12.6.21

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter comme conneries ? me suis-je dit. Et s’il n’y a pas de quoi être fier d’une question de ce genre, ni à la penser ni à l’écrire, (mais y a-t-il jamais de quoi être fier quand on pense, quand on écrit ?), c’est ce que je me suis dit. Car, il me semble, en effet, que je me dois à la vérité dans ce journal pasintimedutout. Si ce journal l’était, en revanche, intime, ne me devrais-je pas aussi à la vérité ? Aucune idée. Y a-t-il des choses phrases que j’écrirais dans un journal intime que je n’écrirais pas dans ce journal pasintimedutout ? Sans doute. Les cahiers secrets dans lesquels j’ai tenu naguère le registre de mes rancœurs, de mes angoisses, de mes espoirs, et caetera, ces cahiers contiennent assurément des phrases que je n’ai pas écrites ici (si elles le sont là-bas, c’est aussi parce qu’elles ne le sont pas ici ; elles ne le sont pas deux fois), mais cela ne signifie pas qu’essentiellement elles ne puissent pas être ici mais seulement là-bas. Bizarre casuistique. Pourtant, ce n’était pas ce que je voulais dire. Je ne savais pas ce que je voulais dire. E, ne le sachant pas, je dis que je ne le sais pas, et caetera. Miracles délétères de la métactivité. Il fait chaud aujourd’hui. Et d’autant plus, c’est mon impression (est-elle vraie, est-elle fausse ? je ne sais, mais je sais qu’elle est sincère), d’autant plus chaud que je m’ennuie. Les gens ont beau avoir le teint halé, moi, je les trouve gris. Si gris. Ils m’agitent leurs bijoux de famille sous le nez comme de pauvres demeurés et, si je ne souris pas, ils trouvent que je ne suis pas sympa. Eut-il fallu que je me forçasse ? Chaque fois que cela m’est arrivé (et Dieu, dans son infinie clarté, Dieu sait compter les innombrables fois que cela m’est arrivé), je me suis trompé. Pourtant, je continue. Et si c’était moi, le demeuré, in fine.

11.6.21

Étrange sensation de calme. Sensation ou sentiment ? Il n’y a guère que ce grincement qui se fait entendre à intervalles réguliers qui dérange l’atmosphère paisible de cette fin de printemps. Parfois, en passant parmi les arbres, parfums si capiteux qu’il me semble que je vais étouffer. Tilleuls en fleurs, notamment. Entêtement du monde. Est-ce que le fait que cette paix soit en grande partie le fruit d’une illusion de la perception, parce que la terre entière est en guerre, en réalité, change quoi que ce soit à ce que je ressens ? Est-ce d’ailleurs une illusion, ou alors simplement une perception partielle du monde ? À vrai dire, je ne suis pas certain qu’elle soit seulement partielle, pour la décrire correctement, il faudrait la montrer du doigt et déclarer à quelqu’un qui serait disposé à écouter : C’est celle-ci, mais il n’y aurait rien à montrer, ce n’est pas quelque chose qui se montre, c’est quelque chose qui montre, montre que tout est en ordre, que tout se tient, que rien n’est à rejeter, tout à accepter. Sauf que, nouvelle restriction qui prouve malgré elle la logique implacable de la réalité, personne n’écoute ; il ne sert à rien de parler. Tout à l’heure, allant faire des courses, j’ai entendu un type dans une voiture qui hurlait sur un autre dans une camionnette. Il est venu se mettre à sa hauteur et s’est mis à crier des phrases du genre : Qu’est-ce tu fais là, oh ! Tu te crois où ? Dégage, ah, dégage ! Scène banale de la vie quotidienne à Marseille, bête et hideuse comme partout ailleurs. La vie quotidienne est une bête hideuse. En observant rapidement, certes mais un peu plus attentivement toutefois, il s’est avéré que les deux véhicules appartenaient en fait à la même société d’entretien des espaces verts, de sorte que ce n’était pas un inconnu qui hurlait avec une telle vulgarité sur un autre inconnu, comme c’est généralement le cas sur les routes de France, mais des gens qui se connaissaient, et que cette vulgarité, cette agressivité, cette violence, dès lors, il se pouvait fort qu’elle fût en passe de devenir la norme des échanges sociaux. Beaucoup de haine, et peu, voire pas, d’amour. Pour qui s’y intéresse même de loin, l’entretien des espaces verts ressemble à s’y méprendre à une entreprise méthodique de destruction de l’atmosphère : ce sont des machines pourvues de moteur à essence qui rasent tout ce qui dépasse, sans aucune mesure, sans aucun sens esthétique : là où il y avait quelque chose, tout doit disparaître. À la place de jardiniers, des employés acharnés à ne rien laisser debout après leur passage. Est-il étonnant qu’affairés à de telles tâches désherbantes, les êtres développent des comportements déshumanisants ? Politique de la tondeuse à gazon. Haine de la végétation. Même auprès des populations qui se prétendent les plus moralement avancées, les pamangeurdeviandes, il me semble que le végétal demeure l’étranger, par excellence, — inaccessible et lointain. Est-ce étonnant ? S’il venait à être conçu comme possédant des qualités morales, une personnalité, il ne leur resterait plus qu’à se laisser mourir de faim. (Divine perspective.) Pourtant, cette force de la plante qui pousse est la nature même : croissance, changement, progrès et retour, transformation, métamorphose. Voici le vivant, a-t-on envie de dire devant le bourgeonnement, la pousse. Et qui demeure étranger à cette énergie, demeure étranger à la vie. 

