23.11.21

Je vis à une époque où la distinction entre vie privée et publique a été détruite (décidément Derrida aura mal fait de traduire Destruktion par déconstruction, c’est destruction qu’il fallait dire, littéralement). Or, on ne peut pas imaginer la restaurer — l’histoire ne revient pas en arrière — et, même si on le pouvait, ce ne serait pas souhaitable. S’il ne faut pas la restaurer, il faut la réinventer, sans passer par le modèle du dedans (privé) – dehors (public). 1) La frontière ne passe pas entre moi et l’extérieur de mon corps — ou s’arrête mon corps ? où commence-t-il ? 2) Le dehors n’est pas l’extérieur — je peux me sentir chez moi dehors et me sentir à l’étroit à l’intérieur, à l’intérieur de moi, c’est-à-dire. 3) Il y a une continuité entre le moi et le non-moi, disons, l’ego et la nature, l’individu et son environnement qui a) rend caduques ces notions, b) nous invite à quelque chose d’un autre ordre que celui de la distinction — raison pour laquelle il fallait dire destruction et non déconstruction car, si la déconstruction s’en prend aux oppositions binaires qui structurent la métaphysique occidentale, elle ne nous en débarrasse pas, parfois même les renforce, quand elle n’introduit pas de nouveaux dualismes. Alors qu’il faut passer à autre chose, tourner la page, détruire, que ce soit ce que Heidegger ait voulu ou non, après tout, ce n’est pas notre problème, que ce soit, en ce qui concerne la distinction entre privé et public, ce que les responsables aient voulu, ce n’est pas notre problème. Il faut saisir les chances que l’histoire nous offre, même malgré elle, même contre elle. 4) La frontière ne passe pas entre l’esprit et la nature, mais entre l’individu et la société : il y a des formes qui doivent être hors de portée de la société et, peut-être, d’ailleurs, « la nature » fait-elle partie de ces formes. La nature n’est-elle pas une forme que prend l’individu ? L’individu n’est-elles pas une forme que prend la nature ? 5) « L’individu » est, par rapport à la société, dans la même position que « la nature » : elle nous menace. Pour dire, notamment, que si, dans ces pages, la réflexion générale ne se sépare pas de la réflexion singulière, la philosophie, de l’intime (pour employer des gros mots, mais l’on ne peut pas toujours faire autrement ; il ne faut pas être la victime consentante du syndrome de Swann), c’est qu’il importe de penser les deux ensemble, pour faire la part des choses, pour délimiter d’autres espaces, cartographier d’autres territoires, mettre au jour de nouvelles continuités, exposer des ruptures, laisser passer, laisse tomber, prendre congé plutôt que position, abandonner, ramasser, faire et défaire, se faire et se défaire. L’écriture ici prend acte de la destruction de la frontière entre la vie privée et la vie publique et cherche les moyens, non de reconstruire une telle frontière, comme quand on édifie des murs pour empêcher les gens de passer, empêcher les gens de penser, mais pour savoir ce qui doit être à la portée de qui ou hors de portée de quoi. De même qu’il en faut en finir avec l’idée de la famille comme tribu, il faut en finir avec l’idée de la société comme grand inquisiteur. Les individus doivent pouvoir parler librement et, pour ce faire, il faut qu’on les laisse en paix. Si tu veux que la forêt croisse, il ne faut pas couper les arbres, car alors tu n’auras pas la forêt, mais le désert.

