Dans la vitrine de la librairie, de temps en temps, il y a un livre de moi, jamais un livre que j’ai écrit, non, seulement un livre que j’ai traduit, mais c’est mieux que rien, je me dis, sans savoir si oui ou non, c’est réellement mieux que rien. Quand je vois dans la vitrine de la librairie un de ces livres de moi que je n’ai pas écrits mais que j’ai traduits, je me dis qu’il faudrait tout de même que je me décide à entrer dans la librairie, un de ces jours, autrement qu’en client, c’est ce que je veux dire, que j’entre autrement qu’en client, donc, et que je dise aux libraires, vous savez, j’écris aussi des livres, des romans, des essais, des poèmes, des livres qui pourraient vous intéresser, enfin en tout cas vous pourriez vous y intéresser, à mes livres, après tout, c’est votre métier, mais je ne le fais jamais parce que je ne me sens pas capable de faire une démarche de ce genre, et si je me dis en l’écrivant que cela peut sembler étrange, pour moi, ce n’est pas étrange, c’est naturel, ce genre de choses ne doivent pas venir de moi, on doit venir à moi, ce qui fait de moi un écrivain anti-promotionnel, un cas passablement pathologique à une époque comme la nôtre où tout le monde est si désireux de vendre, de se vendre, de vendre n’importe quoi, sa mère, même si elle est déjà morte, sa mère ou sa petite culotte, mais je n’y peux rien, c’est ainsi que je sens les choses, tout simplement, et je n’ai pas envie de trahir une des rares choses qui me semblent à peu près vraies en ce monde, alors je n’entre pas dans la librairie, et les libraires ne faisant que très rarement preuve de curiosité, en cela les libraires ne sont pas différents des gens en général — cela ne nous rassure-t-il pas sur « la nature humaine » ? —, ils ne cherchent pas à savoir qui est ce Jérôme Orsini et est-ce qu’il n’aurait pas fait quelque chose d’autre par ailleurs par hasard par bonheur ? Je passe donc devant la vitrine de la librairie, je me dis, tiens un livre de moi, ça change, sinon c’est un livre de Pascal Quignard ou de Marc Lévy, et surtout, je passe mon chemin. Ce matin, quand je me suis souvenu qu’hier j’avais vu un livre de moi dans la vitrine de la librairie, en passant devant la vitrine de la librairie, j’ai voulu prendre en photographie la vitrine de la librairie, histoire de faire un bon mot ensuite, avec la photographie de la vitrine de la librairie, mais il y avait un vieux qui traînait devant la vitrine de la librairie, j’ai eu envie de lui mettre un coup de pied pour qu’il dégage, mais je ne l’ai pas fait, je suis décidément quelqu’un de bien élevé, j’ai attendu qu’il parte, mais les vieux, c’est lent, ça met du temps à partir, et j’ai pris ma photographie, mais je n’ai pas fait de bon mot. Je n’y ai pas pensé sur le moment, mais je me demande à présent si, parfois, les libraires se demandent si ce type qui prend en photographie leur vitrine ne serait pas l’auteur d’un des livres qui s’y trouvent, mais en fait je pense que les libraires s’en foutent, comme à peu près tout le monde (« la nature humaine »). Moi, quoi qu’il en soit, j’ai pris la photographie que je voulais prendre, et puis je suis parti. Mais je n’ai pas fait de bon mot. Je trouve qu’il y a trop de mauvais mots pour prendre le risque d’en faire des bons. Je me suis contenté de marcher pour essayer d’aller un peu mieux. Depuis que j’ai été malade, la semaine dernière, semaine durant laquelle je n’ai que très peu dormi, je me sens lent, pas lourd, lent, j’ai l’impression d’aller au ralenti, de marcher au ralenti, de penser au ralenti, de vivre au ralenti. Je sais que ce n’est très probablement que temporaire, mais cela me préoccupe un peu trop, je