2.9.20

Pourquoi est-ce que je ne conçois plus l’écriture comme une activité séparée, distincte, à part, mais comme participant de l’activité globale de l’organisme, de ma vie non morcelée, non fragmentée ? Pourquoi est-ce que je me demande pourquoi ? ? Après tout, ce n’est pas tant une question qu’un constat, que je devrais accompagner d’un enfin afin qu’il paraisse moins insensible, moins indifférent. L’idée des livres semble du même coup absurde : l’activité l’emporte sur le médium, il ne s’agit pas d’écrire des livres, mais d’écrire, et si l’on peut bien découper cette activité en morceaux, il ne faut pas perdre de vue la continuité qui précède ce morcelage artificiel. En ce sens, et même si je suis un écrivain raté et pauvre (raté parce que pauvre, pauvre parce que je ne vends pas de livres), je suis moins aliéné que ces auteurs qui fournissent leur livraison à intervalles réguliers à l’industrie de la culture (un roman tous les deux ans) et qui acceptent d’être dépossédés de leur écriture contre une certaine quantité de capital financier et symbolique alors même qu’un bref calcul devrait leur indiquer clairement que les miettes qu’on consent à leur céder en échange du produit de leur activité ne valent pas grand-chose rapportées à la trahison, au renoncement, à l’abandon de la littérature : consentir à ce que l’art ne soit qu’un produit industriel parmi d’autres, c’est participer consciemment au mal et abandonner tout espoir au profit immédiat. Certes, même si cette objection est absurde, il faut toujours y parer, on pourrait m’objecter que cette critique est principalement motivée par l’aigreur, le ressentiment, etc. mais (1) on peut très bien avoir conscience d’être un écrivain raté au sens économique du terme et n’en concevoir nul ressentiment, notamment parce qu’on considère que, malgré les croyances dominantes à notre époque, la littérature est irréductible aux questions financières et (2) cette objection visant à personnaliser un débat montre bien qu’on préfère ignorer les conditions de son aliénation plutôt que, les ayant exposées clairement, y faire face avec lucidité. Le morcellement de la littérature en biens culturels qui se retrouvent sur les étals à intervalles réguliers n’est jamais que le prolongement du morcellement des activités humaines, son extension à l’art lui-même. Le paradoxe, ainsi, des théories qui exhortaient l’art à sortir de sa tour d’ivoire (l’esthétique de Dewey) est que, voulant en faire une activité en continuité avec les autres activités humaines, le naturaliser, elles ont contribué à le déshumaniser : c’est une activité comme les autres ne signifiant pas qu’il s’intègre pour le meilleur dans les activités ordinaires des êtres humains, contribuant à enrichir leur existence, mais qu’il est rabaissé au rang d’une marchandise qui s’échange comme les autres, délaissant la mission émancipatrice de l’art pour en faire une activité aliénante comme les autres. L’art est sorti de sa tour d’ivoire et s’est installé depuis dans l’espace ouvert de l’usine planétaire.

