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8.2.19

Ce monde est d’un ennui… Les mêmes images en boucle avec les mêmes têtes dessus et les mêmes images avec les mêmes têtes dessus qui commentent les mêmes images avec les mêmes têtes dessus. À l’infini. C’est l’infini, le plus angoissant, dans l’ennui. On rappelle aux parents qu’il est bon que les enfants s’ennuient. Mais quand cet ennui se prolonge, quand même potentiellement, à l’infini, l’imagination se dilue, s’étiole, il n’en reste bientôt plus rien que des lambeaux, fragments inutilisables de quelque chose qui aurait pu avoir un sens, mais n’en a pas. Je ne sais pas. Moi, je me demande toujours : est-ce que les gens aiment ça ou bien sont-ils trop faibles pour désirer autre chose ou bien désirent-ils en vain, machines désirantes sans puissance pour accomplir leur désir ? Tout ça à la fois, peut-être. Ne finis-tu pas par aimer ce qu’il t’arrive ? Tu te fais à ta condition, à ta nature réduite à sa plus médiocre expression, vivoter, pivoter, tourner en une boucle qui te ramène toujours au point de nulle part, rien n’a jamais commencé, il n’y a jamais eu de départ, ce sont toujours les mêmes images qui ont tourné en boucle, mêmes images en boucle avec les mêmes têtes dessus et les mêmes images avec les mêmes têtes dessus qui commentent les mêmes images avec les mêmes têtes dessus. À l’infini.

Je suis allé courir cet après-midi. Moins pour la course proprement dite, que pour jouir de ce temps divin (fait pour les dieux), l’air frais et le soleil doux, qui réchauffe le corps sans paraître toucher à l’air. C’est vrai, aussi, qu’il y a un parfum d’ennui qui flotte dans l’air, ici, au sixième étage au-dessus du MAC, entre Sainte-Anne et Bonneveine mais, certains jours comme aujourd’hui, qui sont nombreux, c’est un parfum délicieux.

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7.2.19

Je ne sais pas me tenir tranquille. J’essaie. C’est vrai que j’essaie. Mais je n’y arrive pas. Ça finit toujours par bouillonner. Alors il faut relâcher la pression. Mauvaise métaphore. Oui, je sais. Mais c’est l’idée. Et, comme je ne peux pas passer mon temps à rouler trop vite en voiture en écoutant de la musique trop fort, ce n’est pas bon, ni pour moi ni pour la planète, je me retrouve toujours à faire des choses. Écrire. Bien sûr. Je ne peux pas m’en empêcher. Une fois cessé les jérômiades, une fois laissé tomber les délires prophétiques (je n’y arriverai jamais, je suis maudit, et tout et tout), faire quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant. À quoi ça sert ? Jusqu’à présent, je ne m’étais même pas posé la question, je n’avais même pas envisagé d’essayer de passer le test : à quoi bon ? À quoi bon ? pour le coup, je sais à quoi bon : bon à vivre. Comment ferais-je autrement, si je ne faisais pas ça, pour vivre. Et gratuitement. Bon, gratuitement, je ne recommencerai probablement pas, mais l’idée était bonne. Commencer comme ça, par un acte gratuit, se lancer dans une direction et voir où elle va. Si elle va quelque part, ça va. Si elle ne va nulle part, ce ne sera pas très grave. J’aurais fait ce que j’avais à faire. Ce que je jugeais bon. Tout le monde veut que tu te tiennes tranquille. Reste à ta place. Qu’est-ce que c’est désagréable. J’aimerais dessiner des chaises, des tables, des maisons. Pour l’instant, je ne sais pas faire. Alors j’écris des livres. Je ne pourrais plus arrêter. C’est trop tard pour ça. Ça fait partie de ma vie. Mais j’aimerais fabriquer des bureaux, des canapés, des petits abris provisoires où vivre de temps en temps, des maisons faciles et agréables à vivre, ouvertes et fermées comme devraient l’être toutes les maisons. Le ferai-je un jour ?

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4.2.19

2 ans jour pour jour et 977000 et quelque signes plus tard.

