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29.11.19

A-t-on idée de vivre dans une demi-conscience une demi-existence une demi-vie ? J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Il y aurait à faire autant de notations acoustiques que de notations climatiques. Le tout forme une atmosphère, mais je n’ai pas envie de la décrire. Dans mon carnet secret, je note des phrases secrètes. Tout est une question d’ordre des mots dans la phrase, d’ordre des phrases dans l’esprit, d’ordre de l’esprit dans le monde. On pourrait tracer une courbe ainsi, une courbe qui partirait ainsi du carnet secret pour s’accrocher à la destinée de l’univers. Nous en faisons tous partie. Nous y sommes tous pour quelque chose. Évidemment, tu le vois, ce qui intéresse la majorité de tes prochains et ce qui occupe la majorité de ton temps, tu le vois, si ce sont toutes des majorités, ce ne sont pas les mêmes majorités. Toi, tu serais plutôt l’infime minorité d’une minorité. Graphomanes sans nul droit de cité. Pas de voix au chapitre. Graphomane sans gramophone. En guerre contre les expressions toutes faites de l’immensité de l’expérience humaine réduite à presque rien, épluchures de la peau de chagrin, êtes-vous tout à faire d’accord plutôt d’accord plutôt pas d’accord tout à fait pas d’accord n’en avez-vous rien à foutre ? Le dire, ce ne serait pas exagéré, mais à quoi bon ? J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Crois-tu que si je me répète ces deux phrases un nombre suffisamment grand de fois, plus rien d’autre n’aura de sens ? Crois-tu que le monde, ou l’infime petite partie de l’infini univers que j’occupe et qui me préoccupe, sera enfin en paix ? Tu ne seras jamais en paix. Je ne serai jamais en paix. Ai-je écrit aujourd’hui dans mon carnet secret. Cela, au moins, je peux le dire, ce n’est un secret pour personne. Le reste, c’est impossible à trahir. Pas encore, patience, un jour tout sera élucidé. Crois-tu qu’un jour tout sera élucidé ? Ou bien, comme ce n’est certes pas un secret pour moi, la paix s’échappe dans l’espace laissé béant de cette impossibilité à tout élucider ? Si je pouvais tout élucider. Si tout pouvait être élucidé. Une éclaircie qui ne s’achève, pas l’ombre d’une ombre. Un monde invivable en somme, sans abri, sans refuge, éternelle canicule, esprit au soleil grillé de la vérité. Pas un nuage dans le ciel, pas une idée en tête. Que le ciel transparent sans rien. J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Mais il y a des nuages. Clairs. Plus ou moins gros. Pas menaçants. Si on les regarde attentivement, on dirait presque qu’ils donnent un sens à tout ce bleuté, sans eux, ce serait peut-être un peu creux toute cette étendue de bleu. Je ne dis pas ce que je ne dis pas, je n’aime rien tant que le bleu pur du ciel immaculé. Mais ne finirait-on pas par s’ennuyer devant tant de clarté ? Il faut aussi des idées bizarres, des idées qu’on ne comprend pas, comme de faire l’inventaire des monstres dans les Mille et une nuits, traduire des langues qu’on ne maîtrise pas, s’imaginer en un endroit où l’on n’est pas. S’aventurer. S’éloigner. Flotter dans l’atmosphère. Bonne journée.