10.6.21

Ciel bleu parfait au-dessus de moi, sans exaltation toutefois, plutôt le sentiment d’un retour à la normale. Ce qui n’est pas très clair, comme idée (de quelle « normale » parles-tu ? pourrais-je en effet me demander), mais comme sentiment, oui : — que tout est en ordre. Exactement là où il faut, comme il faut, au moment où il le faut. Peut-être est-ce un sentiment comme celui-ci, qu’il faudrait appeler épiphanie, qui ne montre rien (j’entends par là : qui ne montre rien de caché), mais où tout est montré. Levant les yeux au ciel, il me semble que je puis voir jusqu’au fond de lui, non que cela soit vrai (le ciel n’a pas de fond, qui n’existe pas), mais parce qu’il n’y a pas d’obstacle, pas de dérangement, tout ce que je regarde est là. Ne tendant pas l’oreille, rien ne vient troubler cet instant : il n’y a rien à entendre, rien à voir non plus, tout se montre dans la clarté insigne du ciel bleu. Quelques dizaines de mètres plus loin, deux couples de personnes d’un certain âge discutent. Cependant que les femmes entre elles parlent de la température de l’eau (on remarquera en passant que, pour cause d’anonymat, la réalité échoue de justesse au test de Bechdel, ainsi que mon journal, horrible torchon exclusif), un des hommes se tient à cheval sur son véhicule à deux roues, et je l’entends qui dit à l’autre homme debout : « On peut plus aller nulle part. Il faut faire des parkings partout. Ils nous font chier avec leurs vélos. » Le moteur de son engin tourne dans le vide, comme lui, qui parle pour ne rien dire. Les croisant, je détourne le regard, comme si je ne les avais pas vus, comme s’ils ne vivaient déjà plus, comme s’ils n’avaient jamais existé. C’est faux, je le sais. Et ce faisant, n’est-il pas vrai que je me mens, aussi ? Mais que faut-il faire ? Tuer tous ceux avec qui l’on n’est pas d’accord. Se livrer à de saintes hécatombes pour s’attirer les faveurs de dieux absents. Raser la planète. La remettre à zéro. Au début de la semaine, j’ai lu que Jeff Bezos allait partir faire du tourisme dans l’espace à bord d’une navette. J’en rêve depuis que j’ai 5 ans, a-t-il confié aux journalistes qui l’interrogeaient à ce sujet. Et puis, un ou deux jours après, j’ai appris qu’il faisait partie de ces milliardaires américains qui ne payaient pas l’impôt sur le revenu. Il n’a rien confié aux journalistes qui ne l’interrogeaient pas à ce sujet, mais il aurait pu leur dire, pour se justifier : C’est cher, les rêves d’enfant. Quelques dizaines de mètres à peine séparent la perfection de sa négation. À quoi rêve Daphné ?