22.11.21

Afin de comprendre pourquoi je réagis de façon épidermique à une remarque que je considère comme abjecte, je tâche de coller entre eux des fragments de mon autobiographie. En substance, l’auteur de la remarque affirme qu’il n’a aucun scrupule à briser les rêves de ses élèves au nom d’une exigence de réalisme. Je suis issu de la petite-bourgeoisie cultivée et progressiste de gauche (je dis petite-bourgeoisie parce que le capital culturel était plus élevé que le capital financier, nous étions en quelque sorte à égale distance de la richesse et de la pauvreté). Mes parents étaient tous deux fonctionnaires de l’Éducation Nationale. Pourtant, entre le système scolaire et moi, rien n’a jamais été facile. À la fin de la moyenne section de maternelle, on m’interdit de passer dans la classe supérieure comme tous mes petits camarades parce que je n’étais pas assez soigneux. Au lieu de quoi, j’allai dans une classe intermédiaire, ce qui m’avait rendu profondément dépressif, ma mère m’ayant confié plus tard que, alors que j’avais toujours été propre, je ne l’étais plus. En CE1, ma maîtresse avait pour habitude, au motif que je n’écrivais pas bien, de jeter mes cahiers en travers de la classe en hurlant : « Ça me donne la nausée ! ». Au collège, les choses se sont bien passées, mon père enseignant dans l’établissement où j’allais. Au lycée, à l’issue de la première de mes deux classes de seconde, on me conseilla une réorientation en BEP ou CAP et, si mon père n’avait pas été enseignant, j’y serais allé les pieds devant. À la place, je quittai cet établissement, qui a fermé depuis lors, pour un autre où je persistais malgré tout jusqu’en classe préparatoire. Cette même année, j’en ai un souvenir très vif, ma professeure de français avait raillé en classe ma lippe baveuse. Il faut dire que je m’ennuyais à mourir tant son enseignement était nul. Elle était, qui plus est, d’une laideur répugnante. Lorsque j’ai échoué à l’oral de l’Agrégation de philosophie, alors que j’habitais à Marseille, rien n’a été fait pour regrouper les quatre examens que j’ai dû passer à Paris, ce qui m’a contraint à faire autant d’allers-retours entre Marseille et Paris pour passer les épreuves, et à louer autant de chambres d’hôtel (le tout payé par mes parents d’enfant favorisé). Ce n’est bien évidemment pas pour cela que j’ai échoué à l’oral de l’Agrégation, ce n’est pas ce que je veux dire, même s’il est certain que cela n’aide pas à réussir. Ce qui est justement, me semble-t-il, le problème du système scolaire. En fait, je ne me suis jamais senti en marge du système. Par mes origines sociales, rien ne me destinait vraiment à l’être. Or, il se trouve que je m’y suis toujours trouvé, relativement, bien entendu, pas radicalement, je ne suis pas exclu, mais je ne suis pas inclus non plus. Quand je travaillais chez G., j’y étais employé comme magasinier, et ne suis jamais vraiment parvenu à aller au-delà de cette condition (raison pour laquelle j’ai finalement démissionné). Pourtant, peu d’employés de la maison d’édition, du magasinier au pdg, j’entends, ont publié autant de livres que moi. Si je ne suis pas inclus dans le système, je n’en suis pas exclu non plus. Et pourtant, tout semble indiquer que je n’y ai pas ma place. Pourquoi ? Comme l’explication n’est pas sociologique, il faut en chercher une autre. Peut-être que je ne suis pas comme tout le monde, mais je n’ai jamais cherché à ne pas l’être, je suis simplement comme je suis, ce qui ne convient pas, force est de le constater. De fait, la fonction de la société n’est pas de permettre aux individus d’être comme ils sont, mais de les normaliser. Quand ce processus échoue, les individus ne sont pas nécessairement exclus (ils le sont si des raisons sociologiques viennent renforcer ce phénomène), mais ils ne peuvent pas tout à fait être inclus. Or, cela se produit au détriment de la société même. À force d’exclure pour normaliser, l’équilibre entre innovation et reproduction se rompt — aucune société ne peut être totalement normalisante ni totalement innovante, c’est la tension entre les deux tendances qui lui permet d’évoluer, de progresser. Or, à force de normaliser, la société finit par s’ossifier, elle souffre d’une trop grande rigidité, et perd en vitalité. L’invention y est de plus en plus rare, les formes sont dégradées, soit qu’elles ne correspondent plus à rien, soit qu’elles soient importées de l’étranger. À la civilisation succède non pas la barbarie, mais une perte de dynamisme. La civilisation valorise des formes d’expression tautologique (sport, cultures populaires, etc.), lesquelles n’offrent qu’un progrès apparent, mais pas d’évolution réelle (le succès du footballeur ne profite qu’à lui, par exemple —le fait qu’il fasse gagner de l’argent à ses employeurs n’étant qu’un bénéfice à terme immédiat —, tandis que le succès du scientifique profite à la société tout entière, voire à l’humanité dans son ensemble). La question de l’équilibre entre innovation et reproduction est une question décisive, mais chacun des partis qui s’opposent à ce sujet considère qu’il s’agit d’une alternative (ou bien l’innovation ou bien la reproduction), alors qu’il s’agit d’un équilibre en tension, on pourrait dire d’un équilibre instable, ou d’un déséquilibre relatif. D’une fragilité qui demande de l’intelligence. Laquelle fait souvent défaut.

