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Je me suis fait violence tout à l’heure. Nous remontions le boulevard, avec Daphné que j’accompagnais à la Schola, et dans la vitrine de la librairie, j’ai vu Au-delà du style, ces interventions que Morton Feldman a faites au festival de Middelbourg lors des trois dernières années de sa vie, interventions orales que j’ai traduites, il y a quelques années. Et je ne sais pas si c’est à cause de mon dernier échange de mails avec l’éditrice de cet ouvrage, échange au cours duquel je lui faisais remarquer qu’elle aurait tout de même pu indiquer que j’étais le traducteur du livre dont elle parlait dans cet entretien qu’elle avait accordé à un journal en ligne, ce à quoi elle me fit cette réponse effarante : « on ne peut pas tout citer », mais je me suis décidé à entrer dans la librairie. J’ai demandé qui s’occupait de la vitrine au libraire que je connais de vue et, je lui ai raconté que j’étais très heureux, chaque fois que je passe devant la librairie, comme j’habite dans le quartier,  cela arrive assez souvent, c’est le moins qu’on puisse dire, de voir un livre que j’avais traduit exposé, mais que, comme j’étais aussi écrivain, il me semble que ce serait bien de mettre en vitrine les livres que j’écris. Et, étonnamment, le libraire ne m’a pas insulté, il ne m’a pas envoyé balader, non plus, non, il m’a demandé chez qui j’avais publié et ce que j’avais publié, je lui ai répondu, et il a cherché dans son logiciel (Ellipse, celui-là dont je me servais déjà quand je travaillais chez Grasset, avec toujours cette même interface beigeasse, bleu et rouge d’un autre temps, dégueulasse), et puis j’ai dit que je devais accompagner ma fille à la Schola et merci et au revoir. J’étais très content de moi parce que, contrairement à ce que je pensais à mon sujet avant d’entrer dans la librairie pour faire la remarque que j’avais à faire (cette remarque, je me l’étais déjà faite à plusieurs reprises dans ma tête sans jamais entrer vraiment dans la librairie pour la faire réellement, mais toujours et simplement en imagination), j’ai dépassé le simple stade de la vie imaginaire qui est la mienne pour passer à l’acte dans le monde réel. Et ce n’était pas désagréable, non. Ce n’était pas agréable, non plus, non, c’est vrai. Parce que c’est vrai que je trouve parfaitement vulgaire de se signaler de la sorte, d’attirer ainsi l’attention à soi, comme s’il fallait se vendre à la criée, et c’est probablement ce qu’il faut faire, je ne sais pas, pour avoir du succès, mais je ne sais pas faire, moi, je ne sais pas me vendre, je trouve que c’est dégoûtant, et je sais bien que cette forme d’élégance dans ce monde où il m’a été donné de naître n’est pas dans le ton de l’époque, mais qu’y puis-je ? Ce n’est tout de même pas de ma faute. Alors, contrairement à ce que j’ai écrit ici même il y a quelques mois de cela, je me suis fait violence et j’ai fait ce que je viens de raconter, et je n’ai aucun doute à ce sujet, cela semblera parfaitement ridicule à quelqu’un de normal, quelqu’un qui a l’habitude d’aller au-devant de la vie, de parler fort, de faire du bruit, de se faire remarquer, d’attirer l’attention à lui, mais moi, je ne suis pas comme ça, ce n’est pas que je ne me trouve pas génial — je sais que je suis génial — mais, pour moi, les livres — les bons livres, cela va de soi, les autres ne devraient même pas exister, on ne devrait pas les écrire et encore moins les publier, ce qui réduirait la production littéraire mondiale de 99,9% environ — les livres se suffisent à eux-mêmes, tout ce qui les entoure (la Presse, la Promotion, la Vente, que sais-je encore ? ) est une répugnante prostitution. Et l’idée d’en participer me dégoûte tout bonnement.

