Vingt mars deux mille vingt-quatre.

Hier, vingt mars deux mille vingt-quatre, j’ai écrit quelque 27120 signes. Et, ce matin, j’en ai encore écrit 7572, que je n’ai pas encore relus parce que je n’ai pas encore eu le temps de les relire. Après être allé courir et fait mon gainage, mon gainage et des pompes aussi, il a fallu que je me dépêche, il fallait que je sois à l’heure pour aller attendre Daphné à la sortie de l’école, mais je ne sais pas si cela a créé une sorte d’urgence nécessaire à l’écriture, c’est le genre de clichés dont je me méfie, tout ce que je sais, c’est qu’il fallait que j’écrive à ce moment-là, dans cet interstice de temps-là parce que, si je ne le faisais pas à ce moment-là, il faudrait que j’attende plusieurs heures — exactement, cinq — enfin, exactement, au moins cinq — avant de pouvoir m’assoir de nouveau à ma table d’écriture et écrire. Alors, j’ai écrit à ce moment-là, avec le débit d’une mitraillette (cette expression est stupide, mais je la garde, sous mes doigts qui n’ont jamais tenu de mitraillettes, tout ce que je sais des mitraillettes, c’est ce que j’en vois au Jardin du Luxembourg, les gendarmes qui gardent le Sénat, elle est amusante), et je me suis même fait violence pour écrire, pour me débarrasser de tous les parasites qui tournent toujours autour de moi, ou non, il est impossible de s’en débarrasser, pour faire avec ces parasites (to make do, comme disent les Anglais, je trouve cette expression magnifique, sans doute parce qu’on nous apprend à l’école à bien distinguer les deux verbes to make et to do qui ne s’emploient pas dans les mêmes contextes, nous apprend-on, sauf pour to make do, donc, ne nous apprend-on pas, où ils s’emploient tous les deux en même temps) qui sont partout autour de moi — toujours ces sirènes qui hurlent comme si c’était la guerre permanente alors qu’en vérité il ne se passe rien d’intéressant, l’histoire a lieu ailleurs, assez loin de nos frontières —, je me suis astreint à aller au bout de l’écriture, à concentrer dans le temps ce que j’avais à écrire. « Avoir à écrire », c’est une expression étrange : je n’avais rien à écrire, littéralement, j’avais l’idée d’un chapitre que je voulais écrire, mais je ne savais pas ce que j’allais écrire à proprement parler. Hier, parmi les 27120 signes que j’ai écrits, il y en a 10949 qui n’ont pas du tout pris la direction que je voulais qu’ils prennent, je voulais qu’ils forment un chapitre comme celui que j’ai écrit ce matin et ils sont devenus une sorte de court essai philosophique dans un style qu’on peut considérer dans une certaine mesure comme une parodie d’Alain et de Jankélévitch. Voyant qu’ils ne prenaient pas du tout la direction que j’avais l’intention qu’ils prennent, je ne me suis toutefois pas arrêté d’écrire, j’ai suivi la logique propre à ce que j’étais en train d’écrire, me disant qu’ensuite, peut-être, je pourrais récrire cet essai afin de l’orienter dans la direction que je voulais qu’il prenne avant de l’écrire, mais je n’en sais rien, je ne sais pas si on peut récrire comme cela des milliers de signes, je ne sais pas si cela a du sens, tout est possible, mais est-ce que cela a du sens ? ce n’est pas la même question, pas la même façon de voir les choses, de concevoir les choses, de faire les choses. Mais il n’y aurait rien eu de pire que de ne pas aller au bout de la logique de l’écriture ; ne pas aller au bout de la logique de l’écriture, cela conduit nécessairement à la question proto-nihiliste par excellence : pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? laquelle sous-entend toujours cette autre question : à quoi bon faire ce que je fais ? laquelle est vraiment nihiliste. Le nihilisme enveloppé dans l’avortement de la logique de l’écriture ne peut être combattu — vaincu de façon temporaire, il faut toujours recommencer — qu’en allant au bout de la logique de l’écriture, au bout de la logique de l’activité ; aller au bout de la logique de l’écriture, de l’activité, n’épuise pas la logique de l’écriture, de l’activité, au contraire, cela l’alimente, en renouvelle le potentiel. Quand tu écris peu, tu te dis en ce moment je n’écris pas assez, et quand tu écris beaucoup, tu te dis peut-être que j’écris trop en ce moment. C’est la question que j’allais me poser à la suite de la phrase précédente : Est-ce que je n’écris pas trop en ce moment ? Et en celle-ci aussi se trouve enveloppé le plus pur nihilisme qui cherche toujours à faire échouer la vie, parodie la raison pour en faire une force d’autodestruction. Ce matin, quand j’ai écrit le chapitre dont j’ai parlé, j’étais dans un état de tension nerveuse assez rare. Pourtant, personne n’attend rien de moi. Je n’ai pas de contrat, pas d’engagement, pas de demande, je ne suis l’objet d’aucun désir. Je pourrais ne pas faire ce que je fais, tout le monde s’en foutrait complètement, c’est un fait. Et j’ai conscience de ce fait. Et, toutefois, cela n’a absolument aucune importance. La tension n’est pas sociale — ce n’est « le stress au travail » —, la tension est pure singularité, expression physique de cette singularité, de la nécessité d’aller au bout de la chose, de ne pas laisser la chose s’échapper, de l’étreindre, de l’écrire, de l’aimer. Quelquefois, je me dis : ce n’est pas loin de la folie. Et je m’interroge : comment écrire autrement ? Et puis, imagine la joie de faire tout cela, d’être complètement dans tout cela, immerger dans tout cela, fasciner par tout cela. Et, paradoxalement ou non, je ne sais pas, que personne n’attende rien de moi, que je ne sois l’objet d’aucun désir, cela augmente encore ma joie ; — ce que j’écris, c’est vraiment ce qu’il faut que j’écrive. Et rien d’autre.

Dix-neuf mars deux mille vingt-quatre.