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28.11.19

Je crois avoir circonscrit l’étendue du problème. La voici : tu ne peux pas aimer les progressistes parce que ce sont des abrutis et tu ne peux pas aimer les réactionnaires parce que ce sont des abrutis. Or, comme tout ce que les progressistes et les réactionnaires veulent c’est que tu choisisses ton camp pour que cette lutte absurde qui seule justifie leurs existences continue éternellement, et que toi tu affirmes que choisir son camp, c’est être un imbécile, eh bien, personne ne t’écoute. Tu parles tout seul dans le vent. Qui aujourd’hui s’est mis à souffler, et fort, qui plus est. L’étendue du problème de quoi ? tu me demanderas. L’étendue du problème de l’époque, je te répondrai. Époque qui ne veut surtout pas penser, mais hurler, chacun voulant faire le plus de du bruit possible de tout son être parce que c’est là, pour nous, la seule façon connue d’exister. Nous applaudissons et nous huons à chacune des prises de position de quelque figurine pixélisée célèbre (c’est-à-dire que nous passons notre temps à cela, applaudir et huer, parce que nulle figurine ne la ferme jamais). C’est tout ce que nous sommes capables de faire. Te rends-tu compte au moins de notre faiblesse ? Te rends-tu compte au moins de notre infirmité ? Sans doute pas, sinon tu ne parlerais pas. En pressant de simples et immatériels boutons, quant à moi, je masque des pans entiers de la réalité. C’est d’une évidente lâcheté, mais que puis-je faire ? Il est impossible de lutter tant la tâche est immense. À la taille de l’époque vécue, à la taille du monde connu. Alors qu’il faut me concentrer sinon je ne ferai jamais rien (tant pis si c’est secret, ou tant mieux, est-ce que je sais ?). L’autre jour, c’était le matin, j’ai dit à Nelly que le problème, ce n’était pas le langage, le langage est très bien comme il est, mais que les gens ne le comprennent pas. Ne comprennent rien. J’en suis convaincu. Tout est tellement de travers. Quand tu dresses la liste des mots-clefs sur lesquels tu es sommé d’avoir une opinion, tu découvres le langage cantonné à un univers si étriqué, replié sur lui-même, fondamentalement triste, sans horizon autre que lui-même et sa petite quotidienneté. Mais quoi, tu n’as pas envie de sauver l’humanité ? Que faire, sinon soupirer ? Si tu n’as pas d’opinions sur ces n mots-clefs (n étant chaque fois un nombre fini renouvelable à l’infini), tu ne fais pas partie de ton temps, tu n’appartiens pas à ton époque, tu es disqualifié. Et tu auras beau soutenir le contraire — que ce sont ceux qui acceptent d’être sommés de prendre position et somment ce faisant les autres d’en faire autant qui sont les fossoyeurs de notre temps —, qui aurait envie de t’écouter ? Quelques énergumènes qui ont eu une semblable idée avant toi. Sauf qu’ils sont morts ou alors il y a bien longtemps qu’ils ont disparu, qu’ils se sont retirés en un lieu secret, là où ils mènent une vie qui n’intéresse personne. Tant mieux, il n’y a rien qu’ils désirent tant que cela, l’indifférence, l’anonymat. La question que pose le problème dès lors : combien de temps vas-tu encore tenir, toi, avant de foutre le camp ?

La première orange de l’année.

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27.11.19

Il y a ceux qui aiment les œufs terreux directement sortis du cul de la poule et ceux qui les préfèrent immaculés avec la date limite d’utilisation optimale imprimée dessus, il y a ceux qui n’aiment pas les œufs parce que c’est dégoutant et ceux qui les adorent mais n’en mangent parce que c’est barbare de manger des animaux, j’imagine qu’il y en a beaucoup d’autres encore mais à vrai dire je n’ai pensé qu’à ces quatre catégories-là, je pourrais en envisager plus, tu me diras, ce qui ne m’avancerait probablement à rien. Alors. Ces quatre catégories-là non plus, tu me diras aussi, elles ne m’avancent à rien. C’est vrai. Mais qui décide quand ta pensée cesse de penser ? Comment se fait-il que certains jours tu ne sois absolument bon à rien et que certains autres jours tu fasses tout ce que tu dois faire dans une continuité telle que tout s’exécute sans même que tu aies vraiment à y penser, comme si un plan secret se déroulait dont tu étais l’instrument, sauf que le plan secret, c’est toi-même qui l’as élaboré, mais tu l’as oublié, ou alors tu te tiens dans un recoin de ta propre pensée, à l’ombre de toi-même, et veilles au bon déroulement des opérations sans te faire remarquer parce que, si tu faisais remarquer, tout risquerait de dérailler. Comment se fait-il que certains jours soient comme cela tandis que d’autres pas ? Est-ce un mystère ou un phénomène documenté dont j’ignore tout ? Ce matin, je me suis levé, j’ai pris mon petit-déjeuner après avoir préparé celui de Daphné, je me suis un peu énervé tout seul, j’ai dit au revoir à Nelly qui partait à Paris, j’ai conduit Daphné à son club de sport, j’ai relu la traduction de Feldman pendant plusieurs heures, corrigé un nombre incroyable de choses qui étaient encore à corriger, écrit dans mon « carnet secret », suis allé courir, suis rentré à la maison, me suis lavé, ai déjeuné sans même prendre le temps de m’asseoir, ai continué d’écrire (pour ce faire, en revanche, je prends le temps de m’asseoir) dans l’autre carnet pas secret qui sert de carnet de notes en vue du livre que je suis en train d’élaborer, ai lu quelques proses de Walser, suis allé acheter du pain, suis allé chercher Daphné à son club de sport, suis rentré à la maison, suis en train d’écrire la page du jour de mon journal. Comment se fait-il que certains jours rien ne déraille ? Tu es présent à toi-même et absent de toi-même. C’est un sentiment très étrange, la clarté dans les idées. On pense avoir les idées claires, mais la plupart du temps, on ne les a pas, elles sont sombres, les idées, on les distingue à peine. Quand tu as les idées claires, c’est étonnant, c’est un peu comme si tu ne les voyais pas, les idées, un peu comme si c’était elles qui te voyaient, et qu’elles te disaient quoi faire, quoi dire, quoi penser. Est-ce un indice qui doit nous mettre sur la voie des idées ? Que nous ne voyons pas les idées, que ce ne sont pas des choses qu’on voit, mais des directions, des indications, des manières d’ordre secret. Que le modèle perceptif des idées est erroné, qu’elles sont de l’ordre du mécanisme. Enfin, du mécanisme, non, c’est inexact, ce n’est pas une histoire de machine. Qu’elles sont de l’ordre de l’organisme : la pensée n’est pas la perception d’idées, mais l’organisation de l’organisme à des fins déterminées ou indéterminées. Comme se faire cuire des œufs sur le plat.

