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LXXV.

On ferait des films magnifiques de la fin du monde
des photos sublimes de la terre brûlée
en train de brûler
mais on ne pourrait pas les voir
les nuages digitaux seraient partis en fumée
sur les écrans
plus que des points d’interrogation blancs
dans des carrés bleus
à bords blancs
on ne s’était plus posé de questions depuis une éternité
c’était tout ce qu’il en restait
avant que l’écran ne vire au noir
présent
définitif
terminal.

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LXXIV.

Signes étranges de l’autre côté du pare-brise
à l’intérieur
c’est plus qu’une impression
les gens essaient de communiquer
mais c’est pire
me dis-je
que s’ils s’amusaient à communier
de l’autre côté du pare-brise
ce matin
les reflets sur la vitre masquent un peu le visage du vieil homme
chauve
barbiche postiche pour camoufler son infirmité
il redémarre
et moi
sans le regarder
le visage impassible
90% flegmatique
je lui adresse un doigt d’honneur.

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27.9.19

Admettons que je ne regarde pas mes mains parce qu’il n’y a rien à voir que mes mains et que mes mains ne sont pas quelque chose  à voir, ce sont mes mains, qui regarde ses mains ? Moi. Mais qui suis-je moi ? Moi. Mais qui tu es, toi ? Admettons donc que je ne regarde pas mes mains mais un lieu indéterminé au-delà de mes mains, un lieu que je ne saurais pas nommer si on me le demandait. Si on me demandait comment s’appelle ce lieu que je regarde, je ne saurais pas le dire, ou pas le dire sinon là-bas, là, mais oui, regarde, là. Et alors que ferais-je alors sinon montrer du doigt ? Du doigt au bout de la main, de l’index, je montrerais ce lieu là-bas, que je ne sais nommer mais qui existe pourtant. Ce lieu que je ne sais nommer, je peux cependant le montrer du doigt, mais pour cela, ne faut-il pas que je regarde ma main ? Admettons que je ne regarde pas mes mains, mais simplement ma main, une main, n’importe laquelle des deux, non, pas n’importe laquelle, la main droite, si je devais montrer ce lieu qui se trouve là-bas au-delà de mes mains et que je regarde sans regarder mes mains, ce lieu, si je devais le montrer, je le montrerais d’un doigt de la main droite, index, non pour l’y mettre, ce lieu, à l’index, mais pour le désigner, l’indiquer. Admettons que je ne regarde ni mes mains ni ma main ni rien, que je regarde quelque chose ou que je ne le regarde pas, cela fait-il une différence ? La part la plus immense de nos perceptions n’est-elle pas involontaire ? Inconsciente, voire. Que je regarde ou que je ne regarde pas, qu’importe du moment que je vois ? Mais il fait nuit et je regarde cet espace, là, cet espace que, si tu me le demandais, je te montrerais du doigt. Le bruit des véhicules, grosso modo grosse moto ridicule, qui résonne dans la rue, me distrairait un peu, mais à force de l’entendre, j’aurais fini par ne plus y faire vraiment attention, à ne plus le juger en tant que bruit d’un véhicule qu’un homme sur lui jucher range, mais comme son qui dans la nuit dérange, pas un phénomène mais une action morale, que quelqu’un fait, en pleine possession de sa volonté, et que je peux évaluer comme une action, l’expression certaine du désir manifeste de faire du boucan. Je ne regarde plus ni mes mains ni l’espace au-delà de là où je suis dans la nuit, je ne regarde plus rien, je me suis laissé absorber entier par le bruit du cycle de la vie, le bruit des gens qui passent, moteur qui ronfle, vulgarité absolue de la grosse cylindrée. Existence dans sa pureté. Qui suis-je pour juger ? me demanderas-tu. Qui suis-je pour ne pas juger ? L’un ou l’autre, ce n’est pas idem, non, ce n’est pas ce que je dis. Alors, qu’est-ce que je dis ? Je relève la tête, il y a des lumières, différents tons, des jaunes qui tirent sur l’orange, des jaunes qui tirent sur le blanc. La colline au-delà des bâtis s’est effacée au profit de la nuit. Chaque fois que je lève la tête, si je ne la vois, je sais qu’elle est là, je sens sa présence énorme, millénaire, ancêtre des temps qui surplombe encore la baie. Quand tu plonges vers elle des hauteurs la butte blanche, elle semble s’opposer à toi. Du blanc au vert, c’est comme un itinéraire. À droite la mer. Blanc bleu vert, drapeau d’un pays sans Nation, d’un État sans nom. Il y a deux ou trois jours, j’ai vu des photographies de l’Asie, des immeubles plantés dans les arbres à flanc de collines. Et dans ces photographies de l’Asie, je voyais des images d’ici, de ce monde humain qui pousse dans la végétation. Je voyais un monde dans un monde, enfilades, couloirs, perspectives, défilés des images les unes dans les autres. Tout s’enchaîne. Même les univers écartés. Cette Nation sans nom, ce drapeau sans État, comment pourrais-je l’appeler ?

