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Le corps de mon voisin

Ce matin, je me suis réveillé dans le corps de mon voisin. C’était un matin comme tous les autres. À ce détail près. Ce qui m’a le plus étonné, c’est que je me suis rendu compte tout de suite que quelque chose n’allait pas. Je me suis éveillé et je me suis dit : Tiens, quelque chose ne va pas ce matin. Je suis resté au lit quelques instants encore, peut-être même me suis-je rendormi, je ne sais pas, et je n’y ai plus pensé. Ce n’est que plus tard, quand j’ai dû me lever pour satisfaire un besoin naturel, que le problème m’est apparu dans toute son ampleur. Je me suis précipité dans la salle de bain, qui se trouve juste à côté, je me suis regardé dans la glace, et j’ai vu que je n’y étais pas. C’était un autre que moi. Là, en face de moi. Je n’ai pas été effrayé, j’étais plutôt fasciné, je voyais avec des yeux qui n’étaient pas les miens quelqu’un qui n’était pas moi mais se trouvait là où j’aurais dû me trouver moi. L’image dans le miroir avait ceci de déconcertant qu’elle ne reflétait pas ce que je m’attendais à y voir. Comment, me suis-je demandé alors, comment puis-je être moi et ne pas être moi en même temps ? Comment puis-je penser mes pensées et ne pas les voir projetées là où pourtant elles devraient se trouver puisque j’y suis ? Comment cet être-ci peut-il se trouver là alors que moi-même j’y suis ? Je me suis approché un peu plus près de l’image dans le miroir, comme pour voir quelque chose que je n’aurais pas aperçu en me tenant à la distance à laquelle je me tenais, mais je n’ai rien vu, rien de plus, en tout cas, tout ce que j’ai vu, c’est cet être bizarre, si semblable à moi et, pourtant, si différent de moi. C’est vrai que si l’on n’y avait pas fait attention, si on n’avait jeté qu’un coup d’œil distrait, par exemple, on n’aurait probablement pas fait la différence entre lui et moi, après tout, nous sommes tous plus ou moins faits de la même façon et de la même étoffe, mais en la prêtant, cette attention, les différences sautaient aux yeux. Le nez, tout d’abord, le sien, qui était petit, un peu écrasé, ce qui donnait au visage, où venaient se fourrer deux yeux inexpressifs, un air mou, comme cette bouche, aux lèvres trop fines, presque sans chair et ce menton déformé par une fossette le coupant en deux. En me passant la main dans de rares cheveux fins et grisonnant, je supposai qu’ils devaient avoir été blonds, jadis, mais c’était il y a longtemps et, c’est ce que je me suis dit moi-même, concluant ce tour d’horizon rapide, le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’ai pas gagné au change. En prononçant cette phrase, j’ai cru que quelque chose s’était produit, comme si un peu de moi était passé dans cette chose amorphe qu’il me fallait bien appeler, par ressemblance avec moi-même, un être humain, comme si donc un peu de moi avait trouvé le moyen de passer par cette espèce de masse étrangère que je mouvais certes sans résistance mais qui, toutefois, ne semblait m’obéir que par un hasard que je ne parvenais pas encore à expliquer. Ce qu’on appelle, il paraît, quand on a trop de vocabulaire, un mystère. Je me suis dit que j’allais faire une expérience : si ce corps m’obéissait sans efforts, j’allais essayer autre chose, de plus complexe, de plus subtil, de plus intéressant. J’ai réfléchi un instant et j’ai commencé à déclamer : La lune blanche / luit dans les bois. L’horreur : si les mots étaient les bons, le son de la voix, l’intonation, l’arrondi du palais, le froncement de la bouche, le geste léger, le port de tête, le placement des épaules, l’avancée du genou droit, le retrait discret du pied opposé, rien, pas même le cassé du poignet, rien n’allait. C’était comme si j’avais affaire à quelqu’un qui n’aurait jamais dit de poésie de toute sa vie, et qui, lorsqu’on lui demanderait de réciter quelque chose qu’il aurait pourtant appris, ferait comme une machine sans histoire, une mécanique sans passé, sans drame ni lyrisme, dirait simplement les mots, les articulant plus ou moins bien, mais sans y mettre d’âme. L’âme, ce mot m’avait échappé. Mais qu’est-ce que je fous ici ? me suis-je demandé. Comment suis-je ici ? Bon, supposons que je sois ici parce que mon esprit est dans le corps du voisin, il est clair cependant que mon âme n’y est pas puisque je ne puis rien tirer d’un peu expressif et émouvant de ce tas inerte de chair et d’os, boyaux, viscères, sang et eau. Esprit, es-tu là ? peut-être, oui, mais l’âme que nenni. Je suis sorti de la salle de bain pour ne plus voir le désastre auquel je devais faire face, et j’ai exploré rapidement mon environnement. Pas étonnant, me suis-je dit dans ma tête, enfin, dans la tête de l’autre, mais en silence, pas étonnant qu’il n’ait pas d’âme : il n’y a rien