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10.8.22

La musique qui provient d’une fenêtre éclairée de l’autre côté de la rue me ferait presque regretter de n’aimer pas la mauvaise musique. Ne serais-je pas plus heureux si je l’aimais ? Mettre un son en fond, ne plus y prêter la moindre attention, glisser sur la médiocrité de la mauvaise musique comme on glisse sur  la médiocrité de l’existence dont elle participe, voire qu’elle anticipe, n’est-ce pas cela, le bonheur ? Je me disais : on choisit un endroit, on s’assoit quelque part, le lendemain, quand on revient, on se met encore là, et ce là devient notre place. Mais l’a-t-on vraiment choisie, cette place ? Si l’on s’était mis ailleurs, de l’autre côté de la table, par exemple, juste en face, notre vie aurait-elle été radicalement différente ? Ou bien est-ce l’inverse : nous avons choisi cette place parce que notre vie n’est pas radicalement différente, parce qu’elle est la vie qu’elle est ? On ne la choisit pas, la place se déduit de la vie qu’on mène sans qu’on sache très bien si on l’aime ou non. La musique qui provient de la fenêtre éclairée de l’autre côté de la rue constitue une masse sonore peu distincte, je crois que c’est de la musique facile, populaire, contemporaine, c’est une femme qui chante des mélodies simples avec une touche d’électro, mais pas trop, il faut que tout reste insipide, imperceptible presque, conformément au code de la muzak. Depuis que nous sommes arrivés ici, quand elles sonnent, j’entends les vibrations des cloches qui sonnent, pas seulement le dong de la cloche proprement, mais toute l’onde sonore du son de la cloche, la vibration de l’onde, je n’entends pas seulement le son, mais sa propagation dans l’espace jusqu’au lieu où je me trouve et l’entends. Dans l’appartement, les deux premiers jours, quand les cloches de la cathédrale se mettaient à sonner, j’avais l’impression que mon téléphone vibrait, et il m’a fallu un certain temps, il a fallu que le phénomène acoustique se reproduise un certain nombre de fois pour que je comprenne que ce n’était pas mon téléphone qui vibrait (de fait, personne ne m’a appelé depuis des jours et des jours, à l’exception pas notable du tout de l’opératrice de Solutions30, le sous-traitant d’Orange qui doit venir installer la fibre chez nous, ce qui ne se fera sans doute pas avant des semaines, bref, aucun intérêt), mais la cloche qui vibrait jusqu’ici. Ce midi, alors que nous nous apprêtions à pique-niquer dans le parc du Château de Saché, quand la cloche de l’église a sonné, cette fois, j’ai distinctement perçu l’onde, j’ai entendu la sinusoïdalité de l’onde qui se propageait dans l’espace, j’ai entendu la courbe d’une amplitude toujours plus faible, je n’ai pas compté le nombre de cycles, quand j’ai essayé de m’en souvenir, ayant compris le phénomène dont je venais de faire l’expérience parce que j’avais déjà fait plusieurs expériences semblables, j’ai compté dix cycles ondulatoires dans ma tête, mais je ne suis pas certain que ce soit le nom de cycles ondulatoires dans l’espace, peut-être est-ce le nombre de cycles ondulatoires dans mes oreilles, le nombre de cycles ondulatoires que mes oreilles ont retenu, je ne saurais le dire, ce ne sont que des suppositions. Ensuite, c’est-à-dire après le pique-nique, je suis allé à la machine à café pour acheter un café. Suivant le protocole indiqué, j’ai mis ma pièce de 1 euro dans la machine, mais la machine n’en voulait pas, j’ai essayé plusieurs fois et puis je suis allé demandé à la personne qui s’occupait de la caisse et qui m’a semblé s’en occuper uniquement parce que c’était la pause de la personne dont ce doit être le métier de le faire si elle voulait bien échanger ma pièce contre une autre parce que, de la mienne, la machine n’en voulait pas, ce qu’elle a accepté de faire mais avec un air trop sérieux pour convenir à la situation absurde que nous étions en train de vivre, enfin, surtout moi, qui ne pouvais pas boire tranquillement mon café dans le parc du château de Saché comme j’avais l’intention de le faire, parce que la machine à café refuse les pièces de 1 euro qu’elle exige cependant, comme si elle voulait me signifier que ce n’était pas à elle de faire ce genre d’échanges, comme si ce n’était pas assez bien pour elle de faire ce genre d’échanges, comme si c’était assez bien pour moi de faire ce genre d’échanges, non mais les gens quand même, et puis je suis allé mettre ma nouvelle pièce de 1 euro dans la machine, mais la machine n’en voulait toujours pas, alors j’ai dit tant pis, c’est quand même un comble de ne pas pouvoir boire de café chez Balzac. Et, si je ne me le suis pas dit sur le moment, sur le moment, j’étais simplement déçu de ne pas pouvoir boire un café chez Balzac à Saché, je crois quez c’est quand même quelque chose dont il fallait que je parle dans mon journal. Est-ce pour m’essayer à l’idée que j’ai eue hier, d’écrire des récits de voyage banal ? Voici l’idée (trois tweets en fait, que j’ai publiés hier au soir un peu avant d’aller me coucher) : « Envie d’écrire des récits de voyage banal : au café, au supermarché, au cocktail littéraire, au restaurant, chez des amis, dans le bus, le métro, à la sortie de l’école, etc. Mais sans intention parodique, bien au contraire. Plus au sens de ce que disait Constant dans l’IS : / “Nous réclamons l’aventure. Ne la trouvant plus sur terre, certains s’en vont la chercher sur la lune. Nous misons d’abord et toujours sur un changement sur terre. Nous nous proposons d’y créer des situations, et des situations nouvelles.” / L’exotisme est mort. Son bilan carbone l’a tué. L’exotisme est mort. Vive l’exotisme. » Possible, je ne sais pas, si c’est le cas, je ne l’ai pas fait consciemment, en tout cas. J’aurais bien bu un café chez Balzac.

