La chute de l’objet, mercredi, n’était pas l’objet qui choit, c’était une allégorie réelle — pas poétique, pas littéraire : réelle —, l’allégorie de la chute de l’esthétique. L’ai-je assez bien dit ? Ce ne sont pas nos facultés qui s’amenuisent : nous sommes mis dans l’impossibilité de faire un usage sain, nécessaire et vital, de ces facultés qui devraient nous permettre de sentir, d’évaluer, de comprendre, d’apprécier, d’aimer ce qui nous entoure, le monde et les objets. De fait, le monde et les objets, nous les vivons comme des possessions plus ou moins distantes, exactement de la même façon que nous vivons notre relation au corps que nous sommes censés posséder. Et pourtant, non, mon corps ne m’appartient pas, ce n’est pas ma propriété, c’est l’extension (i.e. l’espace étendu) de tout ce que je suis. Mes pensées n’existeraient pas — je n’aurais pas les pensées que j’ai — si ce corps n’était pas celui qu’il est, — exactement comme il est. Et, en réalité, ce corps n’est pas ce corps — ce qui implique une relation d’extériorité, une chose, un objet que je puis ou dois m’approprier —, il n’y a pas le corps, par opposition à l’esprit ou au cerveau, il n’y a pas de corps du tout. C’est l’expansion de la conception bourgeoise de la matérialité à l’ensemble de la réalité qui conduit à une telle confusion, une telle incompréhension : comment comprendrions-nous la relation que nous entretenons avec le monde quand nous ne comprenons même pas la relation que nous entretenons avec nous-mêmes ? Le schéma possessif bourgeois (« ceci est mon corps », « mon corps m’appartient ») réduit l’univers sensible à un ensemble de processus d’appropriation : il faut être le moi que je suis, le vrai moi que j’ai toujours été. Or, l’authenticité n’est pas le résultat d’un procédé d’authentification (toujours la perspective bourgeoise de la propriété, et qui s’approprie quelque chose en veut pour son argent), de vérification de la conformité de moi avec moi-même (comme si cela avait seulement un sens, comme si le moi se précédait lui-même, modèle dans lequel il suffisait de se fondre sans reste) pas plus que la vérité n’est le produit de la validation de phrases par des choses qui ne sont pas des phrases (des états de choses, des faits), mais l’invention de l’auteur au double génitif : l’auteur inventé qu’invente l’auteur. Ce que l’auteur invente, quoiqu’il en soit l’auteur, ne lui appartient pas, cela, il le livre, le rend libre, le libère. L’authenticité est libération. La chute de l’esthétique est la situation dans laquelle nous sommes, situation où cette libération est devenue impossible, tout étant désormais captif, captieux. Nous sommes accaparés par nous-mêmes dans le processus d’appropriation du monde et du moi. Toute extériorité est vécue comme une violence parce que nous croyons à l’intériorité (le vrai moi au-dedans de moi). Pas d’intériorité, pas d’extériorité, pas de distance, pas de hiatus entre le moi et le corps dans lequel il est censé logé, pas de cassure entre le moi et le monde. Pas d’unité, non plus, pas d’identité, non plus, d’infinies diversités qu’il nous appartient de libérer. La chute de l’esthétique : la chute du divers dans l’un. Hiver, toujours.
Vingt-neuf février deux mille vingt-quatre.
« Mortifère sociétal », me suis-je dit, songeant à moi-même. Tout d’abord, la forme était celle d’une phrase : « Le sociétal est mortifère », et puis, cette phrase, je l’ai simplifiée pour ne plus conserver que la phrase averbale de ces deux mots qui dit la même chose. Dit-elle la même chose ? Non, elle dit plus, elle dit mieux. Songeant à moi-même et à personne d’autre, c’est-à-dire ne donnant par là aucune leçon de morale à personne si ce n’est à moi-même ; je m’en voulais de tomber dans le piège par lui tendu, d’autant plus séduisant que la compréhension est immédiate, que nous n’avons aucun effort d’intelligence à faire pour prendre position, avoir une opinion, et dire quelque chose, mais rien de tout cela — prendre position, avoir une opinion, dire quelque chose —, rien de tout cela n’est penser. Mortifère sociétal, donc, qui enferme, annihile tout horizon, réduit toute question à celle-ci : Que vais-je faire de mon sexe ? Lequel sexe on entreprend ensuite de décrire sous tous les angles possibles, en inventant toujours un nouveau, quitte à ce qu’il n’ait que l’apparence de la nouveauté, pour avoir toujours quelque chose à dire, une opinion à formuler, une position à prendre. Nul horizon ici, nulle extériorité, pas d’espoir : le soi est une chose fermée, achevée, sur laquelle il s’agit d’opérer (physiquement, psychologiquement) sans envisager jamais de dépassement. Tout est définitif. « Être soi », vendent les marchands de boniments postmodernes (n’en sortirons-nous donc jamais de la modernité ?) comme étape ultime de la subjectivité, comme s’il y avait une quelconque unité, une quelconque relation autre que celle de la non-interruption d’une succession d’innombrables processus biologiques entre le foetus que je fus et la personne que je suis devenue. Et rien n’est le même, le tout, c’est que les processus biologiques qui se succèdent au cours de la vie n’ont pas été interrompus jusqu’à présent. L’unité n’est donc pas, seule existe la succession. « Être soi », dès lors, c’est au mieux l’expression de la superstition d’après laquelle cette x qui se succède à elle-même est toujours la même x, que de x → x (au sens d’une x et puis d’une x et puis d’une x, et caetera) on peut inférer que x = x. La superstition, c’est justement de présupposer que x = x, et qu’ainsi il faut adhérer à soi-même, être soi-même, superstition qui exprime elle-même une superstition encore plus grande : la croyance en l’être. Le sociétal ne s’oppose pas aux croyances métaphysiques, il impose des croyances métaphysiques tout en gardant le silence à leur sujet, faisant comme si elles allaient de soi, faisant d’une fiction un fait, un donné. Et pourtant, chaque fois, je tombe dans le piège, parce que c’est satisfaisant, satisfaisant de prendre position, jouissif d’avoir une opinion. « Moi aussi, j’ai quelque chose à dire » signifiant : « Moi aussi, j’existe ». Mais c’est faux. Tu le sais que c’est faux, n’est-ce pas ? Dis-moi que tu le sais. Il faut donc une coupure entre le monde social (le sociétal) et moi, coupure nette, dont le tracé doit permettre de se déprendre de toutes les superstitions, de tourner son regard vers d’autres horizons, plus beaux, plus vastes, plus étranges où devenir enfin la personne qu’il y a à l’autre bout de mon sexe.