21.11.21

Je me suis enveloppé dans une couverture de sorte que, assis en tailleur comme je le suis, là sur mon fauteuil, j’ai l’air d’un oracle, d’une Pythie mâle et délaissée, que personne ne vient jamais consulter, mais que rien n’empêche pas de prophétiser. Cassandre, écrit Lycophron, mâchait du laurier (δαφνηφάγων φοίβαζεν ἐκ λαιμῶν ὄπα, Σφιγγὸς κελαινῆς γῆρυν ἐκμιμουμένη — mâchant du laurier elle phoïbisait d’une voix semblable au sombre Sphinx). Dehors, il pleut, mais je n’ai pas envie d’en parler, pour en dire quoi, que les jours se suivent, qui ne se ressemblent pas ? On ne peut pas chasser la banalité de la vie — la banalité est la forme que prend la vie au jour le jour —, mais on peut la chasser de nos esprits. J’entends des voix, mais ce n’est pas Απόλλων Φοῖβος qui me parle. Rien que les cris des voisins que je ne comprends pas, n’ai pas envie de comprendre. Je fais des expériences avec le noir, l’indifférence, le mépris (dans sa version superbe) : que les choses aient lieu, puisqu’il semble qu’on ne puisse pas faire autrement, qu’on ne puisse rien faire d’autre que des choses, que les choses aient lieu, mais qu’elles aient lieu sans moi. Je n’ai pas à m’en soucier, pas à me sentir concerné, pas à participer (ni pour affirmer ni pour nier). Je lève la tête, quitte mon écran du regard, les gouttes qui perlent au bas de la rambarde de fer gris, trait tiré sur l’horizon idem, si on les laissait ainsi couler, formeraient dans quelques dizaines de milliers d’années une paroi de pierre sur laquelle nos lointains descendants traceraient des signes pour s’inventer une histoire, mythes inspirés de leur virginité pariétale. Pour nous, il y en a tant (de signes, pas de parois vierges) que nous ne parvenons pas à les déchiffrer, n’entendons rien, fatigués que sont nos yeux avant même d’avoir lu. Hier, ces jeunes gens assis sur les portières aux vitres ouvertes de leurs véhicules de luxe en location, poussant des cris, faisant hurler les avertisseurs et cracher les moteurs, drapeaux de l’Algérie et youyous dans les rues de Marseille, les observant avec réserve, je ne me suis pas demandé ce qu’ils cherchaient : si je l’avais fait, je me serais peut-être dit qu’ils étaient différents des autres, qu’ils cherchaient à affirmer cette différence (le fait du drapeau, par exemple), alors que non, ce n’est pas vrai, ils sont comme tout le monde, tout le monde veut se faire entendre, tout le monde veut se faire reconnaître, afficher sa réussite, son bonheur, surtout quand ils sont feints, faux, factices. Tout le monde veut dire la vérité, surtout quand c’est un mensonge. Pas comme qui parle et que personne ne croit.

