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Soudain, il y a quelques jours, j’ai ressenti le besoin d’écrire des lettres à des amis. Pour sortir de mon isolement, sans doute, parce que j’ai besoin de partager mes pensées. Rien d’extraordinaire, en effet. Pourtant, quand je vois la forme que prend, dans le pays où je vis, le partage des pensées, la façon dont, par exemple, au nom de prétendus dangers imminents qui menaceraient la France, on parvient sans difficultés à ravaler au rang de simples différences de points de vue sans conséquences majeures la question de l’antisémitisme — oh, comme je déteste ce mot —, je me dis qu’il vaut mieux demeurer seul pour ne pas perdre le peu de ce que, après Musil, il nous reste d’âme. (Pas grand-chose.) J’avais écrit ici, au début du mois d’octobre deux-mille vingt-trois, qu’il fallait « défasciser les esprits ». Avant et après le sept octobre, pour des raisons différentes. Dans mon cahier au bison rouge, avant-hier, parce que ce à quoi j’assiste depuis mon espèce de retrait de façade (je ne suis pas coupé du monde, en vérité, je le vois, je ne suis pas aveugle et si je ne prends pas part à la comédie de la vie sociale, c’est parce que je sais qu’elle est profondément tragique et appelle d’autres réponses que celles, efficaces, électives, qu’on s’imagine pouvoir lui donner pour se donner bonne conscience ; mais, non, la solution à nos problèmes ne se trouve pas au fond d’une urne, si profonde soit-elle) me dégoûte, parce que j’entends distinctement les gens dire que, au fond, ce n’est pas si important que cela, j’ai écrit ceci, qui résume ma façon de voir les choses : « De ce côté-ci de la Méditerranée, les réactions aux massacres du 7 octobre ont révélé que l’Europe hait viscéralement les juifs. Et que si, pendant 80 ans, les juifs ont été tolérés, c’est en tant que victimes. En Europe, un juif vivant est toujours intolérable. » On tolère le juif quand il prend l’apparence fantomatique du pyjama rayé de Primo Levi, spectre derrière les barbelés d’Auschwitz, là alors, mort, le juif a toute notre compassion, mais vivant, il est un scandale. Qu’est-ce, autrement que cette haine, qui explique, pour prendre cet exemple qui m’a sauté aux yeux, la Une offerte par le Monde diplomatique, qui incarne la gauche anticapitaliste, à Dominique Galouzeau de Villepin, qui incarne la bourgeoisie française ? Mais que puis-je y faire ? Je vois les choses, je décris les choses. Peut-être tout cela, les millions de signes que j’accumule ici, ne touchent-ils que moi. Pourquoi, si tel est le cas, continué-je de les écrire ? Ne ferais-je pas mieux de laisser tomber tant il me semble — je veux dire : c’est l’évidence, je ne peux pas le nier, prétendre le contraire, je dois à la vérité de le dire, et moi, contrairement à tant de gens, je dois réellement quelque chose à la vérité — que je suis à des années-lumières de ce qui se déroule dans le pays où je suis né et où je vis ? C’est vrai, cela dit, que j’ai toujours désiré aller vivre ailleurs, émigrer, et ce n’est que par la force des choses, bien que contingentes, que je suis resté ici en France, — malgré moi. Dans la lettre que j’ai envoyé à R. aujourd’hui, j’ai écrit des choses que je n’avais jamais dites à personne : un souvenir d’enfance, l’histoire de mon père. L’histoire de ma famille est une histoire d’exil (l’histoire de la famille de Nelly aussi, et ce n’est pas un hasard), et c’est peut-être cela qui explique, chez moi, cette envie d’aller vivre ailleurs, à l’étranger. Envie qui m’avait passé et qui, ces jours-ci, me reprend follement. Quand j’étais encore son élève, Jean-Pierre Cometti m’avait proposé d’aller passer une année d’études à Venise. À ce moment-là, ma mère est tombée malade. Mon frère m’a dit qu’il fallait que je reste. Que je partirais quand ma mère serait guérie. Ce que j’ai fait. Et, c’est un euphémisme que de le dire, jamais je n’ai cessé de regretter ce renoncement. Maman n’a jamais guéri.

