251225

Mort le jour de Noël. — Les légendes qui entourent l’art et la littérature (l’effondrement de Friedrich Nietzsche, la folie de Virginia Woolf, la maladie de Marcel Proust, le suicide de Walter Benjamin, et j’en oublie, la liste étant presque aussi longue que l’histoire de l’écriture), il est certes possible de les moquer comme autant de mythologies ineptes, ce que, dans une certaine mesure, elles sont, peut-être, mais il n’en demeure pas moins que — vues d’un autre côté — elles sont tout aussi constitutives de notre imaginaire que les œuvres dont les auteurs ont connu ces destins bizarres, déconcertants, édifiants, déchirants, banals comme un jour de neige en hiver, et qui nous fascinent. Ainsi, on peut bien prendre de haut qui ne manque jamais de rappeler que Robert Walser est mort un vingt-cinq décembre — parce que, pour le critique matérialiste qui tient que tout est rapport de domination et de pouvoir, cela relève du mythe, au sens péjoratif, que Platon, déjà, cela ne date pas d’hier, donnait à l’occasion à ce mot (« des histoires de bonnes femmes », écrivait-il, car on croit inventer, mais en fait, non, on ne fait que radoter), féerie négligeable au regard du sérieux avec lequel il faut aborder le champ littéraire —, cette date n’est pourtant pas indifférente, elle porte en elle quelque chose qui n’est pas étranger à ce que nous attendons de la littérature et à ce que nous investissons dans la lecture : un élargissement de notre horizon au-delà des bornes que nous sommes capables de concevoir à nous tout seul. Mourir le jour de Noël, Robert Walser n’est pas le seul à qui cela a dû arriver dans l’histoire de l’humanité, mais pour un écrivain comme lui, avec sa figure singulière, sa dégaine, et sa manière d’aborder le monde par en bas, pas le minimum, l’humilité, pour ne pas dire : l’humiliation, ce ne peut pas être sans conférer une aura christique à son œuvre et, partant, à l’idée que nous nous en faisons, à la manière dont nous le lisons. Il faut bien, en effet, trouver un chemin pour prendre la route. Et pourquoi ne pas commencer par la fin ? Qui a lu Walser et qui a vu la photographie où on le voit, gisant dans la neige, son chapeau à quelque distance de sa tête nue, et des traces de pas qui conduisent à cette ultime station ne peut pas manquer de faire le lien entre l’un et l’autre ; c’est cela que l’on appelle un destin. La notion de destin — parce qu’elle excède le champ littéraire où ses rapports de force s’exercent — est incompréhensible au critique matérialiste. Et pourtant, qui peut nier qu’il s’agit de matière, de chair, en son dernier état, le plus déchirant ? Un tel destin nous fascine parce qu’il répond à une question presque impossible à formuler et fait voir l’image de la vie depuis l’autre côté. La réalité vue de l’autre côté — un peu comme la lune : depuis sa face cachée —, n’est-ce pas une possible définition de la littérature ? Ou sinon une définition — la littérature n’étant pas un champ, n’étant pas le champ littéraire, n’ayant même pas besoin d’exister pour que nous lisions les livres de nos écrivains préférés —, une approche que rien d’autre ne permet, le caractère unique de l’activité d’écrire. Il s’agit toujours de voir les choses comme on ne peut pas les voir, de mettre au jour cette impossibilité, fût-ce depuis la grande nuit de l’hiver le plus sombre.

241225

Comment ne pas suffoquer devant tant de beauté ? Au matin de la veille de Noël, les nuages accrochés sur les collines de Marseilleveyre donnent au paysage des airs de Chine intérieure, mystérieuse et imaginaire. Pourtant, je n’étouffe pas. Le long du rivage, je cours. « Y a-t-il plus bel endroit au monde ? », me dis-je. Peut-être, peut-être pas (du moins est-ce la réponse que je suis enclin à faire ; et puis, quelle importance ?). En attendant de le savoir (ou de ne le pas), c’est ici que je me tiens, que je vais et que je viens sur la Corniche dans la fraîcheur de ce début d’hiver (manches courtes et jambes à l’air). Malgré le bruit des moteurs — le mal de notre époque, salissure et déchéance, interdiction d’être simplement au monde, , toujours quelque explosion viendra détruire le peu d’harmonie que l’on parvient à trouver —, je veux me noyer dans cette perfection ; il le faut, ne pas résister. Un peu plus tard dans la journée (au moment où j’écris, c’est-à-dire, à la fin de l’après-midi), le ciel s’embrase d’ors, de pourpres sombres, d’oranges sanguines, de blancheurs à la chaux, un bateau traverse la baie en direction d’îles plus ou moins lointaines. Tout devient propice à la rêverie, invitation au voyage, au départ, à la fuite, à l’échappée, on peut partir et rester dans le même temps, le même mouvement. Toujours la mer vibre.

