J’ai mal dormi. Je ne sais combien de temps il m’a fallu — tourner, retourner, me lever, me recoucher — pour m’endormir. Une fois le sommeil trouvé, qui plus est (qui moins est ?), j’ai rêvé que je cassais les lunettes de mon beau-père parce qu’il avait invité B. et F. à dîner alors que moi, il ne m’avait pas invité, évidemment, il ne m’aime pas, ce qui représentait pour moi une façon scandaleuse de confisquer ma vie, d’en prendre indûment possession, comme si elle était à lui. Le décor du rêve était étrange — non, pas étrange du tout : franchement laid, j’avais l’impression que la scène se déroulait dans une voiture grise, ou devant cette voiture, devant et dedans, peut-être, je ne sais plus exactement, mais je me souviens que les portières (peut-être pas toutes) et le coffre étaient ouverts. J’étais très mécontent et casser des lunettes, lunettes que mon beau-père ne porte pourtant pas, contrairement à moi, était un geste de révolte contre l’inacceptable, l’intolérable. Je viens de dire que mon beau-père ne porte pas de lunettes, mais ce n’est pas tout à fait vrai, il en porte pour lire, des lunettes cassées et rafistolées avec du fil de fer, ou quelque chose comme ça. Est-ce à dire que je déteste ce qui est cassé ? Ce n’est pas exactement cela, non. Mais peut-être que oui. Parfois, l’imperfection des choses me touche plus violemment que d’autres : je sais que les choses ne peuvent pas demeurer intactes, qu’elles s’usent, mais toutes les usures ne se valent pas. Par exemple, sur la partie supérieure de ma Gibson, sur l’angle un peu arrondi du bois, il y a une partie où le vernis est parti. C’est là que mon bras droit repose quand je joue. Et, à force de jouer, comme j’ai cette guitare depuis 1992, le vernis est parti, la couleur aussi, on voit le bois brut apparaître. Or, cette usure est belle. Elle est le souvenir dans l’objet de son contact avec mon corps, elle est le signe visible et tactile (quand on passe la main dessus, on sent l’endroit où le vernis manque) de l’union de l’objet et de mon corps : pendant que je joue de cet instrument, mon corps et l’instrument ne font plus qu’un, la preuve, là, il y a quelque chose en moins, et peut-être, y a-t-il quelque chose en plus, quelque chose d’incorporé en moi, en échange, comme ce vernis parti de là pour arriver ici, et en disant ici, je désigne la partie intérieure de mon avant-bras, au niveau de ce muscle qu’on appelle « le petit palmaire », je crois, et qui est particulièrement développé au bras droit. Cette usure, fruit de l’échange entre le vernis de l’objet et le muscle de mon bras, moins de vernis et plus de muscle, est-elle une preuve de la réalité de la réalité ? J’aime à le croire. Mais l’usure de la chose cassée parce qu’on n’en a pas pris soin, qu’on rafistole tant bien que mal, aussi, n’est-ce pas ? Oui. Alors, quelle est la différence puisque toutes les deux démontrent la réalité de la réalité ? Eh bien, toute une esthétique, c’est-à-dire : une philosophie de la vie, pour dire les choses ainsi, se trouve là, dans cette différence entre une chose qui est la même qu’une autre et pourtant ne l’est pas, la même qu’une autre. Quand j’ai regardé cet endroit de l’univers, l’absence du vernis de ma guitare, l’autre jour, et que je l’ai comparée à la forme de mon bras qui vient rencontrer là un lieu à épouser, une arête arrondie de bois, je n’y ai pas songé tout de suite, mais c’est la plus grande partie de ma vie que je voyais gravée là, dans la marque laissée par mon bras dans la réalité, une marque qui, supplément de beauté, n’était pas une fin en soi, le bras n’ayant jamais été posé là pour y laisser sa marque, le bras s’était trouvé là pour faire de la musique, mais était un accident. Et, c’est ce que je me dis à présent, ainsi, plutôt que de la cacher comme le voudrait le kitsch, cette usure, faut-il la laisser, non pour la montrer, mais pour la voir.
