comment 0

15.12.17

Hier, en traversant le parc qui se trouve derrière le musée d’art contemporain pour aller faire des courses au Carrefour, moins un parc en fait qu’un grand cabinet d’aisance à ciel ouvert pour les chiens pressés, les retraités qui jouent aux boules et les adolescents enfumés, j’ai cru voir mon double en passant. Comme je n’étais pas seul, évidemment, je ne suis jamais seul quand je traverse ce parc, il y a la faune que je viens de mentionner, mais je n’étais pas seul au carré, hier, j’étais suivi de près par un homme que je venais de dépasser, je ne me suis pas arrêté pour voir si je venais vraiment de croiser mon double, avais été victime d’une hallucination parfaite (même si le moment ne dura que l’espace d’une seconde tout au plus, je savais que mon double était habillé exactement comme moi, qu’il avait la même allure que moi, la seule propriété qui nous distinguait lui et moi, c’était que lui était fugace alors que moi, j’étais plus permanent, j’étais encore là, moi, qui pensais à lui cependant que lui n’était déjà plus là) ou avais simplement frôlé une faille spatio-temporelle, la porte qui s’ouvre sur une autre dimension où les événements de ce monde se passeraient exactement comme ici, mais dans les arbres. En effet, le double, j’ai omis de le préciser, s’il était exactement comme moi, semblait vivre dans un arbre. Or un arbre ne s’étend pas sur toute la durée de mon parcours, une portion seulement, de la taille d’un tronc, ou deux. Après avoir semé mon suiveur, pressant pour ce faire le pas, je n’ai plus pensé à mon double. J’ai pensé au Carrefour. J’ai pensé que je détestais ce genre d’endroits, la lumière, les gens, le bruit, l’espèce de chape musicale qui s’édifie au-dessus de ta tête à mesure qu’on s’en approche, la galerie marchande formant une sorte d’antichambre de l’enfer universel où sont diffusées des reprises acoustiques des Guns N’ Roses. Je déteste ce genre d’endroits, me suis-je dit, temples du capitalisme, temples de la société de consommation, temples du néant, oh, temples de malheur. Si tu les détestes tellement, Jérôme, pourquoi y vas-tu ? me suis-je rétorqué. À moins que ce ne soit mon double. Comment ? Je disais que mon double aurait pu me faire cette objection. Après tout, dans l’univers parallèle où évolue mon double, si tout se passe exactement de la même façon qu’ici, supposons qu’il en aille ainsi, qu’est-ce qui nous prouve que mon double pense la même chose que moi ? Même en supposant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, qu’est-ce qui prouve que mon double aurait les mêmes idées que moi sur ce qu’il vit ? Peut-être qu’il adore aller à Carrefour. Peut-être du moins qu’il n’en fait pas toute une histoire, lui, d’aller à Carrefour, peut-être qu’il se contente d’y aller, d’acheter ce qu’il est venu acheter, disons un presse-agrumes, de la bière belge et des pistaches, drôle de panier, mais passons. Mon double pourrait par conséquent avoir des idées diamétralement opposées aux miennes quant à ce que je vis. Ainsi, me croisant dans le parc qui se trouve derrière le musée d’art contemporain, prenant la même direction que moi, m’entendant comme je l’ai vu, à la dérobée, pester contre Carrefour, peut-être se dirait-il qu’il ne manque pas d’air celui-là, comme s’il y avait des gens qui aimaient vraiment aller à Carrefour, alors écoute-moi, soit tu y vas et tu nous épargnes tes commentaires pesants sur le capitalisme et la société de consommation, soit tu vas voir ailleurs parce que tu fatigues tout le monde, enfin, moi, tu me fatigues. Vous cherchez quelque chose, Monsieur ? Pardon ? Oui, vous parlez tout seul dans les rayons. Généralement, quand on parle tout seul