20.11.21

Les pieds dans l’eau, l’illusion semble parfaite, si parfaite qu’on voudrait la tenir pour vraie, mais que cela ferait-il sinon ajouter une illusion supplémentaire, une illusion sur une illusion, et ainsi de suite à l’infini ? Il fait beau, l’eau est douce, claire et délicieusement salée, la plage est déserte ou quasi, le nageur est poli, il y a bien une chienne horrible, du genre qui ressemble à une grosse ourse en peluche, une chienne ridicule à qui sa maîtresse dit allez Coda va voir papa, papa qui est un homme, bien sûr, pas un chien, sur terre, les papas et les mamans des chiens sont des êtres humains, pas des chiens, et puis aussi un type qui vient cracher son odeur d’herbe à fumer sur les gens qui n’ont rien demandé, mais cela ne nous empêche pas, Daphné et moi, ne nous empêche pas d’être Athéna et Poséidon, Poséidon qui, depuis que les humains ont inventé le bateau à moteur, a bien du mal à se faire craindre des lointains descendants d’Ulysse, ne nous empêche pas d’être Artémis et Hermès, qui a volé le feu d’Hestia pour remplacer le feu d’Héphaïstos qu’il met à la place de celui d’Hestia, avec pour conséquence que le foyer d’Hestia brûle trop fort et celui d’Héphaïstos, pas assez, quel farceur, cet Hermès, c’est vraiment le dieu des voleurs ! et même, sur le moment, je ne pense pas que ce nom propre, Coda, est emprunté au vocabulaire musical, auquel probablement, papa et maman ignorent tout, non, je n’y pense pas, je ne pense à rien, sinon que je suis ici, que nous sommes heureux, que la vie est belle, preuve que vraiment l’illusion est parfaite, malgré ces modestes désagréments, non, vraiment, tout semble parfait, et pourtant, les tortues meurent étouffées par les sacs plastiques qu’elles prennent pour des méduses. Mais pourquoi les tortues mangent-elles les méduses ? m’avait demandé Daphné. C’est vrai, quelle drôle d’idée. C’est que vivre, c’est une drôle d’idée, une fois que l’on a commencé, sauf exception, on ne veut plus s’arrêter, et il est impossible de revenir en arrière, l’histoire ne revient jamais en arrière, elle avance, comme nous, inexorablement, qui sommes destinés à mourir. L’illusion est parfaite, parfois, c’est vrai, et cette illusion est peut-être la cause de cette force qui nous pousse en avant, à continuer de vivre. Sans cette illusion, tout s’effondrerait comme de démesurés édifices de béton sous le poids de leur construction. Mais nous tenons bon, nous avançons, parfois, comme dans l’histoire des tortues et des méduses, nous étouffons, mais nous passons outre, en avant, telle est la cinétique de l’histoire.  

une constellation

Extase au prix du marché.
Il n’y a pas plus de vérité ici
qu’au fin fond de la galaxie.
Ton corps est comme une constellation,
et je cherche avec mon ontologie binaire
comment en faire faire le tour.
Je pense au mot sanctuaire,
et m’étonne qu’il puisse encore passer le pas
d’une bouche.
Ce ne sont pas des chars,
mais d’autres corps plus caverneux,
durs parfois :
ils cherchent la lumière, peut-être,
mais d’où vient-elle —
qui sait ?
Lorsqu’il m’arrive de me sentir satisfait,
quelquefois, tu sais,
je me dégoûte.

— R.A. Singleton.

