16.9.21

J’essaie de me déstyler ou de me restyler, enfin de changer de style, quoi, pas dans l’écriture, dans l’écriture, c’est trop facile, dans la vie, en général. Dans ma façon de m’habiller, dans la façon d’aborder l’existence, les relations avec les autres. Pour l’instant, ça ne se voit pas trop encore, mais quelque chose est en train de changer, je le sens. Ce n’est pas que j’aie envie d’être un autre que moi, peut-être que j’ai envie, plutôt, d’être vraiment moi, mais qui c’est vraiment moi ? C’est cela qu’il faut que je découvre. Changer de style, changer de vie, bon, dit comme ça, évidemment, ça ne veut pas dire grand-chose, mais je sens ce que je veux dire. Je passe beaucoup de temps à regarder des vêtements, en ce moment, avec des gens dedans, je veux dire, un homme, notamment, qui n’a rien à voir avec moi, il est dessinateur au New Yorker, noir, grand, mince, il semble s’habiller sur mesure à Berlin (où, si j’en crois les images qu’il partage, l’un de ses amis est tailleur), vit à Vienne, mais il me fascine, probablement parce qu’il est tout sauf moi et que c’est ce que je voudrais être, parce que, peut-être, mon véritablement moi est tout sauf moi. C’est fou le nombre de types qui se montrent en train de porter leurs vêtements, pour une bonne part, il doit y avoir quelque chose de très érotique là-dedans, notamment les Italiens, enfin, c’est ce je me dis, d’autoérotique, des hommes qui passent leur temps à s’habiller, à caresser les vêtements qu’ils portent, des fétichistes du sur-mesure, mais ce type-là, celui du New Yorker, non, je ne trouve pas, enfin, c’est ce que je me dis, je n’en sais rien, il y a quelque chose qui me fascine dans cette élégance qui semble naturelle, la minceur, tout, alors que moi, je me trouve gros et mal fagoté, de toute façon, à Marseille, où depuis des semaines règne une chaleur étouffante, impossible de s’habiller dignement, tout ce qui est plus long que les manches d’un tee-shirt et les jambes d’un bermuda est insupportable. Est-ce de là que provient mon envie de quitter cette ville ? L’insupportable chaleur. Aujourd’hui, il pleut. Mais ce matin, quand je suis allé courir, la chaleur était encore pesante, moite au bout de quelques pas, complètement trempé au bout d’un kilomètre à peine, et tout le reste du temps passé à courir, je me traîne avec ce tissu détrempé sur le corps qui colle à la peau. Comment ne pas haïr un tel endroit ? Est-ce que c’est ça que j’appelle me déstyler : regarder un autre que moi et me dire : Tiens, je voudrais être comme lui. Mais je ne voudrais pas être comme lui, je voudrais être comme moi. Est-ce possible ? Je ne le sais pas. Presque pas dormi, cette nuit. Entre les pensées parasites, les idées noires, l’atmosphère irrespirable, les songes négatifs, je tourne et me retourne dans le lit sans trouver un endroit où je me sente bien et, quand je m’endors enfin, comme toujours, c’est déjà le moment de se lever. Sauf que je ne m’aperçois pas que je m’endors, sinon je ne m’endormirais pas, alors j’invente cette conscience du sommeil, alors je mens, je déforme la réalité pour la faire tenir dans une phrase, alors que c’est l’inverse qu’il faut faire, d’où cette phrase alambiquée, mais égale à la vie. Après le réveil, j’ai quand même la force. L’aspirateur est cassé, je passe donc le balai. Sors. Reviens. Depuis le mois dernier, j’ai perdu 5 kilos. Selon certains calculs, je suis à mi-chemin. Selon d’autres, je n’en ai rien à foutre. Selon d’autres enfin, tout est foutu. Mais ce ne sont là que façons de parler, me dis-je en buvant mon café — noir. 

