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8.1.20

Devant les carnets, cahiers, pages, textes, notes, et caetera et caetera qui sont archivés dans l’appartement familial où j’étais seul en ce début d’après-midi, et que j’ai regroupés après être allé voir mon père à l’hôpital parce que je craignais en avoir perdu certains, un grand cahier mauve où je me souvenais avec précision que j’avais pris des notes sur Ludwig Wittgenstein en vue de la rédaction d’un mémoire de même qu’une espèce de carton à dessins à motifs écossais tirant sur le rouge passé contenant divers papiers dont un mouchoir sur lequel j’avais écrit à Prague au café Kolonial en face du cimetière juif à la fin du siècle dernier, c’est ce que j’ai découvert l’ayant oublié sans le lire pour autant, ne voulant pas consulter ces archives seulement les rassembler pour ne pas les égarer, j’ai repensé à ce que j’avais dit à Nelly, le matin même, après être allé courir et avant de prendre la voiture pour aller voir mon père à l’hôpital, je lui avais dit que ce n’était pas la peine de se donner trop de mal pour essayer de publier les nouvelles que j’ai écrites parce que je suis à des années-lumière de ce qu’on écrit aujourd’hui, remarque qui n’était pas sortie de nulle part au sens absolu, qui ne tombait pas du ciel comme un astéroïde qu’aucun radar n’aurait détecté, mais suivait du fait que j’avais feuilleté des livres que Nelly s’apprêtait à poster dans le cadre de son métier, feuilleté, c’est un bien grand mot, effleuré plutôt, senti, en quelque sorte, on peut dire que c’est ce que j’ai fait, humé, enfin, j’avais estimé ces livres et je m’étais dit que, vraiment, je n’avais rien à voir avec cette littérature, c’est-à-dire la littérature qu’on publie en France aujourd’hui, raison pour laquelle, c’est probable, moi, plus personne ne veut me publier en France aujourd’hui, je suis à des années-lumière de ce qu’on publie en France aujourd’hui, en tout cas, c’est là-bas que je me sens, loin, très loin d’ici, alors que je me suis senti près, très près de ces documents écrits par quelqu’un que je ne suis plus vraiment depuis tout ce temps, quelqu’un qui ne vivait pas la vie que je vis aujourd’hui et qui n’aurait sans doute pas voulu vivre la vie que je vis aujourd’hui, qui écrivait sans se demander s’il allait être publié ou non, sans se soucier du paysage littéraire français, comme on dit, son paysage littéraire à lui étant à des années-lumière, à cette époque-là, déjà, à des années-lumière du paysage littéraire français, loin, très loin, dans la Mitteleuropa, peut-être, mais dans un pays inexistant surtout, je crois, un pays dont je m’efforce toujours, autant que faire se peut, de dresser la carte, devant ces carnets, cahiers, pages, textes, notes, et caetera et caetera, même si je ne les ai pas relus, même si je ne m’en souviens pas, si je ne me souviens pas de ce qu’ils contiennent, j’ai eu le sentiment d’une grande continuité, qui mène peut-être tout droit à l’échec, je suis en train d’en faire l’expérience, mais qui est tout de même la continuité de ma vie, la seule continuité qu’elle connaisse, vie qui commence dès lors à la fin du siècle dernier et continue jusqu’à Dieu sait où, jusqu’à Dieu sait quand, devant ces carnets, cahiers, pages, textes, notes, et caetera et caetera, me suis-je mis à penser à tout cela à cause de l’hôpital, à cause de la mort inéluctable, je ne sais pas, ce que je sais, c’est que je me suis demandé pourquoi je les archivais ainsi, tout comme je peux me demander pourquoi j’archive tout ce que j’archive dans cette grande boîte dans un placard de l’appartement où nous vivons, pourquoi je fais tout ce que je fais, pourquoi j’écris tout ce que j’écris, pourquoi je continue alors que tout semble indiquer qu’il faut arrêter, pourquoi, oui, pourquoi, pour la postérité — quelle postérité ?

