17.4.24

Moments dans l’être, moments dans la vie, ai-je rêvé cette nuit ? Moments où je me sens bien, c’est-à-dire dedans sans reste, moments où je me sens mal, envie de sortir prendre l’air. « Dedans sans reste », qu’est-ce que cette intériorité, intériorité à quoi, je demanderai, et à cela, je ne sais que répondre ? Marchant sous les poutres gravées de feu de la tour de Montaigne à Saint-Michel du même nom, je me suis senti profondément ému, par l’être qui dure de l’existence, et la présence de ces sentences qui n’étaient pas plaquées sur un lieu à elles étranger, mais intériorisé dans l’habitat, dans l’habitacle. La tour tourne le dos au château, comme s’il fallait se détourner de quelque chose pour se tourner vers une autre, la tour tourne, c’est son principe même, à l’extrémité de l’enceinte, à la frontière, sur la frontière, à l’extrême limite entre le dedans et le dehors, une chose et puis une autre. Si l’on se détourne d’une chose, c’est moins contre cette chose même que pour cette autre chose, l’inconnue, fût-elle ce qui de nous est le plus intime. Étages de l’habitat qui communiquent entre eux par un escalier à vis, mais aussi des ouvertures, trappes qui circulent du dedans au dehors, le son de la chapelle monte à la chambre cependant que les coffres de Michel descendent par un système de poulie du cabinet pour être chargés sur des carrioles avant de partir en voyage, et enfin la librairie où l’écriture indique le sens de la déambulation, monter à main droite, faire le tour de la pièce, descendre à main gauche, laquelle est devenue droite entretemps, remonter par l’allée centrale, inverser et recommencer. La tour tourne autour de tout. Cette nuit, à un moment entre le sommeil et le réveil, j’étais occupé à rêver d’une orgie où une femme notamment était en train de traire dans sa bouche le formidable sexe sombre d’un être qui se tenait debout derrière elle et dont je ne voyais que le membre turgescent, être qui n’était déjà plus tout à fait humain, mais semblait quelque animal fantastique, et ce fut la seule image claire que je conservai de ce rêve qui saillait sur le fond de corps enchevêtrés aux poses incompréhensibles quand je m’éveillai. Je ne me suis pas senti excité au réveil, ce dont j’avais rêvé me semblait avoir été juste là, comme s’il était parfaitement normal de rêver d’orgie où des êtres fantastiques copulent avec d’humaines femelles, et après tout, pourquoi ne le serait-ce pas ? J’ai failli écrire une phrase sur « la norme », ensuite, « ce qui est normal et ce qui ne l’est pas », mais je ne le ferai pas. Je veux parler d’autre chose, mais de quoi ? Tout à l’heure, sur la route du retour de Saint-Michel-de-Montaigne, Daphné tenait son carnet ouvert sur les genoux et, les yeux fermés, traçait avec le crayon que je venais de lui offrir chez les Eyquem des lignes à l’aveugle sur une page blanche. Et puis, elle ouvrit les yeux, regarda ce qu’elle venait de faire et traça d’autres traits, les yeux ouverts cette fois. Ensuite, elle me demanda son livre, pas celui avec la bande dessinée, l’autre, me dit-elle, et elle se mit à lire. La voyant faire, essayant de ne pas donner l’impression que je la regardais, j’ai trouvé mon mode de vie tellement imbécile, avec tous mes écrans qui avalent tout le temps qu’ils me volent, tellement plus imbécile que le sien que je me suis vu, vivant plus simplement que je ne le fais, dans une vérité plus grande que je ne le fais — je crois que c’est le mot qui convient, « vérité » —, simplement avec un livre, un crayon et un carnet pour tout équipement. Et « vérité », en effet, je ne crois pas le mot déplacé, entre nous et laquelle il y a tant d’obstacles, tant de diversions. Car, qu’y a-t-il de plus incroyable, et de plus beau, qu’une enfant qui dessine les yeux fermés ? Pourquoi ne demeurons-nous pas des enfants qui dessinons les yeux fermés ? Comment cela se fait-il ? Comment cela se peut-il ? Il faut changer, oui. Il faut changer de vie.

