18.2.21

Pourquoi sourit-il comme un débile ? me suis-je demandé en regardant ce type faire de la publicité pour du saké. Pourquoi le monde entier sourit-il comme un débile dès lors qu’il a quelque chose à vendre ? Comment regardera-t-on ces images dans 150 ans ? Comme le symptôme d’une époque qui s’effondrait ? Ou comme la préhistoire d’un règne absolu dont nous n’avons pas encore idée ? En attendant, le déferlement de ces images non sollicitées est un viol sans répit de la conscience. Impossible de leur échapper. Dès lors, il faut ou bien s’y adonner pleinement, sans résistance, sans distance, sans esprit, ou bien accepter de souffrir. Longtemps. Peut-être jusqu’à la fin de sa vie. Et accepter de transmettre cette souffrance à ses enfants. Pourtant, que peut bien valoir un monde qui accepte que, pour taper dans un ballon, un type gagne à lui seul un salaire équivalent à la somme des salaires de milliers de personnes ? Que nous nous soyons collectivement résignés à accepter une situation semblable comme n’étant pas injuste, mais se justifiant au contraire (dans la théorie du ruissellement, par exemple), n’est-ce pas ce qu’il y a de plus éloquent à dire à propos de notre époque ? Que nous ayons collectivement capitulé devant l’injustice universelle explique-t-il, par reflux en quelque sorte, l’explosion communautaire ? Conséquence d’un profond désespoir : comme on ne peut plus transformer le monde (le rendre meilleur), tout ce qu’on peut faire, c’est trouver des moyens de le rendre un peu moins insupportable, un peu moins invivable, se donner des modes de vie parallèles, fabriquer des micro-combats qu’on a des chances de remporter au lieu de venir sans cesse se fracasser contre le mur infranchissable d’une lutte perdue d’avance, s’imaginer un au-delà nouveau, un au-delà de plus, mais si loin qu’on y croit uniquement au prix d’une terrible oppression, d’une terrible soumission, de la dissolution complète du moi dans un surmoi impitoyable. Sauf que cela ne répond pas à ma question : pourquoi ce type sourit-il comme un débile ? Pourquoi le monde entier sourit-il comme un débile ? Peut-être n’y a-t-il pas de réponse à cette question. Peut-être est-elle comme un trou dans l’être, un profond mystère qu’on ne pénétrera jamais : le mystère du sourire de l’univers capitaliste.