J’ai un peu réfléchi et puis j’ai conclu que non, aujourd’hui, contrairement aux jours précédents, mon journal ne consistera pas en un nouveau chapitre tombé. Je n’exclus pas toutefois, et ce, dès demain, si cela devait s’avérer nécessaire, je n’exclus pas, dis-je, que, demain, le journal soit de nouveau composé d’un chapitre tombé, mais aujourd’hui, non. Pourtant, aujourd’hui, oui, j’ai bien écrit un chapitre tombé, dont je me suis dit qu’aujourd’hui mon journal serait composé, avant donc de changer d’avis, et si j’ai changé d’avis, c’est qu’il me semble que, contrairement aux jours précédents, ce journal ne m’empêchera pas d’écrire autre chose que lui. C’est pourquoi, exactement, je n’exclus pas, dès demain, de reprendre le cours de ce que j’ai fait, ces jours précédents. Le premier jour, je tiens toutefois à le préciser à mes lecteurs absents, mes lecteurs et mes lectrices, cela va de soi, pas question de laisser qui que ce soit sur le bord de la route, tout le monde en voiture, même si les absents ont toujours tort, Simone, le premier jour, toutefois, je ne savais vraiment pas ce que je venais d’écrire, si c’était mon journal, si c’était autre chose, mais alors quoi ? ou si c’était les deux à la fois, mon journal ou autre chose, mais alors quoi ? cette dernière hypothèse ne répond pas plus que la précédente à la question de savoir quoi ? Est-ce que plusieurs jours et autant de chapitres plus tard, je sais enfin quoi ? je ne le crois pas, mais cela ne me pose pas de problèmes, j’écris, c’est bien assez. Le premier jour, toutefois, j’étais un peu embarrassé avec ce que je venais d’écrire sur les bras, c’est le cas de le dire, ce que je venais d’écrire et dont je ne savais pas quoi faire et dont je ne savais même pas ce que c’était, si j’écrivais sur papier, c’eut été des feuilles volantes, mais je n’écris pas sur du papier, mais dans des fichiers fantômes, dont voici les cahiers — Quelle cohérence ! Bravo ! Applaudissements fournis du public. L’auteur salue en s’inclinant profondément et à plusieurs reprises, tout pénétré qu’il est de l’importance du moment qu’il est en train de vivre, un triomphe, enfin. Il quitte la scène, mais la foule en délire le rappelle, exige un bis, Encore ! Encore ! Encore ! Alors l’auteur revient et reprend. —, ne sachant que faire de ce fichier fantôme, j’ai hésité à le laisser tel quel, errer dans les silico-neurones de l’ordinateur ou à l’intégrer à mon journal. Or, comme, ce jour-là, je n’avais rien d’autre à dire, il m’a semblé que cela signifiait que mon journal, c’était cela. Aussi, mon journal a-t-il consisté en cela. Et le lendemain, quand j’ai continué ce que j’avais écrit la veille, sans savoir ni quoi ni pourquoi ni comment ni où, eh bien, c’est là encore que je l’ai mis, et les jours suivants aussi, toujours écrivant ce que j’avais entrepris la veille et puis l’avant-veille et puis les jours d’avant, jusqu’aujourd’hui — beaucoup d’apostrophes dans ces mots attachés, « jusqu’aujourd’hui », ça ferait un bon nom pour une émission littéraire à la télévision, Apostrophes, non ? passons —, quand je me suis dit, le fichier est constitué, avançons chacun de mon côté. Le lecteur, pas plus que la lectrice, ne le sait, mais les chapitres consignés ici ne sont pas les chapitres consignés dans l’autre fichier — pas tout à fait — et le titre donné au texte ici n’est pas le titre donné au texte là-bas — pas tout à fait —, le lecteur pas plus que la lectrice ne le sait, mais à présent, oui, je lui dis. Ce n’est pas une volonté de tromper qui que ce soit — comme personne ne me lit, je suis tranquille de ce côté-là —, non, il se trouve que c’est simplement la façon dont j’écris en ce moment. J’ai fait une grande découverte — je ne crois pas que ce soit une grande découverte, mais je ne sais pas si je l’ai déjà formulée ainsi —, j’ai fait une grande découverte, ces derniers jours, en écrivant, certes, mais en pensant à autre chose, aussi : j’ai découvert que le succès des autres n’a aucune influence sur moi, que N ou N’ ou son cousin ou sa cousine aient le prix Goncourt et moi rien, cela ne me touche pas, cela ne me prive pas de quoi que ce soit, cela est sans influence sur le cours de mon écriture et, de façon plus générale, encore que plus particulière aussi, sur le cours de mon existence. Et cela est une bonne raison de vivre, je trouve, c’est-à-dire aussi : de ne pas désirer la mort. Le désir de mort qui s’exprime dans la société dans laquelle je vis n’est pas en réalité un désir de mort, c’est un désir d’une vie sans mort, c’est un désir impossible. Mais ce désir d’une vie impossible ne peut que nous plonger dans le plus profond des malheurs : nous n’avons que cette vie-ci à vivre, pas d’autre, il n’y a pas d’autre vie que celle-ci, cette durée palpable, et cette chair et ces os et ces choses étranges qui émanent de cette chair et de ces os et qu’on appelle des mots et ces choses encore plus étranges qui émanent de cette chair et de ces os et qu’on appelle des pensées et qui parfois s’expriment par des mots, parfois par des notes de musiques, parfois par des dessins, parfois par je ne sais pas, et que parfois je ne comprends même pas, parfois, c’est vrai, l’écriture comprend les choses avant moi et quand, enfin, je comprends ce que l’écriture avait compris et pas moi, je m’écris, Mais bien sûr ! — histoire vraie — parce que je viens enfin de comprendre ce que mon écriture avait déjà compris, et ma vie elle-même comprend des choses que je ne comprends pas moi-même, mais je n’écoute pas ma vie, je ne suis pas attentif à ma vie, je suis attentif à la vie des autres, j’envie la vie des autres, j’écoute la vie des autres, je regarde les autres vivre leurs vies, et comme ce serait bien si je pouvais vivre leur vie, mais non, ce ne serait pas bien de vivre leur vie. Quand j’ai commencé à écrire, je m’en souviens très bien, je me rêvais en une sorte de Thomas Bernhard français, à la prose incompréhensible et envoûtante, et je rêvais qu’on venait me rendre visite pour recueillir la parole du génie satirique et profond que je serais, et je ne suis pas cet écrivain-là, parce que cet écrivain-là, je ne pouvais pas l’être, ma ferme en Oberösterreich donne sur le boulevard du Montparnasse, mes livres ne se vendent, mon Burgtheater est ce journal stupide que personne ne lit, parfois, comme Guillaume Cintré, les journalistes m’appellent Jérôme Orsini, il arrive même qu’on me confonde avec Jérôme Ferrari, mais cette vie, cette vie absurde — je ne suis même pas certain qu’elle soit plus absurde que les autres —, cette vie absurde est ma seule et unique vie, et il faut que j’en tire le meilleur, c’est-à-dire : que je la vive. Je suis allé courir ce matin, mieux que les dizaines et dizaines de jours auparavant, il faisait gris et je courais bien, et j’étais bien. À présent, le ciel s’est dégagé, il est parfaitement bleu au-dessus de moi, et je suis ouvert et tout est ouvert, je n’ai toujours absolument aucun succès, mais tout est ouvert, grand ouvert, et la force de la vie n’est pas inépuisable, ce n’est pas une ressource, mais vie ne m’appartient pas, c’est une puissance, il faut comprendre la nécessité de la vivre, trouver la nécessité de la vivre, et accomplir cette nécessité durant le temps contingent qu’il nous est donné de vivre. Est-ce ta vérité ? Mais qui a parlé de vérité ? C’est la vie.

Dix-huit mars deux mille vingt-quatre.

