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10.2.20

Ces pages que je n’ai pas tout à fait réussi à relire, aurais-je mieux fait de ne pas les écrire (en un sens, cela revient au même) ou de les écrire à l’ordinateur (pour parvenir à les relire) ? Sauf que, si je ne les avais pas écrites, je ne les aurais pas écrites et, si je les avais écrites à l’ordinateur, je ne les aurais pas écrites. Donc, il fallait que je les écrive à la main dans mon carnet noir, quitte à ce qu’elles soient illisibles, quitte à ce que je ne puisse pas les relire. Peut-être que je perds mon temps à écrire toutes ces choses (les phrases dans les carnets et les phrases sur les phrases dans les carnets). C’est vrai, personne ne me lit, même pas moi, puisque c’est illisible. Ce n’est pas vrai, parce que c’est constitutif, d’une illisibilité, certes, mais aussi d’une pratique, d’une invention du texte, de soi, de la vie, de l’écriture en tant que telle et en tant qu’elle tient une place et joue un rôle dans une vie — la mienne, en l’occurrence. D’un côté, on pourrait se dire : si on ne peut pas relire ce qu’on écrit, à quoi cela sert-il de l’écrire ? De l’autre, on finit par se dire : mais ma vie ne serait pas la même si je n’avais pas écrit cette phrase, c’est-à-dire : si je n’avais pas cette pratique d’écriture-là. Ce qui signifie, en un double sens, que je crois à la fois à l’art pour l’art et à l’art pour la vie, à la fois à l’art en tant que forme autotélique et à l’art comme puissance vitale, l’art comme esthétique pure et l’art comme éthique. Ce qui peut sembler un grand écart, à moi, ne me le semble pas. La dimension esthétique a une dimension éthique et la dimension éthique, une dimension esthétique. Créer des formes autotéliques a une dimension morale et créer des formes allotéliques, une dimension esthétique. Ce qui signifie, en somme, que les phrases mal écrites gâchent l’existence et qu’on ne fait pas la morale avec des phrases mal écrites. Ou positivement : qu’il faut bien écrire pour bien vivre et qu’il faut bien vivre pour bien écrire.

Théorème. Un vers va toujours (au moins) par deux.

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6.2.20

N’est-on pas malheureux parce qu’on ne sait pas être heureux ? On ne sait pas le savoir, on ne sait pas quand on l’est, en réalité, on s’imagine quelque chose d’extraordinaire, alors que, peut-être, non. Tout à l’heure, je roulais en voiture et je regardais autant que la vitesse le permettait les vieux que je croisais dans leur Porsche Cayenne ou je ne sais pas trop quel modèle encore plus gros. Peut-être qu’ils sont heureux. Oui, c’est vrai. Mais ils sont moches. Est-ce que la laideur n’annule pas le bonheur ? Je me suis arrêté dans un café pour déjeuner. Ce n’était pas bon, je ne voulais qu’un sandwich et un verre de bière et je me suis retrouvé avec le plat du jour, et un verre de bière, ce n’était pas mauvais non plus, ce n’était rien, alors ce n’était pas grave, ce qui n’était pas rien, en revanche, c’était l’endroit où je me trouvais, pas le lieu, l’endroit, précis, face au soleil d’hiver, agréable douceur, simple plaisir d’être là où j’étais et de trouver que c’était bien et que c’était beau. C’est à ce moment-là que je me suis demandé si on n’était pas malheureux parce qu’on ne sait pas quand on est heureux, parce qu’on n’est pas capable de savoir quand on est heureux. Alors qu’après tout, il n’y a pas de raisons que ce soit plus difficile de savoir quand on est heureux que de savoir quand on est malheureux. Comme on sait, comme on sent, quand on est malheureux, on est malheureux. Comme on ne sait, comme on ne sent, quand on est heureux, on est malheureux. Moralité : on est toujours malheureux. J’ai pris la photographie du ciel à ce moment-là, et c’est vrai que si l’on ne voit pas que tout autour, ce n’est pas beau, tout autour, ce ne sont que des constructions qui s’accumulent, lotissements les uns à la suite des autres, qui pullulent, là, à ce moment-là, il y avait un plaisir esthétique, une satisfaction éthique, à être là, tout simplement. Même ce type qui est passé en me criant fait bon là, pas vrai ? n’a ruiné ni l’un ni l’autre. J’ai écrit l’ébauche d’un poème pour noter les impressions désagréables qui m’avaient accompagné tout au long de ce trajet en voiture entre les Bouches-du-Rhône et le Var, l’évidence du béton galopant, l’invasion des lotissements, partout les mêmes bâtis stéréotypés, qui tiennent lieu d’urbanisme, et la certitude qu’on ne peut pas revenir en arrière, pas avant très longtemps, parce qu’il n’y a pas d’arrière, tout est maintenant. Pas la moindre anticipation, simplement la construction de blocs de béton qui ont l’apparence de la Provence. La Provence défigurée par son imitation. La Méditerranée défigurée par son imitation. Partout dans le monde, la même chose, la même absurdité. Le monde défiguré par son imitation. Est-ce qu’on est malheureux parce qu’on ne sait pas quand on est heureux ? Et que, dès lors, on imite quelque chose qu’on s’imagine être le bonheur. Comme les vieux au volant de leurs énormes Porsche Cayenne ou je ne sais pas trop quoi comme modèle encore plus gros (ou plus petit, passé un certain seuil, cela ne fait plus de différence, si ?). Est-ce que la taille de la voiture grandit en proportion inverse de l’espace dans lequel il nous est donné de vivre, de la superficie qu’il nous est donné d’habiter, de l’air qu’il nous est donné de respirer, du temps qu’il nous est donné de jouir, penser, exister ? Manger, boire, lire, faire l’amour. Est-ce qu’on est malheureux parce qu’on ne sait plus manger ni boire ni lire ni faire l’amour ?

