Trois fois (au moins). — Concevoir que l’on va vivre quelque chose, le vivre, et en faire le récit par la suite, peut-être est-ce tout cela, que l’on peut appeler écrire. Et les libertés que l’on prend avec, aussi. Un vaste ensemble, donc, tînt-il dans l’habitacle d’une automobile, comme aujourd’hui. J’avais prévu de vivre ce que j’ai vécu aujourd’hui — exactement comme je l’ai vécu —, j’avais imaginé de le vivre ainsi (le concept) et, quand j’ai écrit la phrase qui viendrait accomplir le processus d’ensemble, j’ai ressenti une émotion assez vive, parce que tout était exactement comme il fallait que ce soit, et que l’écriture n’était pas la production de son petit machin pour la rentrée littéraire — ce que tout le monde s’acharne à faire, à croire qu’ils ont la passion de l’échec, de la nullité —, mais une pratique qui s’inscrit dans la vie même, qui en est à la fois la pensée (la conception), la magnification (une sorte de magnificat immanent) et le récit. Sans réelle hiérarchie temporelle ni ontologique, dans une sorte de continuité libre. Un peu plus tôt dans la journée, à l’heure du déjeuner, en voyant une pie venir picorer les miettes de notre pique-nique, j’avais ressenti une émotion comparable à celle que la phrase écrite dans la voiture me procurerait plus tard dans la journée, mais je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je ne m’attendais pas à voir ce petit animal-là, que sa légèreté avait quelque chose d’une grâce que les véhicules qui nous transportent ne pourront jamais avoir (ils ne sont pas en vie), et je me suis mis à chanter in petto cette chansonnette qui m’a rappelé Daphné, enfant : « Y a une pie dans l’ poirier, j’entends la pie qui chante. Y a une pie dans l’ poirier, j’entends la pie chanter. J’entends, j’entends, j’entends la pie qui chante. J’entends, j’entends, j’entends la pie chanter. » Ensuite, il a fallu remonter dans la voiture, reprendre la route. Un peu plus tard, après la tombée de la nuit, la neige se mettrait à tomber. C’est à ce moment-là que, tenant serré contre moi l’objet de mes conceptions, j’écrirais la phrase. Je sais sa place dans mon œuvre. Je sais sa place dans ma vie.
On se dit : « C’est un acte ». Pour se convaincre, peut-être, que c’est vraiment quelque chose, que l’on fait vraiment quelque chose, que l’on ne se contente pas de végéter, mais que l’on agit, a une influence sur les choses qui sont au-dehors de nous, et c’est vrai que c’est une façon de penser qui semble si profondément ancrée en nous qu’on peut penser qu’elle va de soi, est une sorte de vérité d’évidence, première, mais on pourrait voir les choses — toutes les choses, n’importe quelle chose — tout à fait autrement. Peut-être que, ce matin, le premier jour de l’an, quand je suis allé courir, j’y suis allé pour marquer quelque chose dans le temps, placer l’année qui naît sous le signe de quelque chose, d’un acte, donc, disons-le ainsi, mais il y avait beaucoup de monde, beaucoup trop de monde, des chiens tenus en laisse par des femmes et des hommes, jeunes, c’était grotesque, avant, je pensais que les chiens, c’était pour la campagne, ou alors pour les vieilles dames qui n’avaient plus personne dans leur vie, un substitut au mari, aux enfants partis, pour avoir une compagnie, mais les chiens ont commencé à remplacer les vivants, les enfants que les femmes et les hommes, jeunes, ne font plus, n’ont plus envie de faire, ne peuvent plus faire, parce qu’ils sont infertiles, parce qu’ils ont l’esprit infécond, bientôt, les chiens auront rempli les vivants, et ce seront eux, les maîtres du monde, alors, mon idée de courir comme acte sous le signe duquel placer l’année