deux février deux mille vingt-quatre

La nullité me donne des frissons. Et Dieu sait qu’elle est nombreuse. De littéraux frissons ; — je les sens qui parcourent mon corps quand je me trouve au contact de la nullité, mais je ne sais pas quoi en faire, de ces frissons, et peut-être n’y a-t-il rien à en faire, de ces frissons, peut-être en faire quelque chose, de ces frissons, ce serait quelque chose de bien, mais quoi ? c’est-à-dire : la nullité étant quelque chose de négatif, la réaction à la nullité serait une multiplication du négatif par lui-même, du négatif au carré, sauf que je ne veux pas, moi, multiplier le négatif par le négatif, mais qu’est-ce que je veux ? ne plus ressentir de frissons quand je suis confronté à la nullité ? ne plus être confronté à la nullité ? qu’il n’y ait plus de nullité, nulle part, ni sur la terre ni dans les cieux ? Ces derniers jours, je lis le livre de Martín de Riquer, Los trovadores, un livre sur une langue qui n’a jamais été parlée, qui n’a jamais été que chantée, écrit dans une langue que je ne parle pas. Parfois, j’ai l’impression de me tenir dans une indescriptible atmosphère d’incompréhension où, pourtant, je me sens bien. J’ai aussi pensé à Carmen M., qui avait été mon enseignante d’espagnol avant que nous ne quittions Paris et grâce à qui, donc, je peux lire aujourd’hui ce livre en espagnol sur les troubadours de l’Ausudelaloire, grâce à qui, donc, je peux comprendre que je ne comprends rien et avancer ainsi dans mon incompréhension. Hier, et c’est sans doute pour cette raison que j’ai écrit ce que j’ai écrit sur la distinction entre « faire des enfants » et « mettre au monde des personnes », j’ai voulu du mal à ces filles de la classe de Daphné qui, au jardin où elles se sont retrouvées par hasard parce que c’était jour de grève à l’école, lui ont joué des tours pendables. J’étais assis sur ce banc, d’où je faisais semblant de ne pas les observer, où je faisais semblant de me contenter d’avoir froid et, de là, il m’a semblé qu’aucune de ces enfants n’était éduquée à la bonté, et cela m’a fait de la peine, pour Daphné (dont, malgré tout l’amour que j’ai pour elle, je n’ignore toutefois pas les défauts, pour employer un mot un peu trop caricatural), et pour l’absolu, aussi, le monde auquel nous donnons le jour en faisant ce que nous faisons, en faisant le mal que nous faisons, en laissant faire le mal que l’on fait, le mal que l’on se fait, partout, et sur terre et dans les cieux. Qu’à moi, la nullité me soit impossible à souffrir et qu’elle semble aller de soi pour les autres, être tolérable en tant que telle, tout comme je ne sais pas quoi faire des frissons qu’elle me donne, je ne sais quelle conclusion en tirer. Peut-être n’y a-t-il pas de conclusion à en tirer. Alors ? Je voudrais écrire un livre, c’est-à-dire : autre chose que ce seul journal, mais je n’y parviens pas, et je ne sais si c’est que je manque de suite dans les idées, que je n’ai plus rien à dire du tout ou que le livre en tant que tel est une absurdité. C’est vrai que, si l’on conçoit le livre comme un bien de consommation culturel formaté que des auteurs qui le sont tout autant et qui, déjà, laissent l’« intelligence artificielle » les remplacer avec avidité, publient tous les deux ans pour alimenter un marché largement fictif, il vaut mieux n’en pas écrire. Mais si un livre, infiniment loin de là, c’est un océan immense et fou, un monstre, ne serait-il pas beau que j’en écrive encore un ? Un livre invendable et pourtant absolument lisible, invendable parce que absolument clair, d’une clarté profonde comme l’océan, profonde comme la nuit, profonde comme les frissons qui parcourent mon corps et me disent : « Ne reste pas là sans rien faire, Jérôme. Écris, Jérôme. » Le monde n’attend rien de moi. Cette condition est une espèce de malédiction. C’est une chance, aussi. En tout cas, je l’espère. Sinon. Sinon quoi ? Sinon, rien. Cousu, décousu, tout se tient.