9.6.21

Face au flux continu d’informations que lui injecte le monde social, que peut l’individu ? Je suis seul de toute façon, non ? Nous sommes seuls face à l’incohérence. Si je cherchais dans un abri conçu à cet effet, un habitacle hermétique au dehors social, de la forme d’un bunker antiatomique, d’une cabane ou d’une maison avec un jardin planté de figuiers et d’orangers, aurais-je la vie sauve ou ferais-je bêtement semblant d’exister quand même ? Mais qu’est-ce que cela veut dire, quand même ? Devrais-je dès lors me terrer dans le silence ? Une illusion de plus, un mensonge de plus, lesquels ne changeraient rien, toutes ces tentatives ne faisant jamais que compliquer des choses déjà si compliquées, trop compliquées, ou simplifier des choses si simples, trop simples : parvenues à un certain point, simples ou compliquées, les choses sont la même chose. On ne fait plus très bien la différence, pas même entre une chose et son contraire. Qu’est-ce que le contraire d’une chose ? Une autre chose. Quelque part un grand écrivain publie encore une tribune pour raconter toujours la même histoire. Vieille rengaine entonnée une énième fois de trop, usée mais dont personne ne semble se lasser. Ou alors, nous sommes tous si las que nous ne supportons plus les émotions vraiment intenses, nous ne jouissons plus que sur commande, à la condition expresse que l’émotion ait préalablement été homologuée par le monde social, comme penser : pas question d’avoir une pensée qui n’aurait pas déjà été pensée, et dont la pensée même en tant que possibilité n’aurait pas fait l’objet d’une autorisation préalable. Et moi, qui n’ai pas envie de savoir qu’il existe, ce grand écrivain à la laideur qui défigure, je me sens encore plus seul, encore plus perdu, peut-être, bien que perdu ne soit pas ici le mot le plus précis : suis-je perdu parce que je ne sais où aller ou le suis-je parce que je sais où je veux aller mais ne trouve pas le chemin ? Comment suis-je alors, perdu au sens 1 ou perdu au sens 2 ? Pas la moindre idée. 3 vers dans le Canzoniere de Pétrarque : « Qual vaghezza di lauro, qual di mirto ? Povera et nuda vai philosophia, dice la turba al vil guadagno intesa. » (7.9-11)

