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28.10.19

Dans l’Idiot de Dostoïevski, devant une copie du Christ mort de Hans Holbein, dont il prétend avoir vu l’original à l’étranger, le prince Mychkine réplique à Rogojine, qui prétend aimer à le regarder, qu’un tel tableau peut faire perdre la foi à qui l’a. C’est à cette scène que j’ai pensé tout à l’heure, devant le Cristo velato de la Capella San Severo, sculpture de Joseph Sanmartino qui m’a paru moins voilée que liquide, paradoxe de la pierre, dure mais aqueuse, comme si un ruisseau de marbre s’écoulait sur elle et que l’artiste avait figé cet étrange phénomène dans un geste instantané. Pas si voilé que cela, en fait, me suis-je dit, parce que rien n’est caché : les stigmates sont visibles, les instruments de torture aussi, au pied droit du gisant et, juste en-dessous, la couronne d’épines. Voilé, ce n’est pas dire caché, donc, mais disposé pour le suaire, prêt à être montré à la vue de tous, ce que ne manque pas de souligner de manière quelque peu démonstrative le groupe sculptural qui se trouve derrière la tête du Christ, où deux putti grassouillets brandissent un suaire de bronze. Par opposition, pour ainsi dire, un tel Christ peut-il faire trouver la foi à qui ne l’a pas ? À l’étage en-dessous, dans la Cavea sotterranea, œuvre du médecin palermitain Giuseppe Salerno, un couple de machines anatomiques surprennent le visiteur qui s’en va paisiblement faire quelques emplettes à la boutique. Deux hyperécorchés qui ne sont guère plus que squelette et système cardiovasculaire, vaisseaux noirs et rouges révélés par injection ou par recréation, les versions divergent, sont suspendus aux murs dans des pauses mi-terribles mi-grotesques. La femme, dit-on, portait jadis un fœtus qui a fini par être volé. Tous ces cadavres, gisants, machines anatomiques, trahissent une fascination pour la dépouille, qu’elle soit morbide, glorieuse ou médicale, le reste, ce que la vie laisse derrière elle, et que nous, artistes, médecins, visiteurs, voyeurs unis dans une même observation macabre, espérons pouvoir en saisir, comme une preuve qu’il restera quelque chose de nous après nous. Est-ce l’humanité, ce laisser qu’on peut montrer de tant de manières, mais qu’aucune ne saisit à elle seule ?

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27.10.19

À quelques centaines de mètres de l’antre de la Sybille de Cumes, une file de voitures quasi sans interruption va je ne sais où, peut-être se jeter dans le lac ou dans la mer. Du haut de l’acropole, on la voyait bien, la mer, et d’un peu plus bas les chevaux aussi, qui tiraient des sulkys sur la bande de sable où de petites vagues s’échouaient en rouleaux. Le lac Averne, m’avait dit Nelly un peu plus tôt dans la matinée, les Anciens pensaient que c’était l’une des portes des Enfers. N’est-ce pas étrange, pensé-je à présent, n’est-ce pas étonnant de toujours rejeter ailleurs, au-delà, ce qui se trouve pourtant ici même ? Et partout, me semble-t-il. Les longues files de voitures qui exhalent la mort pour que la population s’agglutine dans des endroits où il est censé faire bon vivre. Faire bon mourir. Un peu plus tard, vers la fin de l’après-midi à l’heure d’hiver, via Francesco Caracciolo, promenade en front de mer, ce serait le défilé. Infini grouillement de gens qui tourneraient en rond jusqu’à l’abrutissement. L’épuisement. D’eux, peut-être pas, mais de moi, assurément. Rituel absurde et insensible : se montrer. Comment se montrer quand personne ne se regarde, quand de fait il n’y a personne à qui se montrer ? Les groupes ne communiquent pas, ils sont comme des monades, sans portes ni fenêtres, chacun semblant convaincu de sa totale supériorité. Et, le bébé poussé par papa, les bottes mauve fluo aux pieds de la jeune maman, qu’entendent-elles montrer ? Que, malgré tout, malgré lui, malgré eux, le père et l’enfant, le temps ne passe pas, tout reste comme avant ? Mais est-ce vraiment aux autres qu’il faut le montrer ? Je les regarderais ces gens, pourtant, et me dirais que, même apprêtés, ils ont l’air de béotiens. Qu’est-ce qui me donne le droit de penser cela ? Le simple fait que je pense — quel autre ? Un dimanche de processions. Via Toledo, qui dégueule son humanité dans la via Francesco Caracciolo, la Hermandad del Señor de los Milagros faisait voir et entendre sa foi. Le cortège portait une image du Christ de Pachacamilla, culte dont le centre se trouve au Sanctuaire des Nazaréens à Lima au Pérou. Une fanfare jouait. Des femmes chantaient. On faisait brûler de l’encens. Un petit peuple d’expatriés en représentation, tout de mauve vêtu. Toujours se montrer — une obsession. Au début de la journée, sur les ruines du temple d’Apollon à Cumes, malgré cette brume épaisse qui cache l’horizon derrière un naturel écran sfumato, l’univers était bleu sous la voûte verte des chênes et des oliviers. Je ne me sentais pas seulement ailleurs, j’y étais, et dans un autre temps, entièrement, comme téléporté dans un espace-temps qui n’a jamais existé, qui est tout autre. Je sais bien que rien de tout cela n’est réel — m’opposer des données supposées factuelles passerait à côté du propos —, mais pourquoi être obnubilé par ce qui existe uniquement — l’énorme réel —, quand on peut fabriquer des mondes meilleurs ? Apollon, la divination, les oracles, les paroles absconses, les modes d’interprétation — voilà le genre de pensées qui occupaient mon esprit, le matin, à Cumes, de manière fantasmatique, comme un vague projet envisagé, une rêverie que la journée se sera acharnée à décharner. Il m’aura fallu attendre le soir pour la retrouver dans ces phrases trop sévères.

