Tel Charon le Styx, par deux fois j’ai traversé le grand étang d’une rive à l’autre, tournant ma roue, tirant ma corde pour faire venir à moi le bac et puis aller le bac à la rive. Entredeux, j’ai couru autour de l’étang dans une frénésie de jouissance égoïste. Ainsi s’accomplissent mes héroïques exploits, ainsi se déploie de par le monde ma mystique potentielle. Que tout cela soit dérisoire, cela ne fait aucun doute, j’en conviens, mais faut-il s’empêcher de vivre parce que l’on ne tutoie pas les sommets de la gloire ? Et puis, ce faisant, de quelles hauteurs parle-t-on ? Depuis quelques jours en France (Paris, en effet, ce n’est pas la France, c’est une partie de la France, petite, à quoi on ne saurait la résumer), je regarde, j’observe, je me tais, j’écoute la voix des gens, les accents, avec plaisir, quand l’occasion m’en est donnée, je parle, sans distance, sans mépris, tout sourire, je tâche de vivre comme les gens quelques instants. Quelques instants, c’est assez peu, j’en conviens aussi. Les yeux et les oreilles ouvertes, je tiens le relevé de mes impressions muettes, — je n’ai pas grand-chose à dire, c’est vrai, je mange, je bois, je cours, j’écris, je regarde ce qu’il y a autour de moi, là, une grotte, ici, des poules qui vont à la promenade, là une cathédrale aux allures byzantines, ici, un lièvre, un renard, des oiseaux dont j’ignore le nom et dont je laisse résonner le chant avec délectation. Une pensée pour Messiaen, une pensée pour la France, une pensée pour le monde, chemins, bloc de pierre en un improbable équilibre, champs en jachère, fleurs bleus, fleurs jaunes, fleurs blanches, devenirs multicolores de moi-même, devenir ancestral de moi-même. L’idée qu’il y a quelques dizaines de milliers d’ans, des êtres vivaient ici dont nous sommes les descendants me réjouit. Comme me réjouit l’idée de la diversité des formes que prend la vie, l’intelligence, l’existence. Il y a quelques jours de cela, j’ai survolé des yeux un entretien d’une espèce de savant qui expliquait être convaincu de l’existence dans l’univers d’êtres bien plus intelligents que nous, et cette idée m’a paru à la fois probable et imbécile. Statistiquement, en effet, dans un univers infini, la probabilité pour qu’un événement comme l’existence d’une espèce intelligente, voire plus intelligente que nous, ait eu lieu n’est pas nulle. Mais c’était imbécile parce que cela présupposait que notre forme de vie et ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « intelligence » — et qui est synonyme en fait d’une certaine capacité technique — sont le fruit, sinon d’un dessein, du moins d’une évolution nécessaire qui doit se reproduire en d’autres endroits de l’univers en présentant des caractéristiques semblables. Comme si nous n’étions pas le pur produit du hasard, comme si la vie ne prenait pas des milliards de formes diverses et toutes parfaites en elles-mêmes. Tous les jours, nous passons devant ce cheval, seul dans son pré, et il m’a semblé parfait, quand je l’ai vu, tout à l’heure, parfait, et pourtant, quoiqu’il nous soit familier, combien éloigné de nous, ou encore ces moutons, que nous croisons tous les jours, eux aussi, et qui passent leurs journées à brouter l’herbe de leur pré, qui dirait qu’ils ne sont pas parfaits, accomplis en eux-mêmes et pourtant, quand on prend le temps de les regarder, si loin de nous, là, juste à côté, mais d’une étrangeté absolue ? À la table à côté de la nôtre, là où nous avons déjeuné, ce midi, au Saint-Louis à Périgueux, il y avait une dizaine de femmes, des collègues de travail, manifestement, toutes d’une quarantaine d’années, sauf deux stagiaires, dont un garçon. Il portait un costume trop petit pour lui, dont le pantalon lui moulait les fesses à l’excès et dont la veste était exagérément cintrée. On aurait pu croire à « un style » si une paire de Nike Air Force 1 blanche usagées n’avait toutefois pas trahi le fait qu’il était endimanché pour un jeudi. Ses cheveux bouclés tombaient en demi-cercle autour de sa tête qui révélaint par leur présence ondulée une pierre de couleur sombre à l’oreille gauche. Ce qui m’a frappé, c’est le désir brûlant qu’éprouvait pour lui la cheffe du groupe (elle a dit : « Je vous l’offre » comme si elle payait le repas qui était précommandé, sauf les boissons, et elle parlait justement des boissons), une femme d’une quarantaine d’années, un peu en surpoids, cheveux blonds décolorés dégradés, avec un certain charme, la voyant, je me suis dit qu’elle avait dû affoler bien des hommes dans sa jeunesse, désir qui ne s’exprimait pas par des gestes, des allusions, une insistance particulière, rien de réellement identifiable, en vérité, non, non c’était dans l’air, l’atmosphère, qui avait des narines le sentait, d’où cet intérêt marqué qu’elle avait pour lui, en particulier. Ce désir, et c’est pour cela que cette tension sexuelle entre les deux êtres, peut-être pas réciproque, encore que oui, je dirais que oui, elle l’était, seule la timidité du jeune homme l’empêchait de l’exprimer en retour, c’est pour cela que cette tension sexuelle m’a fasciné, ce désir, c’est la vie même en tant qu’elle croît, qu’elle pousse, qu’elle cherche tous les moyens qui sont bons à son développement. C’est le même désir qui brûle les entrailles des êtres humains depuis les origines de l’humanité, et la conscience subite, subie, de ce désir qui sourd est troublante, elle pousse ces êtres qu’on appelle humains loin au-delà d’eux-mêmes, et c’est beau, et c’est fou, c’est tragique, c’est excessif, c’est délirant, ce sont les plus hautes hauteurs qui se puissent atteindre, elles poussent jusqu’au fond de l’univers.