15.9.21

Le vent n’apporte pas de fraîcheur, mais semble alourdir les masses d’air chaud et étouffant qui enveloppent la ville, gris aveuglant. Je veux noter ici les pensées qui me sont venues ces deux derniers jours, dans l’ordre inverse de la chronologie, et puis dans le désordre. Cela ne me dérange pas le moins du monde de consacrer ma journée à Daphné, au moins ai-je le sentiment de me sentir utile, de servir à quelque chose. C’est un sentiment imbécile que celui de l’utilité, je le sais, mais c’est le sentiment de notre époque (en ce sens, nous ne sommes pas sortis du xixe siècle). D’où la question qui brûle les lèvres des faiseurs de talents : À quoi ça sert écrire ? Le fait que nous ignorions ou ayons oublié que l’écriture est le cœur même de la civilisation et que, donc, en ce sens, elle ne sert à rien, elle est ce qui précède tout, l’utile comme l’inutile, le sublime comme l’atroce, révèle à quel point nous sommes perdus. J’insiste sur ce nous car cette dérive est la dérive de notre culture, de notre mode de vie, de nos existences. Cherchant sur internet quelque chose à propos du rapport de Baudelaire au dandysme (quelle idée saugrenue), je tombe sur le site de France inter et, une image en entraînant une autre, une pression en entraînant une autre, un lien un lien, je me retrouve nez à nez avec la photographie de Pierre Ducrozet qui raconte son tour du monde à Laure Adler (à vrai dire, je ne sais plus très bien à qui il le raconte, mais je sais qu’ils se sont retrouvés tous les deux dans la même émission à un moment ou un autre, mais les liens succédant aux liens n’éclaircissent pas nos idées quant à la piste à suivre pour sortir du labyrinthe, mais ajoutent de la confusion à la confusion, et nous nous enfonçons toujours plus avant dans la pénombre). Vision qui me désespère parce qu’il est évident que ce type a du succès (que ce soit Pierre Ducrozet ou Jean-Philippe Lalane, cela ne fait aucune différence, ce n’est pas telle ou telle personne, le sujet, le sujet, c’est l’idée de la réussite — mais qui est Jean-Philippe Lalane ?) et que moi, je n’en ai pas. Et si la probabilité n’est pas nulle (les probabilités nulles, cela n’existe pas, ou alors c’est très rare) que je sois célèbre après ma mort, disons que c’est une consolation trop lointaine pour avoir quelque efficace sur mon état présent. Je me demande une fois de plus pourquoi je fais ce que je fais, ne le sais pas, mais ne veux pas faire autre chose. J’y ai repensé à l’instant en allant chercher mon colis à Carrefour. Il y avait une affichette pour recruter des caissier/ères en contrat 30h/semaine, et je me suis dit que je devrais déposer mon CV et ma lettre de motivation (qu’est-ce que je pourrais bien raconter ? ce serait un bon sujet, ça), tout plutôt que d’être contraint d’exposer ma vision forcément écologiste, féministe, décroissioniste, inclusiviste, postdécolonialiste du monde à une mitterrandienne chiroplastée du siècle dernier pour vendre des livres. Ramenant mon colis à la maison, j’ai regardé ces deux jeunes assis par terre au milieu d’un groupe de flics qui venaient probablement de les arrêter (sinon je ne sais pas ce qu’ils faisaient là,  assis sur le trottoir du rond-point), et je me suis dit qu’il faudrait, si je voulais jouir du succès de Pierre Ducrozet ou d’un de ces types qui lui ressemblent, qui pensent tous la même chose, écrivent tous le même livre, un tous les deux ans, histoire d’avoir le temps quand même de faire le tour du monde avec ma femme entretemps, il faudrait que je dénonce cette situation, que je m’insurge contre les violences policières, et alors là, oui, peut-être, peut-être que j’aurais une chance de réussir ma vie d’écrivain connu. Mais non, je suis me contenté de rentrer chez moi déballer mon colis. Peut-être, oui, peut-être qu’après tout, je n’ai pas envie de réussir ma vie.