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7.1.20

On ne parle que de soi. Et quand je dis on, je me compte dans le lot, évidemment. Je ne m’exclus pas de mes remarques, sinon que vaudraient-elles ? On ne parle que de soi. Peut-être est-ce là, dans cette innovation qui est devenue une habitude avant de devenir une manie, peut-être est-ce dans ce phénomène qu’il faut situer l’origine de la catastrophe ? Quelle catastrophe ? Regarder autour de soi. Comme on ne parle que de soi, on interprète mal les signaux qui nous sont adressés, on les comprend de travers. L’autre jour, je crois que c’était dimanche, nous étions en train de revenir de la plage pour aller voir mon père, que j’allais conduire ensuite à l’hôpital, j’ai croisé une jeune fille sur la Corniche qui ressemblait à Greta Thumberg, elle était coiffée comme elle. Le problème — bon, ce n’est pas un problème, il n’y a pas de problème. Simplement des significations qu’on interprète mal. Affaire de déguisement. On parle de soi et on se déguise, on se donne des airs, des apparences. Alors que ce n’est pas de cela dont il s’agit. À qui la faute ? En ce moment, je lis Pascal, avec fascination. Il paraît que l’édition dont je dispose n’est pas la bonne (les fragments ne seraient pas dans le bon ordre — quel est le bon ordre ?), mais cela ne me dérange pas. Après tout, c’est un texte ouvert. Il peut être lu dans tous les sens, dans le désordre tout comme le mauvais ordre. J’assiste médusé à la destruction méthodique de l’Humanité. Gigantesque patience de la réduction au néant du moi. Spectacle terrifiant. Et pourtant. Pourtant quoi ? Comment faire l’économie d’une telle remise en question. Le problème, c’est ce que je crois, le problème, c’est que, quand même on aurait résolu tous les problèmes, on n’aurait résolu aucun problème, on n’aurait pas résolu ce problème qui consiste à savoir que faire de soi, qu’est-ce que ce moi qui parle tout le temps, qui est tout le temps là tout en n’existant probablement pas ? Quand même on aurait résolu tous les problèmes du monde, on ne saurait pas quoi faire du moi. Alors, c’est peut-être par là qu’il faudrait commencer, recommencer, de là qu’il faudrait partir, de cette gigantesque enflure qui nous fait agir. Pourquoi, sinon, les jeunes filles se coifferaient-elles comme Greta Thumberg ?

