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6.10.18

whackfollolderah

La connerie est tellement partout que tu as l’impression d’être cerné. Réflexe d’autodéfense, manquerait plus que je sois cintré, dit Guillaume, tu te dis, mais non arrête d’être parano, ce n’est pas toi, personne ne s’intéresse à toi, ce n’est pas toi qui es visé. N’importe quoi. Sauf qu’en fait, si, bien sûr que si, tu as absolument raison, d’être parano et de reconnaître que ce n’est pas toi qui es visé, tu n’es qu’une donnée parmi d’autres, une goutte d’eau dans le nuage du big data et tu es cerné, on ne veut pas te laisser de répit, si tu ne désires pas ce qu’on te vend, on t’assaille, te pénètre, te laboure jusqu’à ce que tu abandonnes, renonces, jusqu’à ce que tu admires l’ignoble consensus qu’est devenue la réalité. Bam blâme. Ainsi : Agrégé de philosophie, ancien élève de l’ENS, il souffle à la (je cite) nouvelle star de la littérature française qui vient de dire que l’enfance c’est l’innocence et qui cherche ses mots en parlant de l’adolescence, oui c’est la fin de l’innocence, qui lui répond oui, elle, c’est ça. Excursion dans les très-haut du sublime où les étoiles tutoient les sommets de lavérité. C’est quoi lavérité ? Une tautologie pardi. Une phrase que tu as déjà entendue cent mille fois et qui a fini par s’imposer à toi, par la force même de sa répétition, l’enfance c’est l’innocence et l’adolescence la fin de l’enfance donc aussi la fin de l’innocence. Un point c’est tout. Et tout coule de source. Le simple fait que tu puisses avoir une idée différente des choses faits évènements est inconcevable alors que, par exemple, toi qui, comme un con, avant de parler des choses faits évènements, tâches d’en faire l’expérience, non mais quel con putain quel con !, t’en rends bien compte, toi qui es père d’une petite fille de trois ans, que l’enfance ce n’est pas l’innocence, surtout pas, plein d’autres choses faits évènements, mais pas l’innocence, vulgaire caricature, mais personne n’en a rien à foutre (combien de fois ai-je prononcé cette phrase, ces derniers temps ?), ce qui compte, c’est lavérité, la nouvelle star de la littérature vend des livres, et c’est tout ce qu’on lui demande. Ainsi : Le streetartiste qui découpe son œuvre après l’avoir vendue aux enchères un million et des poussières (passée une certaine somme, tout n’est que poussière) comme ça elle vaudra encore pus chère après. Tout ça, en une journée. Et après ? Après tout, tu pourrais vivre sans tout ça, mais est-ce que tu as le choix ? Assurément pas.

Pourquoi ?

Pourquoi ne te poses-tu jamais cette question : pourquoi ?

Lavérité contre lesfaussesniouses.

Hier, j’ai recommencé Ulysses de Joyce. Mais tranquille. En laissant la chance au texte de se couler en moi de couler dans moi de se répandre au-dedans de moi. Lui opposer une résistance minimale. Après que Daphné n’a pas dormi de la nuit, petit-déjeuner en tête-à-tête avec lui, ce matin. Les barrages culturels habituels anticharnels ne résistent pas au manque quoi ? non ! à l’absence de sommeil. Bam clame. Plus tard, Luke Kelly chante One two three four five hunt the hare and turn her down the rocky road all the way to Dublin whack follol de rah.