16.4.24

Si j’avais les moyens de mes goûts, je ne serais pas forcément plus heureux mais je serais nécessairement beaucoup plus riche. Ce qui signifie que ma vie ne s’en trouverait pas grandement changée. Aussi, la question se pose-t-elle de savoir pourquoi j’ai les goûts que j’ai ? S’agit-il d’une anomalie personnelle dans l’évolution de l’espèce ? Ou bien d’un phénomène inhérent à toute transition de classe dans l’histoire d’une lignée ? Moi, descendants d’immigrées, d’ouvriers, de bergers insulaires, sur l’échelle de la transfugue sociale, je me situerais ainsi à un niveau intermédiaire entre une position et une autre, dans une sorte d’inconfort moral, donc. Ce que ce selfie sociologique peut bien vouloir dire (d’aucuns, jamais avares de mots, parleraient d’auto-analyse), je n’en ai pas la moindre idée. Probablement rien, mais alors pourquoi me livré-je à pareille logorrhée ? À ce sujet aussi, le mystère demeure entier. On a beau multiplier les explications, on se trouve toujours un peu à côté de la réalité. Mes goûts n’ont pas besoin de moyens pour se réaliser, ils existent, un point, c’est tout, changeant comme tout le reste au gré du temps, au gré du vent, et je n’ai pas besoin d’argent pour les matérialiser ; ils n’ont pas besoin de matière, ce sont des atmosphères, des attitudes, des manières de faire et des manières de voir le monde. Et cela, qui est le plus difficile à saisir, c’est le plus important. Est-ce pour cela — tâcher de fixer des impressions, des intentions, des inclinaisons autrement impossibles à fixer — que les gens écrivent ? Pour qui écrit bien, je le crois, en effet. Exercice de précision, de détermination (pas au sens contraire d’indétermination, mais  au sens de suite dans les idées), moins de fixation que d’appréhension, de compréhension. C’est la saison où éclosent les roses. Depuis que nous sommes arrivés, je les observe pousser, c’est-à-dire écarter de leurs pétales tirant sur le rouge le vert de l’enveloppe. Si j’en crois mes calculs spontanés (de pures suppositions infondées), les premières fleurs devraient être complètement ouvertes avant notre départ. Si j’étais ce genre de personne, je verrais là une sorte de présage. Mais je suis le genre de personne qui, si elle devait trouver un titre ultime au recueil infini de ses pensées, intitulerais ce dernier d’un mot simple et ample à la fois, Expériences. Où cette personne note, par exemple, des choses comme : « Jacinthe des bois. Primevère des bois. Bouton d’or. » Cet ouvrage serait-il différent de ce journal ? à vrai dire, je ne le crois pas. J’ai toujours dit que c’était faute de mieux si j’avais appelé ainsi ce texte aussi long que ma vie, parce que je ne savais pas où j’allais le commençant, même le quotidien s’est imposé peu à peu, ce texte qui n’a rien à voir avec ce que l’on entend par ce mot banal de « journal » et où, la plupart du temps, il ne se passe rien. Est-ce à dire que j’écris afin qu’il se passe quelque chose dans ma vie ? C’est une idée, oui, mais pas la mienne, je crois. Si j’avais les moyens de mes goûts, tu sais, je n’écrirais peut-être pas, je me contenterais de vivre, tout bêtement. Et peut-être, oui, faut-il un manque, quelque chose de cassé pour écrire. Sinon, à quoi bon ? Qui n’a pas quelque chose de cassé, de manqué, de manquant, peut bien écrire, certes, je ne dis pas le contraire, c’est même la majorité des x qui font ça, mais pourquoi, au fond, oui, pourquoi ? Aujourd’hui, j’ai franchi trois fois le Styx. Voilà, avec les roses quasi écloses, pour la partie proprement « journal » de mes expériences.

15.4.24

Le temps que je perds parfois à simplement exister, serait-ce mieux si je le passais dans une chambre cryogénique en attendant de trouver quelque chose de plus intéressant à faire ? Mais combien de temps ? Cela, je ne le sais. À force de fabriquer du temps libre, ne fabriquons-nous pas de plus en plus de néant, non de cette matière sombre où tout se perd, trou noir de l’étant, mais de ces formes colorées aux lumières aveuglantes où, faisant une moue avec la bouche, la touriste allemande dans la fleur de l’adolescence se prend en selfie devant la grotte de Lascaux cependant que Mutti promène le chienchien et Vati tire sur son clope ? « Pourquoi ? » est un cri du cœur qui ne remonte probablement pas aux origines de mon humanité européenne, quand des envahisseurs venus d’Asie réduisirent à l’état de vestiges grossiers et obsolètes d’un passé lointain les paisibles gens de Néandertal qui vivaient là avant eux, avec leurs rites et leurs cultes, leurs ornements et leurs funérailles, il y a environ 40000 ans, à l’époque, déjà, en effet, on n’arrêtait pas le progrès, mais s’avère bien plus récent, en fait, peut-être date-t-il d’hier, d’ailleurs, c’est-à-dire de ma naissance, au jour du déluge, avant il n’y eut rien, jamais, et surtout pas de frère, et après ? après, ce sera l’âge de Daphné, du moins, je l’espère. Si, aujourd’hui comme hier, nous sommes condamnés au progrès, des migrations de populations en condamnant d’autres à l’extinction, le paradoxe, n’est-ce pas qu’il n’y a pas de progrès, et que c’est, depuis l’aube de l’espèce, la même histoire qui se raconte, laquelle on peut voir des deux côtés, comme aventure formidable ou comme horrible carnage, côtés qui ne sont qu’apparences diverses, en fonction des goûts, des inclinations, des sensibilités du moment, d’une seule et même réalité : il n’y a pas de chose en soi, le temps passe et les êtres meurent. Qu’il faille entreprendre un voyage de 20000 ans dans le passé, eût-il lieu, ce voyage, dans la reconstitution climatisée d’une des plus célèbres grottes aux parois peintes du monde, au fond, et malgré le kitsch du toc et son mépris de l’éthique, ce n’est pas le moindre mérite du progrès, il faut toujours regarder des deux côtés avant de traverser. Mais « Pourquoi ? », telle est la question que je ne puis m’empêcher de poser, bien que je sache qu’elle ne recevra pas de réponse, ou bien par hasard seulement, parce qu’en elle se love toute ma détresse, toutes mes angoisses, et mes passions aussi, mes fantasmes, mes désirs et mes délires, mon envie de vivre, mes craintes face à l’avenir, la conscience de ma misère et de ma nullité, une sorte de foi irréductible en moi-même qui méprise toute transcendance, la croyance en l’innocence du devenir, et ce, malgré les innombrables indices de sa culpabilité, et mon espoir d’enfant magnifique. « Comment penser sans dépenser ? », si ce n’était pas quelque jeu de mots douteux, je crois que la question mériterait d’être posée. Mais je ne le fais pas, ou alors par antiphrase, disant tout et son contraire. C’était faux, mais j’ai été ému, ou alors peut-être qu’il faisait un peu trop froid, ou alors peut-être que j’avais un peu trop honte, mon casque sur les oreilles dans lesquelles un guide péruvien me racontait des merveilles et des blagues quotidiennement répétées auxquelles on se sentait obligé de s’esclaffer. La vie est belle, mais peut-être pas à ce point. Je ne sais pas, quand je suis sorti de là, je me sentais étonnamment bien, comme tous les jours ces derniers jours. Est-ce que je deviens incurablement con ? Est-ce symptôme de sénilité précoce ? Le bonheur ? Quelle horreur. Et dire que tout cela — j’entends : l’histoire de l’humanité — est due à peu de choses, quasi rien, comme le coït face à face.