Ma maison d’édition à moi (ma samizdat) tient dans une pochette en tissu format A4, couleur : bleu, plus foncé que le bleu du ciel aujourd’hui, laquelle pochette se ferme avec un lacet. C’est ce que je viens de me dire à l’instant après avoir passé l’après-midi à imprimer le premier cahier de mes habitacles. 25 exemplaires. Et cette idée, enfin, cette conception-là de la chose faite, me réjouit. Alors, je me dis aussi, si étonnant que cela puisse paraître, je me dis aussi qu’il faut que je sois reconnaissant. Reconnaissant de tous les refus. Si je n’avais pas été refusé, en effet, je ne serais probablement jamais allé au bout de mon idée. Ce n’est pas une idée nouvelle, à vrai dire, mais je ne l’avais jamais menée à bien. Pourquoi ? Je ne sais pas. Cette fois, je suis allé au bout de la logique. Et c’est bien. C’est-à-dire : ça fonctionne. Et c’est bien quand quelque chose que tu fais fonctionne, quand tu t’aperçois que ça fonctionne. Est-ce que je ne vais plus faire que ça ? Je ne crois pas. Je ne crois pas qu’il faille voir ma samizdat comme ça, plutôt comme une nouvelle possibilité. Quelque chose en plus. Plus de sens. Plus de vie. Comment on dit déjà ? Ah oui, amor fati. Qu’est-ce qu’il faut pour aimer ce qu’il t’arrive ? Beaucoup d’idées, des ressources morales, de l’énergie par surcroît. La passivité, l’acceptation de ce qui vient, je ne pourrais pas, je le sais. Ce qui vient, il faut que je le fasse advenir. Sinon, je deviens fou. Tu t’imagines, accepter ce qu’il t’arrive parce que c’est le destin ? Nature molle. Naturel qui se rabougrit. Pour aimer le monde tel qu’il est. Plutôt mourir. Agir, même si c’est microscopique (à l’échelle de l’univers, toute action humaine n’est-elle pas microscopique ?), pour aimer la vie que tu fais, telle que tu la fais. Ou quelque chose comme ça, quoi.

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3.2.19

Le mauvais est criminel. Les mauvais livres, les mauvais coups, les mauvais disques, les mauvaises pizzas, et caetera. Le mauvais nie la possibilité du salut. Mais, contrairement au mal, qui nie volontairement la possibilité d’un tel salut, par principe, il le nie involontairement. Par manque de talent, d’envie, de désir, par faiblesse, médiocrité. Le mauvais est inéducable. Il est partout. Et, contrairement au mal, qui s’affirme comme tel, le mauvais prétend être le contraire de ce qu’il est ; il ne dit pas : « Attention, ici, la cuisine est infecte », il dit : « Pizza au feu de bois » ; il ne dit pas : « Escroquerie intellectuelle d’une bassesse rare », il dit : « Le plus grand écrivain français vivant ». Le mauvais ne se contente pas de tromper, ce que le diable fait très bien, il rend malade, il abrutit, sale trop. C’est une soif que tu n’épancheras pas de sitôt.

Villa Noailles à Hyères. — Pierre m’avait parlé de ce mur. Horizon bouché. Il y a bien des ouvertures, des trous rectangles, mais qui peut bien vouloir obstruer la vue, mettre un écran entre ici et là-bas, le résident et le paysage ? Voir une vue et l’interdire. Un monastère est plus ouvert. Comment, encore, construire un habitat si peu méditerranéen au-dessus d’une telle baie ? Impression que tout l’espace de la maison (la maison et autour de la maison) a été conçu indépendamment de la situation de la maison, indépendamment de la géographie, du territoire, du climat. Même le « jardin cubiste » de Guevrekian donne l’impression d’être purement théorique. On fait moderne, mais quelque chose fait défaut. La chambre de plein air est un sas. Aujourd’hui, on mettrait des portes automatiques à la place de ces parois vitrées coulissantes, mais elle est en retrait, elle ne donne pas sur l’air, l’atmosphère, le vide. La maison cache là où, malgré elle, quelque chose se montre. Ce n’est pas mauvais. C’est même très bien, très beau, très impressionnant. C’est ce qu’on s’attend à voir, désormais, quand on pense au style moderne et nul doute que la maison aura fait son effet auprès des célèbres contemporains qui y furent invités. C’est tout ça, en effet. Mais c’est à côté.