17.2.21

Météorologie. Après avoir couru 9 kilomètres sous ce ciel de pur azur, traversé la traverse puis le parc longé la mer pour gravir la corniche jusqu’à cette petite avancée polygonale de l’anse de l’Oriol et retour, je ressens un profond vide, mais un bon vide. Qu’est-ce qu’un bon vide ? Je ne sais pas, je dirais un état où l’individu s’est débarrassé d’une partie de lui-même, celle qui le rend insensible ou trop sensible, je ne sais pas non plus. Difficile d’écrire dans ces conditions, me dis-je. C’est sans doute plus une question qu’une affirmation. Je ne pense à rien. Et puis, un mot me vient : météorologie. Alors, j’écris. Ces derniers jours, ayant rouvert le tome 2 de l’Homme sans qualités que je n’avais pas eu le courage de lire cet été, volume où Jean-Pierre avait regroupé les échecs qu’avait connus Musil dans la recherche d’une fin à son livre, je découvre un univers que je ne connais pas, comme un écrivain que je n’aurais jamais lu. Il y a des pages, même inachevées, qui sont d’une si grande beauté que je me demande comment Musil a pu se résoudre à ne pas les publier. Quelle exigence était la sienne ? Me vient à l’instant une question que je ne devrais peut-être pas formuler en ces termes parce qu’elle est grossière, imprécise, trop ambitieuse : n’attendait-il pas trop du roman ? Son échec n’est-il pas l’échec du roman, un moment historique où la toute-puissance du roman se retourne contre lui et conduit à la ruine ? Après Musil, il n’y aura plus que des faiseurs. Caricatural ? Peut-être. Peut-être pas. Mais je ne veux pas porter de jugement sur des cas particuliers (tel ou tel auteur vaut-il mieux que tel ou tel autre ? aucun intérêt), plutôt esquisser l’idée que Musil s’est probablement trouvé face à l’épuisement des ressources du roman. Situation que l’on pourrait interpréter comme manifestant le caractère épuisable des ressources du roman. Là où d’autres formes de l’écriture ne le sont pas forcément, voire sont inépuisables. Tout ceci est très schématique, j’en ai conscience. Cependant, rien n’indique qu’il n’y ait pas une finitude des formes. Une forme finie qui continue malgré cette fin ne cesse pas d’être cette forme, elle devient aussi un produit aux frontières bien définies, aux codes explicites, aux règles établies (la transgression faisant partie de ces règles). Or, ce avec quoi Musil est aux prises, tout comme ces personnages (les deux couples symétriques / asymétriques Agathe-Ulrich, Clarisse-Walter), dans cette recherche d’une fin à son roman, ce sont justement les frontières : frontières du moi, frontières entre les êtres, frontières entre les formes, etc. Il y a comme une tentative d’abolir les frontières tout en les maintenant, de les dépasser tout en les affirmant. Et rien ne dit que ce geste ne confine pas à l’impossible. Sauf qu’il faut le faire. Il faut tenter ce saut ultime. Celui qui ne s’y risque pas est-il autre chose qu’un faiseur ? Puisque c’est une image que Musil évoque dans les pages que j’ai lues hier, cette recherche-là s’apparente à la nature duelle des dieux grecs. Comme Apollon, dont l’arc est une lyre et inversement, qui est à la fois celui qui guérit et celui qui propage les épidémies (au début de l’Iliade ses flèches répandent la peste dans la plaine de Troie). Le roman est-il capable de supporter cette dualité ? La forme qui assume cette dualité — cette contradiction, faut-il dire (comme Musil a pu le dire, je cite de mémoire, « Le contradictoire ne peut être vrai, mais il peut être vivant. ») — ne doit-elle pas être capable de subir nombre de métamorphoses ? Comme la langue d’Homère, qui était à la fois poésie, mythe, récit, légende.

16.2.21

Gris sombre ce matin. Difficile de sortir de la nuit, à supposer qu’on le veuille. Gris d’après la pluie des nuages qui stagnent. Où demeurer, à supposer qu’on le puisse ? Pas de séjour, donc. D’un certain point de vue, tous les jours sont les mêmes. Et cette identité ne dit rien de bon. Or, du point de vue où ils sont toujours différents, les jours, ce qui s’y déroule les reconduit à l’indifférence. Pourtant, si j’essaie de comprendre d’où vient ce sentiment, je ne dirais pas de la tristesse. De la fatigue ? non plus. De la difficulté de s’extraire d’un songe, d’en extraire une essence plus exacte que l’ordinaire résidu. Lumière artificielle qui ne dissipe pas les doutes, mais les maintient dans une forme d’existence molle, laquelle s’attarde sur des ombres, masques auxquels on adresse cette paradoxale prière de nous sauver la vie. — Nous sauver de la vie. — Personne ne veut plus se bâtir un abri de livres. Labyrinthe en forme de bibliothèque au mitan duquel se tiendrait un chimérique monstre, inaccessible auteur de nos vies avant qu’elles ne passent à l’existence. Là-contre, nous courons, regards vides, après le lieu inaccessible où est entreposé le contenu de nos cerveaux. Un avenir mais pas de destin. Étrange idée du lendemain. À moins que ce ne soit l’inverse. Qui sait ? Parlent seuls les humains qui ont quelque chose à vendre. Oreilles sans écoute. Pareil à du bruit blanc. Je me frotte le visage dans le dessin d’ouvrir les yeux. Pas âme qui vive. J’entends des bruits qui viennent de l’au-delà, mais je fais trop bien la différence entre les oiseaux et les humains pour y croire. Certains jours, tout semble entrave. D’autres, en revanche, c’est simplement vrai. Qui est l’objet du délit sinon celui qui vit ? Tout le monde le montre du doigt, bête étrange, et qui pense. L’existence est le front d’une guerre binaire où s’affrontent l’expérience et le code.