14.4.24

Je n’ai pas envie d’avoir des idées sur tout ce sur quoi il faut avoir des idées pour espérer être quelqu’un d’important. Je n’ai pas envie d’avoir des idées sur le conflit au Proche-Orient, je n’ai pas envie d’avoir des idées sur l’avenir de l’Europe, je n’ai pas envie d’avoir des idées sur les violences inter, intra, extra, ou je ne sais quoi communautaires, je n’ai pas envie d’avoir des idées sur l’état des États-Unis de l’Amérique, je suis certain que les gens qui ont des idées à ces sujets sont des gens formidables, sinon nombre d’entre eux ne seraient pas des gens importants, cela va de soi, mais cela ne m’intéresse pas, ce n’est même pas que cela ne me touche pas, non, cela ne signifie pas, par exemple, que je ne me sente pas ému par la douleur des gens qui souffrent, il faut être ému par la douleur des gens qui souffrent, mais je n’y puis rien, et ce n’est pas que je me sente impuissant, non plus, non, ce n’est pas cela, mais alors qu’est-ce que c’est ? Ce n’est rien, justement. Qu’est-ce alors ? Quoi ? ce n’est pas la bonne question. Laquelle alors ? Où ? Où alors ? Ici. Là où je suis allé marcher ce dimanche matin. Il faisait chaud et j’ai cheminé autour du lieu où nous résidons, sans trop savoir où j’allais, je n’étais pas loin de la civilisation, non, j’étais juste à côté, mais il m’est arrivé d’avoir un peu peur de m’être perdu, j’ai tourné autour du lieu, à l’aveugle, me fiant à mon sens de l’orientation pour suivre la direction, m’aidant d’une flèche, d’une indication jaune de-ci de-là pour avancer sur le chemin, marchant au milieu des fleurs, des plantes sauvages qui poussaient, tapis bleu et jaune et blanc des fleurs vertes, des animaux volatiles qui s’expriment en cancan ou en volant, des lézards qui prennent la fuite à l’entente d’un pas. Au début de cette boucle périgourdine, je me suis arrêté quelques instants devant un lieu qui m’a semblé idéal. Il avait toutes les caractéristiques de la perfection : la simplicité, l’absence d’affectation, la sobriété. Et j’ai pensé : voilà un habitacle idéal en un lieu parfait. Et j’ai été réjoui par cette pensée que le monde abrite encore ce genre de lieux où je puisse désirer vivre non parce qu’ils expriment la richesse et la réussite sociale, mais parce qu’ils expriment tout le contraire : l’économie de moyens et la distance. Que faut-il d’autre, en fait, me suis-je demandé, que faut-il d’autre, en fait, pour être heureux sur terre ? Suivant mon chemin, je me suis dit : Rien. Tout est là. Tout est parfait. Et peut-être, oui, est-ce vrai qu’entre beaucoup dans ces sentiments de l’illusion propre au citadin qui, sortant de sa grande ville, une ou deux fois l’an, s’enivre du charme de la campagne. C’est vrai, mais cela ne m’a pas empêché de marcher. J’ai ramassé un bâton en chemin et je suis allé, ainsi, sans croiser personne, toujours suivant mon chemin, me disant que ce bonheur que je ressentais, le bonheur de marcher un bâton à la main, exprimait quelque chose de plus vieux que moi, de plus ancien que mon époque, de contemporain à mon espèce, pourtant, et j’ai songé encore, comme cela m’arrive souvent ces derniers temps, j’ai songé à mes aïeux, bergers dans les montagnes corses, et je me suis demandé si ce n’était pas la cause lointaine de ce sentiment d’accomplissement que je ressens quand je marche tout simplement.