ici, c’est le désert intégral. Oh, il y avait bien une télévision, où était branchée une console de jeux, un canapé, une table et des chaises, et dans la cuisine, un four micro-ondes, une plaque de cuisson où traînait une poêle un peu sale dans laquelle on avait dû faire frire quelque chose la veille, un lave-vaisselle, un réfrigérateur et une machine à café à capsules, tout le confort moderne, donc, me suis-je dit, mais il n’y avait pas un livre, pas un disque, rien, que le néant. Pas étonnant, me suis-je donc dit à moi-même, pas étonnant qu’il n’ait pas d’âme, dans un tel désert, dans un tel néant. Comment une âme trouverait-elle à s’épanouir, où une âme pourrait-elle trouver l’espace dont elle a besoin pour exister et croître, dans un tel trou ? Qu’est-ce que tu peux être classiste, Jérôme ! me suis-je répliqué alors, d’un ton sévère et réprobateur, et c’est vrai que c’était un réflexe classiste de croire qu’une âme ait besoin de quelque chose pour se développer, qu’elle ne puisse pas se développer naturellement, sans nourriture pour elle, simplement parce que l’homme — et la femme, me suis-je empressé j’ajouter — simplement parce que l’homme et la femme sont naturellement bonnes. Hélas, celui-ci où j’avais atterri avait dû faire quelque chose de singulièrement mal dans sa vie pour ne pas bénéficier de cette grâce efficace que la nature fournit indifféremment à tous ses petits. Je me suis dit qu’il valait probablement mieux laisser là ces arguties jansénogauchistes pour passer à l’action. Je ne n’allais tout de même pas demeurer le reste de ma vie ici. Oui, mais comment faire ? Pas pour sortir d’ici, mais pour me sortir de là. Comment faire pour sortir de ce corps, exorciser l’esprit pur échoué dans cette chose ingrate afin de retrouver et mon corps et mon âme ? Comment faire ? Je me suis dit qu’il n’y avait qu’une seule solution : la confrontation. Oui, mais pas dans cette tenue. Je suis retourné dans la salle de bain et je me suis douché en prenant soin de fermer les yeux pour ne pas voir le drame de son corps que j’habitais. Ensuite, je me suis rendu dans la chambre à coucher où se trouvait la penderie de mon célibataire et j’ai entrepris de choisir des vêtements. Malheur, tout était bien plié, certes, mais quel désastre, quelle plaine morne malgré ces buttes synthétiques : des joggings, des tee-shirts, des jeans délavés et déchirés, ça oui, tout un peuple de frustres frusques, mais rien de mettable. J’ai fouillé, me disant que si j’avais le sens, ce n’était toutefois pas moi qui touchais ces fripes, et j’ai choisi ce qui m’allait le moins mal. J’avais l’air ridicule, mais tant pis. Après tout, ce n’est pas moi, c’est lui. Après ce théorème enfantin, je me suis dirigé vers la porte, animé d’une espèce de confiance incompréhensible, pensant sans me l’avouer que le simple fait de nous retrouver face à face lui et moi suffirait à résoudre une situation qui, si elle était inexplicable, n’était pas inextricable : ce qui s’est produit en un sens ne peut-il pas se produire aussi bien en sens inverse ? Je suis donc sorti et j’ai sonné à la porte de mon appartement, juste en face de la sienne. Je n’ai pas entendu de réaction, aussi ai-je sonné encore une fois. En attendant que la porte s’ouvre, je réfléchis à ce que j’allais lui dire, aux raisons évidentes et irréfutables de regagner chacun notre enveloppe corporelle : je n’étais pas heureux dans son corps, comment aurait-il pu l’être dans le mien ? Il allait vouloir retrouver ses habitudes, ses petits jeux, ses vêtements, sa vie. Il y aurait peut-être des difficultés techniques, mais des difficultés morales, non. Peut-être, lui dirais-je, peut-être qu’avant de résoudre ces dites difficultés techniques nous pourrions parer au plus pressé et regagner d’abord chacun son habitat, son chez-soi, avant de regagner son habitacle, son moi. Je pensais à lui dire tout cela quand il ouvrit enfin la porte. Je ne sais pas ce qui me frappa le plus : le fait de me voir moi comme je ne m’étais jamais vu, comme je pensais ne pouvoir jamais me voir, me voir moi comme si j’étais un autre, expérience que, bien que ne l’ayant jamais faite, j’étais pour ainsi dire quelque peu préparé par la littérature et tout ce qu’elle a pu dire du double, du moi, de l’autre, ou le fait de voir dans ses bras ma chère Daphné, ma fille adorée, qui ne semblait pas le moins du monde effrayée par le monstre dans les bras duquel elle se lovait. Je fus si atterré par cette image que je ne pus d’abord rien dire, je restais là, coi pendant une minute peut-être quand j’entendis ma voix, cette voix qui m’avait manqué tout à l’heure quand j’avais voulu réciter ce poème que Daphné aimait tant, que j’avais l’habitude de lui réciter quand elle était plus jeune la nuit avant de se coucher, ce petit