15.2.21

N’est-ce pas d’une cohérence quasi paranoïaque que notre époque, laquelle haït de toutes ses forces la nature, soit en même temps profondément obsédée par elle ? — Est-ce que c’est ce que tu vas écrire aujourd’hui dans ton journal ? — Eh oui. Pourquoi pas ? — Non, je ne sais pas, je me disais que tu pourrais parler d’autre chose, être un peu moins, enfin, je ne sais pas, un peu plus… — Bien sûr. Faire comme les autres, faire comme tout le monde : « Dîné à la Coupole avec Cioran. Quelle vivacité d’esprit ! Si seulement il n’était pas mort, le pauvre. » Mais non. D’une part, je ne connais personne, et puis tous les restaurants sont fermés. — Tu fais le malin, mais ce n’est pas drôle. — Je ne cherche pas spécialement à être drôle. Tous les matins, je lutte contre moi-même, contre le monde, contre l’écriture même. — Tu n’as pas l’impression de te répéter ? Je suis sûr que tu l’as écrite au moins dix fois, cette phrase. Alors que, d’une part, elle est fausse, et que, d’autre part, si elle était vraie, ce serait une phrase de poseur ridicule. — Je ne vois pas où tu veux en venir. — Nulle part. J’essaie simplement de te faire remarquer un certain nombre de choses. — Selon toi, il faudrait que je change, si je comprends bien. Il faudrait que je m’oppose à mon meilleur jugement, c’est ça ? C’est vrai, après tout, pourquoi s’efforcer de dire la vérité, pourquoi la chercher, pourquoi ne pas faire comme tout le monde ? — C’est quoi ton problème avec tout le monde ? — Aucun. Je regarde la réalité en face, c’est tout. Et puis, arrête de t’opposer systématiquement à moi. C’est lassant et ça ne mène à rien. — Je ne m’oppose pas systématiquement à toi. — Mais bien sûr que si ! Tu ne fais que ça. Sans même prendre la peine de lire ce que j’ai écrit. Tu arrives avec ton assurance de redresseur de torts imbu de lui-même et tu m’assènes tes convictions déguisées en conseils bienveillants. — Ce n’est pas la peine d’être agressif. Je ne voulais pas être désagréable, tu sais. C’était simplement une question que je me posais. Fais comme tu veux. — Alors, laisse-moi écrire. — Vas-y. — Mais c’est trop tard, j’imagine. L’idée est passée. Ou du moins la forme qu’elle avait quand j’ai eu l’idée de l’écrire. Est-ce que je n’aime rien ? Ou est-ce que les objets que j’aime, que je pourrais aimer si je les rencontrais, ne sont pas de ce monde, un peu comme quand je me dis que je n’ai pas les moyens matériels de mes goûts esthétiques ? Mais s’ils ne sont pas de ce monde, de quel monde sont-ils ? C’est bien le problème. Je n’ai pas envie de faire partie du camp des perdants. Et pourtant, je sens bien que c’est le mien. Je ne l’ai pas choisi, je préférerais appartenir à l’autre camp, mais c’est ici que je me trouve, contre ma volonté, contre mes désirs, parmi tous ceux que l’histoire oublie et dont l’image s’efface toujours un peu plus vite. Et n’est-ce pas normal que l’histoire oublie toujours plus de monde ? Il n’y a pas de place pour le souvenir de tous. Il faut faire des choix, éliminer les autres versions du monde pour n’en conserver qu’une, qui donnera l’illusion d’un monde cohérent. Pourquoi pas ? Je ne suis pas contre cette idée. Non, j’aurais simplement aimé faire partie de l’autre camp. Ou plutôt, que l’autre camp, le camp des gagnants soit différent de ce qu’il est dans cette version-ci du monde parce qu’alors, dans cette version-là du monde, j’aurais pu en faire partie. Peut-être suis-je trop fatigué, raison pour laquelle je raconte n’importe quoi. Je n’ai pas dormi comme je le voulais cette nuit. Je n’ai pas la sensation que le sommeil m’a apporté ce dont j’avais besoin. Le repos. La paix. La clarté. La joie. Depuis que je me suis levé, et même avant, je crois, je pense à aller courir. Seul moyen de remettre de l’ordre dans ces idées qui habitent mon corps ou du moins d’opérer sur elles une manière de sélection accélérée : celles qui ne résisteront pas, j’en serai débarrassé. Et puis, si c’est moi, qui ne résiste pas à l’effort, le problème sera définitivement réglé. Enfin, allais-je ajouter, mais à quoi bon cette remarque désespérée ? Tu crois que les choses ne sont pas suffisamment évidentes comme elles sont. Je vais aller courir. Mais d’abord, je vais passer l’aspirateur. Les idées seront peut-être plus claires après. Après, on verra.

