de l’étang de Walden sur n’importe quelle rive intérieure, l’administration du territoire répond par la négative et demande ses papiers d’identité. Plus rien ne doit échapper au contrôle intégral, ni l’intimité (cet autre article qui s’interrogeait sur le caractère problématique ou non de la levrette ne se concluait-il pas sur cette sentence sexologique, je cite : « Le plaisir est en soi un acte militant » ?) ni l’espace où habiter, ni les fantasmes, ni les désirs, ni les rêves, ni les pensées, il en va de l’intérêt des personnes, de leur bien, et il n’y a rien in fine qui ressemble tant à un régime totalitaire qu’un régime démocratique. L’impossibilité d’avoir des pensées à soi, des sentiments à soi, d’habiter un espace à soi, voilà la forme que prend la folie. Et à mesure que la civilisation avance, c’est la possibilité même, non seulement de mener, mais d’imaginer une vie authentique — ou, plus prosaïquement, modérément sauvage — qui est niée. On ne peut pas prononcer un mot sans le faire précéder de son autosocioanalyse, on ne peut pas faire un pas sans établir au préalable son bilan carbone, et qui ne dresse pas chaque jour la liste des micro-agressions dont il s’est rendu coupable commet un péché mortel. Toute parole est suspecte, tout geste déplacé. Il faudrait pouvoir arracher ses propres pensées de son corps et les jeter au loin, mais cela non plus n’est pas possible : naturellement, nous sommes des êtres culturels, et tout ce que nous vivons, c’est la vie des autres.

27.4.24

Je préfère passer la sangle et, la guitare collée contre moi, jouer tout ce qu’il me passe par la tête, être tout entier dans la musique que j’improvise ce faisant, plutôt que de me perdre en considérations vaines sur l’état du monde. Si je considérais l’état du monde, ou seulement l’état de cette infime partie du monde où je vis, qu’est-ce que cela m’apporterait ? Est-ce que cela me procurerait un sentiment de puissance, d’importance,  une sorte de satisfaction morale, propre à qui sait ce qu’est le bien et le sachant, le fait, comme toutes ces bonnes gens qui éructent, on les voit à la télé, elles aiment bien ça, être filmées, même si elles se cachent derrière des slogans, des idées préconçues, des préjugés, elles aiment se montrer, d’autant qu’on a les yeux rivés sur elles et, si on n’y prête pas attention, on s’imagine que c’est cela, et cela seul, le monde ? Ce n’est pas vrai que c’est cela, et cela seul, le monde, ce n’est pas vrai, mon corps collé à ma guitare, c’est cela, cela aussi, le monde, et qu’il n’y ait que moi qui entende ce que je joue, quand je ne branche pas ma guitare dans mon amplificateur, cela ne signifie pas que ce soit moins le monde que cela, les sons vibrent dans mes oreilles et vibrent dans l’univers font vibrer l’univers. Ce n’est pas du plaisir que je ressens quand je joue de mon instrument, est-ce que je ressens un quelconque sentiment ? je n’en suis pas certain, non, alors qu’est-ce ? Eh bien, la perfection. N’être nulle part ailleurs que là où l’on est, être sans distance par rapport à ce que l’on est en train de faire, se trouver dépourvu de toute intention préalable, ne viser aucune action postérieure, épuiser l’existence dans le moment que l’on est, n’aspirer à rien d’autre que cette durée, se tenir dans la finitude la plus exacte, voilà en quelques mots ce que c’est que la perfection. On devrait être en mesure de s’interdire toute activité qui n’épouse pas ces critères. Qu’on ne le puisse pas, qu’on soit toujours contraint de composer, de transiger, d’effectuer des actes qui s’étendent au-delà d’eux-mêmes — tant dans ce qui les précède et qui participe d’une volonté (et toute volonté est une volonté qui n’est pas la nôtre) que dans ce qui leur succède, les fruits qu’ils portent, et qui tendent à une autre fin qu’eux-mêmes, une fin à laquelle nous sommes étrangers, quand nous n’y sommes pas purement et simplement indifférents —, c’est la preuve que nous ne sommes pas libres, la preuve que la liberté n’existe pas. Ne peut être libre que l’acte autotélique, dont la finitude n’est pas un défaut, pas un manque, pas un appel à autre chose que lui-même, mais la forme que prend sa perfection quand il est à lui-même sa propre fin. Nos actes sont allotéliques parce que nous méprisons la perfection — que nous voyons comme une sorte de tache que laisse une rigueur excessive sur nos actions —, parce que nous avons des idées derrière la tête, parce que nous avons des idées partout et que nous sommes obsédés par l’idée de les exprimer, par tous les moyens, et généralement par la violence, la domination d’autrui qu’on réduit au silence, qu’on nie. Nous aimerions la perfection comme forme de soi — accomplissement de soi en soi — si nous n’avions pas si peur de la finitude, si nous l’acceptions pour ce qu’elle est ; la dimension spatiale et temporelle de notre existence, de l’existence de toutes choses. Et où suis-je, moi, quand j’écris cela ? Dans le même univers que la musique ? — Je le crois.