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En 1985, ai-je appris en me documentant pour écrire la lettre que j’étais en train d’écrire à P., durant le tournage de Ginger e Fred, Federico Fellini perdit le procès qu’il avait intenté à Silvio Berlusconi pour empêcher les chaînes de ce dernier de couper ses films au cours de leur diffusion à la télévision. J’ignorais aussi que, tout en reconnaissant que le fait de les couper durant leur diffusion portait bel et bien atteinte à l’intégrité des œuvres diffusées, le juge en décida ainsi parce qu’il considérait que les téléspectateurs s’y étaient habitués. Et peut-être est-ce de la sorte que l’histoire se fait : on finit par s’y habituer. On comprend que l’on a changé d’époque quand on s’aperçoit que les gens se sont habitués à des choses que la génération qui les précédait n’était pas prête à accepter. Ginger e Fred est moins un film profondément nostalgique — nostalgique, tout le cinéma de Fellini l’est — qu’une satire d’une époque qui méprise la poésie, l’intelligence, et ne vit que par et pour l’argent auquel elle rend un culte frénétique. Mais c’est une satire consciente d’elle-même, c’est-à-dire : consciente qu’elle a déjà perdu, et qu’elle n’est donc que cela, une satire, qui ne pourra pas inverser le cours de l’histoire, mais simplement s’en moquer une dernière fois. Le drame de l’histoire, pour qui la vit, est qu’elle a lieu. Et qu’on ne sait jamais l’expliquer autrement qu’après qu’elle a eu lieu. Aussi l’impression que l’on a de pouvoir influer sur les cours des choses est-elle une profonde illusion. Pour influer sur le cours des choses, il faudrait pouvoir regarder l’univers depuis l’extérieur. Et encore, à soi seul, ce point de vue surplombant ne serait-il pas suffisant : à elle seule, la connaissance ne donne pas de raisons d’agir. C’est une coquille vide. Pour passer à l’acte, il faut autre chose. Et cette autre chose, qu’on peut appeler « la passion », est la seule puissance motrice. « ’Tis not contrary to reason, écrivait David Hume, to prefer the destruction of the whole world to the scratching of my finger. » Une fois que les processus sont enclenchés, il doivent aller à leur terme. On peut tenter d’entraver ce cours des choses, mais on ne fait jamais que retarder l’avènement de l’inévitable, ce qui aggrave toujours la situation. C’est vrai que l’on finit toujours par s’habituer, mais comme on s’habitue à tout, à tout sauf à la mort, il n’y a guère de motifs de se réjouir de cette force de l’habitude. En droit, le juge qui décida que les gens s’étaient habitués à la coupure des œuvres avait sans doute raison, mais pour nous, qui sommes les héritiers de cette désintégration des œuvres, quel peut bien être le sens du droit ? Rien ne nous protège, tout ce qui doit arriver, arrivera, et il n’y a nul moyen de l’en empêcher ; tout ce que nous pouvons faire, c’est survivre. Et espérer que nous ne sommes pas dans la situation de Neanderthalensis qui, un beau jour, vit arriver du fin fond de l’Asie ceux que l’avenir devait appeler du nom un peu grotesque de Cro Magnon. Car, si Cro Magnon, c’est nous, comme on dit, l’autre aussi.

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De l’autre côté du boulevard, assis par terre, un homme se met à hurler dans un micro. ne percevant que le son de la chose, je crois à quelque manifestation, c’est la saison, mais non : il est tout seul. Et puis, si improbable que cela puisse paraître, on l’entend diffuser dans son appareil à hauts parleurs une chanson de Joe Dassin qui fait : « Dans Paris à vélo on dépasse les autos / À vélo dans Paris on dépasse les taxis / Dans Paris à vélo on dépasse les autos / À vélo dans Paris on dépasse les taxis ». Mais lui ne bouge pas, il reste là, assis par terre, là. Parfois, il braille, et je ne comprends pas ce qu’il dit, parfois, il passe de la musique. Et que tout soit possible en permanence, mais que ne se produise jamais que le plus insignifiant, le plus désagréable, le plus indigent, je ne sais pas ce que cela m’inspire. Rien, peut-être. Alors, passons. À côté de l’homme assis par terre, il y a toujours ces hommes noirs qui passent là toutes les après-midis de leur vie, autour du même banc, à attendre que les commandes reprennent, qu’on leur donne encore du travail, un peu de travail. Et de ceux-là, de ces hommes-là, j’ai beau écouter, je n’entends personne parler. Pourtant, si l’on écoute les gens qui font profession de parler contre des bulletins de vote, lesquels bulletins de vote se transforment toujours d’une manière ou d’une autre en argent, c’est mieux que la pierre philosophale, leur affaire, ils ont tout compris à la misère du monde, tout compris à l’injustice, tout compris à la vérité, tout compris au bien et au mal. Comment se fait-il, alors, qu’ils n’en parlent pas, jamais ? Je ne sais pas. Je crois qu’il n’y a que moi qui ne comprends pas. Qui ne comprends rien. Un peu plus tard, l’homme au micro de plastique a passé une reprise d’une chanson des Beatles (All You Need Is Love, il me semble) et puis de la musique tzigane, ça ressemble à Taraf de Haïdouks, mais peut-être que c’est simplement le seul groupe de musique tzigane que je connais. Tout à l’heure, j’ai pensé à cette phrase que j’ai toujours entendu mon père répéter (et qui remonterait à Euripide, semble-t-il) : Zeus rend fous ceux qu’il veut perdre. J’ai songé à faire un jeu de mots avec Jupiter. Mais, sans que je sache très bien pourquoi, je ne l’ai pas fait. Il m’a fait rire et puis il ne m’a plus fait rire. Hier, je me suis endormi trois fois sur le livre que j’étais sensé lire pour la réunion du prix de demain, et je crois que ce n’est pas bon signe. Dans le livre, je n’ai pas établi de statistiques précises, il est donc possible que mon