crois, tout ce temps qui m’échappe tandis que le temps ne cesse de passer, car ce temps qui m’échappe, c’est du temps durant lequel je ne fais rien, n’écris pas de livres, n’écris pas les livres que je voudrais écrire. Au lieu de cela, je cherche une idée dans un brouillard épais. Mais ce n’est pas épais. Et il n’y a pas de brouillard. Ce n’est que moi, incapable que je suis d’avoir une pensée claire, une pensée vive, une pensée réelle, une pensée vivante. Je tousse et, si je n’ai plus l’impression en toussant que mon cerveau vient se fracasser contre les parois intérieures de mon crâne, notamment l’intérieur de l’os qui se trouve derrière le front, je me fais l’impression d’une sorte de vieux phtisique qui attend le moment de passer de vie à trépas. Pourtant, j’ai conscience du miracle de mon existence. Et c’est ainsi que je me suis émerveillé, tout à l’heure, entre deux quintes de toux, devant la réalité que, au monde, il s’était un jour trouver un être pour vouloir un enfant avec moi et que, malgré le monde — c’est-à-dire : mon indésirabilité sociale, qu’on faisait sentir à Nelly, chez G., notamment, mais que d’autres ne manquent pas de lui faire sentir diversement ; nombreuses sont les voies du malin —, notre amour demeure réel. J’ai essayé de rassembler suffisamment d’énergie pour penser quelque chose de réel, quelque chose d’aussi réel, mais je n’y suis pas parvenu. Tout ressemble à ces milliers de signes que je trace ces derniers jours, des lambeaux d’un tout inexistant, des épaves sans navire, des riens de rien. Peut-être ne sais-je toujours pas comment me défaire de la psychologie du moi, m’extraire définitivement de mon époque, passer dans un autre monde, une autre dimension de l’existence. Mais est-ce à cette vieille chose fatiguée que je suis depuis la semaine dernière qu’il faut demander un tel effort ? Est-ce raisonnable ? Ne faut-il pas la laisser être, elle qui n’a pas flanché, même quand j’étais épuisé par la fièvre, écrivant chaque jour sans faillir, faisant de chaque jour un bon jour ? Et moi, ne faut-il pas me laisser dormir ?
vingt-deux janvier deux mille vingt-quatre
Simplement écrire la date, chaque jour, est un bonheur. N’est-ce pas étonnant que quelque chose de si simple puisse me procurer un tel sentiment de plénitude, d’accord avec le monde ? Je n’en avais jamais eu clairement conscience, je crois, jamais avant aujourd’hui — en tout cas, je ne l’avais jamais formulé ainsi, peut-être est-ce que je ne l’avais jamais perçu — et, si je ne dirais pas que c’est pour cela que j’écris, chaque jour, pour le plaisir simple et inlassablement répété d’écrire la date, le savoir, savoir qu’écrire la date de chaque jour avant même d’écrire quoi que ce soit d’autre m’emplit de joie, ce savoir m’emplir de joie, derechef. Pourtant, le monde est un immense fatras d’absurdités, peuplés d’autochtones ahurissants, et écrire la date ne sauve nul d’entre eux, ne rachète aucune faute, non, alors quoi ? Alors, rien. C’est comme cela, le geste toujours le même de dire le jour, savoir quel jour on est, l’écrire, comme si cela n’allait pas de soi, comme si ce n’était pas donné, comme si c’était quelque chose d’important. Si le monde n’était pas le fatras d’absurdités qu’il est, peut-être, le geste d’écrire chaque jour la date avant de commencer à écrire aurait-il quelque chose de superfétatoire, de fastidieux : à quoi bon se repérer dans le temps si le monde est un paradis ? Dans le monde parfait, parfaitement ordonné, parfaitement clos, parfaitement ignorant, du jardin d’Éden, il n’y a pas besoin de temps parce qu’il n’y a pas besoin de suite, il n’est pas besoin d’avoir de la suite dans les idées