poème tendre et mélancolique qu’elle avait appris par cœur sans même en faire l’effort, simplement en m’écoutant le lui réciter, cette voix me dire : Bonjour. Bonjour, quel mot inouï. Je me disais bonjour à moi-même, enfin ma voix me disait bonjour à moi-même, et je n’osais pas lui répondre de cette voix si laide que je venais à l’instant même d’hériter. Oui, vous désirez ? J’hésitai à répondre. Je vis mon corps, et dedans ce corps, derrière ses yeux, un regard qui n’était pas le mien. J’ai compris immédiatement qu’il savait très bien ce que je faisais là et ce que je voulais. Je me suis simplement demandé comment il avait fait pour s’adapter si vite à ce nouveau corps, à cette nouvelle vie. Comment il avait fait pour passer de lui à moi si simplement que cela, si naturellement que cela. Cela, je ne le comprenais pas. Je n’arrivais pas à parler. Je m’apprêtais à faire un effort surhumain pour dire à Daphné Bonjour, ma fille adorée, quand j’ai entendu la voix de Nelly demander : Qui est-ce, mon chéri ? Et lui de lui répondre : Oh, personne, c’est juste le voisin. Et Daphné d’ajouter : Il est pas beau. Et lui de la reprendre, comme moi je l’aurais fait à sa place : Il n’est pas beau, Daphné, on dit il n’est pas beau, il y a une double négation. Et puis, tu sais, on ne parle pas ainsi des gens, cela n’est pas poli. Personne, les gens. Comme je l’aurais dit à ma place. Voilà qui j’étais devenu : personne, les gens. Je n’ai pas supporté cette idée. J’ai tourné les talons, je suis rentré dans mon nouvel appartement et j’ai claqué la porte. Je me suis laissé tomber derrière et, quand j’ai entendu la porte de l’autre côté du couloir se refermer sur les mots Oui, papa, tu as raison, papa, j’ai craqué. Je me suis mis à pleurer. En entendant ces affreux sanglots monter de la gorge de cet autre que moi, les miens ont redoublé. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? ai-je gémi. Et je ne savais pas ce qu’il y avait de plus terrible : ne pas savoir ce qu’il m’arrive ou m’entendre le dire par la voix d’un autre que moi. Je me suis traîné jusqu’à sa chambre à coucher et je me suis allongé sur le lit. Je me suis endormi, j’étais épuisé. Avant de m’endormir, je me suis dit que c’était probablement ce qui allait se passer : j’allais me réveiller et tout serait rentré dans l’ordre, chacun serait rentré dans son corps. Mais, me suis-je demandé, qu’est-ce qui l’emporte : l’ordre du monde ou l’ordre de mes désirs ? Et cette question m’a achevé. Le lendemain matin, je me suis levé. J’avais faim. Je suis allé dans la cuisine et je me suis préparé de quoi manger. Machinalement. Après m’être nourri et avoir bu un litre d’eau au moins d’une traite, je me suis rendu compte que les choses n’étaient pas rentrées dans l’ordre. Putain d’ordre du monde, me suis-je dit. Mais je ne vais pas me laisser faire, non, je vais aller le trouver et il va voir ce qu’il va voir. J’ai regardé l’heure. Sept heures et demi. Soyons méthodique, mon petit Jérôme. Tu sais très bien comment se déroule sa journée puisque c’est la tienne. D’abord, Nelly conduit Daphné à l’école. Ensuite, elle revient. Et puis, elle part travailler. Lui, il travaille jusqu’à la fin de la matinée et, ensuite, il va courir. La meilleure stratégie à adopter, c’est d’attendre qu’il sorte pour lui tomber dessus. Là, vous serez seul à seul, vous pourrez vous expliquer. Il doit y avoir une bonne explication à tout cela. Je me suis dit que c’était bien. Mais, guettant les bruits qui m’indiqueraient le déroulement de la journée, j’ai réfléchi à l’impression que j’avais eue, la veille, le voyant à ma place, qu’il s’était adapté si rapidement à la situation, beaucoup plus rapidement que moi qui, vingt-quatre heures après, ne pouvais pas encore entendre sa voix à lui dire mes mots à moi, tandis que lui, parlait déjà à Daphné, exactement comme je lui parlerais moi. Et alors, une idée m’a traversé l’esprit. Et si tout ceci avait été planifié ? J’ai éclaté de rire. Et, sans prêter attention au son que cela rendait, je me suis dit que c’était ridicule, enfin, on ne se transplante pas comme ça dans le corps d’un autre cependant que l’esprit de l’autre se transplante dans le corps de l’un, suivant un mouvement inverse, c’est de la mauvaise science-fiction, ou je ne sais pas trop quel genre, et puis comment ? Comment aurait-il fait ? Ce n’est pas possible ou, si c’est possible, nous ne sommes pas encore capables, scientifiquement, de le faire, nous n’avons même pas de vaccin pour les virus, alors, tu parles de transplanter un esprit dans un autre corps. C’est absurde. C’est peut-être absurde, mais c’est vrai. La réalité l’emporte sur la logique. Il est dans mon corps et moi, dans le sien. Alors je me suis souvenu de certaines fois où je m’étais senti épié, quand je sortais