analyse soit quelque peu exagérée, dans le livre, dis-je, trois phrases sur quatre commençaient par « Et » ou sa variante « Et puis », et cela non plus, je crois, cela n’est pas bon signe. Bon signe de quoi ? La littérature. Pourquoi ? L’auteur du livre s’est vu décerner le Prix Nobel de littérature. Mais cela ne fait rien, non. Je ne me soucie pas de la littérature. Comment ? Mais de quoi te soucies-tu alors ? Je ne sais pas, de moi ? Je veux dire : de mon intégrité morale en tant que lecteur. Lisant le livre envers lequel, il faut que je le précise, j’étais pourtant bien disposé, j’ai eu l’impression que l’auteur avait mis une mesure de Samuel Beckett et une mesure de Thomas Bernhard dans un verre à cocktail, avait secoué et puis s’était dit : Voilà, ça, c’est de la littérature. Pourquoi est-ce que les meilleurs n’ont jamais le Prix Nobel de littérature ? Je me suis posé la question. J’ai réfléchi quelques instants. J’ai dressé une liste sommaire d’écrivains qui font partie de la constellation des écrivains que j’admire, j’ai comparé cette liste avec la liste des prix nobels de littérature et j’ai constaté la réalité de la réalité : les deux ensembles n’ont aucun membre en commun. J’ai envisagé la possibilité d’une exception, et puis j’ai dû me rendre à l’évidence : non. Est-ce de ma faute ? C’est-à-dire ? Oui, est-ce de ma faute si j’ai les goûts que j’ai ? Ne devrais-je pas avoir des goûts que je n’ai pas ? Mais comment ferais-tu ? Eh bien, je ne sais pas, moi, comme tout le monde : je ferais semblant. Comment, en effet, autrement que par le faire semblant, comment expliquer que les gens aient si mauvais goût ? Cela ne se peut pas. Il doit y avoir une explication rationnelle, et la voici : les gens font semblant d’avoir les goûts qu’ils ont, sinon ils n’aimeraient pas toutes les choses détestables qu’ils aiment, n’écouteraient pas l’horrible musique qu’ils écoutent, ne mangeraient pas la nourriture répugnante qu’ils mangent, ne liraient les mauvais livres qu’ils lisent, qu’ils lisent et qu’ils élisent. Legunt, eligunt et diligunt. Saint Augustin, patron des prix littéraires, priez pour moi.

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Écrit une longue lettre à R. Un message privé sur insta, en réalité, mais le médium n’importe pas, ce qui importe, c’est de se parler. Et puis, réfléchissant à ce que je lui avais écrit, je me suis fait remarquer que, en effet, si je n’étais pas plein d’espoir, je ne passerais pas le temps que je passe chaque jour, ou presque, quatre, cinq fois par semaine, avec Daphné pour qu’elle fasse ses devoirs, si je ne croyais pas en la possibilité d’un avenir meilleur, je ne passerais pas tout ce temps avec elle, pour l’accompagner, l’aider à grandir, l’aider à apprendre, et à aimer la vie. Si je ne croyais pas en cela, je ferais comme cette psychologue (je la cite) : « Personnellement, j’ai toujours mis mes enfants devant la télévision pendant 1h30 en rentrant de l’école. » Par amour, évidemment. Pourquoi déteste-t-on les autres sinon par amour ? Les psychologues sont les ennemis de l’humanité, ils réduisent l’immense majorité des gens qui les consultent, et qui n’en ont absolument pas besoin, au rôle de pures machines à abréagir, à passer à l’acte de la façon la plus bête, la plus indécente qui soit. Au lieu d’en finir avec le concept de culpabilité, c’est-à-dire : au lieu d’en finir avec l’illusion de la transcendance, on apprend aux gens à déculpabiliser, c’est-à-dire : à transgresser des normes. Or, dans le même temps où elle les transgresse, la transgression maintient ces normes en place, les reconnaît. Et l’on fait ainsi des gens psychologisés de la sorte d’éternels adolescents qui remettent en question l’ordre établi sans jamais leur donner la possibilité intellectuelle, existentielle, d’envisager un autre ordre, une autre manière de vivre. Tel n’est d’ailleurs pas le but ; le but est de les rendre normaux, que tout soit normal, que l’imagination soit réduite à néant. Mais ce n’était pas ce que je voulais dire, ce que je voulais dire, c’est que le temps que je consacre à Daphné, je ne le lui consacre pas par contrainte, par devoir, par responsabilité, mais par amour, par amour de l’avenir, par amour de ce qui vient. Et pourtant, on le voit bien, ce monde dans lequel je vis — l’Europe — est finissant, il est à bout de souffle, vieillissant, il ne fait plus d’enfants, n’a plus d’espoir, hésite sans cesse entre la dissolution dans une masse indifférenciée sans histoire qui n’est qu’un pur fantasme et l’illusoire repli sur soi, barricadé, enfermé, symptômes symétriques de peuple épuisé. Sans horizon, l’Europe avait choisi le calme de la nulliparité, le confort de la sédation finale et le bonheur de la consommation. S’apercevant qu’elle ne peut plus consommer sans limite, son mode de vie s’effondre sur lui-même, mais il est trop tard : durant son absence l’histoire ne s’est pas arrêtée, elle s’est faite ailleurs et, désormais, l’histoire vient d’ailleurs. Pourtant, donc, je ne désespère pas, non, je ne suis pas désespéré, non ; sans haine, sans rancœur, sans mauvaise conscience, je tâche d’élaborer une nouvelle sensibilité qui, ayant tourné le dos aux sortilèges de la transcendance, ne s’abandonne pas au nihilisme de l’autoconsommation, mais envisage l’immanence comme une chance, enfin, de sortir de la pensée dualiste pour être avec le monde. Est-ce que je délire ? C’est possible. En tout cas, il est certain que mes préoccupations sont à des années-lumières de celle qui ont cours là où je vis au moment où je vis, mais cela ne fait rien. C’est vraiment sans importance. Tout ce que je fais est là. Et chaque jour, loin de renoncer, malgré les moments d’abattement, les envies de renoncer, chaque jour, en effet, j’œuvre.