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9.8.22

La moralité benête de mon existence vient de m’apparaître soudain. Je regardais par la fenêtre. Des gens passaient, tous différents, tous pareils. Cela m’arrive, de temps en temps, pas regarder les gens, non, cela aussi, mais non, être saisi par la conscience de, la conscience de quoi ? de la nullité ? de la bêtise ? de la platitude ? de quoi ? Je me dis que je ne fais rien de mal, que je ne fais rien de bien non plus, et moins par goût que paresse. Je suis plus vécu que je ne vis ma vie. (Bizarre, cette phrase.) Elle est là, qui s’écoule, ma vie, cela, on ne peut en douter, mais quel intérêt ? Ce n’est pas tant que la définition négative de la morale (ne pas faire le mal) m’apparaisse odieuse comme à l’Ulrich de Musil, c’est qu’elle manque de force, manque de vie. Combien sommes-nous à vivre ainsi dans notre petite sphère de morale, satisfaits de nous-mêmes, contents de notre existence ? Non, ce n’est pas cela. Pas quoi ? Content de mon existence, je ne le suis pas. Alors quoi ? Un mal banal, comme un bien banal, quand je pense à la moralité benête de mon existence, par opposition, ne conviendrait pas. Il ne faut pas un peu, il faut beaucoup de mal pour compenser l’ennui de l’existence petite-bourgeoise qui a toujours été la mienne. Au fond, tout le problème n’est-il pas ici, dans la petite-bourgeoisie fondamentale de ma façon de penser, d’envisager l’existence, d’être ? Suis-je sérieux ? Peut-être. Même ce journal est devenu routinier, casanier, inintéressant.  (Et tant pis si je me contredis.) Mais qu’est-ce qu’une vie intéressante ? L’aventure — bilan carbone effroyable. Le sadisme — pas inclusif du tout. La révolution — on finira avachi. Tout se prévient par une objection. Et tout doit l’être pour dissiper les illusions qui nous embrument l’esprit et nous poussent aux crimes les plus imbéciles. On croit toujours qu’il y a un monde meilleur, là derrière, un peu plus loin, si on va un peu plus loin, on va le trouver, enfin. Sauf que c’est faux. Il n’y a rien. Ou seulement la même chose, encore la même chose, toujours la même chose. Ce qui fait rêver les gens ? Les milliardaires qui disruptent. Pas de doute. Peu de doute en outre que « disrupter » soit un verbe convenable : l’humanité occidentale (et environ) étant sommée de l’être, disruptive, créative, l’être, c’est si convenu, si ennuyeux. Retour au point de départ. Ce n’est pas tant que l’esprit de mon temps ne me fasse pas fantasmer — il ne me fait pas fantasmer —, c’est qu’il manque cruellement d’esprit. Un fou est un dys-x qu’il faut prendre en charge avec bienveillance et humanité, sans le stigmatiser, sans le juger, sans le blesser, il a besoin de soins et notre société doit être à la hauteur du défi qu’il lui lance. C’est terrifiant. La norme énorme, tellement qu’elle enveloppe tout, prend tout sur son sein aimant : là, là, mon enfant, ne pleure pas, le mal n’existe pas, c’est simplement ce qu’il arrive au bien quand il manque d’affection, d’attention, d’amour. La moralité benête de l’existence m’angoisse. Combien de temps la vie peut-elle durer comme ça ? Toute une vie ? Non, c’est trop long, ça doit s’arrêter avant, mais quand, et puis surtout : comment ? Est-ce qu’il faut en finir avec ? Se pendre ? Se faire sauter la cervelle ? Ou un coup d’éclat, la bouche bien ouverte au moment de s’écraser dans l’espoir de laper à l’atterrissage quelque goutte de sang, se jeter du haut de la tour de Babel ? À quoi bon ? Ne sois pas benêt. Dans le meilleur des cas, tu auras droit à un article dans l’édition en ligne du journal local, et encore, rien n’est moins sûr : dès ta naissance, tu es tombé dans l’oubli, et rien ne t’en tirera jamais. Rien. Jamais. Réjouissant, non ? Non, aucunement, mais tout, tout plutôt que la bêtise, l’hideuse bêtise.