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5.1.20

Il y a toutes les raisons du monde de déprimer un dimanche matin. Et quelquefois, même, ces raisons sont de bonnes raisons. Mais est-ce une raison pour déprimer ? Est-ce que je serais plus heureux si, par exemple, j’écrivais toujours le même livre, toujours le même format, pour raconter toujours la même chose, satisfaisant ainsi aux exigences de la niche dans laquelle j’aurais trouvé refuge pour exister malgré les aléas de l’existence, du temps qui passe, de l’état du monde, de la décrépitude de tout, à commencer par moi-même — quoiqu’il arrive, tous les deux ans, publier la même chose, infatigablement ? Je serais plus connu, gagnerais plus d’argent (ce qui n’est pas difficile à l’excès), aurais le sentiment d’exister plus, le genre d’existence sociale via laquelle on peut être invité à la maison de la poésie ou de n’importe quoi pour lire des pages de son livre en compagnie d’un guitariste raté qui fait des boucles avec sa petite pédale pour faire des boucles, histoire d’avoir l’impression d’être une rockeuse ou un rockeur, et j’habiterais dans un quartier de Paris dont je pourrais faire la géographie, Joyce-Ersatz, quoi ; mais est-ce que cela aurait le moindre sens ? Poser la question, ce n’est pas toujours y répondre. A-t-on idée d’exister un dimanche matin ? De faire quelque chose plutôt que rien. On devrait se contenter de rien. Sous-marin de l’être. Plongée ontologique. Mais non. J’aurais dû continuer de lire Pascal au lieu de perdre de mon temps sur Facebook. J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, loin de Facebook. Comment se fait-il qu’ayant commencé à lire Leibniz, je me retrouve à lire Pascal ? Suite antilogique. Rebrousser chemin. Question qui n’intéresse personne. Le voilà, le 0,0001% ; les voilà, les happy few — ils sont personne. Au lieu de lire Pascal, je suis allé sur Facebook. Et je me suis mis à déprimer. Suite logique. Pourquoi Unetelle a ça alors que moi, je n’ai que ça. Pourquoi les autres ont plus de choses que moi ? Pourquoi est-ce que j’en suis réduit à être dans cet état alors que d’autres sont dans un autre ? Pourquoi n’ai-je aucun succès alors que d’autres en ont (ne serait-ce qu’un peu, un tout petit peu plus que moi) ? J’aurais mieux fait de continuer à lire Pascal. Pascal qui a bien connu ça, dont la vie est là : de Paris et son char tiré par six chevaux à Port-Royal-des-Champs et la solitude sublime de la vallée de Chevreuse. J’aime tant, cet endroit, la vallée Chevreuse, Port-Royal-des-Champs. C’est une manière de signe du destin, j’en ai la conviction, que Daphné soit née à Port-Royal. Où sinon là ? Suis-je Janséniste ? Mais le Jansénisme n’existe pas. Comment être un xiste quand le xisme n’existe pas ? Il faut commencer par croire en Dieu. Vaste sujet. Faut-il donc consacrer son dimanche matin à dresser la liste des questions qui n’ont pas de réponse ? Faut-il donc consacrer son dimanche matin à se fracasser la tête contre les murs ? Exercice de patience. Exercice de destruction. On trouve toujours quelque chose à faire pour s’occuper. Au lieu de se suicider, aller à la plage, au soleil de l’hiver. Au Musée des Beaux-Arts, on peut voir un tableau de Valère Bernard, peintre marseillais membre du Félibrige, qui s’intitule Au cagnard et figure deux personnages contre un mur au soleil. Pauvres et magnifiques. Ce tableau est trompeur — ce n’est pas l’échec du tableau d’être trompeur, je pense que c’est tout le contraire, il montre la tromperie — parce qu’il y a un contraste saisissant entre la pauvreté des figurés et la beauté claire, translucide de la lumière. Gros manteaux, casquette, foulard noué sur la tête, c’est indiscutablement l’hiver. Le tableau est coupé en trois : sa droite qui tient le mur sur le fond duquel se détachent les personnages et sa droite qui est elle-même coupée en deux : en bas, la mer, le port avec ses bateaux, la ville sur la colline au-dessus qui monte jusqu’au ciel, bleu pur, immaculé. Un bleu qui est à peine plus foncé que le bleu de la mer, mais n’est pas le même pour autant — différence qui n’est probablement pas sans portée symbolique. Le personnage au foulard rouge regarde un point indéfini vers le bas, tandis que l’autre, le plus grand des deux, grosse barbe grise, de profil, tourne la tête vers le hors-cadre du tableau, le peintre et puis le spectateur, sans qu’on sache très bien s’il lui adresse un reproche, le défie ou lui signifie sa tristesse. Tout cela à la fois, certainement. Le bleu du ciel que j’ai pris en photographie, ce matin, ne souffrait aucun espace blanc. Il était total. Je n’y ai pas pensé sur le moment, mais c’était le même bleu que celui que j’avais pu voir, deux jours plus tôt, sur le tableau de Valère Bernard. Un bleu indifférent à ce qu’il se passe en-dessous de lui, qui ne renvoie rien, ne répond pas, ne réconforte ni n’accable. Sans écho, parfait, muet — un bleu absent.

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4.1.20

De combien ma vie aurait-elle été plus facile si j’avais fait partie d’un groupe, d’une caste, d’une confrérie ? Je me pose cette question régulièrement, peut-être pas régulièrement, il ne faut pas exagérer, mais il m’arrive de me la poser au gré de mes intuitions concernant les gens. J’ai de bonnes intuitions concernant les gens. Les erreurs que j’ai commises sont souvent venues de ce que je ne m’étais pas fié à mon intuition, que j’avais préféré écouter une autre version des choses que la mienne — alors qu’il ne faut pas. Il faut se fier à soi (à condition d’être fiable). Si j’avais fait partie d’un tout plus grand que moi, j’aurais passé des heures entières avec mes camarades, mes coreligionnaires, mes associés, que sais-je ? Confort douillet, même quand tu t’imagines que tu vas renverser l’ordre des choses. On est bien quand on est tous d’accord, pas vrai ? On est bien quand on pense tous la même chose. Généralement, on est d’autant mieux qu’on pense tous la même chose qu’une seule personne — un chef, qui a les idées et décide pour tous les autres. Les admirateurs de Debord, par exemple, feignent généralement d’ignorer que c’était un dictateur de poche, excluant les déviationnistes (le n° 12 de l’Internationale Situationniste comporte ainsi un chapitre consacré aux « dernières exclusions » — d’un comique aussi prononcé qu’involontaire). J’aimerais faire partie, c’est vrai, je le confesse, j’aimerais faire d’un club, mais personne ne semble disposer à me coopter, soit que je sois inacceptable soit que je sois parfaitement inconnu. À mon avis, les deux vont de pair. Mais tout le problème, sinon, c’est le dogme. Adopter une position et ne plus s’en défaire. Le monde est simple pour le dogmatique. Il est bête aussi, mais c’est un défaut dont les êtres humains s’accommodent facilement. Qui pense par soi-même ? Personne ou presque, sinon comment se ferait-il que, dans tous les camps et ô comble même dans le camp le plus grand de tous ceux qui ne pensent rien du tout, comment se ferait-il que tout le monde pense la même chose ? C’est comme ça, je pense, que j’ai perdu des amis : avoir eu le malheur de douter, de ne pas communier. Divergence vaut exclusion. C’est une règle de la vie idéologique. De combien ma vie aurait-elle été plus facile si je n’avais eu qu’un bout de mon cerveau ? Si je n’avais eu que 75 % de mon cerveau, ma vie aurait-elle été plus facile de 25 % ? 50 %, de 50 % ? Etc. jusqu’à zéro. Y a-t-il une loi de proportions inverses ? Je ne crois pas.  

