25.7.21

Moments de paix à Saché. Comme flottant dans cet océan de stupeur et d’imbécilité que nous traversons au prix d’un air hagard et perpétuel. Le bruit du vent qui souffle dans les branches des arbres n’épouse pas la voix de l’enfant qui joue avec bruit, mais nous trouvons tous un instant de répit, un repos parfait. Un peu plus tard, car rien n’est éternel, un garçon obèse se mettra à courir dans l’herbe du parc, comme un chien fou qui, découvrant soudain une apparence de liberté (sa maîtresse aurait détaché sa laisse un instant avant), s’enfuirait sans réfléchir avant de s’arrêter d’un coup, comprenant qu’il n’a nulle part où aller. Se retournant alors, il reviendrait sur ses pas, triste et résigné, mais convaincu d’une vérité nouvelle. Désespérante d’autant qu’irréfutable. Moment que nous aurons choisi pour partir. (Du καιρός, pour ainsi dire.) Même atmosphère que des années plus tôt quand Nelly et moi nous vînmes ici pour la première fois. Malgré la différence des saisons, même climat changeant que composent ce haut ciel gris et vaste, ces nuages de pluie que déchire le soleil, et qui embrasse à la perfection la beauté de cette région. C’est aussi la teinte de la pierre, sa pureté ancienne, la courbure des murs, leur justesse qu’une vue tire toujours de l’oubli. J’ai écrit trois poèmes aujourd’hui, dont un ici même, dans le parc du château. Assis sur une chaise longue, je regardais les branches des arbres bouger au gré du vent qui soufflait, me dissolvant dans les nuances de vert alentour, la voix de l’enfant dérangeant sans cesse ni fatigue l’impression bucolique, romantique, que le lieu aurait pu dégager sans elle, me tirait d’un abandon léthargique. La réalité se signifie toujours, c’est nécessaire. Sans ce retour, nous dériverions dans des paysages idylliques mais inexistants dont nous tirerait trop tard l’enseigne de quelque supermarché surgi de l’étalement urbain. Qui pourrait m’en vouloir de préférer à cette apparition déplorable la voix de mon enfant ? Qui le ferait, en tout cas, ne m’intéresserait pas. Je cite : « 3. (Saché) // Branches des arbres / bercées par le vent / la voix de l’enfant qui joue / se confond avec les murmures / de ces nuances de vert. »

24.7.21

Rien de ce que je puis faire ne changera la couleur du ciel. Et pourtant, ce gris matinal m’apaise. Après la pluie, tombée durant la nuit, il fait moins chaud. De combien de vérités banales la réalité est-elle composée ? Une infinité, c’est ce que l’on découvrirait sans doute si l’on entreprenait un inventaire. Mais une vie n’y suffisant pas, ce serait peine perdue, n’est-ce pas ? Sécheresse de la peau, une blancheur excessive se forme parfois à la surface. Je la regarde, même après qu’elle a disparu, la cherche. Je lis le résumé d’un livre dont il me semble qu’il était écrit à l’avance, ce par quoi je ne désigne pas simplement son manque d’originalité, mais sa logique propre, interne, pour ainsi dire, car, en effet, on ne rompt pas avec l’absence d’originalité, la médiocrité, la trivialité quand on s’aperçoit qu’on en souffre, non, on pousse plus loin, on suit la voie ainsi ouverte, quitte à n’aller nulle part, autant y aller jusqu’au bout. C’est étrange, me dis-je, cette façon de vivre, mais c’est elle qui plaît, c’est elle qui permet de remporter des succès. Dans le même état d’esprit qu’hier, j’hésite à donner le nom de l’autrice en question. Y pense quelques instants avant de me dire non. Pas de nom. Que du blanc à la place des êtres. Me sentant négatif, ces derniers temps, je me suis ainsi dit qu’il me faudrait sans doute l’être moins, et puis, j’ai songé aux premières lignes de la Dialectique négative d’Adorno, les seules du livre que j’ai lues pour le moment, lignes qu’il me faudra relire car je ne les ai pas bien comprises, où il écrit que sa dialectique voudrait se libérer de toute essence affirmative. Faut-il alors aller encore plus profond dans le négatif ? Cependant que j’essaie de faire le tour de la question, mes yeux se perdent dans le vide de mon regard plus très net. De l’autre côté de la porte, l’enfant joue, j’entends ses rires et ses ritournelles. Je fais craquer mes doigts, m’étirent sans parvenir à me sentir réellement éveillé. Vais-je encore m’ennuyer ? Ces derniers temps (bis), le désir de faire quelque chose ne me quitte pas sans que, toutefois, je ne fasse rien. Est-ce par manque passager d’énergie ou n’aurai-je plus jamais la force de faire quoi que ce soit ? Peut-être suis-je épuisé (comme un gisement d’où on a extrait tout le minerai). Mais qu’est-ce que cela veut dire ? N’est-ce pas plutôt que je ne me mets pas au travail attendant en vain une idée supposée tout éclaircir d’un coup, par son existence même ? Je confie à la machine la tâche de compter le nombre de signes écrits, caresse les poils de ma barbe, songe à me raser et puis, me regardant dans le miroir, pense qu’elle peut encore attendre sauvage.