Tombé, 5. — Sait-on si c’est la mer ou la montagne, le ciel ou la porte des enfers ? Et ne sommes-nous pas perdus, nous qui errons à ses pieds, sans nulle marée aucune, l’écume venant nous lécher les pieds, il faut dire qu’ils sont si sales, il faut dire que nous avons tant marché. Ce bleu, donc, est-le bleu du ciel, le bleu de la mer, le bleu de la planète, le bleu de l’univers ? Est-ce que je vois bleu ? Est-ce du bleu que je vois ? Bleu, est-ce la couleur des choses ? J’ai regardé la chose dans le blanc de ses yeux bleus, et la vérité, c’est que je n’ai rien vu. On m’avait dit : « Tu verras la chose », et je ne savais pas si cela signifiait une affirmation ou une extase par anticipation, et la vérité, c’est que j’ai bien regardé la chose et que, la regardant, je n’ai rien vu. Je me tenais là, immobile, retenant tant bien que mal mon souffle, j’essayais d’être digne, j’essayais de faire honneur à l’instant de révélation de la chose, mais il n’y avait rien à faire, il n’y avait à voir, il ne s’est rien produit. Pour les autres, peut-être, mais pour moi, non. Je me suis demandé : Que suis-je donc censé voir ? Et il faut croire que ce n’était pas la question à se poser, non, il faut croire qu’on pouvait toutes les poser, — toutes sauf celle-là. Mais comment étais-je supposé le savoir ? Tout ce que l’on m’avait dit, moi, c’était : « Tu verras la chose ». Et je n’avais pas compris ce que cela voulait dire, et je n’avais pas osé poser la question, pas osé avouer que je ne comprenais pas, que je ne comprenais rien — « Que va-t-il se passer ? » —, j’avais tellement peur de passer pour un imbécile, tellement peur, pourtant, j’ai dû me douter que personne ne comprenait rien, c’était bientôt la fin, tout le monde tremblait de peur, on essayait de se rassurer comme l’on pouvait, disant à qui voulait l’entendre : « Tu verras la chose », ce qui voulait dire peut-être : « Ne t’inquiète pas, il est trop tard, c’est inutile à présent », comme s’il y aurait quelque chose à voir, comme si c’était une chose que l’on pouvait voir, la chose, non, j’aurais dû m’en douter que personne ne comprenait rien, mais si j’avais posé la question, je n’aurais pas été plus avancé, je le comprends à présent, personne n’aurait su quoi me répondre. C’était une sorte d’acte de foi dérisoire que de croire en la chose, de croire que l’on verrait enfin la chose, que nous serait enfin révélé ce que des milliards d’années n’avaient pas pu nous montrer, comme si un instant, un éclair pouvait nous apprendre quelque chose que des milliards d’années n’avaient su. Je n’ai rien osé dire parce que, au fond, je le savais, je savais qu’il n’y avait rien de plus à savoir, que tout était là, qu’il n’y avait rien outre cela. Aussi, quand la masse noire est tombé et que personne n’a rien vu, moi, je ne regardais pas, je pensais à autre chose, j’imaginais quelque chose d’autre, ce n’était pas au noir ni à son éclair que je pensais, je pensais au bleu, et je me disais : ce bleu que tu vois quand tu fermes les yeux, est-ce le bleu de la mer, le bleu du ciel, le bleu de la planète, le bleu de l’univers ? Peut-être faisais-je ce genre d’associations d’idées parce que je me souvenais de l’expression « la planète bleue » et que je pensais aux photographies satellites qui la montraient en effet ainsi, sphère bleue à la dérive dans le noir de l’univers, mais je ne le crois pas, non. Je rêvais, c’est tout. Est-ce parce que je rêvais que, moi, contrairement à tous ceux qui ne sont plus là, j’y suis encore ? Comment savoir ? Un fou dans la montagne nous le dira-t-il un jour ? Et pourquoi pas ? Et pourquoi ? Non, on ne sait pas. Je ne sais pas. Je ne suis pas plus avancé à présent. Mais je suis vivant. Peut-être est-ce suffisant. Bien sûr que c’est suffisant. « Tu verras la chose », c’était un mensonge ; — on ne peut pas s’empêcher de mentir. N’est-ce pas fascinant, je pose la question en passant, on n’est pas obligé d’y faire attention, pas fascinant qu’une espèce qui aura passé son temps à mentir, dont on peut dire qu’elle aura fondé toutes ces civilisations, toutes ces cultures, toutes ces sociétés sur le mensonge, fut obsédée à ce point par la vérité ? Et que les mensonges répétés de l’espèce furent toujours présentés comme des vérités ? Que rien ne fut si vrai, dès lors, que le faux, rien si véridique que le mentir ? N’est-ce pas fascinant ? Moi, cela me fascine. Est-ce pour cela que je pensais pas à la chose au moment où j’eus été censé la voir, — parce que je pensais à autre chose ? Il y a qui pense à la chose et qui pense à autre chose. C’est un peu simpliste, mais ce n’est peut-être pas totalement inexact, non, c’est comme cela que s’articule le monde autour de la division de qui le peuple, à gauche qui la chose obsède, à droite qui pense à autre chose. Penser, n’est-ce pas cela, d’ailleurs, penser à autre chose ? Sortir du cadre. Regarde ce bleu ; ne te semble-t-il pas sortir du cadre ? Et puis il y a du vert, et du violet, et puis il y a du gris, et puis on voit le blanc du papier, on dirait qu’il surgit de la peinture à l’eau, c’est tout à fait comme la vie, qui surgit de l’eau, ne trouves-tu pas ? Un moment, on regarde, et on se dit : « Oh, quel magnifique ciel bleu ! » et l’instant d’après, relevant les yeux précisément dans la même direction, on remarque : « Ah, on dirait qu’il va pleuvoir. » C’est que le temps est à l’orage. Mais ce n’est pas le regard qui nous l’a dit, tout d’abord, non non, c’est la peau qui nous l’a indiqué. Sur notre peau, nous avons senti quelque chose de frais, de froid, un souffle léger, les poils à la surface se sont hérissés, et la chair a fait des petits volcans à la surface, c’est le pressentiment de l’éruption, le souvenir des temps reculés où les montagnes étaient des volcans, où elles crachaient leurs flammes, leurs glaires de feu, leur souffle de destruction, l’étouffement de leur soufre, leurs fumées de souffrance, c’est le souvenir de quand les montagnes étaient des volcans, et les volcans des îles, lesquelles dérivaient au gré des désirs divins dans des océans inhumains. Aussi, qui regarde ne sait jamais ce qu’il regarde, si c’est une montagne qu’il regarde, si c’est un volcan qu’il regarde, si c’est une île qu’il regarde, et si ce n’est pas une surhumaine trinité que forment ensemble et la montagne et le volcan et l’île ? Le violet est-ce le gris de l’orage, l’orangé rouge de la lave, l’outremer de la vague. Écueil est l’œil quand il regarde, écueil, qui ne sait pas ce qu’il voit. Et si c’était la chose que cela, qu’en dirais-tu ? « Tu verras la chose » ; — à présent, la voilà. Elle n’était pas de cet instant, pas de cet endroit, il aura fallu marcher, longtemps, trente jours marcher seul sous le soleil qui brûlera la peau, sans plus savoir alors si c’est la terre ou bien la mer, si l’on n’est pas soi-même quelque île à la dérive, énième jouet des désirs lubriques de dieux sans éthique. « Et pourquoi moi ? » sera une question trop ancienne pour être posée en raison, question d’un temps où l’on pouvait espérer des réponses parce qu’il y avait des habitants sur la terre et que ces habitants s’imaginaient un ciel peuplé de sphères, et que les sphères étaient entités morales, et que leur scintillement était les paroles de réconfort qu’elles nous adressaient, et que l’on pouvait déchiffrer ces signes, qu’il y avait des signes partout, qu’il suffisait de lever les yeux et les étoiles, toutes bonnes, les étoiles, guideraient les pas des habitants de la terre. « Pourquoi moi ? » est une question de ce temps, la question révolue de ce temps répondu. « Pour moi, il n’y a pas de réponse », voilà la seule phrase que la question appelle, la seule qui jouisse de quelque sens. Voilà tout. Tout est là. Et c’est immense, c’est immense quand on ne sait pas si c’est le ciel ou bien la mer, la terre ou bien la porte des enfers. Sont-ce ruines de quelque temple oublié ces pierres dressées vers le ciel ? Sont-ce phalloï qui bandent et giclent à la lune ? Atomiques bombes qui auront omis d’exploser ? Menaces extraterrestres ? Projecteurs éteints ? Sentences glacières ? Semences meurtrières ? Monstres perchés ? Divinités plastiques ? Du labyrinthes, les crêtes ? Quoi ? Si je grattais la surface, tout ce que je sais, c’est que je ne verrais rien de plus. Au contraire, si je grattais la surface, je détruirais la chose, et il n’y aurait plus rien à voir, je verrais tout de moins. Et aussi, je marcherai trente jours les crocs du soleil plantés dans mon dos, bête sans morale acharnée à me ralentir. Et puis, j’aurai les pieds plantés dans la terre rouge, l’ocre terre de la montagne, et je plongerai mes doigts droit dans la terre de la montagne, je plongerai mes mains dans la terre, et je m’enduirai les mains de la couleur des entrailles de la terre et alors je teindrai ma peau blanche calcaire de la rougeur de la terre, et je serai pareil à la montagne et je serai la montagne et comme je ne pourrai pas me voir, il n’y aura pas de miroir, je ne saurai pas, non, je ne saurai pas si je suis une divinité ou un moine errant, je ne saurai pas si je suis le ciel ou bien la mer, si je suis montagne, volcan ou île, si j’ai franchi enfin la portes des enfers, et, sans savoir, sans avoir besoin de le savoir, après avoir marché trente jours durant, j’entreprendrai l’ascension.

Dix-sept mars deux mille vingt-quatre.