26.4.24

Cœur nomade, dit l’éthique du moment, mais cul sédentaire, je lui réponds. Quand mes vœux me porteraient ailleurs, exactement : le cul nomade et le cœur sédentaire. Dans une langue que je ne parle pas, aujourd’hui, j’ai écrit un poème. Exil étrange (quasi pas un pléonasme) qui correspond à mon sentiment, — toutes ces langues qui me précèdent et que j’ignore ou ne sais qu’à moitié, dans l’émotion de l’à peu près. J’essaie de les faire entendre, pas à une autre oreille, non, à la mienne. C’est pourquoi j’ai écrit ce poème, et pourquoi je le garde pour moi. C’est une version du chez-soi, le poème, ou une façon de se frayer un chemin vers lui. Où me guident mes pas, mon cœur le sait. C’est cela que dirait ma morale si jamais elle trouvait enfin un espace où s’exprimer. Mais existe-t-il ? Je ne le sais pas. Je cherche. Ou quelquefois pas. Je l’attends. Et souvent, les paysages que j’ai dans la tête ne sont pas ceux que parcourent mes pieds. « C’est beau, Paris », me suis-je tout à l’heure, arpentant les quais où les guinguettes n’étaient pas encore ouvertes,  et les touristes agglutinés devant le futur défilé (défilé du futur), « mais il y a trop de monde, — trop de monde et pas assez de vide. » J’aimerais mieux, je crois, une beauté plus éparse, des scènes plus pauvres, moins de monuments, et plus de nus moments. Et ainsi, je pense à des êtres que je n’ai pas connus et dont on m’a parlé à peine. Mais le vide de la scène n’est pas semblable au vide de mon histoire. Peut-être même que, sous l’apparence homonyme, des différences extrêmes se font entendre à mon oreille. Et je les écoute. Et c’est pour elles, alors, pour parvenir à les entendre avec la plus grande distinction, la plus grande articulation, c’est pour elles, alors, que j’écris. J’ai tellement rejeté mon nom, pur produit en cela que je suis d’une éducation républicaine, et tout le sens originel qu’il révèle dans son expression, qu’il m’arrive d’avoir l’impression que ce n’est pas le mien. Et, en effet, il n’est pas à moi, on me l’a donné. Et ce don, est-ce un cadeau empoisonné ? Ou, pour formuler mieux (avec plus d’amour) la question, comment faire pour qu’il ne le soit pas ? Cette relation au nom, je crois que j’en prends conscience seulement à présent, cette relation difficile, ambiguë, entièrement de proximité et de rejet, de fascination et de répugnance, d’attirance et de dégoût, est présente dès les premières pages d’Et partout c’est la guerre. La partie consciente de ma langue parlait de l’Europe et la partie inconsciente de mon nom propre à moi parce que mon destin, c’est celui de l’Europe, parce que je suis l’Europe, je suis l’histoire de l’Europe. Et je porte, chargé dans mon nom comme une balle dans un revolver, le destin de l’univers. La terre tourne autour de lui, comme le barillet autour du canon. Pan ! Pan ! — c’est le bruit que fait cet amour inconnu qui se porte à la terre où l’on n’a pas vécu.