23.7.21

Le monde est un parc d’attractions pour les nations d’obèses. Courses de voiturettes dans les allées de Chambord : vision parfaite de la démocratie moderne. À la caisse, allant payer sa glace, un type fait tomber sa petite cuillère en bois par terre, s’en apercevant, une jeune fille se baisse, la ramasse et, avec la plus élégante des discrétions, la plus charmante des politesses, la plus touchante des timidités, la lui tend pour la lui rendre, ce à quoi, se rendant enfin compte de son existence (celle de la jeune fille, pas de la cuillère), le type répond qu’il n’en veut pas puisqu’elle est tombée par terre. Aristocratie à taux zéro. Un monde peuplé d’obèses ou de connards ; — ultime alternative de notre époque. Et après ? Faut-il seulement qu’il y ait quelque chose après ? Qu’une époque vienne après la nôtre ? Ne sommes-nous pas parvenus au bout ? Le château, dis-je à Daphné, je le trouve laid, squelette de pierres sans âme, avec une histoire, mais pas de passé, j’entends : pas de patine, de l’usure et non de l’usage, il me laisse indifférent, comme une prouesse sans âme, quelconque, là, mais nulle part. De fait, je ne sens pas grand-chose en ce moment, sans parvenir à savoir exactement qui est à blâmer pour cette anesthésie : le monde ou moi ? Faut-il seulement désigner un coupable ? Dans la cosse de l’artiste contemporaine, de macabres stades de l’évolution d’un hideux fœtus tiennent lieu de petits pois. Sain rapport à maternité. Partout dans les salles de cet étage du château de monumentales œuvres, qui me semblent sales tant elles dégoulinent des murs sur le spectateur estomaqué, qui se demande interloqué ce que cela peut bien faire là. Et lui de même. Faut-il vraiment que tout espace se transforme en lieu d’exposition ? Comme si le monde, en lui-même, n’était pas assez lourd à porter. J’envisage de chercher le nom de l’artiste et puis y renonce, préférant le laisser tomber dans mon oubli. Finalement, songeant à mon moi futur, lequel regrettera peut-être ce choix, je me ravise, lance une recherche, et trouve : Lydie Arickx. Quand il prend connaissance de cette information, lui qui se moque éperdument de ce que pensera mon moi futur, c’est mon moi présent qui me déteste de lui infliger la connaissance de ce nom. Avant de partir, je dis à Daphné : « On peut s’amuser sans être vulgaire. » Le peut-on ? Désormais, toute prise de connaissance sera une perte de connaissance. Ou : toute prise de conscience est une perte de conscience.

