28.7.20

Si l’on tombait un jour, par hasard ou au terme d’une longue recherche, sur le sens de la vie, de quoi celui-ci aurait-il l’air : d’une mappemonde, d’une liste de courses, d’un roman, d’une émission de téléréalité, d’une théorie scientifique, d’un poème, d’un film de série B, d’un opéra, d’une chanson d’amour, d’autre chose encore ? Peut-être y a-t-il autant de réponses définitives à la question que de gens qui cherchent une réponse définitive à la question, ce qui signifie probablement qu’il n’y a pas un sens, mais des sens. Certes, mais faut-il que tel ou tel sens de la vie se donne sous une forme ? Ce que j’entends par là pourrait s’exprimer de cette façon : ce que l’on cherche quand on cherche le sens de la vie, ce n’est pas une forme, ce n’est pas quelque chose qui tienne en une forme (d’où les idées répandues selon lesquelles l’expérience correspondant à la découverte du sens de la vie ne peut pas se dire dans le langage, du moins pas dans le langage ordinaire, qu’elle nécessite un autre langage, incompréhensible de préférence), ce qui revient à dire qu’on ne cherche pas un sens, mais alors quoi ? Le sens de la vie tel qu’on le recherche quand on s’interroge à son sujet ne se confond-il pas, en fait, avec la négation du sens de la vie, la vraie vie devant être quelque chose de parfaitement étranger à la vie ordinaire, le tout autre de la vie, sa négation ? Ce qui reviendrait à dire que chercher le sens de la vie, c’est chercher le sens de la non-vie. L’autre vie, nouvelle, semble absolument incompatible avec la vie telle qu’elle est effectivement vécue au quotidien, tant est si bien que la recherche du sens de la vie se confond avec une activité qui, quand on y réfléchit, est totalement différente, à savoir : la recherche des moyens d’échapper à la vie, de s’évader de cette vie-ci. Qui pourrait, en effet, s’étant posé la question du sens de la vie, vouloir continuer à vivre cette vie-ci ? Idée si étrange qu’il faut en fait la renverser : on ne s’interroge jamais sur le sens de la vie que parce qu’on ressent une profonde insatisfaction devant la vie telle qu’elle est, devant le fait que les choses soient comme elles sont et simplement comme elles le sont. Qui se satisfait des biens, des services et des idées de consommation courante n’a pas à se poser la question cruciale : la vie a-t-elle sens et si oui lequel ? la vie est là, qui va de soi, à vivre, au point même que l’idée qu’elle puisse ou ne pas avoir de sens ne vient pas. Manière de dire, je crois, que la question du sens de la vie n’est pas une question abstraite, désincarnée, mais la plus incarnée qui soit, l’incarnation même (si je puis séculariser cette notion de haute théologie) : qu’est-ce que je fais dans cette peau-là et cette peau-là, que fait-elle dans cette époque-là et cette époque-là que fait-elle dans le ce monde-là et ce monde-là pourquoi existe-il plutôt qu’un autre ?

