Alors que je venais de rentrer chez moi après être allé à la librairie acheter un livre que je n’ai pas acheté parce qu’il ne s’y trouvait pas, et que je n’aurais pas acheté, même s’il s’y était trouvé, cela, je le déduis du fait que, ouvrant le tome II d’Ultima Necat, le journal de Philippe Murray, je suis tombé sur une histoire de bite et de con et de jouissance qui m’a franchement rebuté — « qu’est-ce que je peux en avoir à foutre, moi, de la teub à Philippe Murray et de la chatte à sa femme ? » aurait-on pu résumer mon sentiment si c’était en ces termes que j’avais l’habitude de m’exprimer —, comme la fois précédente, d’ailleurs, où, ouvrant son journal dans la même librairie mais pas dans le même rayon, la direction les a restructurés, les rayons, j’avais lu un passage où il était question de grains de sable dans une vulve, décidément, au lieu d’écrire des livres, me suis-je dit ensuite, le mec aurait dû consulter un psy ou se branler plus ou les deux, je ne sais pas, ce n’est pas mon problème, mais pourquoi alors suis-je retourné à la librairie pour acheter ce livre alors que son auteur me dégoûte ? le mystère est demeuré entier, mon iPhone m’a proposé un questionnaire sur ma santé mentale où la firme Apple souhaitait connaître mes réponses à des questions comme, je cite, « Au cours des 2 dernières semaines, selon quelle fréquence avez-vous été gêné(e) par les problèmes suivants ? — Un sentiment de peur comme si quelque chose de terrible risquait de se produire : Jamais / Plusieurs jours / Plus de la moitié du temps / Presque tous les jours — Penser qu’il vaudrait mieux mourir ou envisager de vous faire du mal d’une manière ou d’une autre : Jamais / Plusieurs jours / Plus de la moitié du temps / Presque tous les jours —Avoir du mal à se concentrer, par exemple, pour lire le journal ou regarder la télévision : Jamais / Plusieurs jours / Plus de la moitié du temps / Presque tous les jours », et je me suis demandé qui pouvait bien être assez con ou dépressif ou les deux au point d’avoir du mal à se concentrer pour regarder la télévision, mais il n’y avait pas de case où l’on pouvait poser la question en réponse à la question, pas plus qu’il n’y avait de question qui portait sur le sentiment de dégoût qu’on avait ressenti à la lecture du passage de son journal où Philippe Murray évoque sa bite et la chatte à bobonne, comme si ce pouvait être quelque chose d’intéressant en soi, je veux dire : universellement, ni sur l’étrangeté de ces gens, nombreux, manifestement, qui s’imaginent vraiment que l’évocation de leurs organes sexuels, ainsi que de l’usage qu’ils en font (« C’est drôle, je sens encore l’odeur de la salive de François sur ma bite. »), quelles que soient la forme ou la nature des organes en question, constitue un sujet littéraire ou philosophique ou poétique ou sociologique ou politique digne d’intérêt, non, il n’y avait pas de place pour ce genre de considérations sur l’époque, le monde dans lequel je vis, la vie sociale, comment je me sens par rapport à tout cela, alors que, pourtant, les considérations de ce genre ont un impact sur ma santé mentale, comme dit Apple, enfin, sur ma santé mentale, je ne sais pas, mais sur ce que je pense, oui, assurément, et sur comment je me sens dans ce monde, la place que j’y occupe, ce genre de choses, quoi, et je ne doute pas que, pour certaines personnes, les symptômes au sujet desquels mon iPhone m’interrogeait puissent être réellement handicapants, mais est-ce à un téléphone portable qu’il faut les confier ? je ne le crois pas, non, mais la vie est ainsi faite que ce qui est le plus susceptible de s’inquiéter de votre santé mentale, ce n’est pas votre voisin de palier, pas les parents d’élèves de l’école où va votre enfant, pas vos collègues de travail, et certainement pas vos amis, non, personne, sauf votre téléphone portable, et bientôt, évidemment, on considérera son téléphone portable comme une personne parce que ce sera le seul être avec qui on aura eu une conversation digne de ce nom au cours des huit derniers mois. Ce que j’aurais voulu répondre à mon téléphone portable, s’il y avait eu une case pour cela, c’est que je préférerais qu’il me laisse en paix, qu’il me laisse seul avec mon esprit, qu’il n’essaie pas d’y pénétrer, c’est trop profond pour lui, mais un tel souhait est en pure perte, c’est comme du vent que l’on essaie d’attraper avec les doigts, c’est impossible. Est-ce que Philippe Murray essayait d’attraper du vent avec les doigts en écrivant son journal comme moi, il me semble que je le fais, parfois ? J’en doute, ils devaient être couverts de cyprine, les doigts de Philippe Murray. Finalement, je me suis demandé si cela n’allait pas finir par me rendre malade de n’aimer personne — c’est un reproche qu’on aurait pu me faire, en effet, et je crois qu’on me l’a déjà fait, comme l’autre folle qui trouvait que je suis snob et ne savait manifestement pas ce que cela voulait dire ou confondait ce mot avec un autre qu’elle ne trouvait pas, ne connaissait pas —, mais ce n’est pas vrai que je n’aime personne. Ce n’est même pas vrai que je n’aime pas trop le monde dans lequel je vis, c’est simplement que, entre Apple et Philippe Murray, je ne me sens pas représenté. Mais par qui pourrais-je bien me sentir représenté ? Eh bien, par personne, personne d’autre que moi. Pour quelle autre raison, sinon, écrirais-je ce journal ?