qui naissait, avec tout ce monde, ces humains et leurs chiens, ou bien l’inverse, probablement l’inverse, de plus en plus certainement l’inverse, on voit les femmes qui s’attachent la corde à la taille et se font tirer par leur chien qui gambade devant elle, comme si une domination devait nécessairement succéder à une autre, ce besoin d’être toujours attaché, aux liens, aux hommes comme aux chiens, comme s’il fallait toujours qu’une domination succède à une autre — Mais celle-là est choisie, rira-t-on sans doute pour faire semblant de ne pas être une chose parmi des choses déterminées —, en plus, tous les chiens sont plus ou moins les mêmes, leur choix obéit à des modes, qui vont avec des façons de s’habiller, de parler, de penser, de se mouvoir, d’être, toutes déterminées, et, donc, mon idée d’un acte sous le signe duquel place l’année naissante, cette idée était réduite au ridicule manifeste de se trouver là, parmi des milliers de gens, avec leurs chiens, qui faisaient tous plus ou moins la même chose, d’être donc sans originalité aucune, un un parmi des milliards d’autres uns. Quelle différence y a-t-il, dès lors, entre faire et ne rien faire, un acte et rien du tout, quelque chose et le néant ? Et partant, entre le bien et le mal, le vrai et le faux, se sentir vivre ou avoir envie de mourir ? On ne comprend plus très bien. Ou alors, trop bien. J’étais là, j’étais bien, même si j’avais mal, je ne me suis pas arrêté de courir, dix kilomètres pour commencer l’année, et j’ai avancé, comme cela, inutile et déterminé, mais libre. Cet après-midi, nous sommes allés à pied jusqu’à l’EHPAD où mon père réside (des Catalans à la Joliette en passant par le Vieux-Port). En partant de l’EHPAD, Daphné m’a dit qu’elle avait trouvé son grand-père moins lucide que la dernière fois qu’elle était venue le voir. Pourtant, les infirmières avaient l’air de trouver qu’il allait bien, c’est une question de point de repère, peut-être, de modèle à quoi comparer, qui ne l’a jamais vu que comme cela peut se dire qu’il va plutôt bien, mais qui l’a connu autrement, comme il était avant, ne peut manquer de se dire : Mon Dieu, quelle déchéance ! Et jusqu’où tombera-t-il ? Daphné l’a bien perçue, cette différence par rapport au modèle du grand-père qu’elle a connu et qui n’est plus. Pourtant, à qui l’a connu avant, des manières, des intonations lui rappellent qui il était avant, mais ce sont comme des ombres très dégradées qu’une lumière porte sur une réalité qui change en permanence, et ce décalage, c’est mon sentiment, et je crois, aussi, celui de Daphné, ce décalage rend la différence difficilement tolérable, presque insupportable, et frappe tout d’une impression de profonde indignité. Mais qu’est-ce qui est digne ? On peut interroger toutes les notions ; bien souvent, l’on n’est pas plus avancé. Comme quand je cours, je parcours une certaine distance (je peux dire : « J’ai couru dix kilomètres »), mais je reviens à l’endroit d’où j’étais parti, la distance parcourue s’annule, et rien de ce que l’on fait ne semble avoir le moindre sens. Pourquoi le fait-on, alors ? Parce qu’il faut bien faire quelque chose ? Parce que, si l’on ne bouge pas son corps, on va mourir ? Mais, si je le bouge, est-ce à dire que je ne vais pas mourir ? À quoi bon, alors, si tout revient au même, in fine ? Est-ce que la vie vit, malgré la mort ? Est-ce que nous sommes traversé par la vie ? Mais alors que sommes-nous, nous, qui ne sommes presque rien ? Qu’un peu de vie qui passe. C’est déjà bien, non ? C’est déjà bien, oui. Sans que je sache très bien pourquoi, j’ai envie de finir cette page par les mots que voici : « Je t’aime ». Je t’aime.