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27.7.20

Fini de relire à l’instant le premier tome de l’Homme sans qualités, pour la troisième fois, je crois, mais cela n’a que peu d’importance, chaque fois, je m’échoue sur ce rocher qui semble impossible à embrasser dans sa totalité. Ne faut-il pas accepter de ne pas l’embrasser ? Pour comparer ce qui est ou n’est pas comparable, sans doute parce qu’il s’est développé là-dessus une espèce de folklore qui rend la chose amusante, divertissante, on peut embrasser Ulysses dans sa totalité (le modèle antique en est, de plus, clairement identifié) et ce, en quelque sorte, que l’on aille ou que l’on n’aille pas au bout. Mais l’Homme sans qualités résiste, dans sa densité et son ampleur, comme si sa densité était son ampleur, et son ampleur, sa densité, parce que l’on ne tend pas vers une résolution, mais vers davantage de complexité, à mesure que le monde se dissout, que se diluent les personnes, les institutions, les choses, les êtres qui semblent le constituer, et que d’autres fusionnent. Enfin, je crois. La chaleur me plonge dans une profonde torpeur, je me distends, me fonds moi-même dans le roman. Difficile d’avoir une idée dans ces conditions. Mais de toute façon, il m’est difficile d’avoir une idée en ce moment. Une idée pour quoi ? Je ne sais pas. Il faut du temps ou de l’urgence, et l’air est peut-être trop peu respirable pour en tirer quelque chose. Et puis, qui voudrait avoir une idée personnelle au milieu de ce livre ? Dans le village où je suis, je ne respire pas l’air du temps, mais l’odeur des vieux livres plutôt, les pages un peu moisies. Est-ce mieux, est-ce pire ? Je ne sais pas. Est-ce ainsi qu’il faut évaluer les choses qui nous entourent, l’atmosphère dans laquelle nous sommes ? C’est mieux parce que l’air du temps sent mauvais. Pire, parce que c’est à cela que les livres sont destinées : la poussière et le moisi, inéluctable destruction des œuvres dont on peut se demander, dès lors, à quoi bon les composer, s’il ne faudrait pas les laisser dans le brouillard indistinct d’où on s’imagine qu’il faut les extirper ? Mes idées, ne devrais-je pas les laisser dans cette masse confuse, indifférenciée, et indifférente, d’où il me semble que je dois les tirer pour les mettre au jour ? Quel jour ? Musil est mort pauvre, ignoré, probablement aigri à cause de son insuccès, et son œuvre inachevée. Qui peut bien vouloir finir comme ça ?

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26.7.20

Qu’est-ce que je cherchais en ce début d’après-midi, cherchant le cimetière nouveau de Cépie ? Des souvenirs, la rédemption, une idée, une idée rédemptrice, quelque chose que je ne savais pas, quelque chose que je ne cherchais pas ? Il faisait chaud. J’ai demandé à quelqu’un qui promenait son chien avec son fils qui promenait son chien où se trouvait le nouveau cimetière de Cépie, il m’a répondu qu’il n’y en avait qu’un, sur la place à côté de l’église, en haut de la rue. J’y suis allé. Mais ce que je cherchais ne se trouvait pas là. Alors j’ai marché encore un peu, contournant l’ancien cimetière par le haut, et j’ai trouvé le nouveau. J’ai ouvert la porte, et je suis entré. J’avais le sentiment de savoir où se trouvait ce que je cherchais, mais je n’y suis pas allé tout de suite. Directement. J’ai commencé par l’allée du haut, et puis je suis descendu, ai parcouru l’allée du bas dans cet espace désertique harassé de soleil, et c’est au fond, sur la gauche, que j’ai trouvé ce que je pensais chercher. J’ai vu qu’il y avait, dans un pot, un laurier planté. J’ai souri en moi à cette idée, et puis je suis allé remplir un arrosoir d’un peu d’eau et je suis revenu arroser la plante. La tombe, un olivier l’abritait. J’ai