231225

Hurlements sur le chemin du retour. La déraison n’est pas un état sans commune mesure avec la raison, c’en est peut-être que la tension extrême, l’instant où elle est à se rompre, où elle va se rompre, où elle doit se rompre mais où, pour on ne sait quelle raison, elle ne rompt pas, tient d’une façon autre, mal, absolument, car il est vrai que c’est douloureux, mais pourquoi ne rompt-elle pas ? Pourquoi ne cède-t-on pas ? Pourquoi n’en finit-on pas une bonne fois pour toutes ? Quand cela va-t-il enfin s’arrêter ? Il pleuvait quand je suis sorti de l’EHPAD, tout à l’heure, et je me suis demandé si j’allais mourir. J’avais envie de pleurer, j’avais envie d’en finir, ou non, que cela en finisse, enfin, ai-je envie de dire, que ce soit enfin la fin, mais la fin ne vient pas. J’ai fait un détour par les docks pour m’abriter un peu de la pluie, et puis j’ai marché jusqu’à la Major en hurlant, que je voulais que c’en finisse, que je voulais qu’il meure (« Crève ! », hurlais-je), tout en l’insultant, tout en insultant le monde, et l’existence, et tout, tout ce qui vit, mais il ne meurt pas et je suis là, assis dans la chambre de ce mouroir à lui expliquer pour la cinq ou sixième fois qu’aujourd’hui nous sommes le mardi 23 décembre, que demain nous serons le mercredi 24 décembre, qu’après-demain nous serons le jeudi 25 décembre, mais il ne comprend pas, il ne comprend rien, et je suis dévasté, il me demande de lui confirmer que nous sommes bien en 2092, je lui dis que non, que nous sommes en 2025, alors il me dit que oui, que nous sommes en février, peut-être parce que je lui ai dit que nous irions à Rome au mois de février, je ne sais pas, rien de tout cela n’a de sens, il se souvient de choses anciennes, d’informations stockées dans sa mémoire, mais le présent est dévasté, comme moi, qui vis à présent, et qui me dis que je vais mourir avant lui, lui qui, de toute façon, survit, comme il a survécu à la mort de la mère, je vais mourir et lui sera toujours en vie. Je ne crie plus à présent, je marche. J’ai envie de faire le tour de Marseille sous la pluie. Je pense : c’est sans doute cela que je ne lui pardonne pas, que ma mère soit morte et non pas lui, ou qu’il ait survécu à la mort de ma mère. Quelle manque de dignité, me dis-je. Est-ce digne de mourir ? Non, peut-être, parfois, oui. Je n’ai jamais eu le sentiment, après la mort de ma mère, qu’il s’était comporté comme un père, prenant soin de nous, mon frère et moi, c’était son malheur à lui, lui, toujours lui, et aujourd’hui, encore, c’est lui, et toujours lui. Mais je l’ai dit : je n’ai plus de malheur pour lui, plus de malheur, non. Je ne me suis pas effondré. Je ne sais pas comment je fais. Ne serait-ce pas mieux de s’effondrer, de disparaître, fondu au noir et puis plus rien, enfin ? Sous la surface, il y avait cette rage qui est sortie d’un coup en sortant de l’EHPAD : la haine pure, la colère pure, la plus primaire des vérités, si pure et si primaire qu’on n’ose pas l’exprimer. Dans l’appartement que nous avons loué aux Catalans (le même que la dernière fois que nous sommes venus à Marseille), il y a une guitare, une Alhambra. Le son est chaud et profond. Je pourrais passer des heures à en jouer. Je me sens bien quand je joue de la guitare. Parfois, il me semble que c’est seulement quand je joue de la guitare que je me sens bien. Combien de fois mon père m’a-t-il intimé l’ordre d’arrêter de jouer de la guitare ? Combien de fois me suis-je senti coupable de jouer de la guitare au lieu de faire quelque chose de sérieux ? J’étais tellement heureux quand je jouais de la guitare. Ce devait être insupportable un tel bonheur. À présent, mon père ne peut plus m’interdire de jouer de la guitare. À présent, je peux être heureux.

