Dans mon cahier au bison rouge, je dessine ce que j’appelle un « entonnoir métaphysique ». (*) Et puis, faisant ainsi suite à la conversation que Nelly et moi nous avons eue ce matin au petit déjeuner, je commente assez longuement (un peu moins de deux pages) le dessin que je viens de faire. Pendant un certain temps, je pense que je copierai ce que je suis en train d’écrire dans mon cahier pour en tirer mon journal du vingt février deux mille vingt-quatre, mais très vite sais qu’il n’en sera rien, que ce que j’écris ne passera pas dans le domaine public où, de toute façon, à quelques très rares exceptions près, personne ne le lira, mais demeurera là même où je l’ai écrit, dans mon cahier au bison rouge, caché, secret, privé, dût-il y rester enfermé pour l’éternité. Refus de publier ? Ce n’est pas ainsi que je nommerai ce qui me conduit à renoncer à rendre public ce que je viens d’écrire, je parlerai plutôt de ce sentiment d’absurdité qu’éprouve à être dans le monde qui trouve le monde tel qu’il est, confus, insignifiant, grossier, mal pensé par qui pense mal, de travers, et toute la théorie des propos que l’on peut tenir à l’encontre du monde. Ce sentiment d’absurdité, je crois, ce journal peut s’en faire l’écho parce que, bien souvent, je me retiens ici de dire quoi que ce soit de positif, je m’en tiens à ce sentiment qui est le mien, le laissant brut, tel qu’il me vient, sans chercher à aller au-delà, sans chercher à le convertir en autre chose que lui-même — quelque chose de « positif », donc, comme je viens de le dire. Parfois, c’est vrai, ce journal est tout ce que j’écris, je ne pense pas en dehors de lui et, dans une large mesure, je n’existe pas en dehors de lui, mais quand je pense, j’existe en dehors de lui, il me semble — en tout cas, c’est ce qu’il me semble en ce moment que je pense, j’existe en dehors de lui — que je dois résister au pouvoir d’attraction qu’il exerce sur moi, moins en raison de ce pouvoir d’attraction en tant que tel qu’en raison de la nature publique de ce journal : je sais qu’il y a quelque chose de faux dans ce journal, fausseté qui n’est pas le fait de l’insincérité de qui l’écrit, mais de l’extériorité à laquelle il s’expose. Ce que j’entends par « le faux », ainsi, c’est ce donné de la pensée à un espace — l’espace public — avec lequel la pensée se trouve en rupture et ce, non en raison de la nature de la pensée ni en raison de la nature de l’espace public, mais en raison de l’état de la pensée et en raison de l’état de l’espace public : c’est parce qu’il me semble que l’espace public n’est pas en état de recevoir ce que je pense qu’il me paraît absurde de rendre public ce que je pense. Je peux bien donner la version en quelque sorte méta de cette antinomie d’états — ce que je suis en train de faire au moment même où j’écris —, mais donner la version proto (proto : non ce que vient par surcroît de x, la commentant, le méta, donc, mais la x même, l’origine, le quoi de la x), cela me semble dépourvu de sens. Cette page, l’écrivant je le conçois, n’est sans doute compréhensible que de moi, mais elle ne m’en semble pas moins importante par la distinction qu’elle opère entre ce qu’il me semble possible de dire et ce qui me semble impossible à dire, impossible, j’insiste sur cet aspect parce qu’il est décisif, non en raison de la nature même du dire mais de l’état dans lequel se trouve le dire, l’état dans lequel se trouvent les dires qui se disent et où, c’est pour cela que je garde secret ce que j’écris, mon dire, il est impossible qu’il trouve à s’exprimer. Croyant en ce que je crois, ou plutôt, mieux (« mieux » et « et aussi », les deux) : croyant en ce que j’écris, je me trouve dans l’impossibilité de dire (rendre public) ce que j’écris parce que cela se trouvera perdu, rendu insignifiant, un peu plus de bruit dans l’océan du vacarme, inaudible, inintelligible. Mais cette page, je le répète, peut-être est-ce un peu lourd, mais tant pis, je parle pour moi, ne me souciant pas de qui viendra lire ou pas, cette page n’est pas pour autant un commentaire bavard d’une situation extérieure à elle, elle en est le prolongement logique, la confession publique : il n’est pas impossible d’écrire en soi (si je le pensais, je n’écrirais tout simplement pas, ni ce journal ni rien du tout), mais la publicité de la chose, en l’état de la chose publique, ne peut se comprendre et s’aborder qu’en tant que problème, pas en tant que solution à un tiers problème. En l’état de la chose publique, la publicité de la chose est le problème, et il n’y a pas de solution.
(*) Un entonnoir semblable à ceux que j’avais dessinés dans le premier volume de mon cahier au bison rouge, ce journal en a conservé la trace à la date du 17.1.20. Ce qui semble correspondre à la réalité chronologique puisque, ce matin, quand j’ai cherché la trace de ces dessins dans le premier volume de mon cahier au bison rouge, j’ai trouvé, précédant de deux paragraphes les dessins en question, la date du 16.1.20.