15524
Le jeune homme a garé son vélo en plein milieu de la rue et il a commencé à s’en prendre au vieux dans sa camionnette. Avec son parapluie, il donnait des coups sur le rétroviseur de la camionnette du vieux en répétant sur le même ton agressif et méprisant : C’est quoi ça ? C’est quoi ça ? C’est quoi ça ?, comme une sorte de maître d’école exaspéré, je ne sais combien de fois en tout. Mais il n’attendait pas de réponse à la question, il voulait juste humilier le vieil homme étranger dans sa camionnette. Je dis « vieil homme » parce que c’est le jeune à vélo qui lui a dit en le tutoyant qu’il était vieux, qu’il fallait qu’il arrête de travailler, qu’il aille à l’EHPAD, et je dis « jeune homme » parce qu’il était plus jeune que le vieil homme. Au lieu de se calmer, il a continué à humilier le vieux qui baragouinait maladroitement ses réponses. Et, comme si s’adresser à un monsieur plus âgé que lui, dont on comprenait à la voix (accent, intonation, etc.) que, contrairement au jeune à vélo, il n’était pas d’origine française et était d’une classe sociale inférieure à la sienne, sur ce détestable ton n’était pas suffisant, il lui a dit : Allez, descends, le vieux, descends, signifiant par là qu’il voulait se battre avec lui. Les automobilistes, coincés derrière cette altercation, ont commencé à klaxonner, et le vieil homme dans son véhicule et le jeune sur son vélo sont repartis, mais le jeune n’a pas cessé pour autant, il a continué à invectiver le vieil homme. Arrête-toi et descends, le vieux ! ne cessait-il de répéter. Et moi, je trouvais tout cela extrêmement gênant, je n’étais pas bien réveillé, et j’avais envie qu’il se taise, mais lui ne l’entendait pas de la sorte, non, il se sentait dans son bon droit, il avait trouvé quelqu’un qui était plus faible que lui, socialement, physiquement, et il déversait toute sa haine, toute sa rancœur, sur lui, c’était absurde, d’autant qu’il avait l’air ridicule avec son sac sur le dos et son parapluie à la main juché sur son vélo. Évidemment, il n’avait aucune envie de se battre, il voulait simplement humilier l’autre, le plus faible que lui, et c’était cela, le plus gênant, cette suffisance, cette arrogance, cette bile que les gens vomissent sur l’univers pour se sentir exister. De quoi ai-je besoin, moi, pour me sentir exister ? J’ai continué mon chemin, suis allé faire les achats que j’étais sorti faire, et je n’ai plus pensé à cette scène. L’après-midi, j’ai conduit Daphné à la Schola pour son cours de théâtre puis de danse, et je suis resté dans le jardin à l’attendre. Le soleil était chaud mais, à l’ombre, il faisait doux. Des enfants jouaient à chat dans le jardin, parfois avec les grands-mères, parfois simplement entre eux, les nounous d’origine étrangère attendant, comme moi, que le temps passe. Je me suis assis et j’ai continué ma lecture de Sodome & Gomorrhe, levant de temps à autre les yeux de mon livre pour regarder les enfants qui jouaient, les mamans, les nounous, la vie simple qui s’exprimait là, dans une relative indépendance par rapport au reste du monde, me levant quelquefois pour poursuivre ma lecture tout en faisant quelques pas autour de mon banc dans le jardin. Je n’ai pas de souvenirs de Sodome & Gomorrhe, et peut-être est-ce tout simplement la première fois que je le lis, contrairement à ce que je pensais, même s’il est vrai que la Recherche est immense et que ma précédente lecture complète date de la fin de mes études de philosophie. J’ai noté deux phrases, que j’ai trouvées belles, pour des raisons différentes, et je vais les recopier ici : « De nombreux Cottard, qui ont cru passer leur vie au cœur du faubourg Saint-Germain, ont eu leur imagination peut-être plus enchantée de rêves féodaux que ceux qui avaient effectivement vécu parmi des princes, de même que pour le petit commerçant qui, le dimanche, va parfois visiter des édifices “du vieux temps”, c’est quelquefois dans ceux dont toutes les pierres sont du nôtre, et dont les voûtes ont été, par des élèves de Viollet-le-Duc, peintes en bleu et semées d’étoiles d’or, qu’ils ont le plus la sensation du Moyen Âge. » Ainsi que : « On peut quelquefois retrouver un rêve, mais non abolir le temps. » Des personnages qui traversent la Recherche, les plus beaux ne sont-ils pas ces apparitions fugaces, étranges comme des fantômes ? Comme « la belle jeune fille à la cigarette » qui, à Saint-Pierre-des-Ifs, monte dans le train qui conduit la coterie des Verdurin à la Raspelière et descend trois stations plus loin. C’est son évocation qui inspire à Proust la dernière phrase que je viens de citer. Dans ce passage, il est aussi question du contraste entre ses yeux noirs et sa chair de magnolia, une carnation rose qui tend vers le blanc. Et rose, blanc, noir, font un seul être de fumée, évanescent.