parce que le monde est en ordre, exactement comme il a toujours été, exactement comme il devrait toujours être. Or, dès que le monde déraille, sort des voies tracés par cet ordre immuable, semblait-il encore à l’instant, le temps est disloqué, il faut faire un effort pour s’y retrouver : chaque expérience est une expérience de la perte, chaque expérience est une expérience de l’égarement, chaque expérience est une expérience du désespoir. Inscrire la date, chaque jour, est un ordre minimal, qui n’impose nulle hiérarchie, nul ordre de pouvoir, qui se contente de faire la seule chose que l’on puisse faire quand il n’y a rien d’autre à faire, compter les jours, comme un détenu qui, sur les murs de sa cellule, avec un stylet de fortune, gratte la pierre pour graver le passage du temps et, au creux de ce temps qui passe inlassablement, inscrire sa présence. Si le temps se contentait de passer, sans personne à bord, il n’y aurait pas de date, pas de jour à écrire. Un peu comme toute écriture est un récit de rêve, ai-je écrit hier, toute écriture est un journal de bord : sans que jamais je ne l’aie réellement désiré, je suis embarqué dans l’existence et, si je ne sais pas où je vais, je puis au moins écrire que je suis passé par ici, tel jour, c’était un lundi, je m’en souviens. Est-ce que je m’en souviens ? Je ne sais pas. Peut-être que je me contente d’inventer tout cela, après coup, dans l’espoir de donner une certaine cohérence rétrospective à ce qui n’était sans doute pas destiné à en avoir. Peut-être que c’est ce que je puis faire de mieux. Peut-être que c’est n’importe quoi. Écrire la date avant d’écrire, c’est presque le silence : c’est encore lui et ce n’est plus tout à fait lui. En écrivant la date à l’instant, avant de commencer à écrire, j’ai songé que je n’étais pas prêt à donner au monde ce que le monde semble exiger de moi pour me laisser exister. Et cette illumination quasi sans durée — tout juste le temps d’écrire la date — m’a semblé précieuse. Les ahurissants autochtones qui peuplent le fatras d’absurdités dans lequel ils nous obligent à vivre avec eux consentent à donner au monde ce qu’il exige d’eux : cette chair en vain, ces lambeaux de pensées, ces débris de clartés qui constituent une forme commune de l’univers. Je n’ai pas besoin de cette communauté avec eux. Je n’ai pas besoin de partager quoi que ce soit avec eux ; le simple fait que je partage la quasi totalité de mes propriétés personnelles avec eux (caractéristiques physiques et morales) est déjà trop. Embarqué dans cette existence, je n’ai pas besoin de chercher quoi que ce soit de commun, il y a déjà trop de choses en commun, mais écrire la date, chaque jour, chaque jour avant d’écrire, et sentir que c’est déjà écrire, que toute l’écriture est déjà là, dans ce commencement, à mi-chemin exact entre le non-sens et le sens, dans la naissance de quelque chose, quelque chose qui vient au jour, c’est une expérience d’une rare profondeur que chaque jour renouvelle, dans la célébration ordinaire du temps, que chaque jour, je renouvelle, avec un doux et incomparable bonheur.
vingt-et-un janvier deux mille vingt-quatre
