Nous voudrions qu’on guérisse l’angoisse que nous cause la réalité de la réalité, la conscience que le réel est réel, mais cela — ce soin, cette thérapeutique —, nous ne pouvons que nous le prodiguer à nous-mêmes (« Il n’y a que moi qui puisse me guérir. »). Le moi est-il un sentiment insurrectionnel, — insurrection devant la réalité de la réalité, insurrection contre la conscience que le réel est réel, dédoublement de la conscience qui se retourne contre elle-même parce qu’elle ne supporte pas de ressentir ce qu’elle ressent ? Le concept d’âme est le fruit de la révolte de la conscience contre la finitude du fini : — « Il n’est pas possible que la vie s’arrête ainsi, dit la conscience qu’angoisse la réalité de la réalité, il doit y avoir une autre vie, ailleurs, il faut qu’il y ait une autre, ailleurs. » Mais cette révolte n’assure nul salut, elle plonge dans l’illusion d’où il est difficile de sortir. Le roman de la perte de l’âme (de la mort de l’âme, pour ne pas dire : de la mort dans l’âme), l’Homme sans qualités de Musil, est inachevé. Mais nous ne savons si cet inachèvement est une tragédie — le roman se rendant illisible en raison de son inachèvement même — ou si c’est une nécessité — le roman est inachevé parce qu’il est inachevable, la tâche de qui vit, de qui vient après la fin de l’âme, la mort de l’âme, est impossible à achever —, une nécessité et, donc, une chance, le roman s’offrant à nous dans son inachèvement non pour que nous l’achevions, ce qui serait contraire à son esprit (cf. la théorie du « fragment passionné »), mais pour que nous le prolongions, pour que nous écrivions le nôtre. Est-ce le sentiment du moi qui fait désirer des achèvements ? Sans croyance au moi, à l’âme, l’identité perd tout sens ; — rien ne demeure identique, rien n’est jamais identique à soi, tout est toujours transitoire, en changement, la vie même est passage sans états. Pourtant, pour qui en fait l’expérience, la finitude, la réalité de la réalité, est une libération ; — allégé, le bagage que nous emportons en voyage, ne sommes-nous pas plus mobiles, et nos gestes plus fluides, et nos désirs plus sincères ?
29.3.24
Si je faisais ⌘Z sur mon clavier, je pourrais retrouver ce que j’ai écrit avant. Et j’hésite à le faire. Par paresse. Je suis fatigué. J’ai mal dormi, cette nuit. Je passe la majeure partie de la journée au lit. Ce matin, durant un laps de temps indéterminé, une heure, peut-être, j’ai regardé de courtes vidéos qui s’enchaînaient sur l’écran de mon ordinateur. À un moment, le flux de ces vidéos, sans que je sache pourquoi, s’est arrêté. Je me suis alors aperçu que cela faisait une heure, peut-être, que je regardais ces courtes vidéos s’enchaîner, et leur enchaînement formait une sorte de continuum insignifiant dont, quand j’essaie à présent d’isoler certains moments dans ma mémoire pour tâcher de comprendre ce que j’ai vu, je ne parviens pas à retracer le cours, — il s’est arrêté à un certain moment, mais il aurait pu continuer ainsi indéfiniment, jusqu’à la fin de la civilisation, après la consommation de l’ultime watt d’électricité. Après, j’ai eu faim. Péniblement, je me suis levé de mon lit et je me suis dirigé vers la cuisine pour me préparer quelque chose de quoi déjeuner, et puis je suis revenu m’affaler sur le lit. J’ai regardé plusieurs épisodes d’une série d’espionnage anglaise qui date un peu à présent, et je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, j’avais mal à la tête. Comme si on m’avait incrusté quelque chose dans le crâne pendant mon sommeil, avant de le retirer au réveil, et que j’avais la sensation rémanente de la présence du quelque chose là auparavant incrusté. À un moment de la journée, je ne sais plus tout à fait quand, j’ai pensé à cette femme que j’avais vue, lundi ou mardi, au Jardin du Luxembourg. Elle se tenait debout immobile sur un de ces chemins du côté de la rue Guynemer et, de sa main droite, elle était en contact avec un arbre, dans une forme qui m’a semblé spontanée de sylvothérapie et, de la main gauche, elle tenait un gobelet en carton dans lequel il devait y avoir du café ou quelque boisson chaude. Je l’ai regardée durant quelques secondes et, quand je me suis aperçu qu’elle avait vu que je la regardais, senti que je la jugeais, j’ai cessé de la regarder. Est-ce que je la jugeais ? Je ne sais pas, oui, peut-être, non, en fait, je ne sais pas, je ne crois pas que je la jugeais. En chacun de nous, on peut voir toute l’humanité à partir d’un point de vue déterminé. Chaque être humain exprime à sa manière à lui l’humanité tout entière. Contrairement à ce que nous font accroire les apparences des distinctions sociales, raciales, sexuelles, genrées, etc., il n’y a pas de différence fondamentale entre les êtres, et ce, non pas tant en vertu de la participation de chaque être humain à l’espèce humaine qu’en vertu de cette relation d’expression dans laquelle chacun se tient par rapport à tous. Quand je l’ai vue comme cela, tenant dans une main (la droite) le produit brut de l’arbre et dans l’autre (la gauche) le produit fini du gobelet, ce que j’ai vu, c’est notre