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1.12.18

Tout à l’heure, je me suis endormi sur le canapé de mon père. Comme quand j’avais 15 ans, comme quand j’en avais 25, 30, et caetera. J’étais bien. Est-ce que j’étais vraiment bien ? Je ne sais pas. J’avais envie de dormir. Plus envie de dormir que de me réveiller. Et pourtant, je me suis réveillé. Est-ce que c’est la preuve qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut ? Probablement. Ce matin, j’ai traduit un poème de Bukowski qui s’appelle traffic ticket. Bukowski raconte qu’il a quitté son boulot et que les flics l’arrêtent parce qu’il aurait grillé un feu rouge. Il y a une image très belle et très angoissante : chez lui, Bukowski voit un magazine par terre avec sa photo en couverture. Il se lève pour le ramasser et s’aperçoit alors que ce n’est pas lui. Plutôt que de commenter cette erreur il dit ensuite yesterday is gone et parle du l’instant et délire sur tout un tas de choses. C’est fascinant parce que c’est tout à la fois trivial et vraiment profond. Mais pas profond comme quand quelqu’un parle de choses en prenant des grands airs, comme quand de pseudo intellectuels parlent de la Gauche avec un énorme G majuscule, des Principes, de la Patrie des Droits de l’Homme, des Symboles, de la Démocratie, et caetera. Profond comme quelqu’un qui vit sa vie. Profond comme un ivrogne qui écrit tout ce qu’il voit et tout ce qui lui passe par la tête, comme un courant d’air, comme un souffle divin, comme une inspiration soudaine qui disparaît ensuite. Les poèmes de Bukowski sont magnifiques parce qu’en un sens ils ressemblent à tout sauf à des poèmes. Les titres tiennent souvent plus de l’aphorisme que du titre de poème the difference between a bad poet and a good one is luck et le rythme, le débit, la structure glissante, délirante, purement verbale tient à la fois de l’ivrogne et du génie. J’ai traduit le poème en question traffic ticket. Je ne sais pas si la traduction est bonne. Je ne sais pas trop ce que ça peut bien vouloir dire de bien traduire un poème de Bukowski. Mais je crois que ça va encore. Je veux dire : le pire, sur l’échelle des pires choses à faire sur terre, c’est jouer un morceau écrit par Monk. Traduire Bukowski, bien ou mal, en comparaison, ça va. Je cherche quelque chose, et traduire me semble être une bonne façon d’y parvenir, comme essayer de trouver d’oreille les notes d’une mélodie de Monk (Epistrophy, par exemple). Le poème une fois traduit (bien ou mal) fait comme ça :

contravention

je me suis encore barré du boulot
et la police m’a arrêté
parce que j’avais grillé un feu rouge sur Serrano Ave.
j’avais l’esprit ailleurs
et je me suis retrouvé avec des feuilles
jusqu’au genou
et la tête tournée
pour qu’ils ne sentent pas l’alcool
pas trop
et j’ai pris une contravention et suis rentré dans ma chambre
et suis tombé sur une bonne symphonie à la radio,
d’un Russe ou d’un Allemand,
un de ces mecs durs et ténébreux
mais je me sentais toujours aussi seul et gelé
et n’arrêtais pas d’allumer des cigarettes
et j’ai allumé le chauffage
et puis par terre
j’ai vu un magazine avec ma photo
sur la couverture
et je suis allé le ramasser
mais ce n’était pas moi
parce qu’hier est passé
et qu’aujourd’hui c’est juste du ketchup
et des chiens de course
et la maladie
et les femmes des femmes
momentanément aussi belles
que n’importe quelle cathédrale,
et maintenant ils jouent Bartok
qui savait ce qu’il faisait
c’est-à-dire qu’il ne savait pas ce qu’il faisait,
et demain je suppose que je retournerai
à ce boulot de merde
comme un homme à sa femme avec quatre enfants
s’ils me reprennent
mais aujourd’hui je sais que je suis sorti d’un
genre de filet,
30 secondes de plus et j’étais mort,
et c’est important de reconnaître
on devrait reconnaître
ce type de moment
si on veut continuer
à profiter du bide et du crâne qui s’est fait virer d’une
fleur   une montagne         un bateau      une femme
le code du gel et de la pierre
tout se fond dans la sensation du moment
qui nettoie comme le meilleur putain de savon sur le marché
et fait tomber Paris, l’Espagne, les grognements d’Hemingway,
la vierge bleue, le taureau nouveau-né,
une nuit dans un placard peint en rouge
sur toi,
et j’espère payer la contravention
même si je n’ai pas (je crois) grillé le feu rouge
mais
ils ont dit que oui.