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26.11.19

Quand je suis allé courir ce matin, après avoir relu le premier entretien qui compose le texte de ma traduction de Morton Feldman avec le texte anglais en regard, au moment où j’envisageais de ralentir avant de m’arrêter, j’ai dépassé un homme, plus âgé que moi, en tenue de sport comme moi, mais en train de marcher, quand il m’a vu le dépasser, j’ai deviné qu’il allait se mettre à courir lui aussi, pour rester à ma hauteur, me montrer que lui aussi était en état de courir, comme moi, même s’il était en train de marcher, au moment où je l’avais dépassé, au bout de quelques pas, j’ai tourné la tête vers l’arrière, et je l’ai vu qui s’était effectivement mis à courir, alors j’ai changé d’idée et j’ai accéléré pour le mettre à distance, m’en débarrasser, et puis j’ai couru comme ça encore un kilomètre, pas pour le distancer, il y avait bien longtemps que c’était fait, mais parce que j’étais lancé et que je n’avais pas de raison de m’arrêter avant d’être rentré chez moi (ou juste à côté). C’est un peu stupide, me suis-je dit sur le moment, mais je n’ai pas pu m’en empêcher, ni de le faire ni de me le dire. Je n’aime pas avoir le sentiment qu’on se colle à moi. Et pourtant, j’ai besoin d’autres que moi. Ce qui fait de moi un paradoxe vivant, ne supportant que d’être seul et ne supportant pas d’être seul. Est-ce que tout le monde est comme ça ? Est-ce que tout le monde est comme moi ? D’autres que moi, c’est vrai qu’en ce moment il n’y en a pas beaucoup. Je suis seul. À peu près tout le temps. Est-ce qu’il faut que je m’en plaigne ? Je ne sais pas. Peut-être. Trop seul, c’est trop tout simplement. Il est bon d’avoir quelqu’un à qui parler. Mais qui ? C’est toute la question. En attendant de trouver (un ami, un éditeur, qui sais-je ?), je lis, et j’écris, c’est tout ce que je fais, dans des carnets, la plupart du temps. Hier, j’ai fini de lire le livre de Carl Seelig sur ses promenades avec Robert Walser. Magnifique mais incompréhensible : comment peut-on arrêter d’écrire ? Je m’en sens incapable. Pourtant, j’ai pris des dizaines de fois la décision de ne plus jamais écrire une ligne, mais cela m’est impossible, je ne peux tout simplement pas vivre sans, je ne peux tout simplement pas m’en empêcher. C’est à la fois magnifique et tragique (est-ce une définition possible de sublime ?), arrêter d’écrire comme il l’a fait. Il y a là un geste, ou un anti-geste plein de superbe, si minuscule soit-il, et peut-être Walser n’a-t-il jamais écrit que pour arrêter d’écrire, peut-être n’a-t-il jamais fait remarquer sa présence que pour se signaler ensuite par son absence ? Ce qui est en quelque sorte la pauvreté ultime. Seelig, quand il décrit Walser, ne cache pas qu’il a l’air d’un vagabond qui fuit la société des autres, se plie à la discipline banale du travail à l’hospice, ne supportant pas, par exemple, qu’on lui parle des hommages qui lui sont rendus à l’occasion de son soizante-quinzième anniversaire. Est-ce une façon de tourner une défaite à son avantage, d’accepter sa défaite, accepter d’avoir perdu, d’être un perdant ? La postérité, c’est autre chose. Elle ne concerne jamais celui qui y passe. C’est toujours quelque chose qui arrive malgré soi, quand même on aurait cherché à y passer. Il y a quelque chose qui me dérange dans cette condition modeste, l’envie d’être un zéro, de servir, d’être au service d’un maître. D’autant qu’il y a une contradiction entre la nécessaire liberté antisociale du poète (la phrase que j’ai citée hier) et ce désir de servitude. Peut-être est-ce parce qu’on ne parvient pas à la résoudre, à la surmonter, qu’on se résout à une vie tout autre, simple, retirée, muette. Le pourrais-tu, toi ? Moi, je ne le pourrais pas.