dix-neuf février deux mille vingt-quatre
Angoisse du retour à la normale ; — faut-il que je me demande pourquoi ? Les choses ne demeurant jamais ce qu’elles sont, c’est donc que tout retour à la normale est illusoire, et pourtant, n’est-ce pas cela-même qui nous fait vivre, l’organisation intime de nos vies se fondant sur la répétition, l’habitude, le recommencement, la reprise, le retour du même (retour ordinaire du même qu’on ne confondra pas avec le retour cosmique du même) ? Mais ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire, l’angoisse du retour à la normale signifiant la conscience qu’un état d’exception permanent n’est pas possible — c’est une contradiction dans les termes — et le désir de la permanence de cet état d’exception. Ne serait-ce pas comme une excitation sans fatigue, une veille sans jamais de sommeil ? Imagine-la, cette veille sans jamais de sommeil, ni donc plus jamais de rêve, n’est-ce pas là la matière même d’une vie qui serait invivable ? Dans mon éveil à demi, je me représente dans diverses positions, accomplissant des rites que je ne puis accomplir puisque je n’appartiens à aucun culte, mais qui semblent toutefois avoir une grande signification pour moi. Ces rites, qui plus est, ne sont pas les rites des religions existantes, ni l’imitation plus ou moins ridicules de ceux-là, mais des formes de vie à part entière. Je me dis : « Et, en plus, cela te prendrait quoi, une heure par jour, tout au plus ? » Toujours la mentalité d’un comptable. Mais le temps m’est compté, j’entends : il a une dimension personnelle et puis une dimension imposée, les deux dimensions se recouvrant rarement, si difficiles à concilier qu’elles sont. Ma ritualité, ainsi prise dans les limites d’une durée acceptable, raisonnable, est-elle plus désirable ? Les religions officielles, quand elles sont vives dans les peuples qui y adhèrent, organisent l’hors-du-temps du rite, imposent des durées dont la longueur est une épreuve, le croyant qui tient la durée prouvant sa valeur à son dieu, c’est-à-dire à la communauté de croyants à laquelle il appartient, à laquelle il se fie pour qu’elle lui indique le sens de sa vie, d’autant plus si ce sens est contraignant, violent, humiliant, imbécile, inepte. Moi, le sens de mon existence, je dois le trouver moi-même, c’est le prix de l’émancipation. Qui prétend que se libérer est facile travestit la réalité. Tout exercice de libération est en soi une épreuve. Laquelle épreuve ne fait référence à rien d’autre qu’elle-même, ignore toute extériorité, tout dehors, tout au-delà, ce qui la rend encore plus difficile à affronter, à surmonter. Que les gens deviennent les victimes de leur libération n’a en revanche rien d’étonnant. C’est pourquoi on les voit qui errent médusés par l’étonnement que leur sexe leur a inspiré. C’est pourquoi on les voit embrasser des fois qui leur sont absolument étrangères. Il faut bien remplir l’abîme qu’ouvre l’émancipation. Cette action de remplir le vide, de ne pas l’accepter comme tel, de ne pas reconnaître son existence en tant que tel, le néant en tant que néant, c’est le retour à la normale. Pour n’y succomber pas, il faut apprendre à s’émanciper de l’émancipation, se libérer de la libération, qui ne sont pas des fins en soi, mais des moments, des temps dans le temps. Je lève les yeux : l’employé du restaurant japonais vide son seau d’eau de ménage sale sur le trottoir, deux étages plus haut, la femme fume une cigarette, toujours la même toujours une autre, des hommes d’un certain âge plutôt bien habillés passent, une dame avec un sac à dos, un homme noir aussi, mais jeune, lui ; — que les gens fassent ce qu’ils font, n’est-ce pas étonnant, incompréhensible et étonnant ?
dix-huit février deux mille vingt-quatre
Considérations sur le sens de l’existence, la beauté du monde, sa déchéance, sa possible gloire future, une certaine conception hors de tout temps de la morale, les vertus et les vices qui sont d’écrire, de la fiction ou non, l’amour, l’amour surtout, ainsi que nombre d’autres mauvaises pensées et bonnes pensées sur divers sujets ou rien serait un meilleur intitulé, à n’en pas douter, que Remarques et pensées sur la majesté déchue du monde, le sens de la vie, l’échec et autres considérations générales, particulières, autobiographiques ou non, ponctuées de fragments narratifs divers qui était lui-même un meilleur titre déjà que le prosaïque et soporifique journal dont je me contente, ce me semble, un peu trop facilement, quoique bien malgré moi, mais on a parfois un peu trop tendance à se contenter d’un résumé, croyant par là se faciliter la tâche, comme si l’on pouvait se satisfaire d’une métaphore vague pour parler de choses précises, concrètes, belles, — là. « Là », — qu’est-ce qui est — là ? Je regarde par la fenêtre : il pleut. Aussi, ne sont-ils pas là, les hommes noirs, assis sur leur banc à eux, de l’autre côté du boulevard, à attendre la commande de la femme blanche et de l’homme blanc, comme ils en ont l’habitude, quand il ne pleut pas. Aussi, n’entends-je de la ville que le roulis ininterrompu des véhicules sur l’asphalte humide de la chaussée. Et, sinon ce silence, je ne puis pas parler de « silence », en effet, il y a toujours du bruit, sinon ce silence, cette