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Sentiment double : de n’avoir pas bougé et d’être parti très loin. Pourtant, c’est toujours ce même fragment d’univers délimité par la géographie de la ville où je vis que je regarde. Et, depuis hier, rien n’a changé. Ni le temps ni l’espace. Je suis exactement au même endroit, je fais exactement la même chose, regarde dans la même direction, écris au même sujet. Vraiment ? Dans ce texte que j’ai commencé hier, tout cela, je l’écris. Et puis, je dessine ce que je vois. Pas la totalité de ce que je vois, non, cela ne se peut pas, mais ce fragment du fragment de l’univers sur lequel je m’attarde. Bien ou mal dessiné, dessiner bien ou mal, cela m’est égal. Le dessin me permet de montrer le fragment de l’univers que je regarde, ce qui m’intéresse là, en l’indiquant avec précision, ou alors ce sur quoi je veux rester, ce devant quoi je ralentis afin de prendre le temps de le déchiffrer. Je la trouve belle, cette attention que l’on peut porter aux choses qui nous entourent parce qu’en leur portant cette attention, on perçoit qu’elles ne nous entourent pas, non, les choses ; nous ne sommes pas le centre d’un espace clos qui se détermine en fonction de nous, nous sommes parmi les choses, avec l’espace, partout, avec tout. Je regarde ces toits à la Mansart, et ce sont d’autres vies que la mienne qui se signalent sans aucune manifestation de leur singularité, des vies sans alarme, sans mouvement, n’était le bruit presque continu qui monte du boulevard (sirènes absurdes, véhicules qui vont et viennent), tout semblerait calme, existant dans une parfaite indifférence à ces multiples manifestations d’urgence, de puissance qui, bien qu’elles assourdissent ce qu’elles traversent, ne parviennent pas à dissimuler qu’elles sont d’insignifiantes nuisances. Je me détourne d’elles, mon regard s’accroche aux toits, épouse leur rythme, toutes ces vies, là, auxquelles on peut rêver, toutes ces histoires lovées qui passent ignorées, mais réelles, pourtant. Il y a presque quelque chose d’exotique à observer un lieu si familier. Et je pense : Rien ne me distingue du reste de l’univers, rien ne m’en sépare, rien ne m’en éloigne. Quand il m’arrive de vouloir m’enfuir, ce n’est pas pour quitter le monde, au profit d’on ne sait quel autre, mais pour rejoindre plutôt ce monde-ci, abandonner toute relation avec lui, toute forme de séparation d’avec lui, et être le moins possible, c’est-à-dire : être le moins moi possible. Mon moi se dilue dans l’humidité de l’atmosphère. Regarde, je suis comme la pluie.

27524

Fatigué aujourd’hui. Mais ce matin, je vais quand même courir : dix kilomètres et demi. Le « et demi », malgré ses apparences dérisoires, et pas seulement ses apparences, est important parce qu’il dépasse les dix kilomètres par course auxquels je me limite (ou m’astreins) en temps normal. Ainsi, malgré la fatigue, je parviens à une certaine forme de dépassement, lequel n’est pas une fin en soi, n’est même pas réellement une fin du tout, mais plutôt un indice à propos de qui je suis en ce moment, qui le « moi » que je suis en ce moment voudrait être, et parvient à le faire advenir, malgré tout, malgré toutes les raisons objectives de ne pas le devenir. Et par « objectives », j’entends aussi bien « extérieures » à moi, que : « par paresse », « fatigue », « inconséquence », « médiocrité ». Si courir n’efface pas la fatigue, courir lui donne toutefois une forme différente, plus vivante. C’est étonnant à dire, et peut-être pas très intéressant, mais c’est vrai. Pourquoi dis-je « pas intéressant » ? À qui suis-je en train de parler sinon à moi-même ? Eh bien, toujours à quelqu’un d’autre, le journal n’est jamais un monologue, même s’il est « intime », même s’il est secret, il présuppose toujours un autre à qui il s’adresse, cet autre fût-il fictif ou d’une nature ontologiquement ambiguë (« Cher journal, »). Dans l’après-midi, après avoir longtemps cherché, j’ai écrit le commencement d’un texte. Il n’a pas de titre, ce sont simplement des phrases comme ça, les unes à la suite des autres, qui racontent ce que je vois, ce qu’il y a autour de moi. Quelle différence avec mon journal ? Eh bien, mais cela n’a rien à voir. Je voudrais que ce texte se déplace avec moi (dans une première version de cette phrase, j’avais employé le verbe « trimballer », mais le familier de ce vocabulaire me déplaît, qui donne l’impression d’un poids que je traînerais, d’une contrainte, de quelque chose de pénible, alors que ce serait tout le contraire : une joie), que nous voyagions ensemble. J’imagine que des éléments extérieurs pourraient entrer dans ce texte, et par « extérieurs », j’entends : autre chose que des phrases, — des images, des dessins, des documents, ce qui appellerait une mise en page différente de celle quasi monolithique de ce journal par exemple (qui ne connaît plus de retour à la ligne depuis des années, si ce n’est entre les dates), dès la composition du texte (plus de marges, plus d’espace, pour accueillir autre chose, donc, que des phrases). J’ai eu plusieurs idées de titres, mais aucune ne me satisfait. Alors, pour l’instant, le fichier porte le nom de la première phrase. Pour répondre à M., je cherche le passage où Robert Kahn dans son éditions de ses écrits sur Proust note que Benjamin prenait Monsieur Albert (le tenancier du bordel à qui Proust avait prêté de l’argent pour qu’il monte son affaire) pour le modèle de l’Albertine de la Recherche. C’est une erreur de chercher « dans la vraie vie », les modèles des personnages de Proust, la Recherche, ce n’est pas le bottin : la littérature est une puissance de transmutation. Mais je comprends cette obsession, malgré les erreurs qu’elle pousse à commettre, et je la trouve belle : quand elle n’est pas vulgairement voyeuriste, elle témoigne de l’importance que l’explorateur accorde à la littérature. Pour cet explorateur, d’un certain point de vue — ce point de vue qui pousse l’intérêt de la vie et de la littérature à son maximum —, il n’y a pas de réelle différence entre la vie et la littérature, ou plutôt : l’idée que la vie et la littérature ne sont pas si différentes qu’on peut être amené à le croire spontanément est ce qui rend la vie et la littérature (encore plus) passionnantes.