premier février deux mille vingt-quatre

Il ne faut pas faire d’enfants. D’ailleurs, on ne fait pas des enfants, on met au monde des personnes, lesquelles commencent par être des enfants, c’est-à-dire infans, qui ne parle pas, ce qui ne dure guère plus de deux ans, après quoi, ça parle.  Si, au lieu de « faire des enfants », on mettait au monde des personnes, ce serait toute notre relation à la personne, à ce que c’est qu’être une personne, plutôt qu’à la personnalité de telle ou telle personne, qui s’en trouverait modifiée, ainsi que notre relation au monde qui ne ressemblerait plus à ce qu’elle est aujourd’hui, il faut bien le dire, assez puérile (il y a un moi et puis il y a le monde, il faut que le moi trouve ma place au monde et, pour ce faire, quel est son vrai moi). Faire des enfants, c’est mettre au monde des êtres privés de langage qui, pour survivre, ne peuvent que s’efforcer d’échapper à notre pouvoir, surtout s’il est bienveillant, chercher à fuir le carcan où ils sont dépossédés de ce qui est le propre de la personne, parler. Et, à l’inverse, comment ne pas comprendre qui, ayant accédé au degré postmoderne de la conscience, pour vraiment jouir de la privation du langage de l’autre — c’est ceci, en effet, le pouvoir ultime, véritablement pur : priver l’autre de langage, lui couper la parole, le déposséder de soi-même, coupé qu’il est de sa langue —, qui, donc, préfère adopter un animal de compagnie plutôt que d’élever un être humain ? Quand on ne fait pas d’enfants, mais que l’on met des personnes au monde, c’est ce que l’on fait : élever, au sens propre du terme, faire monter plus haut. Que, dans une perspective biologique affreusement discutable, on emploie le même mot pour le développement des personnes et l’élevage de la volaille en batterie, en dit long, ce me semble, sur l’intérêt que l’on porte réellement à ces personnes dont nous sommes responsables parce que c’est nous qui, par un décret absolu et originel, les avons mises au monde. Élever et grandir ne sont pas synonymes : qu’on le veuille ou non, un enfant grandit, un jour, il cesse d’être un enfant, il parle et, par le langage, invente un monde à lui. Élever, ce n’est pas se contenter d’être là quand cela se produit, ce n’est pas être un fournisseur de bienveillance, ni un interdicteur de jouissance, c’est tenter de libérer la conscience de qui parle, le guider vers l’autonomie, qui est moins une question de loi que de langue : est autonome qui parle sa propre langue (dans laquelle il peut prendre des décrets qui les concerne, le monde et lui). Mettre au monde des personnes, et non pas faire des enfants, c’est penser l’autonomie non comme un horizon lointain ou une propriété qui s’acquière automatiquement, par le miracle sans cesse renouvelé et de plus en plus tôt de la bureaucratie administrative, à un certain âge, mais la réalité ordinaire de qui, parlant, un jour, se trouve confronté à la question de savoir que dire. Car on peut toujours considérer que le langage est une affaire d’acquisition — au bout de deux ans, en règle générale, un peu plus tôt un peu plus tard, ça parle —, comme si, un beau matin, le langage acquis, on le possédait, n’ayant plus, ensuite, qu’à apprendre les règles qui le régissent pour le gérer comme une propriété quelconque, mais dans une telle condition du langage qui parle, peut-il jamais avoir quelque chose à dire ? Non pas quelque contenu obtenu ailleurs, gagné par les innombrables voies de la communication sociale, mais dire, c’est-à-dire : trouver sa voix. Élever, c’est tenter tout cela, — c’est tenter, surtout, car qui ne fait pas d’enfants mais met au monde une personne sait bien à quel point c’est fragile, combien l’échec est fréquent et le succès rare. Mais, « Qu’est-ce que réussir ? », telle n’est pas la bonne question. Pour que qui parle, parle, il faut parler à qui parle, et parler, c’est écouter. Et ce jeu de qui parle, parle, aussi, n’a-t-il pas de fin : une personne arrête-t-elle jamais de s’élever ? Il vaudrait mieux espérer que non. 