Vingt-huit février deux mille vingt-quatre.
Je vois bien que les statistiques de mon site sont en berne, comme on dit, en ce moment, je le vois bien, évidemment que je le vois bien, je ne suis pas aveugle. Mais que puis-je y faire ? Est-ce que si j’utilisais le pronom « iel » comme Guillaume Vissac le fait aujourd’hui dans son journal du mois dernier, mes statistiques à moi seraient en hausse ? Pour le savoir, il faudrait que je m’efforce d’employer le pronom « iel », mais je n’ai même pas envie d’essayer. N’est-ce pas pourtant ce que je viens de faire ? Oui, mais entre guillemets, ce n’est pas la même chose, ne le sais-tu pas ? Souviens-toi de ce que tes professeurs de logique philosophique te disaient : qu’usage et mention, il faut les distinguer. Pour que l’essai fonctionne, il faudrait que j’emploie le pronom « iel » sans arrière-pensée aucune, que je sois pur, ce faisant, que j’ai les yeux rivés sur la vérité en laquelle, ce faisant, je croirais. Or, dans tout guillemet, il y a une arrière-pensée. Et me passer d’arrière-pensée, je crois que cela, je ne puis le faire. Pense-t-on seulement d’ailleurs sans arrière-pensée ? Hier, quand je suis rentré à la maison de ma réunion à la SGDL, Daphné m’a dit qu’elle avait commencé à travailler un morceau de Verdi avec l’orchestre de l’école, un extrait de Rigoletto, qui se passe à Mantoue, là où nous avons passé quelques jours de vacances, cet été, elle l’a dit au professeur de musique, et je crois qu’elle était fière, fière et heureuse, de tout cela, de l’orchestre, de Verdi, de Mantoue, de la vie, alors, bien sûr, elle a des difficultés à tracer des cercles au compas, mais qu’est-ce qui est le plus important, la vie ou la géométrie ? Bizarre, cette question : la géométrie serait-elle étrangère à la vie ? Et puis, après tout, moi aussi, à l’école, j’avais des difficultés à tracer des cercles au compas. Ce matin, quand je suis allé la voir dans sa chambre, je l’ai vue qui s’entraînait à tracer des cercles au compas. Un peu plus tard dans la matinée, de retour du magasin bio où je vais faire des courses, en l’honneur de ma fille et de son orchestre, de Mantoue et de la vie (mais pas de la géométrie ?), j’écoute le début de Rigoletto de Giuseppe Verdi. Est-ce le moment exact que le voisin du dessus choisit pour mettre sa musique de demeuré à base d’infrabasses ? Oui, comment en serait-il autrement ? Et cela, cette superposition de deux ou plusieurs séries temporelles en tout étrangères les unes aux autres, c’est la forme même que prend cette existence qu’il m’est donné de vivre. Si, supposons-le pour les besoins de mon écriture présente, je vivais dans un monde où tout le monde faisait le silence quand je décidais d’écouter Rigoletto de Giuseppe Verdi, serais-je plus heureux que dans ce monde-ci ? C’était à quelque chose comme cela que je pensais, hier ou avant-hier, au fait que, chez Leibniz, un monde sans mal n’est pas possible, tout ce que nous avons à notre disposition, c’est le meilleur des mondes possibles, il y aurait bien d’autres mondes bien meilleurs, sans doute, mais ils sont impossibles (leur existence implique contradiction). Il faut faire avec le mal ; on ne peut pas l’éviter. Entendant les infrabasses percer dans la voix de Luciano Pavarotti dans le rôle du duc de Mantoue dans l’opéra de Giuseppe Verdi, Rigoletto, j’ai fini par éteindre la musique. De tout façon, je ne pourrai pas écrire en écoutant cette musique. Pourtant, est-ce que je n’écris pas avec la musique du voisin, ce vrombissement sourd, ces vibrations des murs d’Haussmann, lequel ne pensait pas qu’il fallût les faire plus épais ou en une autre matière, ces murs, et pour cause, les infrabasses n’existaient pas de son temps ? Et c’est intéressant parce que je puis écrire avec une musique que je subis, une musique que je n’écoute pas, que je n’ai pas envie d’écouter, une musique que je n’aime pas, que je trouve franchement mauvaise, pire : indigente, et moralement condamnable, qui plus est, tout ce qui rabougrit l’esprit est moralement condamnable, même les bons sentiments, surtout les bons sentiments, une musique que je me contente d’entendre parce que je ne puis faire autrement que de l’entendre, mais je ne puis pas écrire avec cette musique que je désirerais écouter et que je ne puis écouter parce que j’écris parce que des sons à elle étrangers viennent la parasiter. Si j’avais pu continuer d’écouter la musique, d’ailleurs, je n’aurais pas écrit ce que je suis en train d’écrire, mais autre chose, et cela aussi, en vérité, est très leibnizien. Je ne plaisante pas : quand j’ai mis l’ouverture de Rigoletto, au moment déchirant où les cordes prennent le relais des cuivres qui viennent de sonner une sorte d’appel, captant l’attention de l’auditeur avec l’annonce de la mort, présente dès l’ouverture, dès la naissance, dès l’origine du monde, dans ces quelques notes, mélodie plaintive sublime des cordes, j’ai distinctement entendu quelque chose tomber sur le sol de l’appartement du dessus, mon plafond, donc, et ensuite j’ai entendu les infrabasses, et j’ai su que ces infrabasses étaient une réponse à la musique que j’écoutais, parce qu’il n’est pas possible d’augmenter la quantité de beauté présente dans le monde sans augmenter en proportion égale la quantité de laideur présente dans le monde ; le monde possible dans lequel nous vivons est le meilleur des mondes possibles, ce qui signifie qu’il est un optimum, une sorte d’équilibre des paramètres, un déséquilibre au niveau de l’un de ces paramètres détruit l’optimum (l’harmonie est un optimum), et donc, si j’écoute l’ouverture déchirante