8.6.21

Qu’est-ce qui justifie l’existence ? C’est une question à la fois absurde et profonde. Absurde — l’existence n’a pas besoin d’être justifiée : rien ni personne ne choisit l’existence, on se trouve exister (réellement, un beau jour, plus ou moins, passons, on découvre qu’on existe, on existait avant, sans doute, qui sait ? mais on n’en avait pas conscience, et cette conscience soudaine de l’existence a quelque chose d’effroyable) et, dans un monde social comme celui où nous nous trouvons exister, nous autres, êtres humains, dès lors que nous existons, on attend de nous tout un ensemble de comportements, de sentiments, de performances qui n’ont rien d’évident, et c’est bien cela, qu’il faudrait justifier, les contraintes sociales pesant sur qui existe, pas l’existence de qui existe. Profonde — si l’existence n’a pas besoin de se justifier, peut-être ai-je besoin, moi, de justifier mon existence, de ne pas exister simplement, mais de trouver une bonne raison (au moins, une bonne raison d’exister), ce qui ne va pas de soi, au contraire, je crois qu’il n’y a pas de bonnes raisons d’exister : j’existe, un point, c’est tout, et tout ce que je peux faire, c’est rendre cette existence habitable, rendre l’invivable, vivable, l’innommable, nommable, le laid, beau, le faux, vrai, inventer quelque chose qui rende l’existence existante. Or, ce quelque chose de plus, ce désir de quelque chose de plus, n’est-il pas tout aussi effroyable que la conscience soudaine que j’existe, que je suis ce, mais quoi ? justement, ce quelque chose que je suis. À la contrainte sociale de se comporter d’une certaine façon, de penser d’une certaine façon, de réaliser un certain nombre de tâches d’une certaine façon, s’ajoute, pour qui la conscience d’exister ouvre un trou béant dans l’existence, la nécessité d’accomplir l’existence en convertissant le moins en plus, le négatif en positif (l’invivable en vivable, l’innommable en nommable, le laid en beau, le faux en vrai). Or, cet accomplissement de l’existence ne fait pas partie des attentes du monde social : le monde social n’attend pas de l’individu qu’il accomplisse son existence, mais qu’il effectue les tâches qui sont les siennes en fonction de la position qu’il occupe ou est censé occuper au sein de la société. Ceci est tellement vrai que si, du point de vue politique, il semble évident d’affirmer que la démocratie est le meilleur des régimes politiques, cette supériorité n’implique toutefois pas que la démocratie permette aux individus de s’accomplir en tant qu’individus, simplement que les régulations sociales sont plus partagées (ce qui a pour conséquence qu’elles sont plus répandues et plus nombreuses, ce qui est loin d’être désirable) que dans un régime plus autoritaire où le pouvoir est plus fortement concentré. Dans la Chartreuse de Parme, Stendhal fait une remarque lumineuse à ce sujet. Après son évasion de la tour Farnèse, Fabrice doit être rejugé pour être enfin disculpé. Le comte s’affairant à organiser ce nouveau procès, voici ce que nous dit Stendhal, qui sort du cours de son récit pour s’adresser directement à son lecteur : « Le comte discuta le mérite de chaque juge, et offrit de changer des noms. Mais le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails de procédure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout ceci, on peut tirer cette morale, que l’homme qui s’approche de la cour compromet son bonheur, s’il est heureux, et dans tous les cas, fait dépendre son avenir d’une femme de chambre. D’un autre côté, en Amérique, dans la république, il faut s’ennuyer toute la journée à faire une cour sérieuse aux boutiquiers de la rue, et devenir aussi bête qu’eux ; et là, pas d’Opéra. » On peut critiquer l’esthétisme de Stendhal (qui dit, en quelque sorte : « qu’importe la tyrannie du moment que nous avons l’art »), mais une telle critique ne fait jamais que révéler une confiance démesurée dans l’intégration sociale. Les héros de Stendhal méprisent les conventions sociales, les lois au nom de leur supérieure vertu personnelle. Raison pour laquelle Fabrice ne veut pas s’évader de sa tour et est heureux d’y retourner parce que de là, il peut voir Clélia et lui parler. Le personnage socialement intégré (la duchesse, le comte, etc.) met au point des stratagèmes qui, lui rendant sa liberté, ne font que déplaire à Fabrice dont la vertu est ailleurs, dans une liberté tout autre qui épouse le sens d’une vie découvert en captivité. Et il ne fait aucun doute que ces stratagèmes sont infiniment plus complexes que ce dont Fabrice est capable. En ce sens, ils incarnent le progrès technique tel que la société le réclame. C’est que l’amour de Clélia, l’amour de la vie est simple. Ainsi, la tension interne du roman et la tension externe de la société sont-elles les mêmes à des échelles différentes : Fabrice met à mal le récit, il l’interrompt, il met de la lenteur dans ce qui va vite (de même que Clélia, qui ne sut que dire à Fabrice au moment où elle tombait amoureuse de lui le croisant dans la forteresse) tout comme l’individu qui cherche à accomplir sa vie ralentit le progrès de la société, met un frein à son développement technique. Mais ce frein, ce ralentissement n’a rien de réactionnaire, tout au contraire : il est la condition sine qua non de l’épanouissement, de l’émancipation, de la vertu.