trente-et-un janvier deux mille vingt-quatre

Une voie mais laquelle ? La voie qui se tait ? Sans unité précédente, nul fragment, mais comment dire alors cette condition des choses telles qu’elles sont ? Même pas des épaves, lesquelles présupposent encore quelque chose perdue, quelque navire foutu, des éparses, peut-être, éparpillées à la surface de la terre, les choses, n’obéissant à rien, ni à elles-mêmes ni au hasard, qui sont là et dont nous ne savons que faire. Parce qu’elles sont seules et n’ont pas besoin de nous. Y a-t-il seulement quelque chose à faire de la chose ? Devant elle, fascinante et absurde, ne vaut-il pas mieux rester sans rien faire, à se taire. La voie se tait. Trop simple, sans doute, de penser : « Se taire, c’est la voie. » N’avons-nous pas déjà essayé ? (N’avons-nous pas déjà tout essayé ?) Et qu’avons-nous obtenu ? Toujours plus de langage, des phrases sur des phrases sur des phrases sur des phrases, etc. ad inf., multiplication à l’infini de la signification, et nous sommes tellement malheureux, nous sommes tellement malheureux parce que nous n’atteignons jamais le roc dur, ignorant même s’il exista jamais, et nous multiplions les significations, parce que c’est tout ce que nous avons appris, et nous multiplions le malheur, parce que c’est tout ce dont nous sommes capables. Est-ce le langage, alors, qui nous rend malheureux ? Mais le langage n’y est pour rien, qui n’existe pas, rien qu’un outil, étrange, certes, car infini, s’étendant toujours plus loin, nous éloignant toujours plus de la chose. Je plisse les yeux. Avec ma main droite, je fais une visière, là, je la pose juste au-dessus de mes sourcils : comment se fait-il enfin que je ne voie rien ? Hypothèse : Il n’y a rien à voir. Objection : Mais alors, à quoi bon la vue ? Solution : Néant. Que je sois sans solution aucune, là, si loin de la chose, ci-devant moi-même, dépossédé, dirait-on, faut-il m’en étonner ? Ou plutôt, ne faut-il pas s’étonner que d’aucuns, tout le monde, c’est-à-dire, la majorité, en tout cas, ignorent ce sentiment et tiennent la chose pour acquise, la chose qui va de soi. Mais où est-elle, la chose lointaine ? Si distante, n’est-il pas insensé que nous tenions encore tant à elle ? Multiplication de la signification, résultats insensés ; tout ne se tient-il pas dans une sorte de délire incompréhensible, sempiternelle fuite, hors de tout, hors de nous, hors de moi, fors la loi. Donc, dépossédé, peut-être, mais de quoi ? Sens-je seulement mon moi ?  J’entends : si l’on ne m’avait pas dit que j’en avais un, de moi, et un vrai de vrai de moi, qui plus est, y aurais-je jamais songé ? Mais d’où sort-il ce moi ? De moi ? Malade, je m’en souviens, je ne me sentais pas de moi, je me sentais mal, je sentais mauvais, j’étais sans sentiment, occupé tout entier par la fatigue, par la douleur, comme en un pays conquis, défenses vaincues, forces vives abattues. Or, qui me dit que ce n’est pas là le véritable état, et que tout autre état, qui fait accroire à quelque  chose, un vrai moi, logé au-dedans du corps, n’est pas illusion, fantasme élaboré par l’abus de la langue, laquelle nous fait accroire à la chose là où il n’y a que le sens ? Ne sent que le sens. Tout le reste, il faut le dire encore, même pas débris, mais comment dire, justement, quand tout le langage, mal compris, présuppose l’unité, de préférence perdue ? Rénovation de la langue : il n’y eut jamais d’unité. Le silence, lui, ne se tait pas. Il faut apprendre à marcher sur ses deux pieds.