10.4.24
C’est à l’État, dit-on, que revient le droit ultime de dire comment il faut nommer les choses, de faire la part d’elles entre la vache et le soja, cet État vers lequel les gens se tournent in fine quand ils sont fatigués de vivre pour qu’il leur accorde le droit de mourir avant d’être transformés en steaks de migrants à répartir sur l’ensemble du territoire européen. Si j’ai bien compris. Je venais de lire le journal, le vrai, pas le mien, la Presse, et c’est vrai que tout était un peu bizarre dans ma tête, embrouillé, on dirait. Avais-je bien compris ? Comment savoir ? En quel point de l’univers se tenir pour savoir ce que l’on sait, douter de ce dont on doute, se tenir au point où l’on se trouve, ne pouvant pas se tenir plus haut, œil d’aigle à la vue plongeante, saut de l’ange et plat dans la piscine du réel. On suppose toujours que c’est l’autre qui ne comprend pas, et soi-même qui comprend, mais on ne comprend pas que l’autre, c’est soi, qu’entre l’autre et soi, il n’y a pas tellement de différence que cela, on suppose le soi comprendre et l’autre ne pas, mais peut-être que personne ne comprend, peut-être que tout le monde patauge dans l’incompréhension la plus profonde depuis la nuit des temps. Depuis la nuit des temps ? Sans doute pas, non. Dans ma grotte, j’avais l’impression d’être partout, sauf dans la grotte, et cette idée d’une nuit des temps de l’incompréhension est fausse, assurément. Dans la grotte, la figure de l’homme semble faire face à celle du bison, mais sont-elles ensemble ? On ne le sait pas. On imagine, mais cette imagination n’est jamais que le nôtre, pas celle des gens qui peuplaient cet espace, il y a 18000 ans, qu’on appelle la Grotte de Villars. Tout ce que l’on sait, c’est que les gens vivaient très bien, il y a des dizaines de milliers d’années, avant l’invention de l’État. Et dans la grotte, effectivement les images sont partout, épousant les parois, ne s’inscrivant pas dans un espace rectangulaire, un espace socialement défini, mais dans un espace défini par l’espace même, la grotte, le passage des éléments, le passage du temps calcaire. Là, c’est un cheval qui, si on le regarde du point de vue l’homme qui, en vacances, visite la grotte comme d’aucuns un musée, semble avoir la tête en bas, ici, c’est quelque animal dont la tête n’est pas tracée mais se prolonge dans la pierre même, signe peut-être qu’entre l’espace représenté et l’espace réel, l’espace intérieur et l’espace extérieur, il n’y a pas non plus de différence. L’indifférenciation, cependant, n’est pas confusion et, malgré le noir, qui ne verrait qu’il régnait ici-bas une grande clarté ne verrait rien du tout, n’aurait jamais rien vu. Regarder les choses comme si on n’avait jamais rien vu, cependant qui ne le désirerait pas ? On regarde, mais on ne voit pas, d’où vient notre origine.
9.4.24
C’est vrai, pourrait-on me reprocher, pour quelqu’un qui n’a pas grand-chose à dire, j’écris quand même beaucoup. Et peut-être est-ce une forme de compensation pour tout le temps où je n’écrivais pas assez, ne parlais pas assez, n’en faisais pas assez, tout le temps où l’on me reprochait de ne pas parler assez, de ne pas écrire assez, tout le temps où je me reprochais de ne pas écrire assez, de ne pas parler assez, et, ainsi, dans le pire des cas, c’est simplement un juste équilibre, le retour d’une harmonie. Encore que, c’est vrai aussi, il y a beaucoup trop de gens qui écrivent trop, beaucoup trop de gens qui simplement en écrivant une phrase écrivent trop, alors penses-tu, un livre entier, il y a beaucoup trop de trop, c’est vrai, comme c’est vrai qu’on pourrait se dire que c’est formidable un tel dynamisme, tous ces gens qui ont tellement de choses à dire, mais est-ce que c’est formidable trop ? Moi je ne trouve pas que ce soit formidable trop, même si je sais que trop est un concept relatif, c’est un ordinal pas un cardinal, parfois un seul mot est un mot de trop, parfois une seule personne est une personne de trop, une tache dans le paysage, l’instant d’avant, tout était parfait, et puis le couple est arrivé, et tout était gâché, l’instant d’après serait encore gâché et tous les instants qui s’ensuivent, pour l’éternité. Mais non, ce n’est pas l’histoire d’Adam et Ève que je raconte, non, c’est bien plus banal, c’est l’histoire de la vie, l’histoire de l’équilibre, l’histoire de l’harmonie entre les choses, l’histoire de l’air entre les choses. Ce n’est pas non plus que je ne voue plus un culte à la maigreur de la phrase, au minimal (pas au minimalisme), c’est autre chose, mais quoi ? Faisant le tour du grand étang tout à l’heure, il était tentant de se prendre pour Thoreau près de Walden Pond, et après tout, pourquoi pas ? Que la solitude, l’isolement, le retrait, la distance, l’autonomie, l’autosuffisance soit des idéaux désirables, n’est-ce pas la preuve que tout n’est pas absolument perdu, fini, désespérant, désespéré ? Mais je ne crois pas que ce soit cette version du monde que la vie sociale nous propose. Ce matin, je n’y ai pas pensé, je ne le pouvais pas, il fallait faire le tour de l’étang pour y penser, et je n’y ai pas pensé non plus en faisant le tour de