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Qu’est-ce que la sainteté ? me suis-je demandé sur le chemin. Et, sans pour autant cesser de courir, j’ai ajouté : Une sainteté sans Dieu est-elle possible ? Suivie de la reformulée ainsi : Une sainteté immanente est-elle possible ? À quelles conditions ? mais cette dernière question, c’était assez étonnant, sans pour autant cesser de courir, je me la posais et puis je l’effaçais, me la posais de nouveau et l’effaçais encore, comme si je n’étais pas certain de sa pertinence. Avais-je la réponse aux autres questions ? La première, surtout ? Sans pour autant cesser de courir, j’ai éclaté de rire quand j’ai croisé le regard bradpittien de cet homme brun à qui, si on m’avait posé la question, j’aurais donné une trentaine d’années, mais il était sans doute plus jeune. Il était là, assis sur un banc dans le Jardin, sous l’objectif d’une fille qui venait de le prendre en photographie. Et quand, tel Parménide, je suis passé entre eux deux, la fille à main gauche, l’homme à main droite, son regard a croisé le mien dans le geste glamouresque de rabattre une mèche de ses cheveux de la main que le vent avait déplacée. Il était franchement laid, souffrait d’une calvitie prononcée (raison pour laquelle j’eus été enclin à lui donner un âge probablement plus vieux que le sien) et était affublé d’un tatouage bave sombre dans le cou. Il portait une tenue d’un marron indistinct et sa suffisance, sa vanité et son ridicule me sautant aux yeux en croisant les siens, sans pour autant cesser de courir, je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire. Et je crois qu’ainsi, j’ai répondu, ne serait-ce que de manière partielle et totalement négative à la question : Qu’est-ce que la sainteté ? — Pas cela. Pourtant, c’était, je crois, la question que je me posais : Puis-je être un saint ? C’est-à-dire : Suis-je capable de mener une vie pure et édifiante ? Et à la question posée, la réponse s’imposait : Non, je ne le puis pas. Pourquoi ? Sans doute suis-je trop ironique, c’est possible, oui, mais peut-être y a-t-il autre chose que cela, quelque chose comme ceci : non, la sainteté ne peut pas se passer de transcendance. Pourquoi est-ce que je me pose ce genre de questions ? Parce que la question de « l’athée vertueux », brûlante au XVIIe siècle, retrouverait une soudaine actualité ? Mais en vertu de quoi ? Un peu comme tout examen de la réalité, tout examen de soi doit (ou devrait) s’ouvrir sur la reconnaissance de notre perplexité. Toute autre attitude ne peut rien être que l’expression tautologique de nos préjugés. Avant tout chose, il faut ne rien comprendre. Qui comprend tout du premier coup, malheureusement, c’est une sorte de paradoxe, n’est qu’un imbécile. L’humanité s’éduque. Qu’il n’y ait rien d’autre que ce monde dans lequel nous vivons n’implique pas que nous soyons libres de faire n’importe quoi. L’immanence de la réalité — la réalité de l’immanence — nous place dans une position d’où toute possibilité de surplomb est absente : rien ne nous sera révélé parce qu’il n’y a rien à révéler. En revanche, nous pouvons imaginer une vie meilleure — en vérité, de nombreuses vies meilleures — et tâcher de les vivre. Et, dans l’immense majorité des cas, nous ne le fassions pas (parce que nous n’en avons pas les moyens, parce que nous ne nous n’en avons pas envie, parce que nous n’y pensons même pas) n’est pas une raison d’abandonner ce projet. Entretemps, fort heureusement, j’avais cessé de courir.

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Je vote Daphné. C’est-à-dire : la seule raison pour laquelle je me déplace est Daphné. Si Daphné n’était pas en âge de comprendre ce que c’est que la démocratie, une élection, le droit de vote, etc., je ne me déplacerais tout simplement pas pour voter. Mais, comme Daphné est en âge de comprendre tout cela, je dois me montrer responsable, et je vais voter. Blanc. Évidemment. Si le vote blanc était noir, je voterais noir, mais le vote blanc étant blanc, je vote blanc, ce n’est pas une question de couleur, c’est une question de. Une question de quoi ? C’est parfaitement hypocrite d’aller voter pour Daphné, j’en ai conscience, mais c’est tout de même ce que je fais. Et je sais que lui monter le bon exemple tout en ne croyant pas un seul instant en ce sur quoi porte cet exemple est faux, mais puis-je faire autrement ? Oui et non. Ce que j’essaie de lui transmettre, en vérité, ce ne sont pas mes croyances — mes opinions politiques, comme on dit, mon : « Moi, tu vois… » —, c’est la compréhension de la procédure qui permet aux citoyens d’un pays libre comme la France de s’exprimer pour élire leurs représentants. Et, en réalité, ce que je fais n’est pas hypocrite, c’est même tout sauf hypocrite : si les gens (les « citoyens ») n’essayaient pas d’imposer leurs croyances aux autres mais essayaient plutôt de comprendre quelle est la meilleure forme que l’intérêt général, et donc le gouvernement, peut prendre, alors le vote — à la fois le sens de l’acte et l’objet du vote, le pourquoi et le pour qui — aurait du sens (j’ai d’abord écrit « aurait de nouveau du sens », mais je crois que ce « de nouveau » est une pure fiction historique, et puis, ce n’est pas ce que je veux dire) ; — ce serait prendre le pouvoir non pas au sens de s’en emparer, mais de le rendre dans la déprise de ses croyances, le dépassement des oppositions, le dépassement de la nature même de l’opposition. L’intérêt général est le dépassement du conflit, la compréhension qu’une politique qui s’organise dans la lutte, l’opposition de croyances