14.9.21

Au bord des larmes hier au soir (mais vraiment, comme dirait Daphné), lisant les pages que Barbey consacre à la fin de Brummell : « Il n’ôtait plus son chapeau dans la rue quand on le saluait, de peur de déranger sa perruque, et il rendait le salut de la main comme Charles X. Il vivait à l’hôtel d’Angleterre. À certains jours, et au grand étonnement des gens de l’hôtel, il ordonnait qu’on lui préparât son appartement comme pour une fête. Lustres, candélabres, bougies, fleurs en masse, rien n’y manquait, et lui, sous le feu de toutes ces lumières, dans la grande tenue de sa jeunesse, avec l’habit bleu Whig à boutons d’or, le gilet de piqué et le pantalon noir, collant comme les chausses du xvie siècle, se tenant au centre, il attendait… Il attendait l’Angleterre morte ! Tout à coup, et comme s’il se fût dédoublé, il annonçait, à pleine voix, le prince de Galles, puis lady Connyngham, puis lord Yarmouth, et enfin tous ces hauts personnages d’Angleterre dont il avait été la loi vivante, et croyant les voir apparaître à mesure qu’il les appelait, et changeant de voix, il allait les recevoir à la porte, ouverte à deux battants, de ce salon vide, par laquelle ne devait, hélas ! passer personne ce soir-là, ni les autres soirs, et il les saluait, ces chimères de sa pensée ; il offrait le bras aux femmes, parmi tous ces fantômes qu’il venait d’évoquer et qui, certes ! pour revenir à ce raout du Dandy déchu, n’auraient pas voulu quitter, un seul instant, leurs tombes. Cela durait longtemps… Enfin, quand tout était plein de ces fantômes ; quand tout ce monde de l’autre monde était arrivé, voilà que la raison arrivait aussi et que le malheureux s’apercevait de son illusion et de sa démence ! et c’est alors qu’il tombait accablé dans un de ces fauteuils solitaires et qu’on l’y surprenait, fondant en pleurs ! » Avoir été tout et n’être plus rien — expérience ultime, mais qui ne sert jamais à personne : pour qui la fait, il est trop tard, elle ne peut être utile à rien et pour qui en consulte la relation, elle semble ne jamais servir d’exemple. Avoir été tout et n’être plus rien, n’y a-t-il pas une morale à tirer, pourtant, pas rébarbative, mais profonde, de cette manière de maxime amputée ? De deux choses l’une, en effet, ou bien ce que nous cherchons dans l’ascension, c’est la chute, et qui cherche autre chose est victime d’une grave illusion qui sera précisément sa perte, ou bien, redoutant la chute, ou plutôt ayant compris qu’elle est notre seule fin, nous renonçons à l’ascension, non pour demeurer terre à terre, mais à la recherche d’une autre élévation. L’élévation sociale de Brummell, à quoi pouvait-elle bien conduire sinon à la disgrâce ? Car l’individu, le singulier qui prend la forme du dandy (comme le soulignera Barbey dans son article sur Lauzun : « Toujours la singularité ! toujours le Dandysme ! »), montrant dans le plus brillant des éclats qu’il est supérieur à la société, ne peut finir autrement que victime du bourreau qu’elle est : qui tient sa puissance du pouvoir ne peut tolérer une puissance qui lui est supérieure, un pouvoir qui ne tient pas à l’ordre historique sur lequel il se fonde, mais à la seule individualité de celui qui est. C’est un scandale pour la société qu’un individu puisse lui échapper totalement non par les marges — ce qui, à la rigueur, se trouve dans l’ordre des choses —, mais par son centre même et lui tendre l’image en miroir de sa nullité puisqu’un fils de presque rien peut devenir plus grand qu’un fils de roi héritier du trône. L’erreur du dandy, toutefois, c’est de prendre sa vanité au sérieux, de se laisser aveugler par elle, de tomber dans le piège de son propre jeu. Mais cette erreur est nécessaire, sans elle, le dandy serait trop parfait, ce serait un dieu parmi les hommes, et cela ne doit pas exister. Si la dernière comédie de la déchéance de Brummell est tellement émouvante, c’est que nous y voyons mise en scène notre vie même. Dans toute tentative d’édifier notre propre monument, il y a le risque que nous tombions subjugué devant notre grandeur. Or cette grandeur est illusoire, elle fait partie de cette infinité de chimères auxquelles la vie donne naissance pour divertir, — divertissement et diversion. Finalement, le dandy (et n’est-ce pas ce que Barbey suggère ?) est un héros pascalien qui s’ignore, c’est-à-dire qu’il est pascalien justement parce qu’il s’ignore : il aspire à tout, y succombe, et se découvre rien. Mais il est trop tard. Ce qui nous laisse avec une autre question : comment faire autrement ? — Tout est là.

