Que ferais-je si j’arrêtais de chercher ? J’ai toujours les yeux ronds ébahis devant les certitudes des autres, m’interrogeant : Mais qui peut croire qu’on lui a donné une bonne fois pour toutes la vérité, l’unique, et à lui, en particulier, et qu’il lui est donc possible désormais de s’en contenter ? Plus qu’une question d’état d’esprit, c’est une question d’état du monde, sans doute : la croyance que le monde étant un état, une sorte de chose finie, une totalité close et déterminée, il est possible d’en faire le tour, qu’il y a une solution et une seule à tous les problèmes, et qu’il est possible de s’arrêter. Les croyants — quel que soit l’objet de leur croyance et la nature de ce dernier — ont la passion du repos ; ils veulent le sommeil du juste qui, après sa dure journée de labeur, peut enfin dormir tranquille. Les nuits sont paisibles à qui ne cherche plus. D’avoir trouvé ? — Non, d’avoir reçu. D’où cette impression toujours croissante que le langage est quelque chose que l’on colle sur des parcelles de réalité : ce n’est pas une boîte à outils, encore moins une terre inconnue à explorer, c’est le répertoire des définitions, le catalogue des vérités définitives, le lexique des images fanées, le dictionnaire de nos fatigues. Et le plus paresseux n’est pas qui s’agite le moins. Mais peut-être est-ce aussi une question d’esprit : après tout, qui peut croire que nous voyons tous le monde de la même manière ? À qui se contente du langage comme d’une monnaie d’échange pour faire de plus ou moins bonnes affaires, la différence n’apparaîtra pas, ou mal, et puis, quoi qu’il en soit, elle sera noyée dans le bruit de la vie de tous les jours, les alarmes, les cris, les commentaires, les anathèmes, les blasphèmes, les dogmes, et toutes les inepties. Il faut que quelque chose casse la routine de l’existence pour qu’elle devienne sensible ; un choc, ou plus proprement l’amour, — l’amour d’un être, l’amour du monde, l’amour de la vie. Chaque phrase, alors, prend la forme d’un point d’interrogation, profond profond, comme l’univers, à en suivre la courbe, dans le labyrinthe ou le creux de l’oreille, on se perd dans le dédale des possibilités, il n’y a plus de certitudes, elles n’ont plus aucun sens, tout semble peut-être le même, mais tout a été transformé, et l’on ne s’y reconnaît pas. Si chaque phrase que tu écris ne se présente pas ainsi — comme un peine immense et une incommensurable joie —, alors il ne vaut pas de l’écrire, il ne vaut pas d’écrire. Il faut qu’écrire passe, dépasse, outrepasse, et que repasse la même question comme un point qui ne finit jamais : Et maintenant, que va-t-il arriver ?
L’angoisse que cause la dénatalité occidentale — le fait que le nombre des décès soit supérieur au nombre des naissances — a quelque chose de comique. Homo occidentalis étant devenu, au terme de sa chaotique histoire, incapable de ne pas se penser comme le nombril du monde, il se représente sa disparition comme la disparition de l’humanité dans son ensemble, son destin se confondant pour lui nécessairement avec celui de l’espèce humaine. C’est évidemment faux, trivialement faux, et le futur, a-t-on envie de lui dire pour le rassurer, et qu’il sombre paisiblement dans son dernier sommeil, le futur s’écrira sans toi, c’est tout. Mais, même face à l’évidence de sa disparition prochaine, il faut encore à homo occidentalis commenter, commenter encore. À trop parler, on devrait pourtant le savoir, on ne fait pas grand-chose. Mais l’entreglose de Montaigne a dégénéré en maladie chronique. Ce mal de Montaigne, si j’ose dire, est un mélange d’overthinking permanent et de sociologisme ambiant : nous passons notre vie moins à la vivre qu’à l’observer, la formaliser en statistiques et autres stéréotypes pour y déceler inégalités, injustices et innombrables malheurs dont nous sommes accablés. La mort de Dieu ne nous a pas rendus libres, elle nous a rendus veules. À celui qui veut toucher son partenaire, il passe désormais un tel nombre d’interdits à l’esprit que le temps d’avoir envie le goût lui en est passé. De là à procréer, alors, est-il étonnant qu’on n’y songe guère plus qu’à regret ? Il faut être inconscient pour vivre. Ceteris paribus, j’entends : il faut accepter une certaine dose d’inconscience pour tolérer l’existence, il faut avoir un bon naturel, et de l’appétit. L’abondance nous a engraissés et gâté le palais. À Homo occidentalis, qui s’est convaincu que tout avait déjà été fait, tous les livres écrits, toutes les idées pensées, toutes les positions tenues, tous les coïts connus, tous les espoirs déçus, que lui reste-t-il qu’une peine dont la soif qu’elle donne ne s’étanche que dans la consommation de tout : de soi, des autres, du monde, de n’importe quoi ? Nous n’avons jamais été aussi riches, et jamais aussi bêtes, mous, dociles, insignifiants, ingrats. La vérité, c’est que nous sommes fatigués. Le mal de Montaigne nous a épuisés. Et notre ethnocentrisme rendu myopes : il y a un centre (un omphalos), c’est vrai, mais il n’y a pas de monde autour. Notre temps a passé, voilà tout. Et comment se fait-il que moi, cela ne m’attriste pas ? La mer s’ouvre, des mondes nouveaux vont se former, de terribles haines renaître, d’autres disparaître : toutes nos histoires vont se mélanger et bientôt, peut-être, personne n’aura plus le privilège d’être né ici plutôt que là.