1.09.20

La phrase que je viens d’écrire dans le cahier éclaircies est une question : Mais si tout est fini, si tout est mort, que reste-t-il à faire ? ce qui n’est peut-être pas une question parfaitement bien posée, mais je ne sais pas si elle pourrait être mieux posée, aussi l’ai-je posée comme ça, enfin, ce n’est même pas moi qui l’ait posée, elle s’est posée toute seule, et les questions posées ainsi ne le sont sans doute pas dans les meilleurs termes, mais elles font partie des meilleures questions, des questions qui ne se posent, des questions qui s’imposent. Pourquoi ce mauvais jeu de mots ? Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus répondre à la question posée. J’essaie d’être au milieu des choses, de me lever tôt, de courir, de manger correctement, de lire, d’écrire, toutes choses qu’on peut appeler un régime : j’essaie de diriger ma vie, ce qui n’est pas sans poser de problèmes, parce que je ne peux pas agir comme si j’étais seul au monde, comme si je ne subissais tout un ensemble de contraintes plus ou moins désagréables, plus ou moins faciles à accepter, plus ou moins difficiles à comprendre,  j’essaie d’être au milieu des choses, c’est-à-dire : j’essaie d’être au milieu de moi. Ce n’est pas une métaphore, ou du moins, si c’en est une, il faut s’efforcer de la littéraliser au maximum. La position que j’adopte par rapport aux choses qui m’entourent est la même que celle que j’occupe par rapport à moi-même. Les positions de surplomb, de distance, d’infériorité, de supériorité, etc., que je puis adopter par rapport au monde sont les mêmes que celles que j’occupe par rapport à moi. Elles ne sont pas symétriques, elles sont identiques : il n’y a pas de différences. Ce qui signifie notamment que, en sens inverse, il n’y a pas de différences entre les positions que j’adopte par rapport à moi et celles que j’occupe par rapport au monde. Je suis au milieu, c’est-à-dire : il n’y a pas un centre unique, un point d’où tout s’explique, d’où tout se révèle, tout se comprend, tout se voit, il faut s’efforcer de tout comprendre quel que soit l’endroit où l’on se trouve. Ici, c’est partout. Partout, c’est ici. À présent, je regarde le ciel. J’aime cette couleur un peu moins dure d’après l’été, la lumière qui ne brûle plus, mais éclaircit. Je regarde le ciel et laisse passer les bruits qui viennent de la rue, sans les rejeter, sans les juger, sans les accepter non plus, ils sont là, moi aussi. C’est tout. Nous durcissons les expériences en les reliant à de supposées réalités morales auxquelles elles sont étrangères. Ou alors nous nous efforçons de développer des techniques spéciales pour rendre la vie plus acceptable, sentir le flux de l’existence dans un moment d’extase, d’échappée, une position extraordinaire. Erreur. C’est la vie qu’il faut rendre vivable. C’est la vie qu’il faut vivre. Peut-on aller au-delà de cette tautologie ? Encore une question à laquelle je n’ai pas de réponse.

31.8.20

L’été s’achève. Les touristes sont partis. Il y a du vent. La plage est déserte. L’enfant joue. Je sais que c’est une illusion, que les libertés publiques ne sont jamais que conditionnelles, qu’il n’y a guère de liberté que privée, celle de l’exil intérieur, mais je me sens libre pour la première fois depuis longtemps. Ici, j’ai l’impression de respirer. De pouvoir respirer. Il ne fait plus chaud comme il y a quelques jours à peine, et le vent fort allège l’air. Quelque chose a changé. Je l’ai senti ce matin : je venais de courir, tôt, pour avoir de l’espace (toujours cette question décisive de l’espace autour de soi, de l’absence de proximité, de promiscuité, espace vital dont nous sentons la nécessité peut-être plus intensément ces derniers temps, parce que nous avions oublié son importance, choisissant de nous entasser les uns sur les autres dans des villes-dortoirs, villes-mouroirs pour l’individu, où les murs d’enceinte, concrets ou abstraits, grimpent à la vitesse des prix), et ayant fini ma course, j’ai vu le ciel au-dessus de moi, et quelque chose de plus léger en moi, physiquement, dans mon crâne, quelque chose s’éclaircir, ou se désembrouiller, ou se désembrumer, l’air, le ciel, la course, ma tête ici, dans ce chemin de traverse que je parcours dans un sens puis dans l’autre, le sentiment de pouvoir encore exister, qui n’est pas tout à fait le même que le sentiment d’exister, qui a quelque chose d’aussi immédiat tout en étant orienté vers l’avenir, le pas d’après, la phrase d’après, l’instant d’après. Éclaircies. C’est le mot que j’avais écrit quelques jours plus tôt, pour commencer, dans ce vieux carnet à spirale où je me suis dit que j’allais composer un prochain livre. 