5.5.24
Je préférerais dormir, ou que le temps passe, ait déjà passé. Préférerais à quoi ? Je ne sais pas. À rien. À tout. À n’importe quoi. Est-ce que je classe cette journée parmi les journées que je n’ai pas forcément envie de vivre ? Non, je ne crois pas. Alors quoi ? Alors, rien. J’ai eu des idées, aujourd’hui. Des mauvaises, dont il m’a fallu un certain temps pour me débarrasser, sans rien faire de particulier, non, seulement attendre qu’elles passent, qu’elles aient passé, qu’elles ne soient plus. Et puis, d’autres, dont je ne sais pas forcément si elles sont bonnes ou si elles sont mauvaises, une que j’ai déjà eue, notamment, et que j’ai laissée ainsi, pas tomber, non, à l’état de pure idée, sans rien faire pour qu’elle passe à l’acte, sans rien faire pour qu’elle passe à l’être, sans rien faire que l’avoir. Peut-être certaines idées sont-elles destinées à n’être que cela, des idées, je ne sais pas si cela fait partie de leur essence ou quoi, c’est vrai, si toutes les idées passaient à l’acte, il y aurait trop d’êtres sur terre, ou plus du tout, peut-être, je ne sais pas. Non, décidément, je ne sais pas. Je ne sais pas grand-chose. Mais comment savoir si une idée doit passer à l’acte ou pas ? Tellement de mauvaises idées passent à l’acte chaque jour, c’est dommage, si on écoutait la vie, si on était attentif à elle, il y en aurait moins, on vivrait mieux. « Vie » est un mot qui me convient mieux que « nature ». « Nature » me semble faux, qu’on trouve dans des phrases qui l’opposent au mot « culture », des phrases qui parlent de « retour à la nature », de « protection de la nature ». « Nature » s’oppose peut-être à « culture », oui, mais pas « vie ». À quoi s’oppose « vie » ? Je veux dire, à part « mort » ? Et encore, même « mort » ne s’oppose totalement à « vie ». Je peux dire : « Je vais mourir », « Je suis mortel », « Je sais que je vais mourir parce que je suis mortel », oui, mais la vie, elle, la vie va-t-elle mourir ? Sans doute pas, non. Les problèmes apparaissent, je crois, quand on va à l’encontre de la vie. Mais qu’est-ce que j’entends par « aller à l’encontre de la vie » ? Je pourrais donner des exemples, en effet, mais cela n’éclaircirait vraiment pas la question. Peut-être, d’ailleurs, doit-elle rester obscure, la question. Crois-tu ? Non, bien sûr que non. Je crois même le contraire. La vie est clarté. Elle apporte la clarté. Ce que je peux faire, c’est apprendre à la sentir. Apprendre à l’écouter, y être attentif. Si nous étions plus attentifs à la vie, nous commettrions moins d’erreurs, nous aurions moins de mauvaises idées et, quand nous en aurions, des mauvaises idées, parce que je crois qu’il est impossible de ne pas en avoir, des mauvaises idées, nous nous laisserions le temps de nous en débarrasser, nous aurions cette patience qu’il faut pour que les choses qui doivent être aient lieu, au lieu de faire être les choses qui ne doivent pas avoir lieu. « Vie » ne s’oppose à rien, — s’il n’y a pas de vie, il n’y a
quarantaine
Ce matin, alors que moi-même je l’avais complètement oubliée, parce que quelqu’un, pendant la nuit, avait téléchargé un fichier (je l’ai vu au réveil en consultant, comme chaque jour, les statistiques de mon site, ça m’occupe), je me suis souvenu de cette espèce de revue dont j’avais eu l’idée au début du confinement en 2020. Pour être exact, le numéro téléchargé durant la nuit par quelque être inconnu reprend la maquette de l’espèce de revue, mais pas exactement. La raison en est simple mais, dans la mesure où elle implique une personne dont je n’aime pas à me ressouvenir, je la tairai. De toute façon, elle est sans importance. On pourra donc ajouter de tête la mention quarantaine 4 : 2020 en bas à gauche de la première et, ainsi, l’illusion sera parfaite. À l’exception du Corps de mon voisin (le conte à la maquette différente), toutes ces histoires font partie de ce qui est devenu depuis mon livre de contes, Tout est de l’art. Voici les liens vers les textes, profitez-en, téléchargez-les, lisez-les, faites ce que vous vous voulez, mais passez une bonne journée.