13.9.21

Nous sommes la civilisation du bruit ; — nous l’avons inventé. Nous pouvons le découvrir par soustraction, expérience de pensée qui consiste à ôter de notre environnement tous les bruits liés à la société industrielle, qui sont les bruits insupportables qui peuplent notre monde. Et qui, en tant que manifestations tolérables, justifiées par la productivité, rendent sensibles toute la souffrance que nous nous infligeons ce faisant, toute la laideur que nous ajoutons à un monde qui n’en avait pourtant pas vraiment besoin. Vers la fin de l’après-midi, un peu avant d’aller chercher Daphné à l’école, la chaleur me semble devenir étouffante, je me dis que j’en ai assez, que je ne la supporte plus, cette touffeur lénifiante d’un été qui s’éternise. Je prophétise à ma seule intention la fin de l’hiver, le désert perpétuel, et commence à avoir mal à la tête, à supporter plus difficilement les agressions de l’environnement, environnement qui cesse dès lors d’être un monde, un univers ordonné, un κόσμος où je puis trouver ma place pour m’y sentir chez moi, le mot même d’environnement marquant la rupture, le hiatus entre moi et ce qui m’entoure, signifiant ainsi la faille et non l’accord, l’harmonie, mais la désharmonie, la cacophonie, le chaos. Le matin tôt, quand je vais courir, le monde a une autre forme, plus fraîche, plus aimable. C’est ce que j’avais ressenti, accompagnant Daphné à l’école, ce matin de la semaine dernière quand Nelly s’était rendue à Paris ; l’univers n’ayant pas encore été totalement envahi par ses habitants, il demeurait un lieu qui pouvait les accueillir. Paradoxe du monde : sans qui le peuple, il est habitable mais inhabité, et avec, il est habité mais inhabitable. Chaque proposition renvoie à sa négation, comme le monde à l’immonde, l’ordre au chaos, la raison à l’irrationalité. Je lis du Dandysme et de George Brummell de Barbey d’Aurevilly, sautant sans scrupule aucun la présentation de l’insignifiant Simon Libaratin dont la présence sur la couverture est comme une tache indélébile sur notre pantalon préféré, des années après l’avoir ouvert pour la première fois. Je m’en souviens, je travaillais chez Grasset, et je portais des pantalons vermillon ou lie de vin et des souliers havane tout en faisant le magasinier, et je redécouvre ce qu’il me semblait avoir oublié, moins un style qu’une forme de vie. Est-ce là tout ce que je voudrais sauver de Paris ? Pourquoi une telle question ? Ne cherchons pas la réponse.

12.9.21

La colère est trop négative. Oppositionnelle, voudrais-je dire. Évidemment que tout ce que tu considères comme dégueulasse l’est vraiment, mais après tout, hors toi, qui s’en soucie ? Le dire n’a aucune valeur en soi, c’est de l’ordre, je crois, de la pure abréaction. Peut-être pas tout à fait, non, mais il y a quelque chose d’inabouti dans ce mouvement, une sorte de jet qui retombe à terre trop vite, sans atteindre son but réel, lequel se trouve au-delà de la réaction toute nue. Ne faudrait-il pas prendre alors les choses à l’envers ? La colère suscitée ne l’est pas uniquement par l’objet (tel ou tel sous-produit culturel bas de gamme réputé génial, telle ou telle œuvre authentique de l’esprit tournée en dérision par de petits fascistes de salon que le monde adule), mais par l’horizon contre lequel l’objet vient se fracasser, horizon formé par l’ensemble de ce que je sais, ce que je crois, ce que je désire, ce que je tiens pour beau, vrai, juste, et caetera. Plutôt que de dire non sans cesse, ce qui est vain, ne procure aucun plaisir, et se vide de tout sens, expliciter le grand ouiqui le précède, ses contours, ses raisons, ce qui l’outrepasse, le cœur où il se situe. Mais cela, il faut encore que je le cherche, pas simplement dans les livres, c’est-à-dire, mais dans une attitude plus générale, non pas plus générale, plus quotidienne par rapport à la vie, dans la vie. Le négativisme adornien se heurte à sa propre limite : l’impossibilité de la vie dont il fait la critique, « la vie mutilée » qui est l’objet des Minima moralia n’étant pas une vie du tout (pas une vie vivable, pour ne pas hésiter devant le pléonasme). Peut-être que rien n’est parfait parce que tout est parfait, déjà parfait. Toutes les villes ont leur défaut au revers de leur âme : l’élégance parisienne et ses fastes luxueux, la grisaille, la dure froideur de la bourgeoisie inquiète de ses privilèges, l’avidité du parvenu ; la beauté marseillaise et ses couleurs chatoyantes, la vulgarité banale de sa parole, la mollesse et le relâchement de ses mœurs, la saleté. L’essentiel — là où quelque chose de décisif peut avoir lieu —, l’essentiel ne se trouve pas dans le lieu, mais dans l’attitude qui le dépasse. La faire voir.