29.8.20

Que faire des tous ces états étranges, intermédiaires, dirais-je (mais entre quoi et quoi ?), où je ne sais si je rêve, dors, végète, imagine, attends, ne fais rien, perds mon temps, invente, consolide une nouvelle sensibilité ? Que faire ? Peut-être rien — ne pas en avoir l’air, en tout cas, ni de l’un ni de son contraire. Au-dessus de la colline de l’autre côté de la mer, une bande de nuages blancs semble accrochée à la crête, au-dessus encore le ciel est gris. Dans la chambre à côté, l’enfant joue. Je me frotte les yeux et quand je les ouvre à nouveau, mes yeux s’attardent sur le plafond. Il est possible qu’il y ait une raison, que les événements n’aient pas lieu par le plus grand des hasards, une raison plus profonde, qui nous échappe et que nous finissons par renoncer de chercher, fatigués que nous sommes de nous heurter aux parois dures que la réalité nous oppose. Il est possible aussi qu’il n’y ait pas de raison, que le hasard ne soit qu’un nom parmi d’autres que nous donnons à ce qui se produit sans règle, sans loi profonde, que nous devions accepter l’indétermination et l’imprévisibilité au lieu de chercher toujours à agir là même où se révèle notre parfaite impuissance. Ce ne s’est pas la réalité qui nous oppose des parois dures, mais nous qui les érigeons chaque fois que nous nous assignons des tâches impossibles à réaliser, nous fixons des buts impossibles à atteindre, nous imaginons des désirs impossibles à assouvir. Sur quoi ai-je prise ? Presque rien. Et pourtant, mon langage est infini : je peux saisir d’immenses complexités, décrire des scènes qui n’existent pas, déclarer des flammes qui brûleront des millénaires après que j’aurai été consumé. L’impuissance fantasmatique à laquelle je me résigne, c’est ma tristesse, ma dépression nerveuse, mon inadéquation à moi-même, l’écart qui se creuse entre l’image de moi qui pourrais jouir et ce moi que je suis et qui tremble qui en est la cause. Une phrase ne fait pas le tour du monde. Certes, non. Ce n’est pas à cela que servent les phrases. À quoi servent-elles, d’ailleurs ? Pourquoi employons-nous un langage de malheur, de contrainte, de haine, de police ? Je peux chanter un air qui résonnera longtemps après moi. J’entends la voix de l’aède mort depuis des millénaires et je la comprends. C’est la mienne de même. Je parle.

27.8.20

Je ne m’informe plus. J’ai pris cette décision avant-hier, et l’ai mise en pratique hier. Je l’ai prise parce que j’avais l’impression d’être dépossédé, non, ni exproprié, non plus, ce n’est pas une question de propriété, j’ai décidé de ne plus m’informer parce que j’ai fini par ne plus penser mes pensées, mais penser les pensées des autres, d’autres pensées que les miennes. Et pourtant, souvent, quand je pensais ces pensées, j’avais l’impression que c’étaient mes pensées, en un sens, je parvenais à les faire miennes, mais dans d’autres moments, des moments de lucidité, quand je parvenais à m’observer en train de penser, à me penser en train de penser, je voyais bien que ces pensées n’étaient pas les miennes, que ce n’était pas moi qui étais en train de penser ces pensées, mais quelqu’un que ces pensées avaient rendu autre. Je m’en suis aperçu : je ne parvenais pas au bout de ma pensée, toujours des mots se mettaient en travers d’elle, des mots que je n’avais pas choisis, des mots qui venaient de ces autres pensées que je pensais, des mots que je pensais moi-même à mon tour, mais qui ne participaient pas de mon flux de pensée, étaient comme un flux extérieur qui se déversait dans le mien, une espèce invasive de pensées qui sont toujours plus nombreuses et finissent pas prendre la place de pensées indigènes. D’abord, on pense ses pensées (pensées qui peuvent naître de la confrontation avec d’autres pensées, pensées qui peuvent provenir d’autres que soi) et puis, on pense des pensées des autres, et puis on ne pense plus que les pensées des autres, et puis les pensées des autres deviennent ses pensées à soi. Qui est-on devenu ? un autre, certes, mais quel autre ? À la rigueur, si je n’avais jamais eu de pensées, cela ne m’aurait probablement pas dérangé d’avoir les pensées des autres. Après tout, une pensée, que ce soit une pensée à soi ou une pensée à un autre, c’est toujours une pensée. Et peut-être, je dis bien peut-être, avoir une pensée, c’est toujours mieux que de ne pas en avoir du tout. Mais j’avais eu des pensées, et ce qui me dérangeait dans la substitution de pensées autres aux pensées miennes, ce n’était pas tant l’altérité de ces pensées autres que le fait que je ne pouvais plus penser ce que je voulais penser, mais ce que les autres pensaient, et voulaient sans doute que je pense, sinon pourquoi auraient-ils exprimé leurs pensées de la façon dont ils le faisaient : agressive, et répétitive, méprisante, abrutissante, et envahissante ? Je me suis aperçu que les pensées que je pensais ressemblaient de moins en moins aux pensées que je pensais avant de penser ces pensées autres. Et que mes pensées, les pensées que j’avais envie de penser, parce que je ne les avais pas pensées à fond, je n’avais pas épuisé la pensée de ces pensées, ces pensées, je n’arrivais plus à les penser, je ne pouvais plus penser que les pensées autres et pas les pensées miennes. Essayant de penser mes pensées, je me suis demandé pourquoi je pensais plus les pensées autres que les pensées miennes. Ces dernières sont-elles plus séduisantes ? Non. Ces dernières sont-elles plus stimulantes ? Non. Je préfère penser mes pensées que les pensées des autres. Ces dernières sont-elles plus faciles à penser ? Peut-être. D’où cela vient-il ? Peut-être du fait qu’elles semblent plus immédiates, ou plus réelles, ayant trait à ce qu’il se passe. Et, de fait, ces pensées, on a l’impression qu’elles nous parlent à nous, qu’elles nous parlent de nous, qu’elles nous chuchotent des mots doux à l’oreille ou alors qu’elles nous donnent des ordres ou alors qu’elles menacent de nous punir comme les parents le font ou alors qu’elles nous félicitent, nous promettent une récompense. Mais quand on les observe bien, de quoi s’aperçoit-on ? Ce ne sont pas des pensées pour penser, mais des pensées pour obéir, pas des pensées pour agir, mais des pensées pour exécuter. D’où ce sentiment d’impersonnalité dans les pensées : quelle vie suis-je en train de vivre — la vie de qui ? À cette question la réponse est négative : pas la mienne. Mais de qui, alors ? De personne, justement, une vie impersonnelle, la vie des grands ensembles, la vie des continents, la vie des économies d’échelle, pas la vie des étoiles, la vie des îles. 