de Rigoletto parce que ma fille commence à travailler un passage de l’opéra en question avec l’orchestre de son école et que nous sommes allés passer quelques jours de vacances à Mantoue, l’un des plus beaux endroits au monde, il est nécessaire que le voisin du dessus écoute une musique qui est une insulte crachée au visage de l’esprit, qui fait vomir les murs de mon appartement haussmannien des tremblements de ces infrabasses parce que c’est ainsi que se maintient l’équilibre dans le monde, l’optimum de notre monde, monde qui est sans aucun doute le meilleur des monde possibles, mais ça, c’est un argument de théologien, car notre monde, s’il est le meilleur des mondes possibles, notre monde est tout de même un monde très médiocre, voire un monde exécrable, un monde où il faut supporter une quantité accablante de bêtise, de laideur, de nullité pour espérer de temps en temps, pas souvent mais quelquefois, et c’est si beau quand cela se produit, si beau, oui, voir percer une éclaircie. Alors que les statistiques de mon site soient en hausse ou en baisse, si je ne puis pas ne pas le voir, cela m’indiffère, je n’écris pas pour générer des clics, j’écris pour que perce l’éclaircie. Après ce point final, derechef, j’ai écouté l’ouverture de Rigoletto de Giuseppi Verdi, en deux minutes vingt, il est possible qu’on n’entende jamais rien de plus beau sur cette terre, et j’ai senti des frissons qui me parcouraient, oui parcouraient tout mon corps.
Vingt-sept février deux mille vingt-quatre.
Cette nuit j’ai rêvé que des frelons asiatiques envahissaient notre maison. Je venais de me disputer avec mon frère. Il était assis par terre dans la cuisine, adossé au réfrigérateur, manifestement ivre mort, et je lui disais, avec douceur et tendresse : « Ça va, mon frère ? », tout en lui touchant l’épaule de la main gauche. Le geste ni les paroles ne semblèrent lui plaire qui le mirent en colère à la désapprobation de mon beau-père, qui se trouvait là, lui aussi, dans l’appartement, et avec qui j’avais une brève conversation sur la question. Mon père, quant à lui, s’efforçait de trouver des excuses au comportement de mon frère — lesquelles ? je ne m’en souviens pas — sans y parvenir vraiment, je crois. Pendant tout ce temps, ou en tout cas les deux récits se superposaient parfaitement comme deux séries temporelles qui fusionnent pour n’en former plus qu’une, pendant tout ce temps, dis-je, j’étais occupé à massacrer des frelons asiatiques de toutes tailles (de tout petits jusqu’à vraiment très gros, ils étaient noirs et jaunes, les plus petits avaient un aspect duveteux, comme de minuscules bourdons, tout ronds, ou alors minces, tandis que les gros étaient menaçants, j’avais peur qu’ils me piquent, et portaient, pour certains du moins, je crois, une croix chrétienne jaune sur le dos), frelons qui, je ne sais comment, avaient élu domicile dans les rayonnages de la bibliothèque et, je ne sais comment non plus, avaient été suffisamment dérangés par quelque chose — je suppose : la colère de mon frère, hypothèse cohérente avec l’épisode de la nuit de Noël d’il y a quelques années et le contenu de mon rêve, mais je n’ai aucune certitude à ce sujet — pour se mettre à voler en tous sens dans la chambre où se trouvait la bibliothèque. Moi, muni d’objets divers destinés à les écraser, d’une bombe insecticide pour les gazer ou, quand cette dernière se trouva vide, en remplacement, d’une bombe à pulvériser du produit pour décaper les fours, je m’efforçais de les tuer les uns après les autres, tâchant de faire en sorte qu’ils ne quittent pas la chambre, mais il y en avait toujours plus, c’était sans fin, quand j’avais tué un gros frelon asiatique, c’est un, deux, trois, quatre plus petits qui affluaient et, si je n’étais pas littéralement débordé par cet afflux de frelons, il était évident que je ne chômais pas et que, si cela continuait ainsi, j’allais bientôt devoir rendre les armes et m’avouer vaincu, piqué à mort sans doute par des bestioles qui ne connaissent pas la pitié ni aucun de nos sentiments moraux. Mais cette éventualité, je n’en faisais aucun cas, j’étais bien trop occupé à combattre pour y songer. Je dis à Nelly de faire attention à Daphné, et le plus étrange, c’était que personne, c’est-à-dire : ni mon père ni mon beau-père, personne ne semblait concerné par cette invasion de frelons asiatiques, comme si le seul sujet digne d’intérêt, le seul motif d’inquiétude ou de souci, c’était le fait que mon frère avait quitté l’appartement en colère. La menace était là, réelle, bourdonnante, et tout le monde s’en désintéressait. Moi-même, cette dissymétrie entre l’ampleur de l’invasion et l’absence relative d’importance de l’histoire de mon frère ne paraissait pas m’étonner, mais peut-être en ce qui concerne cet aspect-là des événements aussi étais-je bien trop occupé à me battre contre les frelons qui s’échappaient de la bibliothèque pour prendre le temps de m’interroger à ce sujet. Pendant tout le temps que je luttais, afin de prendre le mal à la racine et de le détruire, je cherchais à déterminer où pouvait bien se trouver le nid des frelons, mais en vain. Et, cependant que je le cherchais, je devais bien supposer que, peut-être, il n’y avait tout simplement pas de nid ou alors, mais c’est seulement à présent que je fais cette dernière hypothèse, que le nid, c’était la bibliothèque, et qu’ils ne provenaient donc pas, ces frelons, d’un quelconque nid comme les frelons asiatiques ordinaires, mais des livres, en sorte que ce contre quoi je me battais, ce n’étaient pas de banals frelons, c’étaient des frelons littéraires.