contraires se voue à l’échec. Pourquoi ? Parce qu’elle se fonde sur la croyance selon laquelle, au terme de la lutte, la vérité est révélée aux camps en lutte. Or, cette croyance est une illusion messianique : au terme de la lutte, il n’y a rien, absolument rien, au mieux une autre lutte, une autre lutte, et ainsi de suite. Ce n’est pas que lutter soit vain en soi — lutter contre l’oppression est juste —, c’est que le terme de la lutte ne révèle rien de plus que la victoire, laquelle peut être bonne ou mauvaise, tout dépend de qui triomphe de qui, mais en soi n’a aucun sens méta-historique : au terme de la lutte, le sens de l’histoire ne nous sera pas révélé et, en vérité, nous ne serons pas plus avancés qu’au début, pas plus avancés qu’avant la lutte. Dans certains cas, nous nous donnerons des outils pour dépasser la lutte — ce que l’organisation républicaine de la démocratie permet de faire —, mais cela ne participe d’aucune nécessité, et ce, d’autant moins, que même l’organisation républicaine de la démocratie ne garantit pas le dépassement de la lutte, elle en donne le moyen, mais pas la fin. Le terme réel de la politique est la fin de la politique. Or, loin d’atteindre à elle, la politique ne conduit jamais qu’à plus de politique, y compris sous ses formes les plus dévoyées, comme le montre sans doute aucun l’époque à laquelle nous vivons où l’omniprésence de la politique (pas un jour sans que le chef ne mette en scène sa geste) ne produit rien que le rejet de la politique, lequel n’est pas la fin de la politique, mais son maintien négatif, autoritaire. Et puis, de toute façon, quoi que je fasse, c’est toujours la même histoire : au bureau de vote n° 017 — signe pourtant symbolique s’il en est — de la rue Littré, on m’appelle « Monsieur Orsini ». Or, ce n’est même pas tant que je le déteste, cet Orsini, ni que je ne puisse le reconnaître comme mon double parfait, à la fois mon ennemi et mon ami, c’est que, au regard de la loi, lui, ce n’est tout bêtement pas moi. La voici, in fine, la vérité : jamais rien ne nous sera révélé. A voté. 

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Dégoût de la photographie. Comment décrire autrement ce que j’ai ressenti ? Peut-être cela faisait-il quelques jours déjà — depuis le retour des beaux jours qui ne correspond pas, à Paris, à feue la belle saison, mais à l’invasion des touristes — que ce sentiment allait grandissant mais, ce matin, là, du côté du Louvre, où je me trouvais pour accompagner Daphné à son cours de dessin, j’ai été submergé par cette vague de dégoût au contact de tous ces gens qui, sous toutes les formes, par tous les moyens, dans toutes les positions, prenaient des photographies. Des photographies d’eux-mêmes, de ce qu’il y avait autour d’eux, d’eux-mêmes au milieu de ce qu’il y avait autour d’eux. C’était tellement bête, tellement laid, tellement imbécile, c’était un tel spectacle de désolation que de voir ces gens en train de se prendre en photographie juchés sur leur piédestal de fortune, le doigt tendu vers le bas devant la pyramide du Louvre, de voir l’enfant obliger sa mère à recommencer une fois de plus la prise de vue où iel descend les marches dans le passage, de voir cette femme à la disgrâce beige poser devant l’objectif de ses larbines, son voile noué sur sa tête, devant l’entrée de la Galerie Vivienne, de voir tous ces gens faire tous la même chose, encore et encore, dans une frénésie iconique tout à fait délirante que je me suis dit que plus jamais je ne prendrai une photographie de ma vie. Je me suis assis sur un banc sur le quai face à la Seine, j’ai regardé les bateaux passer, et je me suis dit que, la prochaine fois que j’aurais envie de prendre une photographie, à la place, je ferai un dessin ou j’écrirai une description de ce que je prendrais en photographie si je prenais encore des photographies ou alors, plus sûrement encore, je ne ferai rien. Et la certitude que, parmi tous ces gens, personne ne se rendait compte de la dimension absolument insensée de la production massive — mais « massif », en réalité, n’est plus l’adjectif qui convient, nous avons dépassé l’ère de la masse, des masses, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, sans commune mesure avec celle de la masse, bien plus énorme que la masse, une ère où la masse s’est multipliée par elle-même, s’est élevée au carré de son image, et ce n’est que le début de l’ère, cette ère ne fait que commencer — d’images photographiques renforçait encore mon sentiment, comme si j’étais le seul à voir au milieu de ces hordes prises d’une folie collective : sous tous les angles et de toutes les manières possibles, consommer le monde, affirmer sa présence au monde, l’enregistrer et la diffuser dans le monde entier, et ne jamais cesser et continuer, et recommencer, et faire des milliards de fois la même image, exactement celle qu’on a déjà vue des milliards de fois, refaire, rejouer, répéter, imiter des milliards de fois ce qui a déjà été fait des milliards de fois. Et comment ne pas se rendre compte que c’est cela, le progrès, j’allais dire : « l’essence du progrès », mais ce n’est pas une question d’essence, c’est une question de destin. C’était tellement violent d’être pris au milieu des feux incessants de ces appareils photographiques, si terrifiant d’imaginer les milliards de photographies sur lesquelles, au terme d’une vie, qui vit à Paris doit finir par se trouver involontairement. Est-ce cette somme-là d’images involontairement de moi mon identité, ma véritable biographie ? S’imaginant la chose, sa vie sous cette angle, qui peut encore