Jérôme
Quarantaine 1 : Histoire de Walter Spältinger (un voisin)
Quarantaine 2 : Conte des clones
Quarantaine 3 : Ivan Deulofeu devant le souterrain
Quarantaine 4 : Le corps de mon voisin

4.5.24
Ce qui touche, c’est la distance. Hier, je me suis enfin décidé à aller voir le film de Wim Wenders, Perfect Days, et c’est ce que j’ai ressenti : un grand éloignement, un écart quasi infini. Et, pourtant, toute la beauté de ce personnage qui ne dit pas un mot pendant de longues minutes était rendue sensible par cette distance même, par le lointain, qui n’était pas une étrangeté, mais une autre familiarité. Une vie réglée, sans grands événements, qui aurait envie de la vivre aurait compris quelque chose d’important, je crois, sur le sens de l’existence. Or, c’est comme s’il n’y avait plus personne pour vivre des vies comme celles-là parce que tous vivaient la même, à de négligeables variations près, une vie vécue par d’autres, c’est-à-dire conçue par d’autres, voulue par d’autres, pas par moi. Raison pour laquelle, peut-être, on fait venir ici des gens d’ailleurs, pour qu’ils vivent les vies qui ne sont pas touchées par la grâce de notre désir préfabriqué. Tout à l’heure, je suis sorti. Il faisait gris, mais la lumière était belle. J’ai pris mon appareil photo avec moi et deux photographies de la Fontaine des quatre parties du monde. Ensuite, j’ai traversé le jardin, je me suis assis sur une chaise, j’ai collé mon œil dans le viseur, et j’ai attendu que quelqu’un passe, puis quelqu’un d’autre, et j’ai pris deux autres photographies comme cela. Finalement, j’ai gravi les quelques marches d’un escalier, et j’ai pris une dernière photographie, celle d’une statue d’une reine de France dont j’ai oublié le nom, en contreplongée, à main droite, on voit le ciel gris, à main gauche la cime des arbres sur le fond de laquelle la statue de la non-dite reine se détache, de la même couleur que le ciel au-dessus de nous. J’ai rangé mon appareil photo dans mon sac, j’ai glissé les photographies dans une pochette en cuir que j’ai achetée à Prague il y a fort longtemps et, après ne pas avoir vue Nelly et Daphné dans le jardin, et pour cause, elles n’y étaient pas, je suis rentré à la maison. Si c’était tout ce que j’avais fait de la journée, cela aurait suffi à justifier mon existence aujourd’hui. Le sentiment que l’on s’adonne toutefois plus volontiers au superflu — adonnement auquel je succombe moi aussi, cela va de soi — est-il une sorte de révolte calme contre le monde contemporain ? Sans doute, car il est difficile de supporter tous ces cris qui déchirent un silence autrement plus nécessaire qu’eux. Encore que le mot de « révolte » ne convienne pas, non, il n’y a rien de révolté dans la simplicité, tout y est distant, pas indifférent, lointain, au sens de : qui voit un peu plus loin. Avoir le nez collé contre sa vie, comme qui a le nez collé contre la vitre a de grandes chances de ne pas la voir, est le meilleur moyen de ne pas la vivre. D’en vivre une autre, insignifiante. Le sens ne se décrète pas dans de grandiloquentes et fracassantes sentences, il faut avoir la patience d’assister à sa manifestation.
3.5.24
À quels signes est-ce que je sais que la vie peut être vraie ? Eh bien, quand je ne me dis pas : « Oh là là, il faut encore que je … » (où on peut remplacer les … par écrire, par exemple, oui, par exemple). Alors que, quand je travaillais chez Grasset, par exemple, il m’arrivait si souvent de me dire : « Oh là là là, il faut encore que j’aille travailler aujourd’hui » que, parfois, n’en pouvant plus, je demandais à Nelly d’appeler pour dire que j’étais malade et que je n’irais pas travailler aujourd’hui. Est-ce que c’était glorieux ? Non. Mais c’était toujours mieux que de devenir fou ou d’en finir avec la vie, qui vaut mieux que le travail, en tout cas, la mienne, oui, elle vaut mieux que le travail. La vie des autres ? Je ne sais pas. C’est à eux de voir. Je crois que je l’ai déjà raconté, mais il me paraît nécessaire de le dire derechef aujourd’hui : le premier jour de travail chez Grasset, le midi, Nelly et moi, nous sommes allés déjeuner au Square Récamier, et là, entre mon sandwich et Nelly, j’ai fondu en larmes. J’avais conscience d’avoir raté ma vie, conscience que tout ce que je voulais, j’étais en train de passer à côté, qu’au lieu