22.8.20

Pourquoi s’acharner à avoir des idées ? Pourquoi, en effet, alors qu’elles sont probablement responsables des plus grandes catastrophes que l’humanité a connues ? Ne vaudrait-il pas mieux s’acharner à ne pas avoir d’idées ? Les traquer et les détruire systématiquement afin qu’il n’en reste plus une seule ? N’est-ce pas la seule philosophie à avoir, la seule voie politique à suivre ? On devrait se méfier des gens qui ont des idées, qui proposent des solutions, des méthodes, des techniques, des plans, des programmes, des régimes. Au lieu de quoi, malgré les preuves qui s’amoncellent jour après jour que ceux sont eux, eux et leurs idées, qui sont responsables des problèmes, on continue à réclamer des idées, toujours plus d’idées. Et pas seulement des idées : des idées neuves. Comme si les idées anciennes n’étaient pas suffisamment médiocres, comme si elles n’avaient pas causé suffisamment de mal, comme si l’on pouvait espérer de l’humanité, après des milliers d’années passées à ne rien produire que des idées neuves, et catastrophiques, qu’elle ait une idée neuve, mais bonne. Moi-même, n’est-il pas vrai que je me sens mieux quand je n’ai pas d’idées, quand je ne cherche pas à avoir d’idées ? Regarde-moi : je passe des semaines à chercher une idée, idée que je ne trouve pas ou que, la trouvant, je trouve mauvaise, des semaines à me morfondre parce que je cherche une idée que je ne trouve pas ou mauvaise, et je commence à me dire que je ne suis qu’un raté, quand soudain, je me mets à écrire, sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir comment, comme ça. Pourtant, si on me demandait si j’ai trouvé une idée, je répondrais que non, absolument pas, au contraire, même, sans doute, que non seulement je n’en ai pas trouvé, mais qu’en plus il me semble que j’ai cessé d’en chercher : au lieu de chercher, j’écris, je vis, je cours, je dors, je baise, je mange, je bois, enfin, tout ça, quoi, mais sans la moindre idée surtout, et je sens bien que, quand une idée pointerait le bout de son nez, je sens bien que ce serait là que les ennuis risqueraient de recommencer. Alors pourquoi voulons-nous des idées ? Pourquoi attendons-nous des autres qu’ils aient des idées ? Qu’ils aient des idées, qu’ils les proposent et, non contents de ce massacre, qu’ils les appliquent ? On voit bien que plus les idées sont mauvaises et plus elles ont de chances de plaire et d’être appliquées, causant d’incroyables dégâts auxquels il faut remédier en ayant des idées, et ainsi de suite. Ne voit-on pas que ce sont toutes nos idées et toutes nos idées en réponse à toutes nos idées qui ont fini par causer la destruction de la planète ? Et pourtant, quelqu’un vient qui dit : je sais, j’ai une idée, voilà ce qu’il faut faire, de toute urgence, imposer à l’humanité sans transiger telle ou telle règle pour nous sauver. Et nous l’écoutons, et certains approuvent et certains désapprouvent, mais nous l’écoutons. N’est-ce pas tragique que nous ayons encore assez de force pour écouter les gens qui ont des idées, n’est-ce pas tragique que nous les laissions parler, que nous les autorisions à polluer un peu plus notre univers, à le saccager un peu plus ? Quand en finirons-nous avec les idées ? Quand cesserons-nous d’avoir et de réclamer des idées ? Quand nous débarrasserons-nous enfin de cette passion mortifère ?