19.11.21

Te rendant compte que tu sais ce qu’il faut faire, si tu fais le contraire, à qui peux-tu t’en prendre ? Pas seulement à toi-même, certainement pas, tout étant fait pour te pousser à la distraction (divertissement). J’en prends conscience, et je me sens sale, bête. Non, en fait, je me sens comme tout le monde. Et c’est pire que tout ? Oui. Je sais que je suis comme tout le monde, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais c’est une sorte de savoir implicite : j’ai beau savoir que je suis comme tout le monde, je n’y pense pas tout le temps et, durant le temps que je n’y pense pas, je peux me laisser bercer par l’illusion que je ne suis pas comme tout le monde. Je n’entretiens pas cette illusion, je ne me dis pas : Ah, quelle chance j’ai, moi, de n’être pas comme tout le monde. Mais c’est ainsi que, d’une certaine manière, je me comporte. Je me sens sale quand le monde me rappelle que je suis comme tout le monde ; c’est sa façon à lui de m’humilier. De nous humilier. L’injonction sociale à avoir un avis, une opinion, à prendre position sur tel ou tel sujet participe de cette humiliation, qui est le cœur de la vie sociale. Il faut humilier les individus jusqu’à ce qu’ils finissent par céder, jusqu’à ce qu’ils renoncent à exister, jusqu’à ce qu’ils abandonnent leur impersonnalité pour se vêtir de cette personnalité sociale (prête à porter) qui leur permet d’exister dans l’époque à laquelle il leur est donné de vivre. Les avis sur les sujets d’actualité, les opinions politiques, les prises de position humanitaires ou anti-humanitaires ne diffèrent pas des notes qu’on donne au livreur de pizza, aux mails d’insulte que l’on envoie parce que l’on est mécontent du service public, elles structurent cette personnalité sociale qui nous permet d’être quelqu’un et, si nous ne le sommes pas, parce que nous n’avons pas un vrai métier, une grosse voiture, des dizaines de partenaires avec qui nous faisons « juste du sexe », ne partons pas en vacances à l’autre bout du monde, refusons de nous gaver d’antidépresseurs, nous font nous sentir seuls, bêtes, isolés, sales, minables. L’être humain est impersonnel, c’est le monde social qui lui confère une personnalité. Par impersonnel, j’entends dire que, si nos frontières sont claires — à chaque instant de notre existence, elles le sont, mais il n’y a rien qui ressemble moins à un instant de notre existence qu’un autre instant de notre existence —, elles ne sont pas fixes, elles fluctuent, changent avec le temps (le temps qu’il faut le temps qu’il fait le temps qui passe). Qui est cet être là que je vois sur cette vieille vidéo, lui qu’on appelle comme moi, qui me ressemble, mais que je ne suis pas, ne suis plus ? L’ai-je seulement jamais été ? Qui je suis, cela s’arrête-t-il avec mon corps, au bout de mes doigts, de mes orteils, de mes cheveux ? Mon corps est-il ma limite ultime ? N’est-il pas vrai que je me diffracte ? Nous apprenons à avoir une personnalité, nous conformons à l’image que l’on a de nous, faisons ce que l’on attend de nous. D’une certaine façon, c’est indispensable pour vivre : un être humain hors de la société de ses semblables a une espérance de vie très limitée. Mais c’est aussi une forme de l’enfer bien réel que l’on nous impose, ces limites que l’on nous impose. Il ne faudrait plus dire un mot sur rien. Ne plus juger de rien. Ne plus préjuger de rien. Ne plus avoir d’avis, d’opinions, délaisser tous les systèmes de valeurs dont nous nous sommes convaincus qu’ils constituent la meilleure part de nous-mêmes, les laisser pour ce qu’ils sont, des encombrants, nous défaire de toutes les couches sédimentées qui forment notre personnalité, pas simplement pour le plaisir de jouer à ce jeu raffiné qu’est l’ἐποχή, pour le plaisir de suspendre, d’interrompre, mais pour sentir les choses en tant que choses, comme nous ne nous autorisons jamais à les sentir. Parce qu’il y a toujours quelqu’un pour nous dire quoi, pour nous expliquer le monde, la vie, la pensée, le sexe, la politique, la famille, les loisirs, la nourriture. C’est compréhensible : on peut être payé pour ça. Qui est prêt à payer quelqu’un pour dire qu’on doit foutre la paix aux gens ? Personne. Ne plus avoir de personnalité, n’être plus qu’une impersonnalité qui se diffracte, cela ne coûte rien. C’est libre de droits. Gratuit.

admirateur érectile

La lumière de la salle de bains
— blanche à contre-jour —
illumine ton derrière aux minces courbes.
Gracile, tu jettes un pas de danse vers la cabine de douche,
et loin de moi (trop), admirateur érectile,
photographique.
Ne fût le réveille-matin,
j’eus passé la journée ainsi,
dans les songes de mes systèmes
métaphysiques, évanescents,
sous le jour de ta présence en chair et en os,
désirant, demeurant en vie,
fantasmé des mondes meilleurs, des destinées
artificielles, certes, mais tellement plus vraies que celles
qui attendent nos semblables,
et leur corps morts, disparaissant.
Je regarde l’image, quelques heures après, de peur de l’oublier ; —
mais comment, comment envisager l’impossible ?