cherché quelque chose pour la nettoyer, mais je n’ai rien trouvé. Alors je l’ai fait à main nu. Inutile. Je suis allé me laver les mains et, revenu, j’ai regardé cette nature morte, que j’ai prise en photo. J’ai fait un certain nombre de photos. Ensuite, j’ai cueilli un rameau d’olivier, ramassé un caillou tirant sur le rose qui était échoué là, non loin de la tombe. Pourquoi ? Pour des fétiches ? Une histoire de rituel, je crois, plus probablement. J’ai pensé que je n’avais pas de rite à observer, moi, devant cette tombe. J’ai pensé qu’aucune liturgie ne me précédait qui m’aurait facilité la tâche, permis de savoir quoi dire, quoi penser. J’ai pensé que ce qu’il fallait que je pense et je dise, il fallait que je le trouve moi-même. J’ai pensé que je n’étais pas venu à l’enterrement. J’ai pensé que le mort n’aurait peut-être pas voulu que je sois là, à présent, que je vienne là. Qu’il aurait désapprouvé, pour dire les choses ainsi, suggérant qu’il y avait mieux à faire. J’ai ramassé mon sac que j’avais laissé tomber par terre, tournant sur moi-même à trois-cent soixante degrés, j’ai regardé le paysage alentour, j’ai fait quelques pas en arrière, me suis adossé au mur d’enceinte en dessous duquel poussait un amandier. J’ai cueilli une amande, et puis je l’ai jetée. Je me suis demandé ce que je faisais. Non que je me sois égaré — c’était exactement ici que je voulais être, j’étais venu exprès pour me trouver ici —, mais peut-être pour essayer de comprendre quelque chose. Quelque chose qui a trait à moi, au monde dans lequel je vis. Avec mon téléphone portable, je me suis enregistré en train de parler à Jean-Pierre Cometti, en train de me parler à moi-même, et m’enregistrant, je trouvais cela ridicule. Tout était ridicule. Sauf cette tombe, là, simple, une inscription simple. Presque rien. En fait, si l’on ne sait pas ce que l’on cherche, on ne risque pas de le trouver. Je n’aurais jamais trouvé cette tombe, par hasard. Non, il fallait savoir quoi chercher. N’est-ce pas infiniment triste ? On ne découvre jamais rien, c’est ça ? Je ne sais pas. Je voudrais imaginer, m’assurer du contraire. Quand je parlais à Jean-Pierre, là, vers trois heures de l’après-midi, sous le soleil implacable de la Méditerranée, d’une hauteur surplombant la vallée, dans ce cimetière-là, dépourvu de toute qualité esthétique, devant cette tombe-là, de pierre simple, je cherchais quelque chose, mais quoi ? Les mots se perdent en cours de route. Et peut-être est-ce tant mieux. À force de croire que les mots ont un sens qui forment des phrases qui ont un sens ou n’en ont pas qui forment des livres qui forment des œuvres qui ont un sens ou n’en ont pas, on pose les conséquences en principe, on croit savoir, mais on ne sait rien de rien, on est convaincu d’être soi-même, d’être cet être qui est. Mais ce n’est pas vrai. Je ne suis pas cet être qui suit, cet être qui est. J’ai les yeux rivés sur la tombe d’un mort et je ne sais pas où je pourrais regarder ailleurs. Qu’est-ce que je fais là ? Au bout d’un certain temps, je me suis dit : Va-t’en, qu’est-ce que tu fais là, tout ceci est absurde ! Oui, ou plutôt : ridicule. Tout est ridicule quand on pense à la mort. Mais il fallait que je sois ici. Il faut que la nécessité l’emporte sur le ridicule. Parce qu’elle seule a le pouvoir, peut-être, de convertir le ridicule en autre chose que lui-même, de faire d’une chose autre chose qu’elle-même, de faire d’une version d’une chose, une meilleure version de celle-ci. Où sont les morts s’ils ne nous observent pas ? Se gardent-ils de nous dans un silence distant ? Non, les morts ne nous parlent pas. C’est nous qui leur parlons. Comment faire pour avoir quelque chose à leur dire ? Comment faire, sinon vivre ?