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25.9.19

Dehors, que je vois dans l’espace laissé libre entre les volets et le cadre de la fenêtre, il y a des choses qui bougent avec le vent. C’est une vue bien étroite sur le monde, mais c’est la mienne en ce moment. Pas complètement, il est vrai. Si je regarde en face de moi sur le mur blanc où est accroché un tableau figurant une ville, les ombres portées des volets roulants font des ronds étirés qui descendent en diagonale jusqu’à toucher le sol, mais s’effacent sur la plinthe. Au moment d’écrire ce dernier mot, j’ai eu un instant d’hésitation, doute sur l’orthographe, que j’ai failli écrire plainte, tout en sachant qu’il ne s’écrit pas ainsi, à cause d’une pensée que j’ai eue pour les bêtes, petites, qui habitent ses plinthes, qui souffrent sans en avoir conscience, il y a toujours quelqu’un qui les chasse. Et quelqu’un, ici, c’est moi. À mort. Est-ce là toute l’étendue du monde — la plainte des habitantes des plinthes que touche s’estompant l’ombre portée du volet qui trace une limite factice entre l’intérieur et l’extérieur, ma chambre et le reste du monde avec ses immeubles, ses arbres plus ou moins exotiques, sa grand’ roue, sa mer, ses voiliers dessus et ses voiles qui les survolent parfois ? Je viens de lever la tête sur la gauche pour regarder une autre fois par la fenêtre. Le vent souffle sur la Méditerranée, comme tous les jours ou presque, le ciel s’étire en formes pâles et éblouissantes, il faut plisser les yeux pour percevoir ces couleurs laiteuses, pas tranchées, pas nettes, diffuses ou confuses, je ne sais. Le petit bout de mer est grand, on pourrait s’y noyer dans l’indifférence la plus totale. C’est ce qui arrive à la plupart des vies. Celles qu’on retient sont-elles plus intéressantes ? Ont-elles quelque chose de plus ? Tout s’égalise sous le soleil de midi, les ombres se cachent sous les corps qui ne les portent plus, c’est vrai, me dis-je, il est cinq heures et demi. À cette heure-ci, le bleu du ciel est une vue de l’esprit. Si je le regarde, il m’apparaît sans intérêt. On peut y voir des formes, des traces, des coulées, des traînées, est-ce que je sais ? Mais il me paraît inférieur à ce ciel bleu pur que rien ne vient perturber, le ciel vide d’une froide journée d’hiver. Si j’y pense, c’est ce vide dans le bleu, qui me semble la meilleure image de la Méditerranée. La meilleure image du bonheur, c’est-à-dire. Mais pourquoi pensé-je à cette image invisible en ce moment ? Pourquoi penser au bonheur ? Pense-t-on au bonheur quand on est heureux ? Pense-t-on jamais aux choses au bon moment ? Les ronds de lumière sur le mur blanc s’étirent vers la droite, s’estompent aussi. Tout à l’heure, il n’y en aura plus.

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21.9.19

Être quelqu’un, est-ce que c’est mieux qu’être personne ? Imagine, par exemple, que tu parles à quelqu’un, qui ne te répond jamais ou qui te répond, tout d’abord, mais finissant par se lasser, ne te répond plus, imagine, bon, dans ce cas, qui est le raté ? Être personne, est-ce différent d’être quelqu’un ? Quelqu’un est une personne, non ? Est-ce que les gens disparaissent quand personne ne leur parle ? Est-ce que les gens disparaissent quand, après leur avoir parlé, personne ne leur répond plus jamais ? Je ne sais pas. Oui et non. Quand je pense à quelqu’un en général, est-ce que je pense à quelqu’un en particulier moins sa particularité ou est-ce que je ne pense à personne en particulier dans sa généralité ou est-ce que je pense à tout le monde, mais c’est qui, tout le monde ? Jusqu’à quand est-ce que tu vas multiplier les questions sans réponses ? Est-ce que tu prends du plaisir à poser des questions sans réponses ou est-ce que c’est simplement pour parler ? Je ne sais pas, est-ce que ça fait une différence ? Je ne sais pas, si ça faisait une différence, est-ce que ça ferait une différence, cette différence ? Une différence par rapport à quoi ? Le sens, c’est quelque chose de si sensible, si étrange, fuyant, tu t’imagines que tu le comprends, tu t’imagines tant que tu le comprends que tu t’imagines que c’est toi qui le fais, alors que non, le sens est public, le sens est à tout le monde, personne ne l’a jamais fait, c’est tout le monde qui le fait sans arrêt, le sens n’est à personne. N’est-ce pas cela, le merveilleux ? Tu crois parler pour ne rien dire, mais ça n’arrive jamais, il y a toujours une raison de parler quand même elle serait mauvaise, c’est toujours pareil, à la lettre près. Quand même elle serait bonne. Mais parler à qui ? Je ne sais pas, je m’en fous, j’ai l’habitude d’être tout seul, si je devais passer ma vie tout seul, je crois que je le supporterais, je n’ai pas dit que je l’aimerais, non, mais ce n’est pas ça qui me tuerait, non, quand même il en serait ainsi pour l’éternité, le sens, tu ne peux pas mettre le doigt dessus, peut-être, mais il te fait, la nique, c’est ta mère, ton père, ton frère, ta sœur, la famille parlante au cinéma muet, parle parle parle, Marie, parle parle parle, c’est une scène dont je me souviens, la famille Orsoni en vacances en Grèce, à Épidaure, le théâtre, des touristes italiens, ma mère italianiste, fille d’Italienne, et tout et tout, qui rit, mais un peu amère, quand même, ma mère, quand, du haut des gradins, les copains de Maria lui crient parla Maria parla. Le sens, c’est toujours une injonction, parla Maria parla, un regard, une écoute, un jugement, une élocution, un souvenir, plus de sens, toujours plus de sens. Le sens n’en finit jamais de signifier. Quand même tu te tais. Et Dieu qu’il le vaudrait mieux, te taire.