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4.10.18

C’est vrai que c’est étrange, cette histoire. La première fois que je l’ai vu, nous venions d’arrêter politique des havanes, qui n’aura jamais été autre chose qu’un mort-né, il faut bien l’avouer, et j’avais cru à une plaisanterie de mauvais goût. Un point, c’est tout. J’avais signalé le faux à Twitter (pour un effet néant, pourquoi en aurait-il été autrement ?), bloqué le compte, et puis oublié. C’est hier que Samuel m’en a parlé pour me signaler l’existence de ce bot farceur qui twitte exclusivement sur le foot, a la tête de Samuel, le même prénom que moi, et exerce le métier sous-payé de « traducteur littéraire ». C’est étrange, cette histoire, c’est vrai, suis-je en train de me dire, peut-on être le double de deux personnes à la fois ? Est-il possible qu’un être (de fiction ou non) soit le double de deux personnes ? Rigoureusement, non. Pour qu’un être soit le double de deux personnes, il faudrait en effet que cet être possédât toutes les propriétés d’un des deux êtres dont il est le double et toutes les propriétés de l’autre être dont il est le double, sans priorité ni hiérarchie, il faudrait qu’il soit à la fois lui et moi, Samuel Monsalve et Jérôme Orsoni. Ce qui semble impossible. Et ce que, manifestement, cet être n’est pas, qui se contente d’exhiber quelques propriétés de l’un et quelques propriétés de l’autre — sa photo est celle de Samuel, son prénom, le mien, tous les tweets prononcent une même formule énigmatique « alai eduardo orsoni », par laquelle le mystère s’épaissit, et quant à sa qualité, traducteur littéraire, en toute honnêteté, ni Samuel ni moi ne le sommes, à deux peut-être le serions-nous, mais comment savoir ? — et d’en inventer d’autre, comme cette résidence à Paris-L’Hôpital, qui existe bel et bien, j’ai vérifié sur une carte. C’est l’hôpital qui se moque de la charité, entretemps, j’ai déménagé. Tout ceci, je me répète, certes, mais puis-je faire l’économie de la répétition ? non, je ne le crois pas, tout ceci je me répète, tout ceci est bien étrange. D’autant qu’on doit aller jusqu’au bout de l’enquête préliminaire et se demander, mais qui est responsable de cette mauvaise plaisanterie ? Les robots n’agissent pas encore seuls, ou du moins n’ont-ils pas un sens si aigu de la farce moqueuse, de l’ironie crasse comme la bêtise. Il doit donc y avoir quelqu’un derrière le robot, quelqu’un qui agit en secret, masqué, larvé derrière le robot. Mais qui ? Qui a suffisamment de temps à perdre ? Qui hait et admire si fort ? La première fois que je l’ai vu, cet être mixte, j’ai pensé que c’était Samuel. Enfin, c’est une hypothèse que j’ai envisagée. Mais je me suis dit que ce n’était pas possible. Ce n’est tout simplement pas son genre. Mais alors qui ? Moi ? Je sais que je peux être bizarre, mais à ce point, non. Et puis, je suis trop égocentrique pour accepter de partager quelqu’une de mes qualités avec un autre que moi, s’agirait-il de Samuel Monsalve. Mes propriétés sont uniques, c’est en tout cas ce que j’affecte de croire tout en sachant pertinemment que c’est faux, les propriétés sont les mêmes pour tout le monde, aléatoirement distribuées entre les membres de la population mondiale. Alors quoi ? Ou qui, plutôt ? Je ne sais pas. Mais j’ai une idée, enfin trois. À mon sens, il y a plusieurs explications possibles. Ou bien, c’est le double de Samuel Monsalve qui est derrière tout cela. Ou bien, c’est au contraire mon double à moi. Ou bien, mon double et son double se sont alliés dans l’univers parallèle au sein duquel ils évoluent pour mettre au point cette farce foireuse. Mais cela ne répond pas à la question de savoir pourquoi. Pourquoi nos doubles se sont-ils alliés pour créer un être hybride à tête de Monsalve et patronyme de moi ? Et pourquoi l’ont-ils envoyé sur Twitter tweeter ces graphèmes insensés ? S’agissait-il d’une tentative qui a échoué de conquérir le monde ? On peut le penser. On ne devient pas le maître du monde sur Twitter du jour au lendemain. Enfin, on ne le devrait pas. Mais qui sait ? Pas moi. On ne sait rien. On vit à l’aveuglette. Quelquefois, il arrive qu’on tombe sur quelque chose qui ressemble à un signe, un message, un indice. Quelquefois, il arrive qu’on tombe sur quelque faux compte Twitter, on se dit alors qu’on vient de mettre le doigt sur quelque chose, mais c’est du vent. Tout s’envole. Et si, par impossible, on apprenait le fin mot de l’histoire, on serait sans doute déçu. Mais pourquoi ? Pourquoi les gens font-ils cela ? Non, il vaut mieux ne pas répondre, se raconter des histoires bizarres et laisser les faits là où ils sont, enveloppés dans le brouillard fade de la réalité, là où les gens font n’importe quoi et sont récompensés pour ça.