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25.11.19

Est-ce qu’un jour les choses deviennent plus claires ou sont-elles sempiternellement plongées dans un brouillard qu’il faut s’efforcer de dissiper ? Par plus claires, je n’entends pas plus simples, comme ramenées à un principe premier qui explique tout. Ce n’est pas ce que je veux dire. Alors, la réponse est dans la question, non ? C’est probable. Ce ne sont pas les choses qui s’éclaircissent ou pas, on parvient parfois à les voir plus clairement. Il semble que ce soit assez simple, mais le plus compliqué, ce n’est pas cela, c’est de faire durer cet état des choses, de faire en sorte que cette perception plus claire que d’habitude des choses comme elles sont ne soit pas qu’un éclair de génie qui, dans un univers enfumé, jette un jour brillant avant de s’assombrir aussitôt, que ce ne soit pas un éclair, que ce soit un éclairage. Pourquoi est-ce que je dis cela ? Il y a un certain temps que je me dis qu’il faut que les choses changent, et par les choses j’entends moi, que ce moi cesse d’être cette espèce d’enfant éternel, pour exister. À mon âge, il serait temps. Sauf que ce n’est pas une question d’âge. C’est une question d’attitude quant à la vie. D’où deux choses, qui forment ensemble un équilibre à trouver entre le regard étonné que l’on porte sur le monde et le rapport que l’on entretient au monde, s’étonner que le monde soit tel qu’il est sans pour autant être par lui écrasé, et une réponse à la question : Que faire de son naturel ? La réponse n’étant pas, cette fois, dans la question. J’ai écrit trois fois cette page du journal, tout à l’heure, et trois fois je l’ai effacée. J’y disais ce que j’avais envie de dire mais je ne le disais pas comme j’avais envie de le dire. Il y était question de cela, du naturel. À propos duquel je me demandais d’où il venait, ce qui le distinguait du professionnel, qui est tout autre chose, son contraire, je crois. Le monde dans lequel je vis exige des gens qu’ils soient des professionnels. Pas qu’ils soient bons, non, qu’ils gagnent de l’argent. Et plus ils en gagnent et mieux c’est. C’est ainsi l’humanité tout entière qui est en train de se professionnaliser, filières débouchés experts, on dirait de l’élevage en batterie, toutes choses atroces qui font que le monde est le bordel invivable qu’il est, avec son air irrespirable, son eau imbuvable, sa terre inhabitable, et ses habitants malaimables. C’est tout le paradoxe de la rationalité irrationnelle. Tout ce que nous faisons a l’air rationnel, et de plus en plus rationnel, qui plus est, au sens où les procédures sont rationnelles, mais tout ce que nous faisons est de plus en plus irrationnel, au sens où les conséquences de ces procédures sont irrationnelles. Il y a quelques années, Donald Davidson, un philosophe américain, expliquait dans un article que l’irrationalité était une sorte de poche dans la rationalité, qu’elle ne lui était pas étrangère, que ce n’en était pas la négation, mais que c’était un phénomène qui se développait au sein de la rationalité. Pourquoi pas ? C’était une bonne idée. Mais caduque, en quelque sorte, tant il apparaît clairement que la rationalité n’est guère plus qu’une anomalie dans un ensemble de façons de penser de plus en plus irrationnelles. La rationalité est une exception à la règle de l’irrationalité. Je n’ai pas trop le choix, c’est-à-dire : c’est ça ou le suicide, mais je n’aime pas vivre dans ce monde de sophistes, où tout le monde pense que tout s’apprend et qu’il suffit de payer quelqu’un pour apprendre (nos coachs ne sont rien que des versions débiles des sophistes de Platon). Tout à l’heure, dans les pages du journal que j’ai effacées, je commençai par dire qu’on ne choisissait pas d’avoir une tête philosophique ou pas, une âme de philosophe ou pas, un naturel philosophe ou pas, on naît comme ça, et le naturel s’oppose au professionnel. Il se cultive. On fantasme la nature, tout en s’éloignant du naturel. On s’imagine la nature comme un grand espace vert apaisant où l’on peut se régénérer après une dure journée de travail. La nature masque le naturel. On rêve de travailleurs de bas en haut de l’échelle. Même poète, c’est devenu un métier. Robert Walser à Carl Seelig : « Les artistes s’encroûtent dès l’instant où leurs relations avec la société des hommes ne sont pas suffisamment tendues. Ils ne doivent surtout pas se laisser choyer par elle car cela les contraint à se plier aux impératifs de l’heure. — Jamais, même durant les périodes de pauvreté extrême, je ne me serais laissé acheter par elle. J’ai toujours tenu par-dessus tout à ma liberté. » Quoi de plus naturel ?