221225

Outre l’étalage de mes états d’âme que je pourrais faire sans trop me forcer, je ne sais pas trop quoi écrire, ce soir. Traverser la France n’a rien de passionnant. On voit des bribes d’anciens bâtis, d’animaux, des restes de forêts qui datent de l’époque où elles faisaient peur — aujourd’hui, c’est ce qui les interrompt qui effraie —, beaucoup de laideur, d’entrepôts, de zones commerciales, mais c’est assez sinistre, en vérité. En chemin, une usine chimique explose, la pluie se met à tomber, le pays comme le paysage disparaît dans la fumée, la buée, les nuages, le trouble de la vision. Arrivé à Marseille, il fait nuit. À présent (l’oratorio de Noël de Bach passe à la radio), je voudrais dormir. Et, sans mourir toutefois, ne plus me réveiller. Ou veiller, comme Proust les derniers temps, quand Cocteau le comparait au capitaine Nemo et sa chambre au Nautilus, — quelque chose de sous-marin, d’hors la loi, de rebelle, de secret, de dangereux, de silencieux.

211225

Ce matin, sous la pluie, le jardin était presque désert. C’était sa façon à lui d’être vivable, enfin, ou sa façon à moi, je ne sais pas. Y a-t-il une vraie différence à faire ? J’étais là, il pleuvait, c’était beau, même si j’étais tout mouillé. Je n’ai pas écrit de poème en marchant, mais ce n’est pas pour cela que j’étais sorti marcher ; j’étais sorti simplement pour marcher. Tout en marchant, je me suis dit qu’il ne servait à rien de me mettre en colère, à rien de concevoir de la haine, et dans ces expressions — il m’a fallu un certain temps pour parvenir à ces formulations —, le plus important, c’étaient les verbes : me mettre, concevoir, c’est-à-dire que je peux être en colère ou haïr — il peut se trouver que je sois en colère à cause de quelque chose ou quelqu’un, après quelque chose ou quelqu’un ou que je haïsse quelque chose ou quelqu’un —, ce sont des sentiments qu’on ne contrôle pas — on ne choisit pas de ressentir ce que l’on ressent, on le ressent, c’est la réaction de l’organisme aux actions dont il est l’objet —, mais cette colère ni cette haine ne doivent pas être le résultat de mes actions à moi. Formuler les choses ainsi m’a fait du bien, comme si je pouvais, en formulant les choses, en découvrant la bonne façon de les exprimer, à la fois mieux les comprendre — ce qui est assez trivial —, mais aussi mieux les appréhender, me sentir mieux. On pourrait dire que la psychologie se dissout dans l’analyse du langage (ce serait une version de la solution wittgensteinienne au problème de la vie), mais ce n’est pas ce que je veux dire : la psychologie pas plus que l’analyse du langage ne me préoccupent en tant que telles, elles me préoccupent en tant qu’elles occupent mon esprit, ma façon de me comporter, de sentir et de me sentir, de vivre. Que la psychologie se dissolve dans l’analyse du langage ou qu’elle ne s’y dissolve pas, si je me sens mal dans ma peau, cela ne m’importe guère. En revanche, si trouver la bonne façon de formuler des états de choses (la façon dont les choses sont, la façon dont je me sens, en relation ou non à ces choses qui sont) me permet de me sentir mieux, de mieux vivre, cela m’importe. Il ne s’agit pas de dissoudre telle discipline théorique dans telle autre, il s’agit de dissoudre la chose dans une façon de la dire qui permette de la comprendre, de l’appréhender et de la vivre mieux, et de la vivre bien, enfin. L’analyse du langage — je pourrais dire : l’analyse logique, je pourrais dire : la grammaire —, l’explicitation par le langage doit dissoudre l’esprit, le vider de ce qui l’encombre, faire place nette pour autre chose, ce qui n’enferme pas en soi-même, mais ouvre sur le monde. Il pleut, je marche sous pluie, je me sens mal dans peau, mais je peux trouver une façon de décrire la cause de ce malheur singulier qui me permette de mieux vivre (et non de mieux le vivre : je ne veux pas mieux vivre le malheur, mieux vivre le mal, je ne veux pas vivre le malheur, pas vivre le mal, vivre le bien) et, à la fin, peut-être, de vivre bien. À quelle fin ? Ou : à la fin de quoi ? À la fin de la phrase. La fin de la phrase doit coïncider avec la dissolution du problème de la vie.