l’étang, c’est en pensant au tour de l’étang après l’avoir fait, soit maintenant, en écrivant, c’est en écrivant que j’y pense, je n’y ai pas pensé quand j’ai vu cette publicité pour l’entreprise solidbunkers apparaître sur l’écran de mon téléphone portable, laquelle publicité m’encourageait à demander moi mon devis pour l’achat de mon bunker anti-nucléaire. Voilà, me suis-je dit, voilà le monde dans lequel je vis. Comment ne pas devenir fou dans un monde comme celui-ci ? Pourtant, autour de l’étang, tout avait l’air simple, tout avait l’air évident, c’était en bonne part artificiel, mais ce n’était pas trop artificiel, et l’on pouvait tout à fait envisager un monde qui le soit moins, Daphné s’imaginait que nous étions une famille préhistorique et composait notre menu en fonction des ressources disponibles dans le région autour de l’étang (eau potable, poissons, racines, baies, sangliers, etc.). En traçant des cercles excentriques à partir de l’étang, sans bouger, on aurait pu dessiner la carte de l’artificialisation, la carte de la distance par rapport à la distance, de la distance par la solitude, l’isolement, le retrait, l’autonomie, l’autosuffisance. Mais qui pourrait-elle bien intéresser ? Moi, je n’en ai pas besoin, je la vois, si je la traçais, ce serait simplement pour la montrer, pas pour que je la regarde, moi, qui la vois déjà. Tout est déjà tellement trop qu’il n’y a peut-être que la soustraction qui puisse nous permettre d’envisager un avenir désirable. Peut-être — et j’insiste sur ce mot, peut-être, tant il est vrai que je n’en sais rien, comment peut-on s’imaginer savoir quoi que ce soit ? —, peut-être est-ce elle, la nouvelle forme que doit prendre le progrès, l’idée de progrès, non pas l’augmentation, non pas l’accumulation, non, — la soustraction.
8.4.24
Pas grand-chose à dire. Que j’écrive quelque chose ou que je n’écrive rien, je sais que cela ne ferait pas une grande différence, mais ce n’est pas pour une raison ou une autre de ce genre que je n’ai pas grand-chose à dire. Et pourquoi ? Est-ce bien vrai que je n’ai pas grand-chose à dire ? Mystère à éclaircir. Dans la voiture, il m’arrivait de me dire, oh là là là, je n’ai pas d’idées, je n’ai pas de pensées profondes, il n’y a rien que je pense qui soit digne d’être consigné par écrit, dans mon journal ou ailleurs, et à quoi pensais-je ? La pensée exceptée de ce que je ne pensais rien d’intéressant, j’ai tout oublié. Nous avons traversé une partie de la France, parfois, c’était beau, parfois, c’était rien, et quand nous sommes enfin parvenus à destination et fait ce que nous avions à faire pour vivre un soir au moins à destination, ma première pensée — je l’avais eue avant d’arriver, preuve que je ne dis pas l’exacte vérité, il y a des pensées dont je me souviens que je les ai pensées —, ma première pensée fut d’aller courir, — et c’est ce que j’ai fait. Il faisait un temps étrange, de printemps, certes, mais par moments soufflaient dans l’air les prémices d’une tempête ou d’une autre, et moi je courais dans le vent, parfois la côte montant, parfois la côte descendant, j’ai tracé une sorte de cercle autour de rien, de rien de moi connu ni de rien d’habité, si j’en crois la carte que je consulte à présent, passant au contraire de villages en lieux-dits en trous perdus, mais si beaux, les trous, peut-être n’y a-t-il de beaux que les trous, pour le vide qu’ils dessinent dans l’espace — font apparaître — pour la perte qu’ils rappellent — pourquoi pense-t-on toujours le vide comme un manque de plein ? — oui, les trous perdus posent cette dernière question, ne les entends-tu pas qui t’interrogent de leur calme : Ne sommes-nous pas parfaits comme nous sommes ? Qui dira que nous manquons de quelque chose ? Quel est ce plein dont nous serions en défaut, le plein dont nous serions le défaut ? Ils ne nous manquent rien, d’autant moins que l’on peine à dire seulement que nous sommes. Nous voyant, qui dirait : Oui, oui, je m’en souviens, c’était ici ? Personne. Et puis quoi ? Oh, beauté de personne, et sublime de nulle part. Autre chose dont je me souviens à présent : quand, roulant, voyant ces éoliennes dans le paysage, je me suis souvenu du riz que j’avais goûté par défaut, l’autre jour — tu ne l’as pas oublié, j’espère — et me suis alors dit : N’y a-t-il donc plus de perception que par soustraction ? Ne perçoit-on plus les choses par leur manque, leur défaut, leur absence, leur fuite ? Ce n’est pas qu’il faudrait avoir une gomme pour effacer le progrès ou je ne sais, c’est qu’on peine bientôt à répondre à la question : Qu’y avait-il, ici, avant ? Ce n’est pas la forme d’une ville qui change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel, c’est la forme du monde, du monde entier qui ne semble plus fait, ou en tout cas de moins en moins, pour nous autres, pauvres mortels. Des dieux hallucinés, indifférents à notre destinée, en ont décidé autrement. Les ailes des éoliennes raclent les fonds marins de ma mémoire où depuis longtemps il n’y a plus rien, que le déni, peut-être, et encore, de quoi ? Toute vie est un chemin tracé dans le pays. Même pour qui ne sort jamais d’ici. D’où ça ? De chez soi.