Tombé, 4. — J’ai voulu savoir qui était cet Orsini. Je voulais savoir ce qu’il pensait. L’entendre de sa bouche, oui, de ses lèvres sangs sur fond du désespoir. Alors, je me suis mis en chemin. J’ai pris la route. On racontait qu’il habitait là-bas, dans la montagne au-dessus de la mer. Alors, j’ai voulu aller là-haut, aller sur la montagne au-dessus de la mer. La montagne que, depuis la mer, il faut désormais gravir à pied. Depuis la chute de l’État, toutes les routes sont fermées. Depuis que la grosse masse noire est tombée depuis le ciel dedans la mer, depuis que nos existences ont été arasées, nul véhicule n’est plus autorisé à circuler nulle part. Et des véhicules, à dire le vrai, il n’y en a même plus. Où seraient-il allés d’ailleurs, ces véhicules si, soudain, ils avaient de nouveau pu circuler ? Il n’y a plus nulle part où aller. Tout est fermé désormais, c’est-à-dire : tout est ouvert désormais. C’est pourquoi on a commencé à se rendre auprès de lui, là-haut, dans la montagne, pour l’écouter. Moins pour comprendre que pour survivre, sans doute, enfin je crois. Toujours survivre, le seul désir, qui tient, malgré la fin, l’ultime obsession. Autoroutes désertes, on les emprunte pour marcher. Alors, me suis-je dit, puisqu’il faut marcher, je marcherai. Je veux voir Orsini. Je veux l’entendre parler. De sa bouche, je veux l’entendre me dire ce qu’il pense, à quoi il pense, de quoi ses rêves sont faits. Hémoglobines lèvres sur fond de néant. Avant l’ascension, il faut passer la route. Abandonnée, la route est déserte. C’est comme si une longue langue gris bitume avait léché la civilisation jusqu’à son os et, après, des dents avaient brisé l’os, et la bouche avait sucé la moelle sans laisser goutte restée. Privés de leur utilité, les voyant, les aménagements routiers me font penser à des sculptures étranges. Et qui n’aurait pas connu ce qu’il y avait là, avant, n’aurait pas connu le monde avant la chute, aurait pu imaginer toutes sortes de choses, aurait pu croire à des temples érigés par d’orgueilleux peuples en l’honneur de leurs divinités inorganiques. Quand je passai l’échangeur, je jetai un coup d’œil à l’intérieur des cabines. Bien avant la chute, on avait commencé à les vider, remplaçant les gens par des machines, automates infaillibles. À présent, libérées de toute technique, hors d’état de fonctionner, ces cabines vides semblent témoigner d’une époque lointaine, rejetée loin dans la pénombre de l’histoire. Où sont passés les gens ? me suis-je demandé et, avant même de poser la question, j’ai compris qu’elle n’avait plus de sens et que, peut-être, même, elle n’en avait jamais eu. Comment expliquer le sentiment qui m’envahit alors à la vue de toutes ces constructions dépourvues de toute fonction ? Tout semble mort, depuis longtemps mort, alors qu’ils sont somme toute assez récents, les événements, mort et rendu à la vie. Oui, les deux, à la fois. Déjà poussent entre les blocs de béton et les barres d’acier et les lames de verre des herbes folles. Sur les bas-côtés, dans les terres-pleins centraux où l’entretien n’est plus assuré, la végétation croît, palettes inconscientes de couleurs vives, vert orange rouge, plus rien ne circule et pourtant la nature paraît vouloir imiter le passé du lieu, singer une civilisation défunte. Je décidai de faire une pause et regardai autour de moi l’absence. Le silence fait un bruit incroyable, pensé-je. Ici, il y a peu de temps encore, rugissaient les moteurs, centaines de  centaines kilomètres à l’heure de violence, de pression et de dépression, de tole en mouvement comme autant de petits bombardements, la terre tremble par en-dehors, milliers de centaines de kilomètres à l’heure des millions d’hommes et des millions de femmes qui circulent, mécanique transhumance, et leurs enfants, de plus en plus rares, et leurs animaux domestiques, de plus en plus nombreux, et ces cadres, ces ouvriers, ces familles, ces gens de rien, ces départs en vacances, les heures de pointe, les horaires de bureau, la fuite en avant de tout ce qui s’est jamais tenu debout, oui, mais pour aller où ? La question ne se posant plus, le paysage m’apparut comme une immense demi-sphère creuse vue de l’intérieur. Personne n’avait jamais assisté à ce spectacle et personne n’y assisterait plus jamais. Je me sentis et le premier des hommes et le dernier des hommes, unique en mon genre, la boucle du temps se refermant sur elle-même, ici, le début et la fin ne présentant pas la moindre différence à l’observateur que je suis. Au-dessus le ciel est bleu, parfait dans le soleil, bas encore, du matin. Et je regarde pendant un long moment cette vaste étendue qui s’offre à moi. Ce n’est pas le désert de la nature, c’est le désert de la vie humaine qui a cessé de croître. Et c’est beau, en vérité. Bien plus beau, en tout cas, que ce qui s’était trouvé là, jadis, et que, depuis bien longtemps, personne ne prenait même plus la peine de regarder. Je me souvins que, parfois, empruntant cette route en voiture, mon regard se perdait dans le vague pendant quelques instants, il prenait la forme d’un point d’interrogation, prenait appui sur le fond du paysage, et la question venait s’imposer d’elle-même : Qu’y a-t-il, là derrière ? Y a-t-il seulement quelque chose ? Et si tel était le cas, pourrait-on le concevoir ? Tout ne se confond-il pas avec la route ? Pourtant, le paysage, on le traversait. Littéralement, on passait à travers comme on passerait à travers un écran de papier que l’on déchire et, si l’on voyageait longtemps, on voyait bien qu’il changeait, que la géographie n’était plus la même, que le climat était différent, les arbres n’étaient plus ni des cyprès ni des pins, mais de cela, on n’avait pas conscience. Tout allait si vite que la nature du paysage semblait être le changement même, la vitesse du véhicule la vitesse de la nature, la vitesse du monde. À présent, immobile quasi, réduit à la lenteur de ces quelques kilomètres à l’heure que la marche me permet à peine, je vois comme tout cela était faux, je sens la lenteur du temps, ce temps que nous confondions avec la durée, le temps n’étant plus qu’un temps de trajet, le fruit d’un calcul pour être à l’heure au bureau, éviter les embouteillages sur la route des vacances, toute l’intelligence de l’espèce réduite à cela, un calcul utilitaire dans un véhicule de même nature. À l’arrêt quasi, je vois tout non pas comme c’est, comme cela devient, lent, la patience du temps, la patience de l’évolution. Dans ce silence terrible, c’est comme si je pouvais sentir ce passage du temps, indifférent à toute chose autre que lui-même, autre que sa progression que rien n’arrête. Même la fin du monde, pensé-je, appelons cela : la destruction de cette planète, même la fin du monde n’arrêtera pas le cours du temps, c’est quelque chose qui n’a pas de matière et qui est pourtant la condition de toute matière, rien ne l’arrête, il est le passage même. Allant à pied, je ne vais pas à son allure, non, le temps est infiniment plus lent que moi, mais il me semble que je pourrais comprendre ce que cela signifie que le temps passe, ce que signifie cette longueur des choses mesurée à une aune démesurée, tellement plus grande que moi. Ne me sens-je pas minuscule dans ce cirque ouvert sous le ciel, ne me sens-je pas vulnérable ? Et pourtant, y réfléchissant avec attention, si tout avait changé, rien n’avait réellement changé, vulnérable, ce que je suis, je l’ai toujours été, c’est simplement que je croyais à la fiction du contraire, je croyais à la protection qu’était censée m’offrir la civilisation alors qu’elle ne me protégeait de rien, en vérité, n’était qu’une illusion, en vérité, une illusion de la vérité, une fiction de la réalité, pas un mensonge, non, un mythe, le dernier des mythes. Après la fin du mythe de la civilisation, il n’y aura plus jamais de mythe. Y aura-t-il encore quelque chose ? Cela, nous l’ignorons encore. Pour le savoir, il nous faut vivre. J’ai l’impression d’entendre la voix d’Orsini, je n’ai pas l’impression que c’est ma voix qui parle, j’ai la sensation que ce n’est pas de ma voix que je pale, mais qu’une autre voix parle en moi, une autre voix qui emprunte ma bouche, emprunte mes lèvres pour s’exprimer. Mais c’est impossible, pensé-je, cela ne se peut pas, lui, je ne le connais pas. Mais l’impossible n’est-il pas un possible qui s’ignore ? et c’est moi qui m’interroge tout haut. Alors, j’éclate de rire. C’est bien ma voix. Il n’y a personne autour de moi. Mais ce n’est pas pour cela que je ris, non. Je ris parce que je pense : pourvu qu’il ne soit pas si bête, l’homme dans la montagne, pourvu qu’il ne soit pas aussi bête que moi, pourvu qu’il soit un peu plus profond que cela. Je ne vais pas franchir la route, traverser le paysage, gravir la montagne pour si bête que cela, aussi bête que moi, non, pas pour cela, pour rien au monde, non. Alors, je me remets en chemin. 
Et maintenant, l’ascension.

Seize mars deux mille vingt-quatre.