absence de leur bruit, cette absence de leurs voix, m’informe que quelque chose manque, me manque, qu’il se fait, sans eux, comme un déséquilibre dans la ville, un trou béant et dedans le vide. C’est vrai que, parfois, les cris sont trop forts à mon goût, qu’ils me dérangent, me perturbent, intrusions qu’ils sont dans ma vie, mais leur manque ne vaut pas mieux, non, sans eux, c’est la vérité, il me semble qu’il n’y a plus de vie, plus rien que la mécanique commerciale de l’existence, le roulis ininterrompu des véhicules, ces gens-là ont des choses à faire qui roulent, roulent, roulent, et le passage des touristes en quête de leur nourriture, fragment frelaté de culture périmée (« la France »), rien que l’anéantissement, l’abrutissement, l’assourdissement. Je ne leur ai jamais adressé la parole, à ces hommes, là. Mais pourquoi ? Pourquoi le ferais-je ? Je les vois, j’en croise d’autres dans la ville capitale, ils sont présents, tous, dix, douze, je les entends, ils n’ont pas besoin de ma parole, pas besoin de mon écoute, pas besoin de moi, ils vivent leur vie, et moi, il me semble qu’il faut que je les laisse, intacts, comme si je n’existais pas, en paix, mais je ne puis m’empêcher, c’est vrai, au regard de l’esprit du temps, de penser que les vraies victimes, ce ne sont pas telle ou telle starlettes de cinéma, mais bel et bien eux, sans ni nom ni visage ni identité, tous ces hommes qu’on a fait venir ici pour les jeter là, pour que la femme blanche et l’homme blanc, quand elle et il daigneront avoir faim, enfin, puissent se nourrir sans rien faire, non, sans courir, sans cuisiner, sans rien faire, oui, que consommer, exploiter l’autre, que l’autre soit noir, soit blanc, soit toutes les couleurs de l’océan, l’autre qu’elle et il ne voient pas, et pourquoi le verraient-ils, elle et il ? même si elle et il les voyaient, elle et il les ignoreraient. Mais moi, après tout, et c’est une vraie objection que je m’adresse là, je le dis, après tout, moi, qu’est-ce que je fais ? moi, c’est-à-dire qui ne fais rien qu’écrire, précisément, qu’écrire, ne fais-je pas rien du tout ? moi qui n’anime pas d’atelier d’écriture, ne fais pas de médiation culturelle, pas de résidence de création, moi qui ne dénonce pas, ne milite pas, ne prends pas fait et cause pour les migrants, les fainéants, les insignifiants, les grévistes ni les féministes, moi dont le plus grand effort social consiste à rester assis, le cul assis à ma table d’écriture, moi qui ne parle jamais que de moi, moi dont le plus grand effort social consiste à dire à ma fille que je l’aime, à mon épouse que je l’aime, qu’est-ce que je fais au monde ? de quelle utilité suis-je pour le monde ? Je suis un œil ouvert quand tous sont fermés, quand tous sont aveugles, quand tous sont aveuglés par la croyance, l’idéologie, le mensonge, l’idiotie, je suis un œil ouvert et je suis une oreille ouverte, oui, même quand je me soustrais je suis une présence, je suis la voix qui ne dis pas la vérité, non, je suis le doigt qui cherche la vérité, échoue, se fracasse contre l’écueil de la réalité, invente des phrases infatigables, dans le temps, hors du temps. Je suis le plus silencieux des bavards, le plus sociable des ermites, je suis, j’existe, j’écris, et jamais ne me tais.
dix-sept février deux mille vingt-quatre
Je sais que je devrais penser autrement que je pense. Je sais que, si je pensais comme quelqu’un comme moi est censé penser, je ne penserais pas comme je pense, je penserais autrement que je pense, je penserais contrairement que je pense, et pourtant, je pense comme je pense. Je pourrais aborder les thèmes, « les sujets », comme on dit, sur lesquels je ne pense pas comme quelqu’un comme moi est censé penser — la guerre, le viol, la mort, et caetera —, mais je ne le fais pas — c’est-à-dire : cela, je m’en parle à moi tout seul ou à Nelly, et c’est tout, je me garde bien d’en parler en public — parce que je sais que ce ne pourrait pas être compris, qu’il faudrait un temps tellement long, beaucoup trop long pour l’attention dont dispose l’époque, afin d’être compris, afin seulement d’envisager de pouvoir être compris, que c’est peine perdue, d’avance, en avance, et qu’il vaut mieux que je me taise, que je conserve ma parole privée, intacte, inviolée, indite. Pourquoi est-ce que je ne pense pas comme quelqu’un comme moi devrait penser ? Cela, je l’ignore. Parfois, je me dis que je le fais exprès — « l’esprit de contradiction », comme on dit —, mais est-ce si sûr ? Je ne le crois pas. Ce n’est même pas volonté de me singulariser, sinon je prendrais la parole en public pour dire ce que je pense, mais cela m’assignerait à la résidence d’un camp, or, cette idée me déplaît fort, alors peut-être est-ce pour cela, en raison du déplaisir que me cause l’idée d’appartenir à un camp, que je ne pense pas comme quelqu’un comme moi devrait penser sur tel et tel sujets, pour ne pas être assigné à résidence, comme l’âme dans le corps dans le Phédon, sauf que : est-ce que je pense réellement quelque chose ? Si par « penser », on entend : « avoir une opinion », alors non, je ne pense rien, et c’est peut-être cela qui me sauve, ne penser rien, n’avoir pas d’opinion, n’appartenir à aucun camp, n’avoir pas d’origines, que