— R.A. Singleton

18.11.21

Rêvé de M. cette nuit. (Sans doute parce que, il y a quelques jours, j’ai vu une photographie de son fils, I., dont la ressemblance avec elle m’a frappé de manière troublante.) Dans le rêve, Nelly formait avec M., et une tierce dont je ne voyais pas le visage parce que ma tête reposait sur ses genoux avec une langueur voluptueuse, une sorte de harem de femmes intelligentes que j’entretenais de mon journal. La réalité est peu comparable à cette douce sensualité mentale. Pour échapper au confinement miniature que nous impose le statut de cas contact de Daphné, nous sortons nous promener après avoir travaillé toute la matinée. Dans le jardin où nous arrêtons nos pas pour faire un peu de balançoire, divers tapis — de yoga de l’homme qui fait des assouplissements, de prière de la femme qui fait des génuflexions —, divers exercices du corps dont l’accomplissement rituel a de quoi laisser incrédule. Et moi qui traverse ce paysage multiculturel improvisé, avec mon enfant pas malade mais confinée, je pense à la solidarité évoquée par Walter Benjamin entre culture et barbarie. Oh, je sais, les contextes ne sont pas les mêmes, et moi, je ne me suiciderai probablement pas dans quelques mois, même si je me souviens avoir écrit un texte sur Portbou, Portbou et Blanes, je sais que ce n’est même pas de cela que parle WB, qui évoque le rapport de forces infiniment inégal entre les vainqueurs et les vaincus, et que toute œuvre de la culture est barbare parce qu’elle se fait au détriment de la masse d’exploités, mais je suis frappé par l’entrelacs des contraires (et le ton de WB que semble parfois ventriloquer Adorno). Je me dis : quels fruits cette pensée aurait-elle donnés si elle s’était délestée des poids idéologiques qui, d’après moi, la lestaient ? On sent percer derrière les concepts (« matérialisme », « dialectique »), une force qui porte beaucoup plus loin qu’eux, et c’est de cette force que nous avons besoin aujourd’hui (comme hier), pas de l’idéologie. Rêve, veille, d’ailleurs, c’est de cela qu’il s’agit chez WB, et c’est toujours de cela qu’il s’agit : comment entrelacer les contraires, comment faire briller dans la veille l’éclaircie du rêve. Dans sa chambre, j’entends mon enfant qui fait du cheval sur l’accoudoir du canapé. La récréation a assez duré.

17.11.21

À Daphné qui, sur le chemin de l’école où je vais la chercher en début d’après-midi, sa classe ayant fermé pour cause d’enfant ayant contracté le virus, me dit que je n’ai pas un vrai métier, je peux difficilement donner tort. Si la formulation me semble avoir quelque chose de désobligeant, c’est que je l’entends avec les oreilles d’un adulte et non avec celles d’une enfant. Comme aurait dit Morton Feldman à propos de sa musique, je l’entends avec mes oreilles et pas avec les siennes. Preuve, soit dit en passant, qu’en musique, il ne s’agit jamais que de musique, sinon qui aurait envie d’en écouter ? C’est vrai que je n’ai pas un vrai métier, et par là elle entend que je ne sors pas de la maison le matin pour aller travailler dans un bureau avant de rentrer à la maison le soir, ce que j’imagine être le mode de vie des parents de ses camarades, mais, n’était la question de l’argent, que je ne gagne pas en ce moment, je serais enclin à dire qu’un faux métier comme le mien vaut mieux qu’un vrai métier comme le leur, le mien de métier, en effet, s’il a statistiquement peu de chances de changer le monde a statistiquement plus de chances de changer le monde que le métier des gens qui vont au bureau, et cela, je ne sais pas si Daphné l’a bien compris (est-ce le moment pour elle, d’ailleurs, de le comprendre ? je ne le crois pas), mais c’est l’occasion de lui dire que le plus important, c’est de faire un métier qu’on aime, ce à quoi elle me répond qu’elle veut faire maîtresse (nouvelle idée) et créatrice de mode (idée qui lui trotte dans la tête depuis plus d’un an déjà comme peintre, artiste, quoi). Bref, il ne faut pas gagner sa vie, il faut la vivre, ce qui est à la fois autrement plus simple et autrement plus difficile. Autrement plus simple parce qu’il suffit de faire ce que l’on aime faire, autrement plus difficile parce que la société n’a aucune envie que ses membres fassent ce qu’ils ont envie de faire, mais ce qu’elle attend d’eux qu’ils fassent. Jeff Bezos, ainsi, qui explique que la planète va se transformer en parc d’attractions qu’on visite comme Yellowstone (il dit Yellowstone parce qu’il est américain, s’il avait été français, il aurait dit Disneyland), les industries se déplaçant dans l’espace pour garantir la croissance nécessaire au développement de l’espèce humaine ne dit pas autre chose : vous ferez ce qu’on vous dit de faire, que cela vous plaise ou non. Ce qui est intéressant dans les propos de Jeff Bezos, c’est que, se pensant comme un maître du monde, il dit ce qui lui passe par la tête sans trop réfléchir (ayant réussi à amasser des quantités obscènes de dollars, ce qui est la preuve qu’il est un double génie — c’est un génie et c’est un génie qui a réussi sa vie —, il s’imagine que toutes les idées qui lui passent par la tête sont géniales), et qu’ainsi on n’a pas affaire à un discours stéréotypé par les préjugés d’une classe, d’une époque, d’une ethnie, d’une politique. Se pensant comme un maître du monde, il ne s’interroge pas sur la question fondamentale de cette science-fiction capitaliste : de quel droit irions-nous coloniser l’espace pour y développer nos activités ? L’idée que les êtres humains disposent d’un droit quelconque sur la planète qu’ils ont colonisée est déjà discutable, mais l’idée de coloniser l’univers entier l’est d’autant plus que nous sortons ici de notre écosystème. Jeff Bezos a un vrai métier, ce qui fait que, quand il parle, les gens l’écoutent. C’est dommage. Si les gens écoutaient les gens qui n’ont pas de vrais métiers, ils pourraient se poser les bonnes questions. Mais les bonnes questions n’intéressent personne, seul ce qui est au cœur de vrais métiers intéresse tout le monde : l’argent et le pouvoir, non de tous, les gens qui ont de vrais métiers ne travaillent pas pour eux-mêmes, mais pour les autres, la minorité absolue : les vainqueurs de l’histoire. Qui fera enfin l’histoire pour la majorité absolue ? Quand ferons-nous enfin l’histoire pour les perdants de l’histoire ?