Quand je ne traduis pas le livre que je suis en train de traduire, en ce moment, je ne fais que ça : écouter Monk, lire Bukowski, ça va plutôt bien ensemble, je trouve. Et regarder la série Love. En fait, c’est à cause de cette série que j’ai repris le volume que j’avais laissé de côté il y a quelques mois, parce qu’à un moment de la série, je ne sais plus lequel, je ne sais plus pourquoi non plus, un personnage (je ne sais plus lequel) prononce le nom de Bukowski à l’américaine alors que moi, je l’ai toujours prononcé à l’européenne, — b(o)u-kove-ski au lieu de biu-cow-ski — et d’un coup comme ça, complètement par hasard, Bukowski m’est apparu différemment et cette différence de perception m’a donné envie de le lire à nouveau. Passionnant, non ? Oh ça va, il y a pire.

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30.11.18

Il pleut, j’ai froid, et je n’arrive pas à me débarrasser de mon rhume. Une partie du personnel de l’école où Daphné va est en grève et Daphné ne veut pas faire la sieste, en fait elle est surexcitée, elle chante un chanson à propos d’une sorcière au lieu de dormir. Cette nuit, quand Daphné s’est réveillée vers 3 heures du matin, je me suis aperçu que j’avais le nez bouché et que je dormais la bouche ouverte. J’ai cru que j’allais m’étouffer. Mais non. J’ai quand même réussi à me rendormir. Ce matin, j’ai du mal à me lever. J’avais envie de dormir encore. Des heures encore. Des jours entiers. Je me suis levé. Nelly a accompagné Daphné à l’école. Et moi je suis resté à la maison. J’ai pensé à la France un instant et je me suis souvenu qu’hier j’avais voulu traduire un poème de Bukowski qui me ressemble. Enfin, en le lisant, je me suis dit c’est moi. Ce n’est pas moi, c’est lui, mais tu vois, quoi. C’est ça, la poésie. Alors ce matin, je ne sais pas pourquoi, je l’ai traduit. J’ai eu du mal avec des images qui évoquent des images sexuelles, et puis cette expression you are in the ego-dream que j’ai traduite par tu vis dans tes rêves, ce n’est pas ça, je sais, mais il faut bien mettre quelque chose. J’adore le titre de ce poème : i wanted to overthrow the government but all i brought down was somebody’s wife / j’ai voulu renverser le gouvernement mais tout ce que j’ai réussi à tomber c’est la femme d’un autre.

j’ai voulu renverser le
gouvernement
mais tout ce que j’ai réussi à tomber c’est la femme d’un autre

30 chiens, 20 hommes sur 20 chevaux et un renard
et regarde, ils écrivent,
tu es la dupe de l’état, de l’église,
tu vis dans tes rêves,
révise ton histoire, étudie le système monétaire,
remarque que la guerre raciale date de 23000 ans.