14.2.21

Fragments de rêves. Bribes bizarres. Des sentiments s’entrechoquent et résonnent d’un son vide. Intérieur. Est-ce que j’ai ma place quelque part ? Ou suis-je conduit vers une forme de nulle part ? Tout le monde semble avoir une idée fixe, bien à soi. Et moi ? Si l’on me posait la question, je répondrais le plus simplement du monde : même Dieu aurait pu être quelqu’un d’autre. Tout peut changer. Alors pourquoi s’imagine-t-on chaque fois vivre quelque moment définitif ? J’observe des voiles sur la mer plate, blanches. Le vent fait osciller doucement les branches. Le gris du ciel par endroits est troué de lumière. Y a-t-il un endroit sur terre que je pourrais aimer sans faille, sans distance, faire un avec le paysage au point que nous confondrions l’un et l’autre, fondrions l’un dans l’autre ? Mais pourquoi faudrait-il que je disparaisse ? Je concentre mon attention sur mes cuticules, tire sur un bout de peau avec les dents, m’arrête avant le premier sang. Il y a une tache plus claire sur le mur en face. Je voudrais la trouver belle, mais n’y parviens pas. Pas sa faute ni celle du blanc (encore), mais de ces textures hideuses, reliefs absurdes à la surface de la chose. D’où vient cette fascination pour la laideur, le kitsch, tout ce qui défigure un espace, brise un moment, rompt un équilibre ? La bêtise — le versant moral de la laideur (tout comme la laideur est le versant esthétique de la bêtise et le kitsch, en quelque sorte, le nom de l’ensemble que les deux forment) — la bêtise est une espèce invasive : il semble qu’elle finisse toujours par sembler normale alors qu’elle est l’origine du mal, la cause de l’absence de tout progrès esthétique et moral. Nous pourrions faire mieux, tellement mieux. Or non Nous sommes là, prisonniers de nos intérêts limités, rejouant sans cesse des saynètes obsolètes, mais confortables ; il suffit de se laisser faire. Pas la peine de penser. Variations sur des thèmes convenus. Je ferme les yeux un instant, respire calmement. Demain s’envisageant comme aujourd’hui, d’où vient que nous continuions de nous lever avec chaque matin ?

13.2.21

Mon défaut : difficulté à m’obséder. Je vois n pistes à suivre, mais je ne parviens, il me semble, à creuser assez profond le sillon d’aucune. Impression de me disperser dès lors. Ce qui ne signifie pas que je n’accomplisse rien. Ce n’est pas ce défaut que je pointe du doigt. Non, je viens de finir le Β des ruissellements (Nelly l’a lu hier soir et, ce matin, elle m’a dit qu’elle l’avait trouvé très beau), donc, ce n’est pas que rien de ce que je fais n’aboutisse qui me pose problème, mais plutôt ceci que je sens bien qu’il faudrait que j’avance dans quelque chose jusqu’à parvenir à l’impression d’être allé au bout de cette chose. « Mais cela ne ferait-il pas de toi un spécialiste ? » Je ne le crois pas. Ce que je recherche, ou non, disons-le plus exactement : ce qui me semble-t-il me fait défaut, ce n’est pas une expertise, c’est même quelque chose qui se tient probablement du côté opposé de l’échelle (pourquoi cette expression ?) de l’échelle qui sépare l’expertise de ce que je recherche. Ce que je recherche, c’est une discipline. Discipline : combien de fois ai-je abordé cette question dans ces pages ? Aucune idée. Trop souvent ? Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais peut-être faut-il apprendre à voir les choses différemment. Peut-être que, face à ces toutes ces directions que je trouve devant moi, je cherche un lien, et peut-être y a-t-il un lien. Mais est-ce que je le perçois ? Est-ce que je le perçois inconsciemment ? Qu’est-ce que cela voudrait dire de percevoir un tel lien inconsciemment ? Est-ce la bonne question ? Je cherche une direction et je me retrouve avec des questions. Pas de réponse. Les réponses ne sont pas pour moi. Vraiment ? Je m’arrête quelques minutes pour passer l’aspirateur. Si au lieu de toujours poser questions, j’apportais des réponses, j’aurais sans doute plus de lecteurs, mais je m’éloignerais d’autant de la vérité. Comment faire alors pour avoir des lecteurs et s’approcher de la réalité ? Ce secret, le bruit de la machine ne me l’a confié. 