lointaines, vagues et sans gloire, des ancêtres bergers dans les montagnes corses, des immigrés, des exilés, presque rien, personne, et si je pense ce n’est même pas de ce point de vue que je pense car ce n’est pas un point de vue que celui-là ce n’est rien que bribe de la réalité. De temps à autre, quand je trouve mon chemin dans la ville, dans la ville connue comme dans la ville inconnue ou le quartier inconnu de la ville connue, c’est tout le même, quand il me semble que dans ma tête, physiquement dans ma tête, je sais où je me trouve dans l’espace sans avoir conscience d’où je me trouve dans l’espace, je pense à mes ancêtres sans biens, bergers dans les montagnes corses, et je me dis que c’est d’eux, lointains, que j’hérite ce sens de l’espace, l’orientation, mais je n’en sais rien, peut-être que je m’invente des histoires pour avoir quelque chose à dire, quelque chose d’intéressant à raconter. Ce n’est pas moi qui me le reprocherai. Je pourrais, plutôt que de ce faire, écrire des poèmes sur la guerre et la mort dans le monde, partout dans le monde ou quelque part en particulier dans le monde, autour de la Méditerranée, par exemple, la Méditerranée, surtout, la Méditerranée fascine l’Occident littéraire, où l’écrivain·e, pourtant, ne se rend jamais, que pour passer des vacances ensoleillées, mais en vérité, cela, je ne puis le faire, c’est une sorte d’au-delà qui m’est inaccessible, je suis beaucoup trop terre à terre pour ce faire, je ne puis qu’aller à la surface de la terre parmi les bêtes parmi les hommes, « berger de l’être », aurait dit le retraité de la Forêt Noire, quelle drôle d’idée, mais après tout, qu’y a-t-il d’intéressant sur terre, sinon de drôles d’idées ? Depuis tout à l’heure, j’hume qui me parfume l’eau de pamplemousse rose. Tout à l’heure, j’ai même écrit une sorte d’aphorisme sur ces effluves divines qui émanent de moi. Ne sachant pas très bien où le ranger, cet aphorisme — dans les éclaircies, peut-être —, tout en marchant, je l’ai noté sur mon téléphone portable. Tout à l’heure, au futur, cette fois, un peu plus tard dans le journée, je le copierai dans le cahier à spirale, et peut-être sentirais-je encore le parfum du parfum. Et alors, ainsi embaumant, la terre sera moins laide, sûrement.
seize février deux mille vingt-quatre
J’aimerais écrire un livre fait seulement des bribes de langage entendues dans la rue. Les conversations, les gens qui parlent au téléphone, les gens qui parlent seuls, les éclats de voix, tout ce qu’on peut entendre en marchant dans une ville cosmopolite comme Paris. Évidemment, un tel livre est impossible parce qu’il faudrait que je parle toutes les langues, pas question en effet de traduire, il s’agirait de laisser le langage brut, pour faire écouter l’impressionnant opéra de langage qu’est une ville comme Paris. J’y ai pensé, en traversant la Place du 18 juin 1940, quand j’ai entendu cette touriste italienne s’exclamer : « È un orgoglioso bastardo ! », phrase qui, sortie de son contexte, était comme une brève explosion, une éruption linguistique d’autant plus fascinante qu’elle est parfaitement improbable. L’entendant, j’ai eu envie de remonter le cours de la marche à l’envers, de prêter plus attention à ce que se disait ce vieux monsieur qui, traversant le cimetière, parlait tout seul. Parlait-il aux morts, à un mort en particulier, à la mort en général ? Et que disait-il ? Il faudrait avoir, non pas avoir, il faudrait être une oreille absolue, tout entendre, tout comprendre, ou, à défaut de tout comprendre, être capable de tout enregistrer et de tout transcrire, ne varietur. Alors, peut-être que le vacarme prendrait tout son sens, alors peut-être comprendrions-nous pourquoi nous sommes là où nous sommes, pourquoi depuis tant de millénaires nous parlons, sans relâche, malgré certaines volontés érémitiques d’interruption, sans pause ni fatigue nous parlons sans cesse, peut-être comprendrions-nous ce que nous disons, ce que nous avons à dire, et peut-être découvririons-nous pourquoi nous sommes là, pourquoi nous en sommes là, là et pas ailleurs, s’il y a un secret ou non dans le langage. Peut-être pas. De toute façon, ce n’est pas possible, d’oreille absolue, il n’en est pas. Et le langage toujours est parlé et toujours il se perd, et nous ne comprenons pas, et nous ne comprenons rien. Ma mauvaise pensée du jour, c’est au cahier à spirale des éclaircies que je l’ai confiée. « Mauvaise », c’est une façon de parler, disons « mauvaise » du point de vue de l’air du temps que je respire, de mon point de vue, c’est une bonne pensée, mais je ne peux pas penser simplement de mon propre point de vue, si je ne pensais que de mon propre point de vue, de toute façon, cette pensée, je ne l’aurais pas eue. Quelles pensées penserais-je si je pensais toujours et seulement de mon propre point de vue ? Aucune. C’est avec des questions comme celles-là qu’on invente de faux problèmes métaphysiques et que les gens en viennent à se haïr les uns les autres ou se fracasser eux-mêmes la tête contre le mur. Si je ne pensais que mes pensées, je ne chercherais jamais à être une oreille absolue, et tant pis si c’est impossible, il faut sauver l’attention du broyage auquel l’air du temps, l’époque la soumet, et écouter.