201225

Aucune envie. C’est ainsi que je pourrais résumer une partie des sentiments qui m’animent en ce moment. Les ressources de malheur filial dont chacun dispose en plus ou moins grande quantité à la naissance, je les ai épuisées à la mort de ma mère et durant les années qui l’ont précédée ainsi que celles qui l’ont suivie. Après sa mort, notamment, au cours de ces dix années durant lesquelles je souffrais tant que je m’interdisais de souffrir, n’allant même pas chez le dentiste quand j’avais une rage de dents, parce que je n’étais pas vraiment malade, comme ma mère l’avait été, elle, et pour de bon, la preuve : elle en était morte. Quand je suis sorti de cette détresse, je ne m’en suis pas aperçu sur le moment, je n’avais plus de ce genre de tristesse en réserve, pour filer la (mauvaise) métaphore : le stock en était épuisé. Je me souviens qu’après la naissance de Daphné, pour la seule fois de ma vie, j’ai oublié de souhaiter son anniversaire à mon père. C’était un acte manqué, bien sûr, puisque j’étais devenu père, mais il y avait autre chose, je crois, aussi, comme si j’étais libéré d’un poids, d’une contrainte, d’une entrave, je ne sais pas quelle est l’expression exacte. La perspective de me rendre à Marseille à Noël pour aller le voir dans le mouroir où il se trouve enfermé me déprime profondément : je n’en ai aucune envie. J’ai le désir de me libérer de cela, mais je ne le peux pas, car cela ne dépend pas de moi. Il y a quelques mois, quand j’avais parlé de l’état de santé de mon père avec Pierre, ce dernier m’avait répondu qu’il fallait être bienveillant, ou humain, je ne sais plus quel mot il avait employé, qui signifiait être bon, mais je crois que je ne le puis pas, ne le puis plus, non que je sois mauvais, mais je ne peux pas être bon, je n’ai plus ce genre de bonté en moi : la maladie et la mort de ma mère ont détruit les sentiments de cet ordre-là, il n’y en a plus en moi. Et, même si je le voulais, je sais que je ne le pourrais pas, ne pourrais pas les faire renaître, car cela non plus, en vérité, ne dépend pas de moi. J’ai écrit le poème numéro dix de mon carnet d’un hiver (voir journal du 151225), ce matin, en marchant sous la pluie. Dans ces poèmes, il est question de mon père, plus ou moins directement, mais je ne vois pas de contradiction entre ce fait et les sentiments que je viens d’exprimer à l’instant. Quand même il y en aurait une — une que je ne percevrais pas —, que changerait-elle ? Rien, je crois. Écrire ces poèmes ne me rend pas heureux ; il m’est nécessaire de les écrire, — une nécessité vitale. Ils sont liés au temps qu’il fait, au temps qui passe, ainsi qu’à la marche. J’ai beaucoup marché, cette semaine, la semaine précédente, aussi. C’est en marchant que j’écris. Je ne sais pas si je marche pour écrire ou si j’écris pour marcher, peut-être que, tout simplement, les deux vont ensemble, inséparables, un pas après l’autre. En équilibre.