Certains jours, certains jours comme aujourd’hui, il me semble que je n’ai pas la force d’exister. Mais, si je n’ai pas la force d’exister, j’ai tout de même le désir d’écrire. Et la force de le faire. Puisque, en effet, je suis en train de le faire. Dès lors, se pose la question de savoir ce que j’entends par existence et qui se situe donc en-dehors ou en-deçà de l’existence. Est-ce que je n’ai pas envie de participer au monde ? Mais qu’est-ce, sinon participer au monde, qu’écrire ? Si je voulais ne pas participer au monde, je n’aurais qu’à me taire. Ce serait mieux. Ou plus simple. Ou je ne sais pas. Est-ce que ce serait mieux si je me taisais ? Est-ce une question rhétorique ? Aucune idée. Et puis, si je fais une distinction entre le monde et le monde social, cette distinction, où passe-t-elle ? Par où passe-t-elle ? Passe-t-elle par moi seul ? Par moi et quelque chose d’autre, moi et quelqu’un d’autre, mais qui, mais quoi ? Écrire, c’est ce que j’ai envie de dire, écrire, ce n’est pas tout à fait appartenir au monde social, et comment cela se fait exactement, je crois que j’aurais du mal à l’exprimer clairement aujourd’hui, j’entends : aussi clairement que je l’ai écrit hier, par exemple. Pourtant, hier, les idées étaient loin d’être claires immédiatement. Certaines phrases, il a fallu que je m’y reprenne à dix fois peut-être pour qu’elles trouvent le bon équilibre, celui qui devait être le leur. Ne pas avoir la force d’exister, cela, tel que je le dis, n’a aucun contenu moral : ce n’est pas que l’existence me dégoûte ou je ne sais pas trop quoi, c’est qu’il me semble que je n’en ai tout simplement pas la force, et alors qu’est-ce que l’écriture, dont j’ai la force, si ce n’est pas l’existence, dont je n’ai pas la force ? Où se trouve l’écriture par rapport à l’existence si elle n’est pas dans l’existence ? L’écriture n’est pas dans le monde social, l’écriture n’est pas dans l’existence, l’écriture où est-elle ? L’écriture est-elle dans le monde du rêve, lequel se tient à la fois dans le monde tel qu’il est (le monde physique, matériel, le monde réel, le monde social) et dans un autre monde, un monde qui lui ressemble, mais lui est grandement étranger, un monde où les significations acquièrent une autonomie telle qu’elles semblent sans commune mesure avec le contenu que nous leur prêtons ordinairement. Mais n’est-ce pas ce contenu ordinaire qui est trop faible par rapport au contenu réel, cette signification ordinaire qui est trop faible par rapport à la signification réelle qui n’acquière sa pleine dimension que dans le rêve, que dans le monde du rêve ? Pas la force d’exister, mais l’envie d’écrire, c’est ce que cela semble vouloir dire, non ? Moins primat de la signification onirique qu’idée que c’est dans le rêve, et dans le rêve, seulement, que la signification se désaliène, devient réelle. Dans le rêve et dans le rêve seulement ? Non, c’est trop strict : dans le rêve et son récit. Le récit de rêve, de par son étrangeté et sa vérité même — étrangeté et vérité dans le récit de rêve sont identiques —, devient une sorte d’archétype de l’écriture.
vingt janvier deux mille vingt-quatre
Au cours de ma première véritable nuit de sommeil après une semaine d’une harassante maladie, je m’éveillai dans un raidissement brusque, et déclarai : « Je m’appelle Is’phahan et je suis venue dire à l’âme qui vécut, qui vit, qui vivra, qu’il y a deux voies : la première est brève et simple, la seconde, longue et contournée. Tout le malheur vient que c’est la seconde que l’on emprunte. » Déclaration qu’accompagnait dans ma quinte rauque le diagramme unique et précisément tracé de la distinction entre les deux voies. Au réveil, j’entrepris de copier l’image du diagramme entraperçue en rêve et ne parvins qu’à dessiner un schéma passablement grossier (que je donne toutefois ici en annexe par goût de la documentation et au nom d’une forme d’honnêteté intellectuelle en l’occurrence peut-être mal placée). Mon schéma est sans commune mesure avec la minutie et l’intrication des embranchements de la voie longue que faisait voir le dessin onirique, sans commune mesure non plus avec la simplicité contrastante de la voie brève. Dans l’image du