26524

Je ne sais pas quoi dire. Et je n’écris pas que je ne sais pas quoi dire parce que, disons, aujourd’hui, je ne saurais pas quoi dire, en particulier. Ce n’est pas que je manque d’idées ou de ressources pour dire quelque chose. De plus en plus, au contraire, il me semble que, tandis que, avant, je n’écrivais pas assez, j’écris peut-être un peu trop. Toutes ces phrases que j’écris chaque jour, en effet, est-ce que ce n’est pas trop ? Ce qui me console, c’est que, relativement au nombre de phrases que j’écris chaque jour, presque personne ne lit ce que j’écris, j’entends : le ratio nombre de phrases / nombre de personnes qui lisent ces phrases tend vers zéro. Aussi, si je dis que je ne sais pas quoi dire, ce n’est pas littéralement que je ne sais pas quoi dire, c’est que, si l’on me demandait, comme on demande aux gens connus, Alors, vous avez quelque chose à dire, Monsieur Orsini, je répondrais, Euh, en fait, non, enfin, je ne crois pas, Mais à quel sujet ? Euh, je ne sais pas, en général, quoi, en général, je n’ai rien de particulier à dire, quoi. Littéralement, ce n’est pas vrai : ou bien je ne parle pas du tout (ou presque pas, soyons honnêtes) ou bien je parle trop, et tant que, parfois, quand nous avons des gens à déjeuner ou à dîner, ce qui, heureusement, n’arrive pas souvent, Nelly me dit : Mais, laisse-le ou laisse-la parler, enfin, et la plupart du temps, même pas à contrecœur, je m’exécute, ce qui est en parfaite contradiction avec le fait que je n’aie rien à dire et le fait que je parle trop, puisque je dis des choses et que, quand Nelly me dit que je parle trop, je parle moins. C’est vrai que personne ne me demande : Alors, Monsieur Orsini, qu’est-ce que vous avez à dire ? Et, à vrai dire, je ne sais pas si c’est dommage ou si c’est une chance, pour moi, pour les autres, non, je ne sais pas, que personne ne me pose la question, je ne sais pas. Hier, j’ai regardé les deux premiers épisodes de Feud: Capote vs. The Swans, la série qui raconte l’histoire de Truman Capote en train de trahir ses richissimes amies pour palier le fait qu’il boit tellement qu’il n’a plus la moindre idée pour écrire un livre alors qu’il doit 400000 dollars en dollars des années 1970 à son éditeur, qui les lui réclame, d’ailleurs, pas fou, l’éditeur, et, en dépit du fait que l’acteur jouant Truman Capote avait l’air de parodier Philip Seymour Hoffman dans le rôle de Truman Capote dans Capote, le film qui raconte l’histoire de Truman Capote en train d’écrire In Cold Blood, j’ai eu envie d’être Truman Capote. Envie d’être Truman Capote, c’est-à-dire : pas d’être gros et chauve et alcoolique, non, mais volubile comme lui, et dire des horreurs en faisant rire de riches convives au cours de fastueux dîners. En regardant cette série raconter l’espèce de grandeur et de décadence de Truman Capote, je n’ai pu m’empêcher de penser à Marcel Proust, m’empêcher de voir Marcel Proust à travers Truman Capote, et de noter que, lors des mondanités racontées dans la Recherche, Proust s’efface au profit du narrateur, et semble tout à fait absent des mondanités que la Recherche raconte, à tel point qu’on se demande s’il est vraiment là et qu’on se demande, s’il était à ce point absent, ce que pouvaient lui trouver tous ces gens du monde qui l’invitaient à leurs mondanités. Peut-être que la vie, ce serait assez proustien, après tout, de le dire ainsi, assez, voire un peu trop, peut-être que la vie doit s’effacer au profit de la littérature, et peut-être que la personne doit s’effacer au profit du personnage, l’écrivain au profit du narrateur, peut-être pas, peut-être que Proust nous ment, non qu’il invente tout cela, mais qu’il se pose en œil extérieur au monde, ce qu’il n’était pas, mais c’est aussi cela, l’invention littéraire, écrire des choses qui ne sont pas, n’ont jamais été, ne seront jamais. Dans l’édition de la Pléiade, ainsi, nombre de notes sont particulièrement décevantes parce qu’elles nous tirent du roman pour nous reconduire à la réalité, laquelle est sans commune mesure avec le roman, comme in fine Montesquiou est sans commune mesure avec Charlus. Regardant cette série racontant la grandeur et la décadence de Truman Capote, j’avais envie d’être lui, mais je ne pouvais m’empêcher que ce devait triste de n’être pas un moraliste, d’être dans un monde pour n’y rien changer, pour simplement en faire partie, et d’ailleurs, quand il écrit, Capote n’est pas capable d’inventer un monde avec le monde dans lequel il vit, il ne peut que le réciter. Une des lectures qui m’a le plus marqué de la Recherche est celle qu’en fait Richard Rorty, dans Contingency, Irony, and Solidarity, où il affirme que le succès de l’œuvre de Proust est dû au fait qu’il avait « no reason to believe that the sound of the name “Guermantes” would mean anything to anybody but his narrator. If that same name does in fact have resonance for lots of people nowadays, that is just because reading Proust’s novel happens to have become, for those people, the same sort of thing which the walk à côté de Guermantes [sic] happened to become for Marcel — an experience which they need to redescribe, and thus to mesh with other experiences, if they are to succeed in their projects of self-creation. » (CIS, 118) Nous passons notre vie à décrire les autres et nous décrire nous-mêmes, conscients que nous ne parviendrons jamais à une version définitive de nous-mêmes ni des autres parce qu’il n’y a pas de vocabulaire final, pas de moi essentiel, pas de description ultime de la réalité, nous cherchons des façons de rendre compte du monde dans lequel nous vivons et de la place que nous pouvons bien y occuper, toutes choses qui ne cessent de varier, de changer. Tout est contingent. Mais que tout soit contingent, cela ne signifie pas que rien n’a d’importance, cela signifie qu’il n’y a pas de manière de dire une bonne fois pour toutes ce qui a de l’importance ou ce qui n’en a pas, pas de test ultime pour savoir ce qui, en définitive, a de l’importance et ce qui n’en a pas. Quand Borges, ainsi, dans sa préface à l’Invention de Morel de Bioy Casares, écrit : « Il y a des pages, il y a des chapitres de Marcel Proust qui sont inacceptables en tant qu’inventions, et auxquels, sans le savoir, nous nous résignons comme au quotidien insipide et oiseux. », il avoue à mon sens être réfractaire à la contingence, et s’accroche à une fin dont l’absence le rend nostalgique. Proust écrit depuis la mort, depuis une maison hantée où, comme le dit Morton Feldman, il n’y a pas de fantômes. Les fantômes sont ailleurs, dans une langue toute neuve, que chacun doit s’inventer pour vivre sa vie.