191225

Si écrire peut être l’une des plus grandes joies que je connaisse, jouer de la musique l’est tout autant, sinon plus encore, qui m’en dispense sans me contraindre à une forme de mutisme, me priver de toute expression. La musique — c’était ma théorie et je crois que ce l’est toujours d’une certaine manière — surpasse l’écriture en cela qu’elle se passe du sens, ne vient pas ajouter toujours du sens au sens, se passe de tout langage, peut n’être que du son, sans intention, sans fin, sans but, sans méprise, sans rien d’autre qu’elle-même. J’avais développé cette théorie en affirmant que l’écriture condamnait au malheur, qui ajoute toujours du sens à du sens, tandis que la musique seule nous permet d’être heureux, qui nous en dispense. La limite de cette théorie — à supposer que c’en soit réellement une, ce que je ne crois pas forcément —, dira-t-on, est qu’elle se place du point de vue de qui écrit ou joue, mais je ne crois qu’elle ignore qui en est spectateur, lit, écoute, entend. Quand je joue — quand je joue bien, si j’ose dire —, je deviens entièrement le son, le corps qui joue et qui entend, écoute, cependant qu’il joue, le corps qui émet n’étant pas distinct du son émis, de la musique. C’est un sentiment de plénitude rare, peut-être unique, du moins ne me semble-t-il pas que j’en connaisse aucun autre, qui annule toute séparation entre le dedans et le dehors, le jeu et le joué, l’émission et l’émis, le geste et le son, la musique et l’écoute. Tout à l’heure, j’ai enregistré une improvisation autour d’une gamme à laquelle je reviens sans cesse ces derniers jours. Le son de l’enregistrement est mauvais, sans commune mesure avec les réverbérations et les harmoniques naturelles qui émanent de l’instrument enregistré, mais j’ai eu envie de garder la trace, non : une trace parmi d’autres de mes improvisations, qui autrement s’enfuient avec le son. Et il est bon qu’elles s’enfuient avec le son, il est bon qu’il n’en reste rien, c’est cela, la musique, mais il est bon aussi qu’elles demeurent, quelquefois, que l’on en retienne le son, qu’il en reste quelque chose, c’est cela, la musique. Ces derniers jours (semaines ?) alors que je sens, j’éprouve divers sensations et sentiments désagréables, jouer de la musique me fait un bien rare, unique, précieux, je suis tout entier dans la musique que je joue, je me sens m’y dissoudre, plongé dans le son, sans séparation d’avec le son, devenir son, devenir ondes, devenir l’espace et le temps dans lesquels la musique a lieu. Joie dilatée, qui s’étend dans l’espace et dans le temps. Encore que la vérité n’ait pas de sens ici, parce que le sens n’a pas de sens ici, puisqu’il faut bien le dire dans les termes du sens, dans les termes de l’écrire, c’est ce que je connais de plus vrai.

181225

Humecter la mouture, disait la phrase étrange qui me tira du sommeil de fortune que j’avais fini par trouver, dans la nuit de samedi à dimanche, en écoutant au casque And Their Refinement of the Decline de Stars of the Lid, après que le voisin du dessus, lequel s’est depuis lors fait pardonner en nous offrant à tous les trois des chocolats, décida de faire trembler les murs aux alentours de quatre heures douze du matin et, par là même, de me réveiller. Il fêtait son anniversaire, nous a-t-il écrit sur le petit mot qu’il a glissé dans le sac qu’il a laissé — discrètement, je suppose — accroché à la porte d’entrée, et avait prévu de finir la soirée dans l’appartement d’un ami, mais ce dernier en avait malencontreusement perdu les clefs. Ah, les surprises que la vie nous réserve, tout de même. La vérité, je crois, est douloureuse, et je préfère mon sommeil au chocolat. Étrange, ai-je dit à propos de cette phrase, parce que l’on ne s’attend pas à entendre dans le disque d’un duo ambient originaire d’Austin, Texas, des mots tirés d’un film français des années 1980, que je n’ai jamais vu, 37°2 le matin. J’avais déjà dû les entendre toutefois,  ces mots, mais les oublier, puisque ce disque, lui, je le connais. Je lui préfère The Tired Sounds of Stars of the Lid mais, dans la nuit de samedi à dimanche, c’est le premier sur lequel je suis tombé. Avant de monter en pyjama chez le voisin pour me plaindre que les murs tremblaient et lui demander d’arrêter la musique, j’avais pris la peine de me recoiffer en me regardant dans le miroir de la salle de bains, précaution sans doute superflue, étant donné l’état d’alcoolisation avancée du voisin, mais on a sa dignité. Enfin, moi, j’essaie de la garder. On sauve ce que l’on peut, dans l’existence. Et c’est tout ce que j’ai trouvé. Circonlocutions assommantes sur des détails oiseux de mon insignifiant quotidien, me reprochera-t-on probablement à la lecture de ce bavard paragraphe, mais de quotidien, je n’en ai pas d’autre. Je ne m’en plains pas, n’étant pas certain d’être fait pour une autre vie, une vie d’aventure, par exemple. L’écueil de l’écriture, qui plus est, n’est-ce pas précisément cela : le sujet ? On croit qu’il faut avoir quelque chose à dire, mais est-ce si important ? Du point de vue de leur sujet, tous les livres tendent à se ressembler parce qu’ils appartiennent à la même époque. Et de même, du point de vue de l’écriture, parce qu’ils appartiennent à la même époque. Il ne s’agit pas d’avoir quelque chose d’extraordinaire à dire. Mais de quoi s’agit-il alors ? Je crois que je n’ai pas envie d’apporter une réponse à cette dernière question, même pas vraiment de la chercher. Tous les livres tendent à se ressembler, ai-je dit, et cette phrase, ce n’est pas la lassitude d’écrire qui me l’inspire, mais plutôt l’absence d’envie de lire les livres que l’on écrit. Absence que nulle idéologie ne commande, nul principe général, simplement mon goût. Et, comme ma vie, mon goût, c’est tout ce que j’ai.