11.9.21

J’essaie de me déprendre de ce journal ou de ne pas me laisser prendre par lui. Au piège. Il faut faire attention, sinon il va finir par tout absorber, il ne restera plus rien de moi en dehors de lui. C’est quelque chose qui a pu me faire fantasmer, je crois que j’en ai déjà parlé, mais c’est un danger, pour moi, un danger pour moi, qui me fait courir ce risque que tout ce que je fais reste toujours à l’état embryonnaire. Pourquoi approfondir quand il semble qu’on a expédié le sujet en une page et des poussières ? Et puis, on aura toujours le temps d’y revenir, plus tard, on ne se souviendra pas ce qu’on aura dit, plus tôt, mais ce n’est pas grave, c’est la contingence, détends-toi, tout va bien se passer (prends la voix d’une femme politique pour le dire, tu vas comprendre). Sauf que, bien sûr, c’est quand on se détend parce que tout va bien se passer que tout se passe mal. Dehors, c’est le rodéo. Le matin, le soir, ça ne s’arrête jamais. Les pneus crissent, les virages sont pris trop vite, on s’en fout de vivre parce qu’on s’en fout de mourir alors, en attendant, autant tout déchirer. Sauf que tu ne déchires que toi et ta pauvre vie sans intérêt, cela ne te vient pas à l’esprit, sinon, elle en aurait, ta vie, de l’intérêt. Mais ce n’était pas vraiment ce que je voulais dire. Je ne voulais vraiment pas faire la morale, non, tout le contraire, précisément. Pourquoi est-ce que tout se passe toujours comme on ne l’espérait pas ? Ce n’est pas vrai. Passons. J’essaie de me déprendre de ce journal non pour exister, c’est ce journal qui me fait exister, bien souvent, mais pour voir ailleurs ce que je pourrais être. Le fait que je n’y parvienne pas ces derniers temps (d’où ma réponse à la question posée hier par Daphné est-ce que tu écris un roman en ce moment ? non que je réduise toute écriture au roman, certainement pas, le roman contemporain me fait fuir, mais enfin, il symbolise quelque chose dans l’esprit occidental dont le décolonialisme, s’il était un tout petit peu sérieux, devrait s’emparer au lieu de le reconduire par opportunisme — ça fait vendre, frérot), le fait que je n’y arrive pas témoigne moins de mon impuissance que de mon angoisse à m’investir dans quelque chose dont je ne vois pas la fin. De fin, à ce journal, il n’y en aura pas non plus (ce sera la fin de ma vie ou un accident survenant avant), mais justement son absence de fin est sa fin, je n’ai plus à m’en soucier, elle existe, elle n’existe pas, c’est idem, tandis que la fin à découvrir à inventer de ce qui s’écrit, c’est autrement terrifiant. On risque d’en perdre le sommeil. Or, j’ai besoin de dormir. Si je ne dors pas, je deviens fou. Pas de dormir tranquille ; en dormant, des résolutions m’apparaissent (comme les résolutions qui achèvent les cadences musicales, je l’ai déjà dit, je me répète, tant pis, c’est la vie) qui me permettent de rester en vie (sinon, c’est ce que je me dis, il me suffit de ne pas me réveiller le matin, de ne plus jamais me réveiller). Sur l’écran, devant lequel je m’échoue tard le soir, comme cela m’arrive parfois, mais peut-être pas assez (ou trop qui sait ?), l’animateur star de la télé mondiale de gauche, Jimmy Fallon, dans sa « do not play list », se moque du grand jazzman free Peter Brötzmann, âgé de 80 ans, et dont il ignore tout, mais qu’il traite, montrant l’un de ses disques intitulé « Nipples » (« tétons » en anglais, d’où les rires gras que l’on imagine sans peine, les petits garçons adorent rire en disant ce genre de gros mots), qu’il traite en ricanant avec mépris comme un petit chef fier de lui sous le regard amusé et fasciné par sa bêtise du groupe de musiciens noirs qui lui sert d’alibi moral. Les philistins d’aujourd’hui ne se contentent pas d’utiliser la culture qu’ils haïssent à leurs propres fins (pour conquérir le pouvoir), ils tournent en dérision tout ce qui les dérange dans cette voie parce qu’ils ne le comprennent pas ; il ne suffit pas de promouvoir de faux artistes, encore faut-il moquer les artistes authentiques qu’on ne comprend pas, qu’on n’essaie même pas de comprendre, et les confondre intentionnellement avec les pires des ratés, se moquer unilatéralement de tout ce qui pose problème, requiert une pensée, exige une forme d’intelligence. Imposer en guise de revanche des hiérarchies qui passent pour naturelles. Surtout quand il l’exploite, comme tout fasciste qui passe à l’acte, le but ultime du philistin est d’humilier la culture. Car la culture — fruit de l’intelligence — manifeste ce qui est susceptible de lui résister, à quoi il faut substituer des valeurs qui se sont déjà rendues à l’ordre établi. Jimmy Fallon, dont le nom est déjà à lui seul une parodie (de Johnny Carson), pas inoffensive, mais agressive, mauvaise, Jimmy Fallon, héros de l’Amérique obamesque, belle et décolonialisée, s’adosse à un groupe de musiciens noirs qui appuient de leur rire blanc la faconde haineuse de leur maître. Comme si, au pays de la liberté, le dominé ne désirait rien tant que de prêter allégeance au dominant. Comme si, au pays de l’éveil éclairé, la ténèbre, indifférente à la couleur de la peau, achevait d’accomplir son œuvre humiliante en américain sous-titré dans toutes les langues du monde. Et pourtant, partout, des êtres s’acharnent à essayer de parler cette langue barbare, croyant par là même s’émanciper. Qu’ils sont vieux, en réalité. Les philistins ont pris le pouvoir et ne le rendront pas. De nuit, égarée dans le salon, une mante religieuse.