Vent froid en bord de mer. Lumière pâle mais pâteuse, bleu épaissi par le blanc laiteux des nuages. Photographies ratées (la plupart), sauf deux portraits.

Comment faire voir ce que tu ne peux pas montrer ? Comment dépasser l’incommunicabilité, franchir le mur, bâti là, comme un frontière séparant nos langages ?

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1.1.20

Pourquoi est-ce que je continue ce journal ? Pourquoi est-ce que je continue de l’écrire ? C’est une question qui se pose, et pas à cause de la date, mais surtout à cause de la durée de la chose. Est-ce que je vais faire ça tout ma vie ? Mais pourquoi ? Ou pourquoi pas ? Pourquoi est-ce que je continuerais sans m’arrêter ? Mais aussi : pourquoi est-ce que je m’arrêterais ? Pas de solution définitive. Que des hésitations. Bon, donc, je fais quoi ? Rien ? Il y a quelques jours, je me suis dit que j’écrivais toujours de la même façon. Pas en général. Pas tous les livres que j’écris. Non, le livre que je n’écris pas, ce journal. J’ai eu l’impression que depuis un certain le style de ces pages était toujours le même. Ce qui n’est peut-être pas si grave que cela. Après tout, n’est-ce pas à cela même qu’on reconnaît un écrivain, à sa petite musique ? J’en ai déjà parlé. Est-ce à cela qu’on reconnaît un écrivain, à sa petite **** ? Cela, en revanche, je n’en ai jamais parlé. Ce que j’en pense ? Rien. Je me pose la question. En tout cas, me disant que j’avais l’impression de toujours écrire de la même façon, disons que ce n’était pas bon, ce n’était pas un compliment, au contraire. Grande lassitude. Pourquoi continuerais-je cette chose si c’est toujours la même chose ? C’est quoi, une chose ? Ne change pas de sujet. Sauf que c’est peut-être le même sujet. Bref. Pourquoi est-ce que je continuerais ce journal si c’était toujours le même journal ? Mais, si ce n’était pas toujours le même journal, ce ne serait pas un journal. Il faut toujours que tu fasses le malin, pas vrai ? Je préfère faire le mammifère malin plutôt que de pas manger de fer du tout. Dieu m’en est témoin. Il est ici présent. Brûle petite bougie. Plus guère (guerre !) que des restes d’huiles essentielles — citron, bergamote. Ah, bergamote : Dieu a compensé ton incomestibilité par la sublimité de ton parfum. Agrumes, mes amours. Tout se tient. Le masculin. Le féminin. Qu’est-ce que je vais écrire à présent ? Tout semble si présent, quelquefois, tout semble si absent, on dirait que c’est la même chose, vue d’une façon et puis d’une autre. Mais non. Vision aveugle.  