25524

Combien de degrés me séparent-ils du mal ? Degrés de l’escalier, degrés de la séparation, tout pas en avant revient-il à faire un pas en arrière ? Qui sait ? Ce matin, plutôt que de me plonger dans les ténèbres de la réponse à la question, j’ai préféré sortir de chez moi, et marcher. Pour aller n’importe où, peu m’importait, tout ce que je voulais, c’était ne pas demeurer là où j’étais, avec mes pensées, mes pensées noires comme le mal dans lequel on s’enfonce quand on ne sait plus quoi faire, quand on est perdu, quand on s’est perdu, marcher afin de ne pas demeurer avec moi-même, ce qui, m’objectera-t-on, est impossible, on est toujours là où l’on est, c’est inévitable, on ne peut pas s’éviter, et à quoi, moi, à mon tour, je répondrai tout simplement : oui et non. Il faut savoir s’échapper. De là où l’on est ainsi que de soi-même. Renonçant alors, par anticipation et déplacement, à la détestation, j’ai fait un tour autour d’un point inexistant situé quelque part dans l’espace et le temps pour enfin revenir chez moi où, si je ne m’étais pas enfui pour échapper à moi-même, rien n’aurait changé. Est-ce qu’une fois rentré, tout avait changé ? On va voir. Un peu plus tard dans la journée, pour m’extirper du désœuvrement où j’étais tombé, j’ai lu le livre de Gérard Guégan, le Chant des livres, que je m’étais promis de lire depuis qu’il me l’avait envoyé, et j’ai écrit un article à son sujet. L’écrivant, je me suis dit que je devrais plus me consacrer à l’admiration qu’à la détestation, comme c’est un peu mon penchant, je crois, être méchant, — je sais que c’est l’exercice de la raison qui veut cela, mais ce n’est pas une raison —, parce que l’admiration nous sort de nous-mêmes tandis que la détestation nous y maintient, à nos corps défendant, parfois, même. Me suis-je débarrassé du mal ? Mais on ne s’en débarrasse pas. Non. Tout ce que je puis dire, et cela pourra sembler étrange, étrange alors, je serai, tout ce que je puis dire, c’est que le mal n’est pas en moi. Et qu’il faut que je lutte chaque jour pour que le mal n’entre pas en moi parce que le mal est partout, tout autour de moi, qui rôde, qui me guette comme sa proie. Ne sommes-nous pas tous en proie au mal ? Et je ne délire pas, non, je ne suis pas soudain tombé dans je ne sais quel folie démonologique, non, je sais très bien comment est le monde, je vois très bien le monde tel qu’il est, et si je ne puis pas y échapper — nous ne sommes jamais que les produits de notre époque —, je puis m’échapper, changer de sujet, changer de style, changer de vie. Demain dimanche, c’est aïoli.

