19.5.22

La province est une contrée extraordinaire. Là, à guère plus d’une heure de Paris à peine, s’ouvre un vaste territoire que le monde entier nous envie sans jamais bien parvenir à en cerner la richesse et la complexité, sans jamais tout à fait réussir à le comprendre vraiment. À qui le veut, pourtant, aventurier ou simple curieux, pourvu qu’il n’ait pas peur de se crotter les bottes et garde les yeux bien ouverts, s’offrent des personnages étonnants, des caractères fascinants, qui constituent le cœur battant de notre belle France. Et je ne parle pas seulement de ces femmes à burqa ou de ces vieillards bedonnants qui suivent au bout de leur laisse un petit chien pas plus gros que leur cuisse, non, des comme ça, on en trouve même à Paris. Je veux parler de ces gens ordinaires, mais si touchants de naturel que leur silhouette se détache sur le fond d’un ronronnement un peu trop banal. Tenez, pas plus tard que ce matin, j’allais chercher mon pain et quelque brioche pour mon génie d’enfant chérie quand, tout à coup, je croisai une vieille dame replète et exotiquement mise qui m’intrigua. Déjà alerté par ma rencontre de la veille qui m’avait conduit à observer cette coutume des plus originales qui veut que l’on arbore sur ses vêtements des messages en anglais, peut-être en existe-t-il en langue autochtone, mais je n’ai pas encore pu en déchiffrer, j’ouvris l’œil et constatai que ma rencontre fugace portait elle aussi ce type de vêtement parlant, si j’ose m’exprimer ainsi. Dissimulé par mes lunettes de soleil derrière lesquelles je m’abrite pour ne pas paraître trop impoli, mon regard saisit le message suivant :
OPEN
YOUR MIND
TO THE
New
juste comme cela, oui, en capitales d’imprimerie, le dernier mot, afin de le souligner, je le suppose, en police de caractères à l’imitation d’une écriture manuscrite élégante, dans le style chancellerie. Je trouvai le slogan des plus cocasses, la dame qui portait le vêtement n’étant plus, vous me pardonnerez l’expression, de la première fraîcheur, mais je me gardai bien d’éclater de rire, de peur de vexer l’indigène, et préférai réserver à mon public que je sais friand de ce genre de détails amusants qu’il goûte en amateur éclairé le privilège de la boutade. Je dois à la vérité de dire que je ne suis pas parvenu à savoir si ce qu’il faut bien appeler, mon Dieu, n’ayons pas peur des mots, un « trait d’esprit », je ne sais donc si ce trait d’esprit était volontaire ou non, je n’ai pas osé aborder la passante, mais il me semble révélateur des mœurs et coutumes de cet étrange pays qui forme la plus grande partie de notre noble et vieille patrie. Et maintenant, mes chers lecteurs, vous me permettrez de quitter quelques instants le ton badin sur lequel je vous ai entretenu jusqu’ici pour prendre une voix plus grave. De notre point de vue civilisé, trop civilisé, il nous arrive souvent de prendre de haut le petit peuple, de le juger à la va-vite, de nous en amuser avec légèreté, comme nous venons de le faire, mes bien chers amis. Oh, nous ne pensons pas à mal, non, bien sûr que non, nous sommes d’honnêtes gens nous aussi, derrière notre sourire un tantinet moqueur se cache le cœur juste et bon d’une épouse, d’un mari, d’un parent, d’un ami et, dussions-nous accueillir quelque provincial en réfugié, nous leur ouvririons grand et nos bras et nos portes. Mais nous ne devons pas, au nom de je ne sais quelle supériorité morale et culturelle, oublier que ces êtres dont la vie semble parfois s’écouler sans rime ni raison sont des femmes et des hommes comme nous, des parents, des enfants. Certes, leurs mœurs nous paraissent quelque peu barbares, mais ne nous y trompons pas, la couche de crasse n’est pas bien épaisse sous laquelle se tient fièrement la dignité de ces bonnes gens au parler simple et haut qui coulent des jours aussi insouciants qu’heureux. Me promenant dans les rues de telle ville de province, j’ai voulu partager avec vous ce moment d’authenticité qui restera, je crois, longtemps gravé dans ma mémoire, comme un instantané de simple vérité qui tutoie l’éternité. Car oui, mes amis, oui, elle avait raison, cette bonne dame — paix à son âme — : nous devrions toujours ouvrir notre esprit à la nouveauté.