rêve, ce contraste n’avait rien de caricatural ; de la plus grande des clartés, il semblait exposer au contraire les embranchements dessinés avec une immense minutie, une minutie quasi microscopique, — métaphysique. Dans l’image du rêve, la feuille vierge n’était pas grande mais, quand même je n’eus pas le loisir de le faire dans mon rêve, on semblait pouvoir zoomer à l’intérieur de la page pour s’enfoncer dans les détails des détours de la voie longue, laquelle s’étendrait donc moins à la surface de la feuille qu’elle ne descendrait en profondeur à l’intérieur de la feuille, creusant l’épaisseur, étique pourtant, du vélin. Quelque chose de calligraphié, de chinois. Après avoir prononcé les paroles de la dénommée Is’phahan (le premier « h » était muet, on prononça : « Ispahane »), je me trouvais fasciné par un certain nombre d’éléments caractéristiques du rêve : la déclaration inspirée digne d’un oracle, bien entendu, tout comme la possibilité que toute une métaphysique soit concentrée dans le dessin simple nonobstant d’innombrables embranchements labyrinthiques s’étendant moins en surface que creusant la profondeur d’une feuille de papier, la prophétie, aussi banale qu’énigmatique, belle, par conséquent, et le nom même de la prophétesse, lequel semblait avoir voyagé à la vitesse du rêve depuis son lointain et imaginaire Orient. Comment nous sommes des vecteurs, comment des significations que nous ne comprenons pas voyagent en empruntant les passages que nous sommes pour trouver à s’exprimer, c’est peut-être ce que notre obsession nombriliste et la très moderne culpabilité dont elle se grime nous interdit de percevoir. Notre éveil aveugle, le sommeil n’est-il pas le seul visionnaire ? Je laisse cette question de côté. Encore que je ne puisse pas m’empêcher de la poser, elle me semble inepte. Diverses chaînes onomastiques m’eussent aisément permis, je crois, de remonter de moi jusqu’à cette Is’phahan, mais pour m’apprendre quoi ? Que tout est possible, même le plus pur des hasards, même ce que l’on ne comprend pas, même ce qui ne s’explique pas ? Quelle découverte, en effet. Est-ce qu’aux peuples les plus étrangers à la métaphysique, les inspirations ne parviennent qu’en rêve, enveloppées dans une sorte d’épaisse brume fantastique ? Car, autrement, de telles inspirations seraient immédiatement disqualifiées, immédiatement diagnostiquées ? À qui ? Comment ? Et pourquoi ? Peut-être est-ce parce qu’il n’y a pas de réponse satisfaisante à ces questions, pas de réponse valable à ces questions, qu’il faut s’appliquer à donner au récit la forme la plus impersonnelle possible (et, dans cet ordre idée, j’y reviens, avec une trop grande insistance, peut-être, pour demander qu’on excuse sa médiocrité, le schéma dessiné à main levé reproduit en annexe n’est pas sans jouer un rôle important), dire les choses comme elles ont lieu, ne rien omettre des diverses connotations qu’elles évoquent en passant, dussent-elles sembler sans objet (rien n’est faux, rien n’est vrai, rien n’est en ou hors sujet, nous nous trouvons bien avant tout cela, dans la forme la plus plus primitive de la signification, l’éclat inspiré de la voix au milieu du noir profond de la nuit d’hiver). Dans la métropole noire de l’hiver, nous avons oublié notre nom. Et celui que nous portons en rêve, pourtant, n’est pas un nom d’emprunt. Sublime paradoxe. « Qui suis-je ? » À elle seule, cette question semble décourager les générations lasses. Qu’est-ce, en effet, que quelqu’un ? Qu’est-ce que l’être ? Et puis, Is’phahan parle. Et tout s’éclaire. Et la nuit est un éclair. Avant qu’enfin l’on se rendorme.
Annexe : Schéma de l’image du rêve tracé au réveil.