Tombé, 3. — Qu’est-ce qui tombe ? Est-ce toi qui tombes ? Est-ce moi qui tombe ? Écoute. Timbe. Tambe. Tombe. On dirait de la musique. Tu ne trouves pas qu’on dirait de la musique. Timbe. Tambe. Tombe. Chut. Écoute. Timbe. Tambe. Tombe. Et les paroles, ce serait, je ne sais pas, moi, je ne sais pas, ce serait ça : « Le petit chat est mort », ou n’importe quoi. Écoute. Timbe. Tambe. Tombe. Bon, merci. Voilà qui est assez. Soyons musiciennes, mesdames, musiciens, messieurs, écoutons la musique, mesdames et messieurs, et les oiselles, et les oiseaux, qui tournent dans le ciel, qui tombent dans les eaux, soyons attentives, soyez attentifs, soyons disponibles à la musique, je vous en prie, le petit chat est mort, voyez-vous, et ceci est son requiem. Trois. Quatre. Reprenons. Mesure un. Si vous le voulez bien. Merci. Trois. Quatre. Timbe. Tambe. Tombe. Oui. Plutôt comme cela. Et maintenant, la voix. Le petit chat est mort. Oui. Voilà. Représentez-vous bien la chose quand vous chantez la chose, la mort du chat, représentez-vous le corps autrement agile mais fragile de la petite bête, oui, c’est cela, ne la perdez pas de vue, ne perdez pas de vue la petite bête, imaginez qu’elle perd son équilibre, elle est là, sur le rebord de la fenêtre, elle marche sur le garde-corps, et tout à coup, le corps n’est plus gardé par rien, c’est le faux pas, la maladresse, le drame est proche, impossible de se rattraper à quoi que ce soit, le drame approche, la chute est inévitable, et l’étage trop haut, trop haut pour espérer réchapper de la chute, alors le corps tombe, il est tombé, et quand il touche enfin le sol, il fait un bruit sourd. Imaginez-vous ce bruit sourd avec vos oreilles, oui, voilà, c’est cela, et imaginez-vous, de l’autre côté de la cour intérieure, ouvrez les yeux à présent, ouvrez les yeux et regardez-le, ce drôle de type qui passe son temps à ne rien faire, imaginez-vous qu’il regarde la scène, non parce qu’il regarde cette scène en particulier, non, mais parce qu’il passe son temps à regarder par la fenêtre de sa cuisine ce qu’il se passe dans la cour intérieure, il n’a rien d’autre à faire, imaginez-vous un drôle de type, plus tout jeune, non, qui regarde le chat tomber. Et le chat tombe. Le chat est tombé. Timbe. Tambe. Tombe. Et le type, un drôle de type, regarde le chat tomber. Regarde le chat tombé mais ne le voit pas. Ou peut-être ne le regarde-t-il pas, on ne sait pas, mais au moins alors il le voit, et tout à coup, le drôle de type, il ne sait plus, il ne sait plus ce qu’il a vu ou ce qu’il n’a pas vu, si seulement il y a quelque chose à voir ou s’il n’y a rien à voir. Et le type, le drôle de type, c’est l’auteur. Et il écrit ceci. Timbe. Tambe. Tombe. Essayez de vous représenter la chose. Essayez de sentir la chose. J’entends : le mélange d’effroi et d’incrédulité devant la chose. N’étant pas sûr de ce qu’il a vu, l’auteur, l’auteur peut tout imaginer, tout et son contraire, tout et n’importe quoi, quelque chose ou rien, il peut dire : C’est un chat qui vient de tomber, il peut dire : C’est une chose qui vient de tomber, même si je ne sais pas quoi, il peut dire : C’est un être humain qui vient de tomber, il peut dire : C’est un homme qui vient de se jeter par la fenêtre après avoir assassiné femme et enfants, il peut dire : Je ne sais pas ce qui vient de tomber, il peut dire : C’est une femme qui vient de tomber parce que son mari la bat et que ses enfants sont des monstres d’égoïsme, et ils puent, et ils sont bêtes, et ils sont sales, et ils puent, madame l’assistante sociale, disait-elle avant quelques heures à peine avant de tomber à l’assistante sociale, si vous saviez comme ils puent, il peut dire : Imagine, il peut se le dire, oui, imagine, il peut, il peut dire : Imagine si ce que tu as cru voir tomber, ce n’était pas ce que tu avais cru voir tomber, mais tout à fait autre chose, pas une chose, pas une bête, pas même vraiment un être, mais un monstre, oui, imagine, si c’était le Minotaure que tu venais de voir tomber, cet appartement haussmannien, tu sais, ce ne serait pas simplement un appartement haussmannien, ce serait le labyrinthe originel, l’ancestrale Crète, l’île errante dans la Méditerranée béante, et des bêtes étranges, des monstres antiques, des êtres incompréhensibles à la raison hanteraient les dédales de ces couloirs, et las d’attendre le héros qui donnerait un sens à sa vie, enfin un sens, même absurde, le sens, las de tant d’humanisme, le monstre, imagine, le Minotaure, revenu de tout, fatigué, se serait foutu en l’air, oui, littéralement en l’air, c’est-à-dire en terre, bruit sourd sur le pavé de la cour intérieure, la bête est morte. Timbe. Tambe. Tombe. Mais pardon. Oui ? Oui, pardon, Maestro, je ne comprends pas : n’étions-nous pas partis sur un chat ? Qu’est-ce que vous pouvez être terre à terre, mon bon ami. Ce n’est pas que vous ne comprenez pas, mon bon ami, c’est que vous ne comprenez rien. Le chat, la bête, la chose, le corps, le monstre, le cadavre, le Minotaure, l’Écrivain, c’est tout un. Ce ne sont que des images, des allégories, c’est le son, le bruit de la vie, c’est le bruit de la vie qu’il faut s’efforcer d’entendre, la vie quand elle résonne, la mort quand elle sonne à la porte. Savez-vous le son que fera votre mort ? Non, bien sûr que non, évidemment que vous ne le savez pas. Tout le monde l’ignore. Et que vous dit l’auteur ? Eh bien, que vous dit-il, l’Écrivain ? Il vous dit ceci, écoutez-le bien, il vous dit : Voici le son de votre vie, voici le son de votre mort, et ce qu’il y a d’inouï, c’est que le son de votre vie et le son de votre mort, ce sont un seul et même son, il n’y a pas de différence entre la vie et la mort, tout cela, c’est tout un, tout est un, ou rien n’est un, il n’y a pas de différence, tout se tient, tout s’embrasse, tout s’épouse, tout s’entr’exprime, la chute du grave, du chat, de l’homme, de la femme, du cadavre du suicidé, de ses enfants tuméfiés, du Minotaure ou la chute du Minauteur, c’est tout, tout se tient. Reprenons à la mesure un, si vous le voulez bien. Trois. Quatre. Timbe. Tambe. Tombe. Le chœur à présent. Merci. Le petit chat est mort. Oui, c’est cela, Entendez-vous la différence à présent ? Il faut que vous entendiez la différence résonner dans vos os, il faut que vous l’entendiez résonner dans votre chair. Ce n’est pas “juste de la musique”, voyez-vous, non, ce n’est pas “juste de la musique”,  loin s’en faut, c’est votre vie qui se joue, là, sous vos yeux, dans vos oreilles, la vie même, oui. Il faut que vous le chantiez ainsi. Il faut que voue jouiez ainsi. Que vous le ressentiez ainsi. C’est la partition de votre vie et la partition de votre mort. Et il n’y a pas de partition entre la vie et la mort. La partition fait entendre l’absence de partition. Ce qu’Orsini a voulu nous dire par cet événement banal, c’est qu’il faut être ouvert à la vie, parce que la vie contient la mort, et qu’il ne faut pas avoir peur de la mort, parce que la mort contient la vie. Nous ne nous sommes pas égarés un beau jour dans le labyrinthe, par désœuvrement et l’ennui qui s’ensuit. Non, l’égarement est notre condition. Nous sommes l’égarement. Nous sommes l’étrangement. Nous errons de par le monde à la recherche de quelque chose dont nous ignorons tout. Est-ce un cadavre ? Est-ce une femme ? Est-ce quelque bête étrange ? Est-ce soi-même ? Sommes-nous nous ? Qu’est-ce qui tombe, en effet, quand nous ne le regardons pas tomber mais que cela tombe cependant ? Tout ne tombe-t-il pas tout le temps ? Timbe. Tambe. Tombe. Voilà ce que nous dit Orsini. C’est à la fois superficiel et profond. Parfaitement banal et extraordinaire. C’est formidable, au sens ancien du terme. Si l’on n’y prête pas attention, si l’on ne prête pas attention à la vie, on dirait que rien ne se passe, et pourtant, tout le temps, quelqu’un meurt, tout le temps, un corps tombe. Timbe. Tambe. Tombe. Ce n’est pas vrai que tout va bien. Ce n’est pas vrai que tout va mal. Rien n’est vrai. Tout est vrai. Il faut envisager l’existence autrement. Tout ouvert. Grand ouvert. Les chose qui tombent, à supposer qu’elles soient des choses, les chose qui tombent ne sont pas simplement des choses, ce sont des vérités, ce sont des mensonges, ce sont des truismes, ce sont des épiphanies, ce sont des banalités, ce sont des révélations. Qui se soucie d’un petit chat qui tombe par la fenêtre de sa maison et s’écrase par terre ? Personne ; générale est l’indifférence. Et pourtant, pourquoi ne serions-nous pas déchirés par cette chute ? Comment se fait-il que nous ne soyons pas meurtris de la mort du Minotaure ? Et comment pouvons-nous mépriser à ce point le Minauteur ? Au centre du labyrinthe, c’est un monstre qui se trouve. Au centre un labyrinthe, c’est soi-même que l’on trouve. Pas un reflet. Pas une métaphore. Soi, chair et os, nous qui sommes des monstres, mélange, hybridation, différence, hétérogénéité, pas de génération sans différence, la corruption est homogénéité. Persée tue le Minotaure parce que le Minotaure, c’est lui-même et que la vie abhorre le même. Persée ? Ai-je dit Persée ? Pardon pour le le lapsus calamiteux. Thésée, donc, oui, bien sûr, Thésée tue le Minotaure parce que le Minotaure, c’est lui-même et que la vie abhorre le même. Or, la vie, pour vivre, la vie ne peut que donner la mort. Et la corruption est la génération. Et la tombe, le berceau. Timbe. Tambe. Tombe. Écoutez ce que dit Orsini. C’est si simple. C’est si beau. Reprenons. Votre attention, s’il vous plaît, mesdames et messieurs. Soyons musiciens. Reprenons. Mesure numéro un. Trois. Quatre.

Quinze mars deux mille vingt-quatre.