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22.11.19

Assieds-toi, assieds-toi ou reste debout, fais comme tu veux, regarde le petit pan de mur blanc qui se trouve en face de toi, entre une vitre et un mur entre deux autres murs, je ne sais pas, assieds-toi, reste debout, regarde ou ne regarde pas, le petit pan de mur blanc ou n’importe quel espace relativement vierge, fais ce que tu veux comme tu veux, mais pose-toi cette question : est-ce que c’est moi qui pense ce que je pense ? Est-ce que c’est toi qui penses ce que tu penses ? Étrange question, qui ne se demande pas si quelqu’un a implanté la conscience d’un autre dans ton âme, ton esprit, ton cerveau, conscience qui remplace ta conscience, pense ce que désormais tu penses, non, si cette question est étrange, elle ne l’est pas en ce sens-là, qui se demande si c’est toi qui penses ce que tu penses, est-ce toi qui penses ce que tu penses ou est-ce que quelqu’un, pas nécessairement une seule personne, ce peut être un groupe de personnes, je ne dis même pas une classe ou une secte ou une caste, simplement des gens autres que toi, pense pour toi, pense pour toi ce que tu dois et vas penser ? Tout n’est-il pas pensé, pourrait-on se demander, tout n’est-il pas pensé pour que tu ne penses qu’à cela, que tu ne penses à rien d’autre, que tu ne penses pas, pas comme tu pourrais penser par toi-même si tu pensais par toi-même. On pourrait se poser cette question et se demander aussi si je ne suis pas victime d’une crise de paranoïa, et il se pourrait bien que ce soit cela, la paranoïa, ce qui ne signifierait pas toutefois que je raconte n’importe quoi, que les questions que je pose ne sont pas de bonnes questions à se poser, on ferait mieux de se les poser avant de penser n’importe quoi, enfin, de ne pas penser par soi. Si, chaque jour, on observe avec un minimum de concentration et de distance le défilé des contenus qui tiennent lieu d’informations, que constate-t-on sinon qu’on y tient aucune place, qu’on y joue aucun rôle, n’y jouit d’aucun espace ? Tous les jours, ce qui défile dans ces fils, ce sont les mêmes personnages désincarnés confrontés à des existences anonymes, des scènes surjouées, des messages simplifiés à l’extrême, à l’extrémité du message, de la signification, langue qui imite avec grande maladresse une grammaire ancienne pour donner l’illusion d’échapper au non-sens. Si je fais défiler ce fil d’actualités, de quoi est-ce que je m’aperçois ? Que je n’y suis pas. Jamais. Mais c’est cela, le réel, Jérôme, me répondra-t-on. Comment se fait-il alors que j’en sois résolument absent ? Le réel, est-ce forcément ce qui a lieu sans moi ? Sauf que, dis-je, ce réel-là, il n’a pas simplement lieu sans moi, il a lieu sans moi ni toi, ni toi, ni toi, et caetera, ce réel-là, nous sommes bien obligés de le remarquer, ce réel-là, en réalité, il n’a lieu sans personne dedans. Le monde dans lequel je vis, ce n’est pas le moindre des paradoxes, le monde dans lequel tu vis est un monde sans personne dedans, d’où les personnes qui pourraient s’y trouver sont catégoriquement exclues. Avec méthode, et système. À la place des personnes qu’on y pourrait trouver, dans le monde, il y a quelques personnages, des rôles bien définis, les gentils, les méchants, les bons, les mauvais, tu aimerais t’y retrouver, mais tu ne le peux pas, ce n’est pas possible de s’y retrouver. Ce monde n’est pas pour toi, si on n’y prête pas attention, on pourrait fort bien ne jamais le remarquer. Faire comme si jusqu’à la fin. Mais s’y retrouver, non, pas possible. D’ailleurs, on n’attend pas de toi que tu t’y retrouves, mais que tu trouves ta place, comme au parking. C’est ça. Du béton et des lignes blanches bien dessinées dessus. Le monde, c’est un parking pour les gens. (Minimaxime.)