18.5.22

Il y a une solution pour tout. À tel point que la vie semble n’être plus qu’une longue séance de thérapie, terminable comme la mort seule termine. Ulysse est un héritier imbu de lui-même et son odyssée, un documentaire scénarisé pour diffusion télée. On se pâme, on s’extasie, on singe des admirations transies. Les vrais héros de notre temps sont les entrepreneurs capitalistes dont les milliards cachent mal la nullité de leur philosophie. Les vaisseaux qui traversent les systèmes solaires sont vides, et les images qu’ils en rapportent, des extrapolations numériques. Nous sommes aveugles et pourtant, nous voyons tout. Viderunt nihil, chanterait le Pérotin de notre temps. Mais à quoi bon ? Pourquoi se fatiguer les cordes buccales, s’exciter la cavité vocale ? Même le silence est un produit marketing sur lequel on glose indéfiniment : on bavarde, on se sent bien quand on se débarrasse de son trop-plein, ἐμβαίνουσιν ἕτερα καὶ ἕτερα ὓδρατα επιρρεῖ. Et puis rien, ça n’a pas de fin. On fouille le fond de sa culotte dans l’espoir d’y découvrir le sens ultime, la force qui rédime, le salut de nos corps dégingandés. Et partout, c’est le vide. Y a-t-on jamais trouvé autre chose qu’un trou ? Tout est-il orifice ou politique ? Je ne sais plus. Et, en vérité je vous le dis, tout, ce n’est pas grand-chose. The mockery of it. Mais quand tout est moquerie, l’esprit de sérieux gouverne l’ensemble des esprits. Triste comme seule l’Inquisition le fut : assassine gravité. Sinon pourquoi souriraient-elles en permanence (et eux aussi) ? Chacun est la stasi de chacune, et réciproquement. On fabrique des voiles opaques et s’étonne de ne plus trouver nulle part vérité qui vaille. Même à tâtons dans le noir, même à quatre pattes dans le néant, nous sommes des bêtes sauvages qui regardons au ciel désespérément vide : que n’est-il habité pour nous qui ne sommes pas peuple ? Milliards de voix qui n’éraflent pas l’échine de notre indicible humanité. Il fait chaud. Sur le chemin, la vieille qui accompagne la vieille encore plus vieille, la mère sa fille, probablement, tout de noir vêtue, porte un tshirt où sont écrits ces mots en lettres blanches :
BODY
IN
REVOLT
qu’elle ne porterait certainement pas s’y étaient inscrits les mots :
CORPS
REVOLTÉ
et qui signifient exactement la même chose. Notre grammaire approximative. Nous avons besoin d’exotisme et voyageons d’autant mieux que nous ne comprenons pas très bien ce qu’on nous raconte. Que valent-ils ? Quoi ? Mes inoffensifs graphes. Ils fondent comme graisse au soleil. Que n’ai-je les vibrantes facilités linguistiques du moustique ? En son vol nocturne. Écoute. Bbbbbbbzzzzzzzzzzzzzzzzzbbbbbbbzzzzzzzzzzzzzzzzzputiiinbbbzzzzkllaakkémerdaï ! Qui te réveillent en pleine nuit. Yeux ouverts fixes sur le plafond désert. Baffes dans le creux du chant de la bestiole. La communicative joie de vivre de Socrate. Monologue. Soliloque. Rumine. Divague. Tu parles tout seul, mon vieux. Et cela fait une éternité que ça dure.

Que faire ?

Que faire du mortel ennui
que le monde me cause ?
rien que le laisser me dissoudre
rien ne doit demeurer de moi
vieux moi plus ancien que moi
vieux monde plus ancien que moi
pas assez encore à mon goût
pas assez de passé entre lui et moi
demeure de lui les voix dont se défaire
demeure surpeuplée à qui rêve d’îles
perdues dans l’univers infini et qui s’étend
perdues oui mais pas pour moi
que faire de ce mortel ennui
que je ne fasse déjà ?