Histoire avec les extrémités (dix-neuf janvier deux mille-vingt quatre)
Le pied droit
Ce matin, à l’endroit où mon pied aurait dû se trouver, il y avait un pied qui n’était pas mon pied. C’était déstabilisant de se trouver soudain avec un seul pied et un autre qui n’est pas le sien, d’autant plus déstabilisant que, de quelque façon qu’on le regarde, au fond, rien ne ressemble plus à un pied qu’un autre pied, surtout à la place où devrait se trouver, normalement, un pied. Un pied au bout d’une jambe, il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire. Je regardais ce pied étranger et je ne le reconnaissais pas. Si je n’avais jamais vu mes pieds, j’aurais pu me dire, peut-être, que c’était un pied comme un autre, surtout que c’était un pied comme un autre, mais ce n’était pas un pied comme un autre. Son pied et un autre pied, ce n’est pas la même chose : le soi du pied possède une qualité que l’autre n’a pas, une qualité qui a un je-ne-sais-quoi d’indéfinissable, mais qui est toutefois suffisamment définissable pour que, quand on le voie, on se dise, « Ah oui, pas de doute, celui-là, c’est le mien, de pied. » Avant, à la télévision, quand enfant je n’avais pas le droit de la regarder, il y avait un jeu où, à un moment, les candidats devaient dire si telle ou telle partie du corps photographiée qu’on leur montrait était celle de leur partenaire ou non. Tournez manège ! Même sur un pied ? Rien n’est moins sûr ? Est-ce que, moi, si l’on me montrait des pieds, des photographies de pieds pris sous divers angles, mais anonymes, parmi tous ces pieds, si les miens s’y trouvaient, est-ce que je reconnaitrais les miens ? Là, encore dans mon lit, un peu abasourdi par la découverte que je venais de faire, j’ai regardé ce pied dont je ne savais que faire, pas possible par exemple de le démonter pour remettre le mien à la place, et je me suis demandé : « Mais à qui il est ce pied ? Et mon pied, mon pied à moi, il est où ? » Sans réponse à la question, j’ai décidé de me lever et, à mon grand étonnement, le pied — c’est un détail, mais c’est le droit —, le pied droit a suivi. Je m’attendais à ce qu’il rechigne, refuse de se laisser commander, je me disais : « Tu vas voir, je vais encore devoir me traîner comme la dernière fois… », mais non. La dernière fois ? Oh, non, rien à voir. Je marchais pieds nus et le pied suivait, mais il était étrange, je ne le reconnaissais pas, bien qu’il fût tout à fait fonctionnel, c’était comme si l’on m’avait greffé un corps étranger pendant la nuit, étranger mais parfaitement adapté à ma morphologie, à ma démarche, un pied en tous points indiscernable du mien, à cette qualité près, ce je-ne-sais-quoi qui fait qu’une chose n’est pas simplement une chose parmi d’autres choses, comme il peut y en avoir tant et tant, mais soi, qu’un pied n’est pas un pied comme on peut en croiser tant et tant au cours d’une journée, non, mais son pied, oui, son pied à soi. Je me suis assis et j’ai observé attentivement : pas la moindre trace de cicatrice. Ergo, hypothèse de la greffe : exclue. Alors, comme c’est ce que je fais tous les matins quand c’est mon pied à moi qui se trouve à la place où mon pied à moi devrait se trouver, je me suis fait un café. Quand je suis sorti de la cuisine avec ma cafetière à la main (c’était la mienne, pas de doute, ce genre de choses-là, aussi, se savent), sans que rien ne l’annonce d’une quelconque manière, je me suis aperçu que mon pied était revenu. Tout était exactement comme au réveil, sauf que, à la place de l’autre pied, il y avait mon bon vieux pied à moi. Je me suis senti soulagé. Je me suis dit : Est-ce qu’il ne faudrait pas que j’en parle à quelqu’un ? Oui, mais à qui ? Et puis, pour passer pour un fou, comme la dernière fois ? La dernière fois ? Oh, rien à voir, la dernière fois. Ça, c’est toi qui le dis. Je me suis dit qu’il valait mieux que je n’en parle à personne, je risquais encore d’avoir des problèmes et que je me contente de consigner la chose par écrit, comme donc je viens de le faire à l’instant. Voir si, des fois, ça ne se reproduit pas.
Le gros orteil
« La secrète épouvante causée à l’homme par son pied, est une des explications de la tendance à dissimuler autant que possible sa longueur est sa forme. Les talons plus ou moins hauts suivant les sexe enlèvent au pied une partie de son caractère bas et plat.
« En outre, cette inquiétude se confond fréquemment avec l’inquiétude sexuelle, ce qui est frappant en particulier chez les Chinois qui, après avoir atrophié les pieds des femmes, les situent au point le plus excédent de leurs écarts. Le mari lui-même ne doit pas voir les pieds nus de sa femme et, en général, il est incorrect et immoral de regarder les pieds des femmes. Les confesseurs catholiques, s’adaptant à cette aberration, demandent à leurs pénitents chinois “s’ils n’ont pas regardé les pieds des femmes”. »
Georges Bataille, « Le gros orteil », Documents, n°6.