21.8.20

Ce journal me dégoûte quand je n’écris plus que lui, qui attire, dans sa simplicité superficielle, c’est-à-dire son absence de forme, toutes les idées qui pourraient bien me venir, qui donne l’illusion d’écrire alors qu’en fait, ce n’est pas vrai : ce journal n’est pas une œuvre, c’est une chose informe que je remplis sans que je sache très bien si je le fais par habitude ou par peur, habitude d’écrire ou peur de ne plus écrire, variation sur le thème du fini (« Si je n’écris même plus ce journal, je n’écris plus rien du tout, je ne suis plus écrivain. »), façon de faire quelque chose tout en ne faisant rien. Ce qu’il y a de certain, c’est que si j’écrivais seulement ce journal, si j’avais seulement écrit ce journal, je ne serais pas un écrivain, je ne me considérerais pas moi-même comme un écrivain, et que, donc, ce journal n’est pas une œuvre, ce qui donne une idée que la valeur que je lui accorde. Si je n’écrivais que ce journal, j’aurais l’impression de ne rien écrire. Si je n’avais jamais écrit que ce journal, je n’aurais jamais eu l’impression d’écrire. Je me souviens du mépris en lequel j’ai pu tenir les journaux intimes, attitude exagérée sans doute, mais qui signifie toutefois clairement ce que l’on considère et ce que l’on ne considère pas comme une œuvre. La question qui se pose, dès lors, serait de savoir s’il ne faut valoriser que ce qui se présente comme une œuvre, ou sous la forme d’une œuvre, question à laquelle notre époque répond par la négative, qui fait des œuvres de tout, et désœuvre dans le même mouvement les œuvres. Mais, pourrait-on répliquer, après tout, l’époque, qu’est-ce qu’on en a à faire ? C’est un trait singulier de la pensée de Spengler (je le lis ces derniers jours) que de tout ramener à l’époque, au point de considérer qu’on ne peut pas comprendre une autre époque que la sienne. Et de nier l’individu dans le même geste pour le réduire à une variable de la fonction histoire, comme si nous étions surdéterminés par l’époque, réduits à n’être rien que des acteurs d’une geste qui se joue sur des durées incommensurablement plus longues que notre petite vie, des dizaines de milliers d’années quand nous peinons à dépasser les trois-quarts de siècle. Et tout ceci a sans doute une part de vérité, mais cette espèce de déterminisme aveugle semble aussi se dérouler comme s’il n’y avait personne dedans, comme s’il était indifférent qu’il y ait quelqu’un dedans ou non, alors qu’on pourrait parfaitement répliquer qu’il n’y a pas d’histoire, simplement des gens qui vivent et que toute histoire n’est jamais qu’une reconstitution a posteriori d’événements qui se sont déroulés sans histoire ni historiens. Si l’époque me fait, serait-il si étrange que je fasse l’époque moi aussi, que ma contribution ne soit pas totalement indifférente à la marche du temps ? Sauf que, c’est du moins ce que je crois, ce journal ne fera rien à l’époque. Ou alors, je me trompe, et c’est en lui que se trouve l’essentiel de ma contribution, le reste n’étant qu’épiphénomènes, ersatz d’une œuvre que, de toute façon, je ne suis pas capable de composer et qui, dirait Spengler, n’est pas de mon temps, n’est tout simplement plus possible pour mes contemporains et moi (et ne le sera plus jamais pour les Occidentaux). Je n’aimerais pas que cette version du monde soit vraie. Elle a quelque chose de laid et de désespérant : après tout, pourquoi agirions-nous si nous sommes plus agis qu’agissant ? Et le paradoxe de Spengler (voir la fin du paragraphe 14 de l’introduction du Déclin de l’Occident), n’est-il pas de faire, sous couvert de déploration, l’apologie du temps présent, de la technique, de la politique, de la guerre et de la puissance ? Une confusion est de prendre le déclin dont parle Spengler pour une évaluation morale alors qu’il ne s’agit simplement que de la description, dans son ordre d’idées, du passage historique de la culture à la civilisation occidentale. Et s’il y a une part de vérité dans cet ordre d’idées, il y a aussi un part d’erreur à justifier un certain défaut de vitalité par l’invocation du destin historique. On a toujours tort de vouloir broyer l’individu, de le vouloir faire ployer sous la force de la loi, le poids de la masse ou la dynamique de l’histoire. L’individu, au-delà de toutes les analyses que l’on peut en donner, est un atome et un tout. Il est là pour faire quelque chose, quand même il ne saurait pas forcément quoi, et personne d’autre que lui-même ne peut en faire la découverte à sa place (lui délivrer le sens de son existence). Je ne crois pas que ce journal soit là pour cela, pour moi. Je ne sais pas ce qu’il est, d’ailleurs, le terme de journal posant plus de problèmes qu’il n’en résout. Cependant, j’ai peut-être eu tort de commencer par l’accuser si sévèrement. Il n’est pas tout mais il n’est pas rien.