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3.10.18

Ainsi, moins de vingt-quatre heures à Paris suffisent à me rendre malade. Preuve que mon métabolisme et l’écosystème de la ville ne font pas bon ménage. L’ont-ils jamais fait ? Je ne sais pas. Il faut bien croire que oui. Ou alors c’est la climatisation dans le train ? Ou alors le fait d’avoir croisé le sosie de Pierre Ducrozet dans ce même train ? À un moment, je l’ai vu, qui parlait avec un type dont le visage m’était familier et qui m’a semblé être un comédien, mais un comédien qui aurait eu un peu de succès à la télévision il y a longtemps et dont tu te souviens seulement parce que son visage est là, entraperçu entre deux fauteuils, entre deux trois quatre cent autres visages, dont celui d’une jeune femme avec des lunettes à la John Lennon. Est-ce qu’elle est connue, elle aussi ? Non, je ne crois pas. Enfin, c’est possible. Tout est possible d’autant que je ne connais pas les gens connus. De moins en moins du moins. Toutes ces histoires ne sont que des parasites. Des distractions. Je suis un mauvais lecteur et, par conséquent, c’est malheureux mais c’est ainsi, je suis aussi un mauvais ami, j’aurais dû lire ce livre de Pierre Parlant il y a des mois déjà. Mais était-ce le temps qu’il faisait ? Était-ce moi qui n’étais pas disponible mentalement pour le lire ? Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, j’ai ouvert Ma durée Pontormo il y a quelques jours, avant de partir à Paris, et je ne l’ai pas refermé depuis, j’en ai ingurgité quelque deux cents pages dans le train. C’est un livre merveilleux. D’une grande intelligence et d’une profondeur de sentiments rare. Trouvé-je. Du coup, nous passerons les vacances de la Toussaint à Florence avec Nelly et Daphné. Même s’il me reste encore un manuscrit de Pierre à lire. Le temps viendra. Question de kairos. Parlons-nous de kairos ensuite avec Guillaume Vissac à la brasserie le Tarmac, où j’ai déjeuné d’une salade avec des toasts de chèvre chaud qui ne méritaient pas tant d’attention ? Je ne le crois pas. Ce qui m’a étonné en sortant de la gare de Lyon, par exemple, c’est cet homme plus jeune que moi (remarque comme ils sont de plus en plus nombreux, les hommes plus jeunes que moi) qui portait manteau et écharpe. Plutôt que de me dire qu’il exagérait, j’aurais dû me douter que quelque chose n’allait pas. Mais j’étais trop ému par les rues de cette ville où j’ai vécu douze ans et où je n’avais pas remis les pieds depuis l’an dernier. 1er octobre. Le lendemain, trois ans plus tôt, Daphné naissait à la maternité de Port Royal. Un peu plus tard, j’irais prendre le mur où le nom est inscrit en photo. En attendant, avec Guillaume, je n’arrête pas de me plaindre, que ça ne va pas, que ça ne marche pas, que ce n’est pas comme je voudrais, comme ça devrait être. Sauf quand je lui parle de sa traduction du Chien du mariage d’Amy Hempel, qui est sur la liste du Prix de la SGDL, même si je n’arrive pas à dire précisément ce que j’en pense. Parce que la narration flotte dans une sorte d’éther sans réelle relation de cause à effet qui rend ces courts textes si beaux. Est-ce cet éther-là qui rend la littérature plus belle que la vie ? Enfin, la possibilité de cet éther-là ? Question con, je crois. Oh oui, très con. Comme s’il y avait une différence entre la vie et la littérature. Tout peut devenir de la littérature. Tout peut devenir de la vie. Ce qui est beau, c’est la possibilité que l’une se convertisse dans l’autre et la réalité occasionnelle de cette conversion. Que cette conversion ait lieu, n’est-ce pas ce qui me rend si heureux ? Non, pas seulement. Pas seulement, évidemment. Ce que je retiens de ce séjour à Paris ? Je ne sais pas, rien. Il n’y a rien à retenir d’un tel séjour. Qui, en fait, n’existe probablement pas. Ou n’a pas duré suffisamment longtemps pour atteindre à une quelconque dignité existentielle. Il est en quelque sorte voué à disparaître dans une sorte de décharge ontologique, là où s’en vont les morceaux d’existence qui sont tombés dans le néant. Dans quelques années, je me demanderais où ces événements se sont déroulés et je ne parviendrais pas à les situer dans l’espace ni le temps. Dans le livre toscan de Pierre, on peut lire la fascinante litanie des repas de Pontormo. On trouve aussi cette déclaration de Zanzotto qu’on avait déjà pu lire dans les Courtes habitudes : « la météo est le dernier refuge des dieux » (se trouve-t-elle encore dans le livre sur Warburg ?), dans l’idée peut-être d’une manière de météorologie généralisée, le relevé de tous les flux, corporels compris, entrant sortant, ce que Pierre appelle, si je comprends bien, le régime de Pontormo. Le temps qu’il fait, ce qu’on mange, comment on fait les couleurs, le laps qui sépare encore de la mort. Est-ce que je comprends bien ? S’agit-il de (bien) comprendre ? C’est beaucoup plus simple que ça, je crois. Pas d’ordre dans les idées, on l’aura remarqué. Rien qu’une rhapsodie. C’est le coup de froid qui veut ça. Il faudrait ranger ça dans des catégories, mais il faudrait encore pouvoir discerner. Impossible. Je ne devrais même pas écrire. Ce que j’aime dans mes conversations avec Samuel Monsalve, c’est qu’elles finissent toujours par ressembler à des plans de révolution esthétique, éthique et politique. C’est systématique. Mais ce n’est pas lassant, bien au contraire. C’est stimulant. Comme un esprit en ébullition permanente. La vérité, la seule vérité, c’est que je suis fatigué.

