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5.9.19

Parfois, je me dis que je n’ai plus envie d’écrire, du tout, que je n’ai plus rien à écrire, de toute façon, et que, même si je continuais à écrire, écrire ou ne pas écrire, cela ne ferait pas la moindre différence. Ce matin, quand j’ai regardé mon téléphone, la photographie d’une écrivaine souriante a sauté hors de l’écran et s’est jetée sur moi. Elle est célèbre, elle est en lice pour le prix Goncourt et, en voyant cette image, cette image vraiment très laide, vraiment terrifiante, en réalité, d’elle, je me suis demandé si ce n’était pas aussi une image de la littérature, elle et le prix et la photographie et toutes les photographies de tous les écrivains, tous les livres qu’on vend, tout ce qu’on fabrique et qu’on s’efforce par n’importe quel moyen dont le mensonge de faire acheter aux gens, et une image de la société, du monde, enfin, de l’univers, quoi, j’ai pensé à l’univers que cela décrit et forme à la fin. N’importe quel crétin peut passer pour un génie, mais est-ce que cela signifie que tous les génies passent pour des crétins ? Ou que personne n’en a rien à foutre d’eux ? Honnêtement, j’aimerais avoir la réponse à cette question. Parfois, j’aimerais que quelqu’un me donne toutes les réponses à toutes les questions, celles que je me suis déjà posées, celles que je suis en train de me poser, celles, toutes celles, que je me poserais un jour ou l’autre, tôt au tard, la dernière sur mon lit de mort, si je peux encore penser, si je suis sur mon lit de mort au moment de ma mort, et pas ailleurs, et sinon ailleurs, pour que je n’aie plus le moindre effort à faire, pour que je ne pense plus jamais, pour que j’attende sagement la rentrée littéraire, la liste du Goncourt, pour que je crache dessus, au contraire, pour que je devienne un écrivain quadragénaire dégarni qui compense le manque de cheveux par une barbe grisonnante protubérante, qui bavasse dans les librairies indépendantes, invitées par elles, surtout, parce que c’est ce qu’il a trouvé de mieux à faire pour exister. Sa petite cour, son petit cosmos dans le vingtième arrondissement de Paris. Mais qu’on me donne quelque chose à penser ! Qu’on me donne quelque chose à faire ! Qu’on me donne quelque chose à dire ! Des certitudes ! Est-ce que je peux rester là, vraiment, à me demander si je peux vraiment rester là ? Là ? Vraiment ? Là ? Vraiment ? Là ? Et ainsi de suite. À quoi ça sert ? Honnêtement, à quoi ça sert ? À quoi je sers ? Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, j’ai vu une autre photographie de trois écrivains quadragénaires, avec plus ou moins de cheveux en bataille sur la tête, habillés à peu près tous pareil, un avec un barbe, les deux autres sans, enfin, je crois qu’il y en avait un qui avait une barbe de trois jours / une semaine environ, tous les trois autour d’une petite table brinquebalante, mais ronde, évidemment, sinon ce n’est pas une rencontre, pas une table-ronde, dehors, dans la rue, quoi, devant la vitrine d’une librairie, avec un microphone pour trois (je me suis demandé pourquoi ils avaient un microphone pour faire une table-ronde dans la rue — pour que les deux bouts les entendent ?), qui devait passer de mains en mains, et il y avait un paquet de tabac à rouler posé sur la table à côté d’un livre que l’un des trois devait avoir écrit, ou alors deux des trois, pas trois des trois parce qu’il y en avait forcément un des trois qui faisait le modérateur, à défaut de faire tourner la table s’assurait que la parole circulait bien autour, ça ne laissait donc plus que deux candidats pour prétendre au titre d’écrivain du livre — tout est compétition en ce bas-monde —, et l’écrivain sur la gauche de la photographie était en train de fumer une cigarette roulée autour du tabac à rouler, mais le paquet n’était peut-être pas à lui, et je me suis demandéEst-ce qu’ils sont Communistes ?Mais à quoi bon ? à quoi ça sert ? pourquoi ? qu’est-ce que je fais là ? je n’ai rien de mieux à faire que de regarder ces ânes et les âneries de ces ânes, les vieilles écrivaines célèbres, les écrivains plus tout jeunes mais pas connus non plus, je n’ai rien de mieux à faire que ça, franchement, rien, mais si mais si, alors c’est probablement pour cette raison que j’ai décidé désormais de me débrancher du réseau quand j’écris, d’éteindre mon téléphone quand j’écris, de ne plus être en lien avec le monde social quand j’écris, de fabriquer mon monde quand j’écris, d’être ailleurs quand j’écris, et de ne surtout pas, jamais non jamais, écrire pour ça, devenir une veille écrivaine célèbre ou un écrivain pas jeune pas connu du tout, mais alors écrire pourquoi ? Je ne sais pas pourquoi j’écris, sauf que parfois je n’ai plus envie d’écrire du tout, alors j’écris parce que, au moins, pendant ce temps, les autres peuvent bien continuer à ouvrir leur gueule tant qu’ils le veulent, ni dans ma tête ni ailleurs, je ne les entends pas parler.

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