folie à nous qui sommes sur la terre, les extrémités auxquelles nous pousse une existence qui, malgré la richesse, le confort matériel, l’apparence de la santé, il y a peu de pauvres, en effet, du côté de la rue Guynemer, nous échappe, une existence à laquelle nous ne comprenons rien. Pour tâcher de comprendre un peu mieux ces choses et d’autres, si possible, j’ai fait une recherche sur internet avec les mots clefs que voici : « arbre méditation toucher », et je suis tombé sur un article de Benoît Prospero, dont je ne regrette pas d’avoir découvert l’existence, la transcription d’une chronique de radio plutôt, intitulée : « Pourquoi faire un câlin à un arbre ? », où l’on pouvait lire les mots que voici (je cite ne varietur) : « Les homos Sapiens sont apparu sur terre il y a 200000 ans. Pendant tout ce temps, on a vécu dans des milieux naturels. Et puis d’un seul coup, avec la révolution industrielle et l’urbanisation, tout a basculé. Conséquence : notre cerveau n’a pas eu le temps de s’adapter ! » La rapidité avec laquelle l’histoire de l’humanité se trouvait résumée en trois lignes n’avait d’égale que la simplicité de la solution à ce problème d’inadaptation de l’évolution au progrès : « C’est pour ça que pour rééquilibrer l’organisme au niveau mental, émotionnel et physique, de plus en plus de personnes utilisent la technique japonaise du Shinrin-yoku, littéralement en français, “bain de nature” connu aussi sous le nom de “sylvothérapie”. » Quand j’ai croisé ma voisine auprès de son arbre, je n’ai pas eu l’impression qu’elle faisait un câlin au marronnier du Jardin du Luxembourg, j’ai plutôt eu l’impression qu’elle se sentait mal à l’aise, qu’elle ne savait quoi faire de son corps, qu’elle était encombrée par elle-même, et l’univers, et la civilisation. Elle aurait aimé courir nue dans les bois, mais entre la maladie de Lyme et le café du matin, la vie normale ne se prête guère à ce genre de débauches de Ménades. Et pourtant, comme cela, la matière brute dans une main et le produit fini dans l’autre, ne faisait-elle pas le lien entre les deux bouts de l’aventure humaine ? Au fond, ce qui rend cette existence impossible à vivre, c’est que, si tout a été résolu, pourtant, tout est intact, aussi étrange qu’au premier jour. Tout est connu et, pourtant, tout est vierge. Et ainsi, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés qu’il y quarante, trente ou vingt mille ans, quand nos ancêtres gravaient et peignaient dans des grottes ce qu’ils voyaient autour d’eux et ce qu’ils projetaient sur le monde, quand il y avait des mammouths en Dordogne et des pingouins dans les calanques de Marseille.
28.3.24
Je ne me fais pas d’illusion quant à la valeur de ce que je fais, mais cela ne m’empêche pas de travailler. Par valeur, j’entends la possibilité de convertir en une somme d’argent le travail fourni. Cette possibilité, me concernant, et c’est un pur constat, ce n’est pas une lamentation, cette possibilité est quasi nulle. Comment cela se fait-il ? On pourrait proposer une explication qui mobiliserait des concepts comme marché, débouchés, filière, profit, tous ces termes qu’on a pris l’habitude d’appliquer à tous les domaines de l’existence, y compris donc ce qu’on appelle un peu bêtement la culture, mais cela ne me satisferait pas. Ce serait forcément décevant. Et puis, n’est-il pas déprimant de se représenter ainsi les choses ? Comment arrive à vivre qui n’a pas de difficultés à se représenter ainsi les choses et, non seulement n’a pas de difficultés, mais encore en tire avantage et une certaine forme de jouissance ? En écrivant cette question, j’essaie de me l’imaginer, mais je n’y parviens pas vraiment ; à la place, je vois des gens vaguement célèbres, mais cela ne répond pas à la question, et puis, je n’ai pas vraiment envie de répondre à la question, la réponse ne m’intéresse même pas du tout, je n’aurais pas envie de vivre une vie correspondant à cette représentation-là. Cette nuit, au lieu d’aller me coucher, c’est cette expression même que j’ai déjà employée le vingt-deux mars deux mille vingt-quatre, pour tombe., déjà, « nuit, au lieu d’aller me coucher », même si je n’étais pas dans la même position, cette nuit, je suis resté assis sur le canapé, j’ai écrit un nouveau chapitre de tombe., qui était le onzième quand je l’ai écrit, hier, dans la nuit au lieu d’aller me coucher, mais qui, ce matin, après le réveil, est devenu le douzième chapitre, j’ai décidé d’intercaler le chapitre sur le brin d’herbe, même s’il faudra sans doute que je le récrive. Et c’est cela que j’entends quand j’écris des expressions comme : « cela ne m’empêche pas de travailler ». L’indifférence et son expression concrète, l’impossibilité de convertir en une somme d’argent suffisante pour vivre le travail fourni, ne m’empêche pas d’écrire. Et si j’emploie le mot de travail, c’est dans une large mesure ironique ; — en raison de l’indifférence que je viens d’évoquer — qui réduit à néant la dimension richesse de la tâche mais pas sa dimension labeur —, et parce que c’est plus qu’un travail, c’est une vocation. Du lointain me parvient