7.6.21

Le son qui provient depuis l’extérieur par la baie vitrée ouverte fait comme un bourdon continu. Mais son unité est factice, ou alors c’est la mienne, auquel cas elle est secondaire, dérivée. Si je pouvais y parvenir dans une sorte parfaite d’immédiateté, de simultanéité avec le bourdonnement de ce son, je décrirais ce que je perçois du dehors, je décomposerais en centaines de ses parties constitutives cette apparence de continuum, des voitures, un klaxon, la note quelques tons plus aiguë d’un scooter, et celles plus haut perchées encore des oiseaux qui gazouillent, quelque chose qui tombe sur l’éternel chantier de l’immeuble situé de l’autre côté de l’avenue et qui émet un son lourd, puissant comme une explosion (mais je n’ai jamais entendu d’explosion, la seule fois que j’aurais pu en entendre une, c’était la nuit, et tout le monde avait été réveillé par la détonation, tout le monde sauf moi), la portière d’une automobile qui claque quand quelqu’un la ferme, le son du verrouillage à distance des portières de ce même véhicule, et l’image mentale que j’associe à ce son, une personne qui appuie sur un bouton situé sur sa clef de la voiture, mais comment s’y prend-elle, pointe-t-elle la clef où se trouve le bouton en direction de la voiture, d’un air appliqué, sérieux, concentré, ou attend-elle de s’être éloignée pour presser le bouton d’un air nonchalant, sans même donner l’impression d’y prêter la moindre attention ? et puis aussi des voix dont je ne comprends pas le sens, exclamations ou simples conversations un peu vives (bienvenue chez les Méditerranéens), et ainsi de suite. Où est l’unité ? Non mieux : qui est l’unité ? Est-ce le monde ? Est-ce moi ? Quelle phrase étrange que celle-ci, pourtant : L’unité, c’est moi. Mais je ne suis pas qu’un pur réceptacle. Est-ce ici que se forme les questions sans réponses qui occupent l’esprit de certains de mes semblables depuis un peu plus de 2,5 milliers d’années ? Couru 10,65 kilomètres en 1 heure avec un sentiment de maîtrise que je recherchais (j’aurais pu courir plus vite, mais ce n’était pas ce que je voulais, je ne voulais pas avoir la sensation de courir après moi-même, de courir avant moi-même, je voulais courir en même temps que moi-même, dans le même mouvement, la même foulée). Depuis quelques jours, je me suis aperçu (je m’en étais déjà aperçu, mais je m’en suis aperçu de nouveau) que je pouvais régler le GPS de mon application de traçage de course après avoir couru mais que, si je réglais le GPS, si je cliquais sur RÉGLER LE GPS dans mon application, systématiquement, la distance était réduite d’une certaine distance (qui se compte en centaine de mètres, une, deux, trois, ça dépend des fois), mais jamais augmentée d’une certaine distance, ce qui signifie donc que, durant la course, le GPS calcule faux en plus, mais jamais en moins. Évidemment, même s’il m’est arrivé de le faire une fois pour voir, je ne corrige pas la distance parce que (1) qu’est-ce qui me prouve que la machine ne se trompe pas dans ses calculs aussi après la course ? ne se pourrait-il pas en effet que la machine se trompe aussi en révisant ses calculs, quand on s’est trompé une fois, qu’est-ce qui nous prouve qu’on ne se trompe pas une autre fois, qu’on ne se trompe pas tout le temps ? il faudrait un autre GPS pour comparer, mais avec quoi comparer cet autre GPS ? un autre GPS ? (2) après tout, c’est de sa faute à elle, la machine, si elle se trompe, à elle d’assumer ses erreurs, et pas moi, moi j’ai couru le temps que j’ai couru, c’est son travail à elle de s’occuper de la distance, il n’y a aucune raison que j’assume les erreurs d’une vulgaire machine qui prétend m’être supérieure mais n’est même pas capable de fonctionner correctement, et enfin (3) n’est-il pas parfaitement rationnel que je fasse usage de ce qu’il me reste de mon libre-arbitre à mon avantage ? Artifice (feux d’) de l’intelligence : j’ai sué, je suis heureux, que désirer de mieux ?