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20.9.19

Avant, j’avais le sentiment que j’avais des choses à dire, avant j’étais alerte, je me sentais même léger, mais j’étais plus gros aussi, je courais moins, voire pas du tout, et moins vite aussi, avant, j’étais convaincu, habité, présent, j’étais présent là où j’étais, avant, j’avais des amis ou même parfois simplement des gens à qui parler, mais tous me détestaient, avant, les adverbes ne me faisaient pas peur, je les employais, ils étaient à mon service, je les dominais, et parfois je ne sais pas si c’en était, avant, la vie, qu’elle ait un sens ou qu’elle n’en ait pas, quelle différence cela faisait ? avant, c’était moi qui faisais le sens de la vie, avant, j’étais seul souvent, oui, je crois que je l’étais, peut-être même que je l’étais plus avant, mais je ne sais pas, avant, c’était avant, avant, il y avait des gens nouveaux, neufs, différents qui débarquaient dans ma vie, bien ou pas, je ne sais pas, avant, je passais du temps à regarder les gens que j’ignorais, les filles, souvent, les filles, surtout, avant, je parlais aux murs, peut-être que je le fais tout autant, maintenant, je ne sais pas, aucune idée, avant, je m’en souviens clairement, avant, je regardai une fille, assise en face de moi, mais de profil, à contrejour, je la regardai, et me dis je l’aime, ou je l’aimerai, est-ce qu’elle m’aimera, elle ? je ne sais pas, quelle différence cela fait, qu’elle m’aime ou qu’elle ne m’aime pas à présent que je sais qu’elle m’aimera ? avant il y avait des gens que j’avais envie de tuer, avant, il y avait tout un tas de gens qui voulaient penser pour moi, décider pour moi, vivre pour moi, avant, j’étais peut-être moins seul que maintenant, c’est vrai, sauf que j’étais peut-être plus seul qu’avant, avant, est-ce que je comprenais quelque chose à quelque chose ? avant est-ce que je comprenais plus quelque chose à quelque chose que maintenant je comprends quelque chose à quelque chose ? avant, je ne me serais demandé si c’était une bonne idée de commencer toutes ces phrases, ou tout ce qui semble ressembler à des phrases par l’expression avant, avant, j’étais probablement beaucoup moins intelligent, avant, j’étais probablement beaucoup moins intéressant, mais comment se fait-il alors qu’il y ait moins de gens maintenant pour s’intéresser à un moi plus intéressant que celui d’avant auquel plus de gens s’intéressaient ? avant, si tu m’avais dit que ce que j’écrivais était intéressant, je t’aurais probablement étripé, aujourd’hui, quand on me dit la même chose, je fais comme si je n’avais pas fait attention, avant, je ne t’aurais probablement jamais adressé la parole, est-ce que c’était mieux avant ? je hais les gens qui se posent cette question est-ce que c’était mieux avant ? avant il y a des fois, je n’avais rien à dire, vraiment, maintenant, chaque fois qu’il me semble que je n’ai rien à dire et que j’ai envie de dire quelque chose quand même je trouve quelque chose à dire, et j’emmerde cette histoire d’avant et de maintenant, la vie est bizarre mal faite détraquée injuste vaine est-ce que c’est une raison pour mourir oui probablement alors pourquoi tu n’es pas mort déjà ? toute la question est là. Pas la réponse.

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