Carnet d’un hiver. — Écrit un poème, ce matin, en marchant au bord de la mer. Et puis, une fois rentré à l’appartement, disposant comme la fois précédente mon téléphone portable sur le rebord d’une fenêtre tournée vers la mer, j’ai enregistré une improvisation pour R., faisant ainsi, en quelque sorte, d’une pierre deux fois deux coups : l’œil sur l’eau, l’oreille sur la guitare, pour le carnet d’un hiver qui voyagera jusqu’à Berlin, où R. se trouve. Improvisation, souvenir, enregistrement, carte postale, tout cela à la fois. En tout cas, cette improvisation, c’est pour R. que j’en ai eu l’intention, et c’est quelque chose d’important, voire : de décisif. Le poème, toutefois, je crois, ne se prolonge pas dans la musique : ce sont plutôt des poussées différentes, des développements d’une même idée dans des directions différentes qui se complètent. Dehors, cependant que j’écris assis en tailleur sur le lit, on entend déjà les détonations des feux d’artifice. Pourquoi s’accroche-t-on ainsi au calendrier ? Parce que tu ne le fais pas, toi, peut-être ? Ce n’est pas ce que je dis : je ne dis pas que je suis différent des autres, je me pose simplement la question. N’est-ce pas alors aussi ce que tu fais avec ton carnet d’un hiver ? Peut-être, oui. Mais en fait, non : le carnet d’un hiver a commencé durant l’automne et se prolongera après, probablement, et ce n’est même pas un hiver métaphorique (de la vie), c’est la retrouvaille avec une idée oubliée et son approfondissement. Marché un peu plus de douze kilomètres ce matin : suis allé jusqu’au Parc Borély et puis revenu. Je ne monterai sans doute pas à la Bonne Mère, cette fois. Tant pis. Mais je ne suis pas certain d’en avoir besoin. Encore une page méta, fastidieuse, il me semble. Pourvu que la nuit n’explose pas. Que je puisse encore écrire quelque chose.
Peut-être que ce qui me sauve, c’est une certaine esthétique de la mort. Mourir foudroyé comme Cézanne, oui, pourquoi pas ? Mais comme ça, dans la rue, comme un vieux machin dans la ville où il a fait ses études et rencontré la femme de sa vie, de passage après un certain nombre d’années sans y être retourné, honnêtement, non, voilà qui serait trop laid. Mais passer la fin de l’après-midi de l’avant-dernier jour de l’année à attendre qu’on appelle le numéro indiqué sur son ticket (le 72, pour être exact) dans un centre de santé de la périphérie d’Aix-en-Provence ne l’est pas moins. C’est Nelly qui m’y a traîné, et j’ai fini par lui céder, et à la raison, enfin. Ou comme Robert Walser, alors, dans la neige, un 25 décembre. Je ne dis pas qu’il faut choisir comment mourir (je ne parle pas nécessairement de suicide), mais une mort ne doit-elle pas être à l’image de la vie ? Comme Socrate. Il y a un passage ironique à ce sujet — à peu près à ce sujet — dans l’Homme sans qualités : alors qu’il réfléchit à la façon d’aménager son château viennois, Ulrich passe en revue des théories de l’habitat parmi lesquelles s’en trouve une qui, partant du constat que l’homme moderne naît à la clinique et meurt à la clinique, affirme qu’il faut que sa demeure ressemble à une clinique. Comment vivre, comment mourir, comme habiter, ces trois questions, en effet, n’en forment qu’une seule : une manière de philosophie de la vie, laquelle nous conduit souvent à remarquer que notre existence est bien moins choisie que contrainte. On fait comme on peut avec les moyens plus ou moins précaires dont nous ne disposons pas vraiment, ou bien à peine. Et, si nous avons un peu de chance, nous parvenons à faire de notre mieux. Morale décevante ? Sans doute, oui. Mais ne le sont-elles pas toujours, j’allais dire : les vraies, eh bien, disons-le : ne le sont-elles pas toujours, décevantes, les vraies morales, celles qui ne succombent ni aux charmes de sentences définitives ni aux prestiges de l’esbroufe ni ne s’abandonnent aux facilités trompeuses des phrases toutes faites, dogmes, et autres formules magiques ? Mais, pour qui sait les entendre comme il le faut, comme il convient (ne t’inquiète pas, cela s’apprend, camarade), elles éclairent la vie d’un jour lumineux, sans ombres fallacieuses.