24.7.20

Les gens existent
si l’on en veut la preuve
il suffit de vivre
comme eux
dans une sorte d’air
plus ou moins
le regard se perd
sur les manifestations
de cette présence
démonstration
sans passion
un peu plate voire
presque comme un poème
raté
qu’est-ce qu’ils font ?
si on le voulait
on pourrait le savoir
du regard d’ailleurs
on le devine mais non
il ne vaut mieux pas 
non
il ne vaut mieux pas
les gens existent
mais le faut-il vraiment ?

J’ai écrit ce poème, ce midi, à la table où nous avons déjeuné, aux deux derniers vers près, auxquels j’ai pensé ensuite, dans le musée, masqué, et je n’ai éprouvé aucune honte, si mauvais soit-il, ni à l’écrire ni à le copier à présent, ce poème, ici. Ensuite, après le déjeuner, devant les tableaux de Toulouse-Lautrec, je ne me suis pas demandé si Toulouse-Lautrec se demandait si ses tableaux étaient mauvais quand il les peignait, quand il les regardait — les regardait-il seulement ? —, comme ce portrait de sa mère, devant sa tasse de thé, les mains posées sur la table, qui ne regarde rien, la lumière qui vient de derrière elle éclaire les couleurs japonaises de cette composition ultragéométrique. Est-ce un bon, est-ce un mauvais tableau ? Difficile de répondre. Il n’y a que les machines qui ne fassent jamais rien de mauvais. Rien de bon, rien de mauvais non plus, ne font que réduire la vie, le monde à l’état de choses. La vie est-elle le ménagement du mauvais, du raté ? Que échoue, n’est-ce pas la preuve que est en vie ? Pourquoi moi, cependant, je me pose la question du mauvais ? N’est-ce pas un excès de conscience ? L’excès de conscience ne finit-il pas par nuire, détruire quelque chose de précieux, de plus primitif : un flux, un afflux, un influx ? Je ne sais pas. C’est la première fois de ma vie, ces derniers jours, que je visite des églises, des musées, un masque sur la nez. Les gens qui exigent, réclament, proclament le port de cet instrument abject de protection contre l’invisible n’aiment peut-être pas respirer. Moi, je n’ai pas d’opinion sur le sujet ; les opinions ne servent à rien. Si l’on me contraint à porter un masque pour aller d’un point p à un autre point p’ et que j’ai vraiment envie d’aller de p à p’, je porte un masque, sinon je reste chez moi. Mais le masque — chose étrange qui n’a pas manqué de m’étonner —, le port du masque obligatoire ne m’a pas empêché de penser à la peinture de Toulouse-Lautrec, que je croyais ne pas aimer, de la découvrir, donc, comme cette ville, chaude, rouge et liquide, Albi, à l’expressionisme léger de son enfant, quand il peint la Loïe Fuller aux Folies Bergères, toute en traits verticaux qui tendent au ciel, pur mouvement de cette huile pour carton. Économie de moyens. Maximum d’effets. Perfection. À aucun moment, en revanche, je ne me suis senti loin des autres derrière ce masque, toujours trop près, au contraire, comme toujours dans un musée, où je ne me vois et ne me conçois jamais que seul.  Peut-on voir quelque chose autrement ? Comment se trouver proche d’un corps, proche le toucher, si près sans l’avoir désiré ? Qui peut vouloir la proximité imposée, l’intimité forcée ? Le masque met l’accent sur l’égalité, raison pour laquelle l’immense majorité le réclame et l’acclame. Illusoire égalité. De même que la solitude est un état exact du corps, l’éloignement est la distance précise entre deux corps que rien d’eux-mêmes n’attire. Théorème.

23.7.20

Deux heures de marche, ce matin. Hier, j’ai voulu écrire, sinon ce que je m’apprête à écrire à présent, du moins quelque chose de semblable, mais la chaleur et les piqures de moustiques m’en ont empêché. Quel rapport, m’apprêtais-je à me demander, quel rapport entre les piqures de moustiques et le sens de la vie ? Probablement aucun, mais dans les deux cas on cherches une solution à un problème que qu’on ne trouve, et ça gratte. Jusqu’au sang, parfois. Dans l’Homme sans qualités, Robert Musil dépeint des personnages au prise avec la question du sens de la vie et qui ou bien se trouvent absorbés dans l’impersonnel — c’est le cas d’Arhneim et de l’argent, de Diotime et de la grande idée, de Clarisse et du génie, de Hans Sepp et de l’antisémitisme, de Stumm et de l’ordre, de Leinsdorf et de l’État — ou bien se dissolvent dans le personnel, le Moi n’étant rien, que sensation, sentiment, pensée — c’est le cas de Walter et de la musique, qui ne parvient pas à être le génie que Clarisse voudrait qu’il devînt, et rêve d’une solution au problème dans la paternité, de Léone qui se remplit de nourriture, de Bonadea qui collectionne les amants, de Gerda qui, aux prises avec son énergie libidinale, finira vieille fille. Ce qu’il y a de fascinant chez Musil, c’est sa façon de penser ces termes (personnel — impersonnel) non comme des opposés stricts, comme on le ferait dans une pensée binaire, mais pour montrer qu’ils s’interpénètrent, tout l’impersonnel qu’il y a dans le personnel et tout le personnel qu’il y a dans l’impersonnel. En somme, le tout absorbant et le rien dissolvant, on n’apporte jamais de solution au problème (du sens) de la vie, rien que des bouches d’évacuation. Qui niera pour autant qu’il se pose de manière pressante ? Il y a cent ans comme aujourd’hui — preuve, s’il en était besoin, que c’est un de ces problèmes dont la position permanente ne signifie pas l’inanité (au sens où l’on dirait d’un problème qui ne trouve pas de solution que la cause en est qu’il est mal posé) mais bien plutôt la constante acuité : on ne peut pas espérer y répondre une fois pour toutes, il faut sans cesse le remettre sur le métier. Certes, sauf que ceci est peut-être aussi l’indice qu’il y a un problème au sein du problème, ou un problème du problème, comme si l’on cherchait au cœur d’une époque la négation de cette époque, au sein d’une époque, ce qui permettrait aux individus qui y vivent de vivre autrement.