Gérard Guégan, Le Chant des livres

Je devrais prendre exemple sur Gérard Guégan. Ne pas me perdre dans les détestations. Faire plutôt œuvre d’admiration, non pas pour se perdre dans les autres, mais parce que c’est l’une des meilleures façons de se peindre soi-même. Encore faut-il, sans doute, avoir dit Va fan culo devant Giono à Manosque lors d’une excursion scolaire, ou avoir pissé dans le lavabo d’Hemingway, bien des années plus tard, ce qui n’est pas donné à tout le monde, avouons-le. À quel âge est-on sérieux déjà ? Dans le Chant des livres, il y a plein de figures comme ça, de grands écrivains, ou de moins grands, qui passent, et des villes aussi. Marseille de l’enfance. Pour comprendre la Marseille dont parle Guégan, comprendre ce qu’elle a de solaire et de toxique, de lumineux et de poisseux, de sublime et d’hideux, il faut y avoir grandi, je crois, et en être parti. Loin, le plus loin possible. Mais jamais assez loin. Ce n’est pas possible. Dans un chapitre de son livre, Guégan évoque cette scène géniale de Vivre sa vie, le film de Jean-Luc Godard, où Brice Parain parle à Anna Karina de la paralysie qui frappe Porthos dans les Trois mousquetaires (*) quand, soudain, alors que de toute sa vie cela ne lui était jamais arrivé, il se met à penser, et de la mort qui s’ensuit. Penser peut paralyser. Socrate le savait, qui ne manquait pas de torpiller ses interlocuteurs, comme un poisson. Guégan aussi, qui un jour, au champ de courses, nous raconte-t-il, moucha Bukowski. Penser, on n’y pense pas assez souvent, c’est une activité à part entière, il faut de l’entraînement, et qui n’en a pas, ce qui l’attend, c’est le trépas. J’aime cette façon que Gérard Guégan a de penser sa vie, de se mettre en scène dans son rapport aux autres, le tableau qu’il peint ainsi semble si loin de notre époque qu’on se sent envahi d’une nostalgie pour un monde que l’on n’a pas connu. Le monde dans lequel nous vivons, nous, c’est ce monde où, à Charleville-Mézières, les chocolats Rimbaud sont vendus dans des boîtes qui imitent la forme d’un livre. Et le monde entier est ainsi fait, à Salzbourg comme à Dublin. Des utopies passées devaient nous sauver de ce monde insensé, elles ont échoué. Demeurent seuls les livres, qui nous apprennent à vivre, à aimer, à penser. Au début de son récit, Guégan écrit : « Quand j’y réfléchis aujourd’hui, je me dis que, s’il existait un dieu des rattrapages, je le supplierais de me permettre de revenir aux premières pages de mon existence afin de m’approprier et d’incarner pour de vrai, les personnages des romans que je délaissais à regret lorsque mes parents me criaient d’éteindre ma loupiote. » La lecture du Chant des livres ne laisse aucun doute à ce sujet : le vœu a été exaucé.

(*) Erratum : Porthos ne décède pas dans les Trois mousquetaires, mais dans le Vicomte de Bragelonne

Gérard Guégan, Le Chant des livres, Paris, Grasset, 2024.