14524
Couru une heure (moins deux minutes et dix-huit secondes) sous la pluie et le vent, et ce fut aussi désagréable que jouissif. Qu’il en soit ainsi — aussi désagréable que jouissif — est, en grande partie, pour ne pas dire plus simple : en toute partie, la raison qui me pousse dehors pour courir, contrairement à ce que des gens plus intelligents et ou plus raisonnables que moi feraient, probablement. Et font, effectivement. Car, en effet, statistiquement, des gens plus intelligents et ou plus raisonnables que moi, il y en a beaucoup, si j’en juge par le peu de monde qui se trouvait dehors sous la pluie et le vent, ce matin, au jardin où je vais courir, quelques rares touristes avaient bravé les intempéries, on les reconnaissait à leurs parapluies tous identiques estampillés Relais Christine (ce sont les seuls à qui j’ai fait attention, sans doute à cause de leur air pas mécontents d’eux-mêmes, on le voyait nettement, même derrière leurs parapluies, cet air, ils avaient l’arrogance propre aux philistins en voyage, comme s’il fallait que l’on remarque, rien qu’en les voyant, qu’ils avaient payé leur chambre d’hôtel très cher, trop cher pour le temps qu’il fait, mais la météo ne s’achète pas, pas encore, du moins, et, soit dit en passant, cette arrogance est un des aspects qui rendent le tourisme de masse insupportable, et qui ne comprend pas, dans sa chair, voyant la morgue affichée par de tels visages, les menaces de mort à l’intention des croisiéristes et de leurs sœurs touristes taguées sur les murs de Gênes, comme je les ai vues, l’été dernier ?), des groupes scolaires, par la force des choses éducatives, poursuivaient leur visite, les jardiniers jardinaient, les gendarmes avaient en revanche trouvé refuge dans leurs guérites, pas bêtes, eux, et à l’exception, sinon remarquable, du moins par moi remarquée, d’un garçon d’une fille qui, en plus de moi, se trouvaient là, pour courir, aussi, personne. Personne, c’est-à-dire : tout le monde. Que le plaisir soit souvent mêlé de peine, ce n’est pas une découverte, et il n’y a que de piètres observateurs de l’espèce humaine, ou alors des doctrinaires totalitaires, pour prétendre qu’il n’en va pas souvent ainsi, mais ce n’est pas non plus ce que je veux dire. L’étrange, c’est que, chaque fois que je me demandais, Mais qu’est-ce que je fais là ? ma présence là, à ce moment-là et à cet endroit-là, apportait une réponse indiscutable à la question que je venais de me poser : la raison était épuisée par elle-même, c’est-à-dire par son absence de raison, c’est-à-dire par le fait qu’elle est le seul maillon de la chaîne des raisons. Le seul ? Non, peut-être pas, en toute rigueur. Mais alors comment ? Eh bien, c’est comme un solo de guitare (si je jouais d’un autre instrument, je prendrais l’exemple de cet autre instrument) : si je le joue seul chez moi, c’est-à-dire sans nulle perspective autre que lui-même, cela n’enlève rien à ces caractéristiques esthétiques, pas plus que cela lui en ajoute, mais cela met en évidence une de ses propriétés : il est parfait tel qu’il est, il n’a rien besoin de rien d’autre que lui-même pour exister dans sa perfection, pour accomplir ce qui est accompli par lui. Voilà, peut-être, le meilleur sens de « perfection » : qui se fait, se faisant, qui s’accomplit, s’accomplissant. Je ne les ai pas comptées, mais je crois que je me suis posé une bonne dizaine de fois la question Mais qu’est-ce que je fais là ? et, très vite, j’ai compris que, chaque fois que je me posais la question, j’étais déjà en train d’écrire. Mais cela, que j’étais déjà en train d’écrire en courant, n’enlève rien à la perfection de la course : que les choses ne soient pas closes sur elles-mêmes, cela ne signifie pas qu’elles ne sont pas parfaites, mais plutôt que rien n’est clos sur soi-même, absolument enfermé en soi, non, tout s’ouvre, tout doit être ouvert, de tous les côtés. On a l’idée de la perfection comme d’une chose définie, définitive, intouchable, mais c’est une mauvaise idée, peut-être la pire des idées. La perfection n’est pas un état, c’est quelque chose qui a lieu, se déroule, prend du temps, occupe de l’espace. On déteste les chefs-d’œuvre parce qu’on a une conception chosiste, objective de l’art, comme si c’était une chose, un objet, on ne voit que le produit fini, à quoi on peut trouver des qualités, des défauts, et puis, s’il y en a plusieurs, on fait des hiérarchies, Moi, je préfère celui-là, Ah non, moi, c’est l’autre, évidemment, à une conception objective de l’art doit logiquement répondre une conception subjective de l’esthétique, mais c’est faux, tout est faux, la finitude n’est pas des choses finies, il faut envisager tout le temps passé, tout l’espace parcouru, toutes les vies, profondes, tristes, ennuyeuses, folles, révoltantes, révoltées, que sais-je ? il y en a tant, il faut dépasser le point de vue du consommateur, sortir de sa perspective, effacer de son visage la morgue philistine du touriste, étendre son point de vue à l’univers, où chaque instant, chaque pas, chaque geste, chaque phrase appartient à l’univers tout entier.