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26.10.19

Comment naît un sentiment esthétique ? Qu’est-ce qui le cause ? Pourquoi ceci plutôt que cela ? Pourquoi cela m’émeut-il aux larmes quand cela me laisse froid ? Pourquoi puis-je passer des heures à regarder ceci alors que mon regard passe indifférent sur cela ? Si j’ai un sens esthétique, d’où vient-il ? J’entends : celui-ci exactement qui est le mien. Je ne cherche pas une théorie générale des sentiments esthétiques — qui ne sera jamais qu’une approximation grossière —, je ne cherche rien, sans doute, je me demande : comment se fait-il que je sente ce que je sens ? Et qu’est-ce qui me plonge dans un état d’anesthésie ? Une réaction à l’excessive stimulation, un répit des sens, une envie de ne plus rien sentir du tout pour être enfin tranquille, une fatigue générale, un affaiblissement global, un manque de vitalité ? Donc, moins : qu’est-ce qui cause mon sentiment esthétique ? que : qu’est-ce qui l’anesthésie ? Je pensais dire : c’est le monde, que c’est la faute de tout ce bruit, de tous ces gens qui parlent bougent respirent tout le temps, mais moi aussi je parle bouge respire tout le temps. Parler non, ce n’est pas vrai, les meilleures phrases me viennent la bouche fermée, comme dans cette église, del Gesù Nuovo, que je n’aime pas trop.

Qu’est-ce qu’une ville ? Des bâtiments, des monuments ? Une atmosphère ? Qu’est-ce qu’une ville ? Pas des choses, pas leur somme ni leur ensemble ; de l’air.

Mater Salvatoris.

Comment, devant ce qui devrait ou pourrait le provoquer, un sentiment esthétique ne naît-il pas ?

Si tu attends une émotion, si tu t’attends à avoir une émotion, et qu’elle ne vient pas, y a-t-il quelque chose que tu ne fais pas comme il faut, est-ce que tu en demandes trop, est-ce que tu prends (comme on dit) tes rêves pour des réalités, est-ce que (dès lors) il ne valait pas mieux continuer de rêver ? Faut-il parfois ne pas venir, ne pas aller quelque part, ne pas partir ? Sauf que tu ne peux savoir qu’en allant, partant, venant. Tu ne peux pas faire l’économie de la déception. N’est-ce pas une affirmation terrible, terrifiante ? Tu ne peux pas faire l’économie de l’absence d’émotion. Ce qui est une façon de dire : tu ne peux pas faire l’économie de vivre.

Où sont les émotions ? Dans les choses ? dans celui qui regarde les choses, dans l’air entre les choses et celui qui les regarde ? Mais de quoi est-il fait, cet air ?

À la terrasse d’Intra Moiena, est-ce une femme qui a l’air d’un homme, un homme qui a l’air d’une femme ? Quand passe un avion dans le ciel, je lève les yeux et vois un oiseau.