24524

Si, dans une version mise au goût du jour de la Recherche, M. de Charlus apparaîtrait métamorphosé en drag queen, si le narrateur et Albertine vivraient en polyamour et si, au lieu de passer en revue ses fantômes le long de la ligne de Tramway du Sud de la Normandie, le narrateur s’épancherait en d’interminables séances auprès d’un psy pourvu d’un charisme digne du personnage principal d’En thérapie, cela en dit peut-être moins long sur le roman en question que sur notre époque, ou plutôt sur la relation qu’un roman entretient avec son époque, et l’impossibilité des transpositions dont on vient de dresser la liste un peu légèrement montre bien dans quelle position le roman se tient aujourd’hui face à son époque : ou bien il renforce cette dernière, en traitant comme le font l’immense majorité des romans de sujets qui sont déjà dans l’air du temps, mais alors il est inoffensif, inexistant, il parle à tout le monde mais il ne dit rien ou bien il se tient à distance d’elle et alors, cette distance étant incompréhensible pour notre époque qui déteste les transpositions, les métamorphoses, dans la mesure où elles lui sont inintelligibles parce qu’elles demandent un effort pour sortir de soi, de son propre point de vue, il dit quelque chose mais ne parle à personne. Quand Gide reproche à Proust d’avoir fait reculer la question homosexuelle de cinquante ans (je ne retrouve plus dans la Pléiade la note où je l’ai lu), il ne comprend pas que ce n’est tout simplement pas le sujet : l’ouvrage ne traite pas une question, il ne défend pas une cause, il est infiniment plus vaste que cela, et la réponse de Proust (d’après Gaston Gallimard qui rapporte la scène) : « Pour moi, il n’y a pas de question, il n’y a que des personnages » me semble signifier ceci que, tandis que Gide semble préoccuper par sa volonté de faire avancer une question, Proust entend faire un roman. En ce sens, Proust se tient à distance de l’époque, non qu’il y soit indifférent ou la méprise — ce qui est impossible, tout le monde est le produit de son époque —, mais qu’il s’en libère. Aussi, la phrase du début de Sodome et Gomorrhe : « De plus je comprenais maintenant pourquoi tout à l’heure, quand je l’avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une ! », dont on aurait tort de faire une lecture contemporaine au prisme de la question du genre (laquelle semble avoir supplanté, pour nous, la question homosexuelle de Gide, mais n’en est que la mise au goût du jour, c’est toujours le même sujet dont j’essaie de parler ici), ce qui l’intéresse, c’est ce qui traverse tout le roman, et que l’on retrouve dans l’hiatus entre le nom et l’être que ce nom est sensé désigner, l’inadéquation entre notre être social et notre être intime, la succession des êtres sous une seule et même apparence, l’inadaptation d’une ontologie substantialiste à la réalité des êtres, qui sont changeants, mouvants, fuyants, insaisissables, qui se métamorphosent sans cesse. La dualité de Charlus traverse tout Sodome et Gomorrhe. Lors de l’entrée de celui-ci chez les Verdurin à la Raspelière, Proust aurait pu faire la même remarque à son sujet : Charlus eût mérité l’épithète lady-like parce qu’il est une femme. Et ainsi, c’est seulement en étant comme il n’est pas (une femme lady-like) qu’il est comme il est (un homme lady-like). Il n’est sans doute pas étonnant qu’à ce moment-là du roman, l’écriture devienne bilingue : comme le personnage, qui est une femme et un homme, elle se dédouble. La distinction pour Charlus qui cherche à être distingué (lady-like) est l’être sous sa forme la plus accomplie : telle une femme (lady-like). Pour qui veut faire avancer une question, défendre une cause, toutes ces circonlocutions semblent fastidieuses, voire dangereuses, et pourtant, ce n’est que par elles qu’on parvient à toucher aux êtres dans ce qu’ils ont de plus profond : la multiplicité. Le roman comme support de communication pour aborder un thème, traiter un sujet, défendre une cause, être en prise avec temps, en phase avec son époque, est nul : par lui, rien n’advient. Il emploie beaucoup de mots mais, sur le plus important, garde un silence de mort.

23524

je n’ai pas le sentiment d’exister
ni celui d’avoir disparu
qui suis-je ?
Et, à la vérité, je n’ai pas la réponse à cette énigme. Si je l’avais, serait-ce encore une énigme ? Ne serait-ce pas plutôt une vulgaire petite devinette ? Possible. Ces quelques lignes, je les ai tracées sur une feuille de papier, sans penser à rien, simplement pour écrire, et quand je me suis trouvé face à elles, après les avoir écrites, les découvrant comme si elles n’étaient pas de moi, mais d’un autre, comme si ce n’était pas moi, mais un autre, qui les avait écrites, ce qui est possible, oui, toujours possible, quoique simples, pourtant, elles m’ont paru étranges et belles, sans que je sache très bien pourquoi, pour le savoir, en effet, il m’eût fallu connaître la réponse à l’énigme, mais alors ce n’eût pas été une énigme, et caetera ad infinitum. Ne se perd-on pas un peu trop vite dans le mirage de l’infini, comme s’il suffisait de répéter quelque chose — disons, une phrase, une mélodie, un geste — un certain nombre de fois, fût-il grand, ce nombre, un certain nombre de fois à l’identique pour y atteindre ? Alors qu’on en est loin, ne crois-tu pas ? Et, à la vérité, bis, répétant à l’identique quelque chose — disons, une phrase, une mélodie, un geste —, ne s’éloigne-t-on pas d’autant — à chaque répétition — de l’infini ? On pourrait continuer indéfiniment, mais ce serait toujours sans commune mesure avec l’infini, non ? Tandis qu’une question qui se pose à la vérité, ter, c’est-à-dire : une question qui se pose vraiment, une question à laquelle la réponse n’existe pas encore et, peut-être, — qui sait ? — n’existera jamais, n’est-ce pas le sûr chemin de l’infini ? Ou, s’il ne l’est, sûr, parce qu’il n’y a probablement aucun chemin qui le soit, sûr, sinon, ce ne serait pas un chemin, mais une autoroute, et alors, l’insécurité ne serait que routière, ce serait l’accident, pas la perte, l’égarement, la chute dans le néant, badaboum, du moins une piste, un pas en avant ou de côté, histoire de changer d’air, de s’envoyer promener, de voyager, de voir du pays, et se dépayser. Oh, le beau pays que celui de nulle part. Ensuite, la feuille sur laquelle j’avais écrit l’énigme, j’en ai fait une boule de papier et je l’ai jetée dans la pièce à côté. M’éloignais-je ce faisant de la réponse à l’énigme ? Comme si c’était là qu’elle se trouvait. Mais alors où ? Eh bien, comme au pays : nulle part. J’aime  à regarder les gens passer sur le boulevard. Non que le spectacle d’êtres qui vont à la recherche d’une bière à boire ou d’un kebab à avaler, ou bien tout simplement pressés ou bien déjà pleins de bières et de kebabs, soit un spectacle édifiant, mais, malgré les apparences, un jour, urbanisme ou cataclysme, tout cela va s’arrêter, et c’est cette idée qui me semble fascinante : que la fin soit certaine. Que la certitude de la fin n’empêche personne de s’agiter, comme ces gens qui passent sous mes fenêtres qui donnent sur le boulevard, la cause en est-elle qu’ils n’en ont pas conscience ou qu’ils n’en ont que faire et que, même s’ils en avaient conscience, ils n’en auraient que faire ? C’est si loin l’infini, quand ta vie s’arrête comme un claquement de doigt. Est-ce la solution de l’énigme ?