Homonymie pesante. — « Alain Orsoni, titre le journal, ancien dirigeant nationaliste, abattu lors des obsèques de sa mère en Corse. » Et, au monde, me dis-je, il n’y a probablement que sur cette île que de semblables faits se produisent dans un mélange de violence archaïque — le cliché de la vendetta — et de bêtise ancestrale — le culte de la mort. Ce titre résonne en moi à plusieurs titres : le nom, tout d’abord, qui m’a toujours semblé lourd à porter, les rares Orsoni dont on a parlé dans la presse (avant moi, allais-je dire) étaient des mafieux, des assassins, lourd, pour ne pas dire impossible, et non pas seulement à porter, impossible tout simplement, comme si ce nom n’était pas le mien, comme s’il appartenait à des gens avec qui je n’avais rien de commun et qu’il m’était tombé dessus par un malencontreux hasard, une sorte d’erreur du destin, une faute de frappe à l’état civil de l’histoire, et cela, j’ai l’impression de l’avoir toujours ressenti, ce malaise avec le nom, que je ne suis jamais vraiment parvenu à porter, contrairement à mon prénom, par exemple, qui me va et qui me plaît, Jérôme, le nom sacré, me semble lui-même être un hiéronyme, aujourd’hui encore — à mon âge — j’ai l’impression que « Monsieur Orsoni », ce n’est pas moi, mais quelqu’un d’autre, une personne plus âgée que moi ; les circonstances — « lors des obsèques de sa mère » — qui portent immédiatement mon attention vers l’urne dans laquelle les cendres de ma mère sont recueillies et que j’ai ramenée chez moi de Marseille à Paris pour les garder près de moi, certes, mais aussi pour écrire un des deux livres que je suis en train d’écrire ; l’île, enfin, qui surgit de la Méditerranée dans un contraste violent avec les pages du livre de Paolo d’Iorio que j’ai lues aujourd’hui, où il est longuement question de l’île des bienheureux dans le Zarathoustra de Nietzsche et dont le modèle est Ischia, dans la baie de Naples, que Nietzsche a visitée durant son séjour à Naples et qui est restée pour lui une sorte de paradis terrestre, — oui, mais la Méditerranée, ce n’est pas seulement l’utopie idyllique, c’est aussi la violence la plus brutale, à l’état brut, allais-je, sauvage, primitive, et la chaîne infinie des assassinats (Assassini ! est un cri). L’île joue un rôle important dans l’imaginaire philosophique, mais je ne vais pas me répandre en banalités et autres généralités, et cette île d’où mon nom vient me semble si étrange, si lointaine, et pourtant si familière. Ne m’est-il pas arrivé de m’en sentir proche, en effet ? C’est vrai, mais je n’y vis pas. Dans quel genre de monde, c’est la question qu’à présent je voudrais poser, dans quel genre de monde assassine-t-on un homme à l’enterrement de sa mère ? Quelle vie peut-il y avoir sur pareille terre ? On a l’impression d’assister à un épisode d’une mauvaise série télévisée (on n’a même pas besoin de fermer les yeux, c’est ce que l’on voit), qui peut tolérer cela ? À quelle bassesse les hommes qui agissent ainsi ont-ils consentie pour vivre ainsi ? N’as-tu pas envie de laisser cette terre, et le monde qui la rend réelle, tout laisser dans la jachère de l’oubli, et rendre l’île au désert d’avant son peuplement ? Paolo d’Iorio (p. 157) : « Nietzsche s’était rendu à Sorrente pour se soigner. En vain. Les rares cartes postales de Nietzsche et les longues lettres de Rée envoyées à Naumburg, à Franziska et à Elisabeth Nietzsche, ressemblent à un bulletin de santé qui traduit d’abord l’espoir d’une guérison, rend compte de légères améliorations suivies de rechutes, et enfin qui sanctionne l’échec de la thérapie. Nietzsche repart au Nord avec ses douleurs oculaires et ses maux de tête, avec l’angoisse de devoir reprendre l’enseignement à Bâle, et l’impatience de pouvoir se consacrer à sa vocation philosophique. À Sorrente, son moi le plus profond avait recommencé à parler. Il était d’autant plus difficile, maintenant, de lui imposer silence, d’étouffer sous la reprise des anciennes tâches du professeur cette voix qui parlait de liberté de l’esprit et d’amour du voyage, ce « soi, vieux et toujours jeune » qui aspirait à des expériences nouvelles, à de nouvelles idées et à de nouveaux chemins. Aurait-il dû suivre les sirènes de la libre-pensée ou rester propagandiste wagnérien et professeur de philologie à Bâle ? Mais quelle était la véritable sirène ? Qui détournait vraiment le voyageur Odysseus de son chemin ? »