6.6.21

Bien quelquefois de lire des gens qui pensent exactement ce que je pense. Non pas pour le plaisir de me trouver conforté dans mes pensées, ni pour m’imaginer appartenir à je ne sais quel petit club privé (ils sont trop peu nombreux, de toute façon, ceux que je lis penser comme moi), quand même l’idée ne serait pas nécessairement désagréable en soi, tout dépend en quoi, et avec qui le former, surtout, ce club privé, non, mais si non, alors pourquoi ? Parce que c’est bien, tout simplement. Bien dit, bien pensé, tout bien, quoi. Notre époque a une morale parce qu’elle n’a pas de goût — elle a l’éthique de son absence d’esthétique. On voit des gens se flatter d’aimer ce que tout le monde aime, s’enorgueillir de penser ce que tout le monde pense, se flatter de consommer ce que tout le monde consomme, hurler pour proclamer la singularité unique d’une identité partagée par des millions de milliers. Et qui entreprend de dénoncer l’industrialisation des comportements, des modes, des appréciations, des vies qui découlent de l’industrialisation totale de la production (les exceptions ont une importance infinitésimale), c’est-à-dire de l’existence dans son ensemble, pas seulement les vies humaines, pas seulement les vies animales, toutes les vies de tout ce qui vit, qui l’entreprend s’entend rétorquer que tout est industrie ; — ce qui est faux, tout ce qui est industriel est vulgaire et cette vague de vulgarité a submergé le monde à tel point qu’on ne voit plus rien d’autre parce qu’il n’y a plus rien d’autre à voir, mais ne viens pas me dire ce que je suis censé penser, ne viens pas me jeter au visage l’ἦθος absurde de ton inanité. Sur la plage ce matin, un type gras, très, crâne rasé pour cacher sa calvitie, mais pour se donner un genre aussi, me semble-t-il, (hardcore, ai-je pensé le voyant), un type seul assis sur sa serviette, les genoux coincés derrière les poignets de ses mains croisées dessus, il est couvert de tatouages mais paraît mal à l’aise, pourtant, comme s’il n’était pas bien dans sa peau, pas bien sous sa peau, pas au bon endroit, pas au bon moment, et que, comme il n’y a jamais ni de bon endroit ni de bon moment, quelque chose le dérange sempiternellement. Regardant dans la direction où Daphné s’est enfuie en courant (dans son jeu, elle est un voleur invisible, et j’ai l’impression qu’elle attend de moi que je la voie sans la voir ou que je ne la voie pas tout en la voyant, genre de jeux impossibles qu’invente mon enfant terrible), je croise son regard, ou du moins, je l’aurais croisé si je n’avais porté de lunettes de soleil. Ensuite, il me tourne un peu le dos, ou est-ce moi qui passe derrière son dos ? je ne sais pas, aucune importance, en tout cas, dans son dos, je découvre une immense croix tatouée et, sous chacune de ses branches latérales, un mot : AMOUR à gauche † HAINE à droite. Gêné, je détourne le regard. Mais pourquoi me sentis-je gêné ? N’est-ce pas lui qui jette ces signes à la vue de tous ? Qu’a-t-il à montrer ? Le plus pur des paradoxes : rien. Plus on montre et moins on montre. Croissance exponentielle de la politique du rien. Du vide tatoué sur les peaux : grande démonstration d’impuissance. Plus on est anonyme (j’éclaire le mot de Vissac sous un jour quelque peu différent) et plus on ressent le besoin d’exister haut et fort. Et quand on n’a rien d’autre où écrire, quand on n’a pas d’autre chapitre où faire entendre sa voix, on gribouille sur sa peau d’ineptes messages. -∞ du sens. Mais qui ça intéresse encore le sens ?