d’être l’écrivain connu que je rêvais d’être, j’étais le larbin de la bourgeoisie germanopratine, l’élite de ta mère la pute la nation, je me sentais déclassé, humilié, et c’était trop pour moi. Il y a quelques jours de cela, j’ai reçu le dernier livre de Gérard Guégan, le Chant des livres. Quelques jours plus tôt, Gérard m’avait demandé mon adresse et, quand le livre est arrivé, j’ai songé qu’avant, c’était moi qui mettais les livres sous pli pour les envoyer à leurs destinataires. J’aurais pu me dire : « La boucle est bouclée », mais non, je ne crois pas, non, Grasset n’est pas une boucle que j’ai envie de boucler de quelque manière que ce soit, Grasset, c’est un cauchemar, un mauvais souvenir, la honte de ma vie, tout ce que tu veux, aussi, tout ce que je puis faire, c’est briser la boucle. Évidemment, contrairement à ce que l’on pensait de moi chez Grasset (et, en ce sens, Grasset, c’était un peu comme ma famille, où on trouvait que je ne parlais pas beaucoup, preuve que j’étais bête, certainement, mais cela, aussi, je l’ai déjà raconté, et je ne ressens pas la nécessité de le répéter aujourd’hui), je ne suis pas demeuré, je sais très bien que briser cette boucle n’aura strictement aucun impact sur l’économie de la république des lettres, mais ce n’est pas une raison de ne pas le dire, pas une raison de ne pas le faire. Les boucles, c’est un peu comme les cheveux, le problème, c’est les nœuds. Une boucle trop serrée forme un nœud, qu’on ne démêlera pas sans douleur, à supposer, bien sûr, qu’on puisse seulement le démêler, parfois, il vaut mieux couper. C’est ce que j’ai fait, couper. Les boucles, en fait, c’est mieux de les raser, quand la vie est glabre, on y voit plus clair, sinon, dans toute cette confusion, on finit par ne plus s’y reconnaître, on perd son chemin. Est-ce que je sais où je vais ? Le pire, c’est que je crois que oui, oui. Je l’ai toujours su. Ou, en tout cas, cela fait longtemps que je le sais. Si j’avais cru la vie telle qu’on la vit chez Grasset, les mensonges sur la vie qu’on y colporte, j’aurais fini par le perdre, mon chemin, et devenir gris, devenir triste, devenir vieux. Il faut fuir ; quelquefois, c’est le meilleur moyen de retrouver son chemin. Quand j’ai relu l’espèce de postface à la vie sociale que j’ai écrite il y a un certain temps déjà sous la forme d’un hors-texte, d’un tiré à part, et qui est aussi une critique de la république des lettres faite depuis le parcours du livre (refus, incompréhensions, etc.), j’ai été frappé de me trouver en parfait accord avec moi-même, et cette critique — qui n’est pas le tout du texte, mais une partie seulement — me mettait en joie, aussi parce qu’elle jette un jour d’une grande clarté sur le livre proprement dit. On peut lire le livre sans avoir lu ce texte, mais il ouvre une perspective qui l’inscrit dans le temps, la vie, concrète, réelle, pour ainsi dire. Et de la vie dans cette perspective-là, chaque jour, je puis me réjouir d’avoir encore à la vivre, d’avoir encore la chance de la vivre.
2.5.24
Avant d’aller courir dix kilomètres, ce matin, presque dès le réveil, j’ai écrit un chapitre de plus pour tombe. Que je voudrais ne plus appeler tombe., mais autrement, Loin de Thèbes, me suis-je dit, ce matin, après être allé courir. C’était le chapitre 15. Ensuite, après être allé faire des courses dans l’idée de préparer un repas pour ma petite famille ce soir, j’ai consulté les journaux, et je n’ai rien ressenti ; j’avais l’impression que le monde dont me parlait la presse n’était pas le monde dans lequel je vis, ou alors que je vis dans un monde à l’intérieur de ce monde-là et que ces deux mondes ne communiquent pas, que leurs parois ne sont pas poreuses, non, mais étanches, oui, parfaitement étanches. Ce n’est pas vrai, je le sais, mais c’est l’impression que j’avais. Tout m’a semblé indifférent, non pas par indifférence, mais par étrangeté. J’étais étranger à tout cela. Combien sommes-nous, me suis-je demandé, à être touchés par cette indifférence, à être indifférents, comme je viens de le dire, non pas par indifférence, mais par étrangeté ? Sur le moment, cette question du nombre ne m’a pas paru être déplacée, mais à présent, oui. Qu’est-ce que le nombre pourrait bien changer ? Est-ce que le sentiment d’étrangeté qui est le mien serait plus « légitime », comme