Probablement qu’un monde sans perturbations n’existe pas, mais un monde où, au moins, on ne serait pas interrompu au milieu de, est-il possible ? Une phrase, une idée, quelque chose que l’on est en train d’explorer, un chemin sur lequel on est en train d’avancer. Qu’est-ce que j’étais en train de dire, déjà, de me dire, de penser quand le téléphone a sonné ? Et pourquoi ai-je décroché ? Pourquoi n’ai-je pas fait semblant d’être absent ? La fausse immédiateté des technologies modernes a tout d’un véritable enfer. Et pourtant, on n’aura plus jamais le temps, on ne laissera plus jamais de temps. Qu’est-ce que je pensais, déjà ? Cette phrase est inquiétante, ne trouves-tu pas ? Comment s’y prendre quand il faut retrouver un fil qu’une sonnerie a coupé ? Tout est interrompu. Quand le téléphone a sonné, je sais pourquoi j’ai décroché : j’ai reconnu le numéro de l’établissement où réside mon père. Alors, comme je suis docile, comme cette personne m’a dressé durant de longues années, à force d’humiliations, d’autorité, de violence, de bêtise, me transmettant, en outre, le capital de sa génétique défaillante, j’ai décroché le téléphone. Il a commencé à se plaindre sur le ton sarcastique qui a toujours été le sien et qui, désormais, en plus d’être désagréable, en plus d’être ridicule, confine à la débilité, marqué par la sénilité. Et puis, m’a demandé que je le rappelle. Ce que j’ai fait. Après avoir hurlé. Il n’y a pas eu de conversation : rien n’avait de sens, ce n’étaient que des bribes de phrases, avec parfois une certaine lucidité, c’est-à-dire que, parfois, la phrase qu’il prononçait avait un début, un milieu, une fin et une signification. Mes pensées à moi, évidemment, elles étaient perdues. Mais qui s’intéresse à mes pensées, à part moi ? Pourtant, il est important que je les pense. Cela paraît inexplicable — Si personne ne s’intéresse à mes pensées, pourquoi est-il si important que je les pense ? —, mais non — Eh bien, parce que ce sont les miennes. —, c’est très clair au contraire. Personne ne pense les pensées que je pense : les pensées que j’ai, ou plutôt : les pensées qui me viennent, les pensées qui me viennent ne viennent à personne d’autre. Qu’est-ce que je disais, déjà ? Ah oui. Je n’ai pas rêvé, cette nuit. Mais ce matin, au réveil, je me suis fait une remarque. Et cette remarque, je me suis dit qu’il faudrait que je la note dans mon carnet. Sans précision supplémentaire. Quand, un peu plus tard dans la matinée, après être allé marcher une dizaine de kilomètres, j’ai écrit ma phrase dans mon carnet, l’écriture m’a entraîné bien au-delà de la seule phrase — assez triviale, en réalité — et, cela, cet effet d’entraînement, je ne l’avais pas prévu, mais peut-être que la phrase que je me suis dite, ce matin, au réveil, elle, l’avait prévu, et peut-être anticipait-elle ainsi sur ce qui allait venir : sa trivialité n’était qu’apparente, il y avait en elle une profondeur à explorer. Pourquoi écrit-on, sinon ? On, à vrai dire, ce n’est pas le bon pronom : Pourquoi écrirais-je, sinon ? L’absence de pensée que je constate dans nombre des choses que je lis m’effraie, et m’ennuie, surtout : je me demande toujours comment — et surtout pourquoi — on peut consentir à écrire pour si peu, pour rien, en fait. Il y a, ou il devrait y avoir, une sorte de dignité dans l’écriture — écrire est une célébration —, qui est presque partout absente. C’est terrifiant, une langue qui ne pense pas, se contente de parler, j’ai le sentiment de la regarder pendre hors de la bouche de qui parle. Je réfléchis. J’ai une question sur le bout de la langue — « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » —, mais je préfère renoncer à la poser. Elle est imbécile. J’ai commencé hier le livre que Paolo d’Iorio a consacré au Voyage de Nietzsche à Sorrente, moment de métamorphose du philosophe malade qui deviendra errant. Nietzsche a vécu les dernières années de sa vie (sa vie active, du moins) avec un passeport temporaire suisse périmé. Vue de loin, cette précarité me réjouit. Vécue de l’intérieur, ce devait être bien différent, je suppose. Moins que le morceau de biographie intellectuelle qu’est ce livre, ce qui m’intéresse en lui, c’est la manifestation de l’origine méditerranéenne de la philosophie, en tant que celle-ci est toujours renouvelée : la mer, un climat, des conditions de lumière, une certaine douceur, tout ce sans quoi la philosophie ne peut pas naître, non pas en tant que discipline universitaire (chose qui n’a rien à voir avec la philosophie), mais en tant qu’événement vital, moment crucial de la vie, métamorphose, expérience.
