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4.10.18

C’est vrai que c’est étrange, cette histoire. La première fois que je l’ai vu, nous venions d’arrêter politique des havanes, qui n’aura jamais été autre chose qu’un mort-né, il faut bien l’avouer, et j’avais cru à une plaisanterie de mauvais goût. Un point, c’est tout. J’avais signalé le faux à Twitter (pour un effet néant, pourquoi en aurait-il été autrement ?), bloqué le compte, et puis oublié. C’est hier que Samuel m’en a parlé pour me signaler l’existence de ce bot farceur qui twitte exclusivement sur le foot, a la tête de Samuel, le même prénom que moi, et exerce le métier sous-payé de « traducteur littéraire ». C’est étrange, cette histoire, c’est vrai, suis-je en train de me dire, peut-on être le double de deux personnes à la fois ? Est-il possible qu’un être (de fiction ou non) soit le double de deux personnes ? Rigoureusement, non. Pour qu’un être soit le double de deux personnes, il faudrait en effet que cet être possédât toutes les propriétés d’un des deux êtres dont il est le double et toutes les propriétés de l’autre être dont il est le double, sans priorité ni hiérarchie, il faudrait qu’il soit à la fois lui et moi, Samuel Monsalve et Jérôme Orsoni. Ce qui semble impossible. Et ce que, manifestement, cet être n’est pas, qui se contente d’exhiber quelques propriétés de l’un et quelques propriétés de l’autre — sa photo est celle de Samuel, son prénom, le mien, tous les tweets prononcent une même formule énigmatique « alai eduardo orsoni », par laquelle le mystère s’épaissit, et quant à sa qualité, traducteur littéraire, en toute honnêteté, ni Samuel ni moi ne le sommes, à deux peut-être le serions-nous, mais comment savoir ? — et d’en inventer d’autre, comme cette résidence à Paris-L’Hôpital, qui existe bel et bien, j’ai vérifié sur une carte. C’est l’hôpital qui se moque de la charité, entretemps, j’ai déménagé. Tout ceci, je me répète, certes, mais puis-je faire l’économie de la répétition ? non, je ne le crois pas, tout ceci je me répète, tout ceci est bien étrange. D’autant qu’on doit aller jusqu’au bout de l’enquête préliminaire et se demander, mais qui est responsable de cette mauvaise plaisanterie ? Les robots n’agissent pas encore seuls, ou du moins n’ont-ils pas un sens si aigu de la farce moqueuse, de l’ironie crasse comme la bêtise. Il doit donc y avoir quelqu’un derrière le robot, quelqu’un qui agit en secret, masqué, larvé derrière le robot. Mais qui ? Qui a suffisamment de temps à perdre ? Qui hait et admire si fort ? La première fois que je l’ai vu, cet être mixte, j’ai pensé que c’était Samuel. Enfin, c’est une hypothèse que j’ai envisagée. Mais je me suis dit que ce n’était pas possible. Ce n’est tout simplement pas son genre. Mais alors qui ? Moi ? Je sais que je peux être bizarre, mais à ce point, non. Et puis, je suis trop égocentrique pour accepter de partager quelqu’une de mes qualités avec un autre que moi, s’agirait-il de Samuel Monsalve. Mes propriétés sont uniques, c’est en tout cas ce que j’affecte de croire tout en sachant pertinemment que c’est faux, les propriétés sont les mêmes pour tout le monde, aléatoirement distribuées entre les membres de la population mondiale. Alors quoi ? Ou qui, plutôt ? Je ne sais pas. Mais j’ai une idée, enfin trois. À mon sens, il y a plusieurs explications possibles. Ou bien, c’est le double de Samuel Monsalve qui est derrière tout cela. Ou bien, c’est au contraire mon double à moi. Ou bien, mon double et son double se sont alliés dans l’univers parallèle au sein duquel ils évoluent pour mettre au point cette farce foireuse. Mais cela ne répond pas à la question de savoir pourquoi. Pourquoi nos doubles se sont-ils alliés pour créer un être hybride à tête de Monsalve et patronyme de moi ? Et pourquoi l’ont-ils envoyé sur Twitter tweeter ces graphèmes insensés ? S’agissait-il d’une tentative qui a échoué de conquérir le monde ? On peut le penser. On ne devient pas le maître du monde sur Twitter du jour au lendemain. Enfin, on ne le devrait pas. Mais qui sait ? Pas moi. On ne sait rien. On vit à l’aveuglette. Quelquefois, il arrive qu’on tombe sur quelque chose qui ressemble à un signe, un message, un indice. Quelquefois, il arrive qu’on tombe sur quelque faux compte Twitter, on se dit alors qu’on vient de mettre le doigt sur quelque chose, mais c’est du vent. Tout s’envole. Et si, par impossible, on apprenait le fin mot de l’histoire, on serait sans doute déçu. Mais pourquoi ? Pourquoi les gens font-ils cela ? Non, il vaut mieux ne pas répondre, se raconter des histoires bizarres et laisser les faits là où ils sont, enveloppés dans le brouillard fade de la réalité, là où les gens font n’importe quoi et sont récompensés pour ça.

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