20.7.20

Pourquoi est-ce que les gens aiment tout ce qui est moralement détestable et esthétiquement exécrable ? Ce phénomène obéit-il à une loi ou est-ce quelque chose de chaotique et d’incompréhensible en soi ? Comme le fait, pour celui qui écrit des livres de substituer « on » à « nous » et d’omettre systématiquement la double négation ? Comme si ce genre de renoncements pouvait être un style. Comme s’il fallait avoir un style. Est-ce une volonté consciente de salir la langue, de l’abaisser, au nom du faire-vrai, le fait d’être né en banlieue autorisant tous les méfaits au nom de la revanche des faibles, des opprimés, des mal-nés ? Mais moi qui suis né à Toulon, je ne parle pas avec un accent ridicule. Le devrais-je ? Toujours le problème de la compréhension de la démocratie. La démocratie autorise-t-elle n’importe qui à faire n’importe quoi au prétexte que tout le monde a les mêmes droits ? La démocratie interdit-elle la complexité au prétexte que tout le monde doit pouvoir tout comprendre, avec pour conséquence que tout ce qui n’est pas compris par tout le monde est antidémocratique ? Cette conception de la démocratie s’accorde merveilleusement bien aux lois de l’économie capitaliste et les Français, ai-je lu hier chez Guillaume Vissac, je crois, les Français n’ont jamais autant consommé de culture. C’est-à-dire ils n’ont jamais autant consommé d’onisation et de mononégation, de morale détestable et d’esthétique exécrable. La « consommation de la culture » est l’équivalent à notre époque du célèbre « cheval de course génial » de Musil ; l’indice d’un changement de civilisation dont nous ne prenons peut-être pas encore complètement la mesure, mais qui se dessine clairement à l’horizon. Sauf que nous ne pouvons pas jouer les naïfs, affecter de ne pas savoir, feindre l’étonnement : tout ceci est bien connu et obéit à des règles bien précises, dont la première devrait mettre un terme à toutes les querelles éthiques et esthétiques : il faut maximiser les profits. Tout le reste est diversion, divertissement. Il ne sert à rien de débattre des mérites esthétiques ou des qualités éthiques des tonnes d’ouvrages qui onisent et mononient : ce sont des livres, certes, mais comme les sandwichs des fast-food sont de la nourriture, les émissions de téléréalité de la musique, les plats cuisinés à l’écran comestibles. Leurs auteurs animent généralement des ateliers d’écriture et, selon leur milieu social d’origine, font du slam, sont éditeurs, montent des startups, se contentent d’être enfant de quelqu’un de riche, font leur jardin en permaculture. Dans dix ans, les autours auront changé, mais pas les vautours : les livres seront toujours aussi mauvais. N’est-ce pas cela, le plus désespérant ? Que tout change, mais que rien ne change. Jamais : tout est toujours aussi mauvais. Sans espoir de rédemption. Ce matin, quand je me suis levé, les chats m’attendaient, qui sont les maîtres de la maison. Ils ne m’attendaient pas moi, en vérité, mais que quelqu’un les nourrisse, et ce quelqu’un, c’était moi. J’ai trouvé cette forme de vie étrange, et belle. Le soleil ne s’était pas encore levé au-dessus de la colline au-dessus de la rivière qui coule en-dessous. J’ai fait chauffer de l’eau pour me faire un café et j’ai écrit cette page qui n’est pas si tragique qu’elle en a l’air. Il faut savoir ce que l’on veut, savoir ce que l’on fait. Est-ce que cette page a le pouvoir d’ouvrir les yeux de qui que ce soit ? Je ne le crois pas. Les yeux ne voient jamais que le déjà-vu alors que c’est tout le reste qu’il faudrait s’efforcer à voir, qui n’est pas invisible, non, mais passe trop souvent inaperçu, oui.