Relique (encore). — La relique contre la réplique, qui est la forme que notre intelligence a prise : la production, qui est toujours reproduction, copie, duplication. L’intelligence n’a pas découvert que l’originalité était un mythe : c’est la révolution industrielle qui, en instaurant la production comme reproduction (production à grande échelle d’un même bien, d’un même service), aura modifié notre sensibilité, laquelle en est venue à mépriser l’original, le sans-double, au profit de la production et de la consommation de biens et de services à l’échelle planétaire, uniformes et sans culture. C’est peut-être en peinture — avec la série — que cette altération de notre sensibilité s’est manifestée en premier lieu. Au tournant des dix-neuf et vingtième siècles, Cézanne invente la série, mais ce qui, chez lui, est originalité — c’est son invention, le fruit de son obsession, de ses conflits, souffrances, de sa maladie, peut-être, aussi — va devenir une sorte de règle de l’art. La série comme geste singulier va devenir moyen de production en série, en masse, c’est-à-dire : reproduction du même potentiellement à l’infini. La révolution industrielle informe notre sensibilité en profondeur. L’attachement au sans pareil semble nostalgique parce qu’il donne l’impression de renvoyer à un temps révolu, un avant, dans un geste qui passe pour réactionnaire. En dilapidant l’originalité, l’humanité occidentale a probablement cru faire un pas de plus dans l’abolition de l’inégalité, mais elle a manqué de voir que cette obsession de l’égalité est le pur produit de la révolution industrielle : l’aspiration à l’égalité stricte des conditions procède de la production en masse de biens et de services identiques, qui devient le modèle de toute forme de relation. En aspirant à l’égalité inconditionnelle, l’humanité occidentale ne s’émancipe pas de la nature — qui, pour permettre la variété, la croissance, le changement, l’évolution, ne se distribue pas uniformément —, elle se range au régime des objets, se fantasme industrielle, d’une normalité sans faille. À terme, l’humanité occidentale en viendra à exiger que tout ce qui caractérise le comportement humain soit tenu absolument pour normal. Avec l’inégal, voire le monstrueux, ce qui se voit condamné, c’est l’exception (que la prévision doit intégrer à la norme) et, avec elle, la possibilité du génie comme capacité d’animer l’inanimé. La fin du génie coïncide d’ailleurs avec celle de l’âme (Musil). Et la réplique (copie, double, production, reproduction, etc.) participe de l’inanimation de l’animé. L’écart qui se creuse toujours plus avec la nature (tout est devenu politique, socialement déterminé, le corps même n’est pas un don de la nature, de plus en plus, il est vécu comme matière inerte, informité, où se trouve logé un moi qu’on ne sait pas nommé, peine à déchiffrer, s’enveloppe de mystères et de significations contradictoires, qui semble être un être sans être) s’inscrit dans une grande tendance à l’inorganique. La haine de la nature (du donné de la nature) pousse à son extrême la standardisation de la production, l’uniformité de la reproduction dans le vécu même. On ne vit plus pour faire une expérience (originale, singulière, etc.), mais pour reproduire des comportements socialement valorisés auxquelles chacun se voit incité. Non seulement l’égalité absolue n’est pas accomplie, mais elle dégénère en conformisme, mimétisme : la communauté n’est pas lien, liaison, relation, elle est assujettissement. L’invasion de l’inorganique dans l’organique (ce qu’est déjà la pollution environnementale) s’étend jusque dans l’intimité des corps et de leurs pensées : les pensées ne doivent pas être tenues secrètes, il faut qu’elles soient rendues publiques, ce qui les condamne à mort, i.e. les renvoie à l’inorganique dont elles sont devenues l’épiphénomène (l’intelligence est artificielle). De même, l’humanité (l’animalité de l’humain), épiphénomène de la machine. Sujet possible d’un ouvrage de science-fiction : dans le futur, un petit groupe d’humains organiques (les Purs) commande à des armées d’humains inorganiques (les Hybrides), mais est menacé par la dégénérescence due à la consanguinité.
Relique. — Est-ce la forme de l’attachement ou le plus pur fétichisme ? La numérisation de nos existences n’aura-t-elle pas entraîné bien plus qu’un simple changement de support ? Toute une esthétique. Et encore, pour ma part, je suis attaché à ces feuilles, volantes ou autres, carnets, cahiers sur lesquelles j’ai écrit, sur lesquelles j’écris encore, et ne cesserai jamais de le faire (quand même taper sur un clavier d’ordinateur se sera révélé plus “pratique”, comme on dit, en effet ; un four crématoire, aussi, quand on y pense, est quelque chose de “pratique” en ce même sens). De nombreuses pages qui me rattachent au passé, me permettent de le comprendre, de le garder, de le sauvegarder, de vivre. Quand je lis une phrase comme celle-ci : « Il avait gardé le cahier auprès de lui durant l’époque finale de son activité créatrice », je suis comme fasciné, ému, pas aux larmes, non, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais mû, mis en mouvement. Au moment des fêtes de Noël, contraint et forcé par cette forme imbécile d’autorité qu’est la brutalité — mais existe-t-il des formes d’autorité qui ne soient pas imbéciles ? — il a fallu que je mette dans des cartons ce que je voulais sauver de ma jeunesse, de ma vie passée, et toutes celles de mes vies antérieures que je n’ai pas vécues. Le tout devant tenir dans des cartons qui, eux-mêmes, devaient tenir dans une voiture déjà surchargée. J’ai dû abandonner une partie des cours de philosophie que j’avais conservés dans le placard de ma chambre depuis la fin de mes études. Mais je suis parvenu à sauver — il n’était pas question qu’il en soit autrement, cela dit —, outre les albums de photographies de famille qui étaient destinés à la poubelle par