trente janvier deux mille vingt-quatre

Une langue est-elle morte ou sa cause, perdue ? Sa cause, ou la nôtre ? C’est qu’il y a causer et causer. Et qu’on ne sait si c’est la même chose. Causa, cosa, un goût prononcé pour la prononciation ; — faut-il ou coi tolérer les accents ? Parla patois ? Par le patois décline, cause, cause, causa, cosa : toute langue est-elle causa sui, qui se cause elle-même causant d’elle-même ? Mais qui voudrait la langue seule parler de la langue seule ? À moins, c’est à ne rien dire, de la laisser parler toute seule, et soi-même tout seul, risquer le dialogue du sourd de la langue avec lui-même, du sourd à la langue avec elle-même, là d’où rien à propos ne sourd, quelque mot cherché jamais trouvé, lequel on aurait à perpétuité sur le bout de la langue sans parvenir à le déplacer, à le dépasser, pas même nenni monter d’un étage pour voir un peu plus loin que le bout de son nez. Mais qu’est-ce que notre cause, à nous, notre chose ? De l’autre côté du boulevard — ce que je vois —, écrans allumés sur les émissions de télévision, et n’est-ce pas là notre unique idiome ? Langue vivante, mais de qui ? Qui parle, cela ne tient-il pas toujours un peu du mystère ? On voudrait s’enfermer dans son idiolecte qu’on ne s’y prendrait pas mieux que, les yeux ouverts sur le monde, esbaubis, s’étonner : mais comment peut-on bien vivre ainsi ? Bien vivre ainsi, je le crains, on ne le peut, ou alors, c’est que quelque chose fait défaut, c’est gros pourtant, gros comme le nez au milieu de la figure, mais comme on ne voit pas plus loin que lui, les choses restent là, sur le bout de la langue, sans nulle cause de se mouvoir, à perpétuité pétrifiée, la langue, qui mouline, brasse, et personne qui embrasse. Furer, disait-on en Provence pour  dire « embrasser avec la langue ». Quelles furent-elles les causes qui conduisirent tout un peuple à ces extrémités, yeux de rien, de qui la langue avalée ? Pprrrttt, qui ne sait, épaules haussées et les paumes des mains au ciel levées. N’est-ce que cela, alors, parler, — faire du bruit avec la bouche ? Du premier au dernier, même bavardage si insensé qu’on ne distingue plus la bave de l’articulé. De quoi demeurer coi. Il ne faut pas rêver. Dans la journée, de temps à autre, à voix haute, j’essaie de prononcer les phrases que je lis et me désespère de ne savoir pas accentuer là où il faut, faire sonner la chose. « Chantars no pot gaire valer. si d’ins dal cor no mou lo chans. ni chans no pot dal cor mover. si no-i es fin’ amors coraus. per so es mos chantars cabaus. qu’en joi d’amor ai et enten. la boch’ e-ls olhs e-l cor e-l sen. »