22.7.21

L’hélicoptère posé sur la pelouse du parc devant la façade du château a l’air grossièrement de son temps. De l’intérieur, nous ne l’entendons pas atterrir. Découvrant le pilote ensuite, je pense tout d’abord que c’est un vigile déguisé en commandant de bord avant de me rendre compte que non, c’est bien son uniforme. L’hélicoptère bleu s’appelle écureuil. Comme ce monde est déroutant. Sur Twitter, je publie quelques messages pour dire tout le mal que je pense d’un parallèle que Giorgio Agamben fait entre le passe sanitaire et le sort réservé aux Juifs pendant la période du fascisme. Auxquels personne ne répond. C’est n’est pas étonnant. Ce n’est pas important. J’ai souvent dit que, même seul, tout seul, je continuerai de parler. Aujourd’hui, j’ai envie d’ajouter que ce que j’ai à dire ne s’adresse pas à une personne, un groupe de personnes, un genre, une classe sociale en particulier, mais à tout le monde, en ce sens : à l’univers. Les sophismes qui nous tiennent lieu de pensée ne nous font pas avancer d’un pouce. Pourquoi, au lieu de mettre en circulation de la fausse monnaie, les philosophes ne se consacrent-ils pas à la seule et unique tâche qui peut être dite leur revenir : détruire les sophismes, détruire la superstition ? Comme si, personne n’ayant plus l’énergie d’écraser l’infâme, tout le monde s’était habitué à vivre avec, comme si l’infâme était désormais le repère dans lequel on donne aux dérisoires points que nous sommes leurs coordonnées. Comparer le passe sanitaire au sort réservé aux Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas seulement insulter la mémoire des millions d’êtres humains qui ont trouvé la mort durant cette période, c’est insulter les êtres humains qui meurent aujourd’hui, ceux qui essaient de vivre malgré tout, y compris la réduction des libertés, c’est aussi insulter la pensée. Impression de revenir sans cesse au point de départ, à la question de la poésie après Auschwitz dont parlait Adorno, question qui a toujours débordé le cadre strict de son énoncé par Adorno (je cite : « La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes. ») pour contaminer l’ensemble des activités de la pensée humaine : nous sommes toujours renvoyés à cette catastrophe parce qu’elle est notre origine, paradoxaux modernes que nous sommes, et chaque fois que nous la bafouons, chaque fois que nous rabaissons son colossal à notre hauteur de nains, loin de nous en émanciper, nous nous l’assignons pour résidence, élargissons les murs de la prison qu’elle forme et où nous sommes voués à vivre confinés.

21.7.21

Remarques et pensées sur la majesté déchue du monde, le sens de la vie, l’échec et autres considérations générales, particulières, autobiographiques ou non, ponctuées de fragments narratifs divers serait un bien meilleur titre que ce tristement prosaïque journal. Faussement descriptif, faussement sobre, donnant une fausse indication quant au contenu qu’un lecteur aventureux pourrait bien découvrir en se perdant dans ces pages. J’aimerais mieux un autre mot unique pour se substituer à celui qui baptise le fichier et la chose que j’écris mais, ne le trouvant pas, il faut bien que je me contente de celui-ci. La mouche, avec entêtement, vient se cogner contre la fenêtre fermée alors que, tout à côté, il y en a une autre, et double, qui est grand ouverte. Je voudrais lui citer cette remarque de Wittgenstein où, se posant la question de savoir quel est son but en philosophie, il répond : « Montrer à la mouche comment sortir du bocal à mouche » (6.2.17 : est-ce que je pense à cette remarque tous les 4 ans et 1/2 ?), mais il me semble que ce serait peine perdue. Que faire ? Me lever, me munir de cette tapette à mouche que nous avons découvert ce matin, et m’en saisissant, m’en servir pour écraser l’incapable fuyarde ? Il fait trop chaud. Daphné ayant investi le salon ouvert (décidément, les espaces ouverts sont la malédiction de ce siècle, qui matérialisent par l’absence qu’ils révèlent la haine de l’intimité, de la vie privée, de la pensée, quand même Daphné n’y serait pour rien, bien entendu, j’espère simplement qu’elle vivra dans un monde meilleur que le mien), je quitte la cuisine où je m’étais installé pour écrire et trouve un refuge approximatif dans la chambre à coucher où, sur deux tréteaux, je dresse une planche de bois pour composer un ensemble qui doit faire office de bureau. Tout à l’heure, devant une exposition d’art contemporain (peu importe le nom des artistes, ils sont tous interchangeables), anesthésie totale, sans même un jugement de valeur dépréciatif à l’encontre des objets qui peuplaient les espaces dans lesquels nous déambulions. Non, rien, tout simplement. Sans que je sache vraiment si c’est tout ce que ces objets-là sont susceptibles d’inspirer — une superficielle indifférence — ou si, à force d’être exposés à des objets qu’on investit d’une valeur esthétique a priori, avant toute expérience, c’est à cela que servent les institutions culturelles (musées, centres d’art, lieux d’exposition, etc.), on en vient à ne plus rien ressentir. Pourtant, un peu plus tard, fascination devant cette estampe croisée par hasard dans la vitrine d’une galerie qui figure d’incroyables acteurs de kabuki et, dans le coin en haut à droite, des dieux et démons guerriers. Qu’est-ce que je veux montrer ? Que l’expérience demeure possible, mais l’idée d’une esthétique a priori est un non-sens. Quel est ton but en philosophie ? — Écraser la mouche qui ne cesse de venir heurter la vitre. (Il faut trouver une issue de secours.)