25.4.24

Une question simple à laquelle on n’a soudain plus la réponse : comme cela, plus souvent, la vie, s’il vous plaît. Devant la lumière blanche de mon écran, je ne sais pas quoi dire. Ce matin, il y avait un beau soleil dans le ciel bleu au-dessus de ma tête. À peine sorti de l’appartement, j’ai brièvement passé en revue les différentes idées que j’ai eues ces derniers temps et qui ont reçu au moins un début de développement. Je me suis dit que c’était peut-être trop et, du point de vue de l’accomplissement, un tel sentiment n’est pas complètement à côté de la réalité (à un moment, je me suis même représenté la forme que pourraient prendre dans mes œuvres complètes ces projets inachevés si je devais mourir aujourd’hui ou avant de les avoir menés à bien), mais si je ne suivais qu’un seul chemin, ne ferais-je pas fausse route ? C’est Bolaño qui disait qu’il fallait toujours écrire plusieurs histoires à la fois sinon on finissait par écrire toujours la même. Mais alors les œuvres comme celles de Saint-Simon, de Proust, de Musil radotent-elles ? Peut-être que oui. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. L’image de la question simple à laquelle on n’a plus la réponse, soudain, exprime une attitude face à la vie, laquelle se sent mal à l’aise avec les réponses définitives ou les épidémies intellectuelles. Par « épidémie intellectuelle », j’entends ce phénomène de contagion qui fait que, à certaines périodes de la vie sociale, tout le monde parle exactement de la même chose et que se succèdent ainsi sur le devant de la scène publique des gens qui, sous des apparences fort différentes, racontent tous exactement la même chose. Peut-être que s’ils appliquaient la méthode Bolaño, ils feraient preuve d’une plus grande originalité, mais je ne crois pas que leurs problèmes soient des problèmes d’écrivains. Ce sont des problèmes bien plus humains (et ce n’est pas forcément un compliment). Raconter la même chose que tout le monde en l’enveloppant sous une apparence différente est un bon moyen d’exister, de réussir socialement, mais c’est probablement aussi la garantie d’une disparition à l’image des réponses dont je parlais à l’instant : définitive. Et la haine de l’originalité que notre époque a développée est une réponse à cette angoisse, ou plutôt une tentative vouée à l’échec d’échapper à la question angoissante : Mais que restera-t-il de moi ? (Rien.) Au fond, c’est la certitude qui rend les gens inintéressants (et ennuyeux). Dans le regard de qui confesse ne pas savoir, voire ne rien savoir, se déroulent des événements bien plus grands que sur toutes les scènes politiques du monde, où vocifèrent les spécialistes de la manifestation, parce que tout vacille et pourrait s’effondrer, dans ces yeux-là, et c’est terrifiant, oui, mais c’est surtout sublime. Quand je m’inflige la lecture de la presse comme je l’ai fait aujourd’hui, j’ai l’impression de tomber dans un trou dont il m’était possible avant d’y plonger de soupçonner la profondeur (la profondeur de ce trou m’était connue, c’est peut-être ce qui m’a fasciné : m’abîmer) et dont, même en descendant plus bas, encore plus bas, je ne vois pas le fond, tout est clair, tout est même transparent, beaucoup trop lisible, et, pourtant, rien n’a de sens, et que ce puisse être la vie, cela, si je n’en suis pas étonné, j’en conçois tout même une tristesse certaine, grande, en fait, non pour les autres, mais pour moi, parce que je suis comme cela, parce que dans cette image du trou sans fond, je sais que je trouve le reflet de la mienne, et de ma faiblesse, de ma médiocrité et que, au lieu de travailler comme je le devrais, je me disperse, le temps s’est enfui, il m’a échappé, la journée est perdue, tout est fichu, je n’ai avancé sur rien. Où passe ma volonté ? J’aimerais le savoir — pour la libérer. 