7.4.24
Que je puisse désirer me tenir à la fois en deux endroits différents, est-ce bien étonnant ? Ne suis-je pas à l’image de mon cerveau — ou lui, à la mienne — en effet composé de deux hémisphères, chacun ayant son désir propre, sa géographie personnelle, son horizon particulier, ses motivations singulières ? La seule chose qu’il faudrait apprendre, histoire de ne pas devenir fou, ainsi, ce n’est pas à renoncer à ses désirs, mais à les appréhender de façon différente, à les organiser, les latéraliser, ceci là et cela ici, chaque chose à sa place, à chacun selon son paysage, son aspiration, sa personnalité du moment. Que je ne désire pas me tenir à la fois en deux endroits, ne serait-ce pas le plus triste, en réalité ? Être toujours le même. Être toujours au même endroit. Être toujours le même, n’est-ce pas ainsi qu’on se sclérose, sans plus de souplesse qu’un os que la poussière guette, et cessant de s’imaginer comme un autre, on cesse d’être soi-même, croyant pouvoir n’être qu’un. L’identité, c’est la sclérose de l’individu, la réduction du protéiforme au simple moi. Qui suis-je, moi ? Moi, dit qui a une identité. Il n’est plus que ce qu’il est, toutes les sources de ses possibles ont tari. Sécheresse du moi. Misère de l’inconnue déjà connue, x = x. J’ai imaginé trop de paysages pour m’en contenter d’un. Polyphrénie ? Que nenni. Pourquoi toujours vouloir réduire les choses multiples à un nom unique ? C’est comme prendre toutes les pommes de Cézanne, et toutes les montagnes de Cézanne, et dire ceci est une nature morte et ceci est un paysage, alors que ce n’est jamais la même chose. L’historien de l’art peut bien parler de série, ce qu’il présuppose — l’unité —, c’est cela même qui se trouve absent de la peinture. Il présuppose le ce qu’on ne trouve nulle part parce qu’il n’y est pas. Si la montagne avait toujours été la même, l’aurait-il représentée quatre-vingt-sept fois ? On sent bien que le terme même de « représentation » ne convient en aucun cas, qui postule encore le ce du ce qu’il faut démontrer. Le peintre cherche et, si la chose existait en soi préalablement, il suffirait d’y monter pour en faire le tour, une bonne fois pour toute. Or, si l’on sait combien de fois le peintre a fait sa montagne, on sait aussi qu’il n’y ait jamais monté, la regardant de loin, comme un amant qui ne peut pas, comme Pétrarque Laure, approcher l’objet de son désir, qui l’attire et l’emplit d’effroi. C’est-à-dire : ici et là à la fois. Si x = x (au conditionnel), il suffirait d’une fois pour avoir fait le tour de la chose, l’avoir épuisée, et s’en tenir pour débarrasser. Et c’est vrai que notre univers mental qui nécessite sous les allures de la nouveauté la répétition du même épuisé ne peut pas comprendre qu’on s’y reprenne à plusieurs fois parce qu’il ne peut pas comprendre qu’une fois n’est jamais la même, tout change tout le temps, ne la vois-tu pas cette nuance de bleu et cette nuance de gris et cet orage qui menace et puis gronde, ne vois-tu pas qu’il faut désirer être en plusieurs endroits à la fois, sinon quoi ? sinon l’on meurt, on meurt d’ennui, on meurt d’être soi, satisfait d’être soi. Tristes tenants de l’identité.
6.4.24
Parfois je sens bien que ce dont il me parle ce n’est pas ce dont il me parle. Je sens bien qu’il ne me parle pas de la prière du Premier ministre écossais dans son bureau, dont il aura vaguement entendu parler à la télévision, avec peut-être une image animée, peut-être, oui, mais ce n’est pas le sujet, je sais qu’il me parle de l’Algérie, de la guerre, de l’exil, de l’arrachement à la terre natale, de ce qu’il faut d’oubli (de soi, de la vie) pour s’intégrer, comme on a dit plus tard en parlant d’autres, mais ce sont les mêmes, en réalité, de toutes ces choses qu’on fait malgré soi, malgré soi et contre soi, et qui se soldent toujours par l’échec, tout ce dont, en vérité, il ne m’a jamais parlé, ou alors par bribes, par fragments incompréhensibles car impossibles à relier entre eux pour tisser un paysage sensé. Et c’est vrai que moi, quand il ne me parle pas de ce dont il me parle, quand il me parle d’autre chose que ce dont il me parle, en réponse, je ne lui dis pas : Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, tu le sais bien, pourquoi dis-tu cela, pourquoi parles-tu de cela ? Ce n’est pas de cela que tu parles, pourquoi ne parles-tu pas de ce dont tu parles ? Là où il y aurait une histoire à raconter, il n’y a qu’un manque, un vide que rien ne viendra jamais remplir parce qu’il n’est pas possible qu’il le soit. Ou alors, il eût fallu qu’il le fût il y a bien longtemps. Est-ce vrai ? Quoi ? Ce daté du temps. Je ne sais pas. Peut-être le vide pourrait-il être encore comblé. Peut-être doit-il l’être à présent. Il faut que je sois honnête, il faut que je dise la vérité : je crois que je n’ai pas envie d’assumer ce rôle, je crois que je n’ai pas envie de faire cette démarche, de prendre en charge ce qui devrait l’être. Cette tâche dans le vide, je crois que je préférerais la confier à quelqu’un d’autre que moi, mais il n’y a personne d’autre que moi pour le faire, je suis tout seul. Les terres de mes origines sont des béances : Corse, Algérie, Italie, tous ces noms sont pour moi des déserts, de grandes étendues de vide où il n’y a rien à comprendre pour moi parce que je suis coupé de tous mes passés, parce que tous mes passés me demeurent inaccessibles. Pourtant, j’entends encore les accents de mes grands-mères, l’Italienne et la Pied-noire, la maternelle et la paternelle, je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour ce faire, tout est dans les oreilles depuis la plus jeune enfance. C’est l’expérience de l’étrangeté à soi-même, élevée au carré, de l’étrangeté à sa propre étrangeté, l’étrangeté de sa propre étrangeté. L’espace méditerranéen : la mer est un gouffre avec des bandes de terre autour, des pierres qui flottent au milieu, point aveugle au centre de tout œil, infinité du monde clos. Parfois — encore une fois cet adverbe, « parfois », le même qu’hier —, j’ai envie de partir aussi loin que possible (et Paris, déjà, quoiqu’à quelques heures à peine, est très loin de la Méditerranée, se situe dans un tout autre monde), parfois, j’ai envie de me tenir au plus près, les pieds dans l’eau — telle est l’amphibologie de l’étrangeté2. « D’où suis-je ? » est un mystère.