20.7.21

Trouver un endroit où vivre. Mais tout est trop ou tout n’est pas assez. Je ne préjuge pas de qui l’est ou qui ne l’est, si c’est le monde ou moi, les deux ou personne. Dont la vie s’écoule au gré des hésitations entre une vie possible et une autre, telle forme de vie et telle autre. Passé la journée dans une voiture, à rouler, traversé une partie de la France comme ça, pour voir. Le charme exaspérant des aires d’autoroute. Toute une civilisation là, dans la chair et les os de ses usagers plus ou moins libres, plus ou moins fous, qui s’en viennent consumer l’existence comme des papillons aveugles. Elle masque mal, pourtant, la civilisation, le cul de la vache qui s’abrite du soleil à l’ombre d’un arbre, comme nous, mais de l’autre côté du parking. Qu’est-ce qui sépare le monde moderne de la campagne d’autrefois : dix mètres ? Même pas. Et pourtant, tout est là, dans cette frontière étique entre ici et ailleurs, aujourd’hui et autrefois. Qui la parcourrait, cette frontière, parcourrait le destin du monde, mais c’est trop loin, c’est trop peu, c’est fatigant, on n’est pas là pour ça, surtout pas moi. Je contemple la face que la vache me présente quelques instants et puis m’en vais assouvir d’autres besoins. Remplir et vider, automates primitifs à 130 kilomètres à l’heure, vitesse maximale autorisée. Je ne préjuge ni ne juge, j’essaie de comprendre quelque chose. À quoi ? Je ne sais pas. Perfection insignifiante du ciel bleu. Le regard s’attarde le temps d’un clin d’œil sur un vallon, quelques jeunes chevaux, un château. Une rangée d’éoliennes surgit derrière une colline. Et pourtant, elles ne tournent pas. Les révolutions se suivent et ne se ressemblent pas. Du mouvement et du repos. Ainsi va l’univers. Consignes de sécurité. Radars de contrôle. Impression que tout se déroule dans une sorte d’indifférente inconsciente. On ne sait plus que penser, sinon que le café est mauvais. Épiphanie bâtarde. Rêves télévisés. Des hommes torse nu exhibent leur embonpoint comme on ne dit plus. Parfois, j’ai l’impression que je ne sais rien dire que du mal. Mais sur quoi, me dis-je en guise d’objection, sur quoi dire du bien ? 