13.4.24

Tout change si vite qu’on se demande à quoi bon faire les mêmes gestes. Pourtant, les mêmes gestes, quand même, tout changeant, ils ne seraient pas vraiment les mêmes, gardent dans leur mouvement des souvenirs qui, autrement, disparaitraient, de sorte que, si le mouvement des gestes n’épouse pas le mouvement du changement, ces deux mouvements, peut-être, se déploient en parallèle, suivent chacun à leur manière une même direction, lointaine, comme le fond du ciel, la nuit, au-delà des étoiles, dans un noir où plus rien ne scintille, où tout nous semble absorbé, mais où d’autres mondes sans commune mesure avec le nôtre, ou alors en tous points rigoureusement similaires au nôtre, existent, et qui entreprendrait de voyager jusque là-bas se croiserait en chemin. Se voyant dans le hublot, on se demanderait : Est-ce moi que voici ? Est-ce mon reflet ? Tout est identique et rien ne se ressemble, à moins que ce ne soit l’inverse, est-ce moi qui me vois ou l’autre qui me regarde ? Ne me dévisage pas de la sorte, c’est insupportable, j’ai le sentiment qu’on me déshabille et que, là, dans le plus simple appareil, en transit au milieu de l’univers, je ne me souviens même plus de moi-même. Où suis-je passé ? Ce sont toujours les mêmes gestes que je fais, — qu’est-ce qui distingue, en effet, une excursion à la campagne d’une expédition dans la voie lactée ? fondamentalement, rien —, et ils ne sont jamais identiques à eux-mêmes, toujours une variation infime, inexistante quasi, vient les faire dévier d’eux-mêmes, les aligne sur leur dérivée. Jusqu’où ira-t-on comme cela, faisant toujours la même chose ? Dans le Périgord ou bien au-delà d’Alpha du Centaure ? Depuis le noir de la terre sans lumière, se révèlent dans toute leur brillance les étoiles et, quand les cervicales sont fatiguées de scruter ainsi l’infini, à peine  un peu au-dessus de la ligne sombre de l’horizon, ce sont les satellites des Martiens des futurs anciens que nous sommes devenus qui tournant en orbite autour de la planète émettant à regret leur lumière pâlichonne. Qu’il faut être imbu de soi-même, qu’il faut être absolument dépourvu de tout sens de la mesure, combien il faut être peu Grec, en somme, pour se livrer à de telles girations planétaires. Plus on va loin, ai-je envie de dire, et plus on rapetisse, stagne, se rabougrit. Qui peut dire que son œuvre subsistera dans vingt mille ans ? Pourtant, les images de nos ancêtres de Dordogne, avec leurs crayons de manganèse, leurs ocres d’argile et leurs burins de silex, demeurent, intactes, ou presque, conservées derrière la calcite, dans les profondeurs de la pierre, sous les racines des falaises, partout où il fut possible d’aller se faufiler. Cette idée, n’est-elle pas fascinante, que les gestes les plus anciens (tracer, graver, peindre, et marquer dans la terre les signes d’une proto-écriture) sont aussi ceux qui datent le moins par leur présence continuée ? Et l’envers d’elle, aussi : que ce qui semble le plus moderne s’avère le plus arriéré (mentalité réellement primaire). Y pensaient-ils nos ancêtres de Dordogne, qu’on dit sans histoire, aux futures éloignées de leur destinée ? Probablement que non. Et ce n’est pas la cause de la durée. Ce sont les aléas du climat, les hasards des éboulis, des histoires de fréquentation et d’humidité. Et tout ceci qui aurait aussi bien pu ne pas être. L’illusion de notre nécessité nous réduit à n’être que d’insignifiants passants inattentifs sinon au moi. Pauvre petite chose sous hypnose d’elle-même. Elle est comme ces satellites téléphoniques dans un ciel sans électricité ; ils brillent, oui, mais comme de fausses étoiles, — et, dans quelques mois, ils seront tombés.