voilà, je me souviens c’était il y a 20 ans, j’étais assis avec un vieux tailleur juif,
son nez à la lumière de la lampe avait l’air d’un canon tourné vers l’ennemi ; et
il y avait un pharmacien italien qui vivait dans un appartement avec un loyer très cher
dans le meilleur coin de la ville ; on avait comploté pour renverser
une dynastie vacillante ; le tailleur cousait des boutons sur une veste,
l’Italien me plantait son cigare dans l’œil, m’enflammait,
une dynastie vacillante à moi tout seul, toujours aussi bourré que possible,
cultivé, affamé, déprimé, mais en fait
un joli petit cul aurait dissipé toutes mes rancœurs,
mais je ne le savais pas ça ; j’ai écouté mon Italien et mon Juif
et je suis sorti marcher dans les allées sombres fumer les cigarettes que j’avais taxées
et regarder l’arrière des maisons qui brûlaient,
mais quelque part on a raté notre coup : on n’en avait pas assez, on n’était pas assez grands ou petits,
ou alors on voulait juste parler ou on s’emmerdait, et du coup l’anarchie c’est tombé à l’eau
et le Juif est mort et l’Italien s’est fâché parce que j’étais resté avec sa
femme alors qu’il était parti à la pharmacie ; il s’en foutait que
son gouvernement personnel soit renversé, et elle se laissait renverser facile, et
j’ai eu des remords : les enfants dormaient dans la chambre à côté ;
mais ensuite j’ai gagné 200 $ au craps et j’ai pris un bus pour la Nouvelle-Orléans,
et debout au coin de la rue j’ai écouté la musique qui venait des bars
et ensuite je suis entré dans les bars,
et je me suis assis j’ai pensé au Juif mort,
tout ce qu’il faisait c’était coudre des boutons et parler,
et comment il était parti alors qu’il était plus fort que nous tous —
il est parti parce que sa vessie ne marchait plus,
et peut-être que c’est ça qui a sauvé Wall Street et Manhattan
et l’Église et Central Park West et Rome
et la Rive Gauche, mais la femme du pharmacien, elle était jolie,
elle en avait marre des bombes sous l’oreiller et d’entendre râler contre le Pape
et elle avait un très joli visage, de très belles jambes,
mais je crois qu’elle ressentait la même chose que moi : le faible ce n’était pas le Gouvernement
mais l’Homme, l’un après l’autre, les hommes ne sont jamais aussi forts que leurs idées
et les idées sont des gouvernements faits hommes ;
et tout a commencé sur un canapé avec un martini renversé
et s’est fini dans la chambre à coucher : le désir, la révolution,
la bêtise c’était fini, et avec le vent les stores faisaient du bruit,
faisaient le bruit des sabres, craquaient comme des canons,
et 30 chiens, 20 hommes sur 20 chevaux pourchassaient un renard
à travers champs sous le soleil,
et je suis sorti du lit j’ai bâillé me suis gratté le ventre
et su que bientôt     très bientôt  j’allais me
bourrer la gueule   encore.

 Et puis, il y a eu un orage.

