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14.7.19

Il y a des lieux qui s’opposent à l’esprit. Est-ce une question de murs, de matériaux, de dispositions de ceux qui les habitent, d’atmosphère ainsi créée ? On dirait que la pensée y est empêchée, qu’il est beaucoup plus difficile d’y avoir une idée qu’ailleurs. Même quand personne ne parle, on ne s’entend pas penser. Et quand on commence à penser, quelqu’un se met à parler qui ruine tout. Tout est ruiné dans ces endroits. Sont-ils nombreux ? Oui, je suppose que oui. Aussi, une tâche pour ainsi dire fondamentale consiste à trouver un endroit où l’on puisse penser. Un imbécile dont j’ai oublié le nom — je viens d’essayer de le retrouver, mais je n’y suis pas parvenu — s’offusquait récemment dans une posture ridicule de moraliste de réseaux que la Wittgenstein Foundation de Skjolden avait reconstruit la cabane de Wittgenstein et avait décidé de l’ouvrir au public. Pourquoi ne pas s’offusquer que la Palais Stonborough accueille désormais l’ambassade de Bulgarie à Vienne ? Réflexion de primate, évidemment. Comme si des hordes de touristes allaient débarquer soudain sur les rives du lac Eidsvatnet pour marcher dans les pas de Wittgenstein. Et puis surtout, n’avons-nous pas besoin de voir ces lieux ? De comprendre où et comment habiter ? Comment comprend-on une maison ? En entendant parler d’elle ou en s’y tenant ? Pour moi, la cabane de Wittgenstein a toujours été une sorte de mythe alors qu’en réalité, ce fut un lieu. Réel. Habité. Wittgenstein n’a jamais habité dans un mythe, il s’est retiré dans une petite maison de bois. Pour penser à la logique et à ses péchés. Ne faut-il pas un abri pour la pensée ? Parce que la pensée n’est pas simplement pensée, elle est aussi habitée. Évidemment, les producteurs d’idées, chroniqueurs, gribouilleurs, beauparleurs en tous genres n’ont pas besoin d’un habitacle où abriter leur pensée. Le peu qu’ils pensent, ils le pensent au grand jour parce que ce ne sont jamais que des publicitaires, qui font commerce de leurs flatus vocis, tandis qu’il faut protéger la pensée parce que n’importe quoi n’importe qui peut la détruire à tout instant. D’où l’usage des carnets. Chez Wittgenstein, même, des carnets en code secret. Mais pour nous, cet expédient est inutile. Il nous faut nous abriter de l’intelligence artificielle, qui ne sait pas déchiffrer ce à quoi elle n’a pas accès, qui ne sait pas déchiffrer des phrases manuscrites dans un carnet. Es-tu en train de dire que c’est là que se trouve la vraie pensée, l’œuvre véritable ? Non, pas forcément. Mais il faut apprendre à se cacher, se dissimuler, se camoufler. Écrire six pages à l’encre bleue dans un cahier en quatre jours ne vaut-il pas mieux que deux ans de chroniques littéraires dans un journal ? Je peux toujours me tromper, il est vrai. Nous allons mourir de la publicité. Le goût du secret, de la chambre noire en pleine été n’est pas celui de l’époque. On pourrait le déplorer, mais ce serait un peu naïf, a-t-il jamais été celui de quelque époque ? Je ne crois pas. Certains le cultivaient, mais la plupart ignoraient même qu’on pût le pratiquer. Or, n’est-ce pas ce dont nous avons le plus besoin ? (On forme un nous avec la communauté de ceux qui en ont besoin.)

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