16.11.21

Enregistre ma voix pour Antoine (épiphanies négatives) parce que, à quelque 700 kilomètres de distance, nous avons eu la même idée. Parfois, et ceci est une sorte de commentaire sur l’expérience que je viens de faire pendant l’enregistrement, parfois, on comprend que la colère doit sortir pour ne pas être dirigée vers l’intérieur (ce sont des sortes de métaphores que j’emploie) afin que ce dernier reste disponible, ouvert, libre pour l’action, ce qui doit être fait, l’œuvre. Dans ma tête, tout est clair, en ordre. Faisant ce que je fais, je suis là où je dois être. Un acte accueille une métaphore, l’enveloppe, et la dépasse. Je n’ai pas à trouver ma place au monde, ni à attendre qu’on m’en assigne une, mais faire cela pour quoi je suis fait. Quand j’essaie d’avoir des opinions comme les gens en ont (quand ils ont fait des études, ils appellent ces opinions des valeurs ou des systèmes de valeurs, mais ce ne sont jamais que des opinions), je me rends bien compte qu’elles sont ineptes, qu’elles passent à côté de l’essentiel, que je ne devrais pas appeler l’essentiel, pas plus que la réalité, mais ce sont les mots qui me viennent à l’esprit parce que ce sont les mots avec lesquels j’ai appris à penser, et il ne faut jamais cesser d’apprendre à penser autrement. Je me rends compte que je dois me passer des opinions parce que les opinions sont faites avec les concepts et les pensées des autres (leurs valeurs, leurs systèmes de valeurs). Dans le texte que j’ai enregistré pour Antoine, il est question d’une pierre prélevée dans un cimetière, et j’ai voulu être semblable à la pierre, trouver l’éloquence de la pierre. Ne plus avoir la moindre opinion, parvenir à ce degré de conscience où être moi-même ou me dissoudre, continuer d’être Jérôme Orsoni ou devenir la pierre, c’est exactement la même chose, et par chose, je n’entends pas chose, mais expérience. Écrire — faire l’expérience d’une forme de conscience où l’identité et la différence sont indifférentes : je peux dire que la pierre et moi, nous sommes une, que la pierre et moi, nous sommes deux, qu’ensemble, nous formons une tierce chose, que la pierre devient moi dans ma conscience mouvante, que je deviens la pierre dans sa inertie matérielle, cela n’a aucune espèce d’importance, ce ne sont que des manières — impropres, toutes — de dire l’expérience, et la manière de dire l’expérience, c’est le poème. Et le poème est l’expérience.