5.4.24
Parfois j’ai l’impression que la voix qui parle dans ma tête quand je me parle à moi-même se met à parodier mon journal. C’est très déstabilisant parce que je ne sais pas si cela veut dire que je suis effectivement en train de commencer à écrire mon journal, et s’il faut alors que je cesse séance tenante de faire ce que je suis en train de faire pour me mettre à écrire mon journal, ou bien si cela signifie que la voix qui parle dans ma tête quand je me parle à moi-même se moque de moi parce que je ne suis pas un écrivain de première catégorie et si elle n’est pas en fait en train de sous-entendre que, si j’étais un écrivain de première catégorie, je ne perdrais pas mon temps à écrire mon journal pour compenser le fait que personne ne veut publier les livres que j’écris ni même en parler quand je parviens tout de même à en faire publier un, ce qui fait que je n’ai aucun succès, non, si j’étais un écrivain de premier catégorie, je répondrais aux questions que Yannick Haenel pose à des écrivains importants et des écrivaines importantes dans sa revue pour écrivaines importantes et écrivains importants, des questions importantes comme « Écrivez-vous des scènes de sexe ? », parce qu’il est vraiment nécessaire de lire la réponse de Christine Angot, en plus de lire les livres de Christine Angot, pour savoir si elle écrit des scènes de sexe, oui ou non. Mais je suppose que la vraie question, entre gens importants on se comprend et on comprend le vrai sens des questions importantes, c’est de savoir comment, c’est la manière, c’est l’art, la vraie question importante. Bref, si la voix qui parle dans ma tête quand je me parle à moi-même se moque de moi parce que je ne suis pas un écrivain de première catégorie, cela ne pose-t-il pas une autre question : À qui est la voix qui parle dans ma tête quand je me parle à moi-même ? Est-ce ma voix ? Est-ce la voix de quelqu’un qui imite ma voix ? Mais si c’est la voix de quelqu’un qui imite ma voix, de qui est-ce la voix ? Et comment fait-il, oui, comment fait-elle, pour s’immiscer dans ce que j’ai de plus intime, dans l’interior intimo meo, oui, comment fait-elle ou comment fait-il pour s’introduire en mon for intérieur et, non content de se moquer de moi parce que je ne suis pas un écrivain de premier choix, imiter ma voix, tourner en dérision tout ce en quoi je crois, tout ce que j’aime, tout ce à quoi j’aspire ? Comment est-ce possible ? Peut-être que ce n’est pas possible, peut-être que c’est moi qui invente tout cela pour m’aider à supporter le fait que je ne suis pas un écrivain de première catégorie, ni même de deuxième, tout juste de quatrième, et encore, sans doute de cinquième, quoique je ne sache pas combien il y a de catégories, si je savais combien il y a de catégories d’écrivains, je me classerais directement dans la dernière de ces catégories, sans aucune hésitation, c’est certain, mais si c’était moi, tout de même, n’en profiterais-je pas pour me faire passer un message au lieu de simplement me moquer de moi ? Quand j’ai entendu la voix dans ma tête parler comme si elle était en train d’écrire mon journal, je me suis mis à l’écouter, me disant : Tiens, je suis en train de me parler comme si j’étais en train d’écrire mon journal, est-ce que je dois me lever pour écrire ce que la voix dans ma tête est en train de dire parce qu’elle est en train de me dicter mon journal ou est-ce que je dois écouter jusqu’au bout ce qu’elle a à me dire et l’écrire après ? Or, me posant la question, j’ai perdu le fil de ce que disait la voix, j’avais l’impression qu’elle continuait de parler quand même, toujours sur le ton de qui est en train d’écrire mon journal, mais je ne comprenais plus rien de ce qu’elle me disait et, au bout d’un certain temps, j’ai eu l’impression qu’elle ne disait plus rien tout, mais qu’elle continuait à prendre le ton de qui écrit mon journal, mais sans paroles, se contentant à la place des mots, à la place des phrases, de faire « Gna gna gna gna gna gna ». Malgré la voix qui parlait dans ma tête, ou qui faisait semblant de parler tout en parodiant qui écrit mon journal, je me suis senti très triste, abattu, blessé par tant d’indifférence et de méchanceté. Est-ce de ma faute, à moi, si je ne suis pas un écrivain de première catégorie, est-ce de ma faute ? Je fais ce que je peux, je fais ce que j’aime et, si personne n’aime ce que je fais, que moi, est-ce de ma faute, à moi ? C’était assez pathétique, je dois le confesser, mais je crois que cela a au moins eu le mérite de faire taire la voix qui faisait « Gna gna gna gna gna gna gna ». J’ai tendu l’oreille vers mon interior intimo meo, et je n’ai plus rien entendu, que le silence, ou le sifflement des acouphènes dans mes oreilles. Je me suis senti soulagé — c’est vrai, ce n’est pas très agréable d’être confronté à la réalité —, mais un peu seul aussi, tout à coup. Et, au bout d’un petit moment, je me suis demandé si ce n’était tout de même pas mieux quand la voix me parlait. Après tout, elle me tenait compagnie, non ? J’ai écouté, aussi attentivement que possible, mais rien, je n’entendais plus rien. Alors, je me suis dit que, peut-être, je pourrais essayer de lui parler. Je me suis demandé comment m’y prendre. J’ai réfléchi quelques instants. Et puis, je me suis dit, eh bien, le plus simplement du monde. Et alors j’ai dit à l’attention de la voix dans ma tête, pour qu’elle me réponde : Hé oh ! Y a quelqu’un ? Mais personne n’a répondu. J’ai attendu quelques instants et j’ai répété la question — Hé oh ! Y a quelqu’un ? —, mais manifestement il n’y avait plus personne, non, je n’ai entendu que le son de l’écho de ma propre voix dans mon cerveau. Je me suis senti encore plus triste qu’avant parce que, à présent, en plus de n’être pas un écrivain de première catégorie, j’étais tout seul dans ma tête avec cette idée déprimante que je n’étais pas un écrivain de première catégorie. Mais je n’avais pas envie de me laisser abattre, non, je me suis dit de ne pas me lamenter : la prochaine fois que la voix reviendra me parler, je tâcherai de faire preuve de plus d’hospitalité.