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29.11.18

Dans mon grand loft avec vue sur la mer, j’ai accueilli récemment un artiste contemporain. Je lui ai dit, Bon, vous pouvez faire à peu près tout ce que vous voulez, la seule chose que je vous demande, évidemment, comme je ne suis pas le propriétaire du loft, c’est de ne rien dégrader, de ne rien casser, de ne rien faire qui ne puisse être défait, sinon, bon, je crois que vous pouvez faire ce que vous voulez, en cas de doute, demandez-moi. Et puis, je l’ai laissé errer dans le loft. Il arrive généralement en fin de matinée, vers 11 heures et repart vers 20 heures, 21 ou 22, ce qu’il fait le reste du temps, quand il n’est pas chez moi, je ne sais pas, je ne sais pas s’il fait des expositions, ou quoi, ça ne me regarde pas, ça ne m’intéresse pas vraiment non plus. Je l’ai trouvé en passant une petite annonce. Cherche artiste contemporain pour fonctionner à domicile comme quasi ermite ornemental post-moderne. Grand espace. Expérience. Contactez Jérôme Orsoni au 7663025754. Littéralement. C’est ce que j’ai écrit. Je ne suis pas peu fier de moi. Même si, franchement, en publiant l’annonce, j’étais persuadé que personne ne me répondrait. Ou alors, ce serait la personne idéale. Et ça a marché. Je n’ai pas demandé de références, de CV, rien de tout ça, non, parce que ce n’est pas vraiment ce qui m’intéresse. Je n’ai pas d’argent à proposer. L’art contemporain, ça ne me plaît même pas vraiment. Ce que j’aime, en revanche, c’est l’idée d’avoir ma propre version de l’ermite ornemental, chez moi, à demeure, quoi, et le voir quelquefois, pas tout le temps. Comme le loft est très grand, tomber sur lui, presque par hasard. Parfois, je le croise, il est là, au milieu d’une pièce, en train de manger des légumes crus tout en tournant en rond à la façon d’un chamane autour d’une photographie de Sylvia Plath ou de Patti Smith. Parfois, je l’entends hurler. Tout simplement. La première fois que je l’ai entendu hurler, j’ai sursauté. Je me suis mis à courir en direction de l’endroit d’où venait le bruit, mais je me suis arrêté en chemin. Ah mais oui, me suis-je dit en faisant mentalement les guillemets avec mes doigts, c’est « l’artiste », bien sûr. Il faudra quand même que je pense à lui demander de crier un peu moins fort. Les voisins, tout ça. Et qu’il ne blesse pas d’animaux non plus. J’ai oublié de préciser ça. Ne touchez pas aux animaux. Hier, toutefois, je me suis rendu compte que je n’avais plus pensé à lui depuis au moins une semaine. Le laps de temps durant lequel, je crois, je ne l’avais pas croisé. Il a fini par m’être si familier que, de temps en temps, j’oublie qu’il existe. Mais généralement il crie ou bien il dégage une odeur nauséabonde de sorte que son existence se rappelle toujours à moi. Où est-ce qu’il est passé ce con ? me suis-je demandé. C’est vrai que je ne devrais pas parler de lui comme ça, mais je ne pense pas à mal, enfin, je veux dire, je ne pense pas vraiment que ce soit un con ou quoi, même si quelquefois je m’interroge quant au sens de sa présence entre ces murs (est-ce que j’ai bien fait d’embaucher un artiste contemporain à demeure ? je ne sais pas, maintenant qu’il est là, est-ce que j’oserais lui demander de partir ? je ne sais pas, mais il ne va quand même pas rester ici pour toujours ?), c’est juste venu comme ça, il est passé où, l’autre con ? c’est un peu comme un surnom, l’autre con, ce con, si on y pense, c’est affectueux. Ou presque. Cela faisait une bonne semaine que je n’avais plus pensé à lui quand je me suis demandé, il est passé où — encore —, ce gros con ? Je l’ai cherché partout sans le trouver. Je m’apprêtais à composer le numéro que nous étions convenus que je n’appellerais qu’en cas d’urgence, quand j’ai entendu une sorte de cliquetis venant du placard situé juste derrière moi dans le couloir. J’ai ouvert la porte coulissante, et il était là. Assis sur une chaise devant un bureau sur lequel était posée une machine à écrire dans laquelle il y avait une feuille glissée, il tapait au kilomètre. Je l’ai regardé quelques instants et puis, comme il ne réagissait pas à ma présence, je me suis approché pour regarder ce qu’il faisait. J’ai marqué une pause, instinctive, de peur que, se sentant agressé, il ne s’arrête ou réagisse violemment. Mais non. Alors j’ai regardé par-dessus son épaule, et je me suis rendu compte qu’il n’écrivait pas des signes tapés au hasard, pas toujours la même chose non plus, comme l’autre con, là, dans ce film, là, comment ça s’appelle, déjà, avec la folle, tu sais, la moche qui crie comme une débile, enfin bref, il n’écrivait pas des signes tapés au hasard, mais des phrases vraiment. Alors je me suis approché un peu plus et les signes qu’il était en train d’écrire m’ont paru familiers. Très familiers. J’ai lu et puis spontanément, j’ai continué la phrase qu’il était en train d’écrire (…) ce nuage de confusion qui continuait d’entourer l’histoire : qui l’avait racontée en premier, qui l’avait vécue ? et je me suis dit, non mais c’est moi qui ai écrit cette phrase. Ce con est en train de recopier mes livres. Pourtant, je l’avais déjà remarqué, il n’y avait pas de livres à côté de lui. À l’exception de la machine à écrire, sur le bureau, il n’y avait rien. On aurait dit qu’il écrivait de mémoire. Mais ce n’est pas possible, me suis-je dit, personne ne lit plus ce livre, il est épuisé depuis des années, dix ans peut-être, je ne sais pas, au moins. Alors je lui ai demandé : Je peux savoir ce que vous êtes en train de faire ? Il m’a répondu, sans même s’arrêter : Je suis en train d’écrire vos livres. Sur le coup, je n’ai pas compris. Ensuite, je me suis dit ce doit être une blague. Ou alors, oui, je sais, c’est ce que je me suis tout juste après, oui, je sais, il a dû apprendre tout ça par cœur, et il fait le malin, les artistes contemporains adorent faire les malins. Aussi, je lui ai posé la question, mais il m’a répondu sans s’arrêter, non. Non quoi ? Non je n’ai pas appris vos livres par cœur, je suis en train de les écrire. Sans arrêter d’écrire, pas même une seconde, il m’a débité ça avec conviction, le plus grand des sérieux. Je l’ai regardé quelques minutes. Au début, j’avais envie qu’il s’arrête. Après, j’ai eu envie de le frapper très fort. Et puis, j’ai eu l’idée de lui arracher sa machine à écrire des mains, de la prendre dans les miennes et de lui éclater le crâne avec. Mais non. Je n’ai rien fait de tout ça. Je l’ai regardé quelques minutes, quelques minutes de plus, et puis j’ai refermé la porte de son placard.