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28.9.18

Ce que j’aimais le plus, et qui me manque le plus, peut-être, dans notre seconde vie parisienne, la vie parnassienne, c’est d’être un piéton. Tout faire à pied, ou presque, un peu de bus, rarement de métro, presque jamais de rer. Je sais que ça ne correspondait pas du tout à la façon dont vivent les Parisiens, mais je n’en ai jamais rien eu à foutre des Parisiens, moi, j’aimais marcher dans les rues. Nous marchions pendant des heures, avec Nelly. Dès que nous en avions l’occasion. C’était bien. Et non, je n’ai rien à dire de plus intelligent.

Qu’est-ce qui est digne d’être écrit ? — Rien. N’importe quoi. Tout.

La plus belle petite fille du monde n’a pas tenté d’assommer son père, aujourd’hui.

Note la différence entre les livres : ceux qui te donnent envie d’arrêter d’écrire immédiatement à l’opposé de ceux qui te donnent envie d’écrire encore toujours. Mais comment savoir lesquels aimer et lesquels haïr ?

Cherche un livre à lire, à aimer, bêtement, béatement, surtout pas à écrire. Surtout pas.

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27.9.18

Depuis quoi ? dix ? quinze jours ? deux fichiers ouverts en permanence sur l’ordinateuràgenoux que je n’éteins jamais ou sauf quand je ne peux pas faire autrement je redémarre. Depuis quatre jours (exactement, cette fois), un troisième, qui augmente à raison de 10000 signes espaces compris minimum par jour. Je ne sais pas dans combien de temps il va s’autodétruire lui aussi. Je lui ai fixé une date limite inférieure, mais est-ce qu’il tiendra jusque là, qui peut le dire ? Pas moi ? Dieu alors ? N’est-ce pas la même personne ?

Sur le petit meuble bas à roulettes ouvert en matière plastique transparente, les livres à lire pour le prix. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par les apparences, si les piles bougent, pas grand-chose à en tirer. Je ne sais pas si c’est moi qui n’ai de goût pour rien en ce moment — c’est fort probable — ou si c’est simplement que ce n’est pas bon, pas bon du tout. Oh, il y a bien un livre qui sort du lot, mais suis-je objectif ? Me demande-t-on d’être objectif ? Me demandé-je d’être objectif ?