avoir envie de sortir de chez lui ? Mais la question devrait être tout autre : s’imaginant le nombre hyperbolique de photographies qui sont prises chaque jour de par le monde, qui peut bien avoir encore envie d’en prendre une autre ? Qu’est-ce qu’une photographie de plus ? Eh bien, à la fois rien et la promesse de la destruction du monde. En tant que telle, l’unité supplémentaire n’ajoute presque rien mais en tant que partie du tout l’unité supplémentaire conduit le monde à sa perte. Vers 400 avant Jésus-Christ, fasciné par le tas de sable qu’il avait devant lui, Eubulide de Milet se demanda : Qu’est-ce qui fait un tas de sable ? Un grain de sable, par exemple, n’est pas un tas de sable. Mais si un grain de sable n’est pas un tas de sable, deux grains de sable ne sont pas un tas de sable. Mais si deux grains de sable ne sont pas un tas de sable, trois grains de sable ne sont pas un tas de sable. Mais si trois grains de sable, et ainsi de suite, à l’infini, en ajoutant un grain de sable à n grains de sable, jamais on n’aura jamais un tas de sable. Donc, il n’y a pas de tas de sable. Ce paradoxe sorite (du grec ancien σωρός qui veut dire « tas »), nous en vivons une version hallucinée : il y a toujours plus de grains et toujours moins de tas, toujours plus d’images et toujours moins de vision, plus on produit d’images et moins on voit de choses, plus on fait des photographies et moins on voit les choses, on ne voit plus les choses pour les choses mêmes mais pour les prendre en photographie, on ne voyage pas pour connaître sa géographie, mais pour se prendre en photographie. À la folie. Une histoire de l’art (visuel) devrait partir de cette prémisse de la production en nombre potentiellement infini des images (fixes et mobiles, en outre). Sans cette prémisse, qui nous permet de comprendre que nous ne comprenons rien, il est impossible de rien comprendre. Sans la compréhension de l’aveuglement que produit l’accumulation d’images en nombre potentiellement infinie, parce que ces images, il ne suffit pas de les prendre, il faut encore les stocker, et si l’infini semble virtuel, l’espace de stockage, lui, ne l’est pas, il est bien réel, il consomme les ressources de la planète, il commence le monde, il consomme ce que nous avons en commun, et plus nous produisons d’images et moins nous avons de choses en commun, nous ne pouvons rien voir, et nous sommes condamnés à ne plus rien avoir à dire, nous sommes condamnés au silence des images photographiques qui valent tous les mots de la terre, avalent tous les mots à la surface de la terre, deviennent la surface de la terre.

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Je me sens particulièrement inintéressant aujourd’hui. Pendant une longue partie de la journée (jusqu’à maintenant, début de soirée, six heures quarante-et-une), cela m’empêche d’écrire et puis je me dis : mais je n’ai qu’à raconter que je me sens particulièrement inintéressant aujourd’hui, ce que je fais, sans que toutefois cela ne  me conduise à me sentir plus intéressant, ni moins intéressant, alors je me demande : si écrire ne change rien à la façon dont je me sens, à quoi bon écrire ? Ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise question. Est-ce que j’écris pour changer la façon dont je me sens ? Pas nécessairement, non. Est-ce que j’attends, en écrivant que je me sens particulièrement inintéressant aujourd’hui, un changement d’une quelconque nature que ce soit ? Non plus, non. Avant de commencer à écrire, je me suis fait la remarque que le caractère répétitif de l’existence rendait cette dernière, sinon invivable, je n’ai pas envie d’exagérer, je cherche à être juste, dire comme je sens les choses, simplement, du moins désagréable, difficile à vivre. Les gens se comportent tous et toujours de la même manière que je trouve excessivement lassante. Ce n’est pas que ma vie soit palpitante, ce n’est même pas que je pense que la vie devrait être palpitante, c’est que je trouve — c’est un sentiment, peut-être correspond-il à la réalité, peut-être pas, ce n’est pas tout à fait l’enjeu de ce que j’écris ici à présent — que le conformisme y domine. Qui n’a jamais eu l’impression que des milliards de formes de vie différentes étaient possibles, là, immédiatement à portée de la main et que malgré cette disponibilité ontologique des formes de vie, on en était toujours réduit à une grande pauvreté, comme si, avec des capacités infinies d’imagination, on ne faisait pas grand-chose, se contentait de ce qui était donné sans qu’on sache ni ne comprenne très bien pourquoi, se satisfaisait de vivre, de faire comme tout le monde, et qu’ainsi, la vie est pauvre, mais pas comme la vie d’un moine qui vit de peu est pauvre, mais comme la vie de qui est riche et vit de beaucoup mais à des désirs banaux, conformes à son époque, c’est-à-dire : rien d’autres que cela, infiniment limités. Et je ne sais pas tout à fait si je trouve que cette vie dont je parle est inintéressante parce que je me sens inintéressant ou si je me sens inintéressant parce que cette vie dont je parle est inintéressante. Quelle qu’en soit la vraie cause, cela revient au même : je me sens comme je me sens, ne parviens pas à me sentir autrement, je fais avec ce que j’ai, aujourd’hui, et je n’ai pas grand-chose, aujourd’hui, peut-être parce que je suis fatigué, peut-être parce que Nelly n’est pas là et que je ressens son absence comme un manque que je n’ai pas envie de connaître aujourd’hui, peut-être parce que ce sont le genre de choses qui arrivent, mais quel genre de choses ? Plus la journée avançait et