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8.7.18

Tout à l’heure, après avoir perdu deux jours de ma vie dévoré par des moustiques porteurs de maladies exotiques mortelles — stigmates aux chevilles et aux poignets, coudes, sur les cuisses, les mollets, le cou et jusques au niveau du front, partout, putain, ils m’ont piqué partout ! —, j’ai pris la voiture pour aller quelque part. Mais très vite la question s’est posée de savoir où aller. Et la réponse est venue aussi vite que la question s’était posée : nulle part. Je n’ai nulle part où aller, me suis-je dit, et c’est embêtant, quelquefois. Quand on aurait besoin de voir quelqu’un, par exemple, mais qu’il n’y a personne. P E R S O N N E. Est-ce ainsi qu’on s’aperçoit qu’on est tout seul ? Peut-être. J’ai roulé pendant une heure dans Marseille et, vers la fin de la traversée de P E R S O N N E, j’ai remonté l’avenue de Hambourg jusqu’à je ne sais pas trop où, moment où j’ai croisé des policiers armés devant leurs fourgonnettes qui procédaient à des contrôles d’identité, pas moi, ils ne m’ont pas contrôlé, signe que je venais d’arriver à la Cayolle et qu’il était temps de rentrer, enfin, sinon de rentrer, du moins de faire demi-tour. Ce que j’ai fait. J’ai roulé encore. Une demi-heure. J’ai voulu m’arrêter pour aller faire un tour au Jardin de la Magalone, mais non. Mais non, vraiment ça ne voulait rien dire. Rien de ce que je faisais n’avait le moindre sens.

— Pourquoi est-ce que tu roules comme ça ?
— Pour avoir quelque chose à raconter.
— Mais à qui ? Tu viens de dire tu étais tout seul.
— Oh non, tu ne comprends pas. Je dis raconter au sens d’écrire.

Elle est là, toute l’étendue de mon problème avec le néant : je peux bien tolérer que rien n’ait de sens, mais un certain temps seulement. Au bout de ce certain temps, j’épuise mes réserves de patience et je redécouvre intacte l’exigence de sens. Bien sûr que rien n’a de sens, mais c’est insupportable. Écrivons quelque chose ! Aussi ai-je fini par rentrer à la maison pour écrire quelque chose.

C’est drôle, d’ailleurs, que les gens ne comprennent pas ce que j’écris. Pas seulement parce que je ne comprends pas qu’ils ne comprennent pas. Non, en fait, surtout parce que j’écris là même où il n’y a pas de sens. Là où j’écris, si je n’écrivais pas, il n’y aurait rien. Pas même du non-sens. Moins que ça. Moins que rien même. Mais les gens projettent des choses qu’ils savent déjà, qu’ils croient avoir comprises, sur ce qu’ils ne comprennent pas. J’écris parce que je n’ai rien à projeter de semblable. Devant ça, le vide, le blanc, le néant, le rien, j’accepte ma nudité, j’accepte de ne rien savoir du tout. Et je découvre que c’est insupportable. Non que je sache déjà quelque chose. C’est tout le contraire. Non, ce qui est insupportable, c’est de ne rien trouver, de ne rien découvrir, de ne rien inventer. De se contenter de répéter encore et toujours la même chose.

Tourner en rond en attendant de crever.

Peut-être que je ne supporte pas que l’on ne m’aime pas. Après tout, c’est peut-être ça. Mais je ne fais rien pour être aimé. Pas grand-chose, non, en effet.

— Pourquoi est-ce que tu écris ?
— Pour ne pas tourner en rond en attendant de crever.
— Tu sais que tout le monde écrit, ou presque. Même ceux qui sont couverts de gloire.
— Surtout eux, oui, surtout eux.
— Et alors ?
— Ils n’ont qu’à crever, ou presque.

Je me suis assis à mon bureau. J’ai écrit sept phrases dans le livre que je suis en train d’écrire. Et puis, j’ai raconté ce que je viens de raconter dans mon journal. C’est à ce moment-là que j’ai compris. Pendant deux jours, je n’avais pas pu disposer (de) mon esprit pour écrire. Parasité par le monde et les moustiques. En écrivant, je le sens, je me sens mieux.

Mais que ça ne les empêche pas de crever.

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