l’autorité, les carnets, cahiers et autre porte-documents dans lesquels sont consignées nombre des pensées qui furent les miennes il y a bien des années de cela. Quand je pense à cette phrase : « Il avait gardé le cahier auprès de lui durant l’époque finale de son activité créatrice », ce n’est pas simplement à une phrase qui relate un morceau de la biographie d’un autre que je pense, c’est à toute la forme de vie qui accompagne ce geste de garder avec soi un cahier, un carnet, d’en avoir toujours un dans la poche, d’écrire constamment, d’avoir toujours un crayon avec soi, aussi, et caetera, et je me souviens que, étudiant, j’avais toujours un carnet avec moi dans lequel j’écrivais sans cesse. Je me souviens, un jour, à la terrasse d’un café où nous étions ensemble, j’avais sorti mon carnet pour y noter une idée, et ______ m’avait interrompu : « Ah non, tu ne vas pas encore écrire ! » C’était déjà une forme d’autorité (plus prompte au blâme qu’à l’éloge, as-tu remarqué, comme l’est l’autorité). Punitive, comme toutes les formes d’autorité, qui inflige toujours la brimade. Évidemment, j’avais écrit ce que j’avais à écrire. Durant les fêtes de Noël, confronté à l’autorité brutale — une autorité invisible, qui plus est, ____ _____ ayant préféré ne pas me répondre quand je lui ai écrit et m’éviter, ensuite, restant ainsi caché, non sans une grande lâcheté, je le dis puisque c’est lui qui exerce l’autorité brutale et grossière dont j’ai parlé —, avec l’aide de Nelly, j’ai sauvé ce que j’ai pu sauver, ce qu’il fallait sauver, quelques disques, quelques livres, quelques albums de photographies, et donc ces cahiers, qui tiennent sans doute de la relique, mais comment peut-il en être autrement ? C’est-à-dire : nous n’allons tout de même pas consentir à effacer notre propre histoire. C’est pourtant ce que l’autorité cherche à faire : effacer la biographie de qui elle tient en son pouvoir, contrôle, domine, humilie, brime, blâme. Il faut connaître et reconnaître son impuissance, me suis-je dit ce midi, cependant que je déjeunais. Ne sommes-nous pas tous impuissants ? On a l’impression que les maîtres du monde ne le sont pas, dont l’autorité et le pouvoir de destruction semblent n’avoir pas de limites, mais l’on confond ce faisant la nuisance avec la puissance. Connaître et reconnaître son impuissance — que toute manifestation de puissance qui est une nuisance détruit la puissance même — est la première étape afin de conquérir sa propre puissance (authentique). Qu’est-elle, d’ailleurs, l’urne dans laquelle se trouvent les cendres de ma mère, qu’est-elle, sinon, comme les carnets, les cahiers, les albums, que l’on conserve précieusement avec soi, qu’est-elle sinon une relique ?
Des idéologues et des fonctionnaires. — À supposer que ce ne soit pas déjà le cas, ce sera bientôt tout ce qu’il restera sur le marché de l’humanité occidentale, et la masse difficilement distincte entre les deux. Des idéologues et des fonctionnaires, c’est-à-dire : des vendeurs de mensonges et des tâcherons qui copient, tous affairés à exploiter un monde dont ils ne cherchent pas le sens, à vivre une vie qui leur restera toujours étrangère et qui, à cause d’eux, sans doute, restera toujours étrangère à l’immense majorité de la population. On rougit à les voir, et l’on voudrait leur opposer quelque chose, mais quoi ? Qui s’efforce de s’échapper passera toujours pour un faible, ou sera traité comme tel, et humilié. En vérité, il n’y a rien à opposer : il faut suivre sa voie. Il n’y a rien à opposer : il faut approfondir sa vision, éduquer sans cesse son goût. Je crois qu’on ne pense pas pour les autres, jamais en premier lieu, en tout cas, mais d’abord pour soi, pour essayer de déterminer ce que l’on est, fabrique, devient, ce n’est qu’ensuite que les autres peuvent être atteints, éventuellement. Et encore, à quoi bon ? Question qui n’est pas défaitiste, mais veut être lucide : qui peut bien avoir l’outrecuidance de s’ériger en exemple ? Les idéologues ni les fonctionnaires n’hésitent pas, on les voit prendre la pose, qu’elle soit d’un comique involontaire ne change rien à leur affaire : ils y gagnent quelque chose. Mais qui ne veut rien gagner, que lui reste-t-il à faire ? L’autre chemin, le chemin autre, bien sûr, il est le plus tortueux, sur la pente la plus escarpée, mais ce n’est pas par défi qu’on l’emprunte, on y est conduit, naturellement, si j’ose dire, par un mouvement qui est bien le nôtre, mais dont la raison ultime nous demeure inconnue : il faut parcourir le chemin pour espérer la connaître, mais ce n’est pas une fin, il n’y a pas de fin, il n’y a qu’un grand mouvement, qu’un allant. Longue note prise aujourd’hui au sujet de différentes versions de l’éternel retour, qui forme comme une sorte détour et dont je ne sais si elle va me permettre de retrouver mon chemin des cendres. Outre la note proprement dite, c’est la façon dont elle m’est venue qui m’a procuré un vif sentiment de bien-être : j’étais en train de marcher dans Paris et il m’a semblé que, comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps (mais c’est une évaluation sentimentale : je serais bien incapable d’évaluer la durée de ce longtemps, il se peut qu’au regard du sens ordinaire de cet adverbe, ce ne soit pas du tout longtemps, mais quelque temps, des semaines, à peine), je parvenais à penser mes pensées à fond, que je n’étais pas perturbé par tout un ensemble de parasites — internes ou externes, des idées importunes ou des sensations désagréables, tous sentiments de mal-être, qui empêchent, bloquent, dévient, dévoient — qui m’empêchaient de suivre mes idées jusqu’au bout, de les concevoir clairement et d’en parvenir à une synthèse. Il y a des raisons diététiques à cela, me suis-je dit, et je l’ai dit à Nelly aussi, ensuite, qu’il faut que je continue d’explorer. En tout cas, si seulement cela veut dire quelque chose, du moins, je suis là où il faut que je sois.