le son étouffé de sirènes qui hurlent, si faible le son que je ne sais en vérité si je l’entends vraiment ou si je l’imagine, si mon oreille rémane de sons absents à cause de l’habitude d’entendre ses sons et de voir, un peu partout dans la ville des hommes en armes, parfois des femmes aussi, militaires ou dizaines de cars de CRS qui sont là, rue Linné, à attendre quelque chose, mais quoi ? on ne le sait pas. Finalement, ce n’était pas mon oreille qui rémane, mais le chant de l’état de siège permanent, la réalité de la ville où il fait bon vivre ensemble. J’oublie ce désagrément parasite et copie l’étymologie que j’étais allé chercher : « Empr. au lat. vocatio, -onis “action d’appeler”, “invitation” d’où en b. lat. eccl. “appel fait par Dieu” vie s. ds Blaise Lat. chrét., “invitation de Dieu à la foi” ier s., ibid., “appel à tel genre de vie, état” ive s., ibid. formé sur le supin vocatum de vocare “appeler”, dér. de vox, vocis “voix”. » Or, l’appel, ce qui le rend effrayant, c’est qu’on ne sait jamais si ce n’est pas, en vérité, le chant des sirènes.
27.3.24
Quand je cours, je me sens bien, parce que je me sens moins exister, quand j’écris, je me sens encore mieux, parce que je me sens encore moins exister. En revanche, tout le temps que j’ai passé cette après-midi et celle d’hier aussi à relire ce que j’avais écrit ces derniers jours (tombe., donc), je me suis senti énormément existé, parce que je trouvais que je lisais mal, que je butais sur les mots, et je criais des insanités qui n’étaient pas dans le texte écrit pour me soulager de ma mauvaise lecture avant de me remettre à la lecture, je ne me suis pas senti bien du tout, mais il fallait que je le fasse, il fallait que j’aille au bout de la lecture. Ce n’est pas durant la lecture à proprement parler que je m’en suis fait la remarque, c’est un peu après, ou alors dans des intermèdes au cours de la lecture, je ne sais plus du tout, mais je me suis fait remarquer que personne n’aurait envie de lire ce texte que j’étais en train d’écrire parce qu’il était complètement fou, ne ressemblait à rien, à rien en tout cas de ce que les gens qui lisent des romans s’attendent majoritairement à lire quand ils lisent un roman, que ce roman ne répondrait pas à leurs désirs. Mais qui peut bien avoir envie d’écrire pour répondre à des désirs préexistants ? Je ne me prostitue pas. Je n’existe pas pour assouvir les fantasmes préfabriqués des hordes illettrées. Un livre qui ne suscite pas des désirs nouveaux, des désirs qui n’existaient pas avant lui, on ne devrait pas se donner la peine de l’écrire. Pourtant, qu’écrit-on d’autre ? Je ne sais pas. Ce n’était pas ce que j’avais envie de dire. Ce n’était pas ce dont j’avais envie de parler. Pourquoi est-ce que j’en parle ? Pourquoi est-ce que je le dis ? Je ne sais pas. Une chose en entraînant une autre, voilà ce dont je me trouve à parler, c’est ainsi, mais je peux arrêter. Alors, j’arrête. La corrélation entre le moins d’existence (le sentiment du moins d’existence) et le bien-être est-elle réelle ? Cela non plus, je ne le sais pas, c’est simplement que je ne pense pas à moi, en tout cas pas à moi comme subsumé par le concept d’un moi, je me sens, je me sens être, j’avance, je vais, je cours, j’écris, et c’est bien assez, je suis sans projet, je suis sans passé ni avenir, je suis là où je suis, je fais ce que je fais, le moment exauce tous les désirs qu’un moment peut susciter. Qu’on ne puisse pas vivre tout le temps de la sorte n’est pas une objection. Ne le pourrait-on vraiment pas ? Pour le savoir, il faudrait essayer. Mais on ne le peut pas. On n’a pas le droit. L’espace — public, mental, sidéral — est saturé de conscience de soi, de messages qui s’adressent à elle, qui conduisent à prendre conscience de soi en tant qu’être de désirs, ce qu’en réalité nous ne sommes pas, nous ne sommes pas des machines désirantes, c’est l’appel constant à la conscience de soi qui ouvre une solution de continuité entre le désir et son exaucement, l’existence n’étant plus que la recherche des moyens pour que, un désir nous étant donné, nous puissions l’exaucer. Ainsi, on nous donne des désirs, ce n’est pas nous qui les suscitions. Or, ce que je soutiens, c’est que personne ne désire vivre ainsi. Mais voilà, le désir de désir, le désir du désir, n’est jamais l’objet d’une délibération, — toujours il nous semble un donné. Or, ce que je soutiens encore, c’est qu’il ne l’est pas. Pour qui vit — vit sa vie, si l’on veut —, désir, exaucement et moyens de l’exaucement du désir sont un et le même. Ce ne sont que ces vies vécues qui ne sont pas nôtres qui scindent, inventent des multiplicités là où il n’y a même pas d’unité, là où il y a simplement de la vie, simplement la vie. Mais cela, non plus, ce n’était pas ce que je voulais raconter. Mais je ne sais plus ce que je voulais raconter. Je ne sais même plus si je voulais raconter quelque chose. Tout ce que je sais, c’est que, le précédent étant beaucoup trop volumineux à mon goût, j’ai ouvert un nouveau fichier pour y écrire ce journal. Un peu comme une nouvelle vie, mais la même, mais une autre.