13.5.24
Pas grand-chose. Soudain, je me demande : si je pouvais être qui je veux, sans restriction aucune, qui deviendrais-je ? Et la réponse, l’unique, vient toute seule : moi. Ce qui ne signifie pas que je ne me trouve sans nul défaut, loin s’en faut, ce n’est pas la question, en tout cas, ce n’est pas la réponse, mais qui puis-je désirer être sinon moi-même ? « Être » alors, pas au sens d’une entité qui ne varie jamais, mais au sens le plus simple de ce là que j’occupe le temps de ma vie. De toutes les vies qu’on s’efforce de me présenter chaque jour comme éminemment désirables, à vrai dire, aucune ne m’excite. Pourtant, cela ne signifie pas que nulle vie ne m’excite en soi, mais peut-être pas celles qui excitent mes contemporains, tout simplement. Est-ce d’une telle simplicité ? Est-ce la question ? Non. Ce que je veux dire, c’est : Regarde les vies qu’il t’est possible de vivre et imagine à présent toutes celles que tu pourrais vivre, toutes les vies possibles à vivre et qui ne le seront jamais parce qu’on se satisfait du stock en circulation quand vivre, précisément, c’est chercher ce qui n’a jamais été vécu. À l’artiste infractrice, qui enfreint des règles qui lui préexistent, répond la figure, autrement plus désirable à mes yeux, me suis-je dit, ce matin, cependant que j’étais en train de courir, de l’artiste inventeuse, qui imagine quelque chose qui n’a jamais eu lieu, des règles nouvelles pour ses vies nouvelles. Mais peut-être faudra-t-il commencer par se moquer de soi, conscient que l’on sera de ce que l’on n’est que ce soi, fini et limité, qui débute ici et s’arrête là, commença naguère et bientôt finira, faillible, faible, perfectible et toujours à parfaire. Ne pas se prendre au sérieux, c’est-à-dire : ne pas se laisser prendre au sérieux de l’époque. Qui s’y laisse prendre, en effet, troque l’utopie pour des formes de vies usagées, à la réalité maussade, et dépassée. Il est facile d’enfreindre des règles, mais en inventer et se les imposer, à soi-même, pour commencer, c’est tout un numéro d’équilibriste. D’où viennent, d’ailleurs, les formes de vies inédites ? La nouvelle règle, ce n’était pas courir, ce matin, mais quelque chose prenait sens à force de tourner toujours dans le même sens. Des kilomètres plus des kilomètres sans autre visée, sans autre finalité qu’eux-mêmes. Sans autre finalité qu’eux-mêmes, vraiment ? J’entends : des kilomètres qui s’épuisent en m’épuisant. Est-ce le but ? Non, j’étais fatigué avant d’aller courir (pas réveillé) et, ce n’était pas l’éveil que d’être là. Alors quoi ? Eh bien, simplement être là. Façon de répondre aussi aux murmures de désespoir (de désutopie) que je pousse quand je me mesure la bedaine. La règle de Lesbos me lèche le nombril. Et chaque pas que je fais me semble être un combat gagné contre l’envie d’insulter le monde entier alors que le seul coupable, c’est moi. Coupable de quoi ? De tout. Mais comment peux-tu vouloir n’être que toi si le coupable, c’est toi ?
12.5.24
Décalage — entre soi et les autres. Relation que, quand même je désirerais l’harmoniser, je ne le pourrais pas (déjà essayé, échec, pas envie de recommencer) parce que je ne suis pas seul, précisément, au monde. Est-ce à dire que l’harmonie n’est possible dans la solitude ? Mais alors, nul besoin d’harmonie. Et avec soi-même ? Fausse question. Et ce message venu du passé (deux ans et demi) me rappelle tout ce que je ne désire pas. Ce n’est pas tant que je souhaite rester seul (je ne le suis pas), mais quoi ? Je n’ai pas besoin de dresser la liste de tout ce que je ne veux pas. D’ailleurs, c’est ce que je me suis fait remarquer hier au soir, à un tout autre sujet, alors que la soirée infrabasse des voisins du dessus (mon Dieu, que ces rires étaient gras et que cette musique était imbécile) m’empêchait de trouver le sommeil et que je m’efforçais de chasser de mon esprit ces images de leur mort qui survenait dans d’atroces souffrances, ce n’est pas une question de volonté, la volonté n’existe pas, la volonté ne compte pas, elle est impuissante, elle est une visée chimérique, c’est une question de discipline, de détermination, voire : d’équilibre entre l’indétermination de la réalité et la détermination du moi. Je rectifie : ce dernier passage, qui joue sur l’équivoque de détermination, pourrait donner à penser à tort que la détermination du moi s’opposerait à l’indétermination de la réalité, et réciproquement. Or, ce n’est pas le cas — d’où cette idée d’équilibre —, les deux se complètent : je ne me détermine pas parce que la réalité est indéterminée, la détermination du moi épouse l’indétermination de la réalité, elle acquiesce à cette indétermination et essaie d’en faire quelque chose, mais non pas comme l’on tranche un nœud, choisit entre des versions de la réalité qui seraient toutes équipossibles, non : que la réalité soit indéterminée, cela ne signifie pas que toutes les réalités possibles existent déjà, c’est-à-dire que, comme dans une théorie des mondes multiples, chaque possibilité s’incarnant dans un monde, toutes les versions possibles de la réalité existent dans des plans de réalité superposés ou parallèles les uns aux autres, une telle théorie est la négation même de l’indétermination, dans pareille théorie, tout est surdéterminé, tous les possibles existant dans un monde qui leur est propre, et que le nombre des mondes en question soit infini ou pas est indifférent en la matière, mais plutôt que le possible est le non-lieu, le possible est l’utopie, laquelle n’a rien d’extraordinaire en soi (elle peut l’être, mais elle ne l’est pas par nature), mais peut tout à fait être banale, ordinaire, toute simple. L’utopie perd ainsi le sens d’idéal inaccessible qu’on lui donne habituellement, elle est au contraire une sorte de possibilisme rigoureux : le futur ne nous est pas caché, il n’a tout simplement pas encore eu lieu. Et, c’est du moins le sentiment que j’ai, le retour non souhaité de ce passé surdétermine l’avenir, le fait ressembler précisément au passé, quand il pourrait être tout autre, n’ayant pas encore eu lieu. La volonté est impuissante parce que ce n’est pas elle qui fait advenir le possible, c’est la rigueur avec laquelle on fracasse le moi sur la réalité, détruit le moi par la réalité : le moi est toujours passé, dépassé, il n’y a que la réalité qui soit porteuse de nouveauté, d’inédit. Il n’y a rien de possible dans le moi, seule la réalité est possible. La détermination dissout le moi dans l’indétermination, et réalise l’utopie. Éclairs dans le ciel qui gronde. Caniveaux qui débordent. Beauté de cet orage de mai.