24.4.24

Ce matin, le contenu de la lettre recommandée avec accusé de réception a révélé dans toute sa crudité l’insignifiance de mon existence : pas de convocation en vue de mon audition pour activités subversives et terrorisme intellectuel, pas d’héritage surprise me plaçant à la tête d’une fortune colossale, pas de radiation définitive du SERF, non, rien, que l’URSSAF, et cet impayé de la dette duquel je me suis déjà acquitté, avant même de savoir ce qu’il y avait dedans le courrier. Et, en y songeant à présent, je ne sais pas ce qui fut le plus décevant : que rien d’exceptionnel ne m’arrive ou que je sache déjà ce que contient la réalité avant même qu’elle n’arrive ? Est-ce pour compenser par anticipation cette nullité absolue que, avant de me rendre au bureau de poste afin de récupérer mon pli, trois semaines après y avoir travaillé pour la dernière fois, j’ai écrit un nouveau chapitre de tombe. ? Peut-être, mais pas le chapitre que j’avais prévu d’écrire, — un autre autre. Ainsi, ce texte vit-il une vie bien à lui, souterraine par moments, dirais-je, qui ressurgit quand rien ne semble me disposer à lui, mais les choses se font, et moi, j’existe. Malgré tout, oui, j’existe. Déclaration un peu imbécile, ou du moins superflue, j’en conviens, comme si on pouvait en douter. Eh bien, oui, justement, on le peut, en douter : le monde est chargé d’une infinie puissance d’effacement et, quand les o ne deviennent pas des i, mais pas tous, certains seulement, c’est mon nom tout simplement qui est rendu invisible par l’absence de sa mention. Aussi, me vois-je rejeté dans des marges toujours plus lointaines, toujours plus étroites aussi, toujours plus méprisées, surtout. N’être personne, voilà ce que ça fait. Efforts réduits à néant, qu’un revers d’une molle main balaie, désir inépuisable, pourtant, non, « désir », ce n’est pas le bon mot, infatigable détermination, peut-être, car même la dirimante question au coin de laquelle se crispe un sourire cynique ne parvient pas à lui faire obstacle : À quoi bon ? À rien, bien évidemment. Et à personne, non plus, assurément. Hier, et je n’en suis pas fier, mais je n’en suis pas pas fier, non plus, non, j’ai songé qu’il vaudrait probablement mieux mourir à quarante ans, après avoir fait un enfant vers l’âge de dix-huit ou vingt ans, l’avoir accompagné jusqu’à ce qu’il ait à son tour atteint cet âge, et puis, ensuite, passer la main. Au-delà, en effet, on ne sait pas si l’on devient trop lucide ou trop con : est-ce le monde qui est d’une bêtise infinie ou moi qui suis rassis ? Aussi, n’ai-je pas lu cet article sur l’augmentation du nombre de personnes dépassant les cent ans ; — la vie n’est-elle pas assez déprimante comme cela ? Le printemps est froid, l’été sera caniculaire, des remugles de haine empestent le fond de l’air, on passe sa vie à travailler pour payer sa maison, qui dans ces conditions pourrait bien vouloir devenir supercentenaire ? Thoreau est mort à quarante-quatre ans et, en 1854, au lieu de consacrer sa vie à la payer, avait bâti sa maison de Walden Pond pour 28,13 dollars (soit environ 1045,94 dollars de 2024, avec un taux moyen d’inflation de 2,15%). « Pas un centime de plus », — tel ne pourrait-il pas être, oui, le mot d’ordre d’une conception philosophique digne de ce nom ?