17.5.22

Chaque pas que je faisais me rapprochait de lui et de la vérité dans toute sa nudité. Impossible à occulter, comment aurais-je pu détourner le regard d’elle ? Comment aurais-je pu ne pas la contempler fixement ? Fasciné par elle, je m’en approchais toujours plus, sachant toutefois que je ne pourrais la toucher, qu’il me faudrait me tenir à distance d’elle. Et puis, comme je m’y attendais en mon for intérieur, sans oser me l’avouer tout à fait, je finis par le dépasser. Je fus, je crois, sur le point de lui dire quelque chose, et puis non. Après tout, ce n’est pas mon problème, me dis-je. Dans une poche à fermeture éclair située à l’arrière de son short, il avait rangé son trousseau de clefs. Probablement trop lourd pour ladite poche dudit short, à chaque pas que le coureur faisait, le trousseau tirait l’élastique vers le bas, dévoilant ainsi une impudique raie des fesses trempée de sueur. Il faut dire, pour mettre en évidence un plausible lien de causalité, que le coureur cacopyge était passablement gros, encore plus gros que moi, c’est ce que je veux dire, excès qui devait avoir pour effet de renforcer la sousdimensionnalité proportionnelle à la masse du coureur de l’élastique de son short lequel, ainsi mis en surtension par la masse du trousseau de clefs et la force générée par la course, devait être mécaniquement entraîné vers le bas, à chacun de ses pas, d’où le dévoilement, etc. Après l’avoir dépassé, et sans rire ni me moquer, non, mais avec le plus grand des sérieux, je me suis demandé : Tu crois que c’est pour ça que les humains ont inventé la transcendance ? Parce que, pour assurer la survie de l’espèce, il a fallu leur faire accroire qu’il existait un monde meilleur où ils iraient un jour et un être supérieur qui les y attendait et qui, en attendant, se trouvait au fondement des décisions qu’ils prennent en ce bas monde ? Je ne sais pas, mais c’est vrai que voyant la chose même dans sa nudité la plus humide, on peut être envahi d’un sentiment de déception qui, si l’on n’y prend garde, risque de nous entraîner au fond de ce désespoir d’où l’on ne sort que tiré par des croyances irrationnelles en des êtres imaginaires. Il y avait quelque temps déjà que je m’interrogeais sur les rapports entre immanence et transcendance et, sans doute, était-ce la raison pour laquelle je fus particulièrement sensible à cette disgracieuse raie des fesses : non pour elle-même, mais pour ce qu’elle nous montre de notre existence. Oui, une dimension considérable de notre existence est totalement triviale. Si nous dressions la liste de tout ce qui compose cette dimension triviale de l’existence, il est probable que nous serions submergés par elle et que nous nous empresserions de chercher ailleurs notre vraie nature, la vraie raison de notre présence sur terre, la vraie justification de nos actes. Et ce faisant, nous nous mettrions à nous raconter des histoires, de belles histoires, certes, cela ne fait aucun doute, mais des histoires tout de même ; — des mythes. Et pourtant, il faut être capable de dresser cette liste et de considérer sans crainte, sans déception, sans colère, sans haine de soi ni des autres, le territoire immense de notre banalité, de notre trivialité. C’est à ce prix que nous pouvons accepter que notre nature ne connaisse aucune surnature, notre monde nul outremonde, sans sombrer dans le désespoir. Et comprendre par là-même que nos pouvoirs banals, nos facultés ordinaires, nos capacités triviales sont tout ce dont nous disposons pour vivre et comprendre et aimer notre vie. Tout ce dont nous disposons et tout ce dont nous avons besoin. Nous n’avons pas besoin de pouvoirs spéciaux, pas besoin de surnature pour nous sauver ni d’outremonde où nous sauver parce qu’il n’y a rien à sauver. Il n’y a rien à sauver parce qu’il n’y a rien à condamner. Tout est là. Nul n’est tenu de tout aimer. La seule chose à laquelle nous soyons tenus, c’est de tout accepter parce que tout ce qui existe, c’est tout ce qui existe. Y compris le derrière gluant d’un coureur souffrant d’obésité par la chaude matinée d’un naissant été.