11.5.24
Écrire des poèmes à propos des feuilles des arbres, directement sur elles ou en traçant les phrases autour, comme John Cage le faisait avec ses cailloux, en dessinant, dans un monde obsédé par la violence, où l’amitié est un mensonge, la famille, un carcan, et l’identité (raciale, ethnique, sexuelle, nationale, il y en a tant qu’on perd son temps en les énumérant), une prison, n’est-ce pas — mais sérieusement — l’attitude la plus sensée qui soit ? Tout le reste, comparé, ne semble-t-il pas délirant, comme frappé par une foudre insignifiante tombée du ciel de la bêtise ? Ce n’était pas moi qui jouais le rôle, mais je me suis imaginé quelqu’un — pas un poète, non tout simplement quelqu’un, sans autre qualité — qui écrirait ainsi, des phrases sans bannière, sans totem, sans autorité suprême, ni croix celtique ni keffieh ni drapeau bariolé, des phrases qui sembleraient ne reposer sur rien, aucun principe autre qu’elles-mêmes, sans ordre que le gré du vent, le fil du temps, le passage et le retour des saisons. Un regard juste, juste posé sur les choses, qui ne cherche pas à les altérer, pas à en modifier le cours, est-il encore possible ? Et qui est capable d’une telle simplicité, laquelle s’avoue sans doctrine, sans dogme, sans transcendance, ne se réclame d’aucun accès privilégié à la vérité, mais consent à vivre ? Même pas à la vie, — simplement à vivre. Tellement de raisons de désespérer, de se jeter la face contre terre qu’on frappera de ses poings, de ses pieds, mais pas une qui me convienne, non, je n’attends rien. C’est-à-dire : je veux être sans attente, je veux n’être rien, que cette plage d’existence-là, qui commença tel jour et s’achèvera je ne sais quand, la durée entre les deux dates, cette étendue d’être-là, occupant cet espace, m’occuper de cet espace, m’en soucier, y faire attention, en prendre soin. Quoi d’autre, en effet, sinon, puisque tout est faux, trompeur, tronqué, truqueur ? Et je dis ce que je veux dire : je n’ai pas écrit de poème à propos des feuilles dans arbres, des feuilles tombées des arbres, je n’ai pas tracé autour d’elles les traits de leur présence, je n’ai pas cherché mes cailloux à moi, coquillages cueillis sur la plage pour dessiner l’ontologie de leurs contours, j’en ai envisagé la possibilité, j’en ai fait l’expérience de pensée, comparant l’existant à cette éventualité, et je n’y ai vu nul défaitisme, aucun renoncement, plutôt la recherche du geste juste, comme de la note juste (le regard juste, ai-je dit à l’instant). Juste le juste.
10.5.24
Une jatte-téton. Suffit-elle seule à élaborer une théorie à propos de la communauté d’aliénation ? Et, comment passe-t-on de ce bol en forme de sein au Palais Fesch, autrement, c’est ce que je veux dire, que par le véhicule de la pensée ? Pourtant, il semble que μαστός, ce soit aux Grecs qu’il faille en attribuer l’invention, eux qui déjà, lors de leurs banquets, vidaient non pas des verres, comme nous le faisons avec cette vulgarité satisfaite d’elle-même qui nous caractérise, mais les recréations symboliques des mamelles de leurs femelles qui n’étaient pas invitées à la libation. La théorie s’écroule-t-elle alors ? Mais quelle était-elle ? Eh bien, en peu de mots, celle-ci : qu’à la différence de nos ancêtres, et surtout de leurs maîtres, en l’occurence, puisque c’est au hameau de la reine Marie-Antoinette, à Rambouillet, que fut inventée cette étrange coupe à boire du lait, qui vivaient dans la séparation d’où naissait l’aliénation des esclaves, nous vivons désormais dans un univers sans solution de continuité, où la richesse des puissants ne se cache pas derrière les murs des palais, mais se montre, non mieux : se partage, ouverte qu’elle est, inclusive, pour toutes et tous. (La fondation défiscalisée du milliardaire comme haut lieu de la démocratisation de la culture.) Ce que j’ai appelé communauté d’aliénation, c’est le fait que les goûts de la classe dominante sont les mêmes que ceux de la classe dominée, qu’ils ne varient qu’en intensité, et non pas en nature. Il n’y a plus de distinction, et c’est un peu comme si la massification de la culture avait accompli par mégarde l’œuvre de Pierre Bourdieu, par mégarde, et surtout : pour le pire. Car, dans un univers où les goûts sont les mêmes pour tous, il n’y a plus d’issue, pas de possibilité de changement, tout est voué à se retrouver partout à l’identique, dans toutes les villes, dans tous les esprits, la variation de la valeur ne concernant pas sa nature — le quoi ? de l’inconnue = x —, mais son nombre — le combien ? du déjà connu, du trop connu. Quand tout le monde parle tout le temps de la même chose, c’est la possibilité même de l’ennui, du rêve, de l’étrangeté, de la fuite, de la disparition qui disparaît : où aller si partout, c’est pareil, vers quel objet mon désir pourrait-il se tourner puisque tous les désirs sont les mêmes, et leurs objets avec, produits en série ? La variation de la quantité n’excite pas, elle écœure. Comme cette femme qui, en gare de Les Essarts-le-Roi, est descendue du train N, terminus Rambouillet, et la tête appuyée sur la grille, s’est mise à vomir. Mal des transports. Transports du mal. « La haine du vide », ai-je écrit dans mon cahier au bison rouge. Et je n’y ai pas pensé tout de suite l’écrivant, mais mon écriture, elle, évidemment, y pensait déjà pour moi, elle n’attendait pas que je percute enfin, c’est à présent, des heures après, que j’y pense, à cette haine du vide que manifeste l’espace d’un pays surchargé de choses, d’êtres, de bâtiments, d’urbain, répondait cette place vide que j’avais laissée dans mon cahier, l’autre jour, pour une photographie (la photographie d’une statue de reine) que je voudrais y coller, mais plus tard, bien plus tard, pas pour le moment, afin de ne pas déranger l’écriture par le volume de la photographie instantanée ainsi collée sur la feuille de papier. Laisser du vide pour l’avenir. Est-ce tout ce que nous pouvons faire, désormais : nous distinguer par le vide laissé, son en-moins ? Dans le train du retour, il y avait cet homme noir qui ronflait. Et, c’est ce que je me suis dit, peut-être dort-il pendant le trajet parce que c’est le seul moment calme de sa journée ? Tout ce qu’on n’oblige pas les gens à faire pour des salaires de misère, me suis-je lamenté ensuite. Tout a changé et tout est pareil.