12.4.24

De la paroi au carnet, au fond, je crois, il n’y a même pas un pas. Moins encore. Combien elle est fascinante cette image ancestrale de nous-mêmes qui s’offre à nous, aux Combarelles, à Font de Gaume, dans un pays sublime, sous le premier ciel vraiment bleu, vraiment pur, dans l’air enfin chaud de l’année, fleurs jaunes, fleurs blanches, papillons blancs, papillons jaunes, et combien ils devaient être fascinants, ces murs extérieurs, sculptés, gravés, ornés, peints et qui ancraient, peut-être, le paysage de nos ancêtres dans le paysage de nos ancêtres, et combien tout cela est beau, pour employer ce mot le plus simple, qui offre une image puissante et profonde des chasseurs-cueilleurs que nous fûmes, c’est-à-dire : des artistes. Car, pour ramper le long de centaines de mètres de galeries souterraines afin de graver et sculpter la roche, il faut avoir quelque chose à dire, quelque chose de profond, c’est-à-dire. Où remontons-nous, ce faisant, nous, étranges modernes que nous sommes, qui suivons leur pas, quand nous nous enfonçons dans la pierre de la terre ? Là, nous dit-on, se trouvent bêtes (âne, lionne, bison, cheval, renne, mammouth, rhinocéros, ours, bouquetin), visages, femmes schématiques, vulves et phalloï symboliques, tout un bestiaire universel auquel il faut accepter de ne rien comprendre. Car, quand on compare, par exemple, des relevés de l’Abbé Breuil à la réalité, on voit toute la stylisation de la perception qui s’interpose entre le regard et le regardé, tout l’effet regardant de la culture accumulée depuis des dizaines de milliers d’années et qui obstrue la vue, occulte la réalité. On voit l’image de l’image qui s’interpose entre l’image et l’image, l’image visible et l’image vue. D’une part, il faut apprendre à voir, à suivre les lignes, les traces, les reliefs, pour y voir quelque chose. D’autre part, le désir de voir les choses — il faudrait dire, sans doute, les choses mêmes, mais je ne le crois pas — est un puissant moteur d’invention : qui voit les choses ne voit pas seulement les choses, voit sa vision des choses, mais encore faut-il être conscient de sa vision des choses, encore faut-il voir sa vision. Peut-être est-ce impossible. D’où ce problème, vieux comme le monde, vieux comme nous-mêmes : Comment parvenir à la vision de sa vision ? Au Musée d’art et d’archéologie du Périgord, hier, mais il me semble déjà que c’était il y a très longtemps, preuve que je me suis bien enfoncé dans les profondeurs du temps et que j’en reviens différent, il y avait une exposition de Christine Jean où se trouvaient notamment exposés les carnets de l’artiste. Dans une vitrine qui m’a semblé immense, longue comme le musée, on pouvait les voir, certains ouverts, d’autres fermés, différents formats (Moleskine de poche à la Chatwin, à l’italienne, A4, d’autres qui semblaient des souvenirs d’endroits où l’artiste avait vécu, comme ce carnet où était écrit « Paris », etc.). Et moi, j’eusse aimé rester là pour un temps indéterminé, partager mon temps à leur côté, sans les toucher, sans peut-être même les feuilleter, simplement dans leur présence muette et expressive, tenir les miens, parce que c’est une activité si humaine que de tenir des carnets, peut-être même est-ce l’activité la plus humaine qui soit, une sorte d’enfance de l’art, nous devrions tous comprendre notre nature profondément artiste, dussions-nous aller la chercher au plus profond de la grotte, et, parvenant à la vision de la vision, nous défaire de notre vision des choses pour découvrir la chose, non pas la chose même, non la chose sans rien, la chose rien. Est-ce l’œil innocent que cela ? Honnêtement, je ne sais pas. C’est la deuxième fois qu’en (relativement) peu de temps je bute sur ce concept, de l’« œil innocent », auquel, naïf lecteur de Goodman et Gombrich, sans trop savoir pourquoi, si ce n’est l’autorité des noms que voilà, j’ai toujours été farouchement opposé avant de me demander : et si… Et si quoi ? Mais, et si tout. Dans le jardin penché en face de la maison où nous vivons en ce moment, vers la fin de la journée, de retour de Font de Gaume, je me suis assis pour écrire dans mon carnet. Au fil du temps, au son des oiseaux, sous le regard des chats, des poules et de je ne sais quoi. Sourire de l’homme qui passe sur son tracteur. Genre de choses qu’on n’oublie pas.