16.5.22

Une année d’écriture. Une année passée à écrire. Est-ce que je pourrais dire à quelqu’un qui me demanderait ce que j’ai fait pendant cette année écoulée, parce qu’il ne m’aurait pas vu pendant tout ce temps, parce qu’il y aurait un trou dans mon curriculum vitae, parce que ça l’intéresserait, par simple curiosité, est-ce que je pourrais répondre : « J’ai écrit » ? Ce n’est pas tout ce que j’ai fait, non, mais c’est tout ce que j’ai fait. Et c’est à la fois terrifiant et fascinant, décevant et sublime. Contrairement à un objet fini, qui connote généralement le concept d’œuvre, avec des exceptions remarquables, comme l’est l’Homme sans qualités, l’écriture s’inscrit dans le temps, non en se remémorant, non en le ressassant, mais en l’épousant. « Combien de temps faudrait-il pour lire les centaines de milliers de mots qui composent ce texte ? » est une question moins intéressante que l’idée qu’elle interroge maladroitement, la renvoyant à une sorte de performance, un peu comme les lectures marathons d’À la recherche du temps perdu, c’est-à-dire : le mariage du temps et de l’écriture. « Il ne se passe rien dans ce journal », pourrait aussi se plaindre un lecteur mécontent, à supposer qu’il existât un lecteur pour une telle chose en devenir, déçu de ne pas trouver dans ces pages ce dont il se régale dans les journaux ordinaires : des célébrités, des indiscrétions, des histoires de fesses, des révélations. Et il n’aurait pas tort de se plaindre, en effet, si c’est ce qu’il cherche dans les livres. Sauf que l’enjeu n’est pas là. Est-ce à dire que ce journal ne saurait être un « objet fini » ? Non, tout au contraire : c’est son destin de finir, de devenir fini. Que je l’arrête demain ou que la mort l’arrête tôt ou tard, c’est ce qu’il deviendra, un objet fini, mais le temps qu’il dure définit aussi la forme de cet objet fini, à la fois dans son étendue et dans son principe même, et ce, d’une façon qui n’a rien à voir avec une œuvre musicale immensément longue, laquelle dure très longtemps : ici l’écriture épouse la vie même, l’écriture et la vie se confondent sans s’annuler, mais pas uniquement de façon conceptuelle, pas seulement en tant qu’idée qui se réalise, théorie qui s’incarne. Tout cela, et plus : comme pratique même. Parfois la vie imite l’art, parfois c’est l’inverse, parfois la frontière s’efface spontanément, parfois elle apparaît dans toute sa clarté. Parfois, c’est peut-être un leitmotiv du texte, dans les récurrences, les retours, les répétitions, les contradictions, les distorsions, les tensions : ici, le personnage peut tout se permettre parce que la vie et l’art peuvent tout se permettre, l’invention et la vérité, la fiction et le fait, tout se disant parce que tout se peut dire, tout est à dire.