Tombé, 2. — Quand je suis finalement allé voir dans l’angle mort, il n’y avait rien. Avant mon passage, y avait-il eu quelque chose ? Cela, je ne le saurai jamais. J’ai regardé cet endroit d’une banalité humide, où le soleil ne vient jamais réchauffer le sol, et je me suis demandé, jetant un œil aux fenêtres de l’appartement du rez-de-chaussée qui donnent sur cet espace froid, comment on pouvait vivre ainsi. À vrai dire, vivre ainsi, ce n’est pas si mal, il y a bien des manières de vivre plus mal, et cette remarque que je venais de faire m’a semblé un peu imbécile, comme si je cherchais à me venger de l’absence de la chose chue sur l’environnement de l’endroit où la chose chue aurait dû tomber, et moi la trouver. Rien n’était tombé du ciel, fallait-il que je me rende à l’évidence. Mais quelle évidence quand, en réalité, je n’avais rien vu ? Si je n’avais rien vu, était-ce qu’il n’y avait rien à voir ou qu’on me cachait quelque chose ? J’ai levé les yeux vers la fenêtre d’où il m’avait semblé que la chose était tombée, et là-haut non plus, il n’y avait rien. Rien ne tombe de nulle part. Et il n’y a rien à voir, nulle part. J’ai levé les yeux vers la fenêtre de la cuisine de mon appartement d’où j’avais cru voir la chose tomber, mais là-haut non plus il n’y avait rien. Tant mieux, me suis-je dit, sans trop savoir pourquoi. Je me suis dit qu’il était grand temps de me trouver une activité afin d’occuper mes journées, mon désœuvrement me conduisant manifestement à inventer des histoires là où il n’y a pas matière à, là où il n’y a rien. Et puis, quelles histoires : « Alors, de quoi ça parle ton nouveau livre, Jérôme ? Oh, un truc génial : c’est l’histoire d’un chat qui tombe par terre. » Est-ce bien sérieux ? Je suis remonté à l’appartement en pensant à tout cela, à l’absence de sérieux de mon existence, au peu d’importance de mon existence, les autres — et par « les autres », j’entendais : « les autres écrivains » —, les autres couchent avec des princesses au sang bleu, transpercent les classes, sauvent le monde et la Palestine avec, et toi, regarde-toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu traînes entre l’appartement et la cour intérieure de l’immeuble où tu vis, inventant d’insignifiantes histoires à dormir debout, tu ne mérites même pas le titre d’écrivain, tu mérites tout juste de disparaître dans l’oubli. Peut-être exagérais-je un peu, montant les trois étages qui conduisent à mon appartement, peut-être, mais quelque chose me déplaisait dans cette histoire, ou dans cette absence d’histoire, comme s’il manquait un morceau, un sens ou une partie de sens qui éclaircirait les phénomènes : ce n’est pas tous les jours que des corps tombent par la fenêtre et viennent s’écraser sur le sol, pas tous les jours, en tout cas, moi, c’était la première fois que je voyais ça. J’ai haussé les épaules, je me suis trouvé absurde, essayant de justifier par l’impossible mon ennui. Et on ne peut pas dire que je ressemble à James Stewart, non. Pour me changer les idées, je suis sorti de chez moi, il faisait beau à Paris cet après-midi-là. Et j’ai oublié cette histoire de chat, cette histoire de chute. Pourtant, cette nuit, j’ai rêvé d’une tache noire qui allait et venait dans mon champ visuel. Elle était petite tout d’abord, presque invisible à l’œil nu et puis, elle grossissait, grossissait jusqu’à envahir tout l’écran de mes rêves. Au moment où l’écran de mes rêves allait devenir tout noir, la tache s’est transformée en oiseau. J’ai levé les yeux au ciel, et dans le ciel parfaitement bleu de cette fin d’hiver, j’ai vu une tache noire qui tournait en cercle au-dessus de ma tête. Non, me suis-je dit dans mon rêve, ce n’est pas au-dessus de ma tête, non, l’oiseau tourne au-dessus du monde. Et l’oiseau tournait au-dessus du monde, et tournait de plus en plus vite, et je ne savais plus bientôt si c’était une tache, un oiseau, ou des ailes mécaniques qui s’apprêtaient à fondre sur le monde pour qu’y descende l’ange de la mort, l’ange de la rédemption, l’ange de la destruction. Dans la scène suivante de mon rêve, se projetant sur l’écran de moins en moins bleu de mon rêve, j’étais en train de courir et, si je ne voyais pas ce qui était en train de me poursuivre, je sentais une menace de plus en plus pressante, et je courais à en perdre haleine, tâchant d’échapper à cette invisible tache qui me poursuivait, toujours plus vite, toujours plus loin, mais vers où ? Où suis-je ? me suis-je demandé sur l’écran de mon rêve gris tombée de la nuit à présent, où suis-je ? Et je ne savais pas où j’étais, je ne savais pas où je courais. Étaient-ce les couloirs de la mort, les couloirs de la vie, les dédales du labyrinthe, la tache était-elle un monstre mi-homme mi-animal qui me poursuivait, était-ce sa victime que j’avais vu choir la veille par la fenêtre de mon appartement ? Tout à coup, j’ai vu un recoin sombre à main droite où il m’a semblé que je pouvais trouver refuge. Je m’y suis précipité et, tâchant de faire le moins de bruit en tachant de reprendre mon souffle, je me suis adossé au mur, regardant en tournant la tête vers l’arrière pour voir si le monstre me poursuivait encore. Combien de temps suis-je resté là, à guetter, à attendre, à tâcher de reprendre mon souffle ? Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que le temps m’a paru infiniment long et infimement bref en même temps et que la collision de ces deux temps, je ne sais pas pourquoi ni comment j’en ai eu soudain la parfaite conscience, la collision de ces deux temps m’a semblé être à l’origine de tout : de mon hallucination, de la réalité de la chute, de la métamorphose des animaux, des monstres, de mon désœuvrement, de l’ennui des héros blessés, de la vie même, oui, de la vie même, et encore que je ne parvenais à m’expliquer comment, je savais que c’était rigoureusement vrai, que je venais de comprendre quelque chose qui allait changer ma vie. Au moment où je m’apprêtais à prononcer ces mots qui allaient changer ma vie, il s’est fait une grande lumière partout autour de moi, très vive, mais pas aveuglante, non, très vive, mais très claire. Je n’étais pas ébloui par la lumière, j’avais les yeux grand ouverts, mais je ne voyais rien, rien que cette intense clarté, cette lumière parfaitement claire mais dont je ne saurais dire la couleur, si je m’écoutais, je dirais que c’était une lumière sans couleur, mais cela a-t-il un sens, une lumière sans couleur ? Et puis, un grondement sourd s’est fait entendre, de plus en plus fort. Et, comme la lumière, s’il était sourd, il n’était pas assourdissant, je l’entendais parfaitement. Je me suis même dit : Tiens, je n’ai plus d’acouphènes. Le son sourd devenait de plus en plus fort et, bientôt, la pénombre s’est faite partout autour de moi, en même temps que la lumière qui s’était faite autour de moi, et ce fut le silence en même temps que le bruit le plus fort, fort mais pas assourdissant, et tous ces contraires ne se contredisaient pas, et je n’étais pas étonné qu’ils ne se contredisent pas, non, il me semblait parfaitement logique qu’ils ne se contredisent pas. Je me souviens que je me suis dit : Mais comment avons-nous pu vivre si longtemps dans un monde illogique ? Et par là, je voulais dire, je le comprenais sans le dire, dans mon rêve, je n’avais pas besoin de le dire, je le comprenais, dans un monde où les contraires se contredisaient sans jamais pouvoir coexister. Et comment cela me paraissait logique, à présent, je ne le comprends plus. Je me suis réveillé avec ce sentiment d’une logique de la contradiction, comme si les choses pouvaient tomber et ne pas tomber en même temps, choir et ne pas choir, comme si tout pouvait exister en même temps, tout et son contraire, quelque chose et rien, sans que cela n’implique nulle contradiction. Et je me souviens qu’au réveil, je ne fus pas perturbé par cette idée, non, au contraire, j’ai ressenti une grande paix. Si on m’avait demandé pourquoi, je n’aurais pas su le dire, mais ce n’était pas à cause de l’indicibilité de la chose, non, ce n’eut pas été la peine de parler, — on aurait vu.

Quatorze mars deux mille vingt-quatre.