vingt-neuf janvier deux mille vingt-quatre

Rien, et tant. Des siècles et des kilomètres en une fraction de seconde. Je voyage. D’ici à la fin ou au fin fond du monde, je ne sais pas. Parfois, la distance parcourue, on peut la sentir, la sentir à l’invraisemblable réalité de tout ce que l’on ne comprend pas. Langues et autres. Parler. C’est devenu si facile de parler qu’on a envie de se dispenser d’avoir quelque chose à dire. Non, quelque chose, encore, pourquoi pas ? Non, mais simplement de dire. Se dispenser de dire. Aussi, tu te tiendrais là, le livre ouvert, l’instrument proche, disponible pour quand tu ressentirais le besoin d’en jouer, un rayon de soleil peut-être viendrait t’aveugler, avec la main tu ferais une visière spontanée pour continuer de lire, dans l’air, ce serait l’avant-garde du printemps, déjà, aussi douce qu’inquiétante, aussi agréable que terrifiante. Tu te dirais, en vérité, on ne peut plus rien éprouver sans éprouver son contraire, la possibilité, voire la nécessité de son contraire, et ce serait cela, oui, qui inciterait à se dispenser de dire : qu’à chaque dit doive être opposé un contredit et que rien, jamais, ne vienne départager le dit du contredit et, ainsi, le non-sens — la forme contrainte du non-dit, c’est-à-dire le trop-dit — règnerait sans partage sur les esprits et les cœurs, — du non-sens, ce serait l’empire. Moi, je ne cherche pas une vérité définitive. Le propre de l’histoire (du progrès) n’est-ce pas de multiplier, d’accumuler les vérités ? Et tant qu’on ne sait plus qu’en penser, plus qu’en faire. Plus qu’enfer. Je cherche quelque chose avec quoi trouver. Accueille l’ancienne langue qui viendra allumer les sens de la nouvelle ; ce n’est ni moins ni mieux que parler, c’est autre chose, que l’incompréhension précède, vers quoi l’incompréhension ouvre la voie. Moi, trouveur.

vingt-huit janvier deux mille vingt-quatre

Vingt-huit jours sans alcool : janvier abstème. C’est un peu tôt pour la lucidité absolue — je n’ai encore que des éclairs —, mais c’est assez pour avoir le sentiment de me rendre à moi-même. Est-ce que l’abstinence me rend plus facile à vivre ? Non, je crois que c’est même tout le contraire. L’alcool m’a toujours servi à me sentir comme tout le monde : désinhiber, socialiser, faciliter la parole — autrement, c’est vrai que je peux très bien me passer de parler pour dire n’importe quoi, réservant la parole à ce qui m’importe vraiment, et donc je la fais rare, faute généralement d’interlocuteurs à la hauteur —, ne plus penser, etc. Dès lors, ne pas boire, ce n’est pas redevenir normal, non, c’est redevenir anormal, — étrange, bizarre, muet. Comme quand tel de mes cousins se sentait autorisé à dire, dans un sarcasme mal dissimulé par un faux intérêt : « Il ne parle pas beaucoup, Jérôme… », ce qui voulait dire : « Il est un peu demeuré quand même, celui-là. » Sans doute, oui, suis-je un peu demeuré. Ou du moins, c’est une façon de me voir depuis la normalité. D’ailleurs, regarde, à en juger par l’absence d’intérêt que je suscite, la société est comme tel de mes cousins (ou plutôt, il l’incarne à la perfection dans sa banalité sans intérêt). Mais, et c’est un raisonnement intéressant, est-ce que je change de façon d’écrire pour correspondre à ce que je m’imagine que la société attend des gens comme moi ? Est-ce que je me transforme en acteur culturel pour habiter la résidence, toucher la subvention, palper la bourse ? Non, j’écris ce qu’il faut que j’écrive, et tant pis si cela ne rencontre aucun succès. Alors, c’est toujours le même raisonnement, arrêter de boire, c’est me défaire de cette idée à laquelle je devrais correspondre et qui n’est pas la mienne, ne m’appartiens pas, ne m’intéresse pas, ne me plaît pas. Dans le cahier de 1881 où il a notamment consigné ses réflexions à propos de l’éternel retour (M III 1), Nietzsche note aussi ceci : « Les plus puissants effets nous échappent : il nous est toujours loisible de ruiner la race humaine, car ce n’est qu’au terme de plusieurs siècles que nous mesurons ces effets selon les individus. Est-ce que par exemple le café ou l’alcool ne seraient pas des toxiques lesquels ingurgités de façon régulière comme à présent auront fini dans 2000 ans par détruire l’humanité ? » Cette vision de l’évolution de l’espèce humaine peut sembler étonnante, mais Nietzsche pense toujours en termes de développement, d’avenir, de devenir d’un nouvel être humain, ou de l’impossibilité de l’avènement de ce dernier. En ce moment, un tel souci m’est parfaitement étranger : si, demain, l’immense majorité de la population mondiale disparaissait dans un cataclysme ou une épidémie, cela me laisserait complètement indifférent. En revanche, rapporté à l’individu, à la chose limitée dans le temps et dans l’espace que je suis, cette réflexion prend une autre dimension : l’effet différé est sans commune mesure avec l’effet immédiat, celui auquel on s’attache pourtant, et l’intoxication, si elle n’est pas constante, devient permanente. Dans tout cela, recherche — pour parler comme FN — de « la grande santé » : « Et maintenant, pour avoir été pendant longtemps en route, nous autres Argonautes de l’idéal, plus courageusement que de raison, et nonobstant maints naufrages et dommages, jouissant d’une santé meilleure qu’on ne voudrait nous le permettre, d’une santé redoutable, à toute épreuve — maintenant il nous semble qu’à titre de récompense, nous soyons en vue d’une terre inexplorée dont nul n’a encore délimité les frontières, d’un au-delà de toutes les terres, de tous les recoins jusqu’alors connus de l’idéal, d’un monde d’une telle surabondance de choses belles, étranges, problématiques, effrayantes et divines que notre curiosité autant que notre soif de possession s’en trouvent mises hors d’elles-mêmes — oh, et tant et si bien que rien désormais ne saurait plus nous rassasier ! »