Le pouce de la main gauche
Quand je me suis coupé les ongles des mains, ensuite, je me suis rendu compte que cette tache qui occupait un petit périmètre à la surface de l’ongle de mon pouce gauche, une tache de la taille d’une petite tête d’épingle, ce qui pour un doigt, fût-ce un pouce, n’est pas si petit que cela, cette tache aurait bientôt complètement disparu. Après la coupe de l’ongle, il n’en restait plus qu’une infime trace, présence imperceptible pour qui ne saurait pas, comme moi, que le premier novembre deux mille vingt-trois à Daoulas dans le Finistère, alors que la tempête Ciaran s’apprêtait à déferler sur les côtes bretonnes, entreprenant de réparer le flexible de la douche que Daphné venait d’abîmer, je ne suis parvenu qu’à cela, c’est-à-dire : cette marque, sang coagulé sous l’ongle qui, pendant tout le temps de la pousse de l’ongle, soixante-dix neuf jours, se sera déplacée avec, jusqu’à disparaître, ou presque, donc, aujourd’hui. Soixante-dix neuf, me suis-je demandé, voyant que cette trace allait bientôt disparaître pour toujours, est-ce le nombre de l’oubli ? Le temps qu’il faut pour oublier, cela paraît peu probable, aussi peu que le temps dont le corps a besoin pour se préparer à l’oubli, expulser hors de nous les traces physiques qu’inscrivent en nous les marques du souvenir, les cicatrices pouvant rester visibles, sensibles, douloureuses, intactes elles, au contraire de nous, toute une vie. Quelque chose nous rappelle. Et nous, nous oublions. Si j’étais rivé à mes souvenirs, je ne serais plus qu’une mémoire, une coquille vide avec plein de choses dedans.
Le petit orteil
Pour qui aime à aller nus pieds, le petit orteil est fréquemment victime de chocs (plinthes, meubles, angles divers, objets égarés, etc.). Ainsi, le mien, à gauche, est-il pourvu d’une petite bosse.
dix-huit janvier deux mille vingt-quatre
Le soleil m’arrache un sourire. Soudain, je suis envahi de gratitude. Mais n’est-elle pas absurde (alors que je suis épuisé, que je ne dors pas ou peu depuis dimanche dernier) ? Et si elle ne l’était pas ? Une des choses que je me souviens d’avoir lues dans le journal, mais je ne me souviens plus quand, si c’était hier, il y a trois jours, ou il y a une semaine : l’emploi du mot « inquiétant » en parlant du retour de Donald Trump suite à sa victoire au caucus (*) de l’Iowa. Comme s’il était une pièce détachée dans un monde autrement plutôt agréable à vivre. Et peut-être y a-t-il un peu de cela : au fond, espère-t-on, si l’on arrivait à gommer cette tache-là, on pourrait croire (et surtout faire accroire) que tout ne va pas si mal, et l’agenda d’une vision politique du monde dans laquelle Donald Trump est une sorte d’anomalie pourrait se dérouler dans son apparente tranquillité inclusive et dans sa réelle barbarie humaine. Peut-être était-ce la fatigue, peut-être était-ce un éclair de lucidité, mais voyant apparaître devant moi Donald Trump en train de danser pour célébrer sa victoire (devant mes yeux, mais sans l’image, en mémoire, je le précise alors que cela va probablement de soi et si cette précision est superfétatoire, c’est sur le compte de la fatigue qu’il faut la mettre), j’ai pensé au comique outrancier et vulgaire de Jim Carrey, ses simagrées et contorsions imbéciles, son corps flexible comme s’il était désarticulé, inhumain, toutes choses excessives et grossières qui ont fait sa gloire dans les années 1990. Loin de suivre la loi marxienne de la répétition historique (tragédie puis farce), peut-être y a-t-il surtout un bouffon qui anticipe chaque tyran, préparant notre sens esthétique à toutes les outrances auxquelles il va se livrer. N’est-ce pas un fait que nous sommes moins touchés par les choses, ou alors dans de faux mouvements d’empathie globale où il suffit d’imiter son voisin, c’est-à-dire d’être normal, parce que, sans jamais rien connaître, nous avons déjà tout ressenti ? Alors le réel ne peut pas réellement être un choc, l’accompagne toujours un sentiment de déjà-vu. Exprimait-elle cela, ma gratitude, cela, c’est-à-dire le contraire de ce que je viens de décrire, dans un soupir rassuré : « Ah, les choses sont comme elles sont. » ? Mais peut-être est-ce la fatigue.