4.4.24
Au restaurant japonais qui se trouve en face de chez nous, de l’autre côté du boulevard, là où nous avons dîné, hier au soir, Daphné et moi, finissant le bol de Daphné, j’ai failli sentir le goût des premiers bols de riz arrosé de sauce soja salée que nous prenions à Paris avec Nelly, il y a des années de cela, déjà des années de cela, oui, quand nous vivions encore du côté de Nation. Me disant que j’avais failli à l’instant le retrouver, croyant ne le retrouver pas, ce goût du riz arrosé de sauce soja salée, j’ai eu conscience soudain que je venais de le retrouver par la négative, ou plutôt par la différence, le produit de l’opération de soustraction entre le goût que je m’attendais à sentir et que je n’ai pas senti et celui que j’ai senti. Ne sentant pas le goût que je m’attendais à sentir, j’ai senti le goût que je ne sentais pas, — dans le souvenir, dans l’absence, la différence, le manque, le défaut. Ensuite, me voyant écrire, Daphné m’a demandé si j’étais en train d’écrire mon journal. Ce à quoi j’ai répondu que non, parce que je ne savais pas ce que j’écrivais, j’écrivais, c’est tout, et c’est ce que je lui ai dit : J’écris. Elle a paru satisfaite de ma réponse et elle est retournée à sa lecture, et moi à mon écriture. Ce que Daphné peut bien comprendre quand je lui dis « J’écris », je ne le sais pas mais, comme souvent, il m’arrive d’envier sa vie, sans toutefois excéder certaines limites afin de me garder de sombrer dans le narcissisme. Mais pourquoi ce que j’aimerais dans sa vie serait-ce forcément moi ? Je ne crois pas que ce soit cela. Alors quoi ? Un autre mot qui dénote une autre réalité : « nous ». J’ai l’impression que, ces derniers temps, il m’arrive fréquemment de sentir les choses par la négative, comme le produit de l’opération de soustraction que je viens de décrire. Est-ce cela qu’on appelle « la nostalgie » ? Peut-être, mais je ne me sens pas nostalgique. Le nostalgique croit que la vie est une suite d’états fixes. Et je ne sais pas comment on appelle la personne qui n’y croit pas, qui croit que, si l’existence est finie, elle est tout entière dans son devenir. Le nostalgique, ne fantasme-t-il pas la réalisation intérieure à soi de l’objet de sa mémoire, comme s’il contenait au-dedans de lui le monde qui est, qui fut, le monde qui sera ? De l’autre, on ne peut aimer que son étrangeté, sinon c’est qu’on n’aime pas. Ni rien ni personne. Que soi. Ainsi, du temps, du passé, de l’existence. Je n’ai pas cherché à retrouver le goût du riz arrosé de sauce soja, hier, la recherche s’est imposée à moi, malgré moi, malgré le genre de choses que j’ai apprises depuis l’époque où nous vivions du côté de Nation, l’étiquette nippone, par exemple, qui voit d’un mauvais œil, paraît-il, l’arrosage du riz blanc par de la sauce soja. On pourrait trouver que je m’attache à des détails banals, des détails que, quand on est quelqu’un de sérieux, quelqu’un d’engagé, quand on écrit des livres puissamment politiques, il faudrait survoler parce qu’il y a d’autres enjeux, plus grands, plus importants, et des gens plus puissants, bien plus forts que moi, bien plus riches que moi, mais je crois que ce serait une erreur de le faire. En fait, il n’y a rien de plus que la vie qui nous coule entre les doigts. C’est parce qu’on ne la voit pas, cette vie qui nous coule entre les doigts, qu’on s’invente des destins et que les êtres se fracassent contre le mur aveugle de l’histoire. Et c’est toujours la même histoire. On n’a jamais rien inventé. Et ce, alors même que l’existence ne cesse d’inventer des événements nouveaux, des sensations nouvelles, et des souvenirs nouveaux, et de la vie nouvelle. Mais on regarde ailleurs, on survole, oui, on survole son existence, comme la réalité de la réalité. Je passe ma main dans les cheveux de l’enfant pour replacer une mèche distraite dans son abondance et ne me demande pas qui serait assez fou pour désirer autre chose que la réalité de la réalité parce que je connais déjà la réponse : pas moi.