Tombé. — J’ignore de quelle nature est ce corps qui vient de tomber, et même si c’est bien un corps qui vient de tomber. Je sais que quelque chose vient de tomber, j’ai entendu cela faire un bruit sourd en touchant le sol depuis l’endroit d’où c’était tombé, je ne sais pas d’où c’était tombé, je suppose que c’est tombé depuis une des fenêtres de l’immeuble en face, et je peux même supposer laquelle puisqu’il n’y en a qu’une seule qui soit ouverte, mais je ne sais pas ce que c’est, ce que c’est comme corps, ni même si c’est un corps. Tout ce que j’ai vu, c’est la chute d’une masse noire, une chute assez rapide, à la vitesse d’un petit corps qui tombe depuis une fenêtre située au troisième ou au quatrième étage d’un immeuble haussmannien, et puis j’ai entendu le bruit sourd dont je viens de parler, un bruit comme celui d’une masse qui heurte le sol qui est le terme de sa chute, et je ne puis donc que supposer que c’était un corps, mais pas un corps d’humain, non, je dirai le corps d’un animal, petit, un chat probablement, il y a un chat qui vit dans un appartement situé à main droite quand je regarde depuis la fenêtre de la cuisine l’immeuble de l’autre côté de la cour intérieure, je le vois parfois, sa maîtresse lui a installé une sorte de petit transat qui est accroché au garde-corps de la fenêtre la plus à droite des deux, et c’est peut-être ce chat qui est tombé de la fenêtre avant de s’écraser par terre. Cela, je ne peux pas le voir depuis la fenêtre par où je ne regardais pas mais par où j’ai vu la chute, je ne peux pas le voir parce qu’il y a un bâtiment, l’arrière-boutique du bistrot situé en bas de l’immeuble sur le boulevard, un petit bâtiment plus long que large et dont l’extrémité la plus proche de l’immeuble du fond de la cour intérieure crée un angle mort entre la base de l’immeuble tout au fond à main droite et l’angle extérieur du bâtiment de l’arrière-boutique du bistrot. En sorte que, si je voulais savoir avec précision ce qu’il vient de se produire, si c’est la chute du corps d’un animal ou d’une chose, pour le savoir, il faudrait que j’aille voir ce qu’il y a de visible dans cet angle mort, mais peut-être n’y a-t-il rien de visible dans cet angle mort, cela, n’étant pas allé voir, je l’ignore, pour le savoir, il faudrait que je sorte de chez moi, descende les étages, sorte de l’immeuble, passe sous l’espèce de tunnel que forme l’entrée de l’immeuble sous l’immeuble qui donne sur le boulevard, traverse la cour intérieure, m’aventure dans cet angle mort qui ne le sera plus dès lors, et regarde ce qu’il s’y trouve, si seulement il s’y trouve quelque chose, quelque chose comme un petit corps chu. Et, s’il y avait effectivement quelque chose à voir, s’il y avait effectivement quelque chose de tombé, pas simplement une chose, non, mais un corps, le corps d’un être vivant, humain ou animal, que ferais-je ? Vers qui me tournerais-je ? L’appartement d’où le corps est tombé semble vide, en tout cas, la chute à l’extérieur n’a provoqué aucune réaction à l’intérieur, la concierge est absente depuis hier, les ouvriers qui travaillent à la rénovation de l’appartement du rez-de-chaussée situé à main gauche quand je regarde la cour intérieure depuis la fenêtre de la cuisine, que pourraient-ils y faire si un chat venait de tomber du haut de la fenêtre du troisième ou du quatrième étage, en auraient-ils seulement quelque chose à faire, si un chat venait de tomber de la fenêtre du troisième étage de l’immeuble où ils travaillent, et appelle-t-on la police pour la chute d’un chat du haut de la fenêtre de l’appartement de sa maîtresse ? Appelle-t-on la police, — tout simplement ? Où se situe la limite entre ce qu’il convient de faire et ce qu’il ne convient pas de faire ? Les idées que je me fais à propos de la plausible chute dans le vide d’un corps sous la forme d’une masse noire qui passe fugacement dans le champ de vision et attire donc l’œil, c’est un mouvement réflexe, mais le temps que l’on regarde effectivement, c’est trop tard, il n’y a plus rien à voir, il n’y a plus que l’écho extrêmement bref du bruit extrêmement sourd, quasi inaudible, qu’a fait le corps tombé au moment où il a rencontré le sol sur lequel il tombait mettant ainsi un terme à sa chute, ces idées ne sont-elles pas liées à ma fascination pour le film de Hitchcock, Rear Window, ce film que j’ai toujours aimé avec une rare passion, quand même il m’arriverait de temps à autre de lui préférer d’autres films de Hitchcock comme North by Northwest ou Vertigo, parce qu’il est lié à mon enfance, parce que je l’ai vu dans mon enfance et que, quand je pense à ce film, je pense que la première fois que je l’ai vu, j’étais enfant, et alors penser à ce film, c’est penser à mon enfance, pas seulement au film, je vois mon enfance à travers le film, le film à travers mon enfance, toujours je vois double, et je le vois bien, déjà, ce n’est plus de la chute de cette masse noire que je parle, non, c’est du film d’Alfred Hitchcock à travers lequel je vois mon enfance quand je pense, et travers lequel, aussi, il faut bien que je le reconnaisse, je regarde la réalité, ne le sont-elles pas, ces idées ? Parfois, nous plaisantons avec Nelly : depuis cette fenêtre, le pauvre Jeff n’aurait pas eu grand-chose à se mettre sous la vue pour passer le temps, ce n’est pas la femme du voisin qui serait morte, mais lui, et d’ennui, oui. Alors, n’est-ce pas que moi aussi, je veux faire comme dans les films américains ? Mais n’est-elle pas ridicule, ridicule et pathétique, ma pauvre version du film à suspense avec mon chat tombé du toit, même pas, de l’étage numéro trois ? Je le crois, oui, je suis obligé de le croire, c’est la réalité qui m’impose cette croyance. Que faire alors, — rien ? Qui a une vision, comme qui a vu la Vierge, dit : « Je l’ai vue, elle était là », dit : « Je sais ce que j’ai vu », mais moi, en vérité, je ne sais pas ce que j’ai vu, puis-je fonder quelque croyance que ce soit, quelque romance que ce soit, quelque ambiance que ce soit, sur cela que je ne sais pas ce que j’ai vu. Ai-je seulement vu quelque chose ?  De mes yeux, vu. Oui, j’ai vu une trace noire passer au bord de mon champ de vision, mais cela, comment savoir si c’était une chose ou si ce n’était pas une chose, si ce n’était pas non pas une vue mais une vision ? Tout à l’heure, quand j’ai regardé de nouveau par la fenêtre, je me suis aperçu que la fenêtre d’où j’avais supposé que la masse noire était tombée, cette fenêtre était à présent fermée, alors qu’elle était ouverte quand la masse noire était tombée. Oui mais, même cela, qu’est-ce que cela prouve, il faut qu’une fenêtre soit ouverte ou fermée, ou bien faut-il imaginer que, dans un excès d’indétermination de la réalité, la fenêtre soit toujours et ouverte et fermée, et si elle l’était, ouverte et fermée, simultanément, qu’est-ce que cela prouverait, qu’est-ce que cela prouve ? Rien ne prouve rien du tout, non, c’est la vérité, voilà tout. Et peut-être, le chat, la chose, le corps ou l’être sont-ils et tombés et pas tombés, et chus et déchus, comment savoir, oui, comment savoir quand tout ce que l’on sait c’est que l’on ne sait pas ce que l’on a vu ?

Treize mars deux mille vingt-quatre.