The Man in the Macintosh. — Est-ce Dieu ou bien l’auteur ? On ne le saura peut-être jamais. Et alors ? Cela n’a sans doute pas la moindre importance. Mais, dans le livre, il n’est pas question d’ordinateur portable, si ? Trouve-t-on le mot laptop chez Joyce ? Je n’en suis pas sûr. Toujours est-il que, hier au soir, devant l’accomplissement du fait qui me rendit à moi-même mon propre mac portable inaccessible, je me suis dit : On ne s’imagine pas Michel, Seigneur de Montaigne empêché d’écrire ses Essais parce qu’il aurait perdu le mot de passe lui permettant d’y accéder. En revanche, ai-je dit à Nelly, poursuivant à haute voix, cette fois, le train de mes idées, Daniel Arasse a eu beau perdre sa thèse sur Bernardin de Sienne, cela ne l’a pas empêché de vivre. (Peut-être que, d’ailleurs, quelque part, quelqu’un, depuis des décennies, lit dans le plus grand secret, le livre inachevé.) Pertes (de mémoires, et autres) : signes des temps, tout simplement. Les uns valent-ils mieux que les autres ? Probablement que non. On s’imagine toujours des phénomènes exceptionnels, mais le sont-ils réellement ? Distrait, je lis les aventures d’un type qui se fait branler sur la plage par un autre type, et je n’y vois pas beaucoup de différences avec les aventures hétérosexuelles. Mais cela ne prouve rien, ne crois-tu pas ? Je ne sais pas. N’y pensais-je pas, l’autre jour, quand je me faisais remarquer qu’il y avait des expériences qui étaient à la fois universelles et singulières ? Je venais d’entendre une petite fille dire : « Papa », et ce mot, qui désigne n’importe quel père que son enfant appellerait ainsi, désigne pourtant à chaque fois une et une seule personne au monde. Le « papa » de cette petite fille qui n’est pas la mienne est le même que le « papa » de cette autre petite fille qui est la mienne et, pourtant, ce sont deux « papa » différents parce que ce sont deux papas différents de deux enfants différentes. Tout est le même et rien n’est le même. L’amour aussi, me suis-je dit, suivant de nouveau in petto le train de ma pensée, l’amour n’a-t-il pas aussi cette propriété d’être universel et singulier ? L’amour étant toujours quelque chose d’individuel, le même pour personne, et ne revêtant jamais, toutefois, de formes originales. Depuis que des mammifères s’accouplent, ils s’accouplent de la même manière. Et, la morale de mon histoire, la voici : peu importe leur sexe. La morale ? Que je ne m’avance pas trop, non. Cette singularité et cette universalité de la chose — note : je ne dis ni « universelle singularité » ni « singulière universalité » —, j’y ai pensé après que nous avons fait l’amour, hier au soir, après que mon ordinateur m’a échappé, c’est-à-dire une bonne partie de mon existence (j’avais préalablement fait une sauvegarde sur un disque dur externe, resté à Paris, avant de partir à Marseille), après que j’ai eu envie de pleurer parce que, décidément, cette vie est d’une imbécilité sans fond, et peut-être ai-je pleuré, je ne sais pas, sangloté sans doute, me suis pris la tête entre les mains, ai eu envie de disparaître, pensé que c’était la même façon de faire depuis des millions d’années, sans doute, et que, bien qu’absolument dépourvue de toute originalité, dans l’histoire naturelle et dans l’histoire amoureuse, les histoires des amours et l’histoire du nôtre, chaque fois, c’était un nouveau monde, une expérience sans pareille, sans comme mesure, unique en tant qu’elle est cette expérience et, même, dans la série des expériences passées, présentes, et à venir. Tout a déjà eu lieu et rien n’a encore eu lieu : mais ce n’est pas une contradiction, au contraire, c’est une sorte de platitude, une vérité triviale, comme toutes les vérités, sinon, elles ne seraient pas vraies. 