18.7.20

Qu’est-ce qui sépare l’existence de la vie bonne ? Qu’est-ce qui fait que nous ne parvenons pas, dans cette vie, sinon à une forme de sainteté (le concept est trop connoté pour être honnête), du moins à une forme de perfection qui rende la vie intégralement vivable et non partiellement ? Est-ce que la forme que nous donnons à notre existence est trop grossière ? Est-ce que les efforts que nous faisons n’étant jamais que partiels (chacun fait un effort de son côté), l’ensemble reste fondamentalement grossier ? Ou est-ce que, tout simplement, c’est ainsi que les choses sont ? Mais c’est quoi ça, être ? Quand on pense à ce qu’est un saint, par exemple, de quoi s’aperçoit-on, sinon que c’est quelqu’un qui s’est privé de beaucoup de choses, de la plupart des choses, de fait, que les autres, qui ne sont pas des saints, auraient tendance à appeler la vie ? Et que, par suite, la vie parfaite est une vie amputée, partielle. Or une vie amputée n’est pas une vie complète. Comment une vie incomplète pourrait-elle être une vie parfaite ? On le voit bien : tout ceci est contradictoire. La vie ordinaire n’est pas bonne par défaut et la vie extraordinaire, par excès. Quand, par la voix de Ulrich s’adressant à Diotime, Musil, dans l’Homme sans qualités, I, chapitre 101, suggère que la passion est une fonction de l’exactitude, qu’essaie-t-il de faire sinon de proposer une solution au problème de la vie (tout le roman, d’ailleurs, n’est rien d’autre que cela) ? La dissolution machienne du moi en ses composants (sensation, sentiment, pensée) revient à dire que nous ne vivons pas parce que nous attribuons la vie à une entité alors qu’il n’y a que des processus à l’œuvre. Nous hypostasions l’expérience, réifions l’activité pour l’assigner à un sujet qui n’est qu’une illusion. Il n’y a pas d’entité. Même sans une grande imagination, on voit avec quoi cela rime, résonne, en bon quinien : s’il n’y a pas d’entité, il n’y pas d’identité, ou quelque chose comme ça. Nous savons suivi la voie opposée à la voie musilo-machienne : nous postulons partout des entités (et donc : des identités, d’où toutes ces foutaises du genre, dont les esprits les plus mal intentionnés font leur fonds de commerce, au point de changer de sexe, de genre, d’identité, pour montrer à quel point toutes ces entités existent), alors qu’il n’y a que des procès, des choses qui sont sans cesse en train d’avoir lieu, de se produire, de devenir. Bon. C’est quoi, la vie bonne ? Personne ne le sait. Surtout pas ceux qui prétendent le savoir. Nous errons. Ce qui est à la fois tragique et magnifique. À condition d’accepter d’avancer dans une certaine obscurité, de ne pas partir de la lumière, mais d’envisager d’y parvenir, à la fin, dans très longtemps, peut-être jamais. Qui peut s’enorgueillir de savoir ? Je crois que c’est cela, le pire : croire savoir. Et s’adresser depuis ce promontoire fantasmé à l’humanité, à la vie. Comment ne pas se casser la figure ?