5.6.21

Marché un peu (une heure environ dans les environs). Sensations de l’été pour la première fois de l’année. Avant de partir, pour le lire dans quelques jours, après l’avoir cherché pendant quelque temps alors que j’étais occupé à complètement autre chose, j’ai sorti un livre mal rangé de la bibliothèque, un que je tiens presque pour mon ennemi, mais dont il me semble que je dois ou que je pourrais, je ne sais pas exactement quelle est la façon juste de le dire, dont je dois ou dont je pourrais tirer quelque chose, m’inspirer, comme on disait avant, quand tout n’était pas bêtement inspirant. Est-ce qu’au lieu de s’inspirer des choses, les choses deviennent inspirantes parce qu’on est sur le point d’expirer ? La fin d’une civilisation. N’en rajoute pas, Jérôme (c’est ce que je me dis à moi-même). Sous la douche, avant de sortir me promener (profusion de pronominalité), je me suis décrit à moi-même (en fait, je m’imaginais en train d’avoir une conversation avec quelqu’un d’autre que moi, sauf que j’étais tout seul et que cette conversation je la tenais vraiment, mais à une voix seulement, dommage, j’aurais bien aimé entendre ce que l’autre voix aurait eu à me dire si la personne — qui existe, a un nom, une vie hors de moi, etc. — dont elle est la voix avait été là pour me répondre) comme un fantôme. Tout ce que je voulais voir advenir, me suis-je dit, s’est effondré. Tout ce en quoi je croyais a disparu. Je suis un revenant. Je continue de parler, mais ma langue est morte. Et si cela ne me réduit pas au silence, c’est que je suis un spectre qui revient hanter les vivants — indifférents. Ensuite, après être sorti de la douche, j’étais en train de me sécher, je me suis dit que j’étais dans une position un peu semblable à celle de Socrate, lequel n’eut pas peur de mourir, nous raconte Platon, parce qu’une fois dans l’Hadès, disait-il, il pourrait continuer de parler, il aurait la chance de dialoguer avec tous les grands Grecs qui moururent avant lui, il pourrait discuter avec Périclès. Socrate, avant de mourir, se voyait déjà fantôme après la mort. Or, si cela ne le terrifia pas, c’était qu’il avait foi en sa civilisation : il savait que, même mort, il pourrait parler la langue des Hellènes, et qu’on le comprendrait dans l’au-delà — tout le monde parle le grec là-bas. Moi, qui ne suis pas mort, je suis dans une position un peu semblable à celle de Socrate, mais inverse : je parle une langue que personne ne comprend déjà plus et qui, bientôt, sera défunte. Avant de mourir, je suis déjà mort. J’appartiens au camp des vaincus par le simple fait de parler ma langue maternelle. Une bouteille de vin achetée à Jean-Christophe Comor au marché : enfin une bonne raison de rompre mon jeûne autoproclamé.