Vingt-six mars deux mille vingt-quatre.
En ce moment, toutes mes pensées sont tournées vers tombe. Ou presque. Ce matin, par exemple, en commentaire à un article du Monde, « Dépression post-partum : les père aussi en souffrent. Les psychiatres commencent à cerner les difficultés psychiques des hommes survenant autour de la naissance de leur enfant. Ainsi, 5 % des pères seraient concernés, selon une étude française. », j’ai écrit ceci que « La dépression post-partum est principalement liée au manque de sommeil, — forme de torture pratiquée aussi bien par les Romains qu’à Guantanamo. On psychologise cela pour en faire une sorte de maladie afin de déresponsabiliser les gens, ce qui est tout à fait dans l’air du temps, mais n’aide en réalité personne à vivre sa vie. Oui, dans la vie d’un père, il y a un moment où l’on prend conscience que cet être qu’on a mis au monde avec sa mère est une personne à part entière, qu’on ne va pas l’éteindre, qu’on ne peut pas zapper, scroller, bref, qu’on est dans le monde réel. C’est une expérience salutaire de décentrement de soi. On découvre l’altérité, réelle, pas celle des migrants ou des victimes qui passent à la télé, mais en chair et en os. On s’aperçoit aussi qu’un petit enfant est vulnérable, qu’il est incapable de survivre tout seul, qu’il réclame une attention constante et un amour inconditionnel. En fait, c’est une expérience magnifique de destruction du narcissisme de l’ego. » Et si je pense chacun des mots que j’ai écrits — si j’avais dû les écrire directement dans ce journal et non dans le journal, j’aurais peut-être formulé les choses différemment —, je me demande pourquoi j’écris ce genre de choses. Après avoir écrit ce genre de choses, et avant, déjà, aussi, je crois, j’ai pensé à la naissance de Daphné, avant sa naissance et après sa naissance, et aux difficultés que nous avions rencontrées avec elle, Nelly et moi, qui ne voulait pas dormir ailleurs que dans nos bras et comment, un jour, un soir plus exactement, je suis soudain parvenu à la conscience de l’altérité de l’autre, de son existence irréductible. En vérité, je ne m’étais jamais occupé que de moi, je n’en concevais aucune culpabilité, je n’avais pas besoin de militer dans une association de défense de je ne sais quoi pour compenser, je me trouvais très bien comme j’étais, même si parfois je me sentais très mal, au travail, notamment, et pour la première fois de ma vie, regardant cette enfant qui ne répondait pas à mes désirs, je découvris un autre être. S’ouvrir à l’existence de l’autre par-delà ses désirs est une expérience en soi, qu’elle soit pénible, cela ne fait guère de doute, pour nous qui sommes de petits tyrans narcissiques, habitués à jouir sans délai ni temps mort, mais c’est une expérience extraordinaire. La naissance d’un enfant, la venue au monde d’un être, est peut-être une expérience personnelle, mais c’est avant tout une expérience métaphysique : une expérience de l’être, de la continuité qui nous relie à nos très lointains ancêtres lesquels copulaient déjà pour mettre au mondedes êtres nouveaux, ainsi le veut la reproduction sexuée, du devenir qui nous attend et du devenir qui ne nous attend pas, l’avenir se passera de nous. Un enfant n’exauce aucun de nos désirs, il les anéantit. Ce n’est pas l’enfant qui détruit le moi, c’est plutôt que la naissance de l’enfant coïncide avec la destruction de l’ego : personne n’est seul au monde, nous sommes reliés à tout par des chaînes relationnelles (causales ou pas) plus ou moins denses, plus ou moins distantes, et cela aussi est une expérience métaphysique. Il est certain que, à une époque qui glorifie le fait d’être tout seul (« Je suis bien tout seul. C’est génial de dormir tout seul. Je fais ce que je veux. Je me sens tellement bien tout seul. »), la réalité semble insupportable et fondamentalement déprimante, mais elle ne l’est pas. Je me souviens — ce n’était pas le soir de la conscience dont je viens de parler —, je me souviens que, pour une raison ou une autre, Daphné encore bébé avait interrompu la séance de Vampyr de Dreyer que nous étions en train de regarder, Nelly et moi, et que je ne l’ai jamais revu depuis. C’est une bonne illustration par l’exemple — un exemple simple, banal, concret, mais d’autant plus parlant, peut-être, pour qui veut bien écouter ce qu’il dit — de ce que j’entends par « destruction de l’ego ». Qui fait zazen en Occident croit parvenir à cette destruction de l’ego, ai-je pensé pour expliquer encore ce que j’entendais par « destruction de l’ego », mais demeure en réalité dans la manifestation exacerbé de son ego (au Japon, c’est différent, zazen fait partie de la culture japonaise). La destruction de l’ego n’entraîne pas ma disparition. Je crois qu’il n’en est rien. On croit pouvoir soulager nos angoisses métaphysiques en psychologisant ou psychiatrisant notre existence — comme si psychiatriser pouvait cicatriser —, c’est tout le contraire. Il ne faut pas affronter le réel, il faut le vivre, il faut vivre cette vie-ci. Par moments, elle semble terriblement complexe. À certains moments, elle paraîtra parfaitement simple. Au moment où elle paraîtra parfaitement simple, elle ne le sera ni plus ni moins qu’au moment où elle paraissait terriblement complexe. À ce moment-là, nous sommes parvenus à la conscience de la réalité de la réalité. Et, bien qu’il arrive que nous ne le concevions pas dans le moment, c’est un moment merveilleux ; — une vie qui passerait à côté de ce moment ne serait pas complète. Quel rapport avec tombe. ? Je ne sais pas, peut-être est-ce de cela que parle le roman. Peut-être est-ce pour dire cela que j’écris. Peut-être pas.