171225

Se méfier. De mes excentricités, qui peuvent paraître amusantes — Comme c’est original ! a-t-on envie de s’exclamer —, c’est vrai, mais dangereuses, aussi, courant le risque à l’intérieur d’elles de m’enfermer, de me rendre prisonnier, sinon d’une image, d’une manière fausse de me comporter, de me penser, de m’être. À la fin, on devient son propre singe, et c’est ridicule. Paradoxalement peut-être, j’ai la chance de n’avoir pas de succès, de n’être pas connu, aussi n’ai-je pas à me caricaturer, me parodier pour correspondre à une idée que l’on se serait faite de moi, répondre à des attentes que mon existence passée aurait suscitées. Rien de tout cela dans le quasi anonymat qui est le mien. Et je vois bien ce que j’eusse pu facilement devenir, ayant ce penchant à cabotiner comme les bons acteurs qui ont des impôts à payer. Alors oui, il m’arrive de cabotiner, mais c’est par malheur, dans une sorte de détresse, à la tombée de certaines nuits dont je me dis que je ne vais pas les passer, que je n’y survivrai pas. L’étoile du matin, que j’appelle plus prosaïquement Nelly, me trouve profondément endormi quand il est l’heure de sortir du lit, la tête enfoncée dans l’oreiller, la respiration profonde, comme le sommeil. Ce matin, quand l’étoile est apparue dans mon ciel, j’étais à des années-lumière d’ici, dans une grande salle où de nombreuses personnes étaient présentes, une cérémonie de la SGDL, je crois, quelqu’un était en train de faire un discours — je ne le voyais pas, mon siège n’étant pas disposé tout à fait comme les autres, je faisais face, de trois quarts, à l’auditoire — et, au moment de prononcer son nom, l’orateur insistait sur Rachida Dati, comme quand on veut par là faire entendre aux auditeurs qu’il faut applaudir la personne à l’instant nommée, mais personne n’applaudissait, ou bien trop timidement, alors l’orateur reprenait et insistait, mais l’auditoire semblait ne pas comprendre ou ne pas vouloir comprendre que c’était le moment d’applaudir, et moi, qui avais compris, et qui voulais passer à autre chose (je trouvais le temps long), je me mettais en tête de faire la claque, sauf que, comme souvent dans les rêves, mes mouvements n’étaient pas naturels, et je voyais bien que mes gestes n’étaient pas normaux, comme si je me trouvais empêché d’applaudir des deux mains, ainsi que je l’aurais voulu, faussement, mais peu importait. C’est à ce moment-là que Nelly m’a réveillé. Je me suis tiré de ce rêve peu stimulant avec la plus grande des difficultés. Et, quand je l’ai raconté à Nelly, ce rêve, elle m’a dit que, pendant plusieurs minutes, je n’avais tout d’abord pas réagi à son réveil, m’entêtant à dormir de mon profond sommeil. Que se serait-il passé si j’avais continué de dormir ? Peut-être, ne me souvenant pas de mon rêve qui aurait duré, rien. Je ne sais pas. J’ai déjà exprimé la forme de déception que je ressens souvent au souvenir de mes rêves, comme s’ils n’étaient pas à la hauteur de mes attentes, mais il faut croire que c’est ainsi que je suis — profondément —, pas très intéressant.