de chez moi, avec Nelly et Daphné, cette impression que quelqu’un était en train de me regarder et comment, aussi, rentrant de vacances ou simplement d’une promenade en famille, j’aurais juré que quelqu’un était venu chez nous en notre absence. Comme je ne remarquais jamais le moindre déplacement d’objet, chaque fois, je m’étais dit que ce n’était qu’une impression, il n’y avait pas de preuve matérielle du passage d’un intrus chez nous, mais il y avait quelque chose, pourtant, dans l’atmosphère, quelque chose d’inquiétant. Évidemment, quand on est rationnel, comme moi, on se dit que ce sont les fruits de l’imagination, nourrie par tel livre qu’on a lu la veille, telle suite d’idées qui nous entraîne un peu plus loin qu’il ne le faudrait. Évidemment. Et, évidemment, on a tort, me dis-je. Il a tout organisé. Il m’a étudié. Étudié ma vie. Pour me la prendre. Pour vivre ma vie à ma place. Mais comment a-t-il fait ? Je réfléchissais aux moyens qu’il avait pu trouver de me remplacer et de me déplacer quand je l’entendis qui disait : Bonne journée, ma chérie. Et Daphné de lui répondre : Bonne journée, papa. J’étais désemparé. Pas le moment de craquer, me suis-je dit, me reprenant. Il faut se préparer. Être fort. Tout ce qu’il reste à faire, à présent, c’est attendre. Le bon moment. Allez, Jérôme, courage, ai-je entendu sa voix me dire. Et j’ai serré les dents un peu plus fort. Nelly est rentrée. Elle est ressortie. Ensuite plus aucun bruit pendant plusieurs heures. Je me suis demandé ce qu’il faisait. Continue-t-il d’écrire mon livre ? Continue-t-il de traduire Morton Feldman ? Non, il doit plutôt s’améliorer, peaufiner son rôle, s’informer tant qu’il peut, lire mes carnets, percer à jour mes secrets, tout faire pour devenir moi. Et puis, ce fut l’heure. J’entendis la porte s’ouvrir. Sans hésiter, j’ouvris la sienne et me trouvai en face de lui. Sur le coup, je faillis éclater de rire. Le voyant dans cet accoutrement, je le trouvai ridicule : Non mais, franchement, ce bandeau dans les cheveux, c’est impossible, il ferait mieux d’aller chez le coiffeur, et puis je me suis dit que lui, c’était moi, et je n’ai plus eu envie de rire du tout. Il m’a regardé et m’a dit : Salut. Ça va ? Il avait quitté son rôle. C’était ma voix, mais pas mon intonation à moi. Je lui ai dit : En plus, tu as le culot de me demander si ça va ? Qui est-ce qui est gagnant, tu crois ? Il a esquissé un sourire et m’a répondu : Ah, je vois qu’on se tutoie maintenant. J’allais lui répondre quelque chose, mais il ne m’en a pas laissé le temps. Il m’a dit : Tu te rends compte que tu ne m’as jamais adressé la parole. Jamais. Pourtant, on se croise tous les jours ou presque. Mais tu ne m’as jamais parlé. Oh, bonjour, bonsoir, la politesse hypocrite de rigueur, mais rien. Pourtant, ça se voit que je suis seul et malheureux, non ? Tu as vu ma gueule. Mais non, rien. Tu joues à l’intello, les grands sentiments, mais tes voisins peuvent crever, pas vrai ? Je n’ai pas su quoi répondre. Quelle colère, quelle haine, me suis-je dit. C’est vrai, ai-je pensé, c’est vrai que je ne suis pas spécialement tourné vers l’humanité, mais enfin, je ne fais de mal à personne. On aurait dit qu’il lisait dans mes pensées : Oh, je sais ce que tu te dis, je connais tous tes petits secrets, tu te dis que tu ne fais de mal à personne, mais à qui fais-tu du bien ? T’es-tu déjà posé la question ? Non. Je ne me l’étais jamais posée. Je n’ai pas cherché à y répondre, elle ne m’intéressait pas, je lui ai posé cette question, en revanche, qui, seule, m’intéressait : Mais comment ? Il a éclaté de rire. Tu aimerais bien savoir, hein ? C’est pas dans tes bouquins, qu’on apprend comment. On raconte pas ça, dans tes livres, hein, comment on prend la vie d’un autre. Si tu crois que je vais te dire. Après tout, désormais, tu as toute la vie pour chercher. J’ai eu envie de me jeter sur lui, mais je n’ai pas osé. Il a refermé tranquillement la porte derrière lui et m’a dit : Bonne journée, avant de se diriger, en chaussettes, chaussures à la main, comme j’ai l’habitude de le faire, vers la porte du palier pour aller faire sa course quotidienne. Comme moi. Tout comme moi. Si on n’avait pas su qui il était vraiment, d’ailleurs, on aurait cru que c’était moi. Trait pour trait. Je suis resté un instant là, les bras ballants, la bouche un peu trop bée, je crois : j’étais seul, tout seul au monde. Est-ce que j’ai compris ce qu’il avait ressenti, lui, me voyant, moi, vivre ma vie à moi ? Je ne sais pas. J’ai ressenti quelque chose que je n’avais jamais éprouvé de ma vie, l’impression d’être du mauvais côté du couloir, du mauvais côté de l’être, du mauvais côté de la vie. Je me suis demandé comment j’allais faire pour repasser de l’autre côté. Et je n’en avais pas la moindre idée.