1078 années, si c’est le temps qui sépare l’univers actuel de sa fin, il y a des chances, en effet, pour que rien n’ait encore eu lieu, vraiment. Et pourtant, le temps paraît si long, parfois, qui nous sépare de l’origine supposée de l’univers, de notre monde, de notre naissance, de notre mort, de notre vie. N’est-on pas fatigué de vivre, si souvent ? On se complaît alors dans une forme d’onanisme, notre ego nous tenant lieu de zone érogène, on l’excite à l’excès parce que l’on ne voit pas, ne veut pas voir, ne peut pas croire qu’il n’y a rien dedans. Deux mammifères s’accouplent ; c’est là toute la loi de notre existence. Le reste périra, ne périra pas, nous renvoie aux profondeurs de l’histoire et aux vertiges du futur. Ajoutant des zéros aux zéros, soixante-dix-huit, donc, paraît-il, on semble n’ajouter que du rien au rien, on ne voit pas, ne peut pas voir, ne veut pas croire : on avait la fascination des fragments parce qu’on pensait le tout passé, mais on ne voyait pas, n’imaginait pas, ne pouvait ni voir ni imaginer l’énormité de ce qui était encore à venir, toujours à venir, ou pendant un temps si long qu’il semble se confondre avec l’infini. À la théorie des zéros du futur, qui nous confrontent à l’infini, répond le néant de notre moi, un « zéro tout rond », comme l’écrivait Robert Walser. Que sommes-nous d’autre, au fond ? Mais que cela ne nous empêche pas de vivre ; — bien au contraire. Il le faut.
Passé la journée à essayer de sauver des restes de vies passées, papiers, photographies, livres, tableaux. Faire des cartons, remplir des sacs, faire tenir des choses dans des choses qui ne les contiennent pas. Le soir, une fois de retour à l’appartement que nous louons à Marseille, une faute de frappe ou un trou de mémoire, sinon les deux, m’interdisent l’accès à mon propre ordinateur. Je suis bloqué. C’est stupide. Je suis fatigué. Rabaissé à la médiocrité la plus crasse par une technologie qui semble exiger de moi que je prouve qui je suis. Mais le sais-je seulement, qui je suis ? Envie de ne plus être ou d’être, je ne sais pas.
Meilleur projet : pas de projet. Autrement, de l’esbroufe à une époque qui pense que le chef-d’œuvre va paraître à la rentrée littéraire alors que, de toute façon, elle serait incapable de le reconnaître. Ou bien, pour i soldi, comme on faisait jadis la quête à la sortie de l’Église, la bourse ou la vie, aujourd’hui que l’administration des services publics a remplacé la très chrétienne charité. Ainsi, mon carnet d’un hiver (je crois que c’est finalement le titre que je vais retenir, et tant pis pour la saisonnalité) a-t-il pris une autre dimension ce matin quand, posant mon téléphone sur le rebord de la fenêtre fermée (instable équilibre qui a toutefois tenu bon), j’ai enregistré ce que l’on voyait depuis l’appartement tout en improvisant à la guitare. La vidéo fait désormais partie du carnet, lequel s’enrichit donc d’une nouvelle dimension, à laquelle je n’avais pas pensé, que je n’avais pas envisagée comme pouvant s’intégrer au carnet. Plus tôt, un peu après minuit, ayant du mal à trouver le sommeil, je m’étais levé pour jouer de la guitare (doucement doucement pour ne réveiller personne) et j’avais composé un poème que j’ai écrit au réveil. Le poème s’intitule « J’ai trouvé une guitare dans l’appartement », c’est en tout cas la première phrase du poème et, sans calculer la chose, il me semble que tout s’est agencé spontanément, suivant sa logique propre, la logique du temps qu’il fait, du temps qu’il passe, qu’il ne faut pas chercher, simplement