Je suis à la fenêtre et je regarde la neige tomber, fasciné, comme un enfant. Je suis un enfant, mais l’enfant que je fus n’a pas souvent regardé la neige tomber, à sa fenêtre. À Marseille, là où j’ai passé la plus grande partie de ma jeunesse, il ne neigeait presque jamais. Un hiver, si, je m’en souviens, il a beaucoup neigé. Les canalisations d’eau éclataient à cause du froid, cela formait de grandes sculptures de glace dans la rue, étranges gerbes d’eau vitrifiée, immobiles mouvements, signes de la rupture du temps, sujets de grand étonnement. Sans eau, c’est maintenant que je fais le lien, pas de chauffage, et sans chauffage, pas d’école. Alors, nous n’étions pas allés à l’école pendant un jour ou deux. À la place, nous faisions de la luge dans le jardin de la résidence où nous vivions. Nous avions une luge, nous les Orsoni, une belle luge en bois, parce que, avant de vivre à Marseille, avant de vivre à Amiens, avant ma naissance, mes parents avaient vécu à Ugine, où il devait y avoir de la neige, beaucoup de neige, chaque hiver, mais je n’en ai pas fait l’expérience, je n’étais pas là, comme je l’ai dit, je n’étais pas né. Cette journée (ou deux) fut merveilleuse, je m’en souviens encore, parce que tout était suspendu, hors du temps, hors de l’ordre, hors du cours des jours. Ce matin aussi, en regardant la neige qui tombait, je pensais que tout était hors de son ordinaire, et que c’était merveilleux. Je regardais par la fenêtre quand j’ai vu un homme noir, un de ceux qui ramassent les ordures, faire une boule avec la neige qui s’était accumulée sur le couvercle des poubelles. Je ne l’ai pas vu lancer la boule, et je crois qu’il ne l’a pas fait, qu’il n’a pas osé, il aurait dû, à part moi, personne ne l’aurait vu, mais ce ne doit pas être si simple de s’émerveiller. La vie que nous menons nous en laisse-t-elle le temps ? Je crois que non. Pour cela, il faut que le temps — la totalité du temps — soit comme arrêté par des intempéries. Mais même cela ne suffit pas forcément : ce matin, il y avait encore des voitures sur le boulevard alors que, pour une fois, les gens avaient une bonne raison de rester chez eux ou de faire du ski, je ne sais pas, de changer de vie. Mais ce n’est pas facile de changer de vie. Le temps seul n’y suffit pas, il faut avoir de l’imagination pour changer de vie. Le monde était beau sous la neige, et j’ai profité de ces instants avec une joie non feinte, parce que je savais qu’ils ne dureraient pas, que bientôt la neige fondrait, ce que je ne devais pas parvenir à me représenter, enfant, en voyant la neige tomber, rarement. Daphné, qui doit avoir à peu près le même âge que j’avais quand la neige avait bloqué Marseille, avait dit qu’elle voulait qu’il neige, cet hiver. Et il a neigé. Tiens, mon enfant, c’est pour toi, ne lui ai-je pas dit mais ai-je pensé. Daphné, disais-je, je m’en suis aperçu, ne concevait pas que la neige allait fondre après qu’elle était tombée. J’entends : nous savons que la neige va fondre, tout comme nous savons qu’après la pluie vient le beau temps, nous connaissons ce genre de vérités éternelles de l’éphémère, mais nous représenter l’éphémère en tant qu’éphémère, et non en tant que vérité éternelle, générale, un peu grossière, banalité, vague sans chair ni réelle réalité, nous ne le savons pas, ou n’y parvenons qu’avec la plus grande difficulté. Ce matin, à la fenêtre, cependant que je regardais la neige tomber, ce que j’avais sous les yeux était encore plus beau, m’a-t-il semblé, encore plus beau d’être éphémère (c’est-à-dire de ne pas être, de n’être pas un être, de passer, ne faire que passer), plus beau encore accompagné de la conscience de son éphémérité, comme si l’instant était élevé au carré de sa qualité esthétique de savoir qu’il n’était que cela, un instant. La pensée de l’instant en tant qu’instant l’élève au carré de sa beauté. Nietzsche voulait-il dire quelque chose comme cela quand il notait dans son cahier que l’instant infiniment petit est la vraie réalité la plus grande, l’éclair qui jaillit hors du fleuve du temps ? Peut-être pas en regardant la neige tomber, non, mais qu’il ait pris la peine de situer son espèce de révélation de l’éternel retour à 6000 pieds au-dessus de la mer, dans le village de Sils-Maria, où un serpent de nuages, le serpent de Maloja, s’étire, n’est-ce pas un indice pour nous ? Mais un indice de quoi ? De la nécessité de l’exception. Qu’est-ce qui nous anime, en vérité, sinon l’exception ? Nous savons que les choses sont éphémères, mais elles n’en sont pas exceptionnelles pour autant (l’éphémère ne suffit pas à l’exception). À l’inverse, la durée n’est pas contraire à l’exception — un amour qui dure, par exemple. L’exception est à la fois dans le temps et hors du temps. C’est une métamorphose, une éclaircie : soudain, quelque chose a lieu qui transforme la façon dont nous voyons le monde, jette sur lui un jour nouveau, nous change, nous rend meilleurs, plus beaux. On ne peut pas vivre sous le régime de l’exception — l’exception n’est pas et ne peut pas devenir une règle —, mais s’il n’y avait pas l’exception, la règle serait odieuse, et la vie hideuse. Elle l’est, bien trop souvent, c’est peut-être que nous nous fermons à l’exception, nous enfermons dans la règle, cultivons la passion des normes jusqu’à la sclérose, quand il ne faut jamais avoir qu’une seule passion : la passion de l’exception.