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28.11.18

Est-ce que cette entreprise veut dire quelque chose ou n’est-ce qu’un monstre de stupidité ? Est-ce seulement une entreprise ? Pourquoi y a-t-il des mots, des mots comme celui-ci entreprise, qu’on a l’impression de ne plus pouvoir utiliser, des mots vampirisés ? Tu te poses mal la question en te demandant où ça va alors que ce n’est pas du genre de ce qui va quelque part, mais du genre de ce qui accompagne. Mais qui accompagne quoi ? Ma vie. Est-ce que ma vie se distingue de ce que j’écris ? Oui, bien sûr. Heureusement. Si ma vie ne se distinguait pas de ce que j’écris, ma vie serait un échec. Est-ce que c’est si simple que cela ? Je ne sais pas. Non, j’imagine que je caricature. N’est-ce pas justement ici, que tu dois renoncer à toute forme de caricature ? N’est-ce pas justement ici, que tu dois lutter contre la caricature ? Pourquoi, quand j’écris un livre, je pourrais m’accorder le droit de céder à la caricature ? Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Alors qu’est-ce que tu veux dire ? Je ne sais pas. Est-ce que j’ai raison de faire ce que je fais ? De faire ce que je fais comme je le fais ? Comment faire autrement ? Comme tout le monde ? Peut-être. Alors, le domaine des possibles serait réduit à ceci : soit soi soit en phase ? C’est atroce. Tu ne crois pas que tu exagères, atroce, c’est un peu fort, non ? Non. Ce journal, qui n’est pas un journal, que j’ai appelé journal faute de mieux, journal pour ne pas avoir à chercher un autre mot qui n’aurait pas voulu dire grand-chose non plus, journal pour ne pas me perdre en néfastes considérations lexicographiques, journal après tout ce n’est qu’un mot parmi d’autres dans le grand nombre, ce journal doit m’accompagner partout, il doit être avec moi partout. Mieux : il doit devenir une partie de moi. Ne l’est-il pas déjà ? S’il ne l’était pas, crois-tu que je prendrais le risque de le prétendre ?

Pas envie de me raser en ce moment. Broussailles en noir et blanc. Je l’écris. Ensuite, Daphné me dit va te raser papa pas aujourd’hui je lui réponds je n’ai pas envie.

Il y a quelque temps, le footballeur préféré des Français, le héros de la Nation triomphante, déclarait que l’argent du foot était indécent. Pour annoncer ensuite la fin de sa carrière ? Qu’il renonçait à son salaire ? Qu’il allait faire don du montant de son transfert pour lutter contre la pauvreté ? Non. Pour commenter tout simplement : c’est comme ça. Ainsi, le peuple adule-t-il dans les stades et à la télé les mêmes milliardaires réalistes auxquels il veut couper la bourse dans la rue ensuite. C’est comme ça.

Utopie zéro.

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27.11.18

Si seulement je pouvais me contenter de détester tout.