quinze février deux mille vingt-quatre
Ce matin, cependant que Daphné jouait sur le bateau de pirates du Square des Missions Étrangères, j’ai écrit deux pages dans mon cahier au bison rouge. Ces deux pages, j’y ai pensé toute la journée depuis, mais je n’ai pas envie de les recopier — ce n’est pas de la paresse, au contraire, ce serait plutôt paresse que de le faire — et, si je me souviens avec une certaine précision de ce que j’ai écrit, précision telle que je pourrais récrire ces deux pages ici, corrigeant au passage l’erreur que j’ai commise dans le cahier, écrivant « Square des Missions Internationales » au lieu de « Square des Missions Étrangères », je n’ai pas envie de le faire non plus. Je préfère laisser ce texte là-bas, y penser, écrire à son sujet ici, ou plus précisément : à partir de lui. Pourquoi ? Eh bien, en partie parce que, je crois, je ne veux pas que ce journal absorbe tout ce que j’écris, tout ce que je pense. Pourtant, je sais qu’à un moment de l’écriture de ce journal, c’était ainsi que j’ai vu les choses : ce journal étant un journal seulement au sens où il est de tous les jours et augmentant au point d’inclure tout ce que j’écris, les pensées, les contes, les divagations, les errances, les confessions, tout. Je ne veux plus que ce journal absorbe tout ce que j’écris. Peut-être qu’à l’avenir, c’est ce dont j’aurais de nouveau envie, mais en ce moment, non. Si j’ai une pensée en forme de flèche jaune — j’ai réellement eu une pensée en forme de flèche jaune, tout à l’heure, tout à l’heure ou hier au soir ? je ne sais plus —, ne faut-il pas que cette pensée demeure en forme de flèche jaune ? Dans le journal, par exemple — c’est dans la Chute, si mes souvenirs sont exacts, que Camus dit que les historiens du futur diront de l’homme moderne : il forniquait et lisait le journal —, détestable manie, tristement moderne, donc, je lis que le grand écrivain goncourtisé publie un nouveau livre qui récapitule un certain nombre des textes qu’il a publiés sur Instagram — vanitas vanitatum —, ce à propos de quoi je ne puis m’empêcher d’interroger : Mais dans quel recoin sombre et glacial de l’univers faut-il être tombé pour tenir en si piètre estime la littérature, l’écriture et ce, alors même qu’on en fait profession ? Faire des produits avec n’importe quoi pour satisfaire les besoins de trésorerie de l’entreprise ; — n’est-ce pas là pathétique destin ? Mais est-ce seulement un destin ? N’est-ce pas, plus proprement, plus sobrement, rien ? — et omnia vanitas — Dans les deux pages que j’ai écrites ce matin dans le cahier au bison rouge, je m’en souviens, je parvenais à me décrire comme « le seul écrivain réussi ». Comment suis-je parvenu, ces derniers jours, parce qu’il me semble que c’est ces derniers jours — avant-hier, hier ou aujourd’hui même, au fond peu importe — que je suis parvenu à me décrire ainsi, comment suis-je parvenu à ne plus me décrire comme « un écrivain raté », comme il m’est arrivé si souvent de le faire, sans pour autant me décrire comme « un écrivain réussi », mais bel et bien comme « le seul écrivain réussi » ? Je l’ignore. Et ce n’est pas un pied de nez plus ou moins auto-ironique plus ou moins sarcastique, non, c’est une vérité. Ce matin, cependant que j’étais assis dans le Square des Missions Étrangères cependant que Daphné jouait sur le grand bateau de pirates, dans ce soleil pâle mais doux de l’hiver anticipant de le printemps, mon cahier ouvert sur les genoux dans lequel j’étais en train d’écrire, je me suis réellement senti comme « le seul écrivain réussi », et l’écrivant, j’avais la certitude que ce n’était pas une vue de mon esprit aveuglé par le soleil, pas une ruse de mon cerveau libérant soudain une quantité excessive d’endorphines, non, c’était réel, je ne me sentais pas particulièrement bien, pas particulièrement mal non plus, ni bien ni mal, vérité, non mais réel, je me sentais réel, j’étais réel, écrire était réel, et ce groupe nominal — « le seul écrivain réussi » — était la conséquence logique — quasi la seule conséquence logique possible — de ce sentiment de réalité, de cette réalité de la réalité, de la réalité de ma réalité.
quatorze février deux mille vingt-quatre
Eau de pamplemousse rose ; — tout à l’heure, il y aura vingt ans. Face aux déconvenues que m’adresse l’existence (j’ai d’abord écrit « mon existence », mais ce n’est pas vrai, ce n’est pas mon existence, c’est celle des autres, qui n’a rien à voir avec la mienne, la leur, laquelle ils me font subir), Nelly me trouve d’une grande sagesse. Pas moi. Moi, je trouve que c’est simplement comme ça et que je n’y peux rien. Mais peut-être a-t-elle raison, peut-être est-ce la sagesse que cela. Est-ce que je le pense ? Et pourquoi pas ? Hier, cependant que je traversais le jardin du Luxembourg pour rentrer chez moi enfiler mes baskets et sortir courir, une dame s’est adressée à moi sans autre forme de procès, sans formule de politesse ni introduction, comme si j’étais là pour ça, de toute éternité, moi ou n’importe qui, la servir, lui répondre quand elle m’interroge : « C’est quoi, ce bruit qu’on entend là ? » Un peu plus tard, je me suis souvenu de cet entretien de Marie Darrieussecq dans lequel elle déclarait notamment : « À vingt ans, je n’étais ni plus jolie ni plus aguicheuse qu’une autre. J’avais une vie sérieuse, des études en tête, déjà des livres à écrire. C’était intolérable, n’importe qui se permettait de m’interrompre dans la rue et je n’arrivais pas à en témoigner. » Et je me suis demandé si c’est ce que j’aurais dû répondre à la vielle dame : « Arrêtez de m’interrompre, c’est intolérable ! » Qui sait ce qu’il se passe dans la tête de l’autre ? La lutte des genres a remplacé la lutte des classes. Et quand on voit les conséquences de la seconde dans le monde ultra-capitaliste où nous sommes condamnés à vivre, on imagine avec effroi les effets à venir de la première. En tant qu’homme, qu’ai-je à dire ? Strictement rien. En tant qu’être qui écrit, à peu près tout. Comment se sentir de son temps ? Je n’y arrive pas. Quand je lis le journal, comme hier, comme tous les jours, je suis pris d’angoisses, ne sachant plus si c’est moi qui suis un imbécile ou le monde qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans les sables mouvants de la bêtise universelle. J’essaie de ne pas m’enfoncer, mais est-ce que j’y parviens ? Il y a quelque temps de cela, mais pas si longtemps