9.5.24
Il faut en finir avec le mythe de la transparence. J’étais en train de faire les vitres dans l’appartement (des fenêtres à double vantail, une petite dans la cuisine, un petit bois divisant chaque vantail en deux, une grande dans la chambre de Daphné, deux grandes dans le salon, une grande dans notre chambre, deux petits bois divisant chaque vantail en trois, auxquelles viennent s’ajouter le miroir de la salle de bain et le pare-douche de la baignoire, soit en tout cinquante-neuf surfaces vitrées à nettoyer, en comptant le recto et le verso, si je ne me suis pas trompé dans mes calculs) quand je me suis dit cette phrase, et peut-être fus-je trompé par le fait que les fenêtres sont toujours doubles, simple vitrage ou autre, une face de la surface tournée vers l’intérieur et l’autre, vers l’extérieur, mais il me sembla clair qu’on ne voyait jamais totalement ou parfaitement ou purement à travers, que toujours, voyant à travers, on voyait aussi le medium que l’on traverse, la vitre, et qu’il n’y avait guère que le miroir, lequel n’a qu’une surface simple, et non double, comme les fenêtres, qui était purement transparent, mais le miroir reflète, on ne voit pas outre, l’outre miroir, c’est la réalité que l’image reflétée reflète, moi, le reflet se tourne vers l’intérieur, il n’ouvre à rien, sa platitude n’apporte jamais qu’une certitude de surface, et les inquiétudes se multiplient : mon Dieu, qu’est-ce que j’ai vieilli. Paradoxe, si l’on voulait, seul le reflet est parfaitement transparent qui ne donne rien d’autre à voir que lui-même, puisqu’il n’est pas fidèle, mais trahit la réalité, au contraire, ne l’inversant pas, la gauche restera à gauche et la droite à droite, d’où le fait que, si l’on se croisait dans la rue, habitué que l’on est à se voir reflété, on ne se reconnaîtrait probablement pas, ou alors pas tout à fait, en tout cas, on se trouverait une drôle de tête, l’asymétrie de la symétrie sautant tout à coup aux yeux : je me vois toujours à plat, sans inversion, comme une pellicule que l’on me colle dessus, un vernis imaginaire que l’on couche sur une surface pour la mieux masquer. Qui s’est déjà pris en photographie soi-même (selfie), c’est-à-dire : à peu près toute l’humanité, qui s’en rend bien compte : il faut que je fasse pivoter l’image selon l’axe d’une symétrie verticale (symétrie de l’asymétrie) pour me voir moi-même, c’est-à-dire me retrouver tel que j’ai l’habitude de me trouver dans le miroir, pas terrible terrible. Pendant tout ce temps que j’ai passé à nettoyer les surfaces vitrées de l’appartement (sauf une, que j’avais prévu de rendre limpide, mais que j’ai oubliée, le grand miroir de la chambre où, si je tourne à présent la tête à droite (rotation à 90°), je me vois (et que je suis gros et que je suis laid, heureusement que ce n’est pas très propre, on ne pourrait pas se tromper, pas se mentir, si ça l’était, déjà qu’en l’état, ce n’est pas terrible terrible)), j’ai écouté Ryoanji de John Cage (soixante minutes et trente secondes dit la pochette du disque). Cette pièce reprend la structure du jardin du même nom à Kyoto, que Cage a visité pour la première fois en 1962, quinze pierres entourées de mousse dans du sable blanc ratissé ; le sable blanc ratissé est la partie pour percussion et les solos, les pierres. À partir de 1983, Cage a fait des dessins en se servant du contour de quinze pierres (traçant les contours de pierres) et la partition de Ryoanji reprend ce principe de la courbe : dans le système de la partition, les courbes sont les glissandi que doivent jouer les instruments solistes (hautbois, contrebasse, flûte, trombone, voix). Une pierre, si on la jette dans une vitre, brisera cette dernière. Sur le moment, cela ne m’a pas frappé. Je cherchais une pièce contemplative, japonisante, pour accompagner mon activité de nettoyage et, ayant d’abord voulu écouter un compositeur japonais, je me suis finalement souvenu de cette pièce, japonisante, en effet, tournant autour de l’espace, du geste, de l’aléatoire, comme souvent chez Cage, comme c’est aussi le cas quand on veut nettoyer des vitres : dans un cadre délimité, essuyer avec la main la surface sensément transparente jusqu’à ce que l’on puisse voir à travers. Faire le ménage est une expérience profonde, aussi profonde que la méditation. Enfin, j’imagine, je n’ai jamais médité. J’ai beaucoup nettoyé, en revanche. Ce matin, je suis allé courir. Onze kilomètres. Et cela aussi, je crois, est une expérience proche de la méditation. Enfin, j’imagine. Le ciel s’est dégagé à mesure que la journée avançait, et sans doute est-ce pour cela, pour voir le ciel à travers la vitre, que je me suis enfin décidé à nettoyer les vitres de l’appartement. Et c’est vrai que c’est mieux de voir le ciel plutôt que de l’imaginer. Expérience de la réalité.