vingt-sept janvier deux mille vingt-quatre

Quelque chose, mais rien. Est-ce grave d’attendre ce qui ne vient pas ? De l’attendre et que cela ne vienne pas ? Je ne sais pas. Je manque de nourriture en ce moment, lis peu, voire pas du tout, ne trouve personne à qui parler, et à force de me parler à moi tout seul, à la longue, bien sûr, il me semble que je n’ai plus rien à me dire. Différemment mais dans un ordre de pensées identique, je ne supporte pas le bruit mais, quand le bruit s’arrête, j’ai la sensation qu’il me manque quelque chose, comme si je ne parvenais pas à me déshabituer du bruit parce que, c’est toujours la même sensation que je cherche à comprendre, j’ai l’impression que, dans le bruit, il y a toute l’information du monde et que, si je n’ai pas accès à cette information, je vais passer à côté de quelque chose d’important. Évidemment, pris dans le bruit que fait l’information, je me rends bien compte qu’il n’y a rien d’important, que pour moi tout ce bruit est indifférent, est dépourvu de sens, — comment se fait-il alors que je sois comme hanté par cette idée ? Suis-je en quelque sorte intoxiqué ? Peut-être sommes-nous tous intoxiqués ? Mais non, c’est-à-dire : je ne cherche pas la réponse à la question qui me noie dans la masse, qui explique que je suis comme tout le monde. Je suis comme tout le monde, et ce n’est pas la question. Plutôt : c’est comme si j’essayais de soigner un mal de tête en intensifiant l’exposition à ce qui me semble en être la cause. Le paradoxe comme folie pure, auto-intoxication, insulte faite à soi-même. Dans le journal, je lis le récit d’une femme qui parle de feu son couple et raconte que, pour tâcher de remédier aux problèmes qu’elle rencontrait avec son compagnon, avait décidé d’avoir des relations sexuelles en dehors du couple, lequel a fini par se séparer (comme s’il avait pu en aller autrement). Je ressens une profonde tristesse à la lecture de ce récit parce que, à aucun moment, la multiplication des relations sexuelles avec des partenaires différents ne parvient à dissimuler la misère sentimentale dont souffrent ces gens : malgré l’évidence de leur détresse, de leur misère affective, sentimentale, émotionnelle, c’est comme s’ils étaient incapables d’accéder à la conscience que leur vie n’a aucun sens et qu’ils sont très malheureux. J’entends : c’est comme si cette conscience était là, disponible, évidente dans les événements que l’on raconte, et qu’on était cependant incapable d’y accéder, comme si, racontant des événements, on ne comprenait pas que, ces événements, c’est soi-même qui les vit et pas un étranger à qui il arrive des choses et puis, à la fin, la relation de couple est finie. De fait, dans tous ces récits en première personne dont le journal fait son pain hebdomadaire (la rubrique s’appelle « S’aimer comme on se quitte », ce qui en soi est une phrase terrifiante, comme si on prenait tout par la fin, par l’échec, comme si on envisageait tout le possible du point de vue de son impossibilité, s’étonnant ensuite que « ça ne marche pas »), il y a une impersonnalité saisissante : les gens semblent vivre des vies qui ne sont pas les leurs, qui correspondent à ce que, du point de vue de la vie sociale, on attend d’une vie — à gauche, par exemple, le migrationnisme, l’écologisme, la promotion d’une sexualité multiplicationniste, toutes ces choses qui sont dans l’air du temps —, mais qui ne sont pas incarnées par les gens, comme s’il s’agissait de coquilles vides que personne n’habite mais les coquilles existent tout de même parce que c’est cette forme dont on nous dit qu’elle doit être celle de notre vie, mais que cette forme donne des vies invivables (au sens où elles n’ont pas de signification, rendent malheureux qui les vit), tout cela semble au-delà de ce qui peut parvenir à la conscience, comme si le modèle de la vie était plus puissant que ce que la personne ressent elle-même quant à sa propre vie (« Si rien de ce que je fais ne me rend heureux, pourquoi est-ce que je continue à faire ce que je fais ? » ne semble pas être une question susceptible de recevoir une réponse), comme si le conformisme était si fort que plus personne ne pouvait plus habiter sa propre vie. Beaucoup de « comme si » dans mes phrases, mais tant pis, c’est le risque que j’accepte de courir pour penser mes pensées. Il y a des phrases qui sont au-delà des limites de la grammaticalité, mais cela ne doit pas m’empêcher de les écrire : elles cherchent quelque chose qu’il est difficile d’exprimer non à cause du langage en soi mais à cause de la fonction que l’on attribue au langage — exprimer des idées qui existent indépendamment du langage. Or, cela, précisément — que le langage exprime des idées qui existent indépendamment du langage — est une confusion qui empêche de penser clairement. Comme on n’arrive pas à penser clairement la chose, on dit que c’est à cause du medium — le langage — qui, du fait de son imperfection fondamentale, se trouve toujours en manque, en défaut, et nous rend inapte à accéder à la chose. Mais la chose, existe-t-elle seulement indépendamment du langage ? Et quand bien même ce serait le cas, serait-ce la faute du langage ? Illusion d’un langage autre, lequel se passerait du langage. Ainsi, suis-je toujours étonné quand j’entends des écrivains se plaindre du langage : Mais, ai-je envie de leur rétorquer, ne vous rendez donc pas si malheureux, faites autre chose de votre vie, je ne sais pas, moi, de la poterie. Pour moi, le langage est parfait. La preuve, je parle, j’écris.