Vingt-cinq mars deux mille vingt-quatre.
Ce matin, sans je ne comprenne très bien comment, quoique je sache très bien pourquoi, je me suis retrouvé à regarder une vidéo où l’on pouvait voir Maylis de Kerangal parler. Ce qu’elle disait, je n’en ai quasi aucun souvenir, mais je me souviens que j’ai été étonné de voir que c’était à cela qu’elle ressemblait. À quoi, autrement qu’à cela, que ce à quoi elle ressemble, donc, m’imaginais-je qu’elle pouvait bien ressembler ? Je n’en ai aucune idée. Je crois que je ne l’avais jamais vue en vidéo, et encore moins dans la vraie vie, mais peut-être que, à cause de sa célébrité, je me faisais une image d’elle qui est sans aucun rapport avec l’image d’elle que les gens ont quand ils la voient pour de bon. C’est inexact, toutefois, je crois : je n’avais pas d’image d’elle. À la place de cette image manquante, avant de la voir ce matin par hasard alors que je cherchais tout à fait autre chose pour le livre que je suis en train d’écrire, il n’y avait qu’un nom et un titre de livre, peut-être, et rien d’autre. Sur les réseaux sociaux, je le note pour m’humilier, parce que, vraiment, je n’en suis pas très fier, j’ai écrit le court texte ironique comique que voici : « Ce matin, pour répondre aux exigences documentaires imposées par le livre que je suis en train d’écrire, j’ai poussé l’implication jusqu’à regarder une vidéo de Maylis de Kerangal. En appuyant sur avance rapide, toutefois ; même les demi-dieux ont leur achilléennes faiblesses. » Ensuite, je veux dire : après ne pas avoir regardé la vidéo de Maylis de Kerangal sur laquelle j’étais tombé par hasard — le message, je l’ai écrit bien plus tard dans la journée —, j’ai écrit le chapitre de tombe. qui m’avait conduit à la vidéo, et puis je suis allé courir. Après être allé courir, et fait mon gainage, j’ai relu le chapitre que j’avais écrit, corrigé certaines erreurs, précisé certains passages, ajouté quelques phrases, en ai retranché d’autres, et puis j’ai déjeuné d’un bol de carottes râpées, d’une boîte de filets de maquereaux, d’un peu de pain et d’un autre bol (plus petit celui-là) de compote de pommes. Ce chapitre que j’avais prévu d’écrire aujourd’hui n’est pas tout à fait comme j’avais prévu qu’il serait, non, je crois qu’il est encore meilleur tel qu’il est. Il est censé être le dernier chapitre de cette première partie de l’ouvrage, mais je ne sais pas s’il le sera finalement. En tout cas, il est là, et je ne saurais dire autrement que comme ceci : « Je suis heureux. », tout bêtement, le bonheur (c’est un pléonasme, mais je ne puis faire autrement, comme l’écrivait Wittgenstein, je cite de mémoire cette phrase que j’aime tout particulièrement : « La limite de notre langage se montre dans l’impossibilité qu’il y a à décrire le fait qui correspond à la phrase (en est la traduction) sans répéter la phrase. » Et, entre parenthèse, si mes souvenirs sont exacts, il ajoutait : « (Ceci est la solution kantienne du problème de la philosophie.) ») que je ressens à l’écriture de ce livre. Plusieurs raisons à cela : a. je me suis fréquemment dit que je n’écrirai plus de fiction, plus de roman ; b. j’ai fréquemment douté de mes capacités à écrire un autre roman (même si, comme mes précédents romans, celui-ci ne ressemble peut-être pas tout à fait à ce que l’on s’attend à trouver sous la couverture d’un livre où il y a écrit « roman », je dirais bien sous la couverture d’un roman de Maylis de Kerangal, pour donner de la cohérence à ce que j’écris, mais je n’ai jamais lu Maylis de Kerangal, ni ses romans ni le reste, si elle écrit autre chose que des romans, je tiens ainsi à préciser que ceci n’est pas une attaque contre Maylis de Kerangal, je relate simplement des faits et, ayant beaucoup de mal à me prendre trop longtemps au sérieux, je les relate avec ironie, voire comique) ; mais surtout, c. j’aime profondément ce que je fais, et cela me procure un sentiment de plénitude qui est sans commune mesure avec les expériences ordinaires que l’on peut faire et, si cette plénitude n’est pas sans douleurs, elle n’en est que plus pleine (encore un pléonasme, mais Ludwig a dit que je pouvais). Hier, au détour d’un courrier électronique, G. m’a dit tout le bien qu’il pensait de ce qu’il avait lu de tombe., « tout le bien que je pense », c’est son expression, je la cite, et cela me rend d’autant plus heureux que je ne lui ai rien demandé (pour l’instant). À présent, il va falloir que je relise tout ce que je viens d’écrire (circa 90000 signes) et que j’envisage comment je vais raconter ce qu’il me semble que je dois raconter ensuite et ce que je vais raconter ensuite et dont je n’ai absolument aucune idée. Les idées sont les étages d’un immeuble qui se superposent dans ma tête. Et je n’aime pas tellement cette métaphore.