15.5.22

Combien de projets n’ai-je pas menés à bien ? Comme je ne sais pas trop quoi dire, comme je le fais généralement quand je ne sais pas trop quoi dire, je fouille dans mon disque dur pour trouver quelque chose à dire, imaginant je ne sais quel copier-coller salvateur, et je retrouve tous ces projets commencés, certains mêmes assez avancés, mais abandonnés sans que je sache trop pourquoi : est-ce que l’idée m’en a finalement semblé mauvaise ? ai-je manqué d’énergie ? n’ai-je pas envie de travailler ? préférerais-je paresser me contentant de ce que je sais faire, ce que j’ai pris l’habitude de faire, comme tenir ce journal qui me semble parfois fonctionner comme un alibi : Mais si, dit-il, tu vois bien qu’il est écrivain, puisqu’il m’écrit ? Si je suis honnête avec moi-même, je ne puis que le reconnaître : je ne travaille pas, je fais autre chose, je passe le temps. À quoi ? Non pas la bonne question. Pour une fois, la bonne question, c’est : Pourquoi ? Difficile à dire, en tout cas, je n’ai pas trouvé la réponse, laquelle passe probablement par certaines des questions que je viens de poser à l’instant : est-ce que je manque d’énergie ? est-ce que je préfère ne rien faire ? Je tâche de ne pas porter de jugement moral sur moi-même, je tâche de ne pas succomber aux charmes de l’éthique du travail. Je ne crois pas que nous soyons sur terre pour souffrir, en vérité, je crois que notre présence sur terre n’a aucune raison, nous ne poursuivons pas de but en tant qu’espèce, nous sommes là, et puis c’est tout, nous sommes donc libres de faire ce que nous voulons, que ce soit bien ou non, ce sont des idées que les gens se font pour occuper l’espace qui serait laissé vide autrement par l’absence de but à notre présence sur terre, l’absence de finalité de notre existence. Si je me reproche de ne pas travailler, de ne pas aller au bout de mes projets (peut-être le mot de projet lui-même pose-t-il problème), ce ne devrait pas être pour des raisons morales, ce devrait au nom de mon bon plaisir même : ma paresse n’est pas une faute au regard d’une loi morale à laquelle je dois obéir, c’est une faute que je commets moi-même contre moi-même : comment l’activité, la pratique, ou pour le dire de façon plus souple, moins connotée, plus ample, plus légère, plus juste : le ce que j’aime le plus au monde, comment se fait-il que je ne m’y attache pas avec plus de détermination ? Car, ce faisant, ou plutôt ce ne faisant pas, c’est à moi et à moi seul que je fais du mal : c’est ma nature, la nature de mon désir que je ne respecte pas et que je traite avec une nonchalance qui l’abîme, la détruit. Si l’on remontait dans le temps de ce journal, on s’apercevrait que, l’an dernier à la même date, je n’ai pas écrit. (Je me souviens très bien de cette journée, ce que j’en ai dit il y a 364 jours n’épuise pas le souvenir que j’en garde.) Et c’est bien d’être parvenu à tenir ce rythme d’écriture pendant un an parce que ce rythme d’écriture est un rythme d’existence. Je dis c’est bien, et je le pense, même si la formulation peut sembler banalement morale, je ne pense pas qu’elle le soit, c’est bien, mais ce n’est pas assez. Dans la dynamique vitale du dépassement de soi, ce n’est jamais assez. Mais ce n’est pas tautologique, c’est autre chose. Ce n’est pas assez signifie que je ne vais pas assez loin, qu’il faut que j’aille plus loin, que j’ai des découvertes à faire que je n’ai pas encore faites. Et que rien n’est acquis, tout est à faire.

14.5.22

Étroit espace où se jouent nos vies. Finalement, que maîtrisons-nous ? Presque rien. Mais ce presque rien, c’est presque tout. Phrases banales. Pas autant que les idées qu’elles expriment avec maladresse. Le sont-elles, banales ? Oui. Mais n’est-ce pas ce que je veux, n’est-ce pas cela qui compte le plus (cf. ce que j’écrivais hier) ? Dans l’espace de plus en plus étroit où, pendant un certain temps encore, je peux chercher qui est ce moi-même que je voudrais ou ne voudrais pas être, qui je ne pourrais pas ne pas être, ou autre chose, et avec qui, dans cet espace infiniment petit où j’imagine avoir le droit de respirer comme je mens (est-ce seulement vrai ?) dans l’espace laissé libre encore (mais pour combien de temps ?) par le totalitarisme du bien (« Tout est politique », dit-on), tout est possible. Et tout, c’est si peu. Je le vois bien. J’ai les mains pleines de temps. Et je n’en fais rien. L’univers coule entre mes doigts et je ne puis le saisir. Faut-il aussi que je m’acharne à essayer d’y parvenir ? Si je regardais un peu plus longtemps mes deux mains vides par où coule l’univers, et même s’il coule partout ailleurs, découvrirais-je quelque chose qui ne se trouve pas là, mais partout ? Ou alors rien ? Il faut essayer. Cette phrase (« Il faut essayer. »), ne ferait-elle pas une merveilleuse devise ? Dans le corbillard qui le conduit aux funérailles de Paddy Dignam, Leopold Bloom se sent terriblement seul parce que la société l’isole, qui refuse de l’intégrer à son corps. Comme Ulysse, il est exilé de l’univers, exilé dans l’univers. Et c’est à lui, qui se tient loin du centre du monde social, que les choses apparaissent, comme « that lawkylooking galoot over there in the macintosh. » Séquence dont profite Homère Joyce pour nous expliquer comment naissent les noms, « the fellow over there in the macintosh » devant un certain M’Intosh. Dans le monde social, le langage est malentendu. Il n’y a que celui qui se tient à l’écart qui l’entend.