4.6.21

Je bâille. Et je n’ai pas envie de faire autre chose. Il y a, certes, ne le nions pas, ce serait vain, toutes les raisons du monde de faire autre chose, de faire quelque chose, comme l’exige de nous une politique toujours plus productiviste, comme le réclament ces gens qui se font une fierté de travailler beaucoup, ou ces économes prêtres de la croissance et de la reprise, dévots qui fustigent nos mauvaises habitudes et, prenant les sinistres accents de furibonds directeurs de conscience, adressent du haut de leur chaire médiatique leur prêche au petit peuple des manants esbaubis, dénonçant ces criminels Français qui travaillent moins que les autres peuples plus durs au mal, plus âpres au gain, plus avares, plus mesquins, plus barbares. Mais je n’ai pas envie de les écouter. J’ai cessé de bâiller. Ce n’était paresse ni ennui. Quelque chose dans l’air de mon temps, étranger au temps qu’il fait (toujours ce ciel voilé, épais nuage de lait dans un océan de bleue clarté qu’il ternit). Je rêve d’une Italie fantasmée, élevée ainsi au carré, d’une Grèce mythique, d’un monde ouvert sur la mer où les va nus pieds ne sont pas de pauvres vagabonds à qui l’on jette des pierres pour qu’ils déguerpissent, mais des artistes, des philosophes, des poètes. Monde qui n’exista jamais, mais est-ce une raison de ne le pas désirer ? Des raisons pour ou des raisons contre, on n’en trouve tant que l’on veut, il suffit de les chercher. Ce n’est pas d’elles que nous avons besoin. Mais de quoi ? Je frissonne à l’idée. Ou est-ce autre chose ? Qui sait ? L’aventure pour l’aventure dans la chartreuse de Parme a quelque chose d’étonnant. Comme si, en dépit des péripéties, il ne se passait rien. Comme si le roman, malgré son apparente vitesse, n’avançait pas. Il faut attendre la deuxième partie pour que quelque chose se produise enfin, pour que Clélia croise une nouvelle fois Fabrice et que, ne sachant que lui répondre, elle s’éprenne de lui. L’événement le plus important du roman, ainsi, n’est pas un événement, pas un drame, pas un meurtre, pas une trahison, pas une bassesse ; c’est un silence. Dans ce roman qui est tout de vivacité, tout en effusions, traits, répliques, calculs, manigances, conspirations, chevauchées, fuites, bonds et rebondissements, c’est une absence, un manque de répartie, un trou qui est le véritable nœud de l’intrigue. Comme dans la meilleure de nos vies ?

3.6.21

74 vers pour ce que j’envisage être le nouveau ∆ du poème, même si le fichier ne porte pas encore ce nom, mais un autre : « calanques. » Et que deviendront les 26 vers du ∆ après qu’il aura changé de nom ? Disparaîtront-ils ? Mais où ? Les effacerai-je ? Mais pourquoi ? Ils n’y sont pour rien. Peut-être ont-ils un autre destin que j’ignore mais qu’eux connaissent. Il faut donc leur sauver la vie. Ne pas les supprimer. Avant les vers, j’avais passé la soirée à lire Stendhal. Moins bouleversé par la chartreuse de Parme que par le rouge et le noir, mais quelque chose tient qui ne veut pas lâcher (ou que je ne veux pas lâcher). À l’orée de la deuxième partie. C’est après l’extinction des feux que je me suis relevé. Je tâchais de chasser des idées parasites pour trouver le sommeil (ce n’est pas une bonne méthode) quand j’ai découvert une formation de mots — un « vers », c’est-à-dire, de trois mots — qui donnait un nouvel élan à l’écriture. Je me suis levé, donc, ai allumé la lumière, et j’ai écrit 73 autres vers en plus de celui que je venais d’inventer. 73+1=74. Arithmétique élémentaire. Ce qui porte l’ensemble à 160 vers sur les 421 prévus. Soit 38,005% du total à atteindre de l’objectif en arrondissant au troisième chiffre après la virgule. Productivisme. (Ceci n’est pas un mouvement littéraire d’avant-garde.) Si, dans nos rêves, chaque fois que nous cherchons une idée, une phrase, un vers, quelque chose pour avancer, une barre de progression comme celle qui se présente à l’utilisateur lors de l’installation d’un nouveau système d’exploitation sur son ordinateur personnel apparaissait, disons, pour ne pas occuper tout l’écran, dans la marge de notre imagination onirique, serait-ce plus ou moins angoissant que l’angoisse de la page blanche ? Le culte de la performance est-il (1) plus ou moins délétère, (2) plus ou moins mortifère, (3) plus ou moins soporifique, (4) plus ou moins comique, que le mythe du poète maudit ? Et, si vous aviez le choix, partiriez-vous en vacances avec Steve Jobs ou bien avec Paul Verlaine ? Quant à moi, je préférerais ne pas répondre à la question. Mais alors, pourquoi la posé-je ? Faut-il que le ciel soit perpétuellement voilé ? Est-ce lui, ce voile perpétuel, le retour à la vie normale après sa suspension temporelle, le retour vacciné à la vie d’avant ?