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8.8.22

Se détacher. Oui, mais pas trop. Trop de détachement, et c’est l’indifférence la plus basse. Même si, c’est vrai, ce qui nous indifférerait alors serait tellement imbécile que nous n’aurions pas de regrets à n’en rien avoir à faire, au contraire. Se détacher, donc, mais de ce qui doit l’être, détaché. Arraché. S’attacher à quelque chose d’exact, de vital. Ce journal, par exemple, je ne le regarde plus comme quelque chose dont je devrais me passer, comme un faute de mieux, comme l’œuvre de qui n’a pas assez de talent pour accomplir un destin plus grand, mais comme la forme que prend un bonheur aussi parfait qu’il se peut. J’essaie de me fixer d’autres buts, de me donner d’autres règles que celles qui s’expriment par son truchement, mais je n’y parviens pas. C’est là que le problème se pose, se fait ressentir de manière aiguë, sorte de crise qui se répète sans cesse et qui, dans sa permanence, n’en est plus une, mais un état, détestable souvent. Comme le fait que je sois trop gros, que je sache précisément ce qu’il faut faire pour l’être moins et que je ne le fasse pas, que je continue comme si je ne savais pas, comme si je m’en moquais. Nulle faiblesse de la volonté, parfois, j’oublie, parfois, je m’en ai cure, me soucie d’autre chose sans toujours très bien savoir quoi. Encore du dégoût aujourd’hui (la matin surtout, jusqu’après le déjeuner) à côtoyer de trop près mes semblables, qui le sont si peu, me semblent de fait si lointains. Je me demande comment l’on peut faire pour vivre cette vie et me rends bien compte que je vis à peu près la même. Elle est laide, très, moralement condamnable, et c’est pourtant ce que je fais, la vivre. Mais, imagine, si je prenais la parole, en public, pour dire à ces semblables que je viens de dire miens : Vous devez changer de vie ! — que crois-tu qu’il m’arriverait ? On essaierait de me faire taire et, si l’on n’y parvenait pas, ce qui est à prévoir, on finirait par me faire enfermer dans une institution spécialisée. Et tu sais quoi ? Eh bien, je crois que l’on aurait raison : on ne devrait pas laisser les gens comme moi en liberté. Mon existence est problématique (l’échec de mon roman la Vie sociale en est la preuve irréfutable), quand même, la plupart du temps, je parviens à dissimuler, à simuler la normalité avec un talent des plus convaincants (n’ai-je pas femme et enfant ?), mais moi, je ne me trompe pas, moi, je sais bien, je me rends bien compte de ce que je suis et je sais parfaitement que j’ai toujours été ainsi, depuis la toute première enfance, je sais bien que c’est comme cela que je suis. Comment oser, dès lors, me demander d’être autrement ? D’où le détachement ? Peut-être, mais ne crois pas toutefois qu’il faille nécessairement revenir au début pour avoir l’air intelligent (les imbéciles font l’erreur de le croire), même si, en effet, ce n’est sans doute pas très éloigné de la réalité. Grand plaisir à écouter New York Counterpoint, les parasites de la radio automobile rendaient la pièce probablement plus authentique qu’elle ne l’est vraiment(elle fait redite, qui date de 1985, alors que tout ou presque a été dit vingt ans auparavant) ; longtemps que je n’en avais plus ressenti avec la musique de Steve Reich. Disons que je me suis laissé faire. Et peut-être est-ce un tort, peut-être est-ce une paresse. Et surtout, je crois que je ne voulais pas entraver l’écoute de Daphné par une phrase que j’aurais pour prononcer, je voulais qu’elle soit libre de préjugés, qu’elle ne soit pas contaminée par mes jugements qui deviendraient, pour elle, des préjugés, ce qu’ils ne sont pas pour moi. Et puis, je me suis dit que j’aimerais que l’on dise de moi des choses comme : « C’est la personne la plus dénuée de préjugés que j’ai jamais rencontrée ». Mais, justement, ces phrases toutes faites, ce sont des préjugés. Et puis, qui me connaît ? Je suis si détachée.