vingt-six janvier deux mille vingt-quatre

Cette nuit, je me suis réveillé dans une sueur froide parce que j’avais raté ma vie. Ce qui m’étonne, à présent que je songe à cet épisode de réveil nocturne, ce n’est pas la sueur froide en elle-même, mais plutôt que la conscience que j’aie raté ma vie me réveille encore. Même dans la nuit, rien de nouveau sous le soleil. Les ans passent, l’échec demeure. Et pourtant. Je vais avoir cinquante ans, me disais-je ainsi, ce qui est un peu précipité, et je n’ai rien accompli, et je n’ai aucune perspective d’avenir, rien. Si j’étais un peu plus malin que moi, me dis-je à présent, plutôt que de morfondre de la sorte, je prendrais ma plus belle plume et, en bon petit Beckett d’opérette, j’écrirais un livre sur les vertus de l’échec et ses rapports avec la condition humaine. Mais je crois que, malgré tout ce dont je m’accuse, ou m’accable, mais c’est à peu près pareil, j’ai encore trop de dignité pour ce faire : ma misère, je n’ai pas le cœur de l’exploiter, je la considère, je m’y plonge, je tâche d’y faire face, mais de l’argent avec, même pas beaucoup, même des clopinettes pour prouver au monde social que j’existe, cela, je ne le puis pas. Au réveil, donc, au lieu de tremper ma plume dans l’aigreur de ma nullité pour la vendre contre un peu de notoriété bien imméritée, je suis allé me promener. Une bruine vaporeuse tombait sur les rues de Paris et, à un certain moment, j’ai résisté à la tentation de m’énerver contre le temps qu’il faisait, comme je l’aurais fait, jadis, avant de quitter Paris pour Marseille et puis de quitter Marseille pour Paris, et puis, et puis, c’est tout, non, j’ai accepté le temps qu’il faisait parce que, en vérité, le temps qu’il faisait n’était pas si désagréable que cela. On peut préférer le ciel bleu à la pluie fine, c’est certain, mais on ne peut pas reprocher au temps qu’il fait de ne pas obéir à nos désirs. Désirais-je le ciel bleu, ce matin ? Non, je ne le crois pas. La preuve : au lieu de me morfondre, de faire demi-tour en ronchonnant, j’ai poursuivi mon chemin et l’écriture de cette espèce de conte, Is’phahan, dont j’ai consigné par écrit la première version dans mon journal, le vingt janvier deux mille vingt-quatre, tout en marchant sous la pluie, j’ai composé certaines des phrases qui devaient rythmer la suite de mon conte et, quand je suis rentré chez moi, le plus simplement du monde, je me suis assis à ma table d’écriture, et j’ai écrit les phrases que j’avais composées. Est-ce que cela a résolu mon « problème avec l’échec » ? Je ne crois pas, non. Parce que, d’un certain point de vue, je crois que je n’ai pas de « problème avec l’échec ». Ce que pense André Monculovitch de Sylvain Bouteille ou un autre d’un autre, des dangers du fascisme et de l’extrême-droite en France terre d’accueil, cela ne me concerne absolument en rien. Le petit monde littéraire qui passe à la télévision pour vendre sa marchandise comme le camelot du pauvre m’est parfaitement étranger. C’est vrai que, du point de vue de toutes ces braves gens qui comptent dans le milieu comme on dit, qui ont des opinions sur la guerre, le bien, le mal, la littérature et le progrès technique, toutes ces braves petites gens qui comptent plus ou moins selon qu’elles vendent plus ou moins, mais qui comptent toujours plus que moi, ma vie est un échec, mais en tant qu’œuvre, je ne le crois pas, non, je crois que c’est même tout à fait le contraire, mais cela, évidemment, je ne peux pas le prouver, je ne puis que l’affirmer, et je conçois bien que ce genre d’affirmations ressemblent à celle d’un homme qui, se dressant soudain sur le banc des accusés où il se trouve menotté, crierait pour se défendre : « Je ne suis pas fou ! », preuve irréfutable qu’il est fou, un homme sain d’esprit n’a pas besoin de se justifier, il l’est, sain d’esprit, tout le monde peut le voir : il est comme tout le monde. Être comme tout le monde, la voilà, l’affaire d’une vie. Pour cela, on est prêt à tout, même à s’humilier, « pour dix euros par mois, vous me donnez la liberté de créer », à défaut de prime time, tu te filmes sur internet, c’est ta façon d’exister. Est-ce que ça les empêche de dormir, ces gens, d’être comme tout le monde ? Je n’en sais rien. Et je crois que je ne veux pas le savoir. Moi, et ce n’est pas la première fois que je le confesse, oui, cela m’empêche de dormir de n’être pas comme tout le monde. Mais qu’est-ce que j’y peux ? Ce n’est pas comme si j’avais choisi de l’être, d’être comme je suis. Parfois, comme ce matin, avant de sortir me promener, sous la douche, je me demande quand j’ai raté pour la première fois, s’il y a un moment que l’on peut dater précisément, un avant et un après, comme on dit à la télé, et parfois, même, je cherche, précisément, à dater ce moment, mais à quoi est-ce que cela peut bien servir, sinon à me faire du mal, gratuitement ? Alors, je m’efforce d’oublier cette recherche, je pense à autre chose, encore que je n’y parvienne pas toujours. Après tout, d’un point de vue qui paraîtra totalement étrange à mon époque, laquelle ne comprend que le langage corrompu de la résilience et du développement personnel, peut-être est-il bon d’être réveillé, toute sa vie durant, la nuit, en sueur, par la certitude absolue d’avoir raté sa vie, peut-être est-il bon de ne pas se laisser engraisser et étouffer dans le confort suffisant de la réussite, laquelle renforce toujours nos préjugés, fait de nous des gens rassis, qui ne doutent plus, qui ne croient plus, qui ne pensent plus, qui ne vivent plus, qui n’aimant plus qu’eux-mêmes n’aiment plus rien ni personne, que leur image lisse, insipide et désespérante. Pas plus que la normalité, je ne désire l’anormalité, ni quelque illusoire paix. Comme la corde d’une lyre, comme la corde d’un arc, je me tends à la pensée de la mort, et je vibre, et je vis.