12.2.21

Couru 5×9=45 kilomètres cette semaine. Les 2 ou 3 derniers dans une sorte d’épuisement, comme si j’étais en train de me vider de moi-même, à la fois délicieuse et douloureuse. Vers la fin de la matinée, apercevant la teinte blond décoloré de la vendeuse de la boulangerie, j’ai fait demi-tour. Pas envie d’avoir ce genre de relations avec le monde. Enfin, le monde. Avec Marseille. Même si, du point de vue de la ville où l’on vit, c’est à peu près la même chose. Marseille : antique cité grecque devenue dépotoir peuplé d’êtres vulgaires et imbéciles, qui ravage avec une détermination infaillible son territoire sublime. Toutes les fins d’après-midi, allant chercher Daphné à l’école, je contemple le spectacle de cette salissure généralisée. Comment peut-on à ce point détester son monde ? Comment peut-on à ce point se détester soi-même ? Emballages macdos partout qui jonchent le sol de leur présence répugnante. Goût de vomi dans la bouche rien qu’à la vue. Le quoi de la consommation épouse à la perfection le comment d’elle-même. Tout semble chaotique, mais tout est en ordre. Malade, certes, mais en ordre. Est-ce que j’exagère ? Évidemment. Et pourtant, cette exagération offre une description adéquate de la réalité. Vérité du paradoxe. Gris. Le vent souffle. Regardant par la baie vitrée, je me demande si cette forme rouge que j’aperçois à la fenêtre de l’autre côté de la rue est un être humain ou un mannequin. Descartes chez les Marseillais. Je vais faire autre chose. Quand je reviens, elle a bougé. Être humain, ma sœur, ma voisine. Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, pensant à quelque chose d’autre, je me suis demandé si le besoin de parler était inversement proportionnel à l’intérêt de ce que l’on a à dire. Et, me suis-je dit ensuite, peut-être que si un écrivain peut se passer de parler à ses semblables (qu’ils soient écrivains ou non), c’est qu’il est l’auteur de sa propre langue, qu’il est toujours dans le langage, qu’il n’en est pas coupé, qu’il ne s’en sert pas comme d’un simple outil pour dire quelque chose à quelqu’un, faire faire quelque chose à quelqu’un, il n’y a pas de distance entre l’écrivain et le langage. D’où la bizarrerie de toutes ses théories de l’ineffable, m’a-t-il toujours semblé, l’ineffable de quoi ? Je me confonds avec le langage : nous ne sommes qu’un. Je peux me passer de parler à quelqu’un, mais si je perds mon langage, je disparais. Pensées décousues. Peut-être pas. Je dirais plutôt : pensées cousues comme on pense, comme on respire, comme on vit. Désordre, mais en harmonie. Sain.

