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15.8.19

Je crois que la plus grande vérité se trouve dans les carnets, les cahiers, les feuilles volantes, les écritures qui ne forment pas des ensembles, ne se présentent pas comme tel, cherchent infatigables quelque chose à dire, quelque chose à dire de plus, doutent qu’on le puisse tout en le faisant, ne croient à la fable d’une totalité qu’on parviendrait à cerner, en fin, au bout de la recherche. Toutes les autres formes me semblent hypocrites, feintes, forcées, passablement convenues. Toutes se ressemblent d’emblée, à cause de la forme qu’elles s’imposent — pour commencer. Même les soi-disant fragments, qui n’en sont pas de fait, mais un genre littéraire qui tente de se faire passer pour autre chose que ce qu’il est (au contraire, par exemple, des fragments d’Héraclite, qui sont ce que l’archéologie des lettres a retrouvé et rangé sous cette dénomination). Est-ce à dire que tout est faux qui n’est pas secret ? Probablement. Mais un secret qui n’est pas l’essence de la chose, mais son apparence pour ainsi dire. Le carnet gris qui est posé à côté de l’ordinateur sur lequel je suis en train d’écrire n’est pas essentiellement secret, il se trouve simplement que personne d’autre que moi ne lit ce qui s’y trouve écrit. Et que, ce n’est pas une addition mineure, bien au contraire, on ne peut pas le datifier. Il existe dans un univers parallèle. Ce n’est pas une goutte dans le nuage des mégadonnées. C’est sa faiblesse (il est sous le radar) et c’est sa force (il est sous le radar). Tu me diras : À quoi bon écrire quelque chose que personne ne lira ? Bonne objection. Mais pas dirimante du tout. À laquelle je répondrai par une autre question : À quoi bon écrire quelque chose que tout le monde lira ? À quoi bon écrire quelque chose que quelqu’un lira ? Ce qui pose une autre question : À qui s’adresse-t-on quand on écrit ? Il est clair que l’immense majorité des écrivains écrivent pour le public. C’est une pratique tellement répandue qu’elle semble même parfaitement naturelle. Mais elle ne va pas de soi. D’une part, parce que, dans l’histoire de l’humanité, écrire pour le public est une pratique relativement récente, démocratique, diraient certains, ou bourgeoise, plus précisément. D’autre part, parce qu’écrire pour le public réduit fatalement l’écriture au seul ici et maintenant. Et le fait que plus personne, à l’exception déplorable de quelques fanatiques religieux qu’on préférera ne pas fréquenter, n’envisage une autre dimension n’est pas — cette fois non plus — une objection dirimante. Les carnets, cahiers, feuilles volantes, écritures non totalisantes, s’adressent à une autre dimension, un autre espace-temps. Elles sautent les époques (qui ne sont rien que des dimensions spatio-temporelles, des formes de la sensibilité).

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