Dans le livre que je suis en train d’écrire. Non, décidément, ce n’est pas une phrase que j’ai envie d’écrire. Je préfère dire qu’en ce moment je regarde BoJack Horseman, mais que je ne sais pas trop pourquoi. Pour confirmer la nullité absolue de l’existence ? Parce que je suis merdique ? Parce que je n’ai pas la moindre idée de ce que je pourrais bien faire d’autre du temps que je passe à regarder ? Qui peut bien en avoir quelque chose à foutre ? Même le déconstructionnisme est ringard. Back in the 90’s I was in a very famous TV show. Je préfère quand c’était Thelonious Monk ou Muddy Waters qui tournaient en boucle dans ma tête. Ceci dit. Est-ce que ce monde est sérieux ? Qui posait cette question, déjà ?

Nelly me dit de lui envoyer le fichier de la Vie sociale pour l’envoyer à quelqu’un qui l’enverra peut-être à quelqu’un. C’est confus. Quand je lui pose des questions à ce sujet, je m’y prends mal, comme tout le temps, ou presque, alors elle le prend mal, quoi de plus normal ? Je lui envoie le fichier avec un Objet débile À ouvrir avec précaution et un laconique Je t’aime. Qu’est-ce que je peux écrire de mieux ? Mes mémoires ? (Rires enregistrés)

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22.9.18

Pourquoi les éditeurs s’entêtent-ils à adresser aux auteurs dont ils ne veulent pas publier les livres ces inutiles courriers dans lesquels un être anonyme ou abstrait (le comité littéraire, les éditions pol) te répond — c’est ce que j’ai lu dans le courrier que j’ai laissé dans la boîte aux lettres ce matin avant de le foutre à la poubelle dans quelques jours — que, ne publiant pas beaucoup de livres, le tien ne saurait trouver place dans leurs collections ? Qui peut bien écrire des phrases si bêtes, niaises, médiocres, insipides, inutiles, et jetables, par conséquent ? Quel intérêt de parler si c’est pour ne rien dire ? C’est une maladie, me semble-t-il, comme s’il fallait toujours avoir quelque chose à dire. Mais non, moi, il y a d’innombrables sujets sur lesquels je n’ai rien à dire. Absolument rien. Le salut passe par là. Chez Grasset, on racontait qu’Yves Berger répondait aux mauvais manuscrits qui lui étaient adressés Monsieur, vous êtes à la littérature ce qu’un cul-de-jatte est à la course à pied, qui a au moins le mérite de faire preuve d’un peu d’esprit et de talent, à défaut de cette fausse et néfaste politesse, qui n’est rien, qu’un écran administratif et impersonnel pour ne pas avouer qu’on ne t’a pas lu ou que ce que tu fais, c’est de la merde. Le mépris le plus lisse du monde.

Asie, Asie, Asie chante Teresa Berganza sur une mélodie de Ravel / Klingsor. Au début. Meilleur remède que je connaisse (avec le soleil qui devient plus pâle après que l’été a passé). Et puis, à la fin : Je voudrais voir des assassins souriant Du bourreau qui coupe un cou d’innocent Avec un grand sabre courbé d’Orient ; Je voudrais voir des pauvres et des reines ; Je voudrais voir des roses et du sang ; Je voudrais voir mourir d’amour ou bien de haine, Et puis, m’en revenir plus tard Narrer mon aventure aux curieux de rêves, En élevant comme Sindbad ma vieille tasse arabe De temps en temps jusqu’à mes lèvres Pour interrompre le conte avec art… Immoral orientalisme.

Méditerranée. — Cette lumière, unique au monde, cette lumière qui est la lumière de la vie et du bonheur. Qui s’imprime sur tes perceptions. À travers laquelle, tu vois ; — même dans le noir. Même dans le noir.