En pdf : Le corps de mon voisin.

Le corps de mon voisin

 

 

 

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l’homme au caddie

Hier
ou avant-hier
je ne sais plus
je crois que c’était avant-hier
j’ai vu un type qui avait arrêté sa voiture sur le bas-côté de la route
et était occupé à décharger un caddie plein dans le coffre vide de sa voiture
ensuite
cela n’a pas duré longtemps
je l’ai observé faire
ensuite
il a refermé le coffre de sa voiture
il est monté dans la voiture
il a démarré sa voiture
et il est parti
laissant là
sans plus s’en préoccuper
le caddie
je ne suis pas resté interloqué
non
en fait
c’est un peu bizarre de dire ça comme ça mais c’est vrai
en fait
je m’attendais à ce qu’il s’en aille comme ça
laissant tout derrière lui ce dont il n’avait plus l’utilité
et je me suis demandé
quand l’humanité ne nous surprend plus
ni en bien ni en mal
n’est-il pas trop tard pour s’inquiéter ?
le monde s’arrête
à la bordure du corps
ne s’étend pas plus loin
n’est pas plus vaste
que ces quelques mètres carrés

petit cercle égocentrique des perceptions
petit cercle inconscient
que personne ne délimite
avec lequel tout le monde naît
et meurt.