plus je me suis dégoûté moi-même, dégoûté de moi-même, me trouvant veule. Pourrais-je être autrement ? Je n’en sais rien. Peut-être, mais peut-être pas. J’écris et je me rends bien compte que ce que j’écris ne va nulle part, n’a presque aucun sens. Ne vaudrait-il pas mieux, dès lors, ne pas écrire ? Mais cela, je ne le puis pas. Pourquoi ? Eh bien, je crois qu’il y a une raison profondément morale à cela : si je n’écris pas, je cède du terrain, je laisse la place à toutes ces formes négatives, destructives, banales, les formes de la vie ennuyeuse, qui pullulent, je renonce, j’abdique. Et cela, je ne puis m’y résoudre. C’est vrai que je me sens veule, que je ne me trouve pas assez fort, assez constant, assez puissant, assez pugnace, assez intelligent, mais — et c’est ce qui me sauve — veule, je ne le suis pas assez pour cesser d’écrire.

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Je cours comme je crois j’avais perdu l’habitude de courir. Je ne sais pas si c’est vrai — quand je consulte les statistiques de ma vie passée, certaines me disent que oui, d’autres me disent que non, certaines que je fais mieux, d’autres que je fais moins bien, bref, ça dépend, quoi —, mais ce n’est peut-être pas ce qui importe le plus. Qu’est-ce qui importe le plus ? C’est étrange comme question, quand on pense sincèrement à la question, mais la réponse l’est peut-être encore plus. Quelle est-elle ? Telle que je me la suis formulée à l’instant, la voici : Que je sois là où je suis. Et c’est vrai que, d’un certain point de vue, c’est une réponse d’une grande banalité — comment pourrais-je ne pas être là où je suis ? —, mais d’un autre, elle l’est beaucoup moins parce qu’elle signifie que j’aime être là où je sais quand je fais ce que je fais, ce qui n’est pas toujours le cas. La course s’autoréalise (elle est autotélique). Et je crois que si nous faisons plus d’activités, d’expériences qui s’autoréalisent, nous serions bien plus heureux que nous ne le sommes de nos jours. (On pourrait être tenté de m’objecter : Mais qu’est-ce qui te prouve que nous ayons jamais été plus heureux que nous ne le sommes aujourd’hui ? mais ce serait complètement à côté de la plaque, alors autant ne pas.) Nous serions aussi proportionnellement moins riches — j’entends : les fortunes les plus colossales seraient colossalement moins colossales —, mais je ne crois que ce serait une perte réelle. Qu’est-ce qui serait une perte réelle ? Je ne sais pas : tout, rien, je ne sais pas. Spontanément, j’ai écrit en réponse : « la perte du monde », et puis je me suis demandé : Mais qu’est-ce que cela veut dire, « la perte du monde » ? Le monde n’est pas un objet, comme un trousseau de clefs (et, contrairement à ce que l’on peut se dire, c’est un bon exemple : un trousseau de clefs est un objet complexe, un objet fait d’objets, comme le monde, en quelque sorte, qui est fait de tout ce qui existe), que l’on peut perdre et puis retrouver parce qu’en retraçant ce que l’on a fait au cours de la journée, on finit par se souvenir de l’endroit où on l’a vu pour la dernière, et pour cause, c’est là qu’on l’avait laissé et, évidemment, il s’y trouve encore, — quand on ne le bouge pas, un trousseau de clefs ne bouge pas, ce qui n’est pas le cas du monde, qui change tout le temps. Alors, on ferait mieux de se débarrasser de toutes ces pensées toutes faites, de toutes ces expressions qui ne veulent rien dire, ou plutôt, si, qui veulent dire quelque chose, mais pas ce que l’on croit dire en les employant, qui veulent dire que notre vocabulaire est plein d’expressions toutes faites qui nous empêchent de penser clairement, que notre ontologie est plein d’objets dont, quand nous les observons attentivement, nous nous rendons compte qu’ils nous encombrent, que nous ne savons pas quoi en faire parce que, probablement, il n’y a rien à en faire ; — ils n’existent pas. Dans l’immeuble en face de chez moi, du linge sèche à la fenêtre ouverte d’un appartement sous les toits. D’après ce que je peux imaginer à en juger par ce que je vois, les cintres sont suspendus à la tringle à rideaux et, quand le vent souffle, les vêtements bougent en mesure, un pantalon mauve, notamment. J’ai les motifs des trois prochains chapitres (au moins) de Loin de Thèbes, mais je ne les écris pas encore. Ils exigent une certaine forme de documentation. Ce n’est pas tout à fait exact : le prochain chapitre (17) ne nécessite aucune documentation. Son motif est numérique et, hier au soir, avant de m’endormir, j’ai commencé de le composer. En plus du motif rythmique, j’ai une idée de la structure de son développement. Tout à l’heure, j’ai pensé l’écrire, mais je ne l’ai pas fait parce qu’il me semblait que ce n’était pas le moment, que le texte n’était pas prêt. Mais comment le texte pourrait-il être prêt si je ne l’écris pas ? C’est une bonne objection (décidément, je me fais beaucoup d’objections aujourd’hui), mais elle manque son objet (ce qui, pour une objection, est le comble) : le texte a déjà une vie à lui qui ne se confond pas avec son écriture (avec l’acte de son écriture). Il existe, je pense à lui, comme s’il menait une vie autonome (ce qui n’est pas rigoureusement exact, toutefois), et je trouve cette idée — d’une existence du texte inachevé indépendante de l’acte de son écriture — belle. En mettant ce dernier point, je me suis dit : ce n’est pas du tout ce que je voulais écrire dans mon journal aujourd’hui, mais à la question qui répond logiquement à cette remarque : « Qu’est-ce que je voulais écrire dans mon journal aujourd’hui ? », je n’ai pas de réponse à apporter.