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20.11.19

Hier, quand j’ai découvert qu’une prêtresse du grand bonheur par le vide intérieur, le débarras, laquelle recommande à l’humanité de se délester de son trop-plein en jetant tous les objets qui encombrent nos appartements, c’est-à-dire nos existences, avait fini par ouvrir une boutique en ligne pour vendre des choses, je me suis dit que c’était assez logique : une fois que tu as jeté tout ce que tu possédais, il y a un grand vide chez toi qu’il faut remplir, et qui mieux que celle qui sait ce qu’il faut posséder et ce qu’il ne faut pas posséder pour être heureux pourrait te vendre ces choses mêmes et précises (celle-ci et pas une autre) qui te rendront heureux ? J’avais beau essayer d’en rire, je ne trouvais pas que c’était drôle. On veut rire de tout, tout comme on veut donner l’impression d’être heureux, d’avoir du succès, de réussir sa vie, d’être spirituel, mais on n’y arrive pas tout le temps. Pas moi en tout cas. J’avais beau essayer, je ne riais pas. Je me demandais, au contraire, si vraiment les gens croyaient à ce genre d’histoires, si ce n’était pas plutôt d’immenses constructions chimériques sans rien dedans, que de l’information ne désignant rien, faisant des signes à des gens qui y répondent favorablement mais ne réagissent pas vraiment, tant ils sont amorphes au fond. Tout pourrait tourner à vide dans le monde, est-ce qu’on verrait la différence ? Peut-être que tout tourne à vide dans le monde et que personne ne s’en aperçoit parce que cela ne fait aucune différence. Tourner dans le plein ou tourner dans le vide, c’est la même chose. Il suffit que les gens y croient ou fassent semblant d’y croire ou qu’on ne leur demande même pas leur avis, qu’on fasse comme s’ils y croyaient, à force de répéter les choses, cela finira bien par rentrer. Tout à l’heure, j’en étais là de mes réflexions quand j’ai regardé la page d’un type qui avait demandé à lire mon travail il y a plusieurs mois et dont je n’ai plus vraiment eu de nouvelles depuis. L’histoire de ma vie. Sur les photos, on pouvait le voir en train de faire plein de choses, c’était formidable, tout avait l’air formidable, il marchait, il écrivait, il recevait des prix, il parlait à des gens, il photographiait les endroits où il était allé, il souriait, il avait l’air si heureux, ses voyages, son travail, ses amis, son œuvre, ses journées tellement bien remplies, tout débordant d’activités profondes, sociales, enrichissantes, intellectuelles, les affaires et la poésie main dans la main, tout avait l’air tellement parfait, et exceptionnel, que j’ai commencé à me sentir mal parce que ma vie me semblait de plus en plus vide à mesure que je regardais la sienne et, si j’avais commencé tout d’abord par ressentir de la colère à cause de son silence, je comprenais peu à peu que c’était normal, qu’il n’y avait rien d’étonnant dans cette indifférence relative, ma vie n’ayant pas grand intérêt comparée à la sienne, si remplie, si pleine, comment trouver du temps dans le tourbillon de tant d’activités ? Impossible. Moi qui passe le plus clair du mien, de temps, à ne rien faire, à me demander comment écrire, ce que je vais écrire, si je vais encore écrire, si la vie a du sens, si je ne suis pas un imposteur, si nous ne sommes pas tous des menteurs qui retardons le moment où nous ne pourrons plus faire semblant parce que nous ne pourrons plus échapper au fait que nous allons mourir, je ne peux pas comprendre ce genre d’existence, elle m’est étrangère, tout ce que je voudrais, c’est que l’on s’intéresse à moi, mais je ne comprends pas que ce n’est pas ainsi que les choses se passent, il faut aller vers les gens, être dans l’action, être positif, s’engager, s’indigner, militer, aller à la rencontre des autres, faire son réseau, faire son trou, se vendre. Tout ce dont je suis incapable. J’ai