La neige craquait sous mes pas, ce matin, quand je suis sorti marcher. Si je n’avais su que je me trouvais avenue de l’Observatoire, dans le jardin des Grands explorateurs, j’eusse pu croire en cette impression, qui fut la mienne durant un bref instant, d’avoir été transporté dans une campagne lointaine, au beau milieu d’un champ infoulé perdu dans une nature inviolée. Je me suis arrêté devant la grille fermée du jardin du Luxembourg et, malgré mon sentiment d’éloignement, j’ai fait comme tout le monde : j’ai pris la vue du jardin sous la neige en photographie. Et c’était beau. Ensuite, j’ai me suis dirigé vers le Parc Montsouris, mais il était fermé, lui aussi. Alors, non sans avoir photographié la blancheur derrière la grille, j’ai erré, le temps de deux heures, dans les rues gelées de Paris, sans savoir où aller, sans savoir où j’allais, simplement pour le plaisir de marcher dans le froid et sur les trottoirs glacés. Depuis hier, je lis ce cahier de Nietzsche, que l’on désigne par la cote M III 1, qui est passé à la postérité parce que c’est dans ces pages que, au début du mois d’août 1881, à « 6000 pieds au-dessus de la mer et bien plus encore, par-delà toutes choses humaines ! », il a consigné l’ébauche de sa doctrine (Lehre, qui veut dire à la fois théorie, doctrine, enseignement, leçon, comme dans le livre de Peter Handke, Die Lehre der Sainte-Victoire, qu’on a traduit par la Leçon de la Sainte-Victoire) de l’éternel retour. De fait, il y a bien plus de choses que l’ébauche de cette doctrine dans ce cahier, mais c’est cette dernière qui a rendu célèbres ces pages. Comme chez les Stoïciens (mais Paolo d’Iorio a d’autres sources, qui relèvent de la science physique, pour cette Lehre, qu’il expose dans des articles que je dois encore lire), il me semble que l’éternel retour a une dimension morale chez Nietzsche. Chez les Stoïciens, l’ἐκπύρωσις purifie l’univers, son embrasement remet tout à zéro et le monde peut recommencer sur des bases saines, sans mal. Chez Nietzsche, qui partage la position maximaliste de Chrysippe d’après laquelle, dans l’éternel retour, tout se répétera toujours et exactement à l’identique, l’éternel retour exige de nous l’acquiescement à ce qui nous arrive, c’est le sens ultime de l’amor fati : peux-tu vouloir vivre encore et encore et à l’infini la même vie à l’identique ? Toutes ces pages sont traversées par des tensions entre l’organique et l’inorganique, Nietzsche critiquant le primat accordé à l’organique, à la vie, conscient peut-être de la contradiction qui sous-tend la leçon de l’éternel retour : si tout ce que je vis est voué à se reproduire à l’identique, quelle différence que je le veuille ou non (chez les Stoïciens cohérents, la circularité implique que tout instant du temps est à la fois antérieur et postérieur à lui-même), tout étant circulaire, l’avant et l’après n’ont plus aucun sens, tout a déjà eu lieu à l’identique et se reproduira à l’identique et une infinité de fois ? La leçon de l’éternel retour nous porte à l’extrême limite de ce qui est concevable et abolit la distinction entre humanité et nature : « Ma tâche, écrit Nietzsche (11 [211]) : la déshumanisation de la nature et ensuite la naturalisation de l’homme, après qu’il aura acquis le pur concept de “nature” ». Et juste avant : « L’inorganique nous conditionne totalement : l’eau, l’air, le sol, la configuration du terrain, l’électricité, etc. Nous sommes des plantes dans de telles conditions. » L’argument principal de Nietzsche en faveur de l’éternel retour semble être de nature physique : la quantité de forces dans l’univers étant constante, il ne peut pas y avoir de devenir infiniment nouveau (des nouveautés en nombre infini) parce qu’alors il faudrait que la quantité de forces dans l’univers connaisse une croissance infinie, ce qui est contradictoire. Donc, tout ce qui arrive doit revenir, à l’identique, à l’infini. C’est à cet argument physique qu’il donne ensuite une dimension morale, c’est-à-dire : une acception métaphysique. De là explosent des fusées de génie comme la formule que voici : « der unendlich kleineAugenblick ist die höhere Realität und Wahrheit, ein Blitzbild aus dem ewigen Flusse », « l’instant infiniment petit est la réalité et vérité la plus élevée, une image-éclair sortie du fleuve éternel » (11 [156]).