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30.12.19

Lumière d’hiver dans le jardin sur la colline des Lauves, pas pâle, transparente, sur laquelle les objets forment des tâches de couleur opaque, des aveuglements de la perception, le regard ne passant pas à travers. De colline, à dire vrai, il n’y en a plus, du bâti à la place, comme cette cité dont une partie du parking semble plus ou moins destinée à accueillir les véhicules des touristes avant la visite. Voiture désossée qui ne présage rien de bon. Grand retrait dans la courbe du trottoir pour laisser de l’espace aux autocars. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas faire semblant, on ne peut pas faire comme si l’environnement n’existait pas, on ne peut pas pénétrer dans l’atelier de Cézanne®, et faire comme si on y était, comme si on venait hanter son fantôme. L’expansion du monde, et le rétrécissement conséquent de cette partie de l’univers, a détruit l’atmosphère du lieu, qui n’est plus qu’un trompe-l’œil, destiné à faire accroire (make-believe) que rien n’a changé, ce qui est faux, évidemment. Reste donc, seule, la lumière, voir à travers le spectre ; il faut apprendre à voir le monde malgré le monde. Est-ce seulement possible ? Sur les photographies que j’ai faites du jardin de l’atelier de Cézanne®, on ne voit pas bien les petits édifices de béton qui surplombent la bastide qu’il fit construire. Les soleil tend à les effacer. Ils encerclent pourtant l’espace. Espace qu’ils détruisent. Pourquoi vit-on comme cela alors qu’on peut vivre autrement ? Pourquoi accepte-t-on de vivre comme cela alors que la preuve qu’il est possible de vivre autrement se trouve là, sous le bâtiment ? Est-ce que c’est cela, qu’on appelle le progrès ? Je fais cette description et pose ces questions parce que je voudrais écrire un livre sur Cézanne, j’ai envie d’écrire un tel livre, mais auparavant j’ai le sentiment qu’il faut que je réponde à cette question-objection. Comment écrire un livre sur Cézanne sans écrire un livre sur Cézanne® ? On ne peut pas faire comme si de rien n’était. (Formule dont l’étrangeté ne nuit en rien à sa vérité.)

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29.12.19

00:20. Je viens de finir la première version définitive des habitacles. Soit une version complète qui va pouvoir être lue et relue avant de parvenir à un état proche de l’achèvement du texte. Ou, du moins, un état proche de l’achèvement d’un moment du continu de l’écriture (quoi que cela puisse bien vouloir dire au juste). Fatigue au moment d’écrire le dernier mot. Le dernier mot étant bel et bien un mot. Même si ce n’est pas lui que j’ai écrit en dernier. C’est l’un des textes les plus courts que j’ai écrits et, pourtant, je crois que c’est l’un de ceux qui m’aura pris le plus de temps, demandé le plus d’efforts. Parce que j’ai dû renoncer à la facilité à laquelle on cède si vite (c’est-à-dire : sans même s’en rendre compte). Peut-être y a-t-il encore des traces de cette facilité, auquel cas il faudra que je m’efforce de les effacer, une fois de plus, sans répit, mais j’ai déjà lutté contre elle, supprimé des pans entiers du texte, détruit des parties qui ne parvenaient pas à supporter leur propre poids, qui n’étaient donc que lourdeur. Graisse. Il y a une recherche de la simplicité dans ce texte. Un désir de simplicité auquel j’ai tâché de rester fidèle. Simple ne voulant pas dire, ne voulant pas dire quoi, d’ailleurs ? Je ne sais pas. Simple voulant dire clair, la clarté étant l’instrument de la transformation — de soi, du monde, du langage. Je suis fatigué. Mais bien. Fatigué bien. Pas heureux. Je n’étais pas malheureux avant. Ou alors un peu plus heureux ? Je ne sais pas. Bonne fatigue. Tu vois ? Enfin, si tu ne vois pas, ce n’est pas grave. Il a fallu des creux et des vides pour écrire ce livre. Qui est un tombeau, aussi. Et qui répond à une question à laquelle, pourtant, il ne semble pas y avoir de réponse dans le livre. Un livre qui se déplie, s’enveloppe, se développe. Hier, chez lui à Arles, Pierre, à qui j’ai demandé de lire le manuscrit avant de l’envoyer à l’éditeur, me dit que ce livre est un tournant pour moi. (Est-ce le mot qu’il a employé, tournant, je ne crois pas, mais lequel alors ? je ne sais pas, un mot qui voulait dire cela, en tout cas, que j’ai interprété comme cela, en tout cas.) Oui, publiquement, c’en est un. Mais, en fait, j’ai toujours écrit ainsi. C’est même ainsi que j’ai commencé d’écrire (si l’on veut). Boucle bouclée ? Niet. Spirale, mec. Avance, monte, plus haut, avanti, semper.

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