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21.9.18

Comme la manivelle m’est restée dans la main hier soir, j’ai passé la matinée à attendre que quelqu’un vienne réparer les dégâts. Maintenant encore, j’ai du mal à comprendre la logique, sinon la chronologie, des événements, mais c’est ainsi que cela s’est passé. Comme je n’arrivais pas à me concentrer, mon esprit étant occupé à attendre quelqu’un qui ne venait pas mais finirait bien par venir (on n’imagine pas à quel point c’est vaste, vague, flou et complexe, le concept de dans la matinée), j’ai regardé un film intitulé les Grands esprits, lequel n’a de grand que le mot dans le titre, et qui est en fait une pochade pleine de bons sentiments républicains, sur un vieux blanc professeur à Henri IV qui, suite à un quiproquo (il pense qu’il a une touche avec une nana qui travaille au ministère de l’Éducation nationale), se retrouve muté dans le 93, et finit par se lier d’amitié avec un petit noir, qu’il sauve de l’échec scolaire après avoir largement contribué à l’y pousser. Bref, à la fin, j’ai failli pleuré, mais non, j’en avais simplement marre d’attendre quelqu’un qui finirait bien par venir, mais quand ? ah ça, quand ? nul ne le sait, je crois que mes nerfs ont lâché (en plus dans le noir, le volet roulant étant déroulé). Pour passer le temps, aussi, je suis descendu chercher le courrier. Et c’est là que j’ai trouvé une lettre de refus signée le comité littéraire, tout aussi invisible que l’autre mais nettement moins ancré à gauche, qui m’expliquait que « malgré des qualités littéraires », il n’allait pas publier ma vie sociale parce que ça ne correspond à ce qu’il recherche en ce moment. Il y a vingt peut-être ou dans cinquante, est-ce que c’est ce que je dois supposer ? Possible. Mais non. Je ne crois pas. En tout cas, je jure que c’est ce que j’ai pensé, et c’est la preuve que j’ai infiniment mauvais esprit, je me suis dit, heureusement qu’il ne refuse pas mon manuscrit malgré ses qualités charcutières, ce serait étrange, de refuser de publier un cochon. Un cochon peut-il écrire un livre ? Pourquoi pas ? Ne soyons pas bêtement spécistes. Ensuite, le réparateur de volet roulant de balcon est venu et je n’ai plus eu le temps de penser à ces histoires de charcuterie littéraire. Et je crois que c’est tant mieux. Quelquefois, je me dis que ce manuscrit doit être horriblement mauvais pour que tout le monde s’acharne à le refuser, mais je n’arrive pas à m’en persuader. C’est dommage, me dis-je à présent, c’est dommage parce que, si je parvenais à me persuader que ce manuscrit est horriblement mauvais et que, par suite, ce manuscrit n’est pas et ne pourra jamais être un livre, je m’empresserais d’effacer le fichier et de faire comme s’il n’avait jamais existé, mais non, je n’y parviens pas, et je crois, finalement oui je le crois, je crois que c’est là tout mon malheur : ne pas parvenir à détruire ce que j’ai créé, alors que la clef du bonheur, j’y pense à présent que j’écris, la clef du bonheur est sans doute là, dans la destruction de toute création, non pas dans l’incendie, l’explosion, ni même la décharge électrique qui efface le fichier, mais dans le vide qui survient ou souvient, je ne sais pas comme il faut dire, disons qui souvient, dans le vide qui souvient après que la destruction a eu lieu, et le calme par conséquent, oh oui, le grand calme, l’apaisement, la paix de l’esprit dans le néant, le vide. Évidemment, je suis tout à fait incapable de ce genre de sentiment apaisé par le vide, je suis passablement occidental, catholique même, sans doute, qui ne puis m’empêcher de souffrir, et de confesser que je souffre. C’est horrible, d’être catholique, on ne peut jamais vraiment se taire, les latins sont les pires des catholiques, d’ailleurs, ils ont toujours quelque chose à dire, et si leur mère est morte, en plus, trop tôt, en plus, comme c’est mon cas, pauvre de moi, c’est l’enfer, ils ne la ferment jamais, et sont incapables de la fermer, qui plus est. Impossible de se taire. Toujours quelque chose à ajouter. Toujours quelque chose à raconter. Il faut parler, parler, parler. Écrire, immense logorrhée, tout coule du moment qu’on peut le dire, tout coule du moment qu’on peut en parler, si je peux en parler, alors il n’y a pas de raison que cela s’arrête de couler un jour. Si ça s’arrête de couler, je le sais, je me noie. À mort mon catholicisme, moi qui ne suis même pas baptisé, c’est l’enfer sur terre et partout ailleurs. L’enfer à mort. L’amour aussi.

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