11.4.24

Tel Charon le Styx, par deux fois j’ai traversé le grand étang d’une rive à l’autre, tournant ma roue, tirant ma corde pour faire venir à moi le bac et puis aller le bac à la rive. Entredeux, j’ai couru autour de l’étang dans une frénésie de jouissance égoïste. Ainsi s’accomplissent mes héroïques exploits, ainsi se déploie de par le monde ma mystique potentielle. Que tout cela soit dérisoire, cela ne fait aucun doute, j’en conviens, mais faut-il s’empêcher de vivre parce que l’on ne tutoie pas les sommets de la gloire ? Et puis, ce faisant, de quelles hauteurs parle-t-on ? Depuis quelques jours en France (Paris, en effet, ce n’est pas la France, c’est une partie de la France, petite, à quoi on ne saurait la résumer), je regarde, j’observe, je me tais, j’écoute la voix des gens, les accents, avec plaisir, quand l’occasion m’en est donnée, je parle, sans distance, sans mépris, tout sourire, je tâche de vivre comme les gens quelques instants. Quelques instants, c’est assez peu, j’en conviens aussi. Les yeux et les oreilles ouvertes, je tiens le relevé de mes impressions muettes, — je n’ai pas grand-chose à dire, c’est vrai, je mange, je bois, je cours, j’écris, je regarde ce qu’il y a autour de moi, là, une grotte, ici, des poules qui vont à la promenade, là une cathédrale aux allures byzantines, ici, un lièvre, un renard, des oiseaux dont j’ignore le nom et dont je laisse résonner le chant avec délectation. Une pensée pour Messiaen, une pensée pour la France, une pensée pour le monde, chemins, bloc de pierre en un improbable équilibre, champs en jachère, fleurs bleus, fleurs jaunes, fleurs blanches, devenirs multicolores de moi-même, devenir ancestral de moi-même. L’idée qu’il y a quelques dizaines de milliers d’ans, des êtres vivaient ici dont nous sommes les descendants me réjouit. Comme me réjouit l’idée de la diversité des formes que prend la vie, l’intelligence, l’existence. Il y a quelques jours de cela, j’ai survolé des yeux un entretien d’une espèce de savant qui expliquait être convaincu de l’existence dans l’univers d’êtres bien plus intelligents que nous, et cette idée m’a paru à la fois probable et imbécile. Statistiquement, en effet, dans un univers infini, la probabilité pour qu’un événement comme l’existence d’une espèce intelligente, voire plus intelligente que nous, ait eu lieu n’est pas nulle. Mais c’était imbécile parce que cela présupposait que notre forme de vie et ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « intelligence » — et qui est synonyme en fait d’une certaine capacité technique — sont le fruit, sinon d’un dessein, du moins d’une évolution nécessaire qui doit se reproduire en d’autres endroits de l’univers en présentant des caractéristiques semblables. Comme si nous n’étions pas le pur produit du hasard, comme si la vie ne prenait pas des milliards de formes diverses et toutes parfaites en elles-mêmes. Tous les jours, nous passons devant ce cheval, seul dans son pré, et il m’a semblé parfait, quand je l’ai vu, tout à l’heure, parfait, et pourtant, quoiqu’il nous soit familier, combien éloigné de nous, ou encore ces moutons, que nous croisons tous les jours, eux aussi, et qui passent leurs journées à brouter l’herbe de leur pré, qui dirait qu’ils ne sont pas parfaits, accomplis en eux-mêmes et pourtant, quand on prend le temps de les regarder, si loin de nous, là, juste à côté, mais d’une étrangeté absolue ? À la table à côté de la nôtre, là où nous avons déjeuné, ce midi, au Saint-Louis à Périgueux, il y avait une dizaine de femmes, des collègues de travail, manifestement, toutes d’une quarantaine d’années, sauf deux stagiaires, dont un garçon. Il portait un costume trop petit pour lui, dont le pantalon lui moulait les fesses à l’excès et dont la veste était exagérément cintrée. On aurait pu croire à « un style » si une paire de Nike Air Force 1 blanche usagées n’avait toutefois pas trahi le fait qu’il était endimanché pour un jeudi. Ses cheveux bouclés tombaient en demi-cercle autour de sa tête qui révélaint par leur présence ondulée une pierre de couleur sombre à l’oreille gauche. Ce qui m’a frappé, c’est le désir brûlant qu’éprouvait pour lui la cheffe du groupe (elle a dit : « Je vous l’offre » comme si elle payait le repas qui était précommandé, sauf les boissons, et elle parlait justement des boissons), une femme d’une quarantaine d’années, un peu en surpoids, cheveux blonds décolorés dégradés, avec un certain charme, la voyant, je me suis dit qu’elle avait dû affoler bien des hommes dans sa jeunesse, désir qui ne s’exprimait pas par des gestes, des allusions, une insistance particulière, rien de réellement identifiable, en vérité, non, non c’était dans l’air, l’atmosphère, qui avait des narines le sentait, d’où cet intérêt marqué qu’elle avait pour lui, en particulier. Ce désir, et c’est pour cela que cette tension sexuelle entre les deux êtres, peut-être pas réciproque, encore que oui, je dirais que oui, elle l’était, seule la timidité du jeune homme l’empêchait de l’exprimer en retour, c’est pour cela que cette tension sexuelle m’a fasciné, ce désir, c’est la vie même en tant qu’elle croît, qu’elle pousse, qu’elle cherche tous les moyens qui sont bons à son développement. C’est le même désir qui brûle les entrailles des êtres humains depuis les origines de l’humanité, et la conscience  subite, subie, de ce désir qui sourd est troublante, elle pousse ces êtres qu’on appelle humains loin au-delà d’eux-mêmes, et c’est beau, et c’est fou, c’est tragique, c’est excessif, c’est délirant, ce sont les plus hautes hauteurs qui se puissent atteindre, elles poussent jusqu’au fond de l’univers.