vingt-six février deux mille vingt-quatre
L’accomplissant, je pense : j’accomplis mon rituel immanent. N’ai-je pas d’abord pensé « immanentiste » ? En effet, et puis, sans cesser de l’accomplir, j’ai rayé ce dernier qualificatif, on aurait dit une sorte de culte mal poli, mal compris, et je lui ai substitué celui-là qu’on vient de lire, plus simple, plus juste, plus direct, plus exact. Et l’accomplissant, ce rituel immanent, quelque chose s’ouvre dans l’espace et dans le temps ; — non, pas « quelque chose dans », ce sont l’espace et le temps qui s’ouvrent, s’ouvrent à moi. Ailleurs, il était sans doute plus facile d’accomplir ce rituel, il allait de soi au sens où le dehors (la géographie, le climat, l’atmosphère) semblait l’appeler à lui, mais le critère de la facilité ou de la difficulté ne doit pas entrer en compte ici : ce n’est pas une épreuve que je m’impose (ni un test ni un conteste), — c’est une expérience que je fais (un essai réussi). Ici, tirant ces derniers temps inlassablement sur le gris, le dehors semble appeler au dedans, mais je ne dois pas me laisser prendre au piège de ces apparences (ce que, je dois toutefois le reconnaître, j’ai fait), il faut en dépit desquelles apparences que je laisse la nécessité apparaître. Laisser apparaître la nécessité à moi, au monde. Tant que je ne suis pas par moi-même empêché de, je ne puis me laisser empêcher de. Apparition de la nécessité : dépassement et accomplissement. Dépassement et accomplissement sont un seul et même mouvement. Dans la traduction de la Montagne magique de Mann que je lis (Claire de Oliveira), cette expression revient : « se donner du mouvement », que je trouve belle, en raison aussi de sa désuétude, sans doute, mais surtout, je crois, à cause de son sens littéral : se mettre soi-même en mouvement. Or, n’est-ce pas cela (en un sens peut-être un peu trop aristotélicien ? je ne sais pas, j’écris tout haut), être selon sa nature ? Se comporter selon sa nature ? Pas du tout : « être fidèle à soi », comme si le « soi » en question préexistait dans lequel il fallait que le moi se fonde, — mais d’où vient une telle préexistence ? — (pas plus qu’hier, il ne s’agissait d’avoir « confiance en soi »), mais mouvement en tant que dépassement-accomplissement. Immanent, alors, cela veut dire : qui se tient dans l’horizon de soi en tant que dépassement et accomplissement d’un soi sans nulle préexistence (on ne devient pas ce que l’on était avant de le devenir), mais devenir la pure innocence — faire un pas au-delà, en quelque sorte, de la pure innocence du devenir : le devenir n’est pas seulement innocence, le devenir accomplit la pure innocence. N’ai-je pas été fasciné, hier quand, cependant que je lui montrais une vidéo sur laquelle on la voyait jouer dans l’appartement où nous vivions jusqu’à notre retour, l’enfant m’a demandé où c’était ? Elle avait complètement oublié cet appartement où elle a pourtant vécu cinq ans. Et pourquoi ne l’aurait-elle pas oublié, lui qui n’avait plus la moindre importance dans sa vie ? Moi qui me sentais nostalgique, ma nostalgie fut dévastée par la puissance de l’enfance, la puissance de l’oubli, non pas comme destruction du passé (le passé existe-t-il seulement ?), trou de mémoire, mais devenir, au contraire, avancée irrésistible, vie, pure et innocente vie. Et comme elle paraît coupable et lourde et laide, notre mémoire (et son devoir en outre) face à une telle puissance. Faut-il forcément que nous la perdions, qu’elle soit bornée à l’enfance, sans passage outre, faut-il, quand c’est tout le reste qu’il faudrait oublier pour vivre, qu’elle tombe dans l’oubli— cette puissance ?
vingt-cinq février deux mille vingt-quatre
Façons de vivre sa folie. En avoir peur, s’en méfier ; l’embrasser, la faire sienne. En vérité, elle est déjà sienne, il faut le reconnaître, moins la faire alors que s’y faire, donc. Excentrique : pas qui se fait bizarre, qui ne voit pas dans le déséquilibre un moment entre deux repos, mais dans l’équilibre un repos entre deux mouvements. En vérité, il est probable que ni le mouvement ni le repos ne soient réels, tout se tient. Vivre sa folie, dis-je, et je n’entends pas « la maladie mentale », comme on dit, mais la douce, la vraie, qui nous habite et que nous habitons. Au fond, trouver des façons de vivre sa folie, c’est accepter d’être soi-même, accepter d’être un exemplaire unique, ne pas avoir honte de soi et, sans pour autant avoir confiance en soi, ce qui ne veut rien dire, ne pas se défier de soi. Pourquoi dis-je que « avoir confiance en soi », cela ne veut rien dire ? Parce qu’on prend alors le ce que je suis comme s’il était scindé, comme si une partie parvenait à reconnaître l’autre au prix d’un grand effort. S’il y a une relation à soi, c’est-à-dire, cette relation ne peut cependant pas être pensée sur le modèle de la relation à l’autre, comme quand on dit qu’il faut apprendre à s’aimer, mais non, c’est l’autre que j’aime, moi, je le suis, j’aime l’autre parce que je ne le suis pas, et que je m’aime ou que je ne m’aime pas, je suis cette x. C’est ainsi, je crois, qu’il faudrait concevoir l’identité, non x = x, mais x tout court, l’inconnue par excellence, la recherche, la tension, l’écart, le dépassement, l’embellie, l’envol, façons de vivre sa folie. Et surtout pas sur le ton de la plainte, du déplorer, non, c’est inévitable, je le sais, et il est important de l’accepter, il est important de ne pas se plaindre de se plaindre, mais il ne faut pas chercher à se faire plaindre, vivre sa folie, c’est la recherche de l’inconnue, et elle est belle, ne trouves-tu pas ? Laquelle recherche de l’inconnue exclut d’attendre l’accord de qui que ce soit. Est-ce pour cela que je considère que la seule relation à l’autre est l’amour, que toutes les autres sont fausses ou indifférentes, ou plutôt : ne sont pas ce qu’on dit qu’elles sont, ne sont pas des relations, mais des séparations, des exclusions, des excommunications. D’où la nécessité de ne jamais rechercher l’approbation de personne. L’approbation n’est pas une preuve, c’est une domestication. Domestiqué, le moi devient normal, et l’x connue, comme dans l’équation fondamentale : x = x ; — l’identité, voilà l’essence même de l’ennui. Parfois, je fais des phrases comme je regarderais un paysage inexistant, parce qu’il y a une certaine qualité de lumière dans ma tête, laquelle ne correspond pas à celle que je vois dehors quand je lève le nez pour regarder des yeux par la fenêtre, mais me conduis ailleurs, à envisager l’ailleurs, mais brille d’une chaleur différente, jaune, toujours cette lumière, je sais que je l’ai déjà vue, alors que, sans doute, elle est invisible, j’entends par là : il n’y a que moi qui la voie, je cherche où je l’ai déjà vue, cette lumière, quand je l’ai déjà vu, ce jaune, je cherche et je trouve, alors je copie : « … un bonheur, il n’y a peut-être pas d’autres façons de le dire, mais essayons quand même : comme un éclaircie de l’esprit — je vois réellement une lumière, chaude et qui tire sur le jaune, qui illumine l’intérieur de mon crâne depuis le haut —, qui justifie tout le temps passé, assis sur une chaise, à aligner des signes les uns à la suite des autres sans trop savoir ce que l’on fait, en ayant une idée du sens mais sans savoir si le sens des signes que l’on aligne sera précisément le même que le sens des signes dont on a l’idée. » Et plus loin, je copie toujours : « … l’éclaircie de l’esprit, cette lumière chaude et qui tire sur le jaune à l’intérieur du crâne… » C’était le vingt-trois janvier deux mille dix-huit, autant dire il y a mille ans, je vivais à Marseille, autre dire à l’autre bout du monde, et ces phénomènes d’apparition d’une lumière jaune à l’intérieur de mon crâne, je les associais à l’alcool que je ne buvais à cette période-là. Relisant ce passage, je me dis : Peut-être n’était-ce pas l’alcool. Peut-être était-ce la lumière dehors. Mais comment se fait-il alors que cette lumière, je l’ai vue à l’instant alors même que, dehors, il n’y a pas une touche de bleu à l’horizon, il n’y a que du gris, partout, il n’y a que du gris, c’est que l’objection : « Mais comment verrais-je du jaune dedans s’il n’y a pas de bleu dehors ? » ne tient pas, ce n’est pas du dehors que vient cette lumière, mais elle ne vient pas du dedans non plus, elle vient de nulle part, elle est là, elle apparaît, elle illumine, tout est clair avec elle, tout est clair. C’est l’éclaircie.
vingt-quatre février deux mille vingt-quatre
Dans la Montagne magique, avant même que ce diable de Settembrini n’expose à son cousin et lui sa théorie de l’Occident en mouvement (progrès) et de l’Orient immobile (repos), conception qu’on peut qualifier de « hégélienne », Hans se souvient d’une sortie en barque qu’il avait faite sur le lac Holstein, au crépuscule, et où il s’était trouvé à mi-chemin entre le jour à l’ouest et la nuit à l’est. Cet entredeux trouve son lieu propre au sanatorium de Davos où se déroule le roman, entredeux temporel, entredeux spatial, entredeux métaphysique, entre le passé et l’avenir, l’est et l’ouest, la mort et la vie. Le temps suspendu du séjour, séjour qui est appelé à se prolonger bien au-delà de ce qui était prévu, Hans n’ayant pas compris, quand on lui disait que l’unité minimale temporelle était le mois, que ce n’était rien d’autre que la stricte vérité, le temps ne s’écoule pas là-haut comme il s’écoule ailleurs, ce temps suspendu laisse les souvenirs remonter à la surface de la conscience, et la perception qui, ailleurs, est aveugle (qu’est-ce, en effet, qu’une vie bourgeoise comme celle que mène Hans Castrop à Hambourg sinon une vie d’aveuglement, aveugle à la mort même qui est présente dès son plus jeune âge pourtant partout autour de l’enfant ?), et les yeux kirghizes circuler ainsi dans le temps et dans l’espace. Il faut ce temps suspendu entre le passé et l’avenir pour que Hans puisse découvrir où il a déjà vu ces yeux, et reliant la belle Mme Chauchat au fascinant Pribislav Hippe, si fascinant que son nom même ne se prononce pas comme il s’écrit, il ouvre une faille qui ne pourra plus être refermée entre les apparences (le confort) et la réalité (la maladie), et une fois cette relation établie, ce souvenir retrouvé, c’est un jeu de regards incessant qui se déroule dans la salle du restaurant, action à distance des êtres les uns sur les autres. Tout comme le temps étant suspendu, c’est la durée qui le remplace, quand la distance est abolie, l’espace devient quelque chose que l’on traverse dans tous les sens. Sans doute est-ce la clôture relative de ce monde sur lui-même qui autorise ces anomalies, mais la clôture n’est jamais que relative, et ce qui se trouve interrogé là-haut, ce sont moins les symptômes de la maladie que le sens de la vie même. Aussi, Hans, qui pourtant, nous dit-on, n’a jamais pensé de sa vie, se met-il à penser. Moment étonnant où, ensorcelé par des pouvoirs qu’il s’ignorait, le héros semble découvrir la philosophie de Bergson sans jamais en avoir entendu parler. Pendant ce temps, dans le faux monde de la vraie vie, ou le vrai monde de la fausse vie, je ne sais pas comment on dit, une actrice révolutionne le cinéma sans tourner de film, un chef de son état se prend les pieds dans le tapis de la paysannerie, et moi, comment se fait-il que, me sentant sale quand je me trouve exposé à cette obscénité, je ne comprenne pas que ce n’est pas un refuge que l’on trouve dans les livres, non, mais qu’il n’y a que là, sans doute, dans ces livres qui plongent dans le temps profond, profond comme le sens, profond comme la mort, que l’on peut espérer comprendre quelque chose à la vie ? Et cette question, bien que fort différente, apparemment, n’est pas différente que celle-ci : Comment se fait-il que je sois de mon temps ? Laquelle se dédouble : Comment peut-on ne pas l’être ? Comment s’en défaire ? Comment peut-on échapper à son époque ? Comment puis-je échapper à mon époque ? Pour échapper au capitalisme (est-il étonnant, posons-nous la question en passant, est-il si étonnant que ce soit là, à Hambourg que, le 14 septembre 1867, ait paru le premier tome du Capital de Karl Marx ?), Hans Castorp doit monter haut, très haut sur les cimes de la maladie. Là, notre héros ne tombe pas malade, non, il découvre qu’il l’est, qu’il l’a toujours été. Et toi, ai-je envie de me demander, quelle montagne t’ensorcelle ?