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ô profonde mer

Ô profonde mer
souffre
avale nos festins
de morts fiers
destins de celles et de ceux
gigantesque assemblée
qui te tournent le dos
jusque durant le bain
l’été
ô profonde mer
souffre
pour nous
et nos récits
dont le sens s’est effrité
miettes de ruines
insignifiantes cités
à quoi donc nous consacrer
à la vaine archéologie
à la mythologie
ou bien
à une espèce de futur
logis de qui n’a pas encore de lieu pour
être
sinon
ici
dans les signes insensés
que nous nous efforçons
de tracer ?
ô profonde mer
souffre
et embrasse-moi
profonde mer
prends soin de moi
montre-moi les reflets de qui n’existe pas
les images déformées de moi
monstrueux avenirs
algues majeures
dont nous tapisserons les continents
partout l’archipel
et pullulation
partout la signification
il faut du temps pour détruire
achever de médire
ô profonde mer
fais-moi don du silence
la science du mutisme
elle mute
plus nulle parole de vérité
autre chose
qu’on ne sait pas encore inventer
ô profonde mer
souffre
souffre pour moi !
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N.B. Ce texte fait partie d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre), en cours d’écriture.

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un point rouge

Peut-être ne suis-je
rien d’autre qu’un point rouge
tache de sang ou de vin
maculage
on tend une toile
ce qu’on appelle un écran
et dessus
on regarde le temps se décrire
au rythme d’une écriture
organique
pas mécanique
forme de l’apprêt
toujours prendre soin au temps d’arrêt
le suspendu qui scande la série de nos oscillations

tout ce qui vibre est vivant.

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Comment dessiner une île les yeux fermés ?

Comment dessiner une île
les yeux fermés ?

d’abord
je laisse le bruit envahir le silence
tout ce qu’on ne contrôle pas
maîtrise pas
voudrait dominer
mais ne peut pas
tout cela je le laisse là où c’est
et
une fois fermés
les yeux
si j’ai un peu de chance
des taches apparaissent
images rémanentes
souvenirs de quand j’avais les yeux ouverts
je ne peux pas les saisir
mais je peux croire en elles
me dire qu’elles font partie de mon champ de vision
nouveau
cet espace opaque et pas si sombre qu’on ne le croit qui vient de s’ouvrir devant moi
si je ne les vois pas
à l’inverse ces taches
je peux les inventer
et peut-être est-ce mieux ainsi
peut-être est-ce mieux de ne rien voir
de ne rien croire voir
de ne rien faire comme on l’avait supposé
de toujours compter sur l’accident
le tsunami
la submersion du sens dans quelque forme qui ne lui appartient pas
à laquelle il ne peut pas appartenir
que je voie des taches ou que je n’en voie pas
qu’est-ce que cela change après tout ?
je sens déjà le poids de mes paupières qui s’enfoncent dans mon crâne
je sens mon corps s’involuer tout entier
former spirale comme dédale
se compliquer vers le dedans
moins le repli qu’un dépli vers l’infiniment petit
on s’enfonce moins qu’on ne se déploie autrement
j’ouvre alors les yeux
je sais —
que ce soit ici ou là —
je sais bien qu’une île est impossible
il y a toujours un archipel
quand même il n’y aurait pas continent
que des segments pendant sans rien qui les relie
nous ne sommes pas si perdus qu’il nous le semble
ou morts c’est idem
non
nous pouvons encore respirer.

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cent fois cyan

Par l’ouverture
couleurs primaires
plates les opaques
cependant que rien ne s’oppose à la transparence
du visible
quelque chose sans forme
quelque chose pour quoi
nulle forme n’est nécessaire
regarde la surface —
est-ce que tu crois que je peux devenir
cette surface ?
nous demanderions-nous
si nous étions encor
des enfants
quatre crayons dans une
trousse improvisée
trois plus un
noir
cent fois cyan.

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