23.4.24

Le nez collé au nombril, ce petit orifice bouché paraît immense, en effet, mais dézoomant progressivement pour parvenir à une vision plus lointaine, à l’échelle de la maison, de la ville, du pays, du continent, de la planète, du système solaire, de l’univers, de l’infini, il ne semble plus qu’une infime particule de rien du tout. Un tel écart d’échelles suffit-il à se prononcer avec certitude pour décider laquelle de ces deux visions — le zoom ou le dézoom — est la vraie ? Je ne le crois pas. Pour trancher, disons-le ainsi, il faudrait peut-être tâcher de savoir laquelle des deux visions nous rend le plus heureux, mais cela encore est susceptible de variations, non ? Parfois, j’ai envie de ne penser qu’à moi, parfois, je voudrais disparaître. Voudrais-je disparaître ? Voudrais-je ne penser qu’à moi ? Non et non. Qu’il n’y ait pas une vision plus vraie qu’une autre, c’est le genre d’idées qu’on sent partout autour de soi quand on respire l’air du temps, et peut-être n’est-ce pas tout à fait faux, mais « pas tout à fait faux », cela veut dire aussi « pas tout à fait vrai », alors on finit par se replier sur l’idée de sa pure subjectivité, « Moi, ça me plaît » résonnant dans le chaos assourdissant des opinions les plus bigarrées comme une sorte de déclaration définitive ; au-delà, toute conversation deviendrait inutile sinon dangereuse, même. Peut-être manque-t-il, pour se faire un tableau complet de la situation, mieux que le chaînon, le cordon absent, lequel nous relia à l’autre, d’où nous tirâmes toute la nourriture de notre origine. Et ce lien disparu à l’autre est le signe quoique vacant de notre relation intime à l’univers, où tout a toujours été fait de la même matière. Alors nous sommes des particules, certes, quasi le néant à l’échelle de l’infini, mais nous sommes intimement liés à cet infini, et quasi tout et presque rien, c’est à peu près la même chose ; à l’échelle d’une commune matière, les distances nous rapprochent, qui n’égalisent rien, mais ne séparent pas non plus. Il y a des différences et elles sont sublimes, mais faut-il qu’elles m’humilient ? Que j’aie le sentiment de mon infimité, cela ne signifie pas que je doive concevoir quelque ressentiment contre mon infirmité supposée, — loin s’en faut : je ne souffre pas de quelque défaut de fabrication, telle une anomalie, une monstruosité, non je suis mon genre, et je suis parfait. Dans le premier chapitre de Walden, Thoreau opère une redéfinition fascinante de la philosophie, laquelle il identifie à l’économie de la vie (« that economy of living which is synonymous with philosophy », écrit-il) comme recherche pratique des conditions de l’existence et il déplace la question « Qu’est-ce que la philosophie ? » sur un autre terrain : « Comment construire sa maison ? » où « l’art de la vie » (« the art of life ») prend un sens profondément anti-métaphysique. Même l’idée d’immanence semble prise en défaut parce que le concept n’a de sens qu’au sein du couple d’opposés immanence vs. transcendance. C’est un tout autre horizon qui s’ouvre, c’est-à-dire : une autre perspective, une autre approche, une autre attention. Et il ne s’agit de rejouer une scène un peu imbécile qu’on nommerait « retour à la nature » à tous les âges de l’histoire, c’est un tout autre chemin que prend Thoreau, mais de ne plus se concevoir comme séparé. Il n’y a pas ni dedans ni dehors, tout peut se retourner, et chaque point de vue est susceptible de varier à l’infini. C’est ce que veut dire Thoreau quand il se moque des cours théoriques que suivent les étudiants de Cambridge : « they should not play life, écrit-il, or study it merely, while the community supports them at this expensive game, but earnestly live it from beginning to end. How could youths better learn to live than by at once trying the experiment of living ? » « Essayer l’expérience de vivre », la formule est parfaite : la vie n’est pas un objet — plus largement, comme il n’y a ni dedans ni dehors, il n’y a ni sujet ni objet —, mais une expérience avec ses saisons, ses reliefs, ses humeurs, ses échelles, ses nuances, ses atmosphères. Il faut tout vivre et non pas un petit fragment seulement. Il faut tout vivre et non pas humilier le petit fragment. De son nombril à l’infini.