en réalité, face aux déconvenues que l’existence des autres m’impose, j’aurais sans doute perdu mon sang froid et si, aujourd’hui, je ne le perds pas, pas plus qu’hier face à la dame qui m’interrompit dans mes pensées, ce n’est pas que je manque de vitalité, c’est que j’ai encore plus de questions qu’auparavant, encore moins de certitudes qu’auparavant et que ces doutes, ces questions ne me rendent pas plus faible, non, c’est tout le contraire. À Morton Feldman qui, revenant de la plage, s’était plaint, le neuf juillet mille neuf cent soixante-six, de l’omniprésence des postes de radio hurlant du rock ’n’ roll, lesquels l’empêchaient de penser ses pensées, John Cage avait répondu dans son style caractéristique les paroles de sagesse que voici (traduction modifiée) : « Tu sais comment je me suis adapté à ce problème de la radio dans l’environnement : comme les peuplades primitives se sont adaptées aux animaux qui les effrayaient et qui constituaient probablement, comme tu dis, des intrusions. Ils ont dessiné des images d’eux sur les murs de leurs cavernes ; et donc, moi, j’ai simplement composé une pièce avec des radios. À présent, chaque fois que j’entends des radios — même une seule, pas simplement douze à la fois, comme tu as dû en entendre à la plage, au moins — je pense : “Tiens, ils jouent ma pièce.” » Ne pas haïr le monde, ce n’est pas l’accepter bêtement tel qu’il est — ce qu’on entend généralement par « être zen » —, mais lui trouver un usage dans la vie afin qu’il puisse avoir du sens. Est-ce toujours possible ?
treize février deux mille vingt-quatre
Je me souviens quand la femme avait tenu Daphné dans ses bras. C’était là, de l’autre côté de la cour intérieure, je peux montrer l’endroit du doigt, dans l’appartement que nous occupions à cette époque, Nelly et moi. La femme était assise à main droite sur le chesterfield rouge, qui n’était pas dans la chambre de Daphné mais dans le salon, Nelly était à main gauche, et moi j’étais assis sur une chaise, le dos tourné à la fenêtre. C’était il y a plus de huit ans, mais je vois parfaitement la scène, avec une clarté totale, comme si j’étais de retour sur les lieux mêmes, au moment même, je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour ce faire, c’est immédiat : quand j’entends ou lis son nom quelque part, c’est à cette scène que je pense. Et, pour moi, cette scène est le vrai nom de la femme. Au bout d’un certain temps, je retourne au cours de mon récit, j’avais suggéré à la femme que c’était le moment que je prenne Daphné, mais elle n’avait pas voulu. Un peu trop fort à mon goût, l’enfant qui n’avait que quelques mois à peine, elle l’avait serrée contre sa poitrine et m’avait dit en guise de réponse : « Laisse-moi la garder encore un peu… » Sans point d’interrogation dans la voix, l’impératif ignore la demande, il interdit la conversation, malgré son faux air suppliant, les sourcils doucement froncés, la tête légèrement penchée sur le côté gauche, une moue qui mime la bienveillance : quelqu’un qui use de son charme pour obtenir quelque chose de quelqu’un d’autre. Cela, le charme, la voyant faire, je sus que ce n’était pas la première fois qu’elle le faisait. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse, moi, ce n’est pas cela que j’ai vu, non, voici ce que j’ai vu, oui : dans son regard, il y avait quelque chose d’halluciné, quelque chose que je distingue aujourd’hui encore avec une netteté parfaite quand, voyant son nom ici ou là dans les journaux, bien que je ne le veuille pas, désirant plutôt l’abandonner à l’oubli, j’en viens à penser à elle, quelque chose que, parce qu’il faut bien nommer les choses, parce que les choses ne doivent pas demeurer innommées au risque de devenir innommables — après tout, n’est-ce pas pour cela que je suis au monde ? découvrir le vrai nom des choses et le leur donner ? n’est-ce pas cela, écrire ? —, j’appelle : « le mal ». Ce mal, que je sois le seul ou non à l’avoir vu, peu m’importe, je ne l’oublierai jamais. Je m’étais rassis sur ma chaise, et je l’avais regardé tenir mon enfant que je ne voulais plus qu’elle tienne. J’avais eu peur pour mon enfant. Alors je n’avais rien fait, tâchant de me rassurer en silence : « Ce n’est rien, Jérôme, il ne peut rien lui arriver, calme-toi, tout va bien se passer. » Or, cette image terrible, si je m’en souviens aujourd’hui encore, et avec une telle précision, sans nul flou, et chaque fois que j’entends parler de la femme, c’est parce que j’avais senti que, mon enfant, n’importe qui, n’importe quoi pouvait le prendre et l’emporter, et que j’étais impuissant : je ne pourrais pas sauver mon enfant, jamais, d’ailleurs, ce n’était pas mon rôle, mon rôle serait de l’élever. Je l’ai vu. Ce visage du mal, je sais ce qu’on peut me dire à son propos, ou plutôt à propos du propos que je tiens à son propos — de fait, on me l’a déjà dit —, on peut me dire que j’exagère, que mon propos est excessif, et c’est vrai qu’on peut l’entendre ainsi et que je n’ai rien, rien outre mon regard, pour assurer de la véracité de ce que je dis. Je suis comme qui a vu la Vierge, tout ce que je puis dire, c’est ceci : « Je n’ai pas eu d’hallucination. Je n’ai pas rêvé. Je n’invente rien. Elle était là, je l’ai vue. Comme je vous vois, vous. » Et cette déclaration suffit à discréditer le propos, comme le fou qui dit : « Je ne suis pas fou » se dénonce fou à qui n’attend que cela pour le condamner comme fou, le mettre au ban de la normalité. Mais le mal dans le regard est l’anti-invisible par excellence : qui l’a vu ne peut plus cesser de le voir, ne verra plus jamais que cela, il devient la perceptibilité même, le fond de la vision, le point où la vision s’accomplit, où sa dimension esthétique épouse la dimension éthique, — voir, c’est pénétrer au fond de l’espace jusqu’à la morale de la chose. Moi, alors, quand la femme prend la parole au nom de la petite fille, — qui sait de laquelle elle parle ? de la petite fille en soi, sans doute —, moi, c’est à Daphné que je pense, et à la peur que la femme avait causée en moi, en moi et dans le monde, et pour toujours, et dès le début, je la ressens encore, aussi vite que la pensée, chaque fois que son nom vient à moi, panique cosmique qui interroge l’ordre des choses qui se tient au fond des choses, confisquant l’enfant, rien qu’en refusant de ne la plus tenir dans ses bras et la rendre à moi, elle, si petite, si belle.