Il neige. Exception merveilleuse qui apaise le monde, le rend meilleur, sans l’ombre d’un doute. Moins d’avions dans le ciel, moins de voitures sur la route, moins de gens dans les rues ; moins de tout — et surtout d’agitation, de bruit, de vitesse, de laideur, de violence —, n’est-ce pas ce dont nous avons besoin, tous ? Il faut une parenthèse, pour ainsi dire, une mise en exception de la vie ordinaire pour que, peut-être, nous parvenions enfin à la conscience que les choses (les choses sociales, notamment) n’ont pas à être nécessairement comme elles sont. Tout à l’heure, je ne sais plus en lisant quoi (ce n’est pas vrai, mais faisons semblant pour le bon déroulement de cette page que je l’ai oublié, autrement nous serions entraînés trop loin dans l’un des livres que je suis en train d’écrire, il en sera question à la toute fin de cette page, tu verras, mais ce n’est pas le sujet, pas vraiment le sujet), je me suis imaginé que les théories scientifiques (qu’on tient pour vraies un certain temps avant d’en changer pour d’autres supposées plus vraies que celles qui les ont précédées, et ainsi de suite, ce qu’on appelle, on l’aura compris, le progrès) n’étaient pas des descriptions toujours plus exactes, précises, profondes, d’une seule et même réalité, mais des descriptions toujours nouvelles d’une réalité qui l’est avant tout et que, donc, ces théories, s’il se trouve qu’elles changent au cours du temps, c’est en fait que la réalité qu’elles sont supposées décrire change elle-même, que la réalité, disons pour faire simple, d’Aristote n’était pas la même que la réalité de Newton qui n’était pas la même que celle d’Einstein, et ainsi de suite que ce ne sont pas tant nos théories qui changent, parce que nous comprenons mieux le monde dans lequel nous vivons, que le monde dans lequel nous vivons qui change, et nos théories qui s’adaptent par conséquent à ce changement. Pour faire bref, nos théories sont toujours aussi précises ou imprécises, c’est leur objet qui change. On a l’impression que le monde est toujours le même, mais qu’en savons-nous ? Nous n’avons de la façon dont nos prédécesseurs sur cette planète voyaient le monde que des témoignages, témoignages dont les théories scientifiques sont censées être les plus précis, les plus avancés, les plus exacts, mais nous ne voyons pas les choses comme ils les voyaient, en direct, nous n’avons qu’une connaissance de seconde main de leurs perceptions, pourquoi dès lors ne seraient-ce pas les éléments fondamentaux de la matière qui changeraient en cours de route et nos théories qui s’adapteraient à un tel changement ? Nous mesurons la différence entre nos théories et celles de nos prédécesseurs, et disons : « Ils n’en savaient pas autant que nous », mais peut-être en savaient-ils tout autant, peut-être est-ce simplement le quoi de leur savoir qui n’était pas le même que le quoi de notre savoir. Cette sorte d’idéréalisme — un étrange mélange d’idéalisme et de réalisme enrobé de fantastique — ne convaincra pas grand-monde, certainement, et je crois qu’il ne me convainc pas moi-même. Mais c’est quelque peu décevant : si le monde pouvait changer, en effet, nous aurions des chances d’en obtenir un jour une version meilleure que celle que nous connaissons et qui ne laisse pas de nous paraître perfectible sans que nous ne semblions réellement en mesure de le perfectionner. Nous sommes là, avec notre petit monde en soi, lequel nous déçoit, mais semble du dernier réfractaire : on voudrait changer quelque chose, et à défaut des humains, dont la nature est infiniment peccable, la nature tout court, la nature de l’univers, la nature des choses, mais l’on n’y parvient guère plus. La neige, parfois, recouvre tout cela de sa paix, mais c’est éphémère ; bientôt, elle aura fondu. Ce matin, avant qu’elle ne tombe, je suis allé courir. Il faisait froid. Avant, encore avant, j’avais écrit les pages que j’avais prévu d’écrire, lesquelles ne sont pas littéralement les premières pages de l’année — comme on peut le constater, je tiens ce journal au quotidien, les premières pages littérales de l’année s’y trouvent donc —, mais sont peut-être réellement les premières pages de l’année. Dans ces pages, déjà, avant qu’elle ne tombe, il était question de neige. De neige et de cendre.
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