(*) N’y a-t-il pas un « caucus » dans Alice in Wonderland, une sorte de course absurde où, tous les participants tournant en rond sans la moindre règle, personne ne gagne ni ne peut gagner ?
dix-sept janvier deux mille vingt-quatre
Si peu de vie dans cette vie. Journée bercée par les sirènes de la police, des véhicules d’urgence. Rien. Pourquoi y a-t-il si peu de vie dans cette vie ? Cette après-midi, j’ai réussi à dormir un peu. Une heure et demie, je crois, d’un sommeil sombre, sans images. Parfois, dans le laps de temps qui s’écoule entre deux quintes de toux, il me semble que je parviens à distinguer quelque chose au-delà de la douleur. Mais ce que c’est, moi ou le malin, je ne le sais pas.
seize janvier deux mille vingt-quatre
« Je pense donc je suis » — « Je pense donc je suce ». Que, dans l’intervalle entre ces deux déductions, la première due au traducteur d’un fameux métaphysicien à temps partiel, la seconde pouvant s’échanger contre la somme 3900 euros sous la forme d’une broderie rouge sur tissu ou, pour les moins fortunés, sous la forme d’une sucette, contre 2,90 euros, se soit joué un certain destin de la culture occidentale, cela semble difficile à nier. Mais ce qu’il faut, à mon tour, que j’en déduise, cela, je suis bien trop fatigué pour le dire.
quinze janvier deux mille vingt-quatre
Dans mon rêve fébrile, je détecte des passages avec un monolithe noir. Mais ces passages n’ont pas la forme de passages, ils ressemblent plutôt à des branches d’arbres en pierre, des fragments épars. Pourtant, j’ai l’impression que cela signifie quelque chose. Au réveil, toutefois, je ne sais pas quoi.
quatorze janvier deux mille vingt-quatre
Capable de rien : malade. Entre deux quintes de toux, et à travers les larmes qui coulent de mon œil à moitié ouverts tout le long de ma joue, rien à voir cependant avec ce qui se déroule à l’écran, je regarde une série d’espionnage israélienne qui se déroule à Téhéran. Voyant la montagne au loin vue de la ville et voyant la ville au loin vue de la montagne, je me dis : « C’est beau, Téhéran. Dommage que. » Oui, dommage que. Dommage que tant de choses. Dommage que les êtres humains soient de violents demeurés incapables de percevoir que le jardin d’Éden, l’Olympe, le Paradis, ou je ne sais quel nom il faut donner à telle chose, s’est toujours trouvé ici-bas. À portée de la main. Et puis, sans que je sache très bien pourquoi, il est question de pains de glace à moitié fondus que les ennemis doivent s’échanger pour résoudre la tension dramatique. Et tout devient profondément obscur. Depuis combien de temps est-ce que je ne regarde plus la série ? Depuis combien de temps est-ce que je dors ? À en juger par les bruits du déjeuner qui me parviennent de la pièce à côté, pas longtemps, mais je suis parti loin, très loin, bien plus loin que Téhéran. J’essaie de retrouver le sommeil, mais je tousse, et dois me lever pour expectorer. Ensuite, revenant au lit au prix d’un suprême effort, dans la pénombre de la chambre à coucher, j’entreprends d’écrire un peu, autant que la force qui demeure dans mes doigts me le permet. Dehors, de toute façon, sous le ciel blanc, ne fait-il pas un temps à être malade ? Mais comment peut-on échanger des pains de glace à moitié fondus ? Et voilà, donc, voilà.
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