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« Si la poésie n’est pas anticoloniale, écrit la sociologue sur X (ex-Twitter), comme on dit dans les journaux, elle est coloniale ». Ce à quoi, pince-sans-rire, un brin excitée, ou bien tout simplement parce que, n’existant pas, elle est insensible aux profondeurs de la pensée, de la pensée quoi ? je ne sais pas, disons de la pensée tout court ? d’accord, de la pensée tout court, Kathlee98299688 répond (je cite) : « mes nus dans mon profil ». Et cette réponse étrange, qui fait basculer soudain l’univers de la gravité automatique des idées préconçues au ridicule du monde réel tel que nous en faisons l’expérience au quotidien, me rassure, — enfin, je crois. Car, autrement, sans cette sorte d’apagogie menée à bien par l’intelligence artificielle, comment ferais-je pour comprendre cette époque qui, tout en faisant inlassablement l’éloge de la non-binarité comme summum de l’humanité enfin révélée à elle-même, comme fin de l’histoire, semble s’embourber chaque jour un peu plus dans les simplicités de la pensée binaire ? Pensée binaire, c’est-à-dire simplement tautologique, qui donne quelque chose comme : x = x, ¬x = ¬x, donc ¬¬x ⊃ x, pas grand-chose en somme, mais cela suffit pour occuper le terrain, attirer l’attention à soi, monopoliser la parole, lancer des anathèmes, confiner quiconque essaie d’avoir des pensées claires à la folie, ne fussent-elles, ces pensées, que des éclaircies passagères. Des éclaircies passagères, n’est-ce pas tout ce qui traverse le poème de Pasolini, le Ceneri di Gramsci, écrit en terzine et avec la terza rima (a, b, a — b, c, b — c, d, c, etc.), comme la Commedia de Dante, et qui s’achève sur la prise de conscience que notre histoire est finie ? « Non è di maggio questa impura aria / che il buio giardino straniero / fa ancora più buio, o l’abbaglia / con cieche schiarite… Ma io, con il cuore cosciente / di chi soltanto nella storia ha vita, / potrò mai più con pura passione operare, / se so che la nostra storia è finita? » Il y a une émotion particulière dans ce poème, élégiaque, bien sûr, le poète se recueille sur la tombe où sont conservées les cendres du penseur, mais l’évocation de la fin de l’histoire et de l’impossibilité d’agir (à mon sens, operare dit plus que le simple agir, il contient un autre mot, operai, ouvriers) pour qui sait que l’histoire, l’histoire qu’il partage avec d’autres comme lui, est finie, se fait sur un point d’interrogation, lequel ne clôt pas le poème sur lui-même, mais l’ouvre au possible, à l’inconnu, à l’avenir. Le poème ne se referme pas sur lui-même comme une tautologie : écrit avec les cendres des morts (Antonio Gramsci, membre fondateur du Parti Communiste Italien, emprisonné par les fascistes en 1926, est mort en prison en 1937), il témoigne de la fragilité de l’existence, comme du temps qu’il fait, comme du temps qui passe. Cependant, l’évocation de la fin de l’histoire (peut-être moins avec un grand H, comme on dit, que d’une histoire d’amour, c’est en tout cas le sentiment que me procure cette élégie, — moins un manifeste politique qu’une déclaration d’amour tardive, — c’est la pure passion qui fait agir) ne peut se faire que dans la langue de Dante, celle-là même exactement dans laquelle ce dernier a écrit la Divine comédie. Ainsi, si l’histoire est finie en avant, elle semble recommencer en arrière, par où s’ouvre son inachèvement. L’histoire n’est pas linéaire : comme la vie, elle va dans tous les sens. Et il faut que, au lieu d’aller toujours dans une seule et même direction, la poésie, la littérature, l’écriture, je ne sais quoi, tout ce qu’on voudra qui pense et qui sent épouse ce geste d’aller partout, en même temps, dans tous les sens. Et le passé (la tierce rime contre le fascisme), n’est pas déterminé en fonction de notre présent, son existence va au-delà, utopique, peut-être, on peut se tourner vers lui et voir plus loin que nous-mêmes, un avenir qui ne nous ressemblera pas, qui heureusement ne nous ressemblera pas.