Vingt-quatre mars deux mille vingt-quatre.
Sur les quatre derniers courriers électroniques que j’ai adressés, aucun exactement n’a reçu de réponse. Et, si je me souviens bien, celui que j’avais envoyé auparavant, non plus, n’avait pas reçu de réponse. Quatre plus un qui font cinq. Arithmétique élémentaire de philosophe. Je pourrais avoir l’impression de parler dans le vide, mais non. Ces courriers ne sont pas ce qui me préoccupe le plus. Au fond, j’aurais tout aussi bien pu ne pas les adresser, l’absence de l’envoi n’aurait pas changé grand-chose à mon existence. Voire, rien du tout. À l’absence de l’envoi, je préfère l’envoi de l’absence. Depuis hier, mon fond d’écran est une photographie de Jean-Pierre Cometti qui, vêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche, passe la tête par la fenêtre aux volets ouverts d’une cabane verte dans la forêt de pins provençale en riant à sa façon bien à lui, i.e. sans montrer les dents et en tirant la commissure de ses lèvres un peu vers le bas. Et, encore que ce soit la photographie d’un mort (je crois que c’est Christophe Hanna, que je ne connais pas, qui a pris cette photographie ; une autre, prise manifestement lors de la même séance, illustre la couverture de l’ouvrage de Jean-Pierre Cometti, la Force d’un malentendu), cette photographie me met en joie. En tout cas, oriente mon esprit vers un endroit où il y a de la joie. Est-ce que cet endroit existe dans le monde réel ? En l’occurence, dans le monde réel ou seulement dans mon imaginaire, cela ne fait aucune différence. De toute façon, si c’était la photographie d’un vivant, elle n’illustrerait pas mon fond d’écran. Si elle l’illumine, c’est en sa qualité de relique. Pour ainsi dire. Et j’ai beau savoir que ce genre de choses n’aurait pas plu à Jean-Pierre, je le fais quand même. N’est-ce pas quelque chose comme cela que j’ai écrit à son propos, à propos du jour où je m’étais rendu sur sa tombe, dans mon Catalogue des tombes ? (J’ai fait un récit préliminaire de cette expérience que je développe dans le catalogue des tombes dans mon journal, Cahiers fantômes, 26.7.20.) En parlant de tombe., le prochain chapitre est presque déjà écrit dans ma tête et, si tout se passe comme je l’entends dans ma tête avant de l’écrire sur la page, la première partie de tombe. devrait s’achever sur ce chapitre. Dans l’état de mes pensées sur la chose, pour l’instant, le texte compte trois parties. Sauf que, au terme de cette troisième partie dont j’ai une idée assez précise, sinon des mots que je vais employer pour raconter ce que je voudrais raconter, du moins de ce que je voudrais raconter, c’est-à-dire une idée très vague, le livre tombe. ne sera pas achevé. Où en serais-je à ce moment-là du récit du roman si je parviens à ce moment-là du récit du roman ? Je n’en ai pas la moindre idée. Tout ce que je sais du roman, pour le moment, c’est cela, — ce récit du roman. Au bout du roman, il y a une grande indétermination, et c’est cela qui donne du sens au roman en train de s’écrire. Sans cette indétermination, l’écriture n’aurait aucun intérêt, ce ne serait qu’une vulgaire rédaction, une intelligence artificielle ferait tout aussi bien l’affaire que moi. C’est la parabole de Guillaume Vissac — lequel n’a pas répondu à mon dernier courrier électronique — mais cela n’a rien à voir avec ce que je veux dire — a-t-il été remplacé par une intelligence artificielle ? — le mystère reste entier — qui écrivait il y a quelques jours : « Je comprends les auteurs ou illustrateurs ou traducteurs qui en viennent à penser : l’intelligence artificielle va me remplacer et rendre mon travail obsolète. Mais je ne suis pas du tout dans cette appréhension de l’écriture, probablement car je fais mon ascension seul, sur un autre versant. Tout ce tumulte m’évoque surtout la métaphore suivante. C’est l’histoire d’un moine zen. Il accourt vers son maître. Il lui dit : c’est horrible : maintenant, les machines savent mieux méditer que moi ! » (Fuir est une pulsion, 16.02.24) Et que je traduirai par les mots que voici : Ce dont j’ai besoin, c’est de mon expérience. Écrire un livre qui n’est pas achevé avant d’avoir été écrit — qui ne suit pas de plan précis, qui n’obéit pas à des canons, qui n’est pas porteur d’un message —, écrire un livre indéterminé, c’est faire une expérience. Et cette expérience, si contingente qu’elle puisse sembler, cette expérience est la nécessité.