10.9.21

Moment de paix ou d’équilibre. Impromptu. J’ai beau être seul, je n’en ressens pas le défaut. D’ailleurs, le suis-je vraiment ? Je passe de nouveau mes journées en compagnie de Morton Feldman, un mort si vivant qu’il semble moins mort que les vivants. Quand, cependant que je suis en train de lui lire une histoire avant de dormir, je découvre que l’insecte prisonnier dans sa moustiquaire et que Daphné essaie de faire sortir est un moustique, je n’y pense pas tout de suite, mais un peu plus tard, me disant que cette situation pourrait symboliser la mienne, celle de quiconque aspire à une vie plus vivante, en réalité, que nous sommes prisonniers dans une moustiquaire infestée de moustiques et que notre tâche première est de les en faire sortir. Après nous pourrons dormir tranquilles. Ou vivre, mais peut-être n’y a-t-il pas de différence entre l’un et l’autre en ce sens-là. Lisant les épreuves de Morton Feldman à Middelbourg, œuvre immense dont il n’est pas directement l’auteur, puisqu’il n’a jamais conçu un tel livre, mais qui est réellement comme son tombeau (il mourra moins de deux mois après sa dernière prise de parole), je suis convaincu de l’importance de la chose, pas simplement musicale, mais philosophique, humaine, son importance vitale, mais ne puis m’empêcher de me demander qui pourra bien s’intéresser à cela, à l’exception de quelques spécialistes, alors que cet ouvrage devrait concerner le public dans son ensemble. Le public, si seulement ce mot avait encore un sens. Il y a quelque chose de désespérant, profond et désespérant, dans ce que je fais. Qui est le sentiment de la vanité absolue et de la nécessité impérative de ce que je fais — des sentiments simultanés. Daphné se relève. Elle me demande si elle peut regarder un peu par la fenêtre. Je lui dis qu’il est l’heure d’aller dormir. Elle me dit que pour moi aussi. Ce à quoi je réponds que j’ai du travail. Elle me demande si j’écris un roman en ce moment. Je lui dis que non, que je lis les épreuves de Morton Feldman (lui montre le second volume à portée de la main) et que, lorsque j’ai un peu de temps, comme maintenant qu’elle est couchée, je tiens mon journal. Tu tiens ton journal, s’exclame-t-elle. Est-ce que je pourrais tenir mon journal, moi aussi ? Oui, mon enfant. Et puis, parcourant du regard le fichier ouvert, elle découvre son nom, et s’émerveille : Tu parles de moi dans ton journal ! Entreprend de lire la phrase que je complète au sens pour gagner du temps et va se coucher en riant : Daphné essaie de faire sortir un moustique de la moustiquaire. Daphné essaie de faire sortir un moustique de la moustiquaire, répète-t-elle.