17.7.20

Je décide de créer quatre compartiments dans mon cerveau : l’un consacré à ce journal, un deuxième à la lecture de l’Homme sans qualités de Musil, un troisième à l’écriture d’un poème qui ne cesse de grandir et de changer de titre, et enfin un quatrième qui est censé être réceptif et accueillir les idées nouvelles, qu’elles soient bonnes à jeter ou non. Il y aurait bien de la place pour un cinquième, qui serait la partie traductrice de mon cerveau, mais je viens de finir la traduction de Feldman et aucun éditeur ne semble avoir l’intention de me confier le moindre travail. Je ne sais pas à quoi peut bien rimer une telle compartimentation, peut-être est-ce simplement une manière de mettre de l’ordre dans mes idées (vaste sujet) ou d’enregistrer, de prendre acte d’une organisation spontanée des activités. En vérité, je ne décide pas grand-chose : les choses se passent comme elles se passent, elles arrivent et moi, je les subis, je les accepte, je les aime, je les déteste, je les acclame, c’est selon. Depuis quelque temps, je cherche à écrire une manière de suite à mes habitacles, mais je n’y parviens pas : il y a des ébauches de choses que j’ai déjà écrites, des choses que j’ai envie d’écrire, mais ce n’est pas ce que je veux, trop proche ou trop éloigné de ce que j’ai déjà fait. Je me tape sur la tête (assertion littérale) parce que je ne trouve pas la bonne idée, mais je ne suis pas certain que ce soit une solution, encore moins la bonne solution. Quelle est la solution ? Je ne sais pas. Peut-être n’y en a-t-il pas. Peut-être faut-il simplement être réceptif, être accueillant, laisser les idées aller et venir, s’installer, même les mauvaises, on ne sait jamais de quoi elles seront faites, à la fin, si seulement il y a une fin. Je ne sais pas s’il y aura une fin. Il y a tant de chances que je ne choisis pas, que je ne décide pas consciemment de faire. Ce journal, je sais l’écrire, raison pour laquelle il m’arrive de ne plus avoir envie de l’écrire, je l’oublie, pour oublier de savoir l’écrire, et trouver un autre angle, une autre façon de voir les choses. Mais je ne choisis pas toujours d’écrire comme j’écris. Si j’essaie d’écrire quelque chose en ce moment, cela vient sous la forme d’un poème — ou de ce que j’entends par là et qui a trait à la forme, certes, mais surtout, je crois, à l’ouverture aux choses, aux sensations, à l’expérience du monde dans lequel celui qui écrit écrit —, aussi, essayant d’écrire une suite aux habitacles, qui relèvent plus de l’aphorisme, je tombe sur un vers, pas une sentence. Mais ce n’est pas moi qui choisis d’écrire comme ça. Alors c’est qui ? Je ne sais pas. Moi, aussi, probablement, mais différemment, un autre moi. Il y a tant de moi en moi. Il faut que je fasse une remarque supplémentaire : ces catégories (journal, poème, aphorisme, etc.) ne sont pas à prendre au pied de la lettre, comme quelque chose de strict, clos, des formes imperméables les unes aux autres : deux vers peuvent être un aphorisme, une remarque dans le journal, le propos d’un essai et une sentence, l’effondrement d’un poème ou sa bascule dans un autre. Ce sont moins des catégories stylistiques que des dispositions, moins des formes établies que des mises en marche de l’écriture. L’idée des formes établies laissent penser qu’il y a, d’une part, un contenu et, de l’autre, sa mise en forme, qu’un même contenu pourrait recevoir plusieurs mises en formes (ce qui serait, j’imagine une réplique de l’opposition binaire matière — forme) alors que, au contraire, il me semble que ces mots (journal, poème, aphorisme, etc.) ne sont que des noms donnés après-coup à une activité primordiale qui échappe à ces catégories, quand même elle les appellerait, ou du moins, qui (c’est le sens du mot « primordial ») est première par rapport à ces catégories, non qu’elle les fonde, mais elle est quelque chose de plus primitif qu’elles. La question que posent les catégories, question qui se réplique sur un mode plus général dans la littérature à genres littéraires, à la fois très généraux (le roman histoire, le roman noir) et très spécifiques (le roman post-apocalyptique), n’est pas de savoir comment on écrit, mais comment on accueille l’écriture, quelle attitude on adopte par rapport à elle, face à ce qui surgit d’on ne sait où, de soi, certes, mais de quel soi, de qui soi ? L’enfermement de la littérature (le genre roman et toutes ses subdivisions) dans le genre n’est que la version commerciale de l’enfermement du moi dans le style, dans une écriture qui est déjà informée avant même de s’écrire. Finalement, c’est la même attitude que l’on a face à la vie : se satisfait-on d’une vie prêt-à-porter, voire d’une vie sur-mesure, ou d’une vie que l’on fait intégralement soi-même ? Évidemment, pourra-t-on m’objecter, personne ne fait intégralement sa vie soi-même, il y a tant de choses qui me précèdent, qui sont là avant moi et dont je me sers. Mais justement, c’est toute la question : est-ce que je m’en sers ou est-ce elles qui se servent de moi ? Que faire de ce qui me traverse ? Une arme ou une âme ?