Hier, au moment de me coucher, j’ai une idée qui me revient cycliquement. Évidemment, après que je l’ai eue, j’ai le plus grand mal à m’endormir. Je tourne et me retourne dans mon lit, je pense à autre chose, écoute le morceau que G. envoie que nous avons enregistré avec R., samedi, ce qui ne fait rien pour lénifier l’atmosphère, bien au contraire. Pense, pense, pense, ne cesse de penser même quand, dehors, les ivrognes du bar d’en bas braillent leur bière tiédasse à m’en empêcher. Mais ce matin, encore que le réveil soit quelque peu difficile, je ne suis pas fatigué, non, j’écris neuf § pour le texte que je veux enfin achever (cf. trois avril deux mille vingt-trois), en tout, dans la journée, j’en écrirai au moins treize (au moment où j’écris, la journée n’est pas encore terminée, ne préjugeons de rien), plus une remarque sur le § 229, ensuite je vais courir, et courant, je m’aperçois que je cours à une allure bien plus vive que celle à laquelle je cours habituellement ces derniers temps, ce que la machine qui me tient lieu de répertoire numérique des courses confirme. Ce texte, j’avais prévu de l’achever à Gênes, l’été passé, mais évidemment, je ne l’ai pas fait. En un sens, c’est tant mieux. Il aura voyagé. Et les dates et lieux de l’écriture que je veux marquer à la fin de l’ouvrage, contrairement à mon habitude, en apporteront le témoignage. Midi, à la table du déjeuner, Daphné est fatiguée. À un moment du repas, je la vois qui se passe la main sur le visage. Ce n’est pas un signe de faiblesse, mais je le note quand même, et lui demande si tout va bien. Ce à quoi elle me répond : « Je pense. » La première fois que Daphné m’a fait une réponse de cet ordre, elle avait à peine plus de deux ans. Nous venions de nous installer à Marseille et, un jour que je l’accompagnais à la crèche, voyant cet air qu’elle avait encore aujourd’hui quand je lui ai demandé comment elle allait, j’avais demandé à Daphné à quoi elle pensait. Elle m’avait répondu : « À rien. » Tout à l’heure, quand j’ai commencé à écrire cette page (ce que j’ai écrit à ce moment-là, je l’ai supprimé), j’ai songé que je devrais effacer les premières versions (c’est le mot qui convient, en effet) disponibles encore aujourd’hui en ligne de la découverte de la singularité, qui s’appelait alors tout simplement versions, que j’entends donc finir d’ici la fin de l’année (ne me reste à présent plus que 8 §§ à écrire, si je compte bien), mais je me suis ravisé parce qu’il me semblait que la présence en ligne de ces versions (les deux cents premières, écrites en 2014) ne posaient pas de problème, elles sont comme un sorte de strate de l’écriture, qui peut bien demeurer, qui bien disparaître, cela ne change rien à l’écriture. Est-ce que l’impression de ce journal changerait quelque chose à son écriture ? Tout à l’heure, en rentrant à la maison après avoir accompagné Daphné à ces cours de théâtre et de danse, je me suis arrêté dans cette boutique de photocopie de la rue de Fleurs pour offrir à Daphné cette boîte de crayons qui se trouve en vitrine et devant laquelle je passe quasi tous les jours. D’abord, j’ai pensé l’acheter pour moi, mais Daphné atomise mon égoïsme naturel. Tant mieux. Dans la boutique, j’ai demandé au vendeur combien cela me coûterait d’imprimer les quelque 1800 pages, plus en réalité, de mon journal. Il a eu l’air étonné que l’on puisse écrire autant et m’a dit : « Vous avez écrit 1800 pages ! » — je lui ai répondu que oui, j’avais écrit 1800 pages, en plus de mes livres publiés et autres —, mais quand il m’a dit que cela me coûterait environ 170 euros, voire donc un peu plus, moi, c’est le prix qui m’a étonné. J’ai lâché un : « Ah ouais, putain… » pour avoir l’air normal, et j’ai payé les crayons que je vais offrir à Daphné. 

Douze mars deux mille vingt-quatre.

Un bol de riz complet, des filets de maquereau, le tout à l’huile d’olive, un pamplemousse, rose, comme mon eau de toilette, de Corse, comme moi, ne sont pas un menu de Carême mais y ressemblent toutefois. Il pleut. J’ai froid. Ce mardi, douzième jour du mois de mars de l’an de grâce deux mille vingt-quatre, me dis-je, mon journal pourrait s’arrêter à cette dernière phrase, cela ne ferait pas beaucoup de différence. Ce matin, je suis allé courir et, une fois rentré à l’appartement, j’ai fait ma séance de gainage. Et ensuite ? Eh bien, ensuite, j’ai eu tout un tas d’idées dont je ne sais absolument pas quoi faire. Certaines ne font que me conforter dans des conceptions qui sont déjà les miennes, autant dire qu’elles n’ont aucun intérêt, d’autant moins que le fait de les formuler consisterait à avoir une opinion sur tel ou tel sujet, ou du moins à en donner l’impression, ce à quoi je me refuse avec obstination, quant aux autres, je ne sais pas, peut-être manquent-elles de force, peut-être est-ce moi qui manque de force. Ce matin, avant d’aller courir, j’ai cherché des livres dans la bibliothèque. Comme elle n’est pas rangée par ordre alphabétique d’auteurs comme elle l’était avant et comme elle devrait l’être au présent, chaque recherche d’un livre est une expédition dont rien ne garantit le succès. Et ainsi, avec une régularité moins grande que ce que l’on pourrait craindre, m’arrive-t-il d’acheter des livres que j’ai déjà. Comme les leçons américaines d’Italo Calvino dont je possède deux exemplaires dans la même édition grand format avec jaquette sans jamais l’avoir lu. Mais ce matin, j’ai trouvé ce que je cherchais. En cherchant ce que je cherchais, je suis tombé sur un livre dont l’auteur avait signé un service de presse pour Nelly, un mot gentil, et je me suis dit, en parcourant rapidement des yeux la quatrième de couverture, ce n’était pas lui que je cherchais, il ne fallait pas que je perde trop de temps, je me suis dit que cela exigeait un réel métier de faire avec régularité des livres parfaitement dans l’air du temps et totalement dépourvus d’originalité. De métier, oui, ai-je fini par me dire, mais de talent (sans même parler de « génie », ce mot honni), assurément, non. Mais rien de tout cela ne me dit quoi faire des tas d’idées que j’ai, de ces idées qui ne me confortent pas dans ce que je pense déjà, mais donnent des indications d’endroits où aller où je ne suis jamais allé. Littéralement, cela ne pose pas de problème d’avoir l’idée d’aller dans un endroit où je ne suis jamais allé, il me suffira d’y aller. C’est métaphoriquement que les choses se compliquent et mes idées me semblent demeurer sans usage. Sont-elles bonnes ou sont-elles mauvaises ? Je n’en sais rien. Pourquoi savoir si elles sont bonnes ou si elles sont mauvaises, il faudrait que je trouve qu’en faire. Ou alors le fait de ne savoir qu’en faire est-il l’indice que ce sont de mauvaises idées ? Mais peut-être sont-ce elles qui sont bonnes et moi qui suis mauvaise, si je n’en fais rien, de ces idées, comment savoir jamais qui de nous deux est bonne et qui est mauvaise, ce n’est pas possible. Je m’arrête. Je regarde la pluie qui tombe par la fenêtre. Me fais remarquer que, ce matin, étant allé courir, j’ai dû passer entre les gouttes, il ne pleuvait pas. Irai-je courir demain matin ? Je consulte la météo : selon les dernières prévisions, il ne devrait pas pleuvoir à ce moment-là, ni après, d’ailleurs. Mais peut-on se fier aux prévisions météorologiques ? Il ne fait pas froid, me dit la météo, et pourtant, moi, je frissonne. À qui peut-on se fier ? À personne, ou presque personne. Même pas à soi-même, c’est dire l’état dans lequel nous sommes. Dans quel état suis-je ? Dans l’état de quelqu’un qui, autre que celui de se contenter de les avoir, ne trouve pas d’usage à ces pensées et se demande dès lors à quoi bon avoir des pensées si c’est pour ne pas savoir qu’en faire, ne vaudrait-il pas mieux qu’elles me laissassent tranquille, ces pensées, si je ne sais pas quoi en faire quand je les ai, mais tout comme on ne choisit pas d’avoir des pensées, pas d’avoir les pensées que l’on pense, on ne choisit pas de ne pas avoir de pensées, pas d’avoir d’autres pensées que les pensées que l’on a que les pensées que l’on pense. Ce mardi, douzième jour du mois de mars de l’an de grâce deux mille vingt-quatre, me dis-je, mon journal pourrait continuer indéfiniment à s’écrire, mais il ne le fera pas, il faut que je trouve un usage pour mes pensées. Je m’arrête. Je regarde par la fenêtre. Il pleut. J’ai froid.

Onze mars deux mille vingt-quatre.

Oui. — Le sens de la vie consiste en ceci : découvrir quelque chose que l’on puisse faire tous les jours qu’il nous est donné de vivre jusqu’à notre mort, et le faire. Le sens de la vie consiste à répondre sans tricher ni se mentir à soi-même : « Oui » à la question : « Mais tu te vois faire ça jusqu’à la fin de tes jours ? » Oui. Le sens de la vie est une affirmation. Le sens de la vie est un oui. Le sens de la vie est une détermination — d’aucuns diraient « une foi », mais point n’est besoin de transcendance pour donner un sens à sa vie —, le sens de la vie est une discipline — d’aucuns diraient « un rituel », mais point n’est besoin de transcendance pour donner un sens à sa vie. Le sens de la vie n’est pas approbation, mais affirmation, le sens de la vie ne dit pas « oui » à tout, il est la découverte de ce à quoi je puis dire oui à l’infini. Le sens de la vie est affirmation infinie, affirmation de l’infini. Le sens de la vie est un « oui » inconditionnel apporté en réponse à la question posée par Nietzsche : « Voudrais-tu de ceci encore une fois et d’innombrables fois ? » (Le gai savoir, § 341.) Oui. Le sens de la vie lie ainsi ensemble le cercle microcosmique de la répétition quotidienne du même et le cercle macrocosmique de l’éternel retour du même et, dans le bouclage de cette boucle infinie, le sens de la vie ne cesse de dire « oui ». Le sens de la vie n’identifie pas le microcosme et le macrocosme, il les relie l’un à l’autre dans la spirale de toute existence. Le sens de la vie ne fait pas de mystère, il est clair, il n’exige rien d’autre que cette vie-ci pour se mettre en œuvre et devenir réel. Et, chaque jour, le monde est réinventé. Oui.