13.5.22

J’ai écrit plusieurs versions de cette journée dans ma tête (c’est une façon de parler) avant de m’asseoir à ma table d’écriture pour écrire celle-ci. Les autres versions adoptaient toutes un point de vue différent, différent les unes des autres et différent de celle-ci. Je ne crois pas que je préfère cette version-ci de la journée aux autres versions, je crois que ce n’est pas une question de préférence, mais les autres versions de cette journée avaient quelque chose à dire, quelque chose à dire sur l’état du monde, de la littérature, de la communication, et que sais-je encore, et toutes ces choses que j’y disais, c’étaient des choses que je pensais, et que je pense encore, mais je crois que je n’avais pas envie de les dire, je crois que je n’ai pas envie d’avoir quelque chose à dire. Étrange ? je ne sais pas si c’est étrange, j’aurais tendance à dire : « C’est comme ça », mais cela ne veut pas dire grand-chose. N’est-ce pas ce que je cherche ? Non. Je n’ai pas envie d’avoir quelque chose à dire. Cela signifie-t-il que je désire me tenir sans désir au milieu du monde ? Ce serait paradoxal, mais non, ce n’est pas ce que je veux. Qu’est-ce que je veux ? En écrivant, phénomène captivant, les autres versions, les versions mentales, dirais-je, les versions mentales de cette journée semblent disparaître ; je les oublie. Elles étaient très nettes quand je pensais à elles et, à présent, plus j’écris, et plus elles semblent lointaines, si lointaines que je ne les discerne plus très bien. Je sais qui était ce moi qui pensais ces versions-là de cette journée-ci, il est si récent que je le suis presque encore, mais je m’en écarte. Ma volonté est de m’en écarter. C’est vrai que, parfois, je voudrais être sans désir, et sans doute est-ce la seule façon un peu digne de vivre. Sans désir, c’est-à-dire : pas sans amour, pas sans chair, non, au contraire, mais loin de toutes les affaires, loin de tous les événements qui ne sont pas moi, ne me ressemblent pas. Hier, ne lisant pas un article dans lequel des gens expliquaient qu’ils avaient envie que leur vie ressemble à une série télé où des gens viennent parler à un psy parce qu’ils ont des problèmes parce que le psy de la série télé avait un regard qui correspond à l’idée qu’ils se font d’un regard de psy dans la vraie vie, j’ai été envahi par un profond et non feint sentiment de désespoir, sentiment causé par  cette idée que tout était organisé, que tout était planifié pour faire des gens des imbéciles malheureux, des imbéciles malheureux qui se croient heureux, sinon, ils ne seraient ni imbéciles ni malheureux. Et ce matin, quand j’ai lu un astrophysicien comparer le trou noir dont l’image reconstituée a été publiée un peu partout en même temps dans le monde à un beignet, non pas à un beignet, à un donut, trouvaille dont il semblait très fier parce que, dans sa façon à lui de voir les choses, il mettait ainsi à la portée du grand public ce qui était trop compliqué à comprendre pour ce grand public qu’au fond, feignant d’aimer, en réalité, il méprise, parce qu’au fond il se méprise lui-même, de nouveau, j’ai été envahi par ce même sentiment de désespoir, contre lequel je ne puis rien, qui me rend impuissant, impuissant face au monde, impuissant face à mon sentiment, impuissant face à moi-même. Impuissant mais non pas sans désir. Et voilà que, alors que je ne le voulais pas le moins du monde, j’écris les versions de cette journée que je pensais lointaines, que je pensais avoir abandonnées à leur sort pour qu’elles dérivent dans l’univers, loin, loin, de plus en plus loin de moi. Sur le chemin de l’école, allant chercher Daphné, hier en fin d’après-midi, il faisait chaud, c’était la première fois de l’année qu’il faisait si chaud, pas encore très chaud, non, mais déjà on sentait qu’on entrait dans le moment chaud du printemps, qui précède l’été caniculaire, comment se fait-il que l’expression « été caniculaire » soit devenue un pléonasme » ? — c’est ce que je me demande à présent —, et je me suis dit : « Merci, mon Dieu ». Et, me disant cette phrase, comme il m’arrive de me la dire, elle ou sa variante : « S’il vous plaît, mon Dieu », ou sa variante : « S’il te plaît, mon Dieu », alors que, du point de vue du sens que l’on donne à cette expression dans le monde dans lequel je vis, je ne crois pas en Dieu, bien que je ne me considère pas comme athée, enfin, bref, je me suis dit : « Merci, mon Dieu » et je me suis dit que cette façon de parler était l’expression de ma gratitude envers l’univers, ce qui est étrange parce que l’univers n’est pas une personne, mais remerciant Dieu, ce n’était pas Dieu que je remerciais, parce qu’on ne remercie pas quelqu’un qui n’existe peut-être pas, ou qui, s’il existe, existe en plusieurs versions uniques de lui-même, ce qui est une contradiction dans les termes, disant ce que je disais, je reconnaissais l’existence d’une forme de grâce, laquelle ne devait rien à nul être supérieur, comme je viens de le dire, mais simplement au fait que l’univers est comme il est. Comment, c’est ce que je me demande à présent, comment puis-je concilier le sentiment de désespoir qui m’envahit et cette grâce que l’univers est comme il est ? Je n’en ai pas la moindre idée. Est-ce la raison pour laquelle j’écris ? Ce n’est certainement pas pour raconter ma petite vie, laquelle n’a aucun intérêt — pas de grandes aventures, pas de grands combats, pas de grands voyages, pas de nobles luttes, pas de noms célèbres et impressionnants, rien que des choses ordinaires, très ordinaires —, ce n’est pas pour raconter ma petite vie que j’écris, mais pour résoudre ces contradictions, ou du moins tâcher d’y voir plus clair, de mettre de l’ordre dans toutes ces versions du monde, lesquelles ne s’opposent peut-être pas les unes aux autres, mais se complètent pour former une fresque immense, aussi grande que la vie, une fresque de l’univers.