22.4.24

Tant de choses m’échappent, il me semble. M’échappent, vraiment ? Je ne sais pas si, le disant, je suis sincère. La semaine dernière, en Dordogne, rien ne semblait m’échapper, tout était là, parfait, et il n’y avait pas de distance entre le monde et moi, en tout cas, si elle existait, cette distance, je ne la sentais pas. Alors pourquoi la sens-je à présent ? Parce que je suis un imbécile, — probablement. Après avoir reçu un avis de passage m’informant qu’un facteur avait voulu me remettre un lettre recommandée en mon absence, ce qui a eu le don suprême de m’angoisser, évidemment, cherchant ce que j’avais bien pu faire de mal pour qu’on m’en veuille au point de vouloir me remettre une lettre recommandée, j’ai fini par me rendre compte que je n’avais pas payé ma dernière cotisation à l’URSSAF, cotisation que j’étais persuadé pourtant d’avoir payée, sauf que ce n’est pas elle que j’ai payée, mais ma cotisation à l’IRCEC, cotisation que j’ai confondue avec l’URSSAF, comme si deux ne faisaient qu’une, alors que non, je devrais le savoir, les choses sont bien plus compliquées, chacun la sienne, et alors, je me suis senti soulagé, quand même je ne sais pas ce qu’il y a dans ce courrier recommandé, peut-être une convocation en vue de me signifier ma radiation du SERF, le Syndicat des Écrivains Ratés de France, mais je ne me souviens pas d’y avoir jamais adhérer. Mais c’est idiot, qui voudrait y adhérer ? Personne, bien sûr, les adhésions au SERF sont automatiques, on ne radie que ceux qui, par miracle, par accident, par malentendu, finissent par avoir du succès ou sont vraiment trop mauvais, même, pour y demeurer, qu’est-ce que j’en sais ? M’échappaient-elles, les choses, ce matin, quand je suis sorti marcher ? Je ne crois pas, non. Mais la vérité, c’est que je ne marchais pas là où je marchais, je crois que je marchais encore en Dordogne, dans ma tête et donc ailleurs, comme la semaine dernière, dans la réalité, et quand j’ai écoutée cette émission sur Thoreau et Reclus, hier au soir, à la radio, avant de m’endormir, où un des intervenants se trouvait être un écrivain vivant en Dordogne (dans le Bergeracois, précisément), cela m’a semblé parfaitement normal. Ce qui m’a semblé moins normal, c’était cet autre intervenant qui laissait entendre — je crois, mais peut-être que, déjà, je dormais, peut-être que j’ai rêvé — que pour Thoreau tout est politique, parce qu’il m’a semblé que c’était précisément le contraire, et que l’anarchisme — mot qui me déplaît, mais enfin, il faut bien se faire comprendre — est justement l’affirmation que tout n’est pas politique. C’est un refus de l’affirmation aristotélicienne selon laquelle l’être humain est par nature un animal politique, ou du moins la défense de l’idée que, si l’être humain est par nature un animal politique, la liberté consiste dans le retrait, la fuite, le refus de la politique au profit d’une autre nature, plus réelle, peut-être. Les deux ans et deux mois passés par Thoreau dans les bois sont une expérience de pensée en actes — raison pour laquelle, en fait, il n’est pas allé si loin que ça, parce que ce n’était pas un exploit qu’il cherchait à accomplir, aujourd’hui, on s’attend à ce que les gens réalisent des performances, et qui ne traverse pas l’Atlantique à pied passe pour un moins que rien, mais ce n’est pas cela, la performance, penser, ce n’est pas cela, la performance, vivre — pour démontrer qu’une autre existence est possible (« No way of thinking or doing, however ancient, can be trusted without proof », écrit Thoreau). Et, au fond, peut-être que Walden Pond et la Dordogne, les troubadours et les philosophes, ne sont pas si éloignés que certaines apparences rapidement survolées pourraient le laisser penser. Il doit y avoir un espace qui échappe à la politique, c’est-à-dire à la socialisation forcée du regard non-désiré, l’omniprésence de l’autre, sa domination totale. Il faut partir à sa recherche.