vingt-trois février deux mille vingt-quatre
Reconnaît-on de près un visage qu’on n’a jamais vu que de loin ? La vision zoome-t-elle d’elle-même ? Dézoome-t-elle ? Ou bien faut-il faire une inférence : « Mais ce visage que je vois à présent de près, n’est-ce pas le même que celui que, d’habitude, je vois de loin ? » La vision se voit-elle elle-même en train de voir ? Et, à supposer donc qu’elle existe, cette vision de la vision, est-elle immédiate ou différé, prend-elle ou ne prend-elle pas un certain temps ? Et si du temps, combien de temps ? Quand je reconnais le visage de près que j’ai l’habitude de voir de loin, est-ce à ce moment-là que je vois le visage, pour la première fois, dira-t-on alors, ou l’ai-je déjà vu avant et ce n’est qu’après l’avoir vu une nouvelle fois que je fais le rapprochement et que je le vois comme le visage que d’habitude je vois autrement ? « Rapprochement » au sens propre et « rapprochement » au sens figuré : je rapproche ce visage-là de l’autre car ils sont un et le même ou je les rapproche pour en faire un et le même et je rapproche le lointain du proche. Voir et voir comme, est-ce que cela prend le même temps ou est-ce que tout voir comme est un voir différé, un voir après, un voir ensuite, un voir tardif, en retard sur le voir ? Y a-t-il d’abord voir et ensuite voir comme ou les deux sont-ils simultanés ? Mais qu’ils soient simultanés, cela signifie-t-il pour autant qu’ils soient eux-mêmes un et le même ces deux voirs ? J’ai beau voir quelque chose si je ne la vois pas comme quelque chose la chose que je vois, est-ce que je la vois ? Façon de dire : une vision qui ne serait pas vision d’elle-même, vision de la vision, est-elle une vision ? Vois-je quelque chose quand je ne vois pas que je vois la chose que je vois ? Et qu’est-ce que serait une vision que je ne vois pas ? Qu’est-ce que serait une vision aveugle ? N’y a-t-il rien entre le voir aveugle et le voir comme ? Mon proche et mon lointain, comment les rapprocher ? Comment faire des rapprochements ? Faut-il nécessairement que le rapprochement passe par le langage ? Alors le voir aveugle serait en fait un voir muet, est-ce ainsi ? Faut-il pouvoir dire ce que c’est pour le voir ? Faut-il le croire pour le voir ? Et quand je n’en crois pas mes yeux, est-ce que je vois quelque chose que je ne saurais voir — un sein ou toute autre chose ? Croisant cette dame qui descendait la rue de Rennes cependant que moi je la remontais, cette dame qui portait imperméable et casquette, il m’a semblé reconnaître celle que je vois à son balcon, en train de fumer, tous les jours ou presque, certains jours je ne la vois pas mais je ne sais pas si c’est qu’elle n’y ait pas ou si c’est moi qui ne regarde pas ou regarde mais ne fais pas attention ou ne regarde pas au bon moment quand elle est là, de l’autre côté du boulevard. Comment ai-je pu reconnaître de si près un visage que je vois habituellement de si loin ? Je l’ignore. Peut-être, contrairement à ce que j’ai pensé en croisant cette dame rue de Rennes, ne sont-ce pas le même visage que ces deux visages, peut-être que le rapprochement que j’ai opéré, je l’ai opéré indûment mais, quoique cela soit tout à fait possible, cela ne répond pas à la question de savoir comment il est possible qu’un rapprochement se fasse ainsi, à la vitesse de la vision, instantanément, donc, sans que rien ne le précède réellement que la vision passée d’une dame à son balcon en train de fumer de l’autre côté du boulevard. Rien de mémorable en soi, n’est-ce pas ? Mais si rien ne précède la vision, en revanche, on vient de voir tout ce qui lui a succédé et ce à quoi, encore, j’ai encore pensé. Rapprochant comme je l’ai fait ces histoires de vision de celle de la vision de Mme de Guermantes lors du mariage de la fille du docteur Percepied en l’église de Combray, je cite le passage de la Recherche, et s’il s’avère beaucoup trop long au goût de certains, moi, j’ai tout mon temps : « Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes : un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis : « Cette dame ressemble à Mme de Guermantes » ; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray ; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle : c’était elle ! Ma déception était grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes vivantes. Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l’ovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que j’avais vues à la maison que le soupçon m’effleura, pour se dissiper d’ailleurs aussitôt après, que cette dame, en son principe générateur, en toutes ses molécules, n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants. « C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes ! » disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui naturellement n’avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres arbitrairement formée par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux pour la première fois il y a un moment seulement, dans l’église ; qui n’était pas de la même nature, n’était pas colorable à volonté comme celles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d’une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu’à ce petit bouton qui s’enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois de la vie, comme, dans une apothéose de théâtre, un plissement de la robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la présence matérielle d’une actrice vivante, là où nous étions incertains si nous n’avions pas devant les yeux une simple projection lumineuse. » Est-ce le fantôme de Mme de Guermantes que j’ai croisée ce matin en la personne de cette dame ? Je