Vingt-trois mars deux mille vingt-quatre.
Ciel gris, pluie, vent, mais moi je suis au soleil. Comment fais-je ? Aucune idée. C’est un état d’esprit, — j’imagine. Quelquefois, je me dis on ne peut pas être à deux endroits en même temps, et quelquefois je me réponds et pourquoi pas ? Et pourquoi pas ? De toute façon, il le faut bien, n’est-ce pas ? Que faut-il bien ? Attends un peu. Le bruit matinal, me dit Nelly, ce sont les voisins du dessous qui déménagent. Ils ont acheté un appartement plus petit à Port-Royal. À partir de quel seuil un appartement cesse-t-il d’être un appartement pour devenir une cage à lapins ? Je réfléchis. Qu’est-on prêt à sacrifier simplement pour se trouver en un endroit à un certain moment ? Je réfléchis encore un peu. Et me demande : À quoi se destinent ces villes comme Paris où les gens qui y travaillent, décident d’y faire leur vie, n’ont même pas les moyens de s’y loger, et se trouvent ainsi relégués dans une périphérie de plus en plus lointaine, qui n’est pas la périphérie géographique, non mais une forme de pauvreté qui semble s’étendre à l’infini ? Cette pauvreté-là n’est pas la pauvreté spirituelle (« Heureux les pauvres d’esprit, le royaume des cieux est à eux », dit Matthieu que Jésus a dit), c’est la pauvreté urbaine, la pauvreté politique, la pauvreté d’une existence dont l’étendue se trouve toujours plus réduite, repoussée dans ces recoins étroits, sombres et froids — note que ce n’est même pas une métaphore, tels sont les faits, les faits grossiers — où il est impossible de vivre, au profit d’un nombre toujours plus réduit de possesseurs qui appauvrissent le monde. — La boucle est bouclée. — Est-ce alors que je ne me sens pas bien à Paris ? Ce n’est pas la question. Quelle est donc la question ? Mais il n’y a pas de question. Il y a des faits, là, ces faits grossiers qui grelotent dans le froid de l’univers. On appelle cela, des êtres humains. Quelle drôle de chose qu’un être humain. Le soleil qui le pourrait réchauffer, cet être, ce soleil ne brille pas dans le ciel, il faudrait qu’il illumine les esprits, dissipent les nuages, il faudrait une grande et belle éclaircie. Et que voit-on ? Rien, on ne voit rien. Mais, tout comme je n’ai pas envie de poser de questions, je n’ai pas envie d’apporter des réponses. Partout, il y a des solutions, il suffit de comprendre que la plupart d’entre elles, si elles servent bien à quelque chose, sont vaines, ne servent à rien, ce sont des solutions techniques qui semblent résoudre le problème mais ne font jamais que le déplacer, le repousser un peu plus loin où l’on suppose qu’il ne nous dérangera plus. Mais, tout comme la terre tourne, tout ce qui la peuple est en mouvement, et tout se déplace, et tout change de place. Comment se trouver au bon endroit au bon moment ? Ce n’est pas sur l’échelle des classes sociales que tu trouveras ta place au monde. Mais où alors ? Réfléchis encore un peu.