15.8.20

Est-ce qu’après avoir écrit un poème, un poème de plus, le monde est meilleur ? Ou est-il inchangé ? Mais il n’est pas inchangé, il contient au moins quelque chose de plus, ce poème qui, avant d’être écrit, n’existait pas, dont je n’avais même pas eu l’idée. Est-ce à dire, si le monde n’est pas changé, mais simplement augmenté, que les poèmes ne servent à rien ? Suis-je meilleur moi, après avoir écrit un poème de plus ? Mais pourquoi vouloir rendre le monde meilleur ? Le monde mérite-t-il de devenir meilleur ou de se perdre dans le délire bavard et obèse où il s’est engagé ? Le monde, je ne sais pas, mais moi, je veux devenir meilleur. Est-ce que tout le monde veut devenir meilleur ? Ou est-ce qu’on confond toujours devenir meilleur avec autre chose : devenir plus riche, devenir plus musclé, devenir plus sexy ? Écrire un poème, c’est devenir meilleur. Je tourne en rond. Ou alors, non. Est-ce que chaque poème me rend meilleur ? Est-ce qu’un mauvais poème me rend meilleur ? Un bon poème ne me rend pas bon. Mais je ne veux pas être bon, je veux devenir meilleur. Quelle est la différence entre être bon et devenir meilleur ? Si j’étais bon, est-ce que je voudrais devenir meilleur ou est-ce que je me contenterais d’être bon ? Je ne veux pas me contenter, pas plus que je ne veux me contenter de quelque chose. Je ne veux pas être content. Je veux écrire des poèmes. Je veux écrire des phrases qui me rendent meilleur. Si je n’écris pas, je meurs. Je n’ai plus de raison d’être. Cette idée est à la fois très belle et effrayante. Et je ne sais pas ce qu’elle est le plus. Peut-être est-elle simplement les deux, simultanément, et il est impossible de séparer l’un de l’autre ces deux aspects de l’idée. On ne peut pas couper les choses en deux pour voir comment elles sont faites. Quand on le fait, on ne voit jamais que des moitiés des choses, on ne voit jamais que la façon dont une moitié de la chose est faite. Pas la chose. Pourtant, si j’essaie d’appréhender la totalité de l’existence d’un bloc, n’ai-je pas l’impression de me trouver face à une tâche immense, bien trop grande pour moi. Mais de quoi parle un poème ? D’un aspect de l’existence. Oui, sans doute. Et de la totalité de l’existence. Je parle d’un poème parce que j’en écris de nouveau depuis que je recommence à écrire dans mon carnet, mais je pourrais parler d’aphorismes, tout aussi bien. Ou d’autres choses encore, de pièces musicales, de tableaux, si je composais, si je peignais. Il faut voir la partie du tout et le tout dans la partie.