22524

Tout à coup, j’étais en Province. Comment avais-je fait pour me retrouver là ? Pourtant, je ne me souvenais pas d’avoir franchi le périphérique. Était-ce la dérisoire quête de cette ampoule qui m’y avait conduit, loin de Paris, sans sas de décompression, comme si j’étais tombé dans quelque faille du continuum espace-temps, sans même m’en rendre compte, Thalès dans le trou de l’être, et badaboum, c’est la chute dans l’étant ? Mais, en l’air, si j’avais levé la tête, qu’aurais-je vu ? Les « ateliers Gaîté » portent mal leur nom, en vérité, ce n’est qu’un vulgaire centre commercial d’une infinie tristesse, une masse noire nauséeuse, quand on passe aux caisses automatiques (je n’ai pas eu le courage d’entrer en contact avec un humain), on entend une voix venue d’un autre temps (du temps où l’intelligence artificielle n’avait pas encore remplacé les êtres humains), égrainer sur un ton enjoué la litanie des promotions, telle la semaine de la bière — « Pour cinquante litres achetés, les cinquante autres vous sont offerts » —, et le nom des marques, « Despé, la déséspérados », à désespérer de tout, une femme en situation de handicap dit au revoir aux gens sans les regarder, car qui pourrait soutenir un tel regard ? Il n’y a rien dans nos yeux, que de la mort en barquettes plastifiées, c’est dégoûtant, mais on avale quand même. Peut-on refuser, quand c’est si gentiment offert ? J’avais chaud, j’avais froid, il pleuvait, il y avait du soleil, le vent soufflait et puis plus rien, dans l’air autour de moi, rien que des voix que je ne comprenais pas, des phrases qui me semblaient dépourvues de tout sens. L’étaient-elles ? Comment le saurais-je ? On a envie de dénoncer le faux, comme Charlus au restaurant de Saint-Mars-le-Vêtu, qui fait enlever les roses fanées, et renvoie ce qu’on lui présente comme du champagne alors que ce n’est qu’un « vomitif »,  dit-il, mais le sociologisme a remplacé tout le goût, qu’on n’a plus, désormais, on est riche, et c’est tout. Et encore, quelquefois, on est pauvre, comme tout le monde. « Aimez-vous les noms ? », demande le baron à Morel, qui ne comprend rien de ce que l’autre lui raconte. « Vous dites ? », lui répond-il ainsi, et on change de sujet pour glisser vers le graveleux, parce que la conversation, à supposer qu’elle ait jamais commencé, ne peut pas continuer. « Aimez-vous les noms ? » (S&G, II, III, p. 395), pourtant, cette question est si profonde, profonde comme la vie : les noms nous parlent, nous cachent des choses, nous trompent, nous ensorcellent, ils sont la cause de nos fantasmes, et de nos déceptions les plus grandes aussi. Et étrange aussi : qui peut bien poser une question comme celle-là ? J’entends : de quel univers parallèle, étranger au monde soit-disant commun, faut-il venir pour s’interroger ainsi ? Et, d’un certain point de vue, tout Proust est dans cette question. La gaîté n’a rien de gai ; elle ressemble à s’y méprendre à tout le reste de l’univers.