ne le crois pas, non. Mais c’est le même paradoxe de la vision : le voyeur reconnaît le visage qu’il voit et il ne le reconnaît pas. Il ne le reconnaît pas parce qu’il ne peut pas le reconnaître, et pour cause : il ne l’a jamais vu, mais il le reconnaît quand même, il le reconnaît dans cette absence de reconnaissance, il voit ce visage comme un autre visage et ces visages sont un seul et le même visage. Le voir alors n’est pas aveugle, il est impossible et, parce qu’il est impossible, il voit, il voit vraiment, pour ainsi dire, c’est-à-dire : il voit des choses qu’il n’a jamais vues. Qu’est-ce, en effet, que voir sinon voir des choses qu’on n’a jamais vues ? Si l’on voit des choses qu’on a déjà vues, ne fait-on pas que les revoir ? Non, mais voir, le visible étant le déjà-vu, c’est voir l’invisible. Tous ces points d’exclamation qui ponctuent la vision du narrateur de la Recherche disent tous la même chose : Je vois. Enfin, je vois. Avant, je ne voyais pas, je n’avais jamais rien vu, c’est maintenant que je vois. Je n’étais pas aveugle, pourtant, mais je n’avais tout simplement pas vu. Toute vision est une apparition. Découvrir dans un visage familier un détail inaperçu, voir pour la première fois le visage de la duchesse tant fantasmée, reconnaître dans la rue le visage d’une inconnue ; apparitions que tout cela. Le fantasmeur ne peut qu’être déçu quand l’objet de son fantasme lui apparaît enfin : « C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes ! », mais il voit. Enfin, il voit. Il voit, c’est-à-dire : il avance dans le monde, il dissipe le brouillard, il vient à bout de ses erreurs. Oh, pas toutes, certes non, mais celle-là, au moins ; ce n’est pas rien. Et oui, comme le laisse entendre Proust, la vision décolore le monde, c’est vrai : nos fantasmes viennent s’échouer sur l’écueil de la réalité. Et même pour qui ne fantasme pas, le visage reconnu de la dame d’en face, n’a rien de charmant : n’était-il pas plus intéressant dans le flou de la distance, livré à l’imagination, quand ce n’était pas vraiment à une personne que j’avais affaire, mais à une imagination, une silhouette sans chair, quelqu’un qui se tient là, assez loin pour je ne la distingue pas très bien mais pas assez loin pour que je l’ignore ? Ce n’est pas le voir qui s’écrase sur le monde, ce sont les idées que nous nous en faisons. Des choses qu’on voit comme d’autres choses, voire comme ces choses mêmes. Toute cette vie des êtres qu’on leur prête et qu’ils ignorent.
vingt-deux février deux mille vingt-quatre
Je pensais écrire quelque chose mais en fait non. La pluie a tout effacé. (C’est une image.) De mes mauvaises pensées, il ne reste plus rien, que la réalité sur laquelle ces pensées portent. Mais de cela, de cet objet lointain, justement, je ne veux pas parler. Non que je n’aie rien à en dire, ce serait même tout à fait le contraire, si j’écoutais un certain moi, mais ce que j’aurais à en dire, je n’ai pas envie de le dire, ni ici ni ailleurs, nulle part, ce serait si noir, en effet, que de le dire, si sombre. Tu me répondras (c’est toujours moi qui parle), mais c’est la réalité qui est sombre, la réalité qui est noire, et moi je te demanderai, et alors ? qu’est-ce que cela change ? que la réalité soit sombre, cela doit-il entraîner comme une suite nécessaire que je le sois moi aussi ? et quand bien même ce serait d’une logique implacable, je n’ai pas envie de l’être, pourquoi mon désir d’être devrait-il céder devant la nature de la réalité ? De la nature de la réalité, puis-je m’en tenir pour responsable ? À supposer que je le puisse, je ne puis l’être qu’à mesure de ce que je suis, presque rien. Et pourtant, ne suis-je pas aussi presque tout, si je ne succombe au sombre de la réalité, si je ne m’y abandonne, si je ne m’abîme en elle ? Résister ? N’emploie pas de ces mots devenus grotesques, non, aie le mot juste, sois simple. De la réalité, en vérité, ce n’est pas que je ne veuille rien retenir, tout oublier, non, mais je ne veux pas que les mauvaises pensées — causées par le dehors, cet au-delà sur lequel je n’ai aucune prise et dont, à dire tout le vrai, je puis même être considéré comme la victime — obscurcissent les bonnes, les belles. Dans le restaurant où nous déjeunons après et avant le déluge, Daphné me demande de prendre la pose, et je m’exécute, le menton appuyé sur le fermé du poing, les yeux comme ceci, oui, qui regardent en l’air, maintenant, c’est bon, tu peux arrêter, avec plaisir, et joie que nous existions dans ce moment, elle, Nelly et moi. De toutes les horreurs et de tous les mensonges qu’on a pu mettre en circulation sur le dos de la famille, y en a-t-il qui portent sur cette simplicité-là, cette vérité-là, ordinaire, qui semble sans profondeur, mais à tort, n’est-il pas infiniment plus profond que les cérémonies, les hommages, les symboles, les rituels collectifs, les mouvements de masse, cet instant-là ? Évidemment, contrairement à ces phénomènes sociaux si souvent déplaisants que je viens de mentionner en passant, et que, hier encore, à contrecœur, nous vivions, cet instant-là passe rarement à la postérité ; l’histoire l’oublie. (Tant mieux, qui sait ?) Il faut quelque chose d’autre pour qu’il existe, qui tient à, mais qui tient à quoi ? Je ne sais pas. Pourtant, c’est quelque chose qui arrive, c’est certain, et même aux mauvais peintres. Comme ce portrait de Louise Vernet jeune fille peint par son père à Rome, pendant qu’il y dirigeait l’Académie de France, on voit le bâtiment à main droite sous un ciel azur où s’étirent de nuancés nuages. Âgée de seize ou dix-sept ans, suppose-t-on, Louise est debout dans le jardin, légèrement excentrée