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5.2.20

Trois ans et un jour que je tiens ce journal. Combien de fois me suis-je demandé pourquoi je le continuais, pourquoi je n’arrêtais pas purement et simplement de l’écrire, et définitivement d’écrire ? Sauf qu’il est toujours là. Malgré le monde effrayant dans lequel il est écrit, malgré le monde effrayant dans lequel donc je vis. Monde d’autant plus effarant que, souvent, j’ai le sentiment que personne ne s’aperçoit que ce monde est invivable. Impression que tout le monde dort et que tu es le seul éveillé. Ou l’inverse. Évidemment, c’est faux. Mais c’est une impression, pas une vérité. Est-ce que, vraiment, les gens croient que ce qu’ils disent a un sens ? Comme ce traducteur connu qui se met à écrire pour dire qu’il ne sait pas de quoi il parle mais qu’il a quand même quelque chose à dire sur le sujet, et entreprend de le dire. Parce qu’il faut avoir — à tout prix — un avis sur le sujet, surtout si celui-ci te permet de débiter la litanie des conséquences illogiques de ta pétition de principe, de donner libre cours à l’expression de ta conception sclérosée des choses, du monde, de tout. La jouissance du directeur de conscience. Est-ce que c’est de ça que j’ai envie de parler ? Est-ce là-dessus que j’ai envie d’écrire ? Non. En ce moment, mes poèmes parlent de la mer, du ciel, de l’atmosphère, de la certitude d’exister, du doute qui porte sur elle, du temps qu’il fait, de l’effet que cela fait de se rendre compte que tu es dans ce monde-ci, que tu vis ici même à cet instant précis. Au lieu de discussions stériles sur de prétendus principes universels, dont il ne sort jamais qu’un peu plus d’insultes, un peu plus de haine, un peu plus de violence, un peu plus de bêtise, l’étrangeté de la conscience d’être à un certain moment à un certain endroit. Tout cela à la main, stylo noir dans les cahiers noirs et gris, ou encre bleue dans le cahier blanc. Partout, chacun hurle sans que personne n’écoute. Moi, ici, j’écris des poèmes. Est-ce la meilleure réponse que j’ai trouvée à donner à l’effroi du monde ? Tout à l’heure, quand je suis allé chercher Daphné au club où elle fait du sport le mercredi, une des monitrices m’a dit que, parfois, elle n’écoutait pas, et que si on la laissait, elle s’absenterait (ce ne sont pas les mots exacts qu’elle a employés, c’est moi qui traduis). Après avoir parlé un peu avec elle, Daphné m’a dit qu’elle regardait le ciel, qu’elle avait eu envie de regarder le ciel, et qu’on lui donnait des ordres, pour rentrer, alors qu’elle voulait rester dehors. À table, ce soir, j’ai demandé à Daphné ce qu’elle avait vu dans le ciel, quand elle l’avait regardé. L’éternité du ciel, m’a-t-elle répondu. Des planètes. Mille astres.