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1.2.19

C’est peut-être parce que j’ai régularisé ma situation avec le CNL ou que, du moins, j’ai franchi une grande étape en ce sens en leur adressant le manuscrit du livre qui n’existait pas, mais ce matin, au moment de m’adonner à ma routine obsessionnelle (quasi) quotidienne, je me suis entendu me dire à moi-même : Ah non, je n’ai pas envie, c’est du passé, j’ai envie de passer à autre chose, je n’ai pas envie de penser à ça — où ça désigne, voudrais-je préciser à la manière des variables dans les équations mathématiques, la Vie sociale. Non que je renie quoi que ce soit, non que je ne renie ce texte à proprement parler — c’est toujours ce que je pense avoir fait écrit de mieux —, mais je n’ai plus envie d’y penser. Je l’ai adressé à une dizaine d’éditeurs, tous l’ont refusé, je ne vois pas ce que je peux faire de plus. L’envoyer à plus d’éditeurs ? Oui, sans doute. Même si, à un moment où un autre, se posera la question de l’intelligence de la démarche, publier un livre pour le publier, est-ce que ça a du sens ? Si je n’ai rien à dire à l’éditeur qui pourrait vouloir le publier, ce serait comme jeter le texte, le passer par-dessus bord, m’en débarrasser, ce dont je n’ai pas envie. Plus qu’un éditeur, il faudrait quelqu’un à qui parler en intelligence. Mais est-ce que ça existe ? Bref, ce matin, ce que je me suis dit, c’était presque inconscient ; je ne m’attendais pas à une réaction comme celle-là de ma part. Preuve que je me surprends encore. Ce qui est bien. Oui, très bien. Je suis donc prêt à faire quelque chose d’autre. À passer à autre chose. Tant pis pour la Vie sociale — le texte est là, il existe, qui en voudra s’en emparera (ou pas). De fait, je suis déjà passé à autre, mais il fallait en quelque sorte que j’enregistre ce fait. Que je le consigne. C’est chose faite. Tout est pour le mieux. Non, n’exagérons rien. Mais j’ai des idées. Trois, quatre idées de livres. Je ne peux plus les laisser tomber au prétexte que le livre que j’ai écrit précédemment n’est pas publié. C’est devenu un poids mort. Et puis, j’ai envie de faire encore mieux. J’y travaille. Hier soir, c’est ce que je me suis dit, d’ailleurs : Travaille. Que tu vives ou que tu meures, travaille. Écris.

Gris. Pluie. Ciel bas. D’ici, de la fenêtre en face du bureau où j’écris, où je me trouve, on ne voit pas la colline. En regardant par la baie vitrée, ce matin, on ne voyait pas la mer. Maintenant un peu. Mais les nuages arrivent par colline (proposition d’expérience — est-ce toujours / vraiment le cas ? je ne sais pas). Pas un temps à mettre un Marseillais dehors, quoi. Du coup, qu’est-ce que j’ai fait ? Eh bien, je suis allé courir. Est-ce qu’il y a vraiment un lien de causalité ? Oui. J’imagine que oui. Histoire de ne jamais faire comme tout le monde. Sans même vraiment le faire exprès. Simplement comme ça. Spontanément. 5 kilomètres. Difficile d’aller vite. Il y avait du vent aussi. De plus en plus en fort en approchant de la mer. Et moi, je cours en direction de la mer. Mais vite, ce n’est pas le but. Quel est le but de courir ? Courir. Et, qu’il faut aimer passionnément certaines tautologies.

Fiches. — Inauguration du « répertoire » aujourd’hui. 3 fiches pour commencer.

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31.1.19

Lire les informations — expérience de l’ensevelissement. (Les regarder, les voir, les entendre ; c’est pareil.) Innombrables opinions qui recouvrent les éventuels faits qu’on pourrait s’attendre à trouver dans un journal. En fait de faits, ne restent guère plus que quelques anecdotes un peu secondaires, comme celle-ci : LE BRAQUEUR DU LIDL N’AVAIT QU’UN BRAS. Mais c’est la réalité aussi, n’est-ce pas ? C’est ce qu’on raconte, oui. Il se passe dans la culture ce qu’il se passe dans la cuisine. Là où il ne devrait y avoir que des aliments frais et sains à cuisiner soi-même, on trouve principalement des produits emballés sous vide, plein de conservateurs et de colorants, qui font grossir et rendent malades. Et, bien qu’on le sache, on continue à produire, vendre et consommer en masse ces anomalies culinaires. Il suffit de passer devant un fast-food, de respirer le parfum de graisse qui s’en dégage, l’atmosphère nauséabonde, le climat de laideur qu’il installe plusieurs mètres à la ronde, pour percevoir l’énormité du monde dans lequel nous vivons. Civilisation du trop. Pour ne pas dire : Civilisation de trop.

Le chemin des écoliers que j’emprunte pur aller chercher Daphné où se jouxtent un immeuble à l’abandon, délabré, volontairement saccagé, et un de ces fast-foods qui servent à manger toute la journée.

Gris aujourd’hui.