à main gauche du tableau. Elle porte une robe grise aux manches bouffantes que de petits boutons de pierres précieuses viennent fermer de la moitié de l’avant-bras jusques au poignet. La robe découvrirait largement ses épaules sans la sobre modestie blanche qu’une bande de velours noir relie avec simplicité et élégance au corps du vêtement et sous laquelle on devine qu’un médaillon se dissimule. Elle tient une mauve à la main, fleur qui évoque probablement ses fiançailles avec le peintre Paul Delaroche. C’est là que, sous un parfait chignon, dans un visage paisible (un peu mou, peut-être), de grands yeux mélancoliques mais bons tirent sur le bleu gris et se perdent dans l’espace infini du songe, de la rêverie, de la pensée. Il faut cet art presque miraculeux dans une production d’un style autrement pompier et volontiers réactionnaire (voir les vingt-et-un mètres de la Prise de la smalah d’Abd-el-Kader à Versailles, le long desquels rien n’est épargné au spectateur des fantasmes qui alimentèrent la psyché coloniale, pas même le juif fuyant la bataille en emportant d’un air épouvanté les maigres biens qu’il parvient à sauver au péril de sa vie, oubien encore cette allégorie douteuse sur fond de mauvais jeu de mots qu’est Socialisme et choléra et dans laquelle le choléra, incarné en la personne d’un homme asiatique jouant d’une flûte taillée dans un tibia perforé, est adossé à la mort qui tient le drapeau rouge de la République sociale en lisant le journal le Peuple, le tout dans un décor de fin du monde où le bourreau n’ayant plus personne pour assouvir la soif de sa guillotine a fini par se raccourcir lui-même), il faut tout l’amour d’un père sans doute pour sauver une œuvre de cet accablant académisme et, sinon la racheter, du moins lui trouver une excuse. Cette excuse est unique, certes, elle est imprévisible, cela ne fait aucun doute, comme l’est une éclaircie dans un ciel uniformément noir, et elle est là, heureusement, qui manifeste toute l’étendue de la beauté — aussi vaste que l’infini de l’espace où se perdent nos regards. Un peu plus tard, trempé dans le RER C, bien loin du faste académique des villas, des batailles, des guerres, des palais, assis là, au milieu des touristes venus du monde entier nous visiter, ce n’est pas à cela que je penserai, mais un rayon de soleil venant déchirer le voile noir du ciel, je n’aurai pu le nier.
vingt-et-un février deux mille vingt-quatre
Je passe un certain temps à survoler du regard plutôt qu’à les lire vraiment les notes numériques dont j’ai réclamé le téléchargement à google, hier, et parfois je comprends et parfois je ne comprends pas ce que le moi qui écrivit cela voulait dire ou ne voulait pas. J’envisage d’en copier une (une citation) puis une autre encore (une réflexion) ici pour donner matière à un développement plus riche, plus important, mais y renonce finalement pour les mêmes raisons qui m’ont conduit, hier, à ne pas copier ce que j’avais écrit dans mon cahier. Mais alors, n’est-ce pas à l’abandon de ce journal que doit conduire en toute logique un tel refus ? C’est une issue possible, oui, en effet. Et l’autre ? Il y en a au moins une autre, n’est-ce pas ? Au moins une, oui, que voici : continuer comme je le fais, mais je me demande pourquoi : qu’est-ce que je vais chercher là ? Qu’est-ce que je trouverai à continuer ? Qu’est-ce que j’ai trouvé, jusqu’à présent, écrivant ce journal ? Des raisons de continuer à vivre, des raisons de continuer à écrire. Sinon chaque jour du moins souvent, confronté à ceci que ni l’écriture ni la vie ne vont de soi, la quotidienneté manifestant ce fait dans toute sa gravité : l’écriture n’étant pas conçue comme un métier (« Je vais publier un livre ») mais comme coextensive à la vie même, il faut ainsi inventer une façon de vivre qui permette de tenir encore un jour au milieu de l’absurdité du monde, de la vacuité de l’existence, de l’absolue absence de sens, et la vie ? eh bien, la vie ne peut-elle pas s’arrêter n’importe quand ? « Absolue absence de sens », ce que je viens d’écrire, les êtres humains l’ont évité si longtemps qu’elle s’est estompée au point de finir par devenir tout à fait invisible : c’est le nom qu’on donne, la religion qu’on transmet, la race qu’on fabrique, le peuple qu’on invente, le capital qu’on hérite, l’idéologie qu’on adopte, et bien d’autres modalités encore de mettre du sens là où il n’y en pas, ou plutôt de faire comme si un sens me précédait que je n’aurais plus qu’à adopter pour être le bon enfant, le bon croyant, le bon ceci, le bon cela, le bon tout, le bon n’importe quoi. Sauf que cette bonté ne fait jamais que déplacer le poids des choses (elle ne le mesure pas), la question n’étant plus : « Qu’est-ce que je fais ici ? », mais : « Que dois-je faire pour rester ici ? » Ce qu’on discrédite à bon compte en le nommant « romantisme » n’est pourtant autre que l’attitude de qui, refusant les béquilles qui le précèdent pour se tenir dans le monde, découvre l’épaisseur de la fausse conscience derrière laquelle on dissimule le monde, découvre que la vie sociale ne lui ménage aucun accès au monde si ce n’est médiatisé par cette même vie sociale, et ce cercle est constitutif de la nature même de la vie sociale ; il est parfaitement parfait, il est parfaitement faux. Comment s’inscrire dans une vie parfaitement fausse ? Ne faut-il pas passer outre les intérêts qu’on suppose, qu’on soupçonne, qu’on devine, et comprendre qu’on ne le peut pas, que toutes les raisons qui vont de soi sont fausses, qu’elle trompent, illusionnent ? Qui n’a pas la passion du néant n’a la passion de rien.
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