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25.10.19

Pompéi participe de ce qu’il y a de pire dans l’histoire des civilisations : une civilisation qui, selon sa dynamique actuelle, court à sa perte en piétine une autre qui a été détruite quelques milliers d’années plus tôt — 1940 précisément. Il y a 1940 ans, ce que nous avons parcouru aujourd’hui n’était déjà plus une ville, mais un amas de lave et de cendres. On a l’habitude de dire que la destruction de la ville l’a préservée d’une destruction plus lente et plus radicale — comme si le volcan avait voulu sauver quelque chose pour nous, ce qui est absurde —, mais notre destruction à nous, que sauvera-t-elle, que préservera-t-elle ? Ruines de ruines, voilà l’histoire. Sur le forum, j’observe deux Chinois, qui s’activent de l’autre côté de la place : celui au physique ingrat photographie celui au physique plus flatteur, une sorte de Ronaldo asiatique, qui porte un ensemble de jogging vert Adidas aux bandes blanches et des lunettes de soleil à verres noirs aux branches couleur métal gris. Il a escaladé une ruine suffisamment élevée pour que l’autre le prenne en contreplongée du haut de laquelle il prend la pause, col ouvert de la veste, col remonté, col fermé, air sérieux, sombre, profond, tête tournée vers la gauche, puis vers la droite, jambe gauche fléchie, croisée sur la droite, mains qui tiennent les genoux ensemble, une sorte de virilisme efféminé, puis, d’un bond, il descend de sa ruine, saisit son téléphone qu’il avait confié à l’autre et considère avec un sérieux objectif les clichés que l’autre a pris de lui. Un peu avant, c’était un type qu’une fille filmait cependant qu’il parlait, youtubeur voyageur qui devait ânonner des phrases maintes fois rabâchées au lieu de regarder ce qu’il y avait autour de lui. Mais pourquoi le ferait-il ? La vérité, c’est qu’il n’y a rien autour de lui. Il n’y a rien autour de nous. Rien que nous-mêmes, cette civilisation que personne n’a inventée et qui, pourtant, croît avec une constance stupéfiante, se développe malgré toutes les prédictions qui, de décennie en décennie, en prédisent la fin prochaine (nucléaire, millénaire, écologique, pour ne citer que les plus récentes). Des oracles avaient-ils prédit, en 80 avant notre ère, la destruction prochaine de Pompéi ? Je me demande ce que je fais ici. Non par opposition aux autres, non, je me demande ce que nous tous nous faisons là. La civilisation grecque et romaine s’est construite contre la barbarie tandis que la nôtre se construit avec elle, dans l’exploitation de la barbarie, de l’inculture, de l’absence de questionnement, de et par l’absence de scrupules. Pourquoi ne serions-nous pas là ? Qui se pose la question ? Ne pense pas toutefois que je veuille interdire le tourisme pour réduire le bilan carbone de l’humanité. Rien ne m’est plus étranger. Le problème est ailleurs. Des deux côtés de la Circumvesuviana, le réseau ferré qui fait le tour du Vésuve, et dont la ligne qui relie Naples à Sorrente passe notamment par Herculanum et Pompéi, ce ne sont que murs lépreux, immeubles qui se jettent directement sur la voie ferrée, des vergers entre des bâtiments crasseux, et partout des échafaudages comme si ces villes n’avaient de cesse de se reconstruire, de se réparer, de se rafistoler, de se maintenir dans un être qui n’a pas de raison d’être, force est de le constater. Les ruines et les ruines — les nôtres ne tenant même pas un demi-siècle. Comme tout a l’air à la fois vieux et récent, moderne et daté, d’un passé proche et dépassé. Comme tout a l’air sale. Les pauvres sont gros. De plus en plus gros, de plus en plus jeunes. Peut-être que notre civilisation œuvre à les faire exploser. Dans le train du retour, j’en observe un, jeune adolescent assis dos à la route en travers de deux sièges, les fesses sur l’un, les pieds sur l’autre. Il descendra vers Torre del Greco, je crois. Il porte un jogging noir et des lunettes sombres, mais qui font démodé, comparées à la tenue identique que portait tout à l’heure le Chinois de Pompéi. Sur lui, cet accoutrement lui donne l’air d’un loubard. Est-ce celui qu’il voudrait se donner ? Ou bien n’a-t-il pas le physique qui lui permettrait de ressembler aux stars qui font rêver ? Lui semble boudiné dans son pantalon, mal à l’aise, malgré la confiance tapageuse qu’il affiche (se tenir mal, ricaner, parler fort, se déplacer en bande — un virilisme pas efféminé du tout). Et puis, comment se fait-il qu’un Chinois en voyage en Italie ressemble plus à un Portugais jouant dans un club italien qu’un Italien vivant dans son pays ? Est-ce que c’est cela, la mondialisation ? Où passe l’argent que le Chinois dépense en vacances ? Certainement pas dans les poches de l’Italien. En arrivant à la gare Piazza Garibaldi, les transports publics sont en grève. Impossible de prendre le métro. Nous prenons donc un taxi pour aller Piazza Dante. Pas de ceintures de sécurité à l’arrière, le chauffeur coupe le contact régulièrement. Je ne comprends pas le sens de cette manœuvre, je la découvre simplement au bruit que fait un signal électronique qui s’allume à intervalles réguliers. Tout est cassé. Tout dysfonctionne. Il n’y a pas la moindre poésie dans ce fait-là, rien qu’une triste réalité. Ensuite, nous trouvons refuge Piazza Bellini au Caffè Letterario Intra Moenia, qui est aussi une maison d’édition. Une sorte de havre de paix où flottent des vapeurs de marijuana.