IMG_20200815_081917

14.8.20

L’ordre du monde n’est pas donné, il faut le faire. Si l’on veut, il faut faire du monde un cosmos, c’est-à-dire : mettre de l’ordre dans l’univers. Et tout, en un sens, revient à cela : quel ordre mets-je dans l’univers ? Comment est-ce que je m’y prends pour ordonner l’univers ? Il peut sembler que ce soient là des questions passablement abstraites, détachées de la réalité quotidienne, mais il n’en est rien. L’ordre du monde n’est pas une décision théorique — ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse pas donner un ordre au monde en se fondant sur des raisons théoriques —, c’est intimement lié à l’expérience que l’on a de la vie, jusques en ses expressions les plus banales. L’ordre du monde ne se désolidarise pas de l’ordre de mon langage, de l’ordre de mes actions, de l’ordre de mes désirs. L’ordre, ou le désordre. Il faut éprouver l’ordre du monde, le ressentir dans sa chair pour qu’il ne coure pas le risque de s’effondrer sur nous au moindre désordre qui s’y manifeste. Qu’est-ce qui, soudain, fait passer un comportement antisocial pour un comportement socialement souhaitable ? Une femme, invitée à dîner par les parents de l’enfant à qui elle s’adresse, lui dit : « Soit tu restes à distance soit je mets mon masque », et ce n’est pas un comportement antisocial, mais un comportement encouragé par le tour que prend la société. Le désordre est si grand dans les idées que les comportements humains sont prohibés et les comportements inhumains, valorisés. En fait, il est probable que le désordre soit si grand, et si soudain, parce qu’il n’y a pas d’ordre dans les idées, pas d’ordre dans les désirs, pas d’ordre dans l’univers, mais un grand désordre qui passe inaperçu en temps normal dans la mesure où, en ce temps-là, cet ordre n’a pas besoin de se manifester, les événements du monde se produisant de manière plus ou moins automatique, sans personne qui préside aux actions, les gens faisant ce qu’ils ont à faire, allant au travail, conduisant leur véhicule, prenant leur métro, mangeant leur nourriture, baisant leur éphémère conjoint sans que personne réellement ne soit dans ce qu’il fait. Quand quelque chose se produit qui dérange ce fonctionnement automatique de l’univers, quand soudain il faut être dans ce que l’on fait, on se rend compte que personne ne sait comment faire parce que personne n’a jamais appris à être dans ce qu’il fait, mais simplement à agir de façon automatique, porté par les habitudes, l’écoulement des transports, qu’ils s’agissent des transports en commun, de la liesse populaire autorisée à date fixe, du versement du salaire, du paiement de l’impôt, ou de ne je ne sais quoi d’autre. Dire à un enfant, « Ne t’approche pas de moi », et que cela, au final, ne soit pas plus choquant que de dire « Bonjour » ou « Je suis végan », n’exprime-t-il pas pourtant une étrange inversion des valeurs, une inversion qui n’a rien de violent ni de sauvage, qui est au contraire normale ? Face à une menace invisible, plongé dans un climat de peur, chacun devient une menace, chacun est un danger, et la plus élémentaire humanité, des mœurs douces et policée, une peine superflue qu’il n’est pas besoin de se donner. Le désordre de l’univers se manifeste moins sous la forme d’un grand chaos (violent, destructeur, brutal, incompréhensible) que comme une atomisation, une fragmentation : plus personne n’a de rapport à l’ensemble, chacun compte pour lui-même, et seulement pour lui-même, et l’égoïsme — c’est-à-dire le fait de ne prendre en compte que la forme de vie que je valorise au mépris de toutes les autres, de n’être capable d’accéder à aucun désir si ce n’est le mien — est encouragé par ceux-là qui prétendent protéger la société, en être au fondement solide : le pouvoir, le gouvernement, l’autorité, l’État. C’est l’État qui atomise les individus pour les transformer en purs égos qu’on peut terroriser, terrifier, à qui on peut intimer les ordres alternatifs de jouir, de désirer, de se réjouir, de pleurer, d’aduler, de haïr, d’avoir confiance, d’avoir peur. Égos gouvernables à l’infini, chacun étant substituable à n’importe qui dans le désordre universel. L’ordre du monde n’est pas une question bêtement scientifique : qu’est-ce qu’il y avait à l’origine du monde ? C’est une question morale : qu’est-ce que je fais du monde que j’habite ? Qu’est-ce que je fais de ce monde dont je ne suis ni le propriétaire ni le locataire, qui n’appartient à personne, mais où il se trouve que je vis ? La destruction du monde, n’en déplaise aux fanatiques de l’apocalypse, lesquels manquent cruellement d’imagination, ne prendra sans doute pas la forme d’un grand brasier, il n’y aura pas un grand boum, réplique de celui que l’on a inventé pour expliquer la création ; elle est beaucoup plus banale, beaucoup plus ordinaire. Elle a lieu, de fait, chaque fois que l’on confond la peur et la prudence. La prudence consiste à mettre en œuvre des moyens pour parvenir à des fins. La peur, à poser des fins apocalyptiques et chercher des moyens de l’empêcher. Sauf que ces moyens seront toujours disproportionnés parce qu’ils seront toujours ou excessifs ou insuffisants. L’ordre du monde, c’est à moi de le faire. Non que j’en sois le maître, bien au contraire : parce que je ne fais que l’habiter. Le monde est mon habitacle et je suis son ordre.