arrêté d’écrire quelques instants et j’ai écouté le bruit de la tronçonneuse qui résonne dans la rue en bas de chez moi depuis la semaine dernière. Depuis la semaine dernière, il y a un type qui monte dans les grands pins qui se trouvent devant l’immeuble de l’autre côté de la rue et les découpe méthodiquement. De la cime à la racine. Quand il s’est mis à couper le premier, je me suis dit qu’il devait être malade, ou qu’à cause des intempéries, il menaçait de se briser et de tomber sur les habitants de l’immeuble ou sur l’immeuble lui-même. Quand il s’est mis à découper le deuxième, cette hypothèse m’a paru moins crédible. Quand il s’est attaqué au troisième, il m’a semblé évident que ces arbres étaient en parfaite santé, qu’ils ne représentaient aucun danger, mais qu’il fallait faire de la place pour les voitures qu’ils devaient empêcher de se garer. Évidemment, c’est absurde. Daphné, passant devant ce spectacle affligeant, s’en était alarmée : il ne faut pas couper les arbres, avait-elle dit, ça fait de l’ombre, mais le coupeur avait continué de couper, après tout, il ne devait y être pour rien, il faisait simplement ce pour quoi on l’avait payé. Et puis, avec le bruit de la tronçonneuse, il n’entendait rien. En regardant par la fenêtre, à présent, on remarque tout de suite le vide laissé par les arbres coupés, l’espace qu’ils occupaient et où il n’y a plus rien. Tout ce qu’on voit quand on regarde attentivement, ce sont des troncs coupés à ras et des marquages au sol, blancs, qui délimitent les places de parking. Des espaces vides bien nets où garer des voitures. Je ne porte pas de jugement moral, j’ai moi-même une voiture dont je me sers pour aller faire des courses, voir des gens, partir en voyage, sans trop perdre de temps à calculer mon bilan carbone. Pas de jugement moral, non, rien que cet espace vide apparu par la négative, par la suppression. Et quelques questions. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? C’est une question angoissante tellement elle est vaste, tellement elle semble vague. Alors qu’en fait il n’en est rien. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Pourquoi nous débarrassons-nous des choses que nous avons accumulées ? Pourquoi diffusons-nous notre vie en ligne pour la montrer à des centaines, des milliers de gens dont nous ne nous soucions même pas vraiment ? Pourquoi coupons-nous des arbres pour laisser de la place aux voitures ? Pour une civilisation du plein et du bruit comme l’est la nôtre, le vide et le silence ont quelque chose d’attirant, ils ont quelque chose de poétique, ils semblent chargés d’un pouvoir révolutionnaire calme, ce qui est l’idéal : changer le monde dans la paix, le changer sans le changer. Or, quand il apparaît, le vide est terrifiant : il y avait quelque chose, là, avant, quelque chose de vivant, dont le défaut laisse apparaître un espace angoissant, un espace dur, triste, mort. Quand la tronçonneuse arrête de découper, ou quand la bétonneuse arrête de tourner, cela revient au même, le silence qui nous surprend n’est pas un apaisement, mais une plage de bruit blanc. Les gens pullulent qui te disent comment vivre ta vie, mais il y en a toujours un autre pour te dire qu’il faut faire le contraire. Un autre et un autre et un autre. Mais il n’y a pas de vie à vivre, ce n’est pas vrai. Regarde à quoi ressemblent les vies : des gens qui montrent à d’autres ce qu’ils font, ce qu’ils ont fait, où ils sont allés, comme ils sont beaux (même quand ils sont laids), combien ils ont d’amis (même quand ils sont seuls) et combien ils sont formidables (même quand ils sont sinistres). Entre deux coups de tronçonneuses, j’écoute cette tranche de calme approximatif que la machine découpe dans le temps et l’espace. Pas un répit, un suspens en attendant qu’elle reprenne son œuvre de réduction.

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