10.4.24

C’est à l’État, dit-on, que revient le droit ultime de dire comment il faut nommer les choses, de faire la part d’elles entre la vache et le soja, cet État vers lequel les gens se tournent in fine quand ils sont fatigués de vivre pour qu’il leur accorde le droit de mourir avant d’être transformés en steaks de migrants à répartir sur l’ensemble du territoire européen. Si j’ai bien compris. Je venais de lire le journal, le vrai, pas le mien, la Presse, et c’est vrai que tout était un peu bizarre dans ma tête, embrouillé, on dirait. Avais-je bien compris ? Comment savoir ? En quel point de l’univers se tenir pour savoir ce que l’on sait, douter de ce dont on doute, se tenir au point où l’on se trouve, ne pouvant pas se tenir plus haut, œil d’aigle à la vue plongeante, saut de l’ange et plat dans la piscine du réel. On suppose toujours que c’est l’autre qui ne comprend pas, et soi-même qui comprend, mais on ne comprend pas que l’autre, c’est soi, qu’entre l’autre et soi, il n’y a pas tellement de différence que cela, on suppose le soi comprendre et l’autre ne pas, mais peut-être que personne ne comprend, peut-être que tout le monde patauge dans l’incompréhension la plus profonde depuis la nuit des temps. Depuis la nuit des temps ? Sans doute pas, non. Dans ma grotte, j’avais l’impression d’être partout, sauf dans la grotte, et cette idée d’une nuit des temps de l’incompréhension est fausse, assurément. Dans la grotte, la figure de l’homme semble faire face à celle du bison, mais sont-elles ensemble ? On ne le sait pas. On imagine, mais cette imagination n’est jamais que le nôtre, pas celle des gens qui peuplaient cet espace, il y a 18000 ans, qu’on appelle la Grotte de Villars. Tout ce que l’on sait, c’est que les gens vivaient très bien, il y a des dizaines de milliers d’années, avant l’invention de l’État. Et dans la grotte, effectivement les images sont partout, épousant les parois, ne s’inscrivant pas dans un espace rectangulaire, un espace socialement défini, mais dans un espace défini par l’espace même, la grotte, le passage des éléments, le passage du temps calcaire. Là, c’est un cheval qui, si on le regarde du point de vue l’homme qui, en vacances, visite la grotte comme d’aucuns un musée, semble avoir la tête en bas, ici, c’est quelque animal dont la tête n’est pas tracée mais se prolonge dans la pierre même, signe peut-être qu’entre l’espace représenté et l’espace réel, l’espace intérieur et l’espace extérieur, il n’y a pas non plus de différence. L’indifférenciation, cependant, n’est pas confusion et, malgré le noir, qui ne verrait qu’il régnait ici-bas une grande clarté ne verrait rien du tout, n’aurait jamais rien vu. Regarder les choses comme si on n’avait jamais rien vu, cependant qui ne le désirerait pas ? On regarde, mais on ne voit pas, d’où vient notre origine.

9.4.24

C’est vrai, pourrait-on me reprocher, pour quelqu’un qui n’a pas grand-chose à dire, j’écris quand même beaucoup. Et peut-être est-ce une forme de compensation pour tout le temps où je n’écrivais pas assez, ne parlais pas assez, n’en faisais pas assez, tout le temps où l’on me reprochait de ne pas parler assez, de ne pas écrire assez, tout le temps où je me reprochais de ne pas écrire assez, de ne pas parler assez, et, ainsi, dans le pire des cas, c’est simplement un juste équilibre, le retour d’une harmonie. Encore que, c’est vrai aussi, il y a beaucoup trop de gens qui écrivent trop, beaucoup trop de gens qui simplement en écrivant une phrase écrivent trop, alors penses-tu, un livre entier, il y a beaucoup trop de trop, c’est vrai, comme c’est vrai qu’on pourrait se dire que c’est formidable un tel dynamisme, tous ces gens qui ont tellement de choses à dire, mais est-ce que c’est formidable trop ? Moi je ne trouve pas que ce soit formidable trop, même si je sais que trop est un concept relatif, c’est un ordinal pas un cardinal, parfois un seul mot est un mot de trop, parfois une seule personne est une personne de trop, une tache dans le paysage, l’instant d’avant, tout était parfait, et puis le couple est arrivé, et tout était gâché, l’instant d’après serait encore gâché et tous les instants qui s’ensuivent, pour l’éternité. Mais non, ce n’est pas l’histoire d’Adam et Ève que je raconte, non, c’est bien plus banal, c’est l’histoire de la vie, l’histoire de l’équilibre, l’histoire de l’harmonie entre les choses, l’histoire de l’air entre les choses. Ce n’est pas non plus que je ne voue plus un culte à la maigreur de la phrase, au minimal (pas au minimalisme), c’est autre chose, mais quoi ? Faisant le tour du grand étang tout à l’heure, il était tentant de se prendre pour Thoreau près de Walden Pond, et après tout, pourquoi pas ? Que la solitude, l’isolement, le retrait, la distance, l’autonomie, l’autosuffisance soit des idéaux désirables, n’est-ce pas la preuve que tout n’est pas absolument perdu, fini, désespérant, désespéré ? Mais je ne crois pas que ce soit cette version du monde que la vie sociale nous propose. Ce matin, je n’y ai pas pensé, je ne le pouvais pas, il fallait faire le tour de l’étang pour y penser, et je n’y ai pas pensé non plus en faisant le tour de l’étang, c’est en pensant au tour de l’étang après l’avoir fait, soit maintenant, en écrivant, c’est en écrivant que j’y pense, je n’y ai pas pensé quand j’ai vu cette publicité pour l’entreprise solidbunkers apparaître sur l’écran de mon téléphone portable, laquelle publicité m’encourageait à demander moi mon devis pour l’achat de mon bunker anti-nucléaire. Voilà, me suis-je dit, voilà le monde dans lequel je vis. Comment ne pas devenir fou dans un monde comme celui-ci ? Pourtant, autour de l’étang, tout avait l’air simple, tout avait l’air évident, c’était en bonne part artificiel, mais ce n’était pas trop artificiel, et l’on pouvait tout à fait envisager un monde qui le soit moins, Daphné s’imaginait que nous étions une famille préhistorique et composait notre menu en fonction des ressources disponibles dans le région autour de l’étang (eau potable, poissons, racines, baies, sangliers, etc.). En traçant des cercles excentriques à partir de l’étang, sans bouger, on aurait pu dessiner la carte de l’artificialisation, la carte de la distance par rapport à la distance, de la distance par la solitude, l’isolement, le retrait, l’autonomie, l’autosuffisance. Mais qui pourrait-elle bien intéresser ? Moi, je n’en ai pas besoin, je la vois, si je la traçais, ce serait simplement pour la montrer, pas pour que je la regarde, moi, qui la vois déjà. Tout est déjà tellement trop qu’il n’y a peut-être que la soustraction qui puisse nous permettre d’envisager un avenir désirable. Peut-être — et j’insiste sur ce mot, peut-être, tant il est vrai que je n’en sais rien, comment peut-on s’imaginer savoir quoi que ce soit ? —, peut-être est-ce elle, la nouvelle forme que doit prendre le progrès, l’idée de progrès, non pas l’augmentation,  non pas l’accumulation, non, — la soustraction. 