IMG_20200814_081244

13.8.20

Aujourd’hui, j’ai écrit dans mon carnet pour la première fois depuis un mois, ou plus, je ne sais pas exactement. Au regard des événements spectaculaires qui se produisent chaque jour par centaines dans le monde, j’ai conscience que cet événement est mineur, mais il n’est pas sans importance pour moi : quelque chose se produit quand j’écris dans mon carnet, qui ne se produit et ne peut pas se produire ailleurs que , d’où l’importance d’écrire dedans. Mais enfin, cela ne résout pas les problèmes qui se posent à moi et que je tente de noter le plus consciencieusement possible depuis que je les perçois. Il est possible que ma vie d’écrivain soit un fiasco total, mais qu’est-ce qui me pousse alors à me dire qu’il faut que je la vive quand même, que je la vive jusqu’à bout ? Est-ce une forme d’entêtement ? Cela provient-il de la croyance que quelque chose peut prendre forme comme une œuvre ? Est-ce une manière de me suicider : aller au bout d’une logique absurde pour finir par en finir ? Ou alors est-ce que je me dis qu’il faut faire ce pour quoi on est là et que moi, je suis là pour ça ? Comme si j’avais compris, comme si j’avais déjà compris. Et c’est vrai, il me semble que j’ai déjà compris, il y a longtemps, ce pour quoi j’étais là. Peut-être que je me trompe. On ne peut jamais exclure la possibilité de l’erreur, peut-être que je me trompe, peut-être même que l’univers est trompeur, que nous sommes voués à nous tromper, mais c’est ce qu’il faut que je fasse. De quoi est-ce que j’ai besoin ? D’une foi, d’une méthode ? Oui, pourquoi pas ? Ou de tout autre chose, de quelque chose que je dois inventer dans le moment que je le fais. Je crois que j’ai déjà employé cette expression qui ressemble à une formule, et je ne puis pas exclure que je me paie de mots. Ce qui me poserait un grand problème. Je ne veux pas être parlé par les mots, être parlé par le langage. C’est trop souvent ce qu’il se produit : on croit avoir une idée originale, mais elle est simplement une odeur dans l’air du temps. Ce que nous disons, ce n’est pas nous qui le disons, c’est une voix qui s’exprime par notre bouche, parle par ce petit trou d’air où s’engouffrent des expressions, des croyances, des certitudes, des convictions que nous n’éprouvons pas personnellement, que nous nous contentons de porter. Je ne veux pas être parlé par le langage. Écrire, c’est le contraire d’être parlé par le langage, c’est se faire une langue, pas un style — un style est une réduction à l’absurde de la langue, une version étriquée, et stérile —, laquelle est toujours infiniment plus riche qu’un style, parce qu’elle n’est pas univoque, monologique, monodique, monophonique, monomaniaque. L’écriture, c’est la polymanie de la langue. À l’épreuve, dans l’expérience, l’exploration. Avant, ce matin, je m’étais rasé le crâne. Mais c’est une autre histoire.

IMG_20200813_103858#1