vingt-cinq janvier deux mille vingt-quatre

Moins de fatigue qu’hier. Comme par l’effet d’une recherche de revanche de mon corps sur le passé de lui-même, dans une débauche un peu imbécile d’énergie, je suis tenté de m’en prendre à la terre entière, mais ne persévère pas dans cette voie, qui n’est pas la mienne, j’en suis convaincu. Si tout me semble laid, la cause en est-elle que je ne regarde pas le bon côté des choses ? Mais quel est le bon côté des choses ? Tous les côtés des choses ne sont-ils pas le bon côté des choses ? Et la chose même, n’est-elle pas la somme de tous ses côtés (qu’ils soient bons, qu’ils soient mauvais) ? Peu m’importe, les choses — ou qui les fait, plutôt —, je les laisse telles qu’elles sont. Et peu à peu, je sens mon regard changer de forme, mes yeux s’arrondir. Et, à l’envie d’en découdre d’une manière ou d’une autre, l’étonnement se substitue, un peu trop muet, peut-être, mais sincère. La chose vraie n’est-elle pas dans la forme de mon regard, — rond comme une bille, — rond comme une planète, — rond comme le retour des choses qui s’enroulent autour d’elles-mêmes ou se décentrent, cercles excentriques, toujours un peu plus ailleurs ? D’un coup, je laisse tout tomber et, sans fracas, lève la tête vers le ciel gris, là, un coin, à main gauche de la tour. Comment se fait-il que le silence me semble un peu plus exact, alors, un peu plus précis ? Si l’on comparait cet instant à celui d’avant, on conclurait sans doute que rien n’a changé, mais ce n’est pas vrai : le monde déjà ne se ressemble plus. Le monde se ressemble-t-il jamais ? Aux yeux de qui sait le regarder, probablement pas. Aux yeux du nombre, il n’est jamais que lui-même. Mais c’est vague, tout ce que tu nous dis là, Jérôme, bien vague. Oui, vague, comme l’est mon sentiment. Ou vaporeux, mais cela veut dire, je crois, la même chose ; non l’absence d’assurance, son impossibilité. Est-ce la solitude qui pousse à la solitude ? Tu veux dire à en prendre son parti ? Oui, c’est ce que je veux dire. Alors, en effet, on ne peut pas l’exclure, non. Chacun sa vie, et la mienne se déroule ici, dans cet espace étrange, quasi sans épaisseur. Le calme profond que je ressens n’est pas feint, pourtant, pas forcé. J’entends : pas désespéré non plus. Et comment se fait-il que je croie qu’il est si peu de moi, ce sentiment ? Suis-je moi-même victime des préjugés que j’entretiens à mon endroit ? Sérénité (Gelassenheit), c’est vrai, n’est pas un mot commun chez moi, parce que j’ai abandonné l’abandon. Souvent, je me le dis, l’espèce de foi — non religieuse, immanente, inébranlable — que j’ai en moi (l’écriture) n’est pas raisonnable : toutes les preuves disponibles viennent la contredire. C’est vrai, ce n’est pas raisonnable. Tout à l’heure, comme en une sorte d’éclair de lucidité dépourvu de charité (après tout, je ne suis pas chrétien), j’ai eu conscience que je n’avais jamais eu envie de pardonner à la dernière folle qui m’avait traité de raté. Et que si je l’ai fait, c’était à l’encontre de moi-même. Et que c’était une erreur. Pire, sans doute, une faute. Comment la corriger ? Eh bien, tout simplement : en n’abandonnant pas la foi que j’ai en moi.

vingt-quatre janvier deux mille vingt-quatre

Infusion de thym. Afin de me tirer de ma léthargie, j’essaie de me représenter de lointains ailleurs, mais ne semble parvenir qu’à m’y enfoncer un peu plus en profondeur. Illusion, cela ne fait guère de doute, de supposer que la distance dans l’espace et dans le temps serait à même de me tirer de là où je suis pour m’emporter. M’emporter, pourquoi pas, mais où ? Crois-je pouvoir me déplacer sans le mouvement ? Pour aller voir ailleurs, et puis, il me faudrait faire un effort supplémentaire, et n’ai-je pas déjà tant de mal à consentir à ceux qui me sont nécessaires pour ne pas me défaire entièrement, m’effondrer, et en ruines tomber. « Ah, si j’étais un autre… », me surprenant à le penser, je songe : « Si j’étais un autre, je ne serais pas là. » Or, que la question soit insignifiante ne suffit pas à faire qu’elle ne se pose pas. S’il suffisait d’un peu de raison pour dissiper toutes les angoisses, n’aurait-on pas depuis longtemps remplacé tous les manuels de psychologie et les rendez-vous avec les praticiens de la chose par un certain nombre de minutes d’exercice ? L’angoisse résiste à la raison, c’est même sa définition. D’où ceci que, des millénaires après son invention, la raison est encore ce qu’il y a de plus révolutionnaire sur terre. Je me raisonne donc et, remuant mes orteils non pour me déplacer, rien que pour sentir mes pieds, de l’intérieur, pour ainsi parler géographie, tâche de dissiper le désordre dans mes pensées. Fatigue sur laquelle je n’ai aucun pouvoir mais qui, en revanche, semble toute-puissante sur moi. Je ferme les yeux. Qualité de lumière : aveugle. Dehors, au cœur du bruit incessant de la circulation, j’entends les cris des hommes noirs qui attendent la tâche. Je ne parviens pas à distinguer ce qu’ils disent — ce serait une entreprise absurde, d’ailleurs : ne s’expriment-ils pas dans une langue qui m’est étrangère ? —, mais songe : ce n’est pas l’intelligence qui devient artificielle (par conformisme, elle préoccupe les naïfs, le génie absent des ingénieurs), c’est notre humanité. Avec lenteur, une ambulance passe faisant hurler sa sirène. Ce n’est pas l’enfer, non, c’est la surface de la terre.