Lecteur chaotique en ce moment. Une semaine que je n’ai pas ouvert les Mémoires de Saint-Simon. Je lis le Phèdre à doses homéopathiques. Et puis Tortel, Albiach, Tarting. Quelque chose de familier et de lointain dans ces écritures-là. Je ne saurais dire quoi au juste. Chaque fois que j’en lis, je ressens quelque chose de cet ordre, quelque chose qui n’appelle pas une réponse linéaire, prosaïque, si j’ose dire, mais une réponse qui serait plutôt une réponse proprement poétique. Est-ce pour cette raison que j’écris des poèmes (souviens-toi de ta gêne, la semaine dernière, au moment de dire à Didier que tu écrivais de la poésie, ce que tu as appelé, pour lui en parler, de la non-prose) ? Pour répondre aux poèmes. Eh bien, non. J’ai commencé d’écrire en écrivant des poèmes. Et puis, ensuite, j’ai écrit autre chose. Voilà. C’est donc quelque chose à quoi, en fait, pour le dire bien, je reviens.

Feu ou bien feuille, fleur ou fleuve.
Une lettre changée recommence le monde.
Exactement.
— Jean Tortel

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29.1.19

« Quel que soit l’objet dont on délibère, un unique point de départ, mon petit gars, dit Socrate à Phèdre, permet de bien s’en tirer : c’est, obligatoirement, de savoir ce qu’est l’objet sur lequel on délibère ; autrement, c’est forcé, on manque complètement le but. » (Phèdre, 237b-c)

Mon petit gars.

Il y a un passage très beau dans le Phèdre, il n’y a que cela à vrai dire, mais il y en a un qui m’a marqué avec quelques autres dans les pages que j’ai lues aujourd’hui : celui où Socrate, après avoir fait sa réponse au discours de Lysias que Phèdre vient de lui lilre, avoue qu’il a raconté n’importe quoi et qu’il lui faut désormais se purifier, comme Stésichore, qui, lui, contrairement à Homère, après qu’il fut devenu aveugle parce qu’il avait médit d’Hélène, composa des vers pour se contredire et, une fois cette palinodie achevée (c’est le titre du poème), précise Socrate, recouvra immédiatement la vue : « Il n’y a pas de vérité dans ce langage ! / Non tu ne montas point sur les nefs bien pointées, / non, tu ne vins pas au château de Troie. » Ce n’est pas elle qui suivit Pâris, mais son fantôme. Le langage purifie les mésusages du langage. Le poète imagine des fantômes pour apaiser Aphrodite qui rend aveugle ceux qui racontent n’importe quoi. Il y a tout un jeu avec le capuchon de Socrate : il le met avant de raconter n’importe quoi, ne le met pas au moment de se purifier. Le philosophe aussi invente des fantômes, ce sont ses théories. Ici, toute une théorie de la folie.

Il m’aura fallu longtemps pour aimer Socrate. Pourquoi ? Aucune idée. S’il me semble que je peux l’aimer à présent, c’est par son côté méditerranéen, qui est presque complètement masqué dans l’enseignement philosophique, pour faire de Socrate et Platon des sortes de philosophes allemands illuminés, des idéalistes illuminés, tandis que Socrate se balade pieds nus et philosophe sur les cigales : « Ah ! par Héra, le bel endroit pour y faire halte ! Ce platane vraiment couvre autant d’espace qu’il est élevé. Et ce gatillier, qu’il est grand et magnifiquement ombreux ! Dans le plein de sa floraison comme il est, l’endroit n’en peut être davantage embaumé ! Et encore, le charme sans pareil de cette source qui coule sous le platane, la fraîcheur de son eau : il suffit de mon pied pour me l’attester ! C’est à des Nymphes, c’est à Achéloüs, si j’en juge par ces figurines, par ces statues de dieux, qu’elle est sans doute consacrée. Et encore, s’il te plaît, le bon air qu’on a ici n’est-il pas enviable et prodigieusement plaisant ? Claire mélodie d’été, qui fait écho au chœur des cigales ! Mais le raffinement le plus exquis, c’est ce gazon, avec la douceur naturelle de sa pente qui permet, en s’y étendant, d’avoir la tête parfaitement à l’aise. Je le vois, un étranger ne peut avoir de meilleur guide que toi, mon cher Phèdre ! » (230 b-c)

Quelque 2300 ans plus tard, le 8.10.1930, précisément, Wittgenstein écrirait dans son journal : « Dans la civilisation de la grande ville l’esprit ne peut que se blottir dans un coin. Pourtant il n’est pas quelque chose d’atavique & de superflu mais plane au-dessus des cendres de la culture comme un (éternel) témoin —— presque comme le justicier de Dieu.
Comme s’il attendait une nouvelle incarnation (dans une nouvelle culture)
À quoi le grand satiriste de notre époque devrait-il ressembler ? »

Et dire qu’aujourd’hui je n’avais rien à dire.

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