8.5.24
Je devrais écrire des notes sur rien. Qui ne seraient pas des notes sur tout et n’importe quoi, sortes de miscellanées, variétés et autres mélanges, ou je ne sais quoi, mais au contraire des notes très concentrées sur le sans objet, la vacuité, l’absence, le manque, le vide, le défaut, la disparition, l’exil, le départ, la chute, le calme, la paix, le silence, la perfection, le moment, l’instable, l’insaisissable, le fugace, la fuite, la vanité, le repos, l’acte gratuit, le geste gracieux, l’abstention, le blanc, beaucoup de choses, apparemment, mais en fait réellement rien, que de l’improductif, du rétif, du récalcitrant, du réfractaire, du rechignement, de la répugnance, de la résistance, voire mais par la soustraction, et non pas le cri, la manifestation, le vacarme, le bruit, la forme, l’affirmation, l’insistance, le ressassement, le ressentiment, le re du règne de la lourdeur, toutes choses qui ajoutent des choses au monde, multiplient, tendent à se multiplier, à faire des émules, des fidèles, endoctrinent, veulent avoir le dernier mot. De dernier mot, il n’y en aura pas. Est-ce pour cette raison que nous sommes comme entraînés sans cesse au-delà de nous-mêmes, et beaucoup trop loin de nous-mêmes, en vérité, si loin que nous nous retrouvons tout près de nous, au point même du départ, point final, point initial, c’est pareil pour les doctrinaires de l’un, comme si nous avions fait le tour de la chose, le tour de la terre, le tour de l’univers, sans avoir rien vu du tout, que le bout de notre nez ? Et c’est vrai qu’on peut voyager ainsi, c’est vrai qu’on peut vivre ainsi, en ne voyant jamais que son propre point de vue, lequel est plein d’êtres, surpeuplé, en vérité, incapables que nous sommes de faire le vide, d’araser l’ontologie à son strict minimum, l’en-deçà de quoi on ne peut pas aller, c’est tout simplement impossible. Qui voyage sans rien, sans idées, sans but, sans même savoir où aller, qui verra du pays, des pays invisibles à d’autres yeux que les siens, des pays des possibles. C’est étonnant, c’est vrai, quand on ne sait pas ce que l’on voit, mais n’est-ce pas la condition de possibilité de toute expérience possible ? Ne rien savoir, ne rien comprendre, ne rien connaître, ne rien vouloir, ne rien être. À qui voudrait faire des choses, comment ne pas conseiller de défaire ? De détruire, mais vraiment, pour ne rien créer, pour laisser les choses sans création, sans créativité, sans créateur. Choses sans tout, elle ne méritent même plus le nom de « choses », lequel devient une enveloppe vide qui, ne se refermant sur rien, comme des guillemets sur l’ixité de l’inconnue, s’ouvre à l’univers. Et, enfin, nos bras grands ouverts ne serrent pas, n’enserrent pas, deviennent la chair même du monde, mouvement léger pour un pas de côté, l’au revoir de son recommencer.
7.5.24
Quand je suis passé devant cet homme qui n’avait qu’une jambe, allongé à plat ventre par terre, sur le trottoir du boulevard du Montparnasse, entre l’arrêt des bus 82 et 92 Montparnasse-Alençon et le G20, avec son pantalon si usé qu’on lui voyait le cul à travers le tissu, je me suis dit que je ne pouvais pas passer devant lui, sans rien faire, comme tout le temps, comme tout le monde. Je me suis dit que j’allais lui parler, mais je n’avais rien à lui dire. Je me suis dit que j’allais lui donner un peu d’argent, mais je n’en avais pas sur moi et, si j’en avais eu, qu’aurait-il fait avec sinon acheter de quoi boire encore (sur le banc extérieur de l’arrêt de bus, il y avait une cannette de bière forte dont j’ai supposé qu’il l’avait vidée) et se saouler plus encore, se faire plus de mal encore, s’enfoncer plus profondément encore dans le béton du boulevard, et mourir là, comme une épave insignifiante, comme une chose dont tout le monde se moque. Il était onze heures du matin, et les gens qui passaient par là, quand ils le voyait seulement, le regardaient d’un air dégoûté. Et c’est vrai, c’est vrai qu’il était dégoûtant. Je l’ai pris en photographie, une photographie sans qualité esthétique aucune, une image la plus transparente possible, la plus documentaire possible, pour qu’on ne la voie pas en la regardant, qu’on voie seulement ce que j’ai vu, là, sur le boulevard, que tout le monde pouvait voir, mais que personne ne prenait le temps de regarder, c’est gênant, c’est vrai, de voir un homme se traîner comme une bête malade, abîmée, détruite, et qui va bientôt mourir. J’ai fait les quelques pas qui me séparaient encore de chez moi en demandant à Nelly quel numéro composer pour signaler quelque chose de ce genre et, une fois rentré chez moi, j’ai composé le 18, une voix mécanique m’a dit que ma conversation serait enregistrée, puis une voix humaine m’a demandé pourquoi j’appelais, et j’ai expliqué à mon interlocuteur ce que je viens de raconter. La voix humaine m’a répondu attendez, je vous mets en contact, et derechef j’ai raconté à cette personne avec qui on venait de me mettre en contact ce que je viens de raconter, ce à quoi, après m’avoir interrogé pour connaître son âge, sa localisation, d’autres précisions encore qui devaient avoir du sens pour lui, elle m’a répondu : Oui, mais qu’est-ce qu’il a ? J’ai répété ce que je venais de lui dire et elle m’a dit : Oui, mais si vous ne savez pas ce qu’elle a, on ne peut rien faire. Et sur le moment, je n’ai pas compris. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre et, quand j’ai enfin compris, j’ai dit quelque chose comme OK, je vais voir, si je repasse devant lui, je lui demanderai, tout en sachant très bien que je ne verrai pas, que je ne lui demanderai rien parce que, de toute façon, personne ne ferait rien, parce qu’il n’y a rien à faire. Naïf comme je suis, j’avais pensé que le fait d’être unijambiste et de se traîner par terre, de se rouler par terre, de s’allonger par terre, à plat ventre, à même le trottoir couvert de pisse, et de vivre dans la pisse de sa dernière bière ingurgitée était en soi une urgence suffisamment importante pour qu’on tente d’y faire quelque chose, et moi je ne savais pas quoi, c’est pour cela que j’ai appelé le 18, mais non, ce n’est pas vrai, mais si ce n’est pas vrai, me suis-je demandé, que faut-il attendre pour intervenir, qu’il soit sur le point de mourir ? Probablement, oui. Il est treize heures trente-sept cependant que j’écris cette phrase et, il y a quelques minutes de cela, l’homme par terre était encore par terre. Je l’ai vu en regardant par la fenêtre de la pièce où j’écris qui donne sur le boulevard, là, à main gauche. Ce matin, déjà, quand je suis parti courir, il était là. Et ce soir, peut-être, il sera encore là, peut-être restera-t-il là jusqu’à ce qu’il meure ou qu’on le déplace ailleurs pour la durée des Jeux Olympiques, qui sont la fête de l’humanité, il ne faut pas l’oublier, le triomphe du corps parfait, ou du corps corrigé avec des prothèses dernier cri, c’est si beau, la beauté, mais en attendant qu’il meure ou qu’on le déplace, il n’y a rien à faire, aussi, en effet, comme de toute façon il n’y a rien à faire, mieux vaut-il détourner le regard, penser à autre chose, écrire à propos d’autre chose, quand on est impuissant devant le néant qu’est ce monde, c’est mieux de faire semblant, de regarder ailleurs, de s’amuser, de faire la fête, de célébrer l’humanité. Quand j’ai raccroché mon téléphone après avoir composé le 18, je me suis senti imbécile, je me suis fait l’impression d’être un petit garçon qui pense qu’on peut aider les gens, que la société est faite pour cela, venir en aide aux plus démunis, je m’en suis voulu d’avoir été touché par la misère de cet homme, d’avoir pensé que la misère de cet homme était la misère de tout l’humanité, et qu’elle était insupportable, là, sous nos fenêtres, devant les pas de porte de nos boutiques, au pied des tables et des chaises de nos terrasses. J’ai pensé au fait que la conversation avait été enregistrée, et j’ai eu honte de mon appel. J’ai eu honte d’avoir appelé à l’aide pour un autre que moi, et honte de ne pas savoir quoi faire, pas quoi dire, pas comment agir. Mais la vie est ainsi faite, sociale, banale, indifférente. Et la vérité, c’est qu’il vaudrait mieux les abattre, lui et tous les gens comme lui, plutôt que de les laisser mourir comme cela, dans l’indifférence la plus complète, cela, au moins, ce serait faire preuve d’un peu d’humanité, mais non. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment je suis passé de ce que je viens de raconter à cette idée, mais c’est comme cela que les idées se sont enchaînées, alors c’est ainsi que je vais les raconter, j’ai pensé au sentiment que j’avais ressenti, un peu plus tôt dans la matinée, colère devant le spectacle du scandale, en lisant le journal en ligne de quelqu’un qui y racontait sa vie, et le scandale, la colère que me causait ce scandale, c’était d’écrire sans faire de l’art, sans rien faire, simplement en racontant. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai trouvé cette perspective insupportable, et j’ai fait le lien entre ce que je viens de raconter et la lecture de ce journal en ligne, comme si, en réalité, ces deux ensembles de données n’étaient pas étrangers l’un à l’autre, mais étaient liés par une profonde solidarité, encore que souterraine au premier abord, unies par des liens profonds, essentiels, l’un n’étant pas l’effet de l’autre au sens où ce dernier serait la cause du premier, mais il n’y avait pas de solution de continuité dans ce monde où l’on raconte sa vie simplement pour la raconter et les hommes qui n’ont qu’une jambe et meurent dans leur pisse sur le trottoir du boulevard. Il faudrait parvenir à voir, me suis-je dit encore, la profonde solidarité qui unit des pans que l’on croit à tort distincts, séparés les uns des autres, de notre vie sociale, nous envoyons des artefacts aux confins de l’univers, cela devrait être à notre portée, mais non, et que cela ne le soit pas est indigne, mais nous indiffère, nous acclamons nos exploits pour ne pas voir, chaque jour, notre immense défaite, plus grande encore que l’univers. La vie est ainsi faite. Mal. Nous devrions vouloir vivre autre chose. Comment se fait-il que nous ne le voulions pas ? Que nous intensifions au contraire cette vie-là, cette invivable vie ? Quelques instants, je cherche une réponse. Il y en a trop, et aucune ne me satisfait. Toutes me semblent passer à côté de l’essentiel comme ces passantes, que l’on voit sur la photographie que j’ai prise ce matin, qui sont passées à côté de l’homme à une jambe et l’ont regardé d’un air dégoûté. Comme moi, qui n’ai pas su quoi faire pour l’aider, n’ai rien fait pour l’aider, ai échoué à l’aider. La vie est ainsi faite, oui.
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