21.4.24

« You’re a lucky man », — ce que voulait dire par là le touriste asiatique qui s’est adressé à moi en ces termes, n’ayant pas pris le temps de m’arrêter pour m’enquérir de ses intentions, je ne le saurai jamais. Ce n’est pas la première fois, je le note en passant, que le touriste asiatique vante mes mérites ainsi dans la rue même où il me croise ; la fois précédente, le douze mai deux mille vingt-trois, c’était la bonté (ou faut-il dire la « bonneté » ?) de mon aura dont il avait fait l’éloge, je m’en souviens, mais est-ce une raison suffisante pour m’interpeler de la sorte alors que je ne demande rien à personne, me contentant de passer ? Rien ne ressemble plus à une main tendue qu’une main tendue, serait-on tenté de dire, et pourtant, rien ne ressemble moins à une main tendue qu’une main tendue : la main qui tue, la main qui mendie, la main qui salue, toutes ces mains sont des mains tendues, mais aucune de ces mains tendues ne fait la même chose. En tant que telle, la main tendue n’existe pas, en tant que telle, ce n’est qu’un membre insignifiant qui pourrait tout aussi bien pendre dans le vide, ce n’est que l’intention qui tend la main qui compte, — le geste. Et l’intention du touriste qui interpèle l’indigène dans la rue (avec cet odieux « you » à l’indistinction telle qu’on ne sait s’il signifie « tu » ou « vous ») ne peut pas être interprétée sans autre forme de procès. Pour savoir ce qu’il veut dire, le touriste, c’est ce que je veux dire, il faudrait lui parler, mais qui peut avoir envie de parler à des touristes à Paris ? La ville leur est déjà vendue, faut-il aussi que ses habitants le soient, faisant d’eux des sortes d’esclaves postmodernes, absolument dévoués à la tâche de servir les messies du capitalisme qui viennent faire tourner à plein régime l’économie du marché de la compromission, de la démission, de la soumission ? Mais où était-ce ? Rue de Réaumur ou rue du Quatre Septembre ? Où me suis-je fait remarquer que, si on supprimait tout le bruit inutile, tout le vacarme superflu, on vivrait dans un monde infiniment plus agréable ? Une énorme moto venait de passer avec son cortège de décibels vrombissant, une femme cambrée se tenait solidement agrippée au torse de son mâle pilote, et rien de tout cela ne méritait un tel signalement sonore. Insignifiant tapage de l’existence. En réalité, la vie sociale si perturbée, si dérangée, que la véritable écologie n’est pas celle qui protège une nature fantasmée (l’ai-je déjà noté, ici ? je le crois, mais tant pis si je me répète : le désir de nature est proportionnel à la distance qui nous sépare de la nature, plus nous sommes loin de la nature dans nos modes de vie, nos lois, nos envies, nos hobbies, nos lubies, et plus est pressant notre désir de nature, laquelle se présente en réalité sous la forme domestiquée et inoffensive d’une image d’Épinal), mais celle qui nous préserve de la folie, celle qui met en place les conditions de notre survie dans un environnement hostile ; — l’écologie est d’abord une affaire d’écoute (ce que j’appelais jadis, « une acouphènoménologie »), d’oreille tendue, pas de main tendue, ainsi d’involution de l’organe, coquillage qui se recourbe sur lui-même pour se protéger de l’agression et continuer de fonctionner. — La conscience qu’il n’y a pas de silence est la condition de possibilité de l’écoute. —