9.9.21

J’ai arraché les pages. Je les ai chiffonnées. Elles sont là. Un peu sur ma droite. Je les regarde. La lumière du luminaire suspendu au plafond projette l’ombre de la petite masse légère sur le bureau. Je vois des signes tracés dont je me souviens encore un peu, mais portés sur l’ombre, ils deviennent invisibles, moins qu’illisibles, disparus. (Pense à tout ce dont il faudrait apprendre à se débarrasser.) Je suis heureux de l’avoir fait. D’avoir arraché ces pages. De les avoir froissées. Et effacées partout où on pouvait les lire. Je me lève. Fais quelques pas. De la pointe du pied, j’actionne le mécanisme qui permet d’accéder à la poubelle, dont le couvercle s’ouvre, jette les feuilles en boule dans le bac à papier recyclé, relâche la pression, le couvercle se ferme, sans même un adieu. J’écris ces phrases sans bouger de l’endroit où je me trouve assis pour écrire. Quand je le ferai, dans quelques instants, aurai-je l’impression d’avoir accompli mon destin ? (Le destin, c’est ce qui s’écrit, n’est-ce pas ?) Je me lève. Fais quelques pas. De la pointe du pied, j’actionne le mécanisme qui permet d’accéder à la poubelle, dont le couvercle s’ouvre, jette les feuilles en boule dans le bac à papier recyclé, relâche la pression, le couvercle se ferme, sans un adieu. Ni même une hésitation. Tout à l’heure, essayant de faire quelque chose pour me débarrasser de mon mal de crâne, que je lie désormais à la chaleur et à la fixation de l’écran sur lequel je travaille pour relire les épreuves de ma Morton Feldman, j’ai écouté quelques minutes de musique en cuisinant des légumes, et je me suis souvenu de ce livre que j’avais cherché en vain, un livre d’un poète contemplatif méditerranéen, avais-je demandé à R., en vain, c’est-à-dire que, lisant les livres qu’il m’avait conseillés, magnifiques par ailleurs, d’Odysseas Elytis, je n’avais pas trouvé ce que j’y cherchais parce que, ce que j’y cherchais, cela n’existe pas encore, mais se trouve dans cet au-delà de l’expérience qu’est l’expérience à venir, cherchant à décrire la musique (Clara de Loscil), j’employai le mot de contemplatif, par quoi m’apparut qu’il faudrait trouver comment écrire comme la musique, comment dilater le temps comme la musique, comment l’étirer, faire sentir ce suspens, cet air des choses, qu’est ce que j’appelle le contemplatif, quand il exhale le parfum de la Méditerranée. Est-ce la raison pour laquelle j’ai arraché ces pages, elles qui n’ont rien à voir avec ce que je recherche, qui me concentrent sur moi-même quand il faudrait que je m’oublie, est-ce la raison ? — Mais écrivant cette page, Jérôme, t’oublies-tu ? — Ne sois pas si trivial, Jérôme, ne sois pas si trivial.