Vingt-deux mars deux mille vingt-quatre
Couru cinq fois six égalent trente kilomètres et écrit circa quatre-vingt mille signes cette semaine. L’un et l’autre nombres sont-ils liés ? Je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je pense que oui. C’est évident. Il y a de l’énergie, et de la joie. Et c’est bien cela qui compte. Courir, écrire, je suis une avant-garde à moi tout seul. L’avant-garde de quoi ? Je ne sais pas. Peut-être que l’avenir le saura et si ce n’est pas le cas, alors tant pis, moi, je ne serai plus là. Parlé longuement avec P. au téléphone, de cela notamment — c’est-à-dire de l’indifférence générale dans laquelle je fais les choses et qui n’est pas une figure de rhétorique mais une réalité —, et de ceci encore qu’il n’y a pas de rancoeur, qu’il n’y a que de la joie. En ce moment, en tout cas. Est-ce pour cette raison que j’ai quelque chose à dire ? Mais, je n’ai rien à dire. J’écris, c’est tout. Dans la nuit, au lieu d’aller me coucher, ainsi, je me suis mis à écrire. Un chapitre de plus dont je n’avais pas l’idée, mais dans ma tête — c’est une façon de parler —, une chose s’enchaînant à une autre, la fleur a fini par éclore et j’étais là, dans la nuit, à taper comme un fou sur les touches de mon clavier, avec un tel entrain, une telle détermination à l’indétermination que j’ai cru que c’était moi, le bruit que je faisais, qui avait réveillé Daphné. Mais elle est retournée se coucher sans même venir me voir. Alors j’ai continué jusqu’à épuisement du délire — je crois que c’est ainsi qu’il faut le dire. À certains moments, tout semble conspirer à former un sens dont on n’avait pas idée. Mais pourquoi est-ce que j’emploie cette forme impersonnelle, on ? Non, c’est moi, il faut dire je, pourquoi aurais-je honte (onte ? — on dirait un néologisme post-heideggerien) de dire je ? Qui d’autre parle que moi ? En ce moment, tout me semble conspirer à écrire, comme si je parvenais à saisir ensemble des fils qui paraissent n’avoir aucune relation entre eux, même pas lointaine, mais ils se nouent parfaitement, tellement qu’on ne voit plus les nœuds, on dirait un seul et long fil d’Ariane qui me guide au cœur du labyrinthe. J’essaie de me tenir disponible. Et je fais un geste inverse à celui d’hier. Les deux bras écartés, le pouce et l’index de chaque main se touchent comme s’ils attrapaient les fils, les autres doigts en étoile, avant que les deux se rapprochent enfin mimant le nœud. Aussi, toutes les ruminations trouvant enfin leur expression, ne ruminé-je plus.
Vingt-et-un mars deux mille vingt-quatre.
J’écris sans me relire. Les premiers jours, les premiers chapitres, je les relisais aussitôt après les avoir écrits, et plusieurs fois, et puis encore après les avoir publiés en ligne, mais j’ai cessé de le faire. Je suis en train de faire un tirage papier paranoïaque pour apaiser ma peur de perdre le texte si jamais une panne devait s’avérer fatale à mon ordinateur, mais ce tirage-là, non plus, je ne le relirai pas. Peut-être le donnerai-je à lire à Nelly, si elle le souhaite, mais je ne sais pas. Je sais parfaitement où je vais, mais je ne l’écris pas. Pour être sûr de le savoir, encore que ce ne soit pas une direction précise, fléchée, comme un itinéraire de randonnée, non, c’est l’aventure, il faut que ce le soit, je ne l’écris pas parce qu’il me semble que l’écrire figerait les choses, les enfermerait en quelque sorte, me contraindrait à suivre un programme, un plan, et la bureaucratie, pour moi, non, ce n’est pas l’idéal de l’écriture, non, mais hier, je me suis raconté l’histoire à haute voix, pas pour m’assurer que ce n’était pas ridicule, mais pour me la raconter, c’est tout. Si je l’écris, tout sera figé, arrêté, tandis que, si je me la raconte, l’histoire, c’est comme si je racontais à quelqu’un une histoire, une histoire quelque peu délirante, peut-être, encore que pas tant que cela, je pense, mais une histoire quoi qu’il en soit. En fait, tout semble déjà disposé dans mon imagination : la trame, les sources, l’idée directrice, l’univers, et puis les points d’interrogation, aussi, qui posent la question : « Comment cela finira-t-il ? », question à laquelle je ne sais pas répondre. Je pourrais m’efforcer d’y répondre, mais je ne veux pas y répondre. Il faut qu’au bout, à l’autre bout de l’écriture, se trouve l’indétermination, l’inconnue. Si la fin est connue, à quoi bon l’écrire ? C’est un peu comme la vie : si je savais déjà ce que j’allais vivre, aurais-je envie de vivre ma vie ? N’aurais-je pas plutôt l’impression qu’elle a déjà été vécue, vécue par quelqu’un d’autre que moi ? Et ce, alors même que, ce quelqu’un d’autre que moi, c’est moi, mais sans la vie vécue, simplement avec la vie racontée. À la troisième personne. Moi, je dis je. L’écriture, il ne faut pas se contenter de l’écrire, il faut la vivre. C’est une expérience à part entière. Et moi, cette expérience, je veux la faire, je veux la vivre. Alors, je me raconte l’histoire. Je me donne cette direction, c’est un geste plutôt qu’une direction, d’ailleurs : comme ça, les deux bras tendus devant moi, parallèles, les pouces vers le haut, et puis j’écarte les deux bras en même temps, dessinant un ample arc de cercle, — c’est par là, vas-y. Je répète : c’est une aventure. Pendant cette aventure, de leur côté, les vedettes font la une de la presse de bon goût. On lit : « La princesse et l’écrivain. » C’est là, qui nous est jeté à la figure. On préférerait ne pas le voir, mais on ne le peut pas, c’est top gros, c’est trop gras. Et ce n’est pas l’aventure que cela, non, cela, c’est la mort. Ce matin, course, gainage, pompes. Je me sens bien. Je pense. J’écris. Je suis en vie. Je suis la vie.
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