11.2.21

L’Occident est une province de l’Amérique. Corollaire de la proposition : nous, les Occidentaux, nous sommes tous des dominés. Au sens politique, toutes les questions sont secondaires par rapport à celle-ci : comment se libère-t-on de cette domination ? À laquelle question il faut bien ajouter : le peut-on seulement ? Car rien ne prouve, en effet, qu’il soit possible, dans les conditions actuelles, de se libérer de cette domination qui, d’une façon ou d’une autre, que cela nous plaise ou non, choque ou non notre bon gros sens moral, semble acceptée par l’immense majorité de la population. J’entends par là : la domination n’est pas vécue comme telle, mais comme librement choisie par les individus. Lesquels individus n’ont donc pas conscience d’être dominés, mais s’imaginent tout au contraire que leur mode de vie, la façon dont ils s’expriment, ce qu’ils consomment, c’est eux qui le choisissent librement*. Or, sans conscience de la domination, il ne saurait y avoir de libération possible. L’émancipation présuppose la connaissance de l’assujettissement. C’est-à-dire : des mécanismes par lesquels nous sommes déterminés à agir, penser, sentir, parler, etc. Le paradoxe n’est-il pas cependant que, pour avoir conscience d’être dominé, il faut déjà avoir cessé de l’être ? Ou plutôt, cette proposition, il faudrait la formuler ainsi : avoir conscience d’être dominé, c’est déjà commencer de ne l’être plus. Et à l’objection selon laquelle personne ne voudrait être dominé, répondre que oui, la domination procurant un confort dont la conscience d’être dominé nous ampute, tout le monde veut l’être en réalité : le sentiment d’être heureux est plus grand chez le dominé qui n’a pas conscience de l’être que chez celui qui a conscience de l’être, sentiment illusoire, certes, mais réel puisque c’est un sentiment, tel est au fond le même paradoxe décliné autrement, paradoxe contre lequel on finit toujours par se fracasser la tête. Que, dans les conditions actuelles, une situation inique et insupportable ne puisse pas être transformée, c’est cela qu’on appelle une époque. Qui, pour un temps du moins, le temps qu’elle dure, ajouterais-je si cela n’était pas totalement tautologique, constitue un horizon indépassable pour l’immense majorité des individus vivant à ce moment-là de l’histoire. D’où, sans doute, la nécessité de la patience, conçue non comme une attente interminable, mais comme un temps d’élaboration nécessaire. Avant que quelque chose se passe, en effet, il faut bien inventer ce quelque chose qui se passera.
Yeah girl ! crie ainsi en guise de félicitations la mince à la grosse à qui elle fait faire de désespérés exercices d’amaigrissement. Ouais fille ! lui semblerait ridicule et n’exprimerait pas le même contenu que le Yeah girl !qu’elle recrache dans une langue qu’elle ne maîtrise que de façon approximative. C’est d’ailleurs parce que sa maîtrise des langues (sa langue “maternelle” aussi bien la langue des échanges) est approximative qu’elle s’exprime de la sorte. Elle parle la langue maladroite des esclaves.

10.2.21

Qu’attendre d’une époque, faudrait-il se demander, oui, qu’attendre d’une époque dont les maux auraient entre autres pour noms dépressionobésitéanorexie ? Et dont les membres seraient ainsi en premier lieu des patients, pas des sujets, ni des individus, non, des choses en souffrance qui cherchent désespérément dans des techniques thérapeutiques la solution à tous leurs problèmes ? Mais, faudrait-il ajouter, plutôt que d’attendre quelque chose d’elle, et comme il n’est pas possible d’en prendre congé, après tout, tous autant que nous sommes qui vivons ici et maintenant sommes des membres de cette époque et nous ne pouvons pas nous en désolidariser complètement, au lieu d’attendre quelque chose de l’époque, ne faudrait-il pas lui opposer une infinie fin de non-recevoir afin de faire entendre cette déclaration selon laquelle (c’est moi qui déclare) entre elle et nous, il ne saurait y avoir nulle communauté réelle, seulement une cohabitation forcée qui s’achèvera tôt ou tard puisque, et elle et nous, nous sommes mortels ? Abstrait décret peut-être, mais qui peut se comprendre en un sens plus concret que voici : la thérapie dont nous avons besoin, ce n’est chez quelque technicien du bonheur, du corps et de ce que l’on met dedans que nous sommes susceptibles de la trouver, mais en nous-mêmes. Ou mieux (puisque cette métaphore spatiale peut prêter à confusion) : c’est à nous-mêmes qu’il nous faut la donner. Nul spécialiste n’aura jamais le dernier mot sur nous puisque, en tant que nous sommes, nous sommes inépuisables. Il est possible, d’ailleurs, que ce dernier mot n’existe pas, et ce doit être un présupposé de notre thérapie : nous devons inventer nos propres méthodes d’enquête et de résolution des problèmes et ne pas confier des événements si uniques et si profonds que nos existences à ceux qui font profession de nous fournir des solutions clefs en main. Comme on ne peut pas détruire l’époque sans se détruire soi-même par la même opération, entreprenons de saper avec méthode et détermination les fondements mêmes de cette époque où nous avons vu le jour, mais ni par espoir d’une jouissance destructrice ni par esprit de système (par définition, notre époque serait ce qui est haïssable), parce que cette époque fait tout pour nous empêcher de nous atteindre nous-mêmes en nous enjoignant de résoudre des problèmes qui ne sont pas les nôtres, mais ceux de cette époque à laquelle, si nous nous efforcions d’être ou de devenir ou de chercher à être ce que nous sommes vraiment, ce que nous désirons devenir, l’autre que nous ne sommes pas encore mais que nous aimons déjà, bref, si nous faisions cet effort, nous nous découvririons essentiellement étrangers. Entre elle et moi, il faut choisir.