on dit de nos jours, s’il était partagé par de nombreuses personnes que si j’étais le seul à le ressentir ? Ne serait-ce pas comme dire : Mon livre est « légitime » parce que des centaines de livres en tout point identiques au mien ont déjà été écrits ? Moi, écrivant un livre, je cherche à écrire un autre livre, un livre différent de tous les autres livres, ceux que d’autres ont déjà écrits et ceux que moi j’ai déjà écrits. Je ne pourrais pas écrire un livre en ayant le sentiment de refaire la même chose. Et j’ai beau savoir que c’est à peu près la règle générale — refaire le même livre encore et encore, sans vergogne, simplement parce que, avec le cynisme le plus assumé, on a trouvé un truc qui marche et qu’on le refait encore et encore, même si c’est éculé, pour l’argent —, cela aussi m’est indifférent. tombe., ou loin de Thèbes, comme je vais désormais l’appeler, donc, ne ressemble à rien de ce que j’ai fait et, même si je n’ai pas tout lu, ne ressemble à rien, je crois, de ce qui a été écrit jusqu’à présent. Et ce n’est pas une qualité du texte en soi, non, c’est une qualité pour moi, pour me donner l’envie de l’écrire. En pensant à ce livre que je suis en train d’écrire, tout à l’heure, je me suis fait remarquer que ce livre, je n’avais pas eu envie de l’écrire. Quand j’ai commencé loin de Thèbes, qui ne s’appelait même pas encore tombe. alors, n’avait pas encore de nom alors, j’avais en projet d’écrire d’autres livres (Paris, l’Italie, les tombes qui, une fois regroupés, formeraient un ensemble cohérent, ou du moins articulé), mais pas ce livre. Ce livre, littéralement, je n’ai pas voulu l’écrire : c’est lui qui s’est imposé à moi. Je l’élabore à présent, réfléchi à la construction, au déroulement, à divers développements, mais le livre en tant que livre, en tant qu’idée, désir, écriture, je ne l’ai pas voulu. Et rien que cela, c’est une chance : la chance de l’indétermination. Je ne pourrais pas être l’un de ces écrivains banals qui se répètent sans cesse, recommencent inlassablement l’interminable socio-analyse de leur famille, singent des figures défuntes ou se regardent le sexe à longueur de journées en se le titillant complaisamment. Je ne pourrais pas, et ça tombe plutôt bien, — je ne le fais pas.
1.5.24
Ai-je quelque chose à dire ? Il m’arrive de penser que ce journal est mon vampire et que, si je ne l’écrivais pas, j’écrirais d’autres choses bien plus intéressantes que celles que j’écris ici, mais je n’en sais rien, en vérité, c’est une idée comme ça, comme il y en a tant, comme j’en ai tant, un peu trop, peut-être. Peut-on avoir trop d’idées ? Cela, non plus, je ne le sais pas. Et puis, quelle importance ? Les idées viennent, les idées s’en vont, personne ne les a, elles vivent leurs vies, étranges éclipses, étonnantes éclaircies. Lisant quelqu’un qui — je serais bien incapable de dire qui, quel était son nom, tout ce dont je me souviens, ce que c’était une femme qui s’exprimait — se réjouissait publiquement de rentrer enfin chez elle, au pays natal, c’est-à-dire, après des années passées à Paris, précisait-elle, je me suis souvenu que moi, je ne suis de nulle part — cela m’est apparu clairement, tout d’un coup, avec une lucidité plus grande que d’habitude, en général, je ressens une nostalgie étrange parce que sans objet —, et cela ne m’a pas fait de peine ; non, c’est la réalité, c’est tout. « De nulle part », dis-tu, sauf de France, non ? Oui, je suppose que oui, mais il me semble qu’il y a cette immense nuance que la France, ce n’est pas quelque part, ce n’est pas un endroit, en tout cas, moi, je ne me la représente pas ainsi. Mais alors comment te la représentes-tu ? Comme une langue : la France, c’est la langue française, et une langue, ce n’est pas un pays, c’est tellement plus vaste que cela, c’est infini. Je me souviens que le père de J. citait souvent cette phrase de Bachelard : « Je ne vis pas dans l’infini car, dans l’infini, on n’est pas chez soi. » (Je crois qu’il disait, avec le fort accent autrichien qui était le sien : « Je ne vis pas dans l’infini parce que l’infini, ce n’est pas ma maison. ») Et je me souviens aussi que, le jour où, cette phrase, je l’avais dite à mon tour à C., ce dernier, particulièrement imbécile et passablement désagréable, comme à son habitude (peut-être vaut-il mieux donc que