3.4.24
Ne sachant le croate, si je veux lire les autres livres que Daša Drndić a écrits, il faut que je me tourne vers d’autres langues que le français, et que je sais, comme l’anglais ou l’italien, parce que les autres livres que Daša Drndić a écrits n’ont tout simplement pas été traduits en français. Pourtant, Sonnenschein, que je n’ai pas encore lu en entier, est ce que j’ai lu de mieux depuis fort longtemps (je ne cherche pas à savoir depuis combien de temps, cela n’aurait pas grand sens, c’est le sentiment de cette longue période qui seul compte pour ce que je veux dire). Si j’écris à son sujet avant d’avoir fini le livre, ce n’est pas pour me dispenser de le lire jusqu’à la fin, mais parce que je veux noter mon saisissement à sa lecture, dire combien je suis pris par le livre, à quel point il me semble, le lisant, que la littérature qu’on édite et vend en France est en réalité provinciale, médiocre, et faible. Au-delà du sujet, c’est une écriture qui porte l’ouvrage, une prise de position sur le monde, sur la place qu’on y occupe, ce qu’on y fait durant le temps qu’il nous est donné de vivre, écriture qui, même si on peut penser à elle via Sebald à cause notamment de cette appellation « roman documentaire » et de la présence d’images dans le texte, est très éloignée de Sebald, dont la prose est plus sèche, plus tenue, plus en retrait, quand celle de Drndić est impliquée, embarquée, directe, violente, parfois, sale, parfois. Quand je dis que la littérature de France est provinciale, c’est l’effet que me fait la lecture d’œuvres qui viennent d’ailleurs en Europe, d’endroits qu’on aurait tendance pourtant à placer à la périphérie des grands centres de l’Europe, mais qui en sont réellement le cœur battant, du moins en ce qui concerne Sonnenschein. Avant de lire Sonnenschein, j’avais acheté les Jardins statuaires de Jacques Abeille que j’avais commencé de lire et, si ce n’était pas mauvais, loin s’en faut, au bout d’une cinquantaine de pages, j’ai tout simplement perdu de vue l’intérêt de continuer la lecture de ce mélange précieux de Raymond Roussel et de Julien Gracq. Peut-être constatais-je simplement les ravages qu’une absence de chair a produits sur les post-surréalistes, je ne sais pas. Et je ne dis rien des grands écrivains à succès dont les livres, entre obsessions narcissiques, transfugues de classe, passions de l’intimité, sociétalismes en tout genre et autres imitations politiques, n’ont strictement rien à dire de l’existence. Ce n’est pas en lisant ces livres que je puis comprendre pourquoi je ne les lis pas, c’est en lisant d’autres livres, par différence, par soustraction en quelque sorte. Même si c’est par son côté sombre, l’art avec lequel le livre de Drndić s’ouvre à l’Europe tout entière et au monde tout entier me fascine, le temps et l’espace se dilatent et se contractent, des digressions qui n’en sont pas du tout semblent perturber le cours du récit, mais l’histoire n’a pas besoin d’être racontée, elle a déjà eu lieu, il faut l’explorer comme on explorerait un monde inconnu fabriquant la carte du territoire que l’on parcourt tout en le parcourant. Et je comprends que, peut-être, c’est de cette image dont j’ai besoin, l’image d’une exploration qui dessine la carte du territoire qu’elle explore dans le moment même de son exploration. Comme j’ai été malade ces derniers jours, légèrement, mais suffisamment pour que je n’écrive plus rien de tombe., je n’ai rien écrit de tombe. depuis quelques jours, et encore que cette lecture soit très loin de tombe., elle ne semble pas me perturber ni me détourner de ce que je suis en train d’écrire — ce que j’avais redouté, me disant : oh non, je vais encore avoir une idée et je vais abandonner ce sur quoi j’avais commencé à travailler —, au contraire, mes idées se précisent, elles aussi par différence, mais différence positive, pour employer cet adjectif un peu simpliste. Au cours de la rédaction de cette dernière phrase, je me suis interrompu pour noter sur un bout de papier (la troisième des quatre pages de l’espèce de livret à en-tête de la brasserie Terminus Nord à l’intérieur duquel on nous avait remis le ticket de carte bleue correspondant à notre paiement de 11,80 euros le 17/08/22) trois idées qui se situent à trois endroits différents du récit pour tombe. Et cette articulation me semble quelque peu bizarre, oui, mais elle ne m’est pas désagréable, loin de là. Je suppose que ces remarques peuvent sembler sibyllines et sans doute doivent-elles l’être d’une certaine manière, puisque tout est en train de s’élaborer. Par exemple, tout à l’heure, en fin de matinée ou en début d’après-midi, je ne sais plus, j’ai trouvé la première phrase du chapitre 13 de tombe., phrase que je cherchais, et à présent je vais écrire à présent avant de mettre ce journal en ligne. Vous ne saurez pas le temps qui s’est écoulé, mais vous pourrez vous arrêter, pendant une demi-heure, peut-être, et au bout d’une demi-heure, vous pourrez reprendre la lecture des mots suivants : « Voilà qui est fait. », quand je les écrirai, cela signifiera que j’aurai écrit le chapitre 13 de tombe. et nous synchroniserons ainsi des temporalités différentes, mais pas étrangères les unes aux autres. Voilà qui est fait.