8.9.21

Pourquoi ai-je mal à la tête ? Ai-je mal à la tête parce qu’il fait chaud, parce que je relis Morton Feldman pour la énième fois plus une, parce qu’il fait chaud et que je suis en train de relire Morton Feldman pour la énième fois plus une, ou bien parce que j’en ai assez de la forme dans laquelle j’écris ce journal et que la forme dans laquelle j’écris ce journal reflète la forme dans laquelle j’écris ma vie et que je n’aime pas la forme dans laquelle j’écris ma vie ? Toutes les explications ont leur pertinence, mais la dernière me convainc plus et me convainc moins que les autres. C’est-à-dire : c’est parce qu’elle me convainc plus qu’elle me convainc moins. C’est-à-dire : il me semble que je me donne à lire ce que j’ai envie d’entendre alors que ce pourrait tout aussi bien être l’inverse (la forme dans laquelle je vis ma vie reflétant la forme dans laquelle je l’écris) ou ne rien avoir à avoir du tout avec ce dont il est question, ce mal de tête en fin de journée, voire au lever, quand il fait chaud à la fin de l’été, qu’on ne s’économise pas (physiquement, intellectuellement, sentimentalement, etc. etc.). J’ai cette idée : il faut être littéral parce qu’il faut se méfier de la littéralité, des explications trop convaincantes, qui flattent nos instincts les moins bons, font appel à ce qu’il y a de plus bas en nous. Dans le carnet que j’écris et que je scanne ensuite pour le mettre en ligne, je remarque aujourd’hui qu’il manque des mots, que je retrouve facilement, mais ce n’est pas cela que je veux dire, dans le carnet que j’écris et que je scanne ensuite, je fais part d’une émotion que j’ai ressentie voyant une certaine personne de ma connaissance manifester son désir d’assister à une rencontre en librairie avec l’autrice d’un roman dont les deux premières phrases sont les suivantes : « J’ai froid. C’est fou comme j’ai froid. » Mon émotion n’a pas grand-chose à voir avec la nullité de ces phrases, encore que ce soit peut-être le cas, on va le voir sur-le-champ, mais avec l’amitié qu’il y avait entre cette personne que je ne vois plus depuis des années et moi, amitié qui, si j’en juge par les deux premières phrases du roman de l’autrice à la rencontre de laquelle elle veut aller, reposait sur un profond malentendu. C’est vrai que la littérature et la vie sont liées, sans doute n’est-ce pas une découverte, mais sans doute pas pour les raisons que l’on croit (proustiennes, quoi). Quand la vie sociale n’était pas encore le chef-d’œuvre d’échec qu’elle s’entête à être, j’avais donné le manuscrit à lire à cette personne et n’avais jamais eu que des bribes de phrases vagues et distantes en retour, preuve que notre amitié était déjà finie, et qu’il ne me restait plus qu’à l’enterrer. Mon tort alors, c’est la question que je me pose à présent, mais que je ne m’étais pas posée alors, à tort, mon tort alors fut-il de ne savoir pas enterrer l’amitié, de la garder moribonde comme le souvenir de quelque chose qui ne sera plus jamais parce que ce n’est déjà plus et n’aurait peut-être jamais dû être ? Trop d’être, trop de peut-être. Image de plus en plus saisissante dans Il Gattopardo de la puissance virile du prince vieillissant qui étouffe devant le cours de l’histoire, la mutation de la société, son regret de ne pas goûter le parfum de fraise d’Angelica, jouissance qu’il sacrifie pour son neveu qui représente l’avenir tandis que lui est le passé, certes, mais plus fort, plus vrai, plus réel, plus en harmonie avec le pays que ce que l’histoire accomplit. Au fond, roman des trahisons : trahison de la fidélité à soi-même, trahison du pays, trahison du passé, trahison du présent, aussi, les voix qui disent non au plébiscite étant tues, effacées, au profit d’une unité de façade, mensongère, mensonge que la célèbre phrase de Tancredi dit, elle aussi. Or, qu’est-ce qui s’érige sur le mensonge ?

7.9.21

Le fait de ne plus s’étonner de rien n’est pas un signe de bonne santé mentale. Au contraire, c’est un signe de déchéance. Comme face à l’image de ce type qui emploie une expression empruntée au récent vocabulaire du football pour lancer sa campagne électorale à la présidence de la République. Avant (mais quand ? — je ne sais pas, je le dis sans y croire vraiment, renvoyant à une hypothétique époque, tu sais, c’est ce que les cyniques à qui on ne la fait pas te rétorquent toujours, avec leur infaillible esprit de système, cette époque n’a jamais existé, tout a toujours été pourri), avant, on se serait attendu à une chute comme il s’en donne dans les sketches de mauvais goût, mais non : l’invasion de la culture populaire est totale, tout est réduit à ces formes, formulations foncièrement imbéciles, l’élite devançant les désirs de la plèbe en lui jetant sa nullité à la figure, nullité dans laquelle elle s’immerge elle-même devenant par là même son milieu naturel à elle aussi. Aussi, désirant une gloire dont je sais que je ne connaîtrai pas mais que je désire quand même, j’ai conscience que toute gloire est ordurière, a trait aux déchets, aux rebuts aux excréments, à qui aime s’y vautrer. Au milieu du brouillard triste dans lequel j’ai avancé sans savoir où j’allais durant toute la journée, quelques lueurs : les épreuves de Morton Feldman à Middelbourg dont j’ai commencé la lecture ce matin, et les premières pages des Philosophische Untersuchungen de Wittgenstein, que je reprends, lentement, esquisses de paysages, la forme de la phrase épousant la nature de la recherche, dit-il dans la préface dont je n’avais jamais perçu ce qu’elle avait de touchant, d’émouvant, d’élégiaque presque, dans cette espèce de fragilité et de beauté simple avec laquelle il introduit à son ouvrage. Impression d’une dureté enveloppée dans une grande douceur, comme des cailloux dans une bourse en soie. Je m’installe dans les marges du livre, où je griffonne, et circule entre les langues — ma traduction du new-yorkais de Feldman, l’autrichien avec version british en regard de Wittgenstein, et le sicilien solaire de Tomasi di Lampedusa. Pluralité des langues que j’associe dans mon esprit à l’Europe — synonyme lumineux d’un polyglottisme général qui demeure l’un de nos rares espoirs, non d’y survivre, mais d’en finir avec la barbarie.