12.5.22

I fell in love with my children. C’est ce qu’il avait dit. Et plus tard, des années plus tard, quand j’aurai moi aussi un enfant, en y repensant, je me dirai que Daphné m’aura immédiatement fasciné. Parfois, je ne la supporte pas, c’est vrai, mais elle me fascine. Je lui avais demandé s’il pensait que vivre un an à Paris allait influencer sa manière d’écrire et il m’avait répondu que c’était encore trop tôt pour le dire. La vérité, c’est qu’au bout d’un an, il était toujours incapable de dire la moindre phrase en français. C’était un écrivain américain qui écrivait des romans post-derridéens, une vulgate pas très intéressante, mais suffisamment digeste pour être traduite en français, le genre de livres où il arrive des histoires à des universitaires, quoi. Qui peut bien avoir envie de lire ça ? Pas moi. Mais c’est vrai que, moi, personne ne me lit. Alors, ce que j’en pense. Nous déjeunions dans un restaurant du sixième arrondissement et ce fut une expérience passablement décevante. À cette époque, je n’avais encore rien publié, ou à peine mon premier livre, et peut-être que j’attendais trop, je ne sais pas, toujours est-il que je n’ai rien eu, pas de révélation, rien, que le sentiment d’un air renfermé qu’on brasse indéfiniment ; — l’époque de la climatisation. De fait, tout ce dont je me souviens de cette rencontre-là, c’est ça : qu’il ne sache pas parler un mot de français au bout d’un an passé à Paris et son I fell in love with my children. Comme s’il parlait d’étrangers qu’il avait découverts ou quelque chose comme ça, comme s’il entretenait une relation distante avec les autres, comme s’il était enfermé dans son univers d’où il lui était impossible de sortir ; — le campus. J’extrapole, mais c’est le souvenir que j’en garde. Je me sens très proche de Daphné, face à laquelle je m’émerveille, même si elle est parfois impossible à vivre, et l’idée qu’on puisse ne pas avoir ce lien charnel avec son enfant me semble inconcevable. Mais c’est sans doute moi qui ai tort. Je contemple les mille incarnations de Daphné, une sorcière, une princesse, un chevalier, une ballerine, Guenièvre, Artémis, Athéna, et me demande : comment se fait-il que nos vies soient si pauvres au regard de la sienne ? Comment faisons-nous pour n’étouffer pas, nous qui nous tenons enfermés dans notre existence étriquée ?  C’est ce que je voulais dire, je crois, hier matin, à Nelly, avec cette image du bocal où se trouve notre tête que nous remplissons en nous exprimant et dans lequel nous finissons par nous noyer. L’ultracommunication, l’enthérapisme, le culte de l’identité, fluides comme le liquide qui envahit nos poumons. Trop de phrases toutes faites, trop d’idées toutes prêtes, et si peu d’imagination. Rien ne va de soi. Hier, Daphné a commencé par jeter le casque qui devait compléter son déguisement d’Athéna, de rage, avec les larmes et les cris, tout, parce que c’était de la camelote, disait-elle en pleurant, ce que c’est en effet, de la camelote, elle a l’œil juste de qui ne se trompe pas, et puis elle a fini par l’adopter, peut-être que son regard a changé, ou alors a-t-il trouvé une place dans son imaginaire. Et c’est vrai, c’est vrai, qu’elle a tout l’air d’une déesse grecque, ma nymphe parisienne.