8.4.24

Pas grand-chose à dire. Que j’écrive quelque chose ou que je n’écrive rien, je sais que cela ne ferait pas une grande différence, mais ce n’est pas pour une raison ou une autre de ce genre que je n’ai pas grand-chose à dire. Et pourquoi ? Est-ce bien vrai que je n’ai pas grand-chose à dire ? Mystère à éclaircir. Dans la voiture, il m’arrivait de me dire, oh là là là, je n’ai pas d’idées, je n’ai pas de pensées profondes, il n’y a rien que je pense qui soit digne d’être consigné par écrit, dans mon journal ou ailleurs, et à quoi pensais-je ? La pensée exceptée de ce que je ne pensais rien d’intéressant, j’ai tout oublié. Nous avons traversé une partie de la France, parfois, c’était beau, parfois, c’était rien, et quand nous sommes enfin parvenus à destination et fait ce que nous avions à faire pour vivre un soir au moins à destination, ma première pensée — je l’avais eue avant d’arriver, preuve que je ne dis pas l’exacte vérité, il y a des pensées dont je me souviens que je les ai pensées —, ma première pensée fut d’aller courir, — et c’est ce que j’ai fait. Il faisait un temps étrange, de printemps, certes, mais par moments soufflaient dans l’air les prémices d’une tempête ou d’une autre, et moi je courais dans le vent, parfois la côte montant, parfois la côte descendant, j’ai tracé une sorte de cercle autour de rien, de rien de moi connu ni de rien d’habité, si j’en crois la carte que je consulte à présent, passant au contraire de villages en lieux-dits en trous perdus, mais si beaux, les trous, peut-être n’y a-t-il de beaux que les trous, pour le vide qu’ils dessinent dans l’espace — font apparaître — pour la perte qu’ils rappellent — pourquoi pense-t-on toujours le vide comme un manque de plein ? — oui, les trous perdus posent cette dernière question, ne les entends-tu pas qui t’interrogent de leur calme : Ne sommes-nous pas parfaits comme nous sommes ? Qui dira que nous manquons de quelque chose ? Quel est ce plein dont nous serions en défaut, le plein dont nous serions le défaut ? Ils ne nous manquent rien, d’autant moins que l’on peine à dire seulement que nous sommes. Nous voyant, qui dirait : Oui, oui, je m’en souviens, c’était ici ? Personne. Et puis quoi ? Oh, beauté de personne, et sublime de nulle part. Autre chose dont je me souviens à présent : quand, roulant, voyant ces éoliennes dans le paysage, je me suis souvenu du riz que j’avais goûté par défaut, l’autre jour — tu ne l’as pas oublié, j’espère — et me suis alors dit : N’y a-t-il donc plus de perception que par soustraction ? Ne perçoit-on plus les choses par leur manque, leur défaut, leur absence, leur fuite ? Ce n’est pas qu’il faudrait avoir une gomme pour effacer le progrès ou je ne sais, c’est qu’on peine bientôt à répondre à la question : Qu’y avait-il, ici, avant ? Ce n’est pas la forme d’une ville qui change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel, c’est la forme du monde, du monde entier qui ne semble plus fait, ou en tout cas de moins en moins, pour nous autres, pauvres mortels. Des dieux hallucinés, indifférents à notre destinée, en ont décidé autrement. Les ailes des éoliennes raclent les fonds marins de ma mémoire où depuis longtemps il n’y a plus rien, que le déni, peut-être, et encore, de quoi ? Toute vie est un chemin tracé dans le pays. Même pour qui ne sort jamais d’ici. D’où ça ? De chez soi.