19.7.21

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et de rien ni personne d’autre. Ils sont égocentriques. Ce matin, courrier de C. que je lis les yeux mi-clos, pas encore réveillé. Il me dit que, cette année, s’est vendu un exemplaire de chacun des deux livres de moi qu’il a publiés. 1+1=2 je calcule de tête. Et je ne sais ce qui est le plus détestable : commencer la journée ainsi, avoir conscience de susciter si peu d’intérêt ou me dire que je ne peux guère espérer mieux que cela, que mon horizon se résume à : ne pas vendre de livres, ne pas « gagner sa vie », comme on dit, écrire dans l’indifférence presque totale, ne même pas être voué à l’oubli post mortem car vivre ignoré. De fait, il me faut faire un effort supplémentaire pour parvenir à m’extirper de l’espèce de noirceur qui envahit l’être, le néant à l’état pur. Qui n’aurait pas besoin de le faire, cet effort de plus pour sortir du lit, vivre sa vie ? Je le fais. Prends un petit-déjeuner frugal (jus d’orange, café, yaourt de brebis) avant d’aller courir dans la chaleur déjà omniprésente. Avant d’ouvrir la porte, j’entends Daphné qui se lève, sort de sa chambre et vient me donner un baiser. Splendeur matinale de l’enfant. Aussi, me dis-je, toutes ces histoires de chiffres, me concernent-t-elles moi ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes, mais pas de moi. Si je dis que j’ai vendu un exemplaire de mon livre, qu’est-ce que cela dit de mon livre ? Absolument rien. Les chiffres ne sont que des zéros absolus. Est-ce pour me rassurer que je le prétends ? Probablement, bien que je croie qu’il y a une certaine part de vérité dans mes propos (sinon, c’est vrai, après tout, pourquoi les tiendrais-je, ces propos ?). Mais n’est-ce pas exactement le contraire que dit cette publicité que je vois depuis quelques jours pour richeonline (je n’invente rien, malheureusement, le monde est ainsi fait que je n’invente rien, pas nécessaire) ? Où un type connu, un présentateur de télévision, je crois, demande à un autre type connu, un rappeur, j’imagine, mais peut-être que je me trompe, on ne sait jamais avec tous ces gens riches : Est-ce que tu dirais que ton fils, c’est un gosse de riche ? Ce à quoi, l’autre, littéraliste content de lui-même, répond : Bah ouais, t’as vu, je suis riche, alors mon fils, c’est un gosse de riche, ouais. J’ai envie d’écrire le roman de la conscience qui croit en la beauté dans un monde défiguré. Et ce roman devrait contenir en lui-même son destin de ne pas se vendre, de n’être pas lu, d’exister à peine, dans une sorte de subsistance relative. Qui peut bien avoir envie d’écrire un roman comme celui-là ? J’entends : dans ces conditions-là ? Je repense à la vidéo d’un écrivain dont j’avais regardé les premières minutes il y a quelques jours avant de me demander pourquoi je m’infligeais une telle torture, et je crois que c’est lui — enfin, lui, c’est une façon de parler —, je crois que c’est l’état d’esprit dans lequel ce genre de choses sont faites, c’est cet état d’esprit qui est le véritable fossoyeur de la littérature, de l’écriture. Abdiquer devant la puissance de l’image, renoncer à l’iconoclasme radical de l’écriture, qui défait les mythes, détisse les voiles, déchire les apparences, voit au-delà, voit au-dedans, voit au-dehors, cherche à tout voir, tout savoir. Au profit de quoi ? De saynètes qui, pour grotesques qu’elles sont, ne sont toutefois pas en rupture avec les échanges filmés sur les gosses de riches des stars de la télévision ; elles forment un continuum de laideur et de bêtise. Peut-être que je raconte n’importe quoi. C’est même certain. La preuve : je ne vends pas de livres.