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24.10.19

Naples et Paestum.

Alexandre le grand s’imaginait-il que, quelque 2400 ans après sa mort, dans un musée où serait conservée la ruine de son portrait sculpté, un enfant obèse et probablement débile, se moquerait de lui, grimaçant, prenant la pause à son côté sous l’œil et l’objectif ricanant de sa maman ?

Pourquoi ne peux-tu te voir tel que tu es ? parce que tu n’es pas honnête ou parce que l’essence n’existe pas (il n’y en a pas) ?

Panis pompeii.

Francesco de Mura.

La route qui va de Salerno à Paestum est une ligne longue droite bordée d’établissements de bain kitsch ou dans un état proche de l’abandon — Lido Beach Summer, Mare no limits, El sombrero, Malibù, Sunrise, La isla bonita, ou bien encore, moins sémantiques plus graphiques : Mediterraneo, OK, où les o sont des soleils jaunes qui brillent comme en dessinent les enfants —, une route qui s’enfonce toujours un peu plus profond dans la couche épaisse de pauvreté qui recouvre toute mythologie. Toujours un peu plus au Sud, dit la route, aux bas-côtés comme des bas-fonds, jonchés de détritus, à la perpendiculaire d’où partent des routes secondaires qui semblent plonger dans la mer, mais offrent en premier lieu une halte pour les prostituées qui jalonnent cette étendue informe. Longue route triste où les maisons d’une sous-société inexistante alternent avec des constructions informelles, tôle ondulée, bois, bars qu’on dirait toujours en train de s’effondrer ou jamais vraiment construits, pauvres qui errent là, évitent comme ils le peuvent cyclistes en tenue de compétition et automobilistes incultes qui n’ont toujours pas vu la fin du Sorpasso. En sortant de Naples, je me les étais imaginés comme des enfants à qui on aurait offert un jouet pas encore de leur âge, faisant le bruit du moteur avec la bouche tout en tournant le volant dans tous les sens, hurlant dans le téléphone qu’ils tiennent collé à l’oreille, cherchant à combler le moindre interstice avec leur véhicule, comme un pénis motorisé qu’ils ne sauraient pas guider. Sur le site archéologique de Paestum, j’ai trouvé deux ruines d’une maison en retrait du temple d’Héra, à l’ombre d’un cyprès, qui forment comme une table d’écriture d’antique fortune. Avant, j’avais croisé un type visiblement très excité qui faisait les cent pas sur une ruine en hauteur avant de se mettre à déclamer en italien ce que j’imaginai être des vers de l’Iliade ou de l’Énéide. Plus tard, je devais m’apercevoir qu’il s’agissait d’un comédien qui, avec une consœur, jouaient des saynètes dans le théâtre ancien pour les groupes de lycéens ou de touristes en excursion. La folie est partout. Sur les routes, entre les jambes des putes, dans les ruines des temples, des théâtres, de villes, des mondes. À l’ombre du soleil de Paestum, il est facile de l’oublier toute. Les touristes ne font pas plus de bruit que les voitures qui passent non loin, les oiseaux qui gazouillent dans les arbres, mon crayon sur les pages du carnet où j’écris. Le sol vert est tapissé d’herbes folles, de petites fleurs jaunes et blanches. Le vent souffle légèrement. Il n’y a pas de vent à Naples, me dis-je. Le ciel est voilé. L’air irrespirable. Ici, on respire mieux. Les dieux sont-ils présents ? Quelle drôle d’idée. À l’ombre du soleil de Paestum, je pourrais oublier, mais il faut que je me souvienne de tout.

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22.10.19

À Naples.