bulles d’échec

Bulles d’échec
de vérité de science
silencieux
le mâle zêta
au-dessus contemple
les faillites du vivant
oh oui bien sûr je pourrais
croire n’importe quoi et
faire croire n’importe quoi
le visage des choses
change
avec le maquillage
je me souviens
d’une marche
que nous avions faite
ensemble
vers le sommet
le monde en effet
paraissait plus petit
au retour pourtant
rien n’avait changé
mais nous faisons
si bien semblant
que le mouvement
semble réel et
son absence suspecte
moi je me tais
et patiente
en attendant
la prochaine excursion.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

14.7.20

Ou bien tu vieillis ou bien tu meurs. Une fois comprise cette manière de vérité première de l’existence, cette dernière n’en cesse pas pour autant d’être absurde, mais elle apparaît peut-être un peu moins bête, comme l’éraflure sur un objet auquel on tient, un jour, ne rend pas l’objet plus beau, mais cesse de le défigurer. On ne résout pas les problèmes, du moins pas comme on le voudrait, s’imaginant que c’est une question de force ou d’agilité ; certains problèmes finissent par se dissoudre, ils ne se posent plus, c’est-à-dire : ils ne pèsent plus, et cette absence de poids ne met un terme à rien, elle permet simplement de passer à autre chose. Plus tôt on le comprend, mieux c’est. Comme ces avions dans le ciel : démonstration d’une force illusoire, pareils à des muscles surdéveloppés mais dépourvus d’utilité. Cosmétique vaine. Le parc était fermé ce matin quand j’ai voulu aller y courir, un sbire ridicule en gardait l’entrée, bras croisés et lunettes de soleil, pour dissuader, mais qui ? La fermeture de l’espace public le jour de la fête nationale est un bon exemple de l’idée que l’on se fait de la démocratie. Certes, mais qui a encore envie de partager l’espace public avec les autres ? Et quels autres ? Hier, au volant de mon véhicule, traversant la ville pour aller chercher Daphné chez son grand-père, j’ai averti un type que son véhicule allait percuter le mien s’il ne s’arrêtait pas (il était en train de changer de file tel un fauve à l’affût de la plus rapide). Ce que, je suppose, il n’a pas supporté (qui ne prend pas tout avertissement pour un affront, tout conseil pour une gifle, toute remarque pour une insulte ?), puisque, réflexe viril, sans doute, baissant la sienne, il m’a invité à baisser la vitre de mon véhicule. Ce que je n’ai pas fait, évidemment : j’ai détourné le regard parce que le spectacle d’un type avec des flammes tatouées sur le bras au volant d’un gros suv en train d’interpeler tout en faisant des gestes quelqu’un qu’il ne connaît pas dans la voiture qu’il a failli emboutir quelques secondes auparavant a quelque chose de gênant — et de pathétique. Je l’ai entendu à travers la vitre qui criait : Eh oh ! et puis je ne sais plus quoi d’insignifiant. J’ai continué de l’ignorer jusqu’à ce que la circulation reprenne et qu’il obtienne enfin ce qu’il voulait : me passer devant. But ultime de l’existence : passer devant l’autre. Est-ce à cela qu’on peut réduire l’espace public ? Je ne le crois pas. Preuve décevante que je ne suis pas suffisamment désespéré parce que je devrais le croire : je serais un être meilleur si je le croyais, si je renonçais à toutes ces idées qu’on se fait quand on lit des livres de philosophie. Qui peut bien avoir envie de parler à qui ? Est-ce seulement parler ? Tout le monde préfère avoir raison plutôt que tort, mais partir du principe que l’on a raison, c’est le meilleur moyen d’avoir tort. Raison qui fait que les gens n’ont qu’une idée en tête : passer devant l’autre et que l’espace public est fermé le jour de la fête nationale. En revanche, peut-être que si tu opposes suffisamment d’indifférence au monde, le monde finira par te laisser en paix. Mais alors, tu finiras tout seul ? Ne le sommes-nous pas déjà ?