18.7.21

Chaleur dès le matin, pas accablante, mais sensible au premier effort, et je ne sais pas si c’est joie ou contrainte de mettre mon corps en mouvement. La joie et la contrainte se doivent-elles nécessairement voir opposées l’une à l’autre ? Ne peut-on pas trouver de la joie dans la contrainte ? En tant que nous sommes finis, nous avons besoin de limites. C’est le paradoxe : les limites sont des finitudes qui nous permettent de vivre notre finitude, de faire en sorte qu’elle soit moins finie (que ce soit dans le temps, dans l’intensité, dans la profondeur, etc.), qu’une part de cette finitude tende vers l’infini. En quelque sorte, comme un ensemble de courbes dont, dans le repère, on pourrait identifier la fin, sauf une, qui le déborderait dans l’une de ses dimensions. Sans ses fins que nous nous donnons à nous-mêmes, la fin est proche. Sans limites, nous sommes infiniment limités. Formules un peu creuses, je crois, qui forcent un paradoxe qui n’a nul besoin de l’être. Pourquoi ne les effacé-je pas alors ? Peut-être parce que j’ai envie qu’elles restent là, peut-être parce qu’il me semble qu’on n’accentue pas assez, parfois, le paradoxe. Tout semble aller de soi, mais c’est faux. C’est évident, sauf que cette croyance (quelque chose comme le bon sens) implique des comportements qui, j’allais dire autre chose, mais je préfère le dire ainsi, des comportements qui heurtent mon sens éthique et esthétique. Une fois couvert de sueur, c’est imbécile sans doute mais c’est ainsi, une fois couvert de sueur, je me sens plus heureux, comme si j’avais accompli quelque chose, alors que je sais que c’est insignifiant, mais peut-être pas tant que cela si l’on poursuit sa voie dans l’idée de se donner à soi-même ses propres règles, idée clef pour qui croit en un individu qui ni ne se dissolve comme quantité négligeable dans la communauté sociale ni ne se livre à l’exercice puérile et décérébré de son égoïsme. Années de pèlerinage de Liszt (Lazar Berman) — émouvant concerto lyrique quand chantent les cigales.

17.7.21

Pas un jour sans que quelqu’un d’exceptionnel fasse quelque chose d’extraordinaire. Invente l’écologie, résolve la crise des migrants, danse l’épopée déchirante d’une défunte star américaine, découvre Roberto Bolaño, embrasse un féminisme salvateur, signe l’acte de naissance de l’avenir. Et, avec le plus sincère naturel, rousseauiste quasi, se mette en scène le faisant. Dans le coin le plus perdu du sud de la France, une blonde platine et son corps de ballet bénévole dansent sur l’herbe fraîche que recouvre de sa pellicule humide et inspirante la rosée. Quelque part sur la scène d’une ville bien connue des estivants festivaliers, un grand chauve déclame son poème déchirant à la gloire d’une idole déchue. Ici, les anges ne passent pas, ils tombent. Sur la terrasse ombragée d’une villa récemment retapée, un groupe d’activistes mené par un petit brun ténébreux présentent leur rapport d’activité à des publics variés mais fascinés, et s’en iront ensuite toucher leur subvention. Pas un jour sans que moi, innocent mais non indemne, je ne sois exposé à cette comédie, qui serait amusante sans aucun doute, si elle n’était pas convenue, banale, systématique. Tout le monde a quelque chose à vendre, la preuve : il se trouve toujours quelqu’un pour l’acheter. Il était six heures trente-quatre du matin. Un moustique tournant autour du lit conjugal me tira de notre Léthé nocturne. Quelques gifles distribuées dans une bataille inégale car livrée à l’aveugle ne parvinrent pas à le chasser. Rien qu’à m’éveiller. Définitivement. Pour aujourd’hui, du moins. Réflexe imbécile, d’une main encore endormie, à tâtons dans un noir relatif et un silence parasité par mon invisible ennemi, je cherchais à me saisir de mon téléphone. Y parvenant enfin, pareil à une machine, je consultais les histoires que les gens racontent des lieux où ils sont allés, des choses qu’ils ont faites, des gens qu’ils ont vus, des spectacles auxquels ils ont assisté. Il fait chaud. C’est l’été. L’air est léger. Le monde est beau. Et me demandai soudain : pourquoi, si tous ces gens sont parfaits, pourquoi refusent-ils de me laisser vivre ma vocation de raté ? Ce qu’ils ont à vendre, je ne suis pas au monde pour l’acheter. Sur quoi, abandonnant toute espérance, je résolus de me lever. Moins par conviction (le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt) que par dépit (de toute façon, il fait trop chaud, je ne retrouverai pas le sommeil ce matin). Depuis combien de temps n’était-il plus six heures trente-quatre du matin ? Il ne serait pas sept heures vingt-quatre du matin avant de longues minutes et déjà je traînais mon désespoir bête, ma rancœur grossière, ma jalousie infantile. Oui, comme une maladie, oui. Pire façon de commencer une journée ? C’est ce que d’aucuns pourraient en enfer penser, en effet. Mais pas moi, pas ici. Dans une conscience à demi claire, j’allumai mon ordinateur et commençai le récit infime, presque inexistant, de cette journée dont je ne savais rien puisqu’elle n’avait pas commencé. Et pourtant, tout était là, en actes, d’une limpide netteté, belle et rassurante, n’était ce goût tragique et qui la langue râpe. Le monde s’active, et moi, je ne fais rien. Pas un jour sans qu’un génie n’illumine de son aura les gens bien de son temps qui l’aduleront quelques instants. Pas un jour sans que le monde soit ce monde où moi, dans cette espèce de tanière qui, depuis son sixième étage en béton, surplombe la baie, un balcon ouvert sur la Méditerranée, fais le récit de mes aventures négatives, invisibles ou, tout prosaïquement, non vues. Me complais-je dans ce rôle ? dis-je en réponse à une question qu’une voix dans ma tête, familière mais irréelle en l’occurrence, insistait pour me poser. Pas la mienne de voix. Me complais-je donc dans ce rôle ? Peut-être. Mais il faut bien en tenir un, sous peine de ne pas exister. Et, sortant du lit de notre nocturne Léthé, nous enfoncer dans le cours d’un trop réel oubli. Je me souvins alors de ce vendeur qui avait glissé avec soin mon costume dans une housse de voyage à la boutique où j’étais allé le chercher une fois retouché. Je me souvins que je l’avais trouvé beau, d’un genre intimidant et que, me souvenant une première fois de lui, hier au soir, je m’étais demandé comment faisaient les femmes ou les hommes qui désirent pareilles beautés viriles, brunes et précieusement mal rasées. Que se passe-t-il dans leur for intérieur ? Ou, plutôt, puisque ce n’est pas là que se passent ces choses, que se passe-t-il dans le corps des femmes et des hommes qui désirent de tels hommes au moment du désir ? Et avant et après ? M’en souvenant à présent, je lui trouve quelque chose de pasolinien. L’air est lourd dans la pièce où je travaille. Je me lève. Ouvre une fenêtre par laquelle je vois un homme qui sort promener son chien une tasse pleine à la main. Casquette à l’envers, tee-shirt à l’enseigne d’une célèbre marque de jeans, pantalons mous, informes, baskets usées. Lui n’est pas beau, non. Et moi, pour ma part, je surestime la réalité. Il était sept heures cinquante-quatre du matin quand je décidai de me faire un café. Le ciel était bleu et les cigales avaient déjà commencé de chanter.