Sainte Ursule regardant la flèche au moment où elle la traverse et l’éclaircie divine l’illuminant à de moment même. C’est la peinture d’un instant : la vie, comme l’art et le martyre, n’est jamais qu’un instant — pas un instant continu, une continuité d’instants. Caravage fit ce que la technique devait découvrir plusieurs siècles après lui ; il inventa l’instantané : l’arc débandé, la flèche, la main qui tente de l’arrêter, l’expression de surprise angoissée, le visage étonné — rien n’est figé, c’est un temps sur pause, une saisie d’une portion du temps qui passe. On voudrait dire : Voici l’image. Parce qu’une image n’est que ceci : un moment fugace dont un regard ultralucide peut garder, non la mémoire, mais la vision instantanée, le bon moment, le temps exact. Pas avant pas après. Voici l’image : ce moment précis qui n’arrive qu’une fois. Jamais avant jamais après. La vie est-elle autre chose que cela, ce jamais ? La vie, c’est ce qui n’est jamais — ni avant ni après.

Comment serait le monde s’il n’y en avait pas d’images ? N’est-il pas étrange de penser qu’une image en moins soit quelque chose en moins ? que, s’il n’y avait pas d’images du monde, il manquerait quelque chose au monde ? Qu’est-ce que cela signifie, que le monde contient sa propre image ? « Le monde est à lui-même sa propre image » — cette phrase ne veut rien dire.

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17.10.19

Est-ce qu’on a toujours envie d’exister ? Est-ce que ce serait sain de toujours avoir envie d’exister ? Le contraire d’exister, ce n’est pas mourir, il n’y a pas de contraire, d’ailleurs, c’est un sentiment. Si je me demande si j’ai envie d’exister, je n’ai pas forcément de réponse à la question, en tout cas, je sais que la réponse à la question n’est pas un acte (se suicider), mais quelque chose que l’on ressent. Si tu ne te sens pas étranger à tout ce qui est, est-ce que tu peux vraiment être dit exister ? Dilué dans le tout, dans le pot commun de la réalité, est-ce que tu existes, tu alimentes le continu, mais toi, n’étant pas détaché, séparé, qu’est-ce que tu fais ? Mais peut-être que la question est mal posée. Peut-être que toutes les questions sont mal posées. Après tout, est-ce que je serais le premier à avoir ce genre d’idées ? J’ai eu une grande conversation avec moi-même ce matin. Je venais de faire le ménage, et certaines choses me sont apparues clairement. Il y avait bien longtemps qu’elles ne m’étaient pas apparues si clairement. Évidemment, c’est déprimant. Mais ce n’est pas grave d’être déprimé. Tout le monde se comporte comme si la dépression, la déprime, je ne sais pas comment dire, ça doit dépendre de la gravité des cas, était quelque chose de terrible, contre quoi il fallait lutter absolument, par tous les moyens, pour se sentir bien. Mais c’est stupide de voir les choses ainsi. Me rendant compte que je suis comme je suis et que ce n’est pas nécessairement la meilleure version de moi-même que je puisse imaginer, me rendant compte que le monde est comme il est et que ce n’est pas nécessairement la meilleure version de lui-même que je puisse imaginer, me rendant compte que l’époque dans laquelle je vis ne m’intéresse que de façon très lointaine, je doute qu’il soit raisonnable de ressentir une joie profonde, tout comme je doute qu’il faille lutter impérativement contre le sentiment destructeur que, décidément, rien ne vaut la peine d’être vécu, que tout le monde va mourir, et que, peut-être, ce ne serait pas plus mal que nous mourrions tous et que personne ne prenne notre place sur cette planète ou ailleurs. Il est probable que nous ne soyons que le fruit du hasard, d’un hasard qui a tourné comme il a tourné, et, par suite, il est probable que nous ne soyons en rien nécessaire, probable que l’univers puisse très bien se passer de nous. Si l’univers est fini, quelque chose de plus ou quelque chose de moins, cela fait une différence infiniment petite. Je ne pourrais pas avoir toujours envie d’exister, j’aurais l’impression d’être bête, affreusement bête. Je sais que l’époque — toutes les époques, peut-être, qui sait ? — voue une sorte de culte à la bêtise, qu’elle ne considère pas comme de la bêtise, qu’elle considère comme du bon sens, de la culture, de l’art contemporain, des progrès sociétaux, mais ce n’est pas une raison. Une raison de quoi ? Une raison de rien. Une raison de tout. Qu’est-ce que j’en sais ? Tout ce que je sais, c’est que je n’avais pas envie d’exister aujourd’hui. Pourtant, j’ai existé. C’est affreusement bête, non ? Oui, c’est la vie.