21524

Fuyant le gaz qui fuyait dans l’immeuble, je suis allé écrire au cimetière. Je me suis assis sur le banc à côté de la tombe de Jacques Demy et Agnès Varda, et là, j’ai écrit trois pages dans mon cahier au bison rouge. Sauf ce touriste qui est venu faire des photographies de la tombe avec son énorme appareil, je n’ai été dérangé par personne. Quand il a fini de prendre ses photographies, au lieu de partir, comme je m’attendais à ce qu’il le fasse, il a sorti un carnet de son sac et il a écrit quelque chose dedans. Quand il a fini d’écrire quelque chose dedans, au lieu de partir, comme je m’attendais à ce qu’il le fasse, il a arraché la feuille de son carnet et il a cherché quelque chose sous quoi la coincer sur la tombe, et l’a coincée sur la tombe. Quand il a fini de coincer la feuille sous quelque chose sur la tombe, au lieu de partir, comme je m’attendais à ce qu’il le fasse, il a ressorti son appareil photographique de son sac et il a pris ce qu’il venait de faire en photographie (peut-être même l’a-t-il filmé, parce que c’était quand même très long pour une simple photographie). Et enfin, il est parti. Pendant tout ce temps, sans que je sache très bien comment, je suis resté suffisamment concentré sur ce que j’étais en train d’écrire pour continuer de l’écrire tout en ayant parfaitement conscience de ce qu’il était en train de faire. J’ai bien soufflé un peu (c’était à peine audible pour moi, alors pour lui, je pense qu’il ne m’a pas entendu), dans l’espoir de le faire déguerpir plus vite, mais non, il s’attardait, s’attardait. Peut-être qu’il s’attendait à ce que je parte pour prendre ma place, mais non, je m’attardais, m’attardais. Quand j’ai finalement décidé de me lever, parce que j’avais le sentiment d’avoir fini d’écrire ce que j’étais en train d’écrire, je me suis arrêté pour lire le petit mot qu’il avait écrit et coincé sous quelque chose sur la tombe. Il disait : « Thank you for both your films and the compassion you showed through them », ou quelque chose comme ça, et c’était tellement inepte que je n’ai pas continué ma lecture. Plus tard, une fois revenu à l’appartement, dans l’immeuble duquel le gaz, manifestement, ne fuyait plus, ou alors est-ce simplement que quelqu’un avait ouvert la fenêtre pour dissiper l’odeur ? nous le saurons au prochain épisode intitulé, L’explosion, je me suis dit que c’était bien la pire des façons de rendre hommage aux défunts que nous admirons, cette habitude que les touristes ont prise de laisser des choses sur les tombes, des mots, des tickets de métro, des mégots de cigarettes, des traces de baiser au rouge à lèvres, des roses, et que sais-je encore ? une bien meilleure façon de rendre hommage aux défunts que nous admirons, ce serait — à supposer, bien sûr qu’il y ait quelque chose à en faire — de faire quelque chose de ce qu’ils ont laissé de leur vivant, mais je crois que tout le monde est tellement obsédé par soi-même, tellement centré sur soi-même, que l’idée de faire quelque chose, quelque chose d’autre que ces petits gestes déplorables que tout le monde fait, est inconcevable : ces hommages ne sont que des façons de se mettre en scène soi-même, de mettre en scène son chagrin, son admiration, que sais-je encore ? c’est la ritualité à l’ère de TikTok, c’est bourré de tics et c’est du toc. Quand j’ai traversé le cimetière pour rentrer chez moi, il y avait un enterrement — parfois, avec tous ces touristes, on finirait presque par oublier que, dans les cimetières, on enterre les gens qui sont morts — qui se faisait au son du Lac des cygnes joué par un violon seul. J’ai regardé quelques instants cette scène tout en continuant mon chemin, et je me suis demandé si c’était un film que l’on était en train de tourner. Et puis, ne voyant pas de caméra, je me suis dit que ce serait une belle scène dans un film. Mais quel film ? Je ne sais pas. Je n’ai pas d’imagination cinématographique. L’autre jour, quand j’ai lu un article dans le journal parlant des personnes aphantastiques — c’est-à-dire : qui n’ont pas d’images mentales —, je me suis fait remarquer que j’en avais très peu, et qu’elles étaient d’une intensité très faible (si on me demande de me représenter un citron, ne va pas me venir à l’esprit une image de citron comme s’il était là devant moi, je vais voir une sorte d’écran sombre, quasi noir intégral, derrière lequel je sais qu’il y a un citron, et je sais à quoi ressemble un citron parce que j’en ai déjà vu « en vrai », mais je ne vais pas voir le citron comme s’il était là devant moi), que mon imagination est linguistique, je peux faire des phrases et des phrases et des phrases, mais avoir des images, presque pas, ou en tout cas, ce n’est pas ainsi que je pense, par images. Peut-être est-ce pour cette raison que j’aime tant regarder les choses, et que je suis un peu voyeur aussi, parce que, dans ma tête, je ne vois rien, ou presque rien. Aussi, avant de sortir du cimetière, me suis-je assis sur un banc et ai-je écrit dans mon cahier au bison rouge : « Dans le cimetière, un enterrement au son du Lac des cygnes joué par un violon seul. »