Les gens sont obsédés par l’identité parce qu’ils manquent d’imagination. Enfin, non, je devrais plutôt dire : Les gens qui sont obsédés par les questions d’identité sont des gens qui manquent d’imagination. La première fois que je suis allé au Salon du livre, pour des Monstres littéraires, une personne importante s’était étonnée que, moi, qui m’appelle Orsoni, écrive sur l’Amérique latine, comme si, parce que je ne suis pas Latino-Américain, je ne pouvais pas écrire en Latino-Américain, comme si, moi, parce que je porte un nom d’origine corse, j’étais condamné à écrire des livres qui se passent dans des bars en Corse. Cette remarque — d’une intelligence rare — m’avait tellement décontenancé que je n’avais pas su quoi répondre et, de fait, n’avais rien répondu. N’est-ce pas pourtant cette force-là que fournit l’imagination, la force d’inventer, de s’inventer ? Quand je lis James Joyce ou Robert Musil, je n’ai pas besoin d’injecter dans le texte mes soi-disant racines culturelles, comme certains se sentent obligés de le faire, je peux devenir un Irlandais en exil et un ingénieur autrichien. Quand j’écris, je peux être n’importe qui, n’importe quoi. Un homme, une femme, un Noir, un Juif, un Blanc, un Arabe, un chien, un oiseau, une note de musique, John Cage, Énée, qui je veux. Pourquoi faudrait-il que je me contente d’être moi-même ? C’est toujours cette idée petite-bourgeoise de regarder à l’intérieur de soi et de toujours trouver la même chose. Moi, si je m’ausculte, je ne trouve pas une seule personne, mais des milliers, des personnes impossibles, des personnes si possibles qu’elles mériteraient d’avoir un semblant de réalité. Mais rester dans son petit monde, son petit univers d’origine, son ethnie, non. Nous sommes terrifiés par la mondialisation parce que nous sentons que c’est le monde qui nous mondialise. Et, à ce titre, nous avons raison d’avoir peur parce que le monde va nous transformer en ce que nous ne sommes pas et que nous ne voulons pas forcément être. Or, nous pouvons devenir des mondes, nous sommes des mondes, pas un seul. Plutôt que de laisser le monde nous faire, faire des mondes. Mais pour ce faire, il faut commencer par se demander ce qu’est le monde, cesser de se le représenter comme le Grand Autre, le père castrateur, la mère nourricière, ou l’inverse, je ne sais pas trop quoi, un immense phallus ou un vagin sans fond, ou les deux à la fois, quelque chose de terrifiant qui s’oppose à mon petit moi au-dedans de moi, et voir qu’il n’y a pas qu’un monde, mais une infinité, et qu’il est en notre pouvoir de les faire. Le drame, c’est un peu toujours le même : un jour, les réalistes ont pris le pouvoir et depuis ils refusent de le rendre à ceux qui ont de l’imagination.

Hier soir, pendant que je regardais Love avec Nelly, j’ai entendu à plusieurs reprises des gens crier dans la rue. Comme je suis d’un naturel curieux, j’ai fini par aller à la fenêtre histoire de voir ce qu’il pouvait bien être en train de se passer. Évidemment, j’aurais pu m’en douter, j’aurais dû m’en douter, c’étaient les voisins d’en-dessous qui faisaient des leurs. Dans la scène telle que j’y ai assisté, le mec tournait autour de sa voiture en tapant dessus, en essayant d’ouvrir les portes en vain, puis il reculait, se prenait la tête entre les mains, levait les bras au ciel, se frappait le torse, la tête, cependant qu’à l’étage, au cinquième, donc, la femme lui criait des trucs que je ne comprenais pas et que, pour comprendre, il aurait fallu que j’ouvre la fenêtre, mais le vent soufflait si fort que je n’ai pas voulu et puis en plus le mec aurait pu voir que je l’observais et je ne voulais pas qu’il s’en prenne à moi pour se venger de sa malchance. Combien de temps, le mec est-il resté comme ça, dehors, alors qu’avec le vent, il faisait très froid ? Je ne sais pas, une heure peut-être, peut-être plus. J’ai compris qu’il n’arrivait plus à ouvrir sa voiture parce que la clef ne marchait plus ou une autre raison que je n’ai pas perçue clairement, je n’avais pas franchement envie de savoir, tout ce qui m’intéressait, c’était ce spectacle édifiant et délicieusement drôle. Qu’il est bon de se moquer des autres quand ils souffrent des maux qui nous accablent aussi. Ne nous sommes pas nous aussi retrouver en effet dans l’incapacité d’ouvrir la porte de notre appartement dimanche dernier, au moment de partir à la plage ? Cette précision apportée, le lendemain matin, quand nous nous sommes levés, la voiture n’était plus là. Preuve qu’on parvient toujours à résoudre les petits problèmes du quotidien et qu’il ne sert à rien de tourner en rond, se frappant la poitrine et accusant le ciel, la nuit venue quand le Mistral souffle si fort et qu’il fait un froid de gueux. Mais aussi, ai-je dit à Nelly, ce n’est pas vraiment la peine, quand on vit à Marseille, d’aller au théâtre ou au cinéma, le spectacle est là, en permanence, partout, les excès des acteurs ont quelque chose du cabotinage, de la commedia dell’arte, certes, mais ce à quoi ils jouent est si fort, si puissant, qu’on en oublie certaines de leurs outrances. C’est la réalité même.