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31.1.20

Comme toutes les photographies déclenchent des réactions d’hystérie plus ou moins contrôlées, je me suis dit, le mieux, c’est peut-être de supprimer les photographies, d’effacer celles qui existent et d’empêcher la production de nouvelles photographies ou, du moins, leur diffusion. Plus de photographies, plus d’hystérie. Ce serait simple mais, en l’occurrence, un peu trop simple, je le crains. Le problème, ce ne sont pas les photographies, mais tout ce que les gens projettent dessus, et ils projettent tellement de choses qu’ils ne voient plus ce qu’ils regardent, mais ce qu’ils ont envie de regarder, le monde comme ils ont envie de le voir. Devant une photographie, ce que tu vois, quand quelqu’un la regarde, ce n’est ce qu’il y a sur la photographie, ce que la photographie montre ou fait voir, mais la façon dont la personne qui la regarde voit le monde. On ne voit pas les photographies, on voit la vision des photographies. On voit des visions du monde. Moi, à vrai dire, les photographies, je ne les regarde plus. D’abord, il y en a trop, tellement qu’il est impossible de tout retenir, que chaque image semble se dissoudre dans une masse visuelle où rien n’est discernable. Tout finit par se ressembler. Qu’est-ce qui ressemble plus à une femme qui sourit qu’un homme qui sourit ? Qu’est-ce qui ressemble à une image violente qu’une image de non-violence ? Qu’est-ce qui ressemble plus à une image triste qu’une image joyeuse ? Les émotions, à force de s’exprimer, de se montrer et de se voir, n’ont plus le moindre sens. Combien de fois par jour, par mois, par an es-tu capable de t’émouvoir ? 100, 10000, 1000000 de fois ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Personne ne le sait au juste. Nous nous muons en un vaste peuple d’analphabètes, ignorant le sens des signes, contemplant à fleur de peau des images faites pour nous maîtriser, nous faire pleurer ou nous faire jouir, nous faire hurler ou nous faire rire. Que l’image bouge, ou qu’elle ne bouge pas d’ailleurs, et elle nous soumet à son régime analphabétique, plongée dans l’inconscience de soi, déversés que nous sommes dans ce flux visuel perpétuel. Jadis, raconte-t-on, la nuit, il n’y avait pas d’images. Sur les écrans où l’on pouvait en voir durant la journée, de petites boîtes que chaque famille ou presque possédait chez soi, passée une certaine heure, les images disparaissaient pour ne laisser voir à leur place qu’un écran noir parsemé de points blancs, comme de la neige tombant du ciel par une nuit très sombre. C’était l’heure d’aller se coucher. Sinon, de regarder fixement ce spectacle absent, ce néant de présence — quelque chose est là mais ce n’est rien. Quel sentiment étrange pouvait bien, alors, envahir le spectateur resté assis dans son fauteuil à regarder ce phénomène issu d’une technique des plus avancées ? S’endormait-il là, bercé par la chute de ces graves sans pesanteur ? Ou bien demeurait-il silencieux dans la contemplation d’une manifestation qui, ne manifestant rien, pouvait laisser le regardeur se manifester lui-même ? Rêverie de vieillard à laquelle on préfère désormais l’air hagard d’yeux crevés d’être sans cesse éclairés.

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30.1.20

Tout est très compliqué et, pourtant, tout est très simple. Peut-être s’agit-il de deux points de vue différents, mais ce ne sont pas deux points de vue contradictoires. Plutôt complémentaires. Comme face à une masse colossale de données à laquelle on s’imagine qu’il faut donner un sens unique. On ne trouvera jamais de sens unique. Cela ne signifie pas qu’on ne puisse rien faire pour autant. Qu’on ne puisse pas se frayer un chemin. C’est-à-dire : trouver une façon de faire à soi, trouver son être simple à soi, et s’y tenir. Une esthétique, une éthique, quelque chose qui te permette de continuer. De tenir bon aussi. Parce que rien n’est fait pour. Je crois même que tout est fait contre. Et que toi, il faut que tu tiennes bon contre ce contre. Est-ce que la négation de la négation est une affirmation ? Ne faut-il pas voir les choses dans l’autre sens ? Si tu n’as rien à affirmer, tu ne peux pas nier la négation. Tu ne peux pas nier ce qui te nie si tu n’affirmes rien. Qu’est-ce que j’affirme ? Écrire. J’ai réfléchi à ce que c’était écrire pour moi, tout à l’heure. Par opposition au rôle qu’on donne à l’écrivain : divertir et être un animateur culturel. Sensibiliser les publics à des problèmes contemporains. Partir en résidence hors les murs suivre le cours d’une rivière à dos de trottinette et en faire un roman en rentrant. Un auxiliaire artistique pour formater la conscience civique des gens. Quelqu’un de totalement inoffensif, mais engagé, évidemment. Contre les discriminations, les injustices, le mal que font les méchants. Évidemment, c’est une caricature, mais j’ai le plus grand mépris pour cette façon elle-même caricaturale de voir les choses et de les faire. Mais est-ce suffisant de nier quelque chose ? Non. Je ne suis pas un négateur. J’affirme avant tout. Écrire (j’emploie sciemment un verbe pas une catégorie comme littérature) a une dimension éthique et esthétique. C’est à la fois un travail sur la langue et sur soi-même. Je dis écrire parce que la littérature telle qu’on la pense aujourd’hui est quelque chose de très étroit. Alors que moi, quand je dis : « littérature », je pense : « tout ce qui s’écrit ». Travail sur la langue, travail sur soi, éthique et esthétique, enquête conceptuelle. Écrire.