16.7.21

Le capitalisme réduit le degré d’abstraction de la conscience à zéro. Fais ce que tu veuxSimplement fais-le (mais quoi ? la question est béante comme la bouche de qui la pose), Viens comme tu esSois qui tu es — tous ces impératifs d’une concrétude achevée fonctionnent comme des réducteurs d’élévation ; tout est si terre à terre, tout est si simple pour qui ne doit pas dépasser son propre point de vue. En ce sens, il n’y a pas de différence de nature entre le consommateur et l’entrepreneur capitaliste : l’un doit maximiser sa jouissance dans la dépense, l’autre maximiser son profit dans l’accumulation. Un seul principe du maximum pour tous, l’égalité parfaite s’accomplit dans la trivialité de l’existence répétée à l’infini. Quiconque nourrit d’autres désirs est réactionnaire. C’est-à-dire fou. Même les apôtres de la décroissance sont pris au piège du concret, du trivial, du terre à terre : il n’y a pas d’horizon, pas de hauteur, rien que le négatif du maximum, un minimum vital d’où tout espoir autre que la répétition à l’infini de la pauvreté volontaire est absent. Maximiser, minimiser, d’un bout à l’autre de l’échelle, tout se ressemble terriblement. Pour qui veut sortir de l’alternative, scier les barreaux de l’échelle, peut-être ne reste-t-il qu’à savoir croire. Oui, mais quoi croire en quoi ? Je regarde les barreaux rouillés de la grille. Derrière se trouve un terrain vague, presque trop petit pour mériter ce nom. Un espace incompréhensible, comme un point d’interrogation planté là au milieu de tout ce que l’on sait déjà, de toutes nos convictions, nos combats, nos luttes, nos malédictions. Je le regarde et puis je m’en vais.