11.5.22

La politique est secondaire. « Politique », où j’inclus la religion, laquelle n’est jamais qu’une forme de politique pourvue d’un fondement outremondain (théocratie, monarchie de droit divin, etc.). Dire que la politique est secondaire, cela ne signifie pas qu’elle ne compte pour rien, mais qu’il y a plus ancien dans la chaîne des raisons, qu’elle est le produit dérivé de son ancêtre dans l’ordre des raisons. Les positions politiques ne sont en effet que des conséquences des réponses apportées aux questions d’épistémologie élémentaire (« élémentaire » ne veut pas dire simple, mais « premier » au sens des éléments dont quelque chose est fait). Ai-je un accès direct à la réalité ? Mon langage s’accroche-t-il au monde ? Et si oui, comment ? Et si non, pourquoi ? Y a-t-il de l’indicible ? Ces questions ne sont pas des questions théoriques ; les réponses qu’on y apporte déterminent des attitudes face à l’existence, orientent nos croyances quant à ce que nous sommes ou non capables de faire, délimitent le périmètre de l’étendue de mon action. Qui pense ne pas avoir d’accès direct au monde aura besoin d’un médiateur entre le monde et lui, la compréhension, l’action n’étant possibles que par l’intermédiaire d’un tiers qui éclaire, autorise, facilite, permet, etc. Qui pense qu’il y a de l’indicible se trouve en défaut dans la relation entretenue avec ce qu’il y a de plus intime et qui se trouve en même temps être le plus public : le langage. Croire que la politique est première, c’est se condamner à l’impuissance, se rendre dépendant du pouvoir, s’abandonner au pouvoir. Ce n’est pas l’organisation sociale qui détermine notre rapport à l’existence, c’est notre rapport à l’existence qui détermine l’organisation sociale. L’émancipation n’est pas une affaire (de) politique, c’est une question épistémologique. Me tenant au monde, je m’y oriente avec des facultés et des outils qui fonctionnent sans nul besoin d’un fondement ou d’une aide au-delà. Tout ce dont nous avons besoin pour nous conduire dans l’existence se trouve ici, dans le monde où nous nous tenons et où nous vivons. En ce sens, la démocratie, et en ce sens il faudrait probablement lui donner un autre nom que « la démocratie », n’est pas un régime politique parmi d’autres, c’est l’organisation sociale de notre rapport à l’existence, elle ne se situe pas au-delà de nos capacités ordinaires, elle en est la mise en commun dans certaines circonstances précises et clairement définies. Prétendre que tout est politique (la définition même du totalitarisme), c’est prétendre que nous ne pouvons pas penser, parler, agir, vivre sans la médiation de l’organisation sociale, laquelle n’est plus dès lors une communisation de nos facultés et de nos outils, mais ce qui transcende nos facultés ordinaires, l’origine sans la médiation de laquelle ces facultés ne sauraient fonctionner. Nous n’avons pas besoin que tout soit politique parce que la politique n’est pas tout.