je n’aie pas d’amis, quand on voit les amis que j’ai) avait éclaté de rire. Moi, à vrai dire, je n’ai jamais très bien compris ce que cette phrase voulait dire. Ou plutôt, je crois que nous vivons tous dans l’infini quand même nous n’en aurions pas conscience, en un sens qui est moins celui de l’infini de l’espace que l’infini des langues. Le langage est inépuisable. C’est pour cela que je n’apprécie guère les critiques du langage, qu’elles viennent de l’au-delà ineffable du langage ou de l’en-dedans supposé fasciste de la langue. Les critiques du langage sont paresseuses : elles voient des êtres partout, même là où il n’y en a pas, et reprochent à ce qui n’en est pas de ne pas répondre à ce qu’elles projettent sur lui. Je suis de nulle part, c’est vrai ; chaque fois que je cherche un quelque part d’où je pourrais être, je m’aperçois que ce n’est pas chez moi, que je n’ai pas de chez moi, j’entends : pas de chez moi qui me précède. Ma condition est un exil sans patrie. Je suis de nulle part parce qu’il n’y a nulle part où je puisse retourner. Cet exil sans patrie, je le vis comme une absence d’origine, l’absence d’origines fixes, fiables, pour ainsi dire, celles qui facilitent les choses quand on se définit pour les autres : « Moi je suis… » Là, il y a une place vide, une inconnue : « Moi, je suis x ». Peut-être faudrait-il ainsi que je m’invente un pays, que je me façonne une île imaginaire, l’Ixie, dont je pourrais dire alors que j’en viens, et que j’y retourne dès que j’ai un peu de temps devant moi. Belle Ixie, ouvre-moi tes rivages, je m’apprête à toucher terre.
30.4.24
Après que j’ai couru dix kilomètres, je me suis arrêté et, là même où je me tenais debout, j’ai fermé les yeux, et là, debout, les yeux fermés, tout m’a semblé clair : tout est faux, ai-je pensé, et tout est parfait. La perfection enveloppe la conscience du faux. Il y a quelques années de cela, quand une amie m’avait raconté qu’elle allait se faire refaire les seins (ô beauté de la langue française, guide mes pas vers la lumière), je m’en suis souvenu ensuite, poursuivant le fil de mes pensées en rentrant à l’appartement à pied, c’était rue de Fleurus, précisément, je me suis souvenu que j’avais été choqué, non à l’idée qu’une femme puisse se faire refaire les seins, mais à l’idée qu’elle le fasse, elle, c’est-à-dire : une amie. Il est vrai que, depuis, je n’ai presque plus d’amis, mais je ne m’imaginais pas que l’un de mes amis puisse préférer la falsification de la réalité à la réalité elle-même. Inconsciemment, pour moi, entrait dans la définition de ce que c’est qu’un ami, l’idée que cet ami préférerait toujours la réalité à sa falsification pour quelque raison que ce soit : esthétique, politique, que sais-je encore ? Et je me suis souvenu que j’avais pensé — que ce soit une bonne ou une mauvaise pensée que celle-là, cela m’importe peu, je me contente de dire la stricte vérité — que je ne pourrais pas être ami avec une femme qui se fait refaire les seins parce que l’idée qu’elle se fait d’une taille de seins désirable est plus grande que la taille réelle de ses seins, bref, que je ne pourrais pas être ami avec quelqu’un qui préfère son fantasme à la réalité. Sans humanité, me suis-je fait la réflexion, pas de faux. Pas de vrai non plus, peut-être, mais le vrai n’est pas problématique, il est trivial dans la plupart des cas, mais surtout pas de faux, pas de fausse conscience, pas de fabrication d’une réalité qui ressemble à la réalité, à la fausseté près. Mais Jérôme, m’objecterait peut-être un ami si seulement j’en avais un, comment parviens-tu à concilier l’affirmation que tout est faux avec l’affirmation que tout est parfait ? Ces propositions ne sont-elles pas contradictoires puisque, comme tu sembles le laisser entendre, le faux est une imperfection, le faux est un défaut ? Eh bien, lui répondrais-je à cet ami imaginaire qui pose de si bonnes questions qu’on dirait les miennes — n’est-ce pas cela, en effet, qu’un ami, un autre soi-même différent de soi-même ? —, eh bien, c’est la conscience du faux : tout est faux et tout est parfait parce que la perfection enveloppe la conscience du faux. L’humanité fausse — ce qui ne signifie pas qu’elle soit fausse elle-même, elle rend faux —, mais elle a conscience, ou du moins elle peut parvenir à la conscience du