2.4.24
Du fond de l’existence où j’observe le monde, parfois, j’ai l’impression que je deviens fou ou que ce sont les autres qui sont devenus fous, mais peut-être que ce n’est ni l’un ni l’autre, que c’est simplement le monde qui suit son cours, quel que soit ce cours, à vrai dire, on ne le sait pas, on a beau chercher, on ne trouve pas et, à mesure que l’État étend l’emprise de sa loi à tous les âges de la vie, d’avant la naissance à l’après-décès, mort assistée comprise, l’individu se relâche, déboutonne son costume d’humanité et se montre tel qu’il est, une bestiole imbécile qui préfère croire en l’absence de limites plutôt qu’à la réalité de sa finitude, la réalité de la finitude de toutes choses, la réalité de la réalité. L’angoisse de l’angoisse, est-ce tout ce que notre époque aura inventé de positif ? Devancer sa peur causant la peur d’avoir peur comme si, pour dominer la réalité de la réalité, il fallait que quelqu’un vienne me dire que je suis normal, « Tout va bien, tu peux dormir, mon enfant », mais je n’ai pas sommeil, je ne veux pas dormir, je veux regarder les choses comme elles sont, je veux voir les choses telles qu’elles sont, je ne veux pas de ta bienveillance, je ne veux pas de ton soin, je veux sentir la dureté des choses, qu’elles soient âpres ou douces, les choses, en vérité, je veux les sentir, tendres ou répugnantes, et je veux rire, et je ne veux pas qu’on me force à m’esclaffer, je ne veux pas de joie sur commande, de jouissance programmée, d’applications pour baiser, je veux plonger mes mains dans le réel, je veux avancer les pieds dans l’existence, je veux sentir les eaux de la mer affluer vers moi, et la marée, et la tempête, et le sentiment d’être quelque part pour de bon, — là où je suis. D’où suis-je ? Je n’ai pas répondu à la question, hier, même si j’ai pu donner l’impression de le faire, un pas en avant est un pas en arrière, ou bien est-ce l’inverse ? Je ne cherche pas la réponse, ou alors la question est une réponse en soi. J’entends : le sujet importe moins que le chant, la mélodie, la vibration de l’air. Ce matin, quand, sortant de chez moi pour aller acheter Sonnenschein de Daša Drndić, je me suis retrouvé dans la rue, j’ai réellement eu l’impression que les gens étaient devenus fous ou que j’étais une sorte d’extraterrestre tombé de chez lui en une planète inconnue, mais c’était la vie normale, tout simplement normale. Et je n’ai pas de problème à le dire, c’est la lecture des premières pages du livre de Daša Drndić qui m’a sauvé la vie, au moins pour cette journée. J’ai payé le livre (8,80 euros en occasion chez Gibert). Et puis, j’ai pris le métro pour aller récupérer mon amplificateur réparé rue des Martyrs. Et puis, je suis sorti du métro parce que le trafic était interrompu sur la ligne et j’ai fini le trajet à pied depuis les Halles. Ensuite, je suis rentré en métro. J’ai déjeuné et j’ai repris ma lecture. Les dernières phrases que j’ai lues avant d’écrire, les voici (avant, Daša Drndić décrit les courriers que les réfugiés dans les camps pendant la Première Guerre mondiale adressent à leur famille pour avoir de la nourriture et des vêtements pour leur tenir chaud, « On est en novembre 1917 », écrit Daša Drndić) : « Ainsi la nourriture, ce puissant imposteur, ce créateur de l’illusion de l’appartenance, de l’individualité, de la survie, du retour, du rachat, offre à notre faim, à notre bêtise, en guise de remède et de salut, un gîte dans le caveau de la nostalgie. Nous nous installons avec soumission dans ce terrifiant espace sans fin de l’existence, en quête de ce que nous possédons déjà. » Étrange livre, dont un chapitre entier (quatre-vingts pages, à peu près, consiste en la liste des « Noms de quelque 9000 Juifs déportés d’Italie ou assassinés en Italie et dans les pays qu’elle a occupés de 1943 à 1945. », chapitre que je n’ai pas encore lu, je n’en suis qu’au début, mais dont je me dis qu’il faudrait un livre entier pour dresser celle des 75721 Juifs déportés en France pendant la Seconde Guerre mondiale), mais qu’est-ce qu’un roman ? Que le définition soit ouverte, qu’on puisse mettre tout ce qu’on veut sous ce nom de « roman », n’est-ce pas merveilleux ? Oui, sauf qu’on n’y met presque toujours la même chose. J’ai cherché dans les archives du Monde et je n’ai pas trouvé trace d’une recension consacrée à ce livre qui a pourtant connu un grand succès dans son pays (la Croatie) et « à l’international », comme on dit. (En revanche, la semaine dernière, le Monde avait invité Mazarine Pingeot à prendre « l’apéro », qu’elle conclut sur ce cri déchirant de sincérité : « Certaines personnes ne me voient encore que comme la fille de mon père, alors que je vais avoir 50 ans ! ») Ce livre de Daša Drndić, j’en ai eu connaissance dans un article consacré aux livres de Virgilio Giotti et Fery Fölkel, deux écrivains triestins, parus aux éditionsTriestiana. Voici ce qu’écrit Norbert Czarny qui m’a donné envie de lire le livre : « Dans Sonnenschein, son magnifique roman méconnu (paru aux éditions Gallimard), Daša Drndrić racontait l’occupation de la ville (i.e. Trieste où, dans un camp de concentration et de transit, « la risiera di San Sabba », doté d’une chambre à gaz et d’un four crématoire, les nazis internèrent et exterminèrent des milliers de personnes), l’histoire tourmentée de ce confluent que fut la région du Karst, les persécutions. » À quoi sert la littérature ? À quoi sert la vie ?
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