suivre, — être attentif. Cela, si je l’avais voulu, il me semble que je ne serais pas parvenu à l’obtenir. Et, de fait, c’est la première fois qu’une vidéo trouve sa place dans sa place dans un équilibre autre qu’une certaine durée de temps enregistré. La mélodie n’est pas la bande-son de la vidéo qui n’est pas une illustration des poèmes (ou de tel ou tel poème), c’est un élément de l’ensemble, à part entière. Le carnet d’un hiver a des dimensions multiples. Ces notes sont un peu “méta”, je le regrette, mais elles me paraissent nécessaires afin de mettre les choses au clair, d’en percevoir l’étendue (et, comme je viens de le dire, la multiplicité des dimensions). Il faisait beau, aujourd’hui à Marseille. Ce matin, je suis allé courir. Et cet après-midi, je suis allé au Mucem voir l’exposition de Clément Cogitore consacrée à cette île éphémère (créée par le volcan sous-marin Empédocle) dans le canal de Sicile, Ferdinandea, exposition dont, en tant qu’œuvre, je ne sais que penser (outre la vidéo proprement dite de 42 minutes environ, c’est un peu vide, et c’est donc much ado about not much), mais en tant qu’expérience personnelle, elle m’aura permis au moins de sortir des mes habitudes, ce qui n’est pas inintéressant. Il se passe quelque chose, en ce moment, quoi.
La découverte d’un fait dans la biographie d’un aïeul me trouble quelques instants, et puis je cesse de m’y intéresser. Un autre que moi — j’entends : un autre écrivain que moi —, découvrant le même fait, aurait probablement une attitude tout autre et, se plongeant dans les archives et autres documents d’époque (pour les témoignages de première main, il me semble que c’est un peu tard, l’aïeul est mort depuis longtemps), s’en emparerait pour composer quelque fresque egoromanesque. Quant à moi, la vérité est plus simple : cela ne m’intéresse pas. Tant le fait, auquel je me sens étranger (je ne suis pas responsable des agissements de mes ancêtres et ne crois guère au poids du roman familial, au destin atridesque), que le roman de genre (on a beau voir qu’il pullule, on compte deux syllabes en trop) — mon drame familial et moi — dont je n’ai pas envie de me mêler. Je sais pourtant que, si j’étais quelqu’un de sérieux, qui aborde la littérature comme il se doit — comme un métier —, je devrais me précipiter sur ce fait, fouiller, enquêter, excaver, exposer, raconter non seulement l’histoire du fait, mais l’histoire de la quête du fait, de ses raisons, toute la petite panoplie où le mauvais journalisme côtoie sans vergogne la médiocrité artistique, mais je n’en ai pas la moindre envie, l’idée même me plongeant dans le plus profond ennui (comme, je crois, ces lignes suffisent à le faire sentir). Je rêve d’autre chose. Et, peut-être, ne suis-je que cela : un rêveur, un enfant, mais un tâcheron des lettres, l’écrivaillon standard, non. C’est dommage, si j’écrivais les livres que je n’écris pas, ces derniers sortiraient sans doute à la rentrée de septembre ou à celle de janvier. N’est-ce pas ce dont tout le monde rêve : raconter sa petite histoire, être publié et passer à la télé ? Mon petit moi et moi : tout comme il faut casser la télé (en tant que symbole et système), il faut détruire le moi. L’un et l’autre sacrifices vont ensemble, d’ailleurs : c’est le système qui fabrique des entités à force de croyances erronées. Les immoler ; notre salut. Je vais à la fenêtre. La mer est noire, que je sonde du regard : il n’y a pas de réponse dans l’univers, pas de raison dernière, il faut vivre pour l’instant qui vient, afin qu’il vienne, voilà notre philosophie d’amour.
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