faux, distinguer le faux, faire la part entre la réalité et le faux, les vrais et les faux seins. Il y a une quarantaine d’années s’est développée en philosophie la théorie des truth-makers (les « vérifacteurs ») — pour résumer, la théorie selon laquelle il y a quelque chose, un événement, par exemple, qui rend vraies les propositions —, et c’est étonnant, cette fascination pour le vrai alors que la majeure partie de l’activité humaine ne consiste pas à découvrir le vrai, mais à fabriquer du faux. Et par là, par « fabriquer du faux », c’est-à-dire, je ne pense à la fiction, la fiction ne se fait pas passer pour vraie, même quand elle est une fiction de fiction (auteur imaginaire, homonyme, pseudonyme, etc.), mais à quelque chose de beaucoup plus ordinaire, comme de se faire refaire les seins, par exemple, mais il y aurait d’innombrables exemples à donner. L’activité humaine en tant que productrice de faux fausse le monde et plus les êtres humains produisent du faux, plus il est difficile de distinguer le vrai du faux. C’est le problème typique que pose le progrès : le progrès tend à rendre le faux indiscernable du vrai, l’artificiel aussi vrai que nature afin de parvenir, au terme du progrès, à dépasser la nature, à être plus vrai que nature. Ce qui ébaubit les plus naïfs dans l’intelligence artificielle, c’est cela, justement, l’indiscernabilité du vrai et du faux. Or, pour ainsi dire, le progrès progresse, mais il ne fait pas de progrès. Pline l’Ancien, déjà, dans son Histoire naturelle racontait les aventures de Zeuxis et Parrhasius : Zeuxis, écrit-il (XXXVI. 5), « eut pour contemporains et pour émules Timanthès, Androcyde, Eupompe, Parrhasius. Ce dernier, dit-on, offrit le combat à Zeuxis. Celui-ci apporta des raisins peints avec tant de vérité, que des oiseaux vinrent les becqueter ; l’autre apporta un rideau si naturellement représenté, que Zeuxis, tout fier de la sentence des oiseaux, demanda qu’on tirât enfin le rideau, pour faire voir le tableau. Alors, reconnaissant son illusion, il s’avoua vaincu avec une franchise modeste, attendu que lui n’avait trompé que des oiseaux, mais que Parrhasius avait trompé un artiste, qui était Zeuxis. » Les oiseaux se trompent parce que, dans leur univers, tout est vrai ; les peintres se trompent parce que, dans l’univers humain, tout est faux. Tout est faux et tout est parfait, ai-je dit pour commencer, c’est que la conscience du faux sauve in extremis la perfection du parfait.
29.4.24
Thoreau en 1854 : « Our inventions are wont to be pretty toys, which distract our attention from serious things. They are but improved means to an unimproved end, an end which it was already but too easy to arrive at. » Au fond, n’est-ce pas la critique que nous sommes fondés à adresser à toute forme de progrès ? Ce dernier laisse non seulement intact le plus important, mais surtout il nous en détourne, il concentre notre attention ailleurs, la confisque, l’absorbe, la consomme, nous en prive. Car, contrairement au progrès qui est inépuisable, notre attention est limitée. Elle est finie. Parfois, même, nous voudrions la mobiliser, mais il n’y en a pas plus, c’est comme si elle s’était volatilisée. Or, ce n’est pas vrai, elle ne s’est pas envolée, elle a été captée et utilisée à d’autres fins que celle à laquelle elle est destinée. Elle a été épuisée. Notre attention n’est pas faite pour consommer du temps, mais pour l’organiser, lui trouver un sens. Le progrès nous fait désormais accroire que le plus important n’est pas le plus important, que le sens ne compte pas, que tout peut être substitué à n’importe quoi, du moment qu’on peut lui attribuer la même valeur, et que le fait qu’il soit difficile, voire impossible, parfois, de faire la différence entre une chose et une autre est la preuve irréfutable qu’elles sont identiques. Qui parvient encore à faire la différence ou cherche malgré les évidentes difficultés causées par le progrès pour parvenir à faire la différence à faire la différence se trouve aux frontières de la folie, sur une ligne abstraite où le sens et le non-sens se confondent, se convertissent sans cesse l’un dans l’autre, où les formes sont brouillées, les contours flous, les phrases changent de sens cependant même qu’on est en train de les lire en sorte que, à la fin, elles disent le contraire