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7.8.22

Parcourant en fin d’après-midi les cinquante premières pages de l’Anatomie de l’errance, recueil de textes posthume de Bruce Chatwin, avec une avidité qui m’étonne moi le premier, je me sens attiré par l’iconoclasme que confesse l’auteur. Sans doute parce que cet iconoclasme, je le conçois comme une forme d’ascétisme intellectuel. Et que, si Nietzsche nous a mis en garde contre ce qu’il appelait « les idéaux ascétiques », il a paradoxalement promu une forme d’ascétisme, lequel se retrouve sous la forme indispensable d’une discipline de vie. Comme le nomadisme de Chatwin, plus pratique que théorique, lié à la marche, à son esthétique, à des versions plus ou moins laïques de l’idée de pèlerinage, son iconoclasme me semble moins un rejet de l’image en soi, de l’image en tant qu’image, que de l’excès d’images. En tout cas, c’est ainsi que je l’interprète moi, à mon époque qui s’en trouve saturée au-delà de la nausée, jusqu’à la haine, au désir de destruction. Et de même que l’on comprend comment qui est issu d’une civilisation sédentaire peut être fasciné par le nomadisme, on devrait comprendre désormais comment qui est issu d’une civilisation iconodule peut être fasciné par l’iconoclasme. Nomadisme et iconoclasme ne sont pas seulement les négatifs de la sédentarité et de l’iconodulie — quand même, dans notre conception du monde, ils se présenteraient comme tels, ce qu’ils sont, en partie —, mais des injonctions à découvrir, à inventer une nouvelle vie. Dans le récit autobiographique que Chatwin fait de son devenir écrivain, on voit bien que l’iconoclasme est la conditio sine qua non de l’écriture. À quel point n’est-ce pas toujours vrai que, pour approcher de l’écriture, il faut s’éloigner de l’image ? À un point qui, pour répondre de façon abrupte à la question, me semble devenu aveugle tant notre civilisation, dans son avidité, dans sa gloutonnerie, consomme tout sans distinction. L’iconoclasme n’est pas un appel à la sobriété, laquelle devrait nous paraître obscène tant sont nombreux les gens qui n’ont rien et sous les yeux de qui nous agitons notre mauvaise conscience sans vergogne, mais à une inversion de toutes les valeurs. Ou, pour employer un vocabulaire moins grossièrement nietzschéen, un appel à l’ailleurs. Que cet ailleurs, comme Chatwin, certains aient besoin d’aller le chercher loin de chez eux semble naturel, et pourtant, s’il y a quelque chose que notre époque nous apprend, c’est qu’il suffit de presque rien pour l’atteindre : c’est comme fermer les yeux, c’est comme un battement de paupières. Nous nous sommes rendus si peu libres que, paradoxalement, la liberté paraît très simple. Jamais, en effet, il n’a été aussi simple de faire un choix, comme si tout était à l’image de ce geste primitif auquel on se refuse : ni à droite ni à gauche pour baiser ou ne pas baiser. Ne crois pas que ce soit simpliste. Réfléchis bien à cela, la simplicité nouvelle de l’existence. Oserais-je dire, son primitivisme renouvelé. Pense et dis-toi ceci : jamais, dans l’histoire de ces derniers millénaires, il n’aura été si simple de n’être plus parménidien.