Beaucoup de choses à dire aujourd’hui. Trop.

Au déjeuner, une (notable car délicieuse) salade de noix, figues (sèches toutes deux), olives (de Kalamata), roquefort et chèvre, arrosés d’huile d’olive.

Marché jusqu’à la mer et retour. Un peu plus d’une heure et demie en tout. En passant, je suis allé embrasser Nelly au café où elle travaille et puis j’ai continué de marcher dans le vent et les embruns avant de remonter le Prado pour rentrer à la maison. Sentiment incomparable. De n’être pas quelque chose d’autre, mais de faire partie. C’est quand on oppose le moi et le monde, la culture et la nature, le Je et l’Autre, le dedans et le dehors, l’âme et le corps qu’on produit les plus grandes confusions. Et le dérèglement climatique. C’est ce que je me suis dit, oui.

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26.11.18

Nuages à l’horizon. Et quelques-uns aussi dans le ciel bleu. Vent fort. Trouver des façons de raconter les choses qui ne transforment pas les choses en ce qu’elles ne sont pas : — des façons de raconter les choses. Et une fois ceci dit, convenir qu’on ne transforme jamais le monde en langage, comme si quelque chose se tenait là, en face de toi, en dehors de toi, comme s’il y avait d’un côté le monde extérieur (la nature, le paysage, l’environnement, et caetera) et de l’autre le monde intérieur (la culture, le moi, l’art, et caetera), mais que chaque chose qui a lieu — chaque événement — est lié à un autre et à un autre et à un autre. Cette relation des évènements les uns avec les autres, tu peux bien l’appeler le monde, si tu veux, à condition de ne pas en faire un ensemble clos, fini, potentiellement fini, à quoi tu opposerais quelque chose d’autre, son contraire (quand même à la fin, ils convoleraient en noces ontologiques).

Liste infinie des idées qui sont restées lettre morte. Impression que, désormais, toutes mes idées pourraient rester lettre morte, que je n’aurai plus jamais la force d’aller jusqu’au bout d’une idée. Et que ce n’est peut-être pas plus mal comme ça. Qui s’en soucie de mes idées ? Si je ne me trompe pas dans mes calculs, personne.

Je préfère le ciel bleu. Même en noir et blanc.

Mots qui ont résonné singulièrement aujourd’hui : Monk, καιρóς.

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25.11.18

Ce que la République française n’est pas : la république des Françaises (et des Français).

À titre personnel, c’est vrai, moi je ne manifeste pas, alors je devrais peut-être me taire à ce sujet, mais comme tout le monde parle et parle et parle, à tort à travers et ailleurs, je ne vois pas vraiment de raisons de me taire, donc, si moi, je ne manifeste pas (j’ai manifesté une fois au lycée, c’était drôle, c’était la première fois, et puis une autre à la fac, mais j’avais fini au café, je crois que c’était au Deux Garçons, parce que je trouvais ça tellement ridicule de marcher dans la rue aux côtés de gens que je ne connaissais pas en criant des trucs débiles auxquels je ne croyais pas du tout que je n’ai pas pu faire semblant très longtemps), bref, je ne manifeste pas, mais j’ai quand même beaucoup de mal à me faire à l’idée qu’il faille demander à l’État la permission pour aller quelque part. Beaucoup de mal avec l’idée aussi que si tu ne tiens pas bien sagement dans le petit périmètre où l’État a bien voulu te laisser faire l’idiot, eh bien, l’État va te casser la gueule, dans le respect des droits de l’homme et du citoyen, bien évidemment, mais te casser la gueule quand même. Et qu’en plus, il y aura des gens pour t’expliquer que c’est normal. Tu as le droit de ne pas être d’accord, mais tu as surtout le droit de fermer ta gueule, sinon on te casse la gueule et tu vas en prison. L’espace public est peut-être à tout le monde, mais certainement pas à toi, mon petit gars. C’est la démocratie, quoi.

Le meilleur endroit du monde ? Il y en a plusieurs, mais parmi ces meilleurs endroits au monde, en ce moment, je compte les pages du carnet dans lequel j’écris au crayon. Et partout où se trouvent Nelly et Daphné.

Plage, le matin. Et puis retour à la maison parce que le temps se gâte. L’après-midi, pluie et vent dehors. On croirait presque une tempête (petite). Ça finit toujours par passer.

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