dans les rayons, c’est qu’on cherche quelque chose, quoi. Ah oui. Je cherche un presse-agrumes. Juste à côté des machines à café. Ah, merci. Je vous en prie. J’ai choisi un presse-agrumes, je suis allé chercher les bières et les pistaches (je sais dans quels rayons on les trouve) et je me suis dirigé vers la caisse libre-service pour minimiser les risques d’interactions avec mes semblables et, par là même, avec un éventuel double. Mais en faisant la queue, je me suis dit que j’avais sans doute raison : mon double ne pense peut-être pas les mêmes choses que moi. Après tout, c’est mieux, non ? À quoi sert d’avoir un double s’il est exactement comme soi ? Si l’autre est exactement comme le soi, c’est un soi-même, le même soi, mais pas en soi, et comme j’ai déjà fort à faire avec moi-même, les voix dans ma tête, les dialogues assommant que rien n’interrompt jamais, pas même le sommeil, quitte à avoir un double, autant qu’il soit différent de soi, ça me fera quelqu’un à qui parler. Certes, Jérôme, mais un double qui ne serait pas en tout point identique à toi, ce ne serait pas un double, mais un autre. Absolument. Sauf qu’un double, même en tout point identique à moi, est déjà un autre. C’est une question numérique pas sémantique. J’en étais là de mes. De mes quoi ? Je ne sais pas quoi. Quand j’ai entendu une voix qui criait : Oh jeune, mèfi ! Hein quoi ? Je suis sorti de mes je ne sais pas quoi et je me suis aperçu que j’étais en train de traverser un champ de boules. Ce qui est bien plus dangereux encore qu’un champ de mines (je dis cela en toute ignorance de cause, n’ayant jamais traversé un champ de mines) parce que les boules volent, gaussiennes ou sinusoïdales, si on veut. Eh ouaïe, tu vas te prendre une boule, gari ! Franche hilarité des boulistes. Je me suis confondu en excuses et j’ai passé mon chemin. Fuyons le danger, mon cher, fuyons ! J’ai continué ma route jusqu’à quelques pas de l’endroit où j’avais croisé mon double à l’aller. Je me suis dit Jérôme, fais bien attention, il est fort possible que tu aies imaginé tout cela, mais il est possible (moins probable, peut-être, mais tout à fait possible) que tu sois passé en réalité devant une porte qui ouvre sur l’univers parallèle où vit ton double et que ce dernier t’attende de pied ferme pour avoir une petite explication avec toi. Je me suis armé de courage et me suis dirigé vers l’endroit en question. En arrivant devant, j’ai vu mon double. Il était là en tout point semblable à moi. Quand je levais le bras, il levait le bras. Quand je m’accroupissais, il s’accroupissait. Quand je tirais la langue, il tirait la langue. Quand je sautais en l’air en ouvrant grand la bouche, il sautait en l’air en ouvrant grand la bouche. Quand je fermais les yeux, je ne sais pas ce qu’il pouvait bien faire, je ne le voyais pas, ayant les yeux fermés, mais je supposais qu’il devait fermer les yeux lui aussi. Tout comme moi, mais inversé. J’ai été un peu déçu qu’il manque à ce point de personnalité, mais que peut-on attendre d’un reflet dans un miroir ? J’ai haussé les épaules et j’ai passé mon chemin. Ce n’était pas la peine d’enquêter plus avant, je n’avais affaire qu’à un vulgaire miroir. Je me suis remis en route pour rentrer chez moi. Un peu plus loin, j’ai vu qu’il y avait un autre miroir. Peut-être quelqu’un l’a-t-il déposé là ? me suis-je dit. Mais je n’avais pas envie de le savoir. Dans le parc derrière le musée d’art contemporain, il était tout à fait probable que quelqu’un se soit pris pour une version povera de Robert Smithson. J’eus préféré qu’il s’abstînt, me dis-je, je ne me serais pas pris la tête en allant chez Carrefour.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.