de ce qu’elles disaient au début et que, peut-être, en vérité, la fin est le début, à moins que ce ne soit l’inverse, en vérité, comment savoir, tout est tellement embrouillé, et je me sens si fatigué, il est tard, très tard, déjà, où avais-je donc bien pu passer pendant tout ce temps, dans quelle faille de l’univers ai-je bien pu m’égarer ? Égaré, c’est le mot juste, oui. Égarés, nous le sommes tous, oui. Et il n’y a pas de guide pour sortir du labyrinthe où notre chemin s’est perdu, pas de fil, pas de fille de roi pour nous tirer de notre mauvais pas, tout cela, ce sont des notions d’avant, il y a bien longtemps qu’elles sont caduques, le progrès a fait son œuvre, et on ne l’arrête pas, non, à chaque époque de l’histoire, tout recommence : le progrès ne fait que commencer. Et comme on ne peut arracher nos propres pensées de notre corps, ces pensées qui ne nous appartiennent pas, que d’autres ont pensées pour nous afin de nous les faire penser, il faudrait fuir, oui, fuir, mais où ? Se trouve-t-il un endroit sur terre qui échappe encore au maillage satellitaire ? Et, à supposer que oui, pour combien de temps encore ? Combien de temps faut-il au progrès pour arriver ? Note que je ne prêche pas la haine du progrès. Mais alors quoi ? Je ne sais pas. Rien. Ou le revers de l’égarement : l’oubli, la disparition, ce silence étrange où l’on s’entendra enfin parler.
28.4.24
Pour ne pas devenir fou, il me faut embrasser la folie. Oublier le ressentiment que je conçois en haïssant ses causes. Qu’elles le soient, haïssables, ses causes, la mise au jour de ce fait me semble vaine, en pure perte. Je suis là, me tiens dans le flux de l’univers et ce qui coule sur ma peau comme au plus profond de ma chair, inonde mes os, je le sens, cela est invivable. Immonde. Et pourtant, cela, c’est la vie. Quand même je voudrais vivre une autre vie que la mienne — j’entends : une vie radicalement différente de la mienne —, je ne le pourrais pas. La forme des vies qu’il est possible de vivre est déterminée a priori par des agences qui me sont en tout étrangères. Et qui voudrait se réfugier quelque part dans les bois ne transformerait en rien le monde, ne le rendrait pas meilleur, loin de là, mais continuerait d’y vivre cependant, semblable à l’autruche, s’enterrant seulement pour ne plus rien voir, ne plus rien savoir de rien. À mon rêve naïf de vivre au bord d’un étang quelque part en Dordogne, ce matin, un article dans le journal est venu répondre de façon définitive par les mots que voici : police de l’eau. J’ai d’abord cru à une outrance journalistique, la chose est fréquente de quelque bord politique qu’elle vienne, mais non, il n’en est rien ; — ce n’est que la réalité. Et ainsi, à qui rêve de rejouer la scène originelle du bord de l’étang de Walden sur n’importe quelle rive intérieure, l’administration du territoire répond par la négative et demande ses papiers d’identité. Plus rien ne doit échapper au contrôle intégral, ni l’intimité (cet autre article qui s’interrogeait sur le caractère problématique ou non de la levrette ne se concluait-il pas sur cette sentence sexologique, je cite : « Le plaisir est en soi un acte militant » ?) ni l’espace où habiter, ni les fantasmes, ni les désirs, ni les rêves, ni les pensées, il en va de l’intérêt des personnes, de leur bien, et il n’y a rien in fine qui ressemble tant à un régime totalitaire qu’un régime démocratique. L’impossibilité d’avoir des pensées à soi, des sentiments à soi, d’habiter un espace à soi, voilà la forme que prend la folie. Et à mesure que la civilisation avance, c’est la possibilité même, non seulement de mener, mais d’imaginer une vie authentique — ou, plus prosaïquement, modérément sauvage — qui est niée. On ne peut pas prononcer un mot sans le faire précéder de son autosocioanalyse, on ne peut pas faire un pas sans établir au préalable son bilan carbone, et qui ne dresse pas chaque jour la liste des micro-agressions dont il s’est rendu coupable commet un péché mortel. Toute parole est suspecte, tout geste déplacé. Il faudrait pouvoir arracher ses propres pensées de son corps et les jeter au loin, mais cela non plus n’est pas possible : naturellement, nous sommes des êtres culturels, et tout ce que nous vivons, c’est la vie des autres.
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