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6.8.22

Qui suis-je ? — Quelle étrange idée de chercher à le savoir, ne serait-ce que de se poser la question, comme si c’était une expérience dernière, un achèvement en soi,  et comme si l’on pouvait vraiment savoir parce qu’il y aurait là (mais que désigne-t-on par  ?) quelque chose d’intangible, solide comme le roc (alors que justement, , il n’y a pas une chose). La question, si je me la pose, je m’en aperçois, la question compte beaucoup moins pour moi que d’autres comme : « De quoi ne puis-je me passer ? », « De quoi devrais-je me passer ? », « De quoi n’ai-je absolument aucune envie de me passer ? », « De quoi faudra-t-il bien que j’accepte de me passer un jour ? », etc. Ce que je découvre avec ces questions, et tant d’autres que je pourrais me poser, contrairement à la question simpliste « Qui suis-je ? » — formulée dans un caricatural présent éternel, si encore on se demandait : « Qui fus-je ? », « Qui serai-je ? »,  « Qui pourrais-je bien être ? », variant les temps, les modalités, les angles sous lesquels on envisage la chose qu’on est censé être —, contrairement à cette question simpliste qui fixe les choses dans une ontologie égoïste qui semble considérer chaque instant du moi comme ultime, chaque instance du moi comme définitive, ouvre sur quelque chose d’autre que moi-même, cette petite chose vaniteuse et rabougrie, tisse des relations avec les êtres, les événements, ce qui a eu lieu, ce qu’il se passe, ce qui adviendra. « Où suis-je ? » ferait aussi bien l’affaire, ou « Qu’est ce je ? », ou « Faut-il donc qu’il existe quelque chose d’aussi plat, d’aussi dépourvu de relief et d’ambition qu’un moi — et pourquoi seulement un ? pourquoi pas plusieurs, pourquoi pas des milliers, pourquoi pas une infinité ? ». Oui, qui a envie d’être une chose, qui a envie d’être consommé ? À moins que ce ne soit le fantasme pervers par excellence d’une époque qui n’en peut plus d’être elle-même et de son peuple, milliards de mois qui n’en peuvent plus d’être qui ils sont (on leur enjoint d’être et ils ne comprennent pas pourquoi, ne l’ont jamais compris) — quand ils jouissent du luxe, notons cette réserve, elle a son importance, de pouvoir l’être — ; fatigué d’être, je me veux déterminer pour qu’on puisse me désirer, m’acheter, me prendre, jouir de ma chose, et puis me jeter, rebut de moi-même. Que rien ne me rebute tant que cela, est-ce affectation, pose de poseur, dandysme civilisationnel ? Mais quel autre dandy être, en effet, maintenant que le vêtement, l’apparence, est à la portée de tout le monde — le détail, par définition, ne se voit pas de loin, il faut s’approcher, tout près, et toucher ou s’y connaître et, en ayant, devancer le tact ? Or notre époque, paradoxe de sa grégarité, impose la distance de sécurité. Tout est trop près, mais tout est trop loin. Plutôt que de moi-même, qui n’existe pas, je me fais le dandy de ma civilisation, qui existe trop.