douze février deux mille vingt-quatre
Dans le journal, statistiques à l’appui, un article se félicite des progrès de la vasectomie au sein de la population française. Il est vrai que, se regarder le sexe, comme naguère encore le nombril, il n’y a guère plus que cela dont l’Occidental·e se sente encore capable ; — sans doute parce que ça, au moins, se trouve à sa hauteur. Aussi, qui déplore l’inéluctable déclin de l’Occident, j’ai envie de le réconforter et de l’encourager à se réjouir : bientôt, de ces êtres fragiles et narcissiques, inéducables et inconscients nihilistes de chambre, il n’y en aura plus, et ne sera-ce pas alors une vraie chance pour l’humanité ? Par un heureux hasard, il restera peut-être les chefs-d’œuvres que leurs ancêtres auront écrits. Mais, si toutefois ces derniers devaient disparaître, eux aussi, nous laisserions en suspens la question décapante que voici : « Étaient-ils si nécessaires que nous l’avons cru, ces chefs-d’œuvre ? » et les rares spécimens de nos enfants inventer quelque chose de proprement inédit. Ce matin, n’ayant pas succombé à temps aux charmes érotiques de la stérilisation éthique, je suis allé au LudoJardin avec Daphné. Là, pendant qu’elle jouait à creuser le sable pour déterrer les trésors de pierres précieuses qui s’y trouvaient enfouis avec les amis qu’elle venait de se faire, je me suis assis sur un banc où, malgré le froid, j’ai notamment lu ce passage : « Dans la Société du spectacle (1967), Guy Debord définissait le spectacle comme “le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image”. Avec Gehry et certains autres architectes, l’inverse est désormais vrai : le spectacle est “une image à un tel degré d’accumulation qu’elle devient capital”. Telle est la logique de nombreux centres culturels aujourd’hui lorsqu’ils sont conçus à l’instar des parcs à thème et des complexes sportifs, pour accompagner le “renouveau” commercial ou financier de la ville — il faut en faire des lieux où l’on puisse, en toute sécurité, sortir, faire du shopping, être spectateur. “L’impact économique et culturel singulier que nous avons ressenti au moment de son ouverture en octobre 1997”, nous dit-on à propos de “l’effet Bilbao”, “a suscité une forte demande dans le monde entier”. Cela est malheureusement vrai, et il se pourrait bien (en dépit du terrorisme) qu’il y en ait bientôt dans votre petite ville natale. » Avec le temps, ces lignes, écrites en 2001 par Hal Foster dans un article consacré à Frank Gehry intitulé « Maître bâtisseur » et reprises dans Design et crime, malgré la facilité décevante avec laquelle elles s’appuient sur l’autorité de Guy Debord, ont pris une dimension prophétique, comme le montre notamment l’exemple de la tour que Gehry a conçue pour la fondation LUMA à Arles. Cette ville, jadis communiste, a été vendue à la plus offrante, sans aucune considération pour la très grande pauvreté qui l’affecte pourtant de façon bien plus manifeste que l’édifice babélien : environ 25% de la population d’Arles vit sous le seuil de pauvreté, ce taux atteignant les 50% dans certains quartiers. Mais, au-delà de ces faits quelque peu prosaïques, c’est la fascination pour l’image de sa propre grandeur qui étonne, comme si la monumentalité d’une architecture mondialisée — comme ceux des autres grands architectes de l’époque, les édifices signés Gehry s’implantent partout à la surface de la terre sans considération aucune pour la nature du lieu où ils sont bâtis — devait s’imposer sans aucune considération à la vue admirative de tous. Que ce soit à Abu Dabi, Panama, Arles, Paris, Seattle, Bilbao, indifférente à tout contexte, c’est la même architecture qui s’impose à la terre entière. Mais comment, malgré son effacement, l’Occident, coupable de la catastrophe de notre temps, l’irrémissible péché colonial, parvient-il à imposer partout son image monumentale ? Cela n’est-il pas contradictoire ? Ce le serait, en effet, mais au passé, pour ainsi dire. Dans l’identification du marché, de l’art et la culture, c’est une nouvelle civilisation qui se dessine, laquelle méprise tout contexte, parce que ce dernier — qu’on peut appeler, par exemple, « le terroir », « le pays » — n’est plus que l’expression nostalgique d’un attachement sentimental à une époque révolue de territorialité. Pour cette nouvelle civilisation qui réduit toute l’expérience humaine à sa pure dimension économique, les différences culturelles ne sont que des matières premières, si l’une venait à faire défaut, on trouverait quoi produire avec une autre. Comment dès lors ne pas comprendre l’homme moyen qui, n’ayant pas de patrimoine à transmettre à sa progéniture future, préfère s’en dispenser par anticipation ? Et comment ne pas compatir à sa détresse, que la vasectomie tente en vain de positiver ? Pauvre homme, toi qui, ignorant en être le bouffon, essaies d’être l’acteur de la révérence qu’on tire pour toi, même tes adieux seront manqués.