9.2.21

Si le monde dans lequel tu te trouves enfermé est invivable — c’est-à-dire : si le caractère invivable du monde te donne le sentiment d’y être retenu prisonnier, sans possibilité de t’en échapper ­—, le meilleur moyen de survivre n’est certainement pas de chercher à t’en accommoder, à te le rendre plus agréable, plus confortable. On n’aménage pas le mal-être. Toutes les tentatives pour faire en sorte que les choses n’aillent pas trop mal n’aboutissent jamais qu’à une seule chose : une folie qui s’ignore. On croit maîtriser la situation en se créant des manières d’échappatoires (j’arrête quand je veux, se dit la conscience), on croit la dominer en la tournant en dérision, on se croit supérieur en affichant une forme de supériorité, mais on n’en est jamais que plus dominé, plus esclave. Plus esclave que l’on ignore, donc, que l’on est un esclave. Plus malheureux que l’on ignore que l’on est malheureux. En un sens, une conscience qui ne serait pas triste ne serait pas une conscience, rien qu’une caisse enregistreuse incapable de se rendre compte jamais qu’elle est pleine d’un vide incorrigible. Est-ce que donc il faut être triste ? Probablement, oui. En ce sens précis : il faut être triste pour être joyeux. Le bonheur n’exclut pas le malheur ; il le contient. Pour dire les choses de façon schématique : on est heureux quand la joie contient la tristesse, malheureux quand la tristesse contient la joie. Le bonheur n’est pas une forme de la connaissance, il la présuppose. Les imbéciles heureux ne sont pas heureux, ce ne sont que des imbéciles qui s’imaginent être heureux. Et c’est cet imaginaire factice qui les rend malheureux. S’imaginant heureux, ils font leur malheur. Bien entendu, mais alors que faire ? Ne pas être las de s’étonner devant la bêtise de la vie sociale. Quand on cesse de s’en étonner, on commence à la tolérer, à la trouver normale. Il ne faut pas être fatigué. La fatigue, si détourné que ce chemin puisse sembler, la fatigue conduit au malheur. Il faut se faire résistant. Affronter les choses comme elles sont. Bêtes, grossières, laides. Ce n’est pas le fait de les voir comme elles sont qui rend malheureux, mais le fait de s’habituer à elles — l’habitude les rend normales, et la norme les transforme, les convertit en leur contraire. Une fois que l’on s’est habitué aux choses, elles n’apparaissent plus telles qu’on les percevait avant, quand on ne s’était pas encore habitué à elles, quand on n’était pas encore fatigué ; une fois que l’on s’est habitué aux choses, elles semblent intelligentes, fines et belles. La vie sociale n’a pas changé — aucun progrès moral n’a été accompli, pas plus que le monde n’est devenu meilleur —, mais nous, oui, nous avons changé : nous sommes moins forts, notre regard est moins précis, nos exigences plus molles. Déjà, nous prenons un mot pour un autre, une forme pour une autre, une chose pour une autre. Le réel s’éloigne alors même que nous nous imaginons adhérer à lui. Nous le quittons sans adieu ni possibilité de retour. Comment retournions-nous à lui si nous ne savons pas que c’est chez nous ?