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29.1.20

Impossible de comprendre quoi que ce soit. Tout le monde parle et rien n’est audible. À propos d’autre chose, quelque chose de bien plus microscopique, mais qui vaut aussi pour ce phénomène macroscopique auquel on assiste chaque jour devant le spectacle bâtard du monde, dans mes carnets secrets, aujourd’hui, j’ai parlé d’une espèce de leibnizianisme pessimiste : il n’y a que des monades, sans portes ni fenêtres, qui ne communiquent pas entre elles, mais développent la loi de leur propre série sauf qu’il n’y a pas d’harmonie préétablie, mais simplement un chaos fortuit. La fortuité du chaos en lieu et place de l’harmonie préétablie, c’est cela le pessimisme. Il n’y a pas d’échanges de sens et il n’y a pas d’ordre a priori non plus. Alors tout est voué à gésir dans la plus grande confusion, les plus aventureux essayant de se frayer un passage dans la jungle sémantique qui a envahi notre univers, tandis que les autres — les autres, en faut-il seulement parler ? Mais peut-être ai-je tort, peut-être que la jungle n’a pas envahi notre univers, peut-être qu’elle a toujours été là, moi, je ne fais que la découvrir pour mon propre compte, mais cela ne signifie en aucun cas que ce soit un phénomène nouveau. 

Sens des onomatopées dans le rouleau 17 des notes de chevet de Sei Shōnagon (« des choses détestables ») : gishi-gishi — grincement du petit caillou caché dans le bâton d’encre de Chine que l’on frotte sur la pierre de l’écritoire ; soyoro — résonnance de l’objet qu’accroche l’ami venu vous rendre visite en grand mystère coiffé d’un long bonnet laqué au moment où il s’en va troublé par la crainte d’être vu ; sara-sara vibration du store d’Iyo que le même soulève en sortant comme s’il voulait le mettre sur ses épaules ; soyo-soyo — bruit des pages froissées du cahier de l’homme qui, quittant son amie à l’aube, après l’avoir cherché à tâtons se cognant partout dans la chambre tout en marmottant : « C’est étrange ! », le fourre enfin dans son sein ; futa-futa — de même, si c’est un éventail, quand il l’ouvre tout grand et en frappe l’air avant de prendre congé.

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28.1.20

Aujourd’hui, j’ai écrit deux paragraphes dans un nouveau carnet. C’est rétrograde, non, ce mouvement, qui consiste, alors que tout est numérisé pour créer des chocs de simplification compétitive — c’est-à-dire : supprimer des emplois — à écrire dans des carnets ? La semaine dernière, par exemple, j’ai commencé un deuxième volume de mes carnets secrets. Tout passe par là en ce moment : l’écriture à la main. Ce qui ne répond pas à la question de savoir si c’est rétrograde ou non ? Enfin, tout, non, tout ne passe pas par là. Ce journal, en l’occurrence, je continue de le taper à l’ordinateur, et je ne pourrai pas le tenir autrement, il n’y a que comme cela que je puisse le tenir, ou plus précisément : il n’y a que comme cela qu’il tienne. Supposons que ce soit un mouvement rétrograde, la question qui se pose, dès lors, c’est de savoir si c’est un mouvement rétrograde qui me fait du bien ou qui me fait du mal. Est-ce que cela réduit l’écriture à une pure question de psychologie ? Sans doute, en partie, oui. Mais pourquoi faudrait-il ne pas se poser de questions psychologiques ? Comme si l’écriture n’était que forme pure, vide, reliée à rien de sensible. Non.
Le vent s’est mis à souffler. J’ai eu froid en fin de journée. J’ai allumé le chauffage, mais ce n’est pas cela qui me réchauffe vraiment. L’hiver, ou en n’importe quelle saison, mais le plus souvent l’hiver, quand j’ai froid, je fais couler de l’eau chaude sur mes mains, ni trop ni pas assez, juste un peu au-dessus de la température pas mesurée mais ressentie par moi de mon corps, pour me réchauffer. Un peu comme, en été, ce pourrait être en n’importe quelle saison, mais le plus souvent l’été, il arrive qu’on se passe de l’eau froide sur le visage et le cou pour se rafraîchir. Différentes saisons, différentes parties du corps.

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