onze février deux mille vingt-quatre
Je viens d’avoir une idée. Ce n’est pas une idée de livre à proprement, c’est une idée d’organisation, laquelle organisation prend la forme d’un grand livre, d’une somme dont les parties sont des livres. Des livres ou des textes, on va voir. Cette somme s’appellerait habitables, habitables dont mes habitacles seraient comme l’introduction (encore que je n’aime pas trop cette idée, disons plus simplement que ce serait une partie parmi d’autres, voir infra). Cette somme compterait trois parties, littéralement, tel que je l’ai écrit ce matin, quand j’ai eu mon idée, je cite d’après cette note laconique, mais ô combien explicite, que j’ai consignée dans mon cahier au bison rouge : « Habitables. Villes, maisons, tombes. » La partie « Villes » comprendrait à la fois ce que je suis en train d’écrire sur Paris (dont « Sainte Toulmonde la pauvre » est peut-être une sorte d’introduction, même si, voir la remarque ci-dessus sur habitacles, je n’aime pas trop cette idée d’introduction, je préfère une approche moins hiérarchisée ou dont la hiérarchie ne soit pas fixe, unique, définitive, contraignante à l’excès, mais souple, variable, non pas une hiérarchie dure et abstraite, mais une hiérarchie vivante) et ce que j’ai écrit sur l’Italie (et dont « Péninsules » est une expression partielle). La partie « Maisons », pour l’instant, outre ce que j’ai écrit dans les habitacles (qui donc n’est pas une introduction, mais une partie parmi d’autres à part entière, voir supra et supra), consiste en un carnet dans lequel j’ai pris des notes au crayon à papier, des « notes sur la maison », je crois que c’est ainsi que j’ai désigné la chose quand je m’imaginais pouvoir faire bâtir ma maison sur les rives de la Méditerranée, mais qui ne se réduisent pas à ce projet immobilier, des notes et des schémas, des croquis minimalistes de la maison en tant que concept et en tant qu’organisation spatiale, des dessins de labyrinthes et de spirales, des flèches, des phrases, des slogans. La partie « Tombes » correspond à l’idée que j’ai eue le neuf janvier deux mille vingt-quatre, et qui ne s’appelle déjà plus, contrairement à ce que j’écrivis ce jour-là, catalogue des cimetières, ni même catalogue des tombes, contrairement à ce qu’indiquent les noms des dossiers dans lesquels sont stockés les fichiers textes et iconographiques qui correspondent à cette idée de catalogue des cimetières / catalogue des tombes. Ce n’est pas à cause de l’expression « dernière demeure » que je pense que le texte habitables devrait comprendre une partie « Tombes », encore que cela ne soit pas tout à fait dépourvu de sens, mais parce que les textes de cette partie décrivent une manière d’habiter le temps, l’espace, dessinent une géographie qui épouse en partie, et donc aussi en partie non, les géographies des autres parties. Je me souviens que, pour écrire mes habitacles, j’avais placé les endroits dont je parlais, ou les lieux qui étaient évoqués dans l’ouvrage, sur une carte, afin de me représenter la géographie de l’écriture, de l’avoir sous les yeux. C’est pour une raison de ce genre que je m’intéresse à mes trajets, qu’il m’arrive parfois de faire un usage un peu trop maniaque, pourrait-on penser, en quelque sorte du point de vue de l’écriture seule, du GPS, mais je ne le crois pas : parce que cette idée d’une écriture seule, je n’y crois pas, ou alors j’y crois mais pas en un sens naïf, je crois que l’écriture a des pouvoirs qu’elle est la seule à pouvoir mettre en œuvre — ce en quoi elle ne peut pas être remplacée, ni pas une autre activité, ni par un programme informatique si sophistiqué soit-il —, l’écriture est une écriture humaine, elle évoque et s’inscrit dans une expérience proprement humaine, mais je crois aussi que l’écriture est toujours quelque part, qu’elle n’est pas abstraite, mais géolocalisée — raison pour laquelle, c’est une expérience. Alors, cette idée — qui existe et qui n’existe pas —, je ne sais pas quelle forme lui donner. Dans mon idée, le carnet, tel que je le tiens, devrait appartenir à la somme, j’entends : tel quel, ne varietur. Aussi, la forme est-elle protéiforme. Et cela me semble intéressant. Si je devais attribuer un nombre de chances sur cent pour exprimer la probabilité que je mène